S COMME SEM

Retracer dans un film la vie et l’œuvre du célèbre caricaturiste du début du XX° siècle ne pouvait être fait que sous la forme d’un dessin animé. Ou plus exactement d’un film d’animation. C’est ce qu’a mené à bon port, Marc Faye dans Sem, le caricaturiste incisif, film co-produit par Novanima, maison de production du cinéaste.

Le film n’est pas un biopic. Et pas seulement parce qu’il a recourt à l’animation. Mais surtout il ne s’attache que très peu à la psychologie du personnage. Ses aventures amoureuses par exemple, s’il en a eu, sont laissées de côté. Sa jeunesse et ses relations familiales ne sont évoquées que succinctement. Bref, la dimension biographique est plutôt réduite au profil d’une présentation de l’œuvre, ce qui fait d’ailleurs l’intérêt visuel du film. Il emprunte pourtant quelques unes des modalités courantes dans le biopic classique. Le recours à un acteur en particulier pour « incarner » le personnage titre. Mais les images qui en sont faites ne sont pas des images « live », mais plutôt des extraits de films ou plus exactement des images fixes détourées à l’ordinateur pour s’intégrer par une animation en stop motion aux dessins de Sem. Car le projet du film est bien de nous faire rentrer dans l’œuvre du dessinateur. Et si le film suit chronologiquement la vie de Sem, de sa jeunesse périgourdine à la vie mondaine au cœur du Tout Paris et auprès des poilus de la guerre de 14, c’est pour chaque fois s’arrêter sur les différents livres et albums publiés, nous en montrer la facture et en préciser la place dans l’évolution de son style. A ces images donc très riches et variées s’ajoute une voix off, écrite en première personne, qui nous donne les éléments indispensables à la connaissance de la vie de Sem, en même temps qu’un commentaire personnel sur ses amis et relations ainsi que sur son époque. C’est cela sans doute qui rapproche le plus le film du biopic.

Le film insiste beaucoup sur la vie mondaine de Sem à la Belle Epoque où il fréquentait régulièrement Maxim’s et le Tout Paris qui en constituait la clientèle. D’ailleurs une séquence nous faisant entrer dans le célèbre restaurant et nous permettant de nous faufiler en caméra subjective parmi les tables des dîneurs ou sur la piste de danse parmi les couples enlacés au temps du tango ou plus distants lors de la vogue du charleston, est utilisée à plusieurs reprises. Il donne aussi la parole à un spécialiste de l’époque. Le film fait de Sem un observateur particulièrement pertinent de la vie de cette époque, mettant l’accent en particulier sur ses relations littéraires, de Feydeau à Proust en passant par Colette. L’image qui revient le plus fréquemment de lui nous le montre tête penchée sur le petit carnet de croquis qu’il tient au creux de sa main.

Le film est une véritable célébration de l’art de la caricature, ce qui aujourd’hui résonne d’une façon bien particulière. Un hommage appuyé à tous ceux qui s’engage sur les traces de cet artiste qui, sans être engagé au sens actuel du terme, n’en est pas moins un défenseur de la liberté d’expression.

Sem, le caricaturiste incisif. Un film de Marc Faye, France, 2016.

L COMME LIBERTÉ

Officiellement ce ne sont pas des prisons. Mais si les internats neuropsychiatriques en Russie ne sont pas entourés de murs et de grilles, ce sont quand même des lieux de privation de liberté. Ceux qui y sont enfermés sont étiquetés « fous ». En conséquence, ils sont privés de leur « capacité civique ». En clair ce ne sont plus des citoyens. Ils ne pourront ni trouver du travail, ni se marier, et pour les femmes il leur est interdit d’avoir des enfants. Dans l’incipit du film, le cinéaste a demandé à quelques unes de ces femmes quel est leur plus grand rêve. Il n’y a que deux réponses : rencontrer le grand amour et être libre. Être libre surtout. Mais un tel rêve peut-il se réaliser ?

Le film d’Alexander Kuznetsov n’est pas une plongée au cœur de ce type d’institution. Il ne nous en montre pas le fonctionnement administratif, ni le travail de ceux qui y ont trouvé un emploi, ni le vécu quotidien de ceux qui sont enfermés là. Quelques plans pour dresser le décor suffisent. Car son projet est tout autre. Il va suivre pendant plusieurs années deux jeunes femmes, Katia et Yula, qui vivent ici depuis leur enfance parce qu’elles ont été rejetées par leurs parents et diagnostiquées « folles ». Elles ont donc vécues en orphelinat avant d’arriver à l’internat où elles sont « condamnées » à passer leur vie. Devenues adultes, elles entreprennent les longues procédures qui pourraient leur redonner leur capacité civique et la liberté qui va avec. Un combat pour la liberté donc, un combat incertain, difficile, oppressant même tant les représentants de l’administration semblent souvent insensibles aux conditions humaines des cas qu’ils ont à examiner. Nos deux jeunes filles ont pourtant de la chance. Elles sont soutenues par le directeur de leur internat et leurs compagnes d’infortune leur manifestent une sympathie sans faille. On les sent néanmoins si fragiles face à la grande machinerie bureaucratique… Leur désir de liberté n’en est que plus remarquable.

Ce Bref manuel de libération est une parfaite illustration de l’idée rousseauiste selon laquelle la liberté est un bien inaliénable, qu’il faut être fou pour y renoncer. Sans liberté, pas de vie possible. La première qualité rendue indispensable dans la lutte de libération personnelle est donc la persévérance. Surtout ne pas se résigner. Même après un premier rejet de sa demande, comme c’est le cas de Yula. Elle devra attendre quatre longues années avant d’obtenir enfin gain de cause. Elle devra à nouveau affronter les tests sensés évaluer son niveau intellectuel, les entretiens psychologiques jugeant de ses capacités sociales et affectives et surtout faire face au juge tout puissant dont les questions ne peuvent que déstabiliser. Le film ne montre pas ces quatre années d’attente où il faut se reconstruire pour affronter à nouveau toutes ces épreuves. Mais la joie communicative, lorsque enfin Yula devient libre est un grand moment de cinéma.

Un manuel de libération n’est-il pas quelque chose d’aberrant en soi ? La liberté ne serait-elle pas une caractéristique fondamentale de l’humanité qu’il faille lutter pour la conquérir ? Mais si les hommes sont assez fous pour priver d’autres hommes de leurs droits fondamentaux d’homme dès la petite enfance, alors ce manuel a une valeur inestimable, celle de redonner du sens à la notion d’humanisme.

Bref manuel de libération, un film d’Alexander Kuznetsov, France, 2016, 80 minutes.

Ce film a obtenu le prix du jury Régionyon, (long métrage le plus innovant), et le prix interreligieux (long métrage de la Compétition Internationale qui met en lumière des questions de sens et d’orientation de la vie) au festival Visions du réel, Nyon, 2016.

P COMME PSYCHANALYSE

Il y a au fond du parc de la clinique de La Borde, une petite habitation, une « cabane » où vit, presque en ermite, Marie Depussé, une des soignantes, psychanalyste et écrivaine. La Borde, on sent bien que c’est toute sa vie, beaucoup plus qu’un lieu de travail. D’ailleurs le film que lui consacre Stephan Mihalachi n’a pas pour but de retracer sa carrière professionnelle, ni même son œuvre littéraire. C’est plus une rencontre personnelle avec une personne singulière, et cette solitude qui fait partie d’elle, malgré les liens très forts qu’elle a pu tisser au fil des analyses, avec ceux qui ont été ses patients.

Le film réussit-il a mettre à jour la personnalité complexe de Marie ? Pas vraiment bien sûr. Mais face à la caméra et au cinéaste auquel elle s’adresse comme à une connaissance intime, elle révèle quand même beaucoup d’elle même.

Le film est placé sous le signe de la mort. Peut-être parce que Marie, à laquelle on ne saurait cependant pas donner d’âge, ressent le poids du temps dans son corps. Mais ce n’est absolument pas un film morbide. La mort n’est-ce pas cette certitude de na pas être immortel dont parle Lacan dans un bref extrait télévisé proposé comme une exergue, une certitude qui seule permet de vivre. Le signe de la mort ne serait-ce pas au fond la vie elle-même ? Cette vie que Marie a rempli de rencontres, avec des êtres en souffrance, mais qui grâce à elle, pouvait continuer à vivre. Certains viennent encore la voir dans la cabane de La Borde, non pour continuer une analyse ancienne, mais peut-être pour trouver dans sa parole un simple écho de celle-ci. C’est le cas de Guy, un philosophe dont la parole, dans ses hésitations, entre fortement en résonance avec celle de Marie.

Le film est un portrait tout en nuances, tout en implicites aussi. Les références sont nombreuses, Lacan que Marie a rencontré au tout début de sa carrière, et bien sûr Jean Oury, le fondateur de La Borde, dont une citation clôt le film. Un portrait qui nous dit aussi que dans le cinéma documentaire il ne peut y avoir de rencontre authentique que s’il existe beaucoup plus qu’une connivence entre le filmeur et le filmé, une véritable osmose. Un plan du film nous dit cela de la façon la plus simple qui soit. Le micro posé sur Marie, filmée comme toujours en gros plan, s’est défait. Alors le cinéaste ne peut faire autrement que de rentrer dans le cadre pour le remettre. Un contact physique que la psychanalyse se fera un plaisir de commenter.

Sur le quai, un film de Stephan Mihalachi, France, 2016, 65 minutes.

Visions du réel 2016, section Regard neuf.

C COMME CULTURELLEMENT VOTRE

[Critique] Dictionnaire du Cinéma Documentaire – Jean-Pierre Carrier

image dictionnaire du cinéma documentaireUn dictionnaire ambitieux

Parmi tous les genres cinématographiques, le documentaire est sans aucun doute le plus méconnu, voire le plus méprisé. Pas spécialement par le public, qui répond plus ou moins présent selon la qualité de ce qui lui est proposé, mais surtout par les gros exploitants type UGC qui ont clairement choisi de promulguer le cinéma business, et non le septième art dans son pluralisme. A force d’être cloisonné à la vidéo et la télé, à de plus en plus rares exceptions près, l’aura de ce genre en a pâti, mais il est toujours vivace. D’ailleurs, certains grands noms sont montés au créneau pour signaler l’injustice de ce traitement, notamment Chris Marker, Louis Malle, Michelangelo Antonioni ou Werner Herzog. Preuve ultime que le documentaire n’a que très rarement su essayer de sortir de son ghetto, aucun ouvrage à destination utilitaire n’a été édité. Enfin, jusqu’à aujourd’hui…

C’est grâce à Jean-Pierre Carrier (et son éditeur Vendémiaire), titulaire d’un doctorat de Sciences de l’Éducation, et auteur d’ouvrages de fond, notamment Le Petit Ecran des Enfants (Actes Sud, Octobre 2000), que nous devons l’existence de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire. Une démarche inédite pour ce genre, qui prouve à quel point son potentiel est éclatant au-delà d’un intitulé qui, visiblement, ne lui rend pas grand service. La citation de Chris Marker en ouverture de l’œuvre est d’une pertinence à toute épreuve : « Personne n’aime le mot documentaire. Le problème, c’est que l’on n’a pas trouvé mieux pour désigner un ensemble de films dont on sent qu’ils ne sont pas tout à fait comme les autres.« .

Indispensable pour les cinéphiles

Bien évidemment, l’auteur de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire a dû trancher sur certaines possibilités, histoire de proposer un ouvrage et non une gigantesque encyclopédie. Tout d’abord, aucune des 500 entrées ne sont des programmes destinés pour la télévision. Le bien-fondé de cette élection est évident, et tend aussi à marquer une véritable différence entre documentaire et reportage, écran plat et salles obscures. Le Dictionnaire du Cinéma Documentaire gagne ainsi un ton solennel, évite de se perdre en abordant des produits de commande qui, il faut bien l’avouer, n’ont pas grand chose à voir avec le shmilblick. On est en présence d’une œuvre ambitieuse, et Jean-Pierre Carrier évite soigneusement les pièges des entrées funs, à destination d’un public qui n’est pas celui de ce livre.

D’ailleurs, quel est le public de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire au juste ? Disons qu’il devrait rejoindre au plus vite, c’est une urgence, la liste des ouvrages à posséder obligatoirement pour tout cinéphile. Et plus ce dernier est pointu, plus il aura intérêt à avoir ce dictionnaire sous la main. On est clairement en présence d’un livre mûrement réfléchi, incroyablement garni, qui n’existe que grâce à la passion débordante de son auteur. Que l’on soit clair : le contenu n’est pas exhaustif. Comment serait-ce possible puisque chaque entrée est accompagné d’un texte explicatif et pas seulement des caractéristiques de l’œuvre ? Mais l’ensemble couvre l’entièreté du spectre du genre. De 9-3, Mémoires d’un Territoire, jusqu’au mythique Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, le Dictionnaire du Cinéma Documentaire ne fait pas que classer : il entreprend de donner au genre un écho que beaucoup attendaient.

Dictionnaire du Cinéma Documentaire, par Jean-Pierre Carrier. Aux éditions Vendémiaire, 576 pages, 28 euros. Sortie le 3 Mars 2016.

A COMME AMOUR

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont parisiens, ils aiment faire la fête dans les belles nuits d’été le long des canaux de la capitale et surtout ils aiment l’amour. Ils aiment en parler dans cette atmosphère feutrée si propice aux confidences. Le film nous montre qu’ils en parlent avec un grand talent, un grand sens de la nuance et une sincérité quelque peu stupéfiante. Comme si les adolescents et les jeunes adultes d’aujourd’hui ne connaissaient plus les conventions sociales qui faisaient de la sexualité un tabou indépassable, ni la pudeur qui réservait à la sphère de l’intimité personnelle l’expression du sentiment amoureux.

Le film décline sous une multitude de formes la question fondamentale : qu’est-ce que l’amour ? Une réponse unique est-elle possible ? Le film propose plutôt un ensemble d’élément vécus, de remarques ponctuelles puisées dans les expériences des uns et des autres, des couples d’amoureux qui se regardent les yeux dans les yeux, ou des amis dont chacun attend des conseils de l’autre et n’hésite pas d’ailleurs à en donner. S’élabore ainsi un petit répertoire des questions existentielles qui caractériseraient cette jeunesse amoureuse bien insouciante et d’un romantisme qu’on aurait pu croire d’un autre siècle. Comment sait-on qu’on est amoureux ? Comment sait-on que l’autre est amoureux de soi ? L’amour est-il une passion qui submerge, qui transporte, qui transforme ? Et quelle place la tendresse peut-elle y occuper ? Des questions éternelles. Mais auxquelles chacun croit pouvoir apporter sa réponse personnelle, pas forcément originale, mais sincère et donc authentique.

Un film en tout cas bien agréable à regarder. Les lumières de la nuit ont de multiples reflets sur l’eau du canal. Et la débandade sous les trombes d’eau de l’orage qui met fin au deuxième chapitre n’enlève rien à la bonne humeur générale. Un film aussi bien agréable à écouter, puisque la parole ici est reine. Une parole spontanée, sans retenue parfois, sans tabous en tous cas, des échanges où chacun écoute l’autre et où tous donnent l’impression de se comprendre. Ceux qui parlent de leur ex ne le font jamais dans le registre du reproche. Et si l’amour conduit parfois à des déceptions, la vie se charge bien vite de les réparer. Un monde vraiment idéal ! Mais cette jeunesse n’est-elle pas un peu trop idéalisée ?

Un peu, beaucoup, passionnément. Un film de Fabienne Abramovich, Suisse, 2016, 77 minutes

Visions du réel, 2016.

I COMME IRAN

I COMME IRAN

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran.

Toute la première partie du film est réalisée de façon clandestine, en caméra cachée dans les voitures arrêtées par les barrages de la police. Puis c’est la galère, de bureu en bureau pour obtenir les autorisations indispensables. Même pour faire imprimer la jaquette d’un CD il faut respecter les normes imposées. Pas d’anglais surtout. Sauf peut-être pour l’expression Made in Iran, puisqu’elle est « à la gloire du pays », comme le décrète sans rire une fonctionnaire voilée derrière son bureau. Les musiciens eux non plus n’ont pas vraiment envie de rire. Surtout lorsque les imprimeurs refusent de les aider par crainte de la prison ou de se faire confisquer leur matériel de travail.

Malgré cela, nos deux DJ ne se découragent pas. Et ils finissent par organiser, de façon clandestine bien sûr, une rave party de nuit dans le désert. Ce qui d’ailleurs nous vaut des images du réveil des participants, le matin, qui ne manquent pas d’humour.

Et puis, c’est presque le miracle, un coup de tonnerre en tout cas pour Anoosh surtout qui vient de passer quelque temps en prison à cause de ses activités musicales. Avec son ami et partenaire ils sont invités au plus grand festival techno du monde, une grande fête qui se tient à Zurich en Suisse. Préparatifs fiévreux et les voila dans l’avion en partance vers la liberté.

Le film de Susanne Regina Meures est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir. Mais le choix qui s’offre aux deux jeunes DJ n’est pas simple. Faut-il rester en Suisse pour profiter pleinement de la liberté et faire la musique qui est toute leur vie. Cela implique de ne plus revoir leur famille et leurs amis et de renoncer à la vie qui était la leur jusqu’alors. Le film nous montre leurs hésitations et joue quelque peu sur le suspens. Quelle décision vont-ils prendre. Ce n’est que dans le taxi qui les conduit à l’aéroport qu’ils décident de ne pas retourner à Téhéran. Le film ne dit pas ce que sera leur vie nouvelle. Réussite ou déception ?

Raving Iran, un film de Susanne Regina Meures, Suisse, 2016, 84 minutes

Visions du Réel 2016

M COMME MICHAEL MOORE

L’incipit du film donne le ton : depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, aucune des aventures militaires américaines n’a connu le succès. Corée, Vietnam , Afghanistan, Irak… Alors, les chefs militaires du pays n’ont plus qu’une seule solution : faire appel à Michael Moore, et le charger d’une mission de sauvetage désespérée : partir en Europe pour y découvrir « ce qui marche », des recettes qui, appliquées aux États Unis pourraient résoudre les maux du pays, comme la violence policière dont Michael Moore nous montre à plusieurs reprises des images particulièrement éloquentes.

Et voila donc notre cinéaste partir à l’assaut de la vieille Europe. Il va aller de découvertes en découvertes, toutes plus stupéfiantes les unes que les autres pour un américain, des solutions locales qu’il appréhende d’abord avec un certain scepticisme, mais vis à vis desquelles il va vite être convaincu, même avec un enthousiasme qui se veut communicatif.

La liste des solutions miracle à la Michael Moore constitue un catalogue fourni des innovations politiques, économiques et sociales de cette Europe parfaitement inconnue pour les habitants du nouveau monde. Qu’on en juge. En Italie les employés bénéficient de plus de 80 jours de congés payés par an, ont un treizième mois et un congé de maternité pour élever les enfants. En France, les cantines scolaires servent aux élèves des repas que tout américain ne peut considérer que comme gastronomique. En Finlande, le système scolaire, le plus performant du monde, a supprimé les devoirs à la maison et l’épanouissement de l’enfant passe avant tout autre considération. En Allemagne, on enseigne la Shoah pour que personne ne puisse oublier son horreur et que la formule « plus jamais ça » ne soit pas un simple slogan creux. Et ainsi de suite. La gratuité de l’enseignement supérieur éviterait que des étudiants soient envoyés en prison parce qu’ils ne peuvent plus payer leur dettes. La dépénalisation de la drogue ferait baisser sa consommation. En Islande, le premier pays au monde à avoir élu à la présidence une femme, la seule banque qui ne sombra pas dans la crise financière a justement des femmes à sa tête et en Tunisie les femmes se sont massivement investies dans la révolution qui mis fin au régime de Ben Ali. La succession de ces idées toutes simples est impressionnante. Et l’on ne peut que s’étonner qu’il ait fallu attendre le film de Michael Moore pour les faire connaître de l’autre côté de l’Atlantique.

Le film joue beaucoup sur l’humour et l’ironie, surtout dans sa première partie. Et il ne peut qu’être reçu avec la plus grande sympathie dans cette Europe dont c’est un américain qui en affirme sans réserve le génie. Mais comment sera-t-il perçu aux États Unis, par les partisans de Trump par exemple ? Et d’ailleurs suffit-il d’appliquer des recettes qui peuvent certes être efficaces dans un contexte donné pour qu’immédiatement tous les problèmes soient résolus ? Mais après tout, la naïveté de Moore ne doit pas minimiser l’intérêt de son projet : montrer aux américains qu’ils ne sont pas toujours nécessairement les plus forts et qu’ils devraient mettre un bémol à cette superbe qui les fait ignorer le reste du monde. Une tentative de dénoncer cet orgueil national démesuré qui risque d’être vécue comme une « blessure narcissique » insupportable. Et bien, tant pis pour les américains. Et tant mieux pour le reste du monde, un monde qui, chez Michael Moore, ne connaît pas la misère, le chômage, le terrorisme et bien d’autres maux que les belles solutions que présente le film n’ont pas réussi à éradiquer. Question de temps ? Au fond, ne soyons pas rabat-joie. Le bonheur social existe, Michael Moore l’a rencontré. Avec un peu d’effort, il est à la portée de tous. On voudrait bien y croire.

Where to invade next ? De Michael Moore, États Unis, 2015, 120 minutes.

B COMME BELLE DE NUIT

Ecrivain, peintre, prostituée, Grisélidis Réal est un personnage à multiples facettes, si difficilement saisissable que l’auteure du film hésite à assumer pleinement la responsabilité du portrait qu’elle veut en faire. Elle nous propose alors un autoportrait, ou plutôt même des autoportraits, où c’est Grisélidis elle-même qui va s’exprimer, venir à notre rencontre, se dévoiler peu à peu dans toutes les péripéties de sa vie d’artiste, mais aussi dans les contradictions de sa vie personnelle.

Le film privilégie nettement la dimension artistique de la vie de Grisélidis, insistant sur son œuvre littéraire présentée par son éditeur, Yves Pagès, qui a découvert en elle une écrivaine originale, unique. Des extraits de ses livres sont lus en voix off, mais aussi une grande partie de la correspondance qu’elle a entretenue pendant de longues années avec Jean-Luc Hennig, mettant à jour une relation complexe et tourmentée.

Marie-Eve de Grave utilise surtout dans son film les nombreuses archives qu’elle, a pu explorer à Berne. L’iconographie de Grisélidis est riche de portraits photographiques, en noir et blanc, souvent des photomaton, que la cinéaste épingle sur l’écran pour en faire un tableau-montage qu’on pourrait retrouver sur le mur d’un salon. Et surtout elle filme les manuscrits de Grisélidis, des feuilles de tous formats, recouvertes d’une écriture souvent très raturée, des brouillons et des textes écrits d’un seul jet comme ceux rédigés en prison qui ont une puissance inégalée.

Grisélidis était suisse et a longtemps vécu en Suisse. Mais la Suisse ne l’a jamais reconnue, et même pour ce film, ce sont des financements belges qui l’ont rendu possible. La Suisse protestante et puritaine n’a sans doute jamais accepté son engagement en faveur de la prostitution, qu’elle pratique comme un art, un choix personnel, politique, « La prostitution est un acte révolutionnaire » disait-elle, Et elle est très vite devenue une figure en vue de la « révolution des prostituées » qui se développa à Paris dans les années 70, dans le prolongement de Mai 68. La Suisse n’a pas aimé Grisélidis et celle-ci n’a guère aimé la Suisse. Des images du film nous montrent, comme des incrustations, quelques uns des stéréotypes les plus courants du pays, les vaches et le chocolat, des images de publicité d’une autre époque. Et les textes de Grisélidis ironisent sur ses habitants.

Le film de Marie-Eve de Grave est en noir et blanc. Il était impensable qu’il en soit autrement dans un portrait de l’auteur de Le noir est une couleur. Beaucoup de séquences, très travaillées plastiquement, rendent parfaitement compte de cette valeur de la nuit ou du corps des africains et en viennent à conférer au noir l’incandescence du feu.

Belle de nuit – Grisélidis Réal, autoportraits de Marie-Eve de Grave Belgique, 2016, 74 minutes

Y COMME YOUTUBE

Un film à la gloire d’internet, qui n’existerait pas sans internet, ou plus exactement sans YouTube. Car YouTube permet des rencontres inimaginables, réduisant la distance géographique comme le distance sociale ou culturelle. Et quand il s’agit de musique, ce langage universel, YouTube peut rapprocher des personnes qui en dehors d’elle n’ont rien de commun.

La rencontre que le film de Ido Haar nous présente, c’est celle d’une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et de Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv.

Samantha n’a pas une vie facile. Elle travaille comme aide soignante dans une maison de repos et semble n’avoir de relation sociale qu’avec sa mère, qu’elle ne joint d’ailleurs que par téléphone. Elle a été violée dans sa jeunesse par son beau-père et cela reste pour elle une malédiction. Alors, c’est sur YouTube qu’elle trouve refuge, un peu de paix, un moyen de pouvoir s’exprimer. Elle a donc ouvert un compte sous le nom de Princess Shaw (tout un programme) et elle se filme en gros plan, parlant un peu d’elle-même, mais surtout elle chante. Elle chante a capella, des textes où elle dit surtout son mal de vivre. Des chants qu’elle offre au réseau mondial, bouteilles à la mer dont elle n’attend aucun miracle , et qui pourtant vont bouleverser sa vie, du moins pour un moment, une parenthèse de bonheur dans une vie de misère.

Car loin, très loin d’elle, un musicien qui passe sa vie sur le réseau, à la recherche de tout ce qui peut être nouveau, insolite, dérangeant, va découvrir la voix extraordinaire de Princess Shaw. La spécialité de Kituman, c’est le mix. Alors il part à la recherche de séquences musicales qui peuvent servir d’accompagnement aux chants de Samantha. Et il découvre des choses vraiment surprenante, une petite fille qui joue du piano, un guitariste électrique qui servira de solo, un joueur de violoncelle, des percussions… Il va assembler tous ces éléments en une véritable composition nouvelle, unique, une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Dans le film, ces compositions nous sont présentées sur un écran partagé où chaque musicien apparaît dans les images de son YouTube personnel mais devenues une œuvre collective totalement originale. Et lorsque Samantha découvre cela sur YouTube elle explose de bonheur. C’est pour elle une consécration inespérée, miraculeuse. Le nombre de visions et de likes de son compte est en augmentation constante. Et le New York Time lui consacre même un article !

Mais ce qui fait aussi tout l’intérêt du film, c’est que la rencontre virtuelle entre Princess Shaw et Kutiman va devenir bien réelle. Samantha est invitée à Tel Aviv où elle va participer à un grand concert dont elle est la vedette. Des moments de grande émotions lorsque les deux musiciens tombent dans les bras l’un de l’autre. Et bien sûr le concert est un succès qui dépasse toutes les attentes. Samantha – Princess Shaw est une véritable star. Jamais elle n’aurait pu imaginer vivre cela un jour.

Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube. A moins que…

Presenting Princess Shaw, un film de Ido Haar, Israël, 2015.

Prix du public à Visions du réel, Nyon, 2016.

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V COMME VISIONS DU REEL

Une charmante petite ville en Suisse sur le lac Léman ; un festival en pleine expansion, une programmation riche et variée, une sélection exigeante de très haut niveau. C’est Visions du réel à Nyon.

Le nombre de sections est impressionnant et dit d’abord qu’aucun festivalier ne pourra tout voir, tout suivre. Mais quels que soient ses choix, il fera des découvertes, il ira de surprises en étonnements et rencontrera des cinéastes venus du monde entier.

La compétition internationale est organisée en trois niveaux, selon le format des films, longs, moyens, courts. Pour les longs, 20 films !

La section Regards Neufs, consacrée à des premiers longs métrages, part à la découverte de nouveaux talents. Elle a son jury et son prix propres.

Les films suisses sont bien sûr très présents (dans la section Helvétiques) et les films issus d’écoles de cinéma du monde entier prennent place dans Premiers Pas. Quant à la section Grand Angle, elle « aspire, nous dit le catalogue, à faire voyager le public avec des films divertissants et touchant », ce qui est parfaitement le cas pour le film choisi pour la séance d’ouverture, Presenting Princess Shaw.

Le focus est cette année consacré au Chili, une belle occasion de revoir par exemple le célèbre film de Carmen Castillo, Calle Santa Fe, ou de découvrir cet hommage aux photographes qui prirent tant de risques sous la dictature de Pinochet pour montrer l’ampleur de la répression de la moindre manifestation (City of Photographers de Sebastian Moreno).

Le prix créé il y a trois ans pour couronné l’ensemble d’une œuvre, Maître du réel, était cette année décerné à Peter Greenaway. Le festival lui a donc consacré une Masterclass et a programmé Eisenstein in Guanajuato lors de la soirée de remise du prix. D’autres projections spéciales nous ont permis de voir entre autres Fuocoammmare, le film que Gianfranco Rosi a consacré au sort des réfugiés africains à Lampedusa et le dernier combat mené par Michael Moore contre l’obscurantisme américain ( Where to invade next ).

Pour compléter ce rapide inventaire signalons deux ateliers, l’un consacré à Dominic Gagnon et l’autre à Andrius Stonys, Enfin, chaque matin, le forum a permis aux réalisateurs, producteurs ou distributeurs d’échanger sur leurs pratiques, d’évoquer les problèmes actuels du cinéma documentaire, sans jamais tomber dans le pessimisme absolu. Encore une fois, la richesse de la sélection et l’enthousiasme des jeunes cinéastes présents ne pouvaient qu’être réjouissant.

Il est bien difficile de faire à chaud un bilan exhaustif des films vus pendant le festival. Je me limiterai pour l’instant à signaler quelques tendances à propos des films qui m’ont fait le plus d’impression.

En premier lieu je retiendrai des films portraits, nous faisant découvrir des personnalités originales et attachantes, en particulier dans le domaine artistique. C’est le cas de Grisélidis Réal, écrivaine et peintre mais aussi défenseuse de la cause des prostituées, se réclamant elle-même « péripatéticienne de profession » (Belle de nuit – Grisélidis Réal, Selfportraits de Marie-Eve de Grave). Marie Depussé est elle aussi écrivaine. Sa singularité étant d’avoir travaillé en tant que psychanalyste à la clinique de La Borde et d’y vivre encore dans la cabane au fond du parc ( On the platform de Stephan Mihalachi). De son côté, Aleksandr Vinogradov, nous présente une chanteuse des rues, s’accompagnant de son accordéon, à Bruxelles. Une vie dure donnant lieu à des chansons fortes, mises en valeur par la voix rauque de la chanteuse ( Call me Chaos)

Les grands problèmes de notre monde sont bien sûr des sujets que les documentaristes abordent souvent avec la volonté de bousculer le spectateur, l’incitant à ne plus tolérer l’intolérable. C’est le cas des guerres, même lorsqu’elles sont vues de façon rétrospective, dans les traces qu’elles ont laissées dans les paysages et dans la vie des populations ( Batusha’s house de Tino Glimman et Jan Gollob ; My own private war de Lidija Zelovic ; Gulistan, land of roses de Zayne Akyol). De même le public de Nyon n’est pas resté insensible devant les manifestations de la dictature en Iran où il est impossible pour les jeunes de satisfaire leur passion pour la musique (Raving Iran de Susanne Regina Meures) ; les conditions de vie particulièrement précaires de roms dans un bidonville de Turin destiné à être détruit (River Memories de Gianluca de Serio et Massimiliano de Serio) ; le sort fait à ceux qui sont étiquetés fous en Russie (Liberation, the user’s guide d’Alexander Kutnetsov) et aux prostituées à Abidgan (Little go girls d’Eliande de Latour).

Le comité de sélection, dirigé par luciano Barisone, avait mis en exergue les thèmes de la rencontre et de la jeunesse. Dans plusieurs films c’est à travers une vision de la famille et de ses problèmes qu’ils sont abordés : Looking like my mother de Dominique Margot présente la perception qu’une fille peut avoir de sa mère lorsque celle-ci souffre de dépression chronique ; A mere breath de Monica Lazurean-Gorgan nous plonge au coeur d’une famille dont le fanatisme religieux est contradictoire avec les aspirations de leurs enfants devenus adolescents et se heurte à la paralysie incurable de la plus jeune ; dans Brothers de Aslaug Holm c’est une mère cinéaste qui suit pas à pas les relations fraternelles de ses deux garçons, de l’enfance à l’adolescence ; Ana Tipa elle filme un ouvrier maçon écartelé entre deux femmes, deux familles, allant d’une maison à l’autre, d’un pays à l’autre ( Prisoner).

La jeunesse, c’est bien sûr le temps des amours. La façon dont filles et garçons en parlent et dont ils le viventen France et en Chine n’est-elle pas au fond toujours la même ? Deux films, Loves me, loves me not de Fabienne Abramovich et Per Song de Suchang Xie, leur donnent la parole sur le sujet et opèrent ainsi une confrontation à distance. Décidément, le cinéma documentaire ne manque pas de ressources pour nous émouvoir.

W COMME WISEMAN

Wiseman est le cinéaste documentariste à la mode. Celui qui jouit d’une estime critique à nulle autre pareille : quel auteur de documentaires a eu l’honneur dans le passé de faire la couverture de Positif ? Chacun de ses nouveaux films bénéficie d’une diffusion en salle plus qu’honnête, surtout si l’on tient compte du handicap que constitue dans le contexte actuel la longue durée de ses films. Les documentaires de Wiseman ne sont peut-être pas ceux qui font le plus d’entrées en salle, mais des scores élevés comme ceux de Demain ou de Merci patron ! risquent d’être sans suite. Au fil des sorties, de film en film, Wiseman lui est toujours là. Une longévité créatrice qui fait penser à Manoel de Oliveira et dont on souhaite qu’elle se poursuivra de longues années encore.

Le succès de Wiseman s’explique d’abord par l’ampleur de son œuvre. Plus de quarante documentaires à ce jour et le décompte est d’année en année remis en cause par de nouvelles réalisations. Mais cette importance quantitative ne serait rien sans la rigueur extrême du travail du cinéaste, ce qu’on peut appeler en toute légitimité, la méthode Wiseman. Depuis son premier film, Titicut Follies, Wiseman est resté fidèle à quelques principes de base : pas de commentaire surajouté aux images, pas d’entretien ou d’interview, un montage précis qui donne un rythme particulier au film, une durée laissant à chaque situation filmée la plénitude de sa temporalité. Les films de Wiseman se veulent en outre exhaustifs (on sait qu’il filme énormément). Qu’il aborde une institution, ou un lieu déterminé (mais bien sûr les institutions sont toujours localisées) Wiseman nous en présente tous les aspects visibles, les plus évidents, mais aussi il va fouiller dans les recoins, parfois ceux qui sont véritablement cachés, ou du moins peu ou pas accessibles au public. Bref, chaque film de Wiseman est une totalité, fermée sur elle-même, à laquelle il semble impossible de rajouter des éléments, à moins de répéter, ou de reprendre avec quelques variantes, ce qu’il nous a montré.

L’œuvre de Wiseman a-t-elle de l’influence sur le cinéma documentaire actuel ? Bien sûr, il n’existe pas de disciple officiel. Ce qui d’ailleurs n’aurait aucun sens. Wiseman n’est pas à lui tout seul une école ! Pourtant il est possible de rapprocher certains films de sa méthode, même s’il reste le seul à la maîtriser et à la mettre en œuvre dans toute sa rigueur. Un des films qui me semble le plus proche de l’esprit Wiseman est La Maison de la radio de Nicolas Philibert. Son exploration de l’institution Radio France ne se centre pas uniquement sur les personnalités les plus en vue. Comme l’aurait fait Wiseman, il n’oublie pas de filmer l’employé qui porte le café aux invités du matin… Peu importe qu’on puisse ou non dresser une liste de ces films, dès qu’il s’agit de filmer une institution ou de plonger son regard dans un lieu, un espace strictement délimité et qui tient son unité de sa fonction, de ceux qui y vivent ou y travaillent, on pense à Wiseman.

Cependant, on peut aussi évoquer un certain nombre de documentaires qui, bien que partant du projet de filmer une institution plus ou moins officielle, s’écartent sensiblement de la méthode Wiseman, pour développer des œuvres originales constituant une tendance forte du documentaire actuel qui s’ éloignent de plus en plus du « classissisme » à la Wiseman. Le point fondamental de cette prise de distance réside à mon sens dans l’implication personnelle du cinéaste dans son film, c’est-à-dire dans la situation qu’il filme. Ce que n’a jamais fait Wiseman. Pas une seule fois il n’intervient à l’image, ni dans la bande son. Pas une seule fois il n’interagit avec ceux qui sont devant sa caméra. Si nous parlons de position classique, c’est bien sûr parce que nous retrouvons là un des fondements de la fiction dont on sait que, pour pouvoir se donner comme une réalité, elle se doit de faire oublier toute la machinerie de sa fabrication. Dans les documentaires de Wiseman, tout se passe comme si cette mise à l’écart du processus de réalisation avait pour fonction de renforcer ce même effet de réel à l’œuvre dans la fiction la plus traditionnelle. Wiseman filme de telle sorte que le spectateur soir entièrement immergé dans la situation, le lieu, l’institution qui est le sujet du film, et la vive comme s’il était réellement présent, non sur un lieu de tournage, mais dans la situation elle-même, comme si elle n’était pas filmé. Or c’est précisément cette position de filmeur invisible que n’adopte plus un nombre important de documentaristes. De plus en plus ils entrent en relation avec ceux qu’ils filment. De plus en plus ils font partie eux-mêmes, en tant que filmeur, du filmé. Et ce n’est pas un hasard si une orientation de plus en plus présente dans le documentaire d’auteur tend vers l’autobiographie,même s’il ne s’agit pas de raconter la totalité de sa vie comme l’a fait Varda dans Les Plages d’Agnès. Ces films portent nécessairement la trace de leur auteur. Wiseman lui signe en quelque sorte ses films par sa méthode. Ce qui est une pratique plutôt abstraite dans laquelle il n’est certainement pas possible de trouver la marque d’un ego.

Je ne prendrai ici qu’un exemple, Mafrouza d’Emmanuelle Demoris, Un film qui, avec ses 12 heures de durée, pourrait sembler renvoyer à Wiseman. De même il s’agit aussi de rendre compte de la vie d’un espace déterminé, un quartier d’Alexandrie en Égypte, près du port, un quartier particulier puisqu’il s’agit d’un bidonville voué à la destruction. Un quartier unique, comme sont uniques les habitants que la cinéaste rencontre et qui vont devenir ses amis. Car c’est là l’essentiel. Les relations de la cinéaste et de ses personnages font partie du film, ce sont même les éléments fondamentaux du film puisqu’ils en constituent la chair et lui donnent sa chaleur vivante. En comparaison les films de Wiseman restent froids. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas d’âme, mais le spectateur est le plus souvent constitué en simple observateur extérieur. Car Wiseman ne cherche jamais à personnaliser son propos. Dans Mafrouza au contraire, les contacts sont de plus en plus directs entre la cinéaste et les habitants du quartier. Ils se moquent gentiment d’elle et lui donne même un petit nom affectueux. Inimaginable chez Wiseman.

B COMME BOVINS

Trois frères et un même domaine professionnel, le bétail, plus précisément les bovins. L’un les élève, l’autre les commercialise, le dernier contribue à les acheminer dans nos assiettes. Une filière dont on suit le point de départ, la naissance du veau, dont on parcours les péripéties, dans les étables et à l’abattoir où la mort frappe en une fraction de seconde, mais on ne voit pas la consommation proprement dite, comme si le fait d’avoir montré le dépeçage de la bête avait quelque peu réduit l’appétit du spectateur.

Mais le film de Maxence Voiseux, comme son titre l’indique (Les Héritiers), n’en reste pas aux animaux. Il s’intéresse principalement aux hommes, à leur travail, à leurs relations familiales et surtout à leur succession. Ont-ils des « héritiers » ? Ils ont des enfants, plusieurs chacun, mais vont-ils reprendre à leur compte les activités de leurs pères. Vont-ils s’orienter vers de nouvelles productions, les moutons par exemple ? Resteront-ils sur les terres familiales, dans les maisons familiales, avec les mêmes métiers que tous ceux qui les ont précédés ? Le film ne fait pas de prospective, mais des réponses sont quand même esquissées. les trois frères peuvent dormir en paix, les acquis de leur travail se seront sans doute pas délaissés par leurs héritiers.

Les films traitant des bovins ne sont pas vraiment rares dans le cinéma documentaire et à propos des Héritiers, il peut être intéressant de faire un rapide tour d’horizon de quelques films marquants.

En premier lieu on ne peut manquer d’évoquer Meat de Frederick Wiseman, un film qui s’inscrit parfaitement dans la méthode de son auteur. Il s’agit de suivre le parcours qui mène de la prairie où les bêtes broutent paisiblement à l’assiette du consommateur en passant par l’abattoir et la boucherie. Comme toujours, Wiseman ne laisse rien de côté. Une rigueur inégalable et d’ailleurs inégalée, pour un bon moment encore sans doute.

Lorsqu’il s’agit de filmer les éleveurs, ces paysans qui consacrent leur vie à l’élevage des bêtes à lait oui à viande, on pense à un deuxième documentariste de renom, Raymond Depardon et sa série Profil Paysan. Depardon lui aussi pose la question de « l’héritage ». Mais dans la région où il réalise ses films, le sud du massif central en voie de désertification, la réponse ne peut être que pessimiste. Les paysans que nous suivons n’ont pas d’enfants, ou bien s’ils en ont, ils ne souhaitent vraiment pas mener la même vie que leurs parents. Trouver un repreneur extérieur à la famille est particulièrement difficile, à cause des conditions économiques mais aussi des formalités administratives qui sont loin de faciliter les choses. Bref la tonalité des films de Depardon n’a rien à voir avec celle plus détendue et presque joviale que l’on peut trouver dans le film de Voiseux.

Troisième direction du film de bovins, l’abattoir. Là aussi on peut évoquer quelques films qui nous plongent au cœur de ce lieu de travail bien particulier (sans revenir au célèbre Sang des Bêtes de Franju). Le travail en abattoir est véritablement disséqué par Manuela Frésil dans Entrée du personnel. Elle nous en montrer toute la difficulté, le côté répétitif, les dommages physiques qu’il occasionne et le retentissement tout aussi douloureux au niveau psychique de la présence constante de la mort.

Reste que l’abattoir a aussi été le lieu d’un film qui se démarque nettement des films qui nous parlent de l’élevage des animaux destinés à la consommation humaine. Dans ma tête un rond point tient en partie son originalité du fait qu’il soit algérien, tourné en Algérie, dans le plus grand abattoir d’Alger . On y voit en fait très peu d’animaux dans la mesure où il se concentre sur quelques unes des travailleurs, jeunes surtout, que le cinéaste a rencontré là. Un film qui nous dit surtout la vacuité d’une vie qu’un travail même physiquement prenant ne saurait combler, et qu’une ville et même tout un pays ne peut que contribuer à creuser davantage. Si le monde paysan filmé par Depardon était déjà particulièrement désenchanté, la jeunesse algérienne que nous montre Hassen Ferhani, elle, a perdu tout espoir.

Les Héritiers de Maxence Voiseux, a été présenté au festival Cinéma du réel 2016 en compétition internationale premiers films

abattoir

M COMME MARIAGE POUR TOUS

Le mariage pour tous, ou du moins la loi permettant à des personnes du même sexe d’officialiser leur union devant un officier d’état civil, a divisé les français au moment de sa préparation et de son vote. Des mois de contestations, de manifestations et de contre-manifestations, de déclarations véhémentes et de prise de positions plus ou moins argumentées. De la rue à l’assemblée nationale, l’ambiance n’a pas toujours été détendue, c’est le moins que l’on puisse dire. Comment le cinéma pouvait-il rendre compte sereinement d’un tel débat plus proche du conflit que de la conversation de salon.

Le titre du film de Etienne Chaillou et Mathias Théry n’évoque pas le mariage pour tous, et ce n’est pas une coquetterie de producteur destinée à titiller la curiosité des spectateurs. Le titre, plutôt énigmatique à priori, indique clairement que nous n’avons pas affaire à un reportage style télévision, ni non plus à un film historique. Après avoir vu le film nous pourrons mesurer ce qu’il contient de personnel et de familial puisque la sociologue dont il est question, Irène Théry, spécialiste de la famille souvent présentée comme étant la première à avoir utilisé l’expression « famille recomposée », n’est autre que la mère d’un des réalisateurs du film. Une vraie affaire de famille donc.

Le film ne peut cependant pas rentrer dans la catégorie « drame familial ». La mère et le fils ne sont pas vraiment en opposition, ni même en désaccord, au sujet du mariage. Irène Théry soutient ouvertement le projet de loi pour lequel elle a d’ailleurs été consultée en tant qu’expert et le film ne cherche pas à contester ses positions. Et il se situe plutôt du côté des partisans de la loi.

La sociologue et l’ourson reste cependant un film documentaire, même si sa facture est loin d’être classique. Bien sûr l’emploi des peluches y est certainement pour quelque chose, mais si c’est le plus visible, ce n’est pas le plus important. Car ce qui donne sa véritable portée au film, c’est le dispositif de communication qu’il introduit entre la mère et le fils. Il ne s’agit pas de faire le récit des événements, ni de les commenter ou de les analyser d’un point de vue sociologique. Encore moins d’en proposer une interprétation. Il s’agit tout simplement d’exprimer un ressenti. Celui de citoyens engagés dans ce qui est en train de se jouer au niveau législatif mais aussi au niveau culturel. Qu’il soit possible de vivre de façon sereine un changement aussi important de la société, il n’y a que le cinéma qui pouvait nous le montrer aussi bien.

La sociologue et l’ourson, un film d’ Etienne Chaillou et Mathias Théry.

socio2

P COMME PATRON

C’est le film du moment. Le succès du moment. Un succès qui tient au plaisir que procure le film. Le plaisir de voir le plus faible triompher du plus fort. Et pour les victimes du système, il est extrêmement jouissif de voir un grand patron roulé dans la farine.

Dans le film de François Ruffin, François Ruffin est omniprésent. Le nouveau superhéros de notre époque. La scène du film est un ring. A droite Bernard Arnaud, à gauche François Ruffin. Fakir contre LVMH. Robin des bois s’attaque au CAC 40. Le combat bien sûr est inégal. Mais la victoire ne peut pencher que du bon côté. Une vision somme toute plutôt simpliste de la lutte des classes. Mais le film cherche plus à faire rire qu’à proposer une analyse politique. Un moment de détente dans un monde où ceux qui ne sont pas du bon côté de la barrière n’en ont pas si souvent l’occasion.

Caméra cachée, détournement d’archives, les moyens mis en œuvre par Ruffin placent d’emblée son film dans le genre de l’activisme cinématographique. Pas vraiment de l’agit-prop. La référence serait plutôt du côté de Michael Moore pour la volonté de faire rire, mais sans la jovialité du personnage, On penche alors plutôt du côté de Pierre Carles pour son style plus sérieux. Mais face à la grosse machinerie de la télévision, Carles n’avait guère de chance de triompher. L’exploit de Ruffin n’en est que plus remarquable. Entendons, faire un film qui soit un vrai succès public. Un film qui fera plus d’entrées au final que tous ceux de Carles réunis. Il ne lui manque plus qu’à obtenir une palme D’or. Comme Moore…

Merci Patron ! un film de François Ruffin.

A COMME AUTOROUTE

Une aire d’autoroute, entre Paris et Bruxelles, tout un monde. Avec ses gens de passage et ceux qui reviennent souvent, les habituées et les anonymes, ceux qui restent un peu plus longtemps et ceux qui ont hâte de repartir. Il y a même celui qui vient là exprès, de la petite ville voisine, alors qu’il ne fait pas de voyage, mais c’est visiblement la seule façon qu’il a trouvé pour tromper sa solitude. Il y a des familles, des touristes asiatiques qui vont passer la nuit à l’hôtel et des chauffeurs routiers, beaucoup de chauffeurs routiers qui regroupent leurs immenses véhicules dans ce domaine qui leur est réservé,

Isabelle Ingold filme cet espace quasiment clos comme une scène de théâtre, un lieu strictement délimité dont elle ne sort pratiquement pas. L’autoroute, en hors champ systématique, reste présent dans la bande son, mais sans excès. Sans être un murmure, le bruit de la circulation continue n’est pas non plus un vacarme. Rien d’assourdissant en tout cas. Et dernière la grille de séparation, c’est le champ de blé tout proche qui est filmé pour inscrire le changement de saison. Contrairement à ce que fait Gianfranco Rosi dans Sacro Gra, on ne s’échappe pas de l’aire pour aller rencontrer les habitants qui vivent à proximité. Les rencontres se font exclusivement dans ce même espace qui garanti à lui seul la diversité.

La cinéaste privilégie les plans de nuit plus propices sans doute à la réalisation d’images d’une grande beauté plastique ; et les groupes de chauffeurs, tous étrangers, venus des pays de l’est ou du Portugal, ce qui permet aussi d’aborder les problèmes liés à l’activité professionnelle. Les travailleurs de l’aire, serveurs ou chargés du ménage, nous les rencontrons un court instant lors de la pose de l’équipe de nuit. Ce n’est sans doute pas le moment le plus propice pour évoquer leurs conditions de travail. Les chauffeurs eux font des poses plus longues, parfois tout un week end. Nous pouvons alors les voir vivre plus concrètement, leur conversation par ordinateur interposé avec leur famille, la préparation des repas en petit groupe, la réparation des roues…On sent l’entraide qui existe entre eux, pour s’aider à remplir les notes de frais par exemple et bien sûr ils évoquent avec inquiétude l’avenir de la profession.

Le film reste un moyen métrage puisqu’il n’excède pas une heure. Un choix de durée qui est significatif d’une conception du documentaire. Nous ne sommes pas chez Wiseman qui, lui, à n’en pas douter, aurait exploré beaucoup plus systématiquement tous les coins et recoins de ce lieu, et pris tout son temps pour montrer chaque action ou chaque événement, si banal soit-il, dans sa totalité. L’aire de l’autoroute fourmille tellement d’une infinité de moments de vie variés à l’extrême que le film peut facilement aller jusqu’à trois ou quatre heures. Ce n’est pas le choix que fait Isabelle Ingold . Du coup le montage a ici un sens tout différent. Dans chaque situation qu’elle filme, elle prélève en quelque sorte, les fragments qui lui semblent les plus significatifs, et elle les assemble comme un puzzle. Nous ne sommes pas du tout dans une esthétique du plan séquence. Il n’y a pas non plus de personnage récurrent ou dont nous explorerions plus en profondeur les conditions de vie, voire la psychologie. Le film ne propose pas de confessions de la part des chauffeurs routiers, ce qui portant pouvait très bien être relativement facile à réaliser. Est-ce à dire que nous en restons à des effets de surface ? Pas vraiment. La vie de l’autoroute est celle d’un lieu de passage, même si certains y travaillent tous les jours. On pourrait ici reprendre la formule traditionnelle, leur vraie vie est ailleurs. C’est de cette dimension seconde, ou secondaire, du vécu des personnes filmés que le film rend parfaitement compte. Par là la cinéaste élabore une vision entièrement personnelle de la réalité qu’elle filme. Une méthode qui permet d’éviter les clichés et les plans trop convenus. Une méthode qui fait que le spectateur, à la fin du film, a l’impression de rester sur sa faim. Il aurait pu en voir tellement plus. Mais justement, ce cinéma-là n’a pas la prétention de couper l’appétit. Bien au contraire !

Des jours et des nuits sur l’aire de Isabelle Ingold, 55 minutes

Présenté au Festival du moyen métrage de Brive, compétition européenne.

M COMME MEDELLIN

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent. D’en haut la vue dominant la ville nous révèle une multitude de maisons, qui semblent se chevaucher, un amas informe dans lequel on se demande comment il est possible de se retrouver. Et comment il est possible d’y circuler ! Des construction souvent en bois, sujettes aux incendies qui se propagent on ne peut plus rapidement. Un court passage du film nous en montre un. L’incendie est filmé de loin. Plusieurs maisons sont concernés. La fumée est épaisse. Le danger finit par être circonscrit. Une simple péripétie dans une ville en proie à bien d’autres maux.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

Le film de Catalina Villar part à la recherche de la concrétisation de cet espoir de paix. Une aspiration tellement forte chez tous ces habitants, jeunes ou moins jeunes, que la réalisatrice a rencontrés. Elle filme plus particulièrement quelques personnages qui deviennent les symboles de ce qui est en tout premier lieu une lutte contre la résignation.

Les parents de Juan Carlos, d’abord, un de ces jeunes qui a été assassiné, dont on ne sait par trop au juste pour quelles raisons. Ils entreprennent des démarches administratifs pour obtenir une reconnaissance officielle de meurtre qui leur ouvrirait le droit à une compensation financière. L’entreprise est ardue. La démarche longue et incertaine. Leur dossier a déjà été rejeté , mais ils ne renoncent pas. Et lorsqu’ils obtiennent enfin gain de cause, leur joie et celle de leur proche est immense.

Le deuxième personnage récurent dans le film est Manuel, un ami de Juan Carlos. Il milite pour la communauté de quartier. Des actions au quotidien de proximité comme on dit, qui ne visent pas à révolutionner du jour au lendemain le monde, mais qui peuvent aider ceux qui habitent là à redonner un peu de sens à leur vie. La route semble pourtant bien longue avant que la réalisation de cette « nouvelle Medellin », soit vraiment effective dans la totalité de la ville.

Catalina Villar avait filmé Juan Carlos quelques années avant son assassinat. Il écrivait des poèmes dont il fait la lecture pour sa mère et pour la cinéaste. Des poèmes où la mort est omniprésente. Une poésie en prise directe avec la réalité d’une ville et d’une jeunesse, première victime de l’omniprésence de la violence. Mais c’est bien sur cette jeunesse, comme le montre l’exemple de Manuel, que repose l’espoir du changement, une véritable renaissance de la ville et de ses habitants.

La Nueva Medellin de Catalina Villar, 2016, 85 minutes.

Présenté au festival Cinéma du réel, compétition française

C COMME CONGO (République démocratique du Congo)

Le Congo a son cinéaste : Thierry Michel. Le Congo, un pays aux noms multiples, changeants au fil de l’histoire. Congo belge, il est devenu Zaïre du temps du règne de Mobutu, puis à la chute du dictateur, République Démocratique du Congo, Une histoire mouvementée où souvent domine la démesure, jusque dans la répression et l’horreur des guerres.

Thierry Michel est un cinéaste engagé. Son regard sur le Congo n’est jamais neutre. Qu’il dénonce sans cesse les méfaits du colonialisme où la dérive autoritaire de Mobutu, la corruption généralisé du régime, son incompétence économique. Son cinéma est un cinéma de révolte et de dénonciation. Ce qu’illustre parfaitement son dernier film, Un homme qui répare les femmes, dont le sous-titre, la colère d’Hippocrate, dit bien la teneur du propos. La pratique du viol comme arme de guerre est devenue quasi généralisée dans l’est du Congo. La colère ne suffit sans doute pas à faire cesser ces massacres. Mais elle peut mobiliser pour que l’inacceptable soit de moins en moins accepté. Le docteur Mukwebe auquel est consacré le film est devenu le porte drapeau de cette lutte. Dans son pays où, depuis la création de l’hôpital Panzi en 1999 il ne cesse de soigner physiquement et psychologiquement les femmes victimes, Dans le monde entier aussi où il intervient à l’ONU ou à la tribune du parlement européen lors de la remise en 2014 du prix Sakharov. Une vie d’action exemplaire.

Les films « congolais » de Thierry Michel sont souvent des portraits. Le portrait du docteur Mukebe est d’abord un hommage. Un hommage au courage où la force des convictions l’emporte sur le danger et les menaces. En 2012 il échappe de justesse à une tentative d’assassinat dans sa propre maison. Il décide alors de partir en exil en France pour protéger sa famille. Mais l’appel pressant des femmes de son pays (elles se cotisent pour acheter un billet d’avion) précipite son retour dès 2013. Le film nous le montre alors poursuivant son action sous la protection de soldats de l’ONU. Et les femmes, et même des hommes, sont de plus en plus nombreuses à répondre à son appel et à se mobiliser pour réclamer que justice soit faite.

Le film consacré à Mobutu (Mobutu roi du Zaïre, 1999) n’est pas un hommage. Le cinéaste ne ménage pas celui qui n’est qu’un dictateur ne se maintenant au pouvoir qu’en développant la répression. Un portrait sans concession, et sans complaisance, où le commentaire prend souvent la forme d’un procès à charge. Les images d’archives sont aussi des éléments de la démonstration de la dimension dictatoriale du régime, surtout lorsque les manifestations qui lui sont hostiles se heurtent violemment aux forces de l’ordre. Mais le cinéaste nous montre aussi Mobutu dans l’intimité de sa famille, dans la solitude de la maladie à la fin de son règne. Une manière de nuancer la critique virulente de l’action politique, sans portant chercher à l’excuser. Le film se termine sur les interrogations inévitables concernant l’&près Mobutu. Le pays réussira-t-il sa transition démocratique ? Sera-t-il assez fort pour échapper au chaos des guerres civiles ?

Troisième portrait dans l’ouvre de Thierry Michel, celui du gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi (L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi, 2013). Un portrait beaucoup plus ambivalent que les deux précédent. Elu en 2006, lors des premières élections libres depuis l’indépendance, Moïse Katumbi se présente en sauveteur de la province. Pour cela il faut combattre la corruption et la misère en donnant du travail à tous grâce au développement de l’exploitation des ressources minières considérables. Et dans l’immédiat, aider les plus pauvres et les handicapés à coup de dons, petites sommes d’argent de la main à la main ou signature de gros chèques à des associations et œuvres de charité.Un programme qui a du mal à cacher sa nature populiste. Le nouveau gouverneur s’engage personnellement sur tous les fronts, contrôlant lui-même le travail de la douane aux frontières ou discutant sur les chantiers avec les ouvriers en grève demandant des augmentations de salaires. Un messie auquel le peuple voue un véritable culte, que l’intéressé sait parfaitement entretenir, avec des espèces sonnantes et trébuchantes si besoin est. La fin du film est là aussi très ouverte. Le charme du gouverneur continuera-t-il d’opérer lorsqu’il prend des mesures pour défendre ses propres intérêts plutôt que ceux de la population. Sont ainsi fortement soulignées la collusion entre les affaires publiques et les intérêts privés et surtout les promesses non tenues, en particulier celles faites aux mineurs ou aux ouvriers lorsqu’il s’agit de ne pas s’opposer aux investisseurs et aux multinationales. La dérive autoritaire est aussi nettement pointée à propos du saccage de la résidence du principal opposant par une foule mobilisée et encadrée par une milice privée Un personnage complexe donc, dont le film s’efforce de prendre en compte les différentes facettes. Un portrait plus que nuancé en définitive.

Si le travail cinématographique de Michel est ainsi essentiellement celui d’un historique, menant des e,quête précise et toujours fort documentées sur le passé du pays ou sur son présent immédiat, il faut aussi souligner que ce travail est aussi celui d’un amoureux du Congo et de l’Afrique. Dans son grand film, Congo River (2006) ce regard plein de sympathie et d’amour pour le pays et ses habitants se manifeste ouvertement. Le film est une longue remontée du fleuve Congo, ce fleuve mythique pour toute l’Afrique. Une aventure tout à fait extraordinaire par la variété des événements que les passagers vont connaître. Il y a ces aléas du voyage lui-même, l’annonce par le capitaine de la naissance de son troisième fils (il offrira à boire à tous les passagers), l’arrivée sur les lieux du naufrage d’une barge (les corps des 400 victimes sont encore sur la berge) ou cette autre barge échouée sur un banc de sable, surchargée de bois et de passagers et qu’il sera impossible de remorquer (elle restera trois mois dans cet état, attendant que les eaux du fleuve veuillent bien remonter). Avant la fin du voyage, un terrible orage éclate, inondant l’embarcation. Mais tous ces tracas n’empêchent pas la présence continue de la musique, des chants et des danses, sur les bateaux ou sur les rives. La bande son du film est ainsi particulièrement riche en chants traditionnels. Mais dans ce regard émerveillé par la beauté des paysages, les préoccupations politiques et historiques ne disparaissent jamais. Le voyage sur le fleuve ne peut éviter de rencontrer les effets de la guerre civile, les hôpitaux où se pressent les femmes violées et mutilées. Grâce à ses ressources minières, le Congo pourrait être un pays riche, Et pourtant une grande partie de sa population vit dans la misère. Les congolais pourraient être un peuple heureux, mais son histoire est celle des guerres et de la domination de la violence. Le cinéma de Thierry Michel peut bien contenir quelques germes d’espoir, mais l’optimisme ne résiste pas toujours au contact de la réalité.

T COMME TZIGANES

Roméo et Kristina, deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquences du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des aller-retour en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

La première fois que nous les retrouvons en Roumanie, c’est à l’occasion des fêtes de Noël. Nous ne verrons que la famille de Roméo. Ont-ils rompu ? La mère de Roméo le souhaite fortement. Elle n’aime pas du tout Kristina et fait tout pour que son fils ne la voit plus. De retour à Marseille, ils seront bien toujours ensemble et d’ailleurs le film se termine alors que Kristina est sur le point d’accoucher de leur premier enfant. On ne peut alors éviter de s’interroger sur l’avenir de cet enfant. Le film ne nous donne pas d’indice. Mais peut-on être optimiste, malgré tout ?

Roméo et Kristina , un film de Nicolas Hans Martin, 2016, 97 minutes,

Présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition française.

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