A COMME ALGERIE (suite)

La guerre vue par les enfants, pas ceux qui la font, ceux qui la subissent.

         Yann Le Masson a été officier parachutiste ; il s’engage dès 1958 pour la cause de l’indépendance algérienne et devient un « porteur de valise » du FLN. Le film qu’il consacre en 1961 à l’Algérie, J’ai huit ans, sera interdit de diffusion sur le territoire français, mais diffusé clandestinement. Ce petit film de neuf minutes nous montre en gros plan des visages d’enfants algériens muets. Puis ce sont leurs dessins qui occupent l’écran, des dessins où domine le rouge du sang et de la mort, au milieu des armes et des militaires. En voix off, ces enfants racontent. Dans leur français parfois hésitant, ils évoquent les actes de guerre de l’armée française, les arrestations, les exécutions. Toute la terreur qu’ils ressentent. Une dénonciation particulièrement forte de la guerre, de cette « sale » guerre qui n’a pas toujours osé dire son nom.

J’ai huit ans de Yann Le Masson, 1961.

 Lire sur le blog : dicodoc.wordpress.com/2016/06/06/a-comme-algerie

B COMME BRESIL

Un parcours dans le Brésil du début des années 2000. Quatre documentaires qui nous en disent plus que tous les reportages journalistiques d’aujourd’hui.

Le Nordeste du Brésil d’abord, la sécheresse et la pauvreté des paysans sans terre qui n’ont même pas un petit lopin aride pour essayer d’y faire pousser de quoi survivre. Romances de terre et d’eau (2001) de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana leur donne la parole. Ou plus exactement, enregistre leur parole, le récit de leur vie, de leurs souffrances, de leurs humiliations, de leurs derniers espoirs. Des récits sans effet rhétorique, filmés sans effet cinématographique, presque sans mise en scène. Des hommes et des femmes plongés dans le plus grand dénuement mais qui pourtant ne renonce pas à vivre. Des couples qui sont fiers d’avoir élevés leurs nombreux enfants, souvent plus de dix ! Cet amour de la vie, il éclate dans leurs sourires révélant des bouches édentées, mais illuminant ces visages ridés, burinés par le soleil.

         Les romances, ce sont des chansons populaires traditionnelles évoquant l’amour et la joie de vivre mêlée à la tristesse et à la souffrance :

« Si Dieu créa la terre,

Si elle est vraiment son œuvre,

Chaque paysan doit avoir

Son morceau de terre »

Poème de Patativa d’Assaré (91 ans au moment du film).

La migration ensuite de ces paysans du Nordest vers Sao Paulo, filmée toujours par Jean-Pierre Duret et Andréa Santana (Rêves de Sao Paulo, 2004). Ils ont quitté une vie sans espoirs. . Ils ont quitté un à un leurs parents, leurs jeunes frères qui suivront le même chemin lorsqu’ils auront 18 ans. Ils sont partis pour Sao Paulo. Souvent sans savoir ce qu’ils vont devenir, s’ils pourront trouver du travail. Les plus jeunes ont parfois la chance d’être accueilli à l’arrivée du bus par un ainé parti quelque temps auparavant. De toute façon, ils n’ont pas le choix. Le rêve de la grande ville, c’est d’abord celui de pouvoir vivre. Il n’est pas sûr que cette vie soit vraiment meilleure. En tout état de cause, elle ne peut pas être pire. Alors il est permis de rêver.

Puisque nous sommes nés, dernier volet de la trilogie du Brésilienne de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana (2008). Une station-service, sur le bord d’une grande route, c’est tout un monde. Le soir surtout, elle déborde d’activités. Les gros camions, imposants avec leurs remorques, s’y arrêtent pour faire un brin de nettoyage, surtout des pare-brise. Bien alignés sur les parkings, ils sont prêts à repartir à la première heure le lendemain. Les cars déversent leur cohorte de touristes qui se précipitent sur les boutiques, choisissent quelques souvenirs et se rendent au restaurant. Dans le film deux adolescents du coin s’y rendent tous les soirs et y passent une bonne partie de la nuit, essayant de gagner quelques sous ou de trouver quelques restes mangeables sur les tables abandonnées. Ils évoquent leur vie, leurs souffrances, leurs rêves, quand ils en ont encore.  Cocada, le plus grand, ne rêve que d’une chose, devenir chauffeur routier. Il passe déjà la nuit endormi dans la cabine de son ami chauffeur qui le considère presque comme son fils. Il a vu son père assassiné mourir dans ses bras. Une blessure qui reste indélébile en lui. Son copain, Nego, n’a plus de rêve d’avenir. Il parle de chercher un poison pour en finir rapidement. Sa mère a dix enfants, ce qui fait beaucoup à nourrir. Son père est parti, ou il est mort, on ne sait pas très bien. En tout cas, il n’a pas de père. Nego passe sa journée en petits travaux domestiques, égrène le maïs, garde les chèvres. Parfois il gagne un peu d’argent en portant sur une brouette les achats d’une vieille dame. Sa mère insiste pour qu’il aille à l’école et fasse ses devoirs. Mais le film ne montre pas l’école. Existe-elle seulement ?

Rio de Janeiro enfin. Plus précisément Copacabana. Un immeuble, Edificio Master, filmé par Eduardo Coutinho (2002), un immeuble  de 12 étages de 23 appartements chacun, soit 276 appartements exactement et environ 500 habitants. Des habitants très différents les uns des autres, des hommes et des femmes, des couples et des célibataires, des jeunes et des vieux, des rescapés de la vie et d’autres qui ont tout l’avenir devant eux, des gens heureux et insouciants, d’autres tourmentés ou angoissés. Les rencontrer est une promesse de surprises, une possibilité de saisir l’âme de toute une population, ou du moins d’une classe sociale relativement homogène. Les sociologues pourraient la dénommer «classe moyenne inférieure », mais ce serait ne pas tenir compte de la réalité concrète qui, ici comme ailleurs évolue particulièrement rapidement dans une période dite de crise. Beaucoup de ces habitants sont au chômage, et ne peuvent joindre les deux bouts qu’avec de petits boulots, plus ou moins clandestins. Mais cela ne bouleverse pas toujours entièrement leur personnalité et l’intérêt de leur rencontre. Bien au contraire. Le film comporte des moments d’humour plus ou moins volontaire de la part des personnes filmées. De grands éclats de rire par exemple, auxquels succèdent des moments d’intense émotion tout autant non prémédités et pouvant aller jusqu’aux larmes. La vie, tout simplement. Au Brésil comme ailleurs.

D comme Detroit

L’Amérique fait-elle encore rêver ? Peut-elle encore faire rêver ? A regarder l’histoire des grandes villes industrielles, de la grandeur industrielle de l’Amérique, de l’automobile à la sidérurgie, de Detroit à Braddock, on peut en douter. Et le cinéma documentaire de s’attacher à filmer la crise, ou plutôt, les effets de la crise sur les villes, sur ses habitants, c’est-à dire ceux qui sont restés parce qu’ils n’ont pas pu partir, comme d’autres, comme ceux qui avaient les moyens de le faire. Et en tout premier lieu, Detroit, ancienne capitale de l’automobile, le symbole de la puissance américaine, le fief d’Henri Ford et l’éclatante victoire du taylorisme. Pour un temps seulement !

Deux films consacrés à Detroit, parmi d’autres, se penchent sur l’avenir pas particulièrement rose, des villes industrielles américaines. City of Dreams. Detroit, une histoire américaine (2013) de Steve Faigenbaum et Detroit ville sauvage (2010) de Florent Tillon. Deux films qui nous montrent une ville quasiment anéantie. La caméra s’attarde sur les façades des immeubles aux vitres cassées et sur les herbes folles qui envahissent les jardins. Les plongées presque verticales réalisées depuis le sommet des buildings nous perdent dans le vide. Les longs travellings sur la succession des maisons abandonnées ne sont pas vraiment une promenade touristique. Florent Tillon filme même un groupe d’hommes, organisé et encadré, qui entreprend d’en détruire systématiquement certaines, pour se distraire, ou pour trouver un exutoire à leur douleur ou à leur colère.

La ville a pourtant beaucoup lutté pour se développer et éviter les affrontements communautaires, en vain. Les services sociaux de la mairie étaient particulièrement actifs. Les vieux quartiers insalubres ont été détruits et remplacés par des immeubles flambants neufs. Des autoroutes relient le centre et les banlieues. Mais est-ce suffisant ? En Pennsylvanie, Braddock,  filmée par Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler (Braddock. America, 2012) qui était autrefois fleurissante grâce aux hauts-fournaux et à l’acier, est maintenant quasi désertique. Une ville désertée par ses habitants, ceux du moins qui ont réussi à trouver du travail ailleurs. Les autres, ceux qui sont restés, se terrent chez eux. De toute façon, il n’y a plus de petits commerces pour faire ses courses, et pratiquement plus de café où retrouver ses camarades de travail. De toute façon, les anciens ouvriers au chômage n’ont plus suffisamment de revenus pour entreprendre quoi que ce soit.

 

Détroit, ce n’est pas toute l’Amérique. Pourtant son histoire reste significative de l’histoire de tout le pays. Les difficultés économiques ont bien sûr des répercussions sur toute la population. Les immigrés ont pu croire longtemps à la possibilité de réaliser le rêve américain. Pendant une grande partie du siècle, il suffisait de travailler dur. Le cinéma aujourd’hui ne peut qu’insister sur les problèmes raciaux, les émeutes, la violence, la peur qui s’est installée et qui subsiste.