I COMME INDE

Prends, Seigneurs, prends de Cédric Dupire et gaspard Kuentz

L’Inde mystérieuse, surprenante, choquante même peut-être ; l’Inde colorée, faite de poussière et de sang, de cris et de murmures ; toute l’Inde dans une cérémonie où des hommes et des femmes entrent en transe, se bousculent, se flagellent ou sont battus, sans qu’aucun ne résiste, se lamente ou tente de s’échapper.

Nous sommes immergés dans cette cérémonie, totalement immergés. Nous en sommes aussi captifs que les différents protagonistes. La seule échappée est le passage d’un train, dans le lointain, entrevu entre les éléments du décor de la cérémonie. Il passe lentement, longuement, nous restons.

La caméra est placée au plus près des corps, des visages. Une caméra qui n’est jamais perçue comme une intruse. Visiblement, tous ont accepté sa présence, même si nous ne savons pas en fonction de quel contrat, tacite ou explicite. A un moment, un des officiant (un prêtre ?) entraine l’homme possédé à l’écart, pour qu’il lui murmure à l’oreille qui il est. Que tous s’éloignent dit-il, « sauf les blancs, eux ils font des images ». Remarque surprenante, qui peut très bien passer inaperçue, et dont d’ailleurs le film ne se hasarde pas à donner une interprétation. Mais une interpellation qui résonne pour nous spectateur comme une invite, une reconnaissance de notre position de spectateur, extérieur donc au mystère qui se joue, mais témoin de son existence, comme tous ceux qui sont là, en spectateurs eux-aussi, qui assistent à la cérémonie sans semble-t-il y participer, parmi lesquels beaucoup d’enfants, en cercle autour d’une scène (simple support de bois surélevé) construite en dehors des habitations et délimitée par des fanions qui flottent au vent. Une scène, mais ce terme occidental n’a sans doute pas de sens ici, car nous ne sommes pas au théâtre, les hommes et les femmes qui entrent en transe ne sont pas des acteurs qui joueraient un rôle. Et pourtant, nous ne pouvons pas ne pas voir que dans tout cela il se joue quelque chose, quelque chose sans doute de fondamental, mais qui nous échappe.

prends seigneurs 4

Le film donc ne donne aucune explication, ce qui le situe bien sûr dans une perspective de cinéma direct. Et d’ailleurs, il va très loin dans cette direction. Car les cinéastes semblent s’être arrangés pour qu’aucune explication ne soit avancée, même par bribes, par les protagonistes ou les témoins. Ainsi le film qui pourrait être perçu comme évoquant le cinéma de Jean Rouch, et ce qu’il a appelé le « ciné-transe », en est en fait bien éloigné. Rouch était ethnologue et restait ethnologue lorsqu’il filmait les cérémonies d’envoutement au Niger (Les Maîtres fous, bien sûr). Ici, on a l’impression que Dupire et Kuentz eux veulent avant tout être, et rester, cinéastes. Que ce qui compte pour eux, et pour nous spectateurs, ce sont les images. Mais en voyant ces images venant d’un monde si différent de celui dans lequel nous vivons, nous sommes amenés nécessairement à nous interroger, et c’est la force du film : ces images mystérieuses ne vont-elles pas au-delà du spectacle pour atteindre le sacré, ou peut-être même le divin ?

Cinéma du réel 2017, compétition française.

T COMME TELEVISION BULGARE

Chaque mur est une porte de Elitza Gueorguiva

Enfant, la réalisatrice fit une expérience surprenante : sa mère avait le don d’ubiquité. Elle pouvait se dédoubler, apparaissant sur l’écran de la télévision familiale et être en même temps assise sur le canapé à côté de sa fille devant ce même poste. Une expérience qui marqua profondément la petite fille et qui fut sans doute à l’origine de sa vocation de cinéaste. Ou du moins elle trouva là, devenue adulte, l’occasion de faire un film.

Après la chute du régime communiste en Bulgarie, comme dans tout le bloc soviétique, les problèmes économiques ne permirent pas de conserver et d’archiver les émissions de télévision d’avant. Mais la mère de la réalisatrice avait pris soin d’enregistrer ses propres émissions  sur cassettes vhs. Une collection qui est aujourd’hui une mine pour la cinéaste. Et elle ne se prive pas d’y puiser, réalisant un montage de ces images qui bien sûr ne sont pas d’une très bonne qualité, qui sont même particulièrement répétitives (la mère de la cinéaste micro en main posant des questions à des passants dans la rue ou à des invités en studio), mais qui sont devenues non seulement des souvenirs personnels, mais aussi des archives filmiques du passé.

Le film donc nous propose ces images, se contentant d’y ajouter des textes s’inscrivant sur fond noir, des textes explicatifs, se limitant souvent à une phrase, ou même un mot-clé. Des textes dont le statut reste ambigu. D’une part ils sont formulés du point de vue de la petite fille de huit ans qui regardait alors la télévision et qui ne comprenait pas toujours le vocabulaire employé. D’où une série de questions enfantines, mais qui sont loin d’être naïves : qu’est-ce que le communisme, la débolchévisation, une révolution douce, la démocratie, la société, la liberté ? Mais en même temps ces questions ont bien du sens pour la cinéaste, qui les formule avec le recul de son âge, et pour qui elles deviennent le centre d’intérêt du film, ce pour quoi il est fait. Des questions auxquelles il ne s’agit pas de trouver des réponses. Mais qu’il est inévitable de poser.

Car l’émission de la télévision nationale bulgare dans laquelle la mère de la cinéaste tenait une fonction de journaliste reporter, était une émission de société et posait inévitablement des questions qui renvoyaient toutes plus ou moins directement à ces mots clés. Et cela, avant comme après la chute du mur de Berlin (qui était Berlin ? écrit sur l’écran la cinéaste se rappelant ses réactions d’alors). La succession des questions peut alors constituer une approche du changement de régime, donner une idée de cette « révolution douce », comme si le film partait à la recherche de ce qui a vraiment changé. Avant on parlait des extraterrestres et des hippies. De politique et de la liberté aussi. Après on parle toujours de liberté et de politique. Et la télévision montre des images de l’occident, la musique pop qu’écoutent les jeunes, la mode et la publicité. Et dans la rue, les questions posées aux passants ont toujours la même teneur existentielle : êtes-vous optimiste ? Sur qui comptez-vous dans la vie ?

En définitive, le film ne choisit pas entre ses deux orientations, familiale et historique. Mais du coup aucune des deux n’est vraiment approfondie. La relation à la mère est juste esquissée. Et la révolution bulgare transparait à peine dans les opinions exprimées par les uns et les autres devant une caméra de télévision. Est-ce tout là ce qu’il en reste ? Les souvenirs d’une enfant rapportés par l’adulte qu’elle est devenue.

Cinéma du réel 2017, compétition française.

I COMME IMMIGRATION REUSSIE

Appellation d’origine immigrée, de Fanny Pernoud et Olivier Bonnet.

Oui, les exemples d’immigration réussie ne sont pas si rares que l’opinion publique aurait tendance à le croire. Bien sûr il est nécessaire de parler des drames fréquents en Méditerranée, des difficultés de toutes sortes rencontrées pour pénétrer en Europe et franchir des frontières qui deviennent de plus en plus des murs qui se veulent infranchissables, des conditions de survie plus que précaires que connaissent ceux qui arrivent tant bien que mal sur les côtes du Pas-de-Calais, à deux encablures de cette Angleterre qu’ils considèrent comme la terre promise. Les médias se doivent d’en rendre compte de ce qu’il est convenu d’appeler « la crise des réfugiés ». Le cinéma documentaire de son côté contribue depuis plusieurs années à sensibiliser les spectateurs, et à les faire réfléchir à ces situations qui ne devraient laisser personne indifférents. Mais il est tout aussi utile de montrer que la vie en France des femmes et des hommes d’origine étrangère n’est pas toujours marquée par le chômage et la misère. Que ce n’est pas parce qu’on est noir de peau ou qu’on porte un nom arabe qu’on est destiné à être enfermé dans le ghetto des banlieues. Que leur intégration est une chose possible, dans une France multiculturelle.

Le film de de Fanny Pernoud et Olivier Bonnet nous propose trois exemples d’intégration réussie. Laetitia, Gjibril et Alderrahim sont Français. Qu’ils soient nés en France ou en Afrique n’a pas d’importance. Ce qui compte, et que nous montre le film, c’est leur mode de vie en France, leur travail, leurs relations sociales et la façon dont ils ont obtenu une véritable reconnaissance, professionnelle, mais aussi personnelle. Car si le film choisit de montrer principalement leurs compétences professionnelles – chacun dans un domaine particulier, à priori surprenant – il met aussi en évidence leurs qualités humaines, leur dynamisme et leur optimisme fondamental.

Trois portraits, contrastés, même si au fond ils nous disent la même chose. Ils sont tous les trois passionnés par leur travail. Tous se sentent  français, mais gardent aussi en eux la marque de leur origine.

Laetitia, métis d’origine camerounaise, est vigneronne dans l’Hérault. Nous la suivons aux côtés de son mari dans toutes les épates de son métier, de la culture de la vigne, à la mise en bouteille et à la vente en passant par les vendanges et la vinification. Sa mère n’a qu’un regret, c’est de ne pas lui avoir appris la langue de son ethnie.

Alderrahim est, depuis 14 ans, fromager en Haute-Savoie et son reblochon artisanal est couvert de médailles. A la fin du film il retourne au Maroc pour créer de toutes pièces une fromagerie. Dans ses adieux, au maire ou  au curé, tous disent le regretter.

Gjibril est boulanger à Paris, du côté de Montmartre. La longue file d’attente sur le trottoir devant sa boutique en dit long sur sa réussite. D’ailleurs sa baguette a obtenu le premier prix de la baguette parisienne et à ce titre est servie pendant une année aux petits déjeunés de l’Elysée ! Le film nous montre son voyage au Sénégal où les retrouvailles avec sa famine sont particulièrement émouvantes.

Un film destiné en priorité à la télévision, mais qui peut surtout prendre place dans des rencontres-débats autour de l’immigration. Une occasion de dépasser les stéréotypes et les préjugés.

 

 

P COMME PAGANISME

Pagani de Elisa Flamina Inno, 2016,  Italie, 52 minutes.

Une ville en fête, la fête de toute une ville. Une cérémonie religieuse d’abord. Qui commence donc à l’Eglise. Puis une grande procession à travers la ville, où les hommes portes la statue de la Vierge qui doit être la patronne protectrice des lieux. Une cérémonie comme il en existe dans beaucoup de pays chrétiens. Ici nous sommes en Italie, au pied du Vésuve. Ce qui implique des rites particuliers, propre à la ville. Ici la Vierge que l’on vénère s’appelle Notre-Dame-des-poules. Et l’animal en question occupe apparemment une place non négligeable dans la fête. Sauf qu’en regardant le film, il est bien difficile de préciser en quoi.

La cinéaste nous immerge totalement dans la fête. Nous suivons toutes les étapes des préparatifs, qui commencent pas mal de temps à l’avance. Puis le jour venu nous sommes au milieu de la foule, presque avec les porteurs de la statue. Et il y a vraiment beaucoup de monde. Ceux qui défilent, en costume traditionnel et ceux qui regardent passer le cortège, sur les trottoirs de la ville ou depuis les balcons de leurs maisons d’où ils lancent une quantité impressionnante de papiers multicolores.  Ce qui d’ailleurs nous vaut de belles images de cette pluie rendue lumineuse par les rayons du soleil couchant. Et il y a tout au long de la fête des danses et de la musique, des chansons et des formules rituelles à l’adresse de celle qu’on dénomme ici « fillette ». Une journée de festivité bruyante, débordante de vitalité joyeuse, scandée par le rythme des tambourins.

Le film ne comporte aucune explication sur la signification des rites, de l’origine de la fête, et de la portée que les habitants de la ville lui attribuent. Ce qui est à la fois la force et la limite de ce cinéma très proche du cinéma direct des années 1960, surtout dans sa dimension québécoise. Sauf qu’ici la fête n’est pas organisée pour les besoins du film (contrairement à la pèche au marsouin filmée par Pierre Perrault et Michel Brault dans Pour la suite du monde »). Celui-ci se contente d’en saisir les manifestations les plus visibles, que seuls les autochtones comprendront vraiment. Mais après tout, il laisse au spectateur le soin d’adopter une posture à sa convenance. Ethnographique pour les uns, touristique pour les autres, ou celle du critique de cinéma qui s’efforcera de mettre en évidence la rigueur du filmage et la progression que propose le montage. Ou bien, c’est le titre du film (Pagani = païen) qui donnera sens au film, en ouvrant peut-être une réflexion sur la religion et les croyances héritées du passé.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale premiers films.

V COMME VISAGE

Soleil sombre de Marie Moreau, 2017, 41 minutes.

Un film portrait. Le portrait d’une femme. Plus très jeune. Filmée en gros plans. Un film sur son visage donc. Un visage ridé, marqué par la vie, par la souffrance,  par la solitude sans doute. Les plans qui le filment sont longs. Nous laissant le temps d’entrer en contact avec cette femme.

Elle s’appelle Paulette. Elle est toxicomane, mais elle rejette cette terminologie puisqu’elle suit actuellement un traitement de substitution. Elle vit en Avignon. Ce que nous découvrirons dans quelques plans qui ne la filment pas elle. Des travellings dans la ville, la nuit, sur les murs du château, sur les arbres faiblement éclairés. Et le dernier plan de film, à la sortie de la maison d’arrêt portant l’inscription du nom de la ville sur son fronton.

C’est son compagnon, celui qui lui écrit qu’il l’aime, Djilali, qui est en prison. Pour un mois dit-il dans la lettre écrite à Paulette et qu’elle lit devant la caméra dans la première séquence du film. Une lecture lente, hésitante parfois, non pas celle d’une illettrée, mais une lecture de quelqu’un qui n’a pas vraiment l’habitude de lire à haute voix. Et puis surtout, cette lettre dit beaucoup de son intimité, de sa relation avec Djilali. Il lui faut faire une grande confiance à celle qui filme pour dévoiler ainsi une grande partie de ce qu’il y a de plus profond en elle.

Le film est d’ailleurs un film de dialogue. Un dialogue entre Paulette et la cinéaste, qu’on ne voit jamais mais qui est bien présente, sa voix venant de la place de la caméra. Elle pose des questions, mais il ne s’agit pas du tout d’une interview. C’est plutôt d’un échange qu’il s’agit, même si la cinéaste ne dit rien d’elle. Un échange sans intention préalable, sans plan organisé. Un échange au fil de la vie pourrait-on dire. Au fil de l’attente de Paulette, l’attente que Djilali sorte de prison.

Djilali n’est pourtant pas absent du film. Il est là avec Paulette par la lettre qu’il lui a écrite. Il est aussi en contact avec la cinéaste par ces extraits, qu’il a filmés au téléphone portable, qu’elle insère dans son film. Des vues de la caravane où il vivait. Un selfie dans un miroir. Et le film se terminera par sa sortie de prison. Paulette s’avance à sa rencontre, le prend dans ses bras. Ils restent enlacés. Un long moment, leur éternité.

Un film portrait, qui ne dit certes pas tout de la personne qu’il filme. Mais par petites touches (la drogue, le cancer, qui sont évoqués avec une extrême pudeur), il construit une présence. En filmant un visage, il propose une rencontre. On pense à Lévinas.

Cinéma du réel 2017, compétition française.

E COMME ELECTIONS (algériennes)

Vote off  de Fayçal Hammoum

Aux élections présidentielles de 2014, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, sollicite un quatrième mandat consécutif. Le film de Fayçal Hammoum  suit la campagne électorale. Une campagne en demie teinte, qui n’est pas vraiment une campagne. Beaucoup pensent comme cet algérien qui affirme que le match n’a pas d’intérêt puisque les résultats sont connus d’avance. Une situation qui n’encourage pas les algériens à aller voter.

Le film propose une série de portraits de ces désabusés de la politique. L’épicier dans sa boutique qui regarde la télévision tout en vendant des bonbons aux enfants et des journaux aux adultes. L’animateur radio, plus engagé, dénonce la corruption du régime sur un plateau de télévision. Des musiciens dans un café qui interprètent une chanson pour le film.  Des citoyens, plus anonymes, rencontrés ici ou là, qui n’hésitent pas à s’exprimer librement. L’un d’eux affirme qu’il ira quand même voter, puisque c’est son droit, mais il se garde bien de se prononcer pour un candidat particulier. Peu à peu s’élabore ainsi un tableau de la situation actuelle de l’Algérie. Le passé – la guerre de libération, la guerre civile – est évoqué rapidement. C’est surtout l’avenir qui est problématique.

Un autre aspect du film est le regard qu’il porte sur la vie médiatique du pays. Le cinéaste s’immerge longuement dans la rédaction du quotidien El Watan, filme les journalistes au travail, les prises de décisions concernant la couverture de la campagne. Ici aussi, l’ambiance n’est pas vraiment à l’enthousiasme. Pourtant, professionnalisme oblige, il ne s’agit pas de laisser de côté les moments importants comme les meetings, celui du président-candidat où c’est le premier ministre qui prend la parole. Bouteflika, lui, reste invisible, en dehors de sa photo sur les affiches.  Un meeting plutôt calme auquel répondra dans la dernière partie du film celui beaucoup plus fervent des partisans du boycott des élections.

Les documentaires sur les campagnes électorales sont nombreux et ont souvent marqué une étape importante dans l’histoire du cinéma, comme Primary de l’équipe de Robert Drew dans laquelle la présence de Richard Leacock était de première importance. En France les campagnes célèbres du cinéma documentaire sont celle de l’élection de Giscard-d’Estaing filmée de bout en bout par Raymond Depardon (1974, une partie de campagne) et celle pour la mairie de Paris en 2001 (Paris à tout prix de Yves Jeuland). En Algérie, en 2014, la campagne électorale est bien moins passionnée, malgré la répression – évoquée par les journalistes – des manifestations appelant au boycott. Vote off ne rentre pas dans les oppositions de programme et les conflits entre candidats. Ceux-ci sont d’ailleurs absents. Le film fait le choix de se centrer sur les citoyens, les futurs électeurs, même s’ils ne se rendront pas tous aux urnes, loin de là.

Cinéma du réel 2017, Compétition internationale premiers films.

 

 

 

I COMME INTERNET

Now He’s out in Public and Everyone Can See de Natalie Bookchin

 En 2016, Long Story short de Natalie Bookchin avait obtenu le Grand prix du Cinéma du Réel, un film sur la pauvreté aux Etats Unis, où elle existe aussi, comme partout. Dans l’édition 2017 du festival parisien, nous avons pu voir son dernier film, un court métrage de 24 minutes, où elle reprend le même dispositif filmique, des personnes très variées qui nous parlent en gros plan et qui parfois sont présentes à plusieurs dans une mosaïque sur un écran partagé. Mais cette fois-ci il ne s’agit plus d’interviews, mais d’une sélection d’extraits de déclarations faites sur des blogs vidéo. Un montage très subtil qui réussit à construire un discours collectif sur un sujet unique que l’on découvre peu à peu, au fil de ces interventions multiples.

Un montage d’images trouvées sur Internet donc, des extrais toujours très brefs de blogs vidéo. Des hommes et des femmes, des jeunes, des moins jeunes, des blancs, des noirs, quelques asiatiques, bref une galerie d’américains types classe moyenne, en teeshirt ou buvant une bière, tous s’assoient devant une webcam et parlent. Ils font des déclarations qu’ils veulent solennelles, ou plus simplement ils donnent leur avis. Sur quoi ? De quoi parlent-ils ? De l’actualité du jour sans doute. Ou plus certainement de ce dont tout le monde parle sur le net au moment où ils prennent la parole, des sujets récurrents donc, les buzz les plus imprévisibles comme les rumeurs les plus tenaces. Sans se connaître, ils parlent tous de la même chose.

Le montage réalisée par la cinéaste réussit à organiser dans cette somme considérable un dialogue où chaque intervention, pourtant strictement individuelle en soi, prend place dans un grand débat qui devient public. Les images retenues sont le plus souvent des gros plans des visages de ceux qui s’expriment. Certains pourtant soignent la mise en scène, essentiellement par les éléments de décor en arrière-plan. Des images ponctuées dans le film par des écrans divisés où ces visages apparaissent et disparaissent rapidement. Et parfois même, dans ces images multiples tous les intervenants disent la même chose, un mot, une expression, un chœur unanime synthétisant la cacophonie des interventions précédentes. Des mots repères : argent, pouvoir. Tout est dit.

S’en tenir aux faits. C’est ce que chacun affirme. Comme si c’était si simple. Il s’agit d’un homme. Mais quelle est vraiment son identité ? Où est-il né. A-t-on des certitudes. L’évidence c’est qu’il n’y a pas de certitude. Comme à propos de la couleur de sa peau. Est-il vraiment noir ? D’autres ont affirmé qu’il était blanc. Mais peut-on contester qu’il soit riche. Certains parlent de Michael Jackson. On pense aussi à Obama (« un noir dans une maison blanche »). Ce n’est que la cinéaste brouille les pistes à loisir. Les pistes ne peuvent qu’être brouillées. Toutes se valent. Tous affirment ne pas être racistes. Mais la question raciale semble bien au centre de toutes les préoccupations. Nous sommes dans l’univers de la pure doxa. Celui qui se fera entendre c’est bien celui qui parle le plus fort, ou qui parle le plus. Mais dans le film tous n’ont qu’un temps de parole limité. Même si certains personnages reviennent plusieurs fois à l’écran. On ne peut retenir que des bribes de leurs discours. Nous sommes irrémédiablement enfermés dans ce monde du factice, de l’illusion, de la rumeur, du bruit (au sens des théories de la communication). Une illustration toute simple du monde d’Internet à l’époque des médias sociaux.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale courts métrages.

Sur le précédent film  de Natalie Bookchin Long Story short, lire P comme Pauvreté.

dicodoc.wordpress.com/2016/03/31/p-comme-pauvrete/