A COMME AUTEUR

Quelles sont les voies les plus riches de potentiel créatif qu’emprunte aujourd’hui le documentaire dit de création, ou documentaire d’auteur ?

Voici un  rapide repérage, avec des exemples parmi bien d’autres possibles, qu’il s’agira ensuite de développer et d’approfondir.

Il s’agit principalement des différentes modalités de la présence (à l’image et/ou dans la bande son) du  (de la) cinéaste

Si dans la fiction l’effet de réel interdit l’inscription de la personne de l’auteur dans le récit, dans le documentaire  de création c’est dans l’œuvre même que la présence de l’auteur-e est affirmée, en tant qu’auteur-e.

Le documentaire  de création affirme qu’il y a  nécessairement un auteur. Et cet auteur  dit que c’est lui qui fait le film. Donc il n’hésite pas à être présent à l’écran, même si ce n’est dans certain cas que par une voix off, venant de ce hors champ spécifique qui est la place de la caméra.

Quelles formes prend cette affirmation de l’existence de l’auteur dans le doc de création ?

On peut en mentionner plusieurs, qui bien sûr ne sont pas toutes présentes en même temps dans chaque film.

1 l’interpellation du cinéaste par la personne filmée (ce qui est d’ailleurs déjà le cas dans le regard caméra, qui est une sorte d’interpellation silencieuse). Il peut s’agir d’une salutation, d’un simple bonjour, ou d’une remarque dépendant de la situation filmée. En tous cas, il s’agit essentiellement de la reconnaissance par la personne filmée du fait qu’elle est filmée.

Exemple : l’incipit de Je suis le peuple d’Anna Roussillon.

Dans Mafrouza, de Emmanuelle Demoris,  Les habitants du bidonville vont jusqu’à donner un petit nom affectueux à la cinéaste (ce qui bien sûr est la marque de sa parfaite intégration dans la réalité qu’elle filme)

 2 le dialogue entre la personne filmée, présente à l’écran, et le cinéaste en tant que cinéaste.

Je ne pense pas ici au modèle de l’interview, notamment télévisé, au simple jeu questions-réponses, destiné à faire parler. Je pense au véritable dialogue, c’est-a-dire une interaction verbale, supposant une égalité entre les interlocuteurs.

L’exemple phare : Shoah de Claude Lanzman.

Il y a chez Lanzman une pratique de l’entretien dialogué tout à fait exemplaire. L’entretien crée une situation particulière, caractérisée par son authenticité. Il s’agit de faire que la personne interrogée se remémore le passé, un passé douloureux, presque de le revivre, ce qui  peut déboucher sur une invasion de la situation par l’émotion (cf le dialogue devient impossible à poursuivre, mais Lanzman souvent insiste, il faut aller jusqu’au bout, dire tout même ce qui est difficilement dicible, voire même ce qui en soit ne peut pas être dit).

3  la voix intérieure du cinéaste, faisant d’une façon ou d’une autre le récit du film en train de se faire.

Depardon dans Profils paysans.

Eric Pauwels, Les films rêvés (comme d’ailleurs dans les 2 autres titres de sa trilogie autobiographique, Lettre d’un cinéaste à sa fille et La deuxième nuit).

 4 Le mise en scène du (de la) cinéaste

Agnès Varda, la Glaneuse (Les glaneurs et la glaneuse). Elle se filme visitant des musées, elle se filme filmant avec une petite caméra DV les patates en forme de cœur, elle filme ses mains pendant les trajets sur l’autoroute, elle filme les camions que sa voiture double et qu’elle essaie de saisir avec son poing en forme d’objectif de caméra…

Alain Cavalier, Le filmeur.

Un filmeur n’est pas un cinéaste. Un cinéaste fait du cinéma, de l’art et de l’industrie. Un filmeur fait des films. Il les fait seul, sans les moyens du cinéma, le plus souvent avec une petite caméra aussi peu encombrante que possible, ce que le numérique permet parfaitement aujourd’hui.

Pour Cavalier, être filmeur, c’est filmer sa vie, les petits riens de tous les jours ou les grands événements qui marquent définitivement une existence, comme la maladie ou la mort d’un proche, d’un parent.

La grande originalité du film, ce sont ces plans réalisés à la sauvette, montrant une poire sur une table, un oiseau qui picore du grain ou des asticots dans une assiette, un gigot dans un plat qui fera le délice du repas du soir, des billets de 500 francs avec le visage de Pascal. Et ainsi de suite. On pourrait allonger presque indéfiniment la liste tant ces plans, souvent très courts, sont nombreux et diversifiés. Parfois Cavalier ajoute en voix off un commentaire, une remarque personnelle. Une obsession de l’enregistrement presque. Et la caméra est, nous dit-il, d’une efficacité redoutable pour ne rien oublier, pour que rien ne disparaisse de ce qui constitue une vie. « Avant, je notais tout. Maintenant, je filme ».

 

B COMME BANLIEUE (commerce)

Alimentation générale de Chantal Briet, 2005, 84 minutes.

L’épicerie d’Ali pourrait être le centre du monde. Ce n’est que le centre d’une cité de banlieue. Mais c’est déjà beaucoup.

C’est même tout à fait essentiel pour les habitants de la cité. Le seul commerce ! Un lieu de rencontres. Où l’on peut boire un café en discutant. Où l’on peut passer le temps. Combler un moment sa solitude. Où trouver un accueil permanent pour ceux qui n’ont pas d’autre lieu pour continuer à vivre. Et même trouver quelques occupations, faire de la manutention ou livrer des commandes, ou simplement porter le panier d’une vieille dame. Et pour les gosses du quartier, c’est la caverne d’Ali Baba, avec tous ces bonbons qu’on achète par poignées pour quelques sous. Et tant pis pour les dents.

Chantal Briet dresse un portrait vivant et plein de sympathie pour tous ceux qui fréquentent la supérette d’Ali. En commençant par Ali lui-même. Toujours souriant, toujours à l’écoute de ceux qui ont besoin de parler un peu de leur vie. Toujours serviable pour tous ceux qui ont des soucis ou des problèmes de vie. Etre épicier ici, ce n’est pas seulement vendre du pain et des bonbons. C’est être quelque peu psy, ou conseiller, pour l’emploi ou la santé. C’est être aussi un père, ou un grand frère, pour tous ces enfants que la cinéaste filme elle aussi avec une si grande affection. Visiblement Ali les aime beaucoup, et tous aiment beaucoup Ali. Ali, chanteur à ses moments perdus. Mais ça, ce n’est pas pour le public.

Mais le film va bien plus loin que cette galerie de portraits déjà très instructive en soi. Car il s’agit aussi d’un portrait de la banlieue elle-même, une banlieue d’avant l’embrasement des émeutes. Un portrait qui ne cache pourtant les difficultés qu’il y a à vivre ici (la Source à Epinay-sur-Seine), comme ailleurs bien sûr, même si ce n’est pas pire qu’ailleurs. Pourtant, si l’on ne peut certes pas dire qu’il fait bon vivre ici, on peut quand même y percevoir des lueurs de bonheur, dans les rires des enfants d’abord, dans la chaleur de l’accueil d’Ali ensuite. Les difficultés, pourtant, sont nombreuses, et de toutes sortes. A côté des problèmes personnels, il y a ce qui touche la vie collective, surtout au niveau matériel, les imperfections de la réhabilitation des immeubles, le manque d’espaces verts et de tout autre aménagement, les ascenseurs qui sont si souvent en panne, ce qui oblige les personnes âgées qui vivent au 8° étage à ne plus descendre de chez elles, de peur de ne plus pouvoir remonter par les escaliers. Tout ceci est bien réel, mais le film ne dresse pas un tableau désespéré de cette banlieue. Ici il n’y a pas de drogue, entend-on dire. Et l’on ne voit jamais la police. Pas parce qu’elle a peur de venir. Simplement on n’a pas besoin d’elle, même si l’épicerie d’Ali a été cambriolée plusieurs fois. Mais Ali règle lui-même le problème.

Le film se termine par l’inauguration de le nouvelle épicerie d’Ali. L’ancienne était de plus en plus insalubre et il était impensable de ne pas la détruire. Un bouquet de fleurs, un cadeau, beaucoup d’émotions. Ali a du mal à retenir ses larmes. Que ces moments chaleureux sont réconfortants.

D COMME DEPARDON 3

Depardon et le cinéma direct. Suite et fin

Si nous disons que les films récents de Depardon se situent au-delà du cinéma direct, c’est que sa démarche s’inscrit toujours dans cette perspective, qui constitue en quelque sorte son point de départ. Mais c’est pour aller dans une direction autre, qui n’en renie pas les acquis, qui ne constitue pas une simple suite, mais qui élargit la démarche au point de créer un horizon cinématographique nouveau. Ainsi la série consacrée au monde paysan, Profils paysans, pourrait très être du cinéma direct, n’être que du cinéma direct. Mais la dimension d’enquête personnelle que Depardon lui donne en fait quelque chose de bien différent.

Depardon est d’origine paysanne. Il a souvent évoqué la ferme où il est né et où il a grandi jusqu’à son départ pour Paris à 18 ans. Cette ferme, la ferme du Garet, il l’a photographiée et lui a consacré un livre. Mais il ne l’a pas filmée et elle restera absente de son œuvre cinématographique. Au moment où il entreprend, lui le grand reporteur voyageant dans le monde entier, un retour vers le monde paysan et commence une vaste fresque qui l’occupera pendant près de 10 ans, il fera l’impasse sur la ferme natale, se tournant vers d’autres régions. Des régions dans lesquelles il a aussi des attaches, où il a créé des liens avec les paysans qu’il rencontre, avec qui il garde le contact même lorsqu’il est absent, parfois très longtemps, de ces territoires.

 En Lozère, Haute-Saône, ou encore en Ardèche, il s’arrête dans des exploitations de moyenne montagne, pratiquant surtout l’élevage dans des conditions souvent difficiles. Rencontrant ces paysans, jeunes ou vieux, hommes et femmes, il porte sur eux un regard de compréhension, surtout pas de compassion ou d’admiration, un regard direct et respectueux parce que basé sur la confiance. Tout au long de ces trois films, la caméra ne sera jamais une intruse. D’ailleurs ceux qui sont filmés n’évitent pas les regards caméra, même s’ils ne s’adressent pas vraiment à elle, sauf dans les moments de dialogue avec le cinéaste. Ils savent toujours qu’ils sont filmés, ce qui bien sûr les intimide bien un peu. Mais s’ils n’oublient jamais sa présence, Depardon réussit à faire qu’ils ne jouent pas pour elle. Ils se comportent en personnages du film, mais ne se transforme pas en acteurs.

Le premier épisode, L’Approche – un titre qui en dit long – commence par un long travelling, réalisé depuis une voiture engagée sur une petite route de montagne. La voix off de Depardon présente rapidement son projet. Cette voix, lente et calme, presque monocorde mais quand même chaleureuse, nous la retrouverons tout au long des trois épisodes de la saga. Jamais le cinéaste n’apparaîtra à l’image, mais sa présence est inscrite dans chaque plan. Parti à la rencontre du monde paysan, Depardon fait là un voyage personnel, presque intime.

Ce premier chapitre est constitué d’une série de présentations. Depardon situe géographiquement chaque ferme où il entre, donne l’identité des personnes assises face à la caméra, leur âge, le nombre de bêtes, vaches et brebis, qu’ils possèdent. Ce sont presque tous des retraités, mais ils continuent à travailler parce qu’ils ne se sont pas encore séparés de leur troupeau. Depardon les filme le plus souvent en plans fixes, assis à la table de la cuisine, où ils prennent du café. Ils ne sont pas très bavards et restent souvent silencieux. Ou bien ils parlent occitan, pour garder une certaine distance par rapport à la caméra.

Dans ces premiers contacts, on sent la difficulté que Depardon a rencontré, lui l’homme de la ville, même s’il est originaire de la campagne, pour dépasser cette barrière de pudeur et de timidité derrière laquelle ils se retranchent spontanément. Il faut du temps, de la patience, pour gagner une confiance sans laquelle le film n’aurait plus de sens. Depardon précise par exemple qu’il entre dans la cuisine de Paul pour la première fois, alors qu’il le connait depuis plus de 10 ans. Jusqu’alors, il restait discuter avec lui dans la cour à chacun de ses passages.

Tout au long des 3 épisodes, Depardon pose des questions, essaie hors champ de développer un dialogue. Ces interventions ne sont pas toujours très efficaces. Et puis les paysans des montagnes sont rarement bavards, à l’image de Paul Angaud, le solitaire, qui ne répond pratiquement que par des « oui » et des « non », ne développant jamais ses phrases au-delà de quelques mots. Après tout il est habitué à ne parler qu’une fois par semaine, lorsqu’il va acheter son pain et son chocolat à la boulangerie.

Dans ce deuxième film, Le Quotidien,  Depardon ne se contente plus comme dans le premier épisode d’être un simple observateur. Il intervient beaucoup plus directement, disant maintenant presque uniquement « je », alors qu’il employait un nous de politesse dans L’Approche.

Ainsi, Depardon filme la réalité quotidienne de la vie des paysans qu’il rencontre, mais il n’en reste pas à cette dimension d’observation et de saisi du réel. L’enquête très personnalisée qu’il mène d’un bout à l’autre de la série le conduit à s’intéresser de plus en plus aux personnes. Constamment il s’efforce de tisser avec elles des relations profondes, authentiques, et il rend compte rigoureusement de ces efforts. Sans doute, la maladie de Marcel Privat, l’accident, l’hospitalisation et le décès de Marcelle Brès deviennent pour le cinéaste plus important que les sujets d’ordre qu’il essaie d’aborder avec ses interlocuteurs, le manque de repreneur des exploitations, la désertification des villages où les maisons restent fermées en dehors de l’été puisqu’elles ont été transformées en résidence secondaire par les enfants des paysans, l’isolement de ceux qui continuent vaille que vaille ce travail ancestral. Le ton de plus en plus mélancolique du film correspond tout à fait au projet de rendre compte d’un monde en voie de disparition, ce qui le rapproche fortement de la trilogie de l’île-aux-Coudres de Pierre Perrault. Mais l’implication personnelle de Depardon l’éloigne aussi radicalement de cette perspective. Profils paysans c’est aussi un film autobiographique, mettant au cœur de son propos non pas une vision théorisée du monde paysan mais bien plutôt une relation vécue, intériorisée, avec ce monde qu’il a pourtant quitté depuis longtemps, mais auquel il reste toujours attaché. Au-delà du filmage du réel, c’est sa subjectivité profonde que Depardon nous livre, sans exhibitionnisme, sans fausse pudeur non plus, simplement parce qu’il est important pour le cinéaste qu’il est de dire pourquoi il fait ce film sur les paysans et comment il s’investit tout entier, c’est-à-dire aussi au niveau des sentiments, dans sa réalisation.

 

D COMME DEPARDON 2

Depardon et le cinéma direct. Suite

Si Depardon peut être considéré comme un des cinéastes documentaristes qui a le plus explicitement repris dans ses premiers films les orientations « classiques » du cinéma direct – dans sa façon de filmer, seul et donc avec une technique réduite, et dans l’esthétique qui en résulte – il est aussi dans la partie la plus récente de son œuvre, un de ceux qui s’en sont éloigné, sans pour autant renier ses acquis incontestables. Cherchant d’autres modalités de création.

La première façon pour Depardon de s’éloigner du cinéma direct – d’y renoncer ? –  consiste à opérer une théâtralisation du film, à constituer l’espace filmé en scène de théâtre sur laquelle les personnages interagissent. Le film est alors tout entier organisé à partir de ces interactions. Il en résulte un récit dans lequel le discours est prépondérant, voire le seul élément « actif » de la scène. Un récit qui s’organise dans la succession des dialogues.

L’exemple le plus évident de cette perspective est le film que Depardon consacre à l’exercice de la justice, 10° chambre, instants d’audience. Partons des contraintes imposées au cinéaste par l’institution afin de ne perturber en rien (est-ce vraiment possible ? – le déroulement de l’audience. Filmée ou pas, la justice doit être rendue de la même façon et si elle se donne à voir au cinéma, elle ne doit pour cela renoncer à aucune de ses procédures juridiques fussent-elles incompatibles avec les options de filmage du cinéaste. Le film de Depardon sera alors constitué exclusivement de plans fixes, cadrant de la même façon (des plans qu’on peut qualifier de plan poitrine) les différents « acteurs » intervenant tout à tour dans la scène, et sans qu’ils soient filmés dans le même plan : la présidente, le prévenu, le procureur, l’avocat, le cas échéant un témoin. Le montage se réduit alors à une succession de champ-contrechamp en suivant les prises de paroles. On pourrait dire bien sûr que l’audience est ainsi filmée comme du direct. Depardon n’y ajoute rien et n’en soustrait rien. Le jugement de chaque accusé présenté dans le film est filmé dans sa totalité, jusqu’au moment de la prononciation du verdict. Mais cette restitution reste parfaitement extérieure à la réalité des personnages, du prévenu principalement ou de sa victime le cas échéant. On ne sait rien de lui,  rien que ce qui en est dit au tribunal, dans ce cadre bien précis de l’exercice de la justice. Et dans le déroulement même de l’audience, Depardon ne filme rien (le public par exemple ou le décor de la salle) qui pourrait dévier de la scène « jouée » devant la caméra. S’il y a totalité (l’audience d’une personne filmée dans son ensemble), elle n’est pas due à un filmage en continuité, mais le résultat d’un montage de plans isolés. On pourrait dire aussi que Depardon renonce au filmage à l’épaule et aux mouvements de caméra parce que cela lui est imposé. Ce serait alors réduire la dimension créative du cinéma à néant. Dans le film de Depardon, si les contraintes de filmage existent au départ, la constitution de l’audience en scène filmée devient la façon dont le cinéaste leur donne un sens cinématographique. : le face à face (dans certains cas l’affrontement) entre un justiciable et ceux qui rendent la justice, d’où la place prépondérante qu’occupe la présidente du tribunal, puisque elle est, elle, toujours présente, d’un bout à l’autre du film. Nous ne sommes pas du tout dans une esthétique de la captation, comme le cinéma direct a pu la développer par exemple à propos de certains concerts de rock « mythiques » (le dernier concert de Bowie – Ziggy Stardust filmé par D A Pannebacker). Et si Depardon filme la campagne électorale de Giscard comme une succession de spectacles, avec le point culminant du grand débat du second tour, filmé dans sa préparation, à propos de la justice, il n’y a pas de coulisse, pas de maquillage, qui l’assimilerait à du spectacle, au sens où l’on parle de la politique-spectacle.

Depardon retiendra la leçon de ce travail qui a consisté à transformer les contraintes en dispositif filmique, au point de réaliser un film, Les Habitants, où il se donne à lui-même des contraintes d’organisation systématique de l’espace filmé : l’intérieur de la caravane, la table devant la fenêtre, les deux interlocuteurs face à face filmés de profils. On ne peut mieux signifier que le film est alors le résultat des choix du cinéaste, qu’il ne dépend que de ces choix, ce qui est une illustration quasi parfaite de la dimension créative du cinéma documentaire.

D COMME DEPARDON

Depardon et le cinéma direct.

Les premiers films de Depardon s’inscrivent clairement dans la mouvance, le prolongement, du cinéma direct tel qu’il apparaît dans les années 60,  en France avec les films de Rouch et surtout Ruspoli (qui serait celui qui a proposé le premier l’expression), mais aussi avec les films des québécois Pierre Perrault et Michel Brault. Il est d’ailleurs facile de renvoyer le premier film de Depardon à Primary de Robert Drew dans l’équipe duquel on trouve en particulier deux figures du cinéma documentaire américain, Richard Leacock et Pannebaker, cinéastes qui  ont réalisé  par la suite des films dont la dimension de « direct » ne fait pas de doute. Comme Primary, 1974, une partie de campagne se donne pour objet une campagne électorale, une primaire aux Etats Unis et une présidentielle en France, en suivant les déplacements, les meetings, réunions, rencontres, d’un candidat (en fait les deux candidats en lice dans le cas de Primary), en se faisant le plus discret possible, c’est-à-dire en ne se donnant pas le droit de la moindre intervention, ne posant aucune question, ni au candidat lui-même, ni aux membres de son équipe, et si les propos de quelques électeurs ou supporteurs  sont présents, c’est en grande partie sous forme d’interventions spontanées, non ouvertement sollicitées par le cinéaste. Le film de Depardon reprend  la méthode du cinéma direct en la systématisant. Il filme seul. Il n’apparaît jamais à l’image, et n’intervient pas dans la bande son. Il rend compte de tout ce qui se passe dans la campagne, du moins de tout ce qui a un sens électoral, c’est-à-dire politique, sans jamais prendre parti. Il est là au moment de la déclaration de candidature de Giscard, il est présent dans l’attente des résultats du second tour. Il filme dans la voiture, ou l’avion,  du candidat lors de ses déplacements. Il filme ses discussions avec ses conseillers et ses amis politiques. Il enregistre ses hésitations et ses décisions, ses commentaires et ses analyses de la situation. Bref la campagne électorale qui constitue l’unique objet du film est pour le moins vivante, animée et si l’on ne connaissait pas le résultat en voyant le film aujourd’hui on peut dire que le film crée un véritable suspens, tant le résultat final est incertain jusqu’au dernier moment et particulièrement serré au niveau des chiffres. Le premier titre du film rend d’ailleurs compte de cet aspect : 50,81% étant le score du président élu. Le fait que celui-ci n’autorisa pas la diffusion du film, ni pendant la durée de sa présidence, ni pendant plusieurs années après elle, ne peut que confirmer la dimension « neutre » de la posture du cinéaste. Son film n’est certes pas un film de commande. Encore moins un film de propagande. Il n’est pas non plus un simple reportage d’actualité. Il a autant d’intérêt aujourd’hui qu’en 1974, ou que lors de sa sortie en 2002 (28 ans après !). En somme il concerne beaucoup plus la vie politique en France dans les années 70 que la personnalité de Giscard d’Estaing. Il montre comment la campagne s’oriente en fonction de la couverture que pourront en faire les journaux et la radio. Par exemple, Il filme avec beaucoup de malice les préparatifs sur le plateau du grand débat télévisé du second tour, les préparatifs seulement. Ce qui semble l’intéresser avant tout, c’est l’irruption des médias dans la vie politique et les premières manifestations de la politique spectacle qui sera un des faits les plus marquants dans le dernier quart du XX° siècle, ce qui était d’ailleurs aussi présent dans Primary à propos de Kennedy.

1974-2

R COMME REVOLUTION ALGERIENNE

Algérie du possible, la révolution d’Yves Mathieu de Viviane Candas France, 2016, 1H23

C’est d’abord un film d’histoire. Traitant de la révolution algérienne. Evoquant d’abord la guerre d’indépendance vue du point de vue algérien, ce qui est déjà  Puis après les accords d’Evian, l’accession au pouvoir et son exercice par Ben Bella, premier président de la nouvelle Algérie. Pour rendre compte de tout cela, la réalisatrice alterne les images d’archives et les extraits d’entretiens avec ceux qui ont participé à ces événements, du moins bien sûr ceux qui sont encore de ce monde, tous ayant occupé des postes de responsabilité dans le FLN ou dans les différents gouvernements algériens  jusqu’à la fin du XX° siècle. Et elle fait elle-même le récit en voix off des principaux évènements de toute cette période, évoquant principalement  le projet mis en œuvre par Ben Bella d’autogestion des exploitations agricoles et des industries, insistant sur sa dimension révolutionnaire sans occulter les difficultés rencontrées dans sa réalisation. Une implication personnelle de la cinéaste sans son film qui va en constituer la dimension essentielle, le situant du coup en dehors du champ du film historique traditionnelle.

C’est que la réalisatrice du film n’est pas étrangère à cette histoire dont elle réunit comme un puzzle les différents éléments. L’histoire de la révolution algérienne c’est aussi son histoire. Ou du moins l’histoire de son père, de ses parents. Viviane Candas est en effet la fille d’Yves Mathieu, engagé très tôt au côté des algériens en guerre contre la colonisation française et avocat du FLN. Après l’indépendance il reste actif, en accord avec ses convictions communistes, auprès de la révolution algérienne, rédigeant en particulier les décrets de 1963 sur les « biens vacants » ces terres et ses habitations, tous ces biens abandonnés par les français pieds noirs en quittant l’Algérie. Yves Mathieu trouve la mort de façon accidentelle en 1966. Dans des conditions obscures, un camion de l’armée heurtant de plein fouet sa voiture. S’agissait-il vraiment d’un accident ? Une question que la réalisatrice pose tout au long du film. Un film qui est donc aussi, et peut-être surtout,  une enquête sur cette disparition. Un certain nombre des déclarations des amis de Mathieu qu’elle recueille laissent entendre que ce n’était justement pas un accident. C’est que la situation politique de l’Algérie a changé. Ben Bella est placé en résidence surveillée après le coup d’Etat qui a porté au pouvoir Boumediene. Mathieu avait-il des contacts avec ceux qui voulaient combattre le nouveau Président. La réalisatrice, sans être catégorique, penche clairement dans cette direction.

Algérie du possible est un bon exemple de film abordant l’Histoire à partir d’une problématique personnelle, familiale en l’occurrence. Certes, Yves Mathieu peut être considéré comme un personnage historique, par son implication dans la révolution algérienne. Par l’action militante qu’il a menée toute sa vie. Mais le film l’aborde d’abord et toujours dans la relation paternelle qui a été la sienne avec la réalisatrice. Le portait qu’elle en dresse a certes une dimension historique et s’inscrit ouvertement dans l’Histoire de l’Algérie. En ce sens il interpelle nécessairement les historiens dont le rôle sera alors de discuter la version de la mort de Mathieu que construit le film. Mais le portrait d’un père par sa fille ne peut pas ne pas être considéré comme une marque d’affection. Une vision de l’histoire qui n’écarte donc pas les sentiments. Qui n’a même de valeur que grâce à leur expression.

F COMME FRONTIERES

Entre les frontières d’Avi Mograbi, Israël, 2016, 1h24.

Les frontières dont il s’agit ici, ce sont celles qui séparent Israël de l’Egypte, c’est-à-dire de l’Afrique et du reste du monde. Une frontière qu’Israël s’efforce de rendre infranchissable. Pas encore de mur, mais des barbelés. Il s’agit de réduire le plus possible l’entrée de ceux qui fuient la guerre et qui viennent ici en tant que demandeurs d’asile. Des Soudanais, des Érythréens. Démunis de tout bien sûr. Une fois sur le sol Israélien, il n’est plus possible, en vertu des lois internationales sur les réfugiés,  de les renvoyer chez eux. Alors Israël ne les considère plus comme des demandeurs d’asile, mais comme des « infiltrés », et met en œuvre toute une stratégie pour les inciter à partir d’eux-mêmes. Donc de rendre leur séjour dans le pays insupportable. Par exemple en les envoyant dans un camp, en plein désert. Ce camp, Holot, n’est pas vraiment une prison. En principe. Il n’y a pas de barreaux. Ceux qui sont regroupés là peuvent aller et venir à leur guise. Sauf qu’ils doivent passer la nuit au camp et répondre présents à  l’appel trois fois par jour. Et s’ils ne répondent pas à ces exigences, c’est la prison immédiate. La mention de ces données dans le film vise bien sûr à dénoncer l’hypocrisie de la politique officielle. De la part de Mograbi on n’en attendait pas moins. Son film sera donc un cri de révolte. Mais un cri presque silencieux. Qui ne veut pas se voir qualifier de violence. Il lui suffit alors de filmer les détenus de Holot. De leur donner la parole. D’être présent à leur côté. Dans l’épreuve terrible qu’ils vivent.

Le début du film montre donc le camp de Holot et les éléments marquant de la situation qui est faite aux migrants. Mograbi filme en particulier la marche qu’ils organisent jusqu’à la ligne frontière où ils se heurtent bien sûr à l’armée israélienne. Une action de protestation collective, mais dont on devine que du fond du désert où elle se déroule, elle ne gêne guère le gouvernement israélien, ni ceux qui soutiennent ou partagent sa politique. Mais Mograbi est un cinéaste inventif et il va donner à son film une autre tournure, beaucoup plus originale.

Mograbi a fait appel à Chen Alon avec qui il va mettre en place, et filmer, un atelier de théâtre inspiré par le théâtre de l’Opprimé, cette technique particulière fondée par Augusto Boal dans les années 70. Il s’agit de faire « jouer » par un petit groupe de réfugiés leur propre histoire, et en particulier leur rapport avec les Israéliens, police ou simples citoyens. Le film devient alors de plus en plus prenant tant l’expression du vécu est directe et spontanée. Mograbi et Alon vont même rendre la situation encore plus poignante, en faisant intervenir avec les migrants un groupe d’israéliens, hommes et femmes, qui vont dans un premier temps jouer les réactions les plus courantes, réactions de rejet et très souvent racistes, de leurs compatriotes. Puis les rôles sont inversés. Les israéliens deviennent les migrants, les blancs deviennent les noirs, les opprimés deviennent les oppresseurs – et inversement. Des jeux de rôles où la tension est extrême, mais une tension que Mograbi filme avec beaucoup de retenu, introduisant toujours une distanciation en se filmant lui-même au milieu des « acteurs », avec la perche du preneur de son en mains.

Parmi les films récents consacrés aux problèmes des réfugiés (de Fuocoammare à La Mécanique des flux), le film de Mograbi occupe une place à part. Par l’introduction de la dimension théâtrale bien sûr, mais aussi du fait qu’il s’agisse d’Israël, un pays qui a été en grande partie construit à partir de phénomènes migratoires. Comme le dit Mograbi : « Que ceux qui ont survécu à un tel rejet avant de fonder Israël rejettent aujourd’hui des humains comme leurs parents ou leurs grands-parents ont été rejetés me paraît incroyable. »

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M COMME MOKELE-MBEMBE

L’Hypothèse du Mokélé-Mbembé de Marie Voignier, 2011, 78 minutes.

C’est un film simple, très simple. Où il ne se passe  pas grand-chose. Pratiquement rien en fait. On attend, c’est tout.

Nous sommes en Afrique. Dans une forêt. Une forêt dense, épaisse, dans laquelle on ne se déplace qu’en ouvrant son chemin à la machette. Il y a un fleuve. Large, tranquille. Sur lequel la pirogue glisse e, silence. Il y a des villages et des villageois. Bavards les villageois. Il suffit de les interroger, de leur montrer les images de l’animal. S’ils ne l’ont pas vu eux-mêmes, ils connaissent bien sûr quelqu’un qui, lui, l’a vu. Alors il doit bien exister.

Cet animal, un gros serpent, avec une tête de tortue peut-être, surmontée d’une corne, qui ressemble à un dinosaure, vit dans les creux profonds du fleuve. Michel, l’explorateur blanc, voudrait bien le voir, le prendre en photo, le faire connaître peut-être. Alors, il vient tous les ans dans cette partie de l’Afrique où le bouche à oreille a signalé sa présence. Le film ne dit pas grand-chose de ce personnage, ni d’où il vient, ni quelles sont ses motivations profondes. Il nous le montre, toujours très calme, posé, pas du tout le mystique illuminé ou le pseudo-savant obnubilé par son idée fixe. Il a toujours avec lui son carnet de croquis où il a dessiné l’animal, à partir de ce qu’il a entendu en dire. « Ce sont des photos ou des dessins ? » demande un villageois. Comme quoi, si on avait pu le photographier, on aurait une preuve de son existence. Cet Africain est d’ailleurs particulièrement perspicace. « Comment peut-on le dessiner si on ne l’a pas vu ? » Car Michel n’a jamais vu l’animal. Mais il est patient. Capable de passer des heures, des journées, sur la rive du fleuve. Et si, comme on le lui dit et le lui répète avec insistance, il faut se mettre dans une disposition particulière (« se blinder ») pour avoir une chance de le voir, il est prêt à répondre à cette exigence. Une chose est sûre, c’est vraiment difficile de voir le Mokélé-Mbembé. Ce n’est pas donné à tout le monde de réussir.

Le film ne tranche pas sur l’existence réelle de cet animal. Le titre d’ailleurs est à ce niveau explicite. Pourtant il ne s’agit pas uniquement d’une mise en scène d’une légende traditionnelle, ou d’un appel à entrer dans le monde du merveilleux. Ce n’est pas non plus un film ethnographique. Il n’a aucune prétention scientifique. Il se contente de nous laisser savourer cette atmosphère particulière de la forêt africaine et du fleuve, si propice au mystère.

Film diffusé sur la plateforme consacrée au cinéma documentaire Tënk.

 

R comme ROUCH (Jean) 2

Un Abécédaire rappelant les thèmes fondamentaux et les grands moments de son œuvre.

Afrique

Jean Rouch, «  l’Africain blanc », ce surnom dit tout de l’homme, de sa passion pour le continent. Rouch cinéaste est né en Afrique. Il y réalisa la presque totalité de son œuvre. Il restera toute sa vie l’amoureux fou du fleuve Niger. La « boucle du Niger ». Il y repose pour l’éternité.

Bonheur

« Etes-vous heureux ? » C’est la question que pose Marceline, micro en main,  aux parisiens croisés dans la rue, dans cette séquence de Chronique d’un été qui inaugure la pratique du micro-trottoir. Peu importe les réponses. D’ailleurs certains ne répondent pas. Ce qui compte c’est de les filmer tels qu’ils sont, sur le vif, parisiens plus ou moins pressés, ne serait-ce qu’un court, très court, instant.

Chasse

Lion ou hippopotame, les chasseurs africains respectent toujours les animaux qu’ils chassent. Et s’il leur fait les tuer, ils leur demande pardon. Une chasse donc qui n’a rien à voir avec ce qui se pratique en Europe, ou celle que les Européens vont pratiquer en Afrique.

Cinéma vérité

Inventé par Rouch et Morin dans Chronique d’un été, le « cinéma vérité » se propose de rencontrer les gens, tels qu’ils sont, tels qu’ils vivent. Une expression particulièrement équivoque, que Rouch lui-même abandonnera au profit de « cinéma direct ».

Cinémathèque française

Il en sera le président de 1986 à 1991.

CNRS

Rouch a toujours été un chercheur, dans le domaine scientifique – comme dans le domaine du cinéma !

Direct

         Rouch n’est pas « l’inventeur » du cinéma direct (l’expression est due à Mario Ruspoli), mais il en a partagé l’esprit au point d’être celui qui popularisa sans doute le plus les techniques (caméra légère portée à l’épaule et son synchrone) et la méthode (immersion et filmage en parfaite harmonie avec le sujet filmé). Par exemple, Rouch filme Abidjan dans Moi un noir avec une posture qui évoque le cinéma direct, par sa façon de suivre les personnages, caméra à l’épaule, par les gros plans qu’il insère aussi pour rendre compte de la ville, le nom des bateaux, les affiches de cinéma, des plans qui sont bien plus qu’un simple décor. Rappelons aussi que c’est lui qui fit venir en France Michel Brault qui travailla comme « preneur d’images » sur Chronique d’un été.

Esprits

L’Afrique ne serait pas l’Afrique sans la croyance aux esprits qui animent toutes choses. Bénéfiques ou maléfiques, rien ne peux s’entreprendre sans les évoquer, sans tout faire pour les avoir à son côté. Rien ne peut réussir sans leur aide.

Ethnologie

Titulaire d’un doctorat en ethnologie, sous la direction de Marcel Griaule, Rouch aurait pu faire une brillante carrière universitaire. Mais aurait-il pu alors faire le cinéma qu’il aimait ?

Fiction

Même si Rouch est généralement considéré comme un documentariste, la fiction n’est jamais absente de son œuvre. D’ailleurs il réalisa quelques films ouvertement non-documentaires, en particulier l’épisode Gare du Nord du film collectif Paris vu par…Mais c’est surtout parce que la distinction classique entre fiction et documentaire n’a pas vraiment de sens pour lui. Une distinction qu’il a d’ailleurs systématiquement remise en cause, car s’il filme le réel de l’Afrique, il nous raconte aussi des histoires d’Africains, ses amis, à qui il demande de jouer un rôle, fait essentiellement d’improvisations, mais défini au préalable par le cinéaste. Ainsi,  La Pyramide humaine (1961), raconte les relations, en particulier amoureuses, entre lycéens blancs et noirs à Abidjan.  Jaguar (1954-1967)  suit les aventures de trois Nigériens, Damouré, Lam et Illo, immigrants en Côte d’Or (le Ghana actuel). Ce trio infernal se retrouvera dans Petit à petit (1969) où venus en hommes d’affaire à Paris, ils observent ces drôles d’individus que sont les Parisiens dans une sorte d’inversion du regard ethnologique qui ne manque pas d’humour. Avec Rouch, il ne saurait être question de dire qu’il traite un contenu documentaire sous forme de fiction, ou l’inverse. La seule chose quoi compte, c’est qu’il s’agisse de cinéma

Fleuve

LE fleuve, c’est le Niger. Un des grands événements de sa vie fut sans doute la descente du fleuve Niger, en 1942, de la source à l’embouchure, avec ses amis Jean Sauvy et Pierre Ponty. Une aventure périlleuse à l’époque qui l’ancrera profondément dans la réalité africaine.

Hippopotame

Bataille sur le grand fleuve, un itinéraire aléatoire, à la poursuite de l’animal, qui s’échappe toujours, même blessé. Rouch fait le récit d’une entreprise humaine vécue par des hommes dont il s’agit de montrer le courage et la détermination d’abord, la tristesse et le découragement qui suivront ensuite leur échec. La succession des phases préparatoires s’enchaîne rigoureusement, fabrication des harpons, de la grande pirogue qui devra résister aux charges de l’hippopotame, sans oublier les rites pour demander au génie du fleuve l’autorisation de tuer les animaux et les danses où des femmes sont possédées par ce même génie.

Immigration

         Moi un noir pourrait être vu comme une enquête sociologique sur l’immigration interne à l’Afrique à travers le portrait d’un immigré, Edouard G Robinson, nigérien d’origine, qui essaie de survivre grâce à un travail pénible et bien sûr mal payé. Un portrait qui renvoie inévitablement à la « maladie » de l’Afrique, le manque de travail et l’absence de perspective d’avenir.

Maîtres fous.

Le film le plus caractéristique de l’œuvre de Rouch. Un film dur, difficile d’accès, tant nous sommes placés au cœur de l’action, les rites de possession de la secte des Haoukas, immigrés nigériens venus trouver du travail à Accra. Tous les dimanches, dans une banlieue de la ville, ils pratiquent les rites ancestraux de leur religion. Les possédés vont tour à tour incarner les fonctions essentielles du monde des Blancs, les colonisateurs. Le Général, le Gouverneur, le Soldat le Chauffeur de camion, la Locomotive. Ils reproduisent cette hiérarchie qui leur est imposée et à laquelle ils doivent se plier. Les images sont impressionnantes, les yeux sont révulsés, les bouches remplies de bave blanche, les corps sont secoués de convulsions. Des images extrêmement fortes qui restent encore aujourd’hui difficiles à regarder. D’autant plus que la cérémonie se clôt par le sacrifice d’un chien dont la chair sera consommée par les participants. Le film s’achève par une séquence tournée le lendemain matin. Nous retrouvons ces hommes, méconnaissables lors de la possession, redevenus eux-mêmes, reposés et détendus, prêts à reprendre leur travail quotidien, comme si la cérémonie dans son ensemble leur en avait donné la force nécessaire.

Nouvelle Vague

Rouch n’est pas seulement un des compagnons de route de la Nouvelle Vague, il en est incontestablement un des inspirateurs.

Possession

         Les africains peuvent-ils alors trouver dans leurs rites de possession des moyens de faire face à l’irruption de la modernité occidentale dans leur univers et les préparer à construire leur autonomie, notamment politique, nécessaire pour réussir l’indépendance de leur pays ?

Transe

Le ciné-transe, l’invention de Rouch. Une façon particulière de filmer, en étroite communion avec ces africains possédés par les esprits. Et lorsque les esprits tardent à se manifester, l’intervention de la caméra (Rouch filmant) peut très bien déclencher la transe, comme dans le plan-séquence du film de 1971 Tourou et Bitti, les tambours d’avant.

Treichville

         Le quartier d’Abidjan où vit Edward G. Robinson, le « héros » de Moi un noir. Tout le film s’y déroule. Un quartier particulièrement vivant. La circulation et les va et viens incessants des piétons y créent une agitation particulièrement intense. Le film nous montre aussi l’activité des petits commerçants et, la nuit, les bars et les lieux de distraction.

 

S COMME SORTIE EN SALLES (Cinquième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien voir en salles de cinéma en 2017. Suite

LA PASSEUSE DES AUBRAIS de Michael Prazan, France, 81 minutes

Ce film est une réflexion sur la vie du père du cinéaste. Il décrit donc la relation affective qu’il entretenait avec lui. Mais surtout il entreprend une enquête sur la dimension historique de sa vie. Ce père est en effet un « enfant caché ». Pendant la guerre il a échappé à l’extermination des juifs par les nazis grâce à des français qui l’ont recueilli et caché. A six ans, il a franchi la ligne de démarcation grâce à une « passeuse» qui mettait sa propre vie en péril pour pouvoir le mettre en sécurité, lui et sa sœur. Un passé qui ne laisse pas le fils indifférent.

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TADMOR de Monika Borgmann et Lokman Slim, 103 minutes

Tadmor n’est pas un film sur la mémoire. La mémoire d’anciens prisonniers de cette prison syrienne réputée pour être un véritable enfer. Ceux qui ont y ont été emprisonnés, et qui vont affronter la caméra,  ne peuvent rien oublier de ce qu’ils y ont vécu, quelle que soit la durée de leur enfermement.  Ils ne veulent pas non plus simplement témoigner de ce qu’il a d’inacceptable. Mais ils ont besoin – pour eux-mêmes, pour leur survie toujours à conquérir, ou à reconquérir – de mettre en parole leur vécu – ce vécu en soit invivable, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de vivre, qu’on ne peut pas imaginer vivre. Le recours à la parole peut bien sûr être compris comme un exorcisme. Il a peut-être plus profondément le sens de l’affirmation de l’humanité et donc de la liberté comme caractéristique fondamentale de l’humanité, de la qualité d’homme. Une parole qui ne se veut pas libératoire – ou libératrice. Parce que ces hommes privés de liberté sont malgré tout restés libres, parce qu’ils sont restés des hommes, malgré la volonté de leurs bourreaux de ne plus les considérer comme des hommes. Revenus de Tadmor, ils peuvent dire la liberté, la mettre en mots, des mots qui la rendent plus précieuse que jamais, pour tous les hommes, sous tous les régimes, en dehors même de toute référence historique. C’est pourquoi d’ailleurs Tadmor n’est pas un film d’histoire. C’est un film de philosophie.

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LA MAISON DES MERES de Philippe Constantini, Portugal, 88 minutes.

Elles sont jeunes, très jeunes, entre 14 et 16 ans. Elles attendent un enfant. Leur situation est toujours problématique, souvent rejetées par leur famille, toujours regardées avec reproche par la société. La maison qui les accueille dans Lisbonne a été fondée  en 1930. Elle a toujours les mêmes objectifs, faire que ces filles qui vont devenir mère ne soient plus isolées, rejetées, laissées à elles-mêmes. Ici elles vont apprendre à devenir mère. On va leur enseigner tous les gestes, tous les soins, qu’un bébé demande, de la tétée à la toilette. Et surtout, on va les mettre en situation d’aimer cet enfant qu’elles n’ont pas toujours voulu. Toutes celles qui travaillent là ; la directrice et son équipe, la psychologue et l’assistante sociale, les infirmières et les éducatrices, et toutes les autres pensionnaires qui ont déjà accouché, toutes sont là pour aider, entourer, conseiller, réconforter. A la Maison des mères, ces jeunes filles qui pourraient sombrer dans le désespoir ne sont jamais seules.

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SUR LE QUAI de Stefan Mihalachi, France, 65 minutes

Il y a au fond du parc de la clinique de La Borde, une petite habitation, une « cabane » où vit, presque en ermite, Marie Depussé, une des soignantes, psychanalyste et écrivaine. La Borde, on sent bien que c’est toute sa vie, beaucoup plus qu’un lieu de travail. D’ailleurs le film que lui consacre Stephan Mihalachi n’a pas pour but de retracer sa carrière professionnelle, ni même son œuvre littéraire. C’est plus une rencontre personnelle avec une personne singulière, et cette solitude qui fait partie d’elle, malgré les liens très forts qu’elle a pu tisser au fil des analyses, avec ceux qui ont été ses patients.

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S COMME SORTIE EN SALLES (Quatrième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien  voir en salles de cinéma en 2017. Suite

LA NOUVELLE MEDELLIN de Catalina Villar, 85 minutes.

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

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DES JOURS ET DES NUITS SUR L’AIRE de Isabelle Ingold, 55 minutes.

Une aire d’autoroute, entre Paris et Bruxelles, tout un monde. Avec ses gens de passage et ceux qui reviennent souvent, les habituées et les anonymes, ceux qui restent un peu plus longtemps et ceux qui ont hâte de repartir. Il y a même celui qui vient là exprès, de la petite ville voisine, alors qu’il ne fait pas de voyage, mais c’est visiblement la seule façon qu’il a trouvé pour tromper sa solitude. Il y a des familles, des touristes asiatiques qui vont passer la nuit à l’hôtel et des chauffeurs routiers, beaucoup de chauffeurs routiers qui regroupent leurs immenses véhicules dans ce domaine qui leur est réservé.

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LA DEUXIEME NUIT d’Eric Pauwels, Belgique, 74 minutes.

Après Lettre d’un cinéaste à sa fille et Les Films rêvés, La Deuxième nuit clôt le triptyque autobiographique d’Eric Pauwels. Le récit d’une vie qui est pourtant loin d’être achevée, un récit tourné vers le passé, fait d’évocation de souvenirs, et qui pourtant est présenté au présent. C’est le film du rapport à la mère, Commencé lorsqu’elle était vieillissante, se rapprochant doucement, chaque jour un peu plus, de la mort, Mais achevé après sa disparition, lorsqu’il n’est plus possible de lui parler, de la regarder respirer. C’est donc le film de la séparation. Une séparation inévitable, comme celle qui a déjà eu lieu à la naissance, lorsque le bébé expulsé du ventre de sa mère, se retrouve seul dans un monde inconnu. C’est cette solitude que le cinéaste revit après le décès de sa mère, un décès qui ne peut être vécu que dans un sentiment d’abandon. Pourquoi m’as-tu abandonné ? Comment puis-je vivre sans toi ? Sans ta présence, ta chaleur, ton souffle…

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LONG STORY SHORT de Natalie Bookchin, États-Unis, 45 minutes.

Une vie de déchéance, où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontrés en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un. Ici ils peuvent encore sourire. Le film élabore ainsi un discours unique mais à plusieurs voix, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, une idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

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LA MECANIQUE DES CORPS de Matthieu Chatellier, 78 minutes.

Des personnes amputées, d’un bras, d’une jambe, d’une main, des personnes de tout âge et des deux sexes, jeunes, moins jeunes, de personnes âgées aussi. Toutes vont faire l’expérience d’un nouveau départ dans la vie, dans les activités de la vie, grâce à une prothèse.

Le film nous montre la fabrication de ces membres mécaniques articulés faits sur mesure. Un travail de précision, particulièrement minutieux puisqu’il faut ajuster chaque partie au millimètre. Et la démonstration du fonctionnement d’une main « artificielle » où tous les doigts peuvent bouger séparément à volonté est impressionnante. Le problème est de savoir s’en servir…

Il nous montre aussi, et surtout, le travail de rééducation nécessaire, en particulier l’apprentissage spécifique de la marche avec une jambe mécanique

Un film sur la précision et les progrès de la médecine et de la technologie, Mais surtout un film sur la patience et la volonté nécessaire pour réussir. Comme dans tout apprentissage pourrait-on dire. Une belle leçon d’éducation.

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S COMME SORTIE EN SALLES (Troisième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien pouvoir voir en salles de cinéma en 2017. Suite

ROMEO ET CHRISTINA de Nicolas Hans-Martin, France, 97 minutes.

Deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquence du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des allers-retours en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

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LOVES ME, LOVES ME NOT de Fabienne Abramovich, Suisse, 77 minutes.

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont parisiens, ils aiment faire la fête dans les belles nuits d’été le long des canaux de la capitale et surtout ils aiment l’amour. Ils aiment en parler dans cette atmosphère feutrée si propice aux confidences. Le film nous montre qu’ils en parlent avec un grand talent, un grand sens de la nuance et une sincérité quelque peu stupéfiante. Comme si les adolescents et les jeunes adultes d’aujourd’hui ne connaissaient plus les conventions sociales qui faisaient de la sexualité un tabou indépassable, ni la pudeur qui réservait à la sphère de l’intimité personnelle l’expression du sentiment amoureux.

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RAVING IRAN de Susanne Regina Meures, Suisse, 84 minutes

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran. Un film qui est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir.

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BROTHERS de Aslaug Holm, Norvège, 110 minutes

Markus et Lukas ont une mère cinéaste. Une chance ? Pour nous certainement. Celle de découvrir un film qui traite des relations entre frères au sein de la famille, Pour eux ce n’est pas tout à fait la même chose. Être filmé constamment, dans les moindres faits et gestes de la vie de tous les jours, finit par être un peu étouffant. Mais que ne supporterai-on pas pour faire plaisir à sa mère. Ici, le bonheur familial existe.

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BATUSHA’S HOUSE de Tino Glimmann et Jan Gollob, Suisse, Kosovo, 70 minutes

Une maison qui est presque un château. Pas ancien, puisqu’il se construit petit à petit, au jour le jour, depuis la fin de la guerre, à Pristina. Une maison qui accumule les étages, au grès de l’inspiration de ses futurs habitants. Un vrai jeu de construction, sans ingénieurs, sans architectes, sans permis non plus. Il y a bien quelqu’un qui coordonne le tout, Batusha en personne, mais sans rien imposer. Chacun peut devenir constructeur et aménager son lieu de vie selon ses besoins et ses goûts. Une vision de l’architecture particulièrement originale.

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S COMME SORTIE EN SALLES (deuxième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien pouvoir voir en salles de cinéma en 2017. Suite

PRESENTING PRINCESS SHAW de Ido Haar, Israël, 80 minutes.

La rencontre improbable entre une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv. Une rencontre musicale, rendu possible grâce à YouTube. Car Samantha poste ses chants a capella et Kutiman les mixe avec tout ce qu’il découvre sur Internet. Résultat : une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Et la rencontre virtuelle va devenir bien réelle, pour un concert à Tel Aviv qui est un triomphe pour Samantha. Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube.

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GULISTAN, TERRE DE ROSES de Zaynê Akyol? Canada, Allemagne, 86 minutes.

Un bataillon de jeunes filles, jeunes et belles, prennent les armes pour combattre l’Etat Islamique dans les montagnes du Kurdistan. Une lutte pour la liberté, pour la libération des femmes, leur libération. Le film se fait donc l’avocat de la lutte des Kurdes, mais  il est beaucoup plus engagé au côté de la lutte de ces femmes, dans un contexte qui leur est on ne peut plus hostile. Et il réussit parfaitement à préserver leur féminité, jusque dans la dimension militaire de leur combat. Seule une cinéaste pouvait sans doute réussir cela aussi bien.

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BELLE DE NUIT – GRISELIDIS REAL, AUTOPORTRAITS de Marie-Eve de Grave, Belgique, 74 minutes.

Un film où le noir est une couleur, une couleur qui peut avoir l’intensité du feu, comme le personnage dont il dresse le portrait –ou plutôt dont il entremêle de multiples autoportraits. Ecrivaine, peintre, prostituée, Grisélidis Réal est un personnage à multiple facettes, toutes aussi provocantes les unes que les autres. « La prostitution est un acte révolutionnaire » disait-elle, Et elle est très vite devenue une figure en vue de la « révolution des prostituées » qui se développa à Paris dans les années 70, dans le prolongement de Mai 68. Un engagement qui la fit détester par tout un pays, la Suisse bien-pensante et puritaine et la conduisit en prison. Des autoportraits où c’est Grisélidis elle-même qui va s’exprimer, venir à notre rencontre, se dévoiler peu à peu dans toutes les péripéties de sa vie d’artiste, mais aussi dans les contradictions de sa vie personnelle.

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PAS COMME DES LOUPS de Vincent Pouplard, France, 59 minutes.

Deux hommes jeunes, dont on apprendra qu’ils sont jumeaux – ce qui donne déjà du sens à leur présence dans le film. Nous serons aussi informés – par leur propre parole – qu’ils vivent en dehors de la société, en dehors de leur famille, en rupture quasi-totale avec le monde des hommes, et les modes de vie les plus courants, même chez ceux qui sont qualifiés de marginaux. Quittant la société des hommes – qui ne leur a offert que des galères – ils essaient de survivre à leur façon, dans une école abandonnée, ou dans les bois, au milieu de la nature0 Ils ne sont pas pour autant assimilables à des animaux. Car ils pensent, ils raisonnent, ils parlent. Et ils nous émeuvent justement par leur langage.

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S COMME SORTIE EN SALLES

Sortiront-ils en salles en 2017 ?

Voici une liste – bien incomplète et très subjective – de films documentaires que l’on aimerait bien voir sortir en salles en 2017.

Ils ont fait pratiquement tous une carrière –souvent brillante –  en festivals (de Nyon à Clermont-Ferrand, de Paris à Pessac, Brive ou Evreux), mais ne sont jamais assurés de pouvoir connaître une distribution en salles, ne serait-ce que pour quelques séances. Alors les cinéastes documentaristes deviennent de plus en plus  « militants », ils accompagnent leur film lors de séances particulières qui leur permettent en outre de rencontrer un public et de recueillir ses réactions. Une situation qui pose quand même bien des problèmes, financiers en particulier.

Une sortie en salle reste pour bien des films une consécration inespérée, parfois totalement inaccessible. On peut cependant espérer que le bouche-à-oreille positif alertera des distributeurs audacieux qui sauront prendre les risques inévitables. Le public français n’a pas renoncé à aller au cinéma en 2016, et les films documentaires qui ont été réalisés cette année sont toujours originaux et particulièrement créatifs. Ils méritent en tout cas d’être vus par le plus grand nombre de spectateurs.

QUAND J’AVAIS 6 ANS, J’AI TUE UN DRAGON de Bruno Romy, France, 69 minutes.

Le dragon du titre, c’est la maladie, le cancer, la leucémie qui frappe une enfant de 6 ans qui avait tout pour être heureuse dans une famille aimante, avec l’insouciance de son âge, mais qui se révélera dans l’épreuve d’une extraordinaire lucidité. Le film nous montre, pas à pas, sans rien cacher, la traversée de cet enfer. Enfer pour les parents. Pour le personnel de l’hôpital aussi, qui doit se réfugier derrière son professionnalisme. Et surtout pour l’enfant elle-même, qui doit affronter la possibilité de la mort.

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IL ETAIT SIX FOIS de Liane Simard, Canada, 80 minutes.

Pendant six ans la réalisatrice suit un groupe d’enfants, dont le sien, tout au long de leur scolarité primaire, dans une école alternative, l’Etoile filante. Une école pas comme les autres donc, une école dans laquelle ce sont surtout les valeurs de respect et d’autonomie qui sont au centre de la pédagogie. Comment les comprennent-ils ces valeurs ? Et comment les vivent-ils, dans leur vie d’enfants qui sont déjà en train de devenir des adultes ?

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LE SOUS-BOIS DES INSENSES, UNE TRAVERSEE AVEC JEAN OURY de Martine Deyres, France, 89 minutes

Une rencontre avec un psychiatre rare, fondateur de la clinique de La Borde (déjà filmée par Nicolas Philibert dans La Moindre des choses) et théoricien de la psychiatrie institutionnelle. Pourtant ici, rien de trop théorique. C’est plutôt la personnalité de l’homme qui est mise en avant par le film, un homme qui a consacré toute sa vie à soulager la souffrance des autres.

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Les MOITIES d’Alexandre Zarchikov,  France, Russie, 59 minutes.

Un voyage en mer, du Japon à la Russie, en compagnie de voitures coupées en deux pour pouvoir être importées ; puis un voyage sur terre, d’un bout à l’autre de la Russie, à la recherche de soi-même.

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A suivre

F comme Festival (rétrospective 2016)

Les festivals consacrés au  cinéma documentaire ont été en 2016 riches en découvertes. Ils ont parfaitement joué leur rôle de révélateurs de talents nouveaux, tout en consacrant des cinéastes déjà plus connus, du mois pour les passionnés du cinéma documentaire. Les divers palmarès de ces festivals sont une preuve évidente de la vitalité et de la créativité du genre. Si tous les films qui ont été primés ne sont pas tous encore sortis en salle. Espérons qu’ils le seront bientôt.

Au cinéma du réel au Centre Pompidou de Paris, le grand prix  a révélé une cinéaste peu connue en France, Natalie Bookchin, dont le film Long Story short nous donne une vision de l’Amérique plutôt surprenante, en insistant sur la généralisation de la pauvreté jusque dans l’Etat le plus riche de l’Union, la Californie. Le film est quant à lui d’une simplicité extrême, simplicité qui lui donne toute  sa force de conviction et qui constitue en soi une créativité formelle certaine.

A Nyon, le public de Visions du réel a décerné son prix à un film israélien, Presenting Princess shaw de Ido Haar, film dans lequel on retrouve une certaine forme de pauvreté de l’Amérique, mais que l’utilisation de You Tube dans le rapprochement et la rencontre de personnes fort éloignées les unes des autres a tendance à faire oublier. Pour un temps seulement…

Autre film primé en Suisse et qui a connu une sortie en salle en France, Manuel de libération du cinéaste russe Alexander Kuznetsov, qui nous interroge fortement sur le pouvoir de l’Etat, russe en l’occurrence,  face à la folie, ou ce qu’il désigne comme tel, souvent de façon arbitraire. La libération ici, c’est l’accès à la citoyenneté, sans laquelle  il ne saurait y avoir de véritable humanité.

Enfin je terminerai ce rapide regard rétrospectif par l’évocation d’un moyen métrage, distingué dans plusieurs festivals (Rencontre du moyen métrage de Brive, Festival du film de femmes de Créteil, festival du film d’éducation d’Evreux), Vers la tendresse, d’Alice Diop, dont le dernier film, La Permanence a obtenu lui le  Prix de l’Institut français Louis Marcorelles au Cinéma du réel. Vers la tendresse est un film sur l’amour, ou plus exactement sur la place que peut avoir le sentiment dans les relations entre garçons et filles au sein de ces mêmes quartiers de banlieue. Pour en rendre compte, la cinéaste donne tout simplement la parole à un petit groupe de ces banlieusards, tous d’origine immigrée, noirs ou  maghrébins. Un dispositif tout simple donc, des gros plans sur le visage de ceux qui nous parlent et qu’on entend en voix off. Mais ce qui n’est certainement pas si simple, c’est d’avoir réussi à recueillir une parole sincère, authentique, qui tombe bien sûr souvent dans les clichés faciles, attendus, mais qui, pour cela même, s’inscrit au plus profond d’un vécu que le cinéma (comme la télévision plus systématiquement encore) a souvent tendance à ignorer ou à regarder de haut. Ici nous sommes strictement en face du réel avec ce langage cru, direct, qui ne peut que heurter les bonnes mœurs ou les conventions de ceux qui ne vivent pas dans ce monde.

Mais 2016, c’est aussi une certaine forme de consécration du cinéma documentaire dans des festivals généralistes qui ont trop souvent tendance à le négliger. La consécration, c’est d’abord celle de Gianfranco Rosi dont le film qu’il consacre au problème des réfugiés et des migrants, Fuocoammare (image), a obtenu le lion d’or à la 66° berlinale. La Mostra de Venise, quant à elle, n’est pas en reste puisque après avoir récompensé l’année précédente le film de Rosi Sacro Gra, elle a cette année décerné le prix  Venezia Classici du meilleur documentaire au dernier film en date de Claire Simon, le Concours, consacré à la sélection d’entrée à la Fémis, notre école française de cinéma. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce film lors de sa sortie sur les écrans prévue au mois de février