E COMME ENTRETIEN : Christine Seghezzi. 1

 Pour vous présenter pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenue cinéaste.

Cela s’est fait à la fois par un chemin très simple et par de multiples détours. J’ai grandi à la campagne, au Liechtenstein, et le cinéma était comme un rêve lointain, inaccessible. J’ai quand même été très marquée à l’époque par David Lynch, par Fassbinder, la Nouvelle Vague, Antonioni… Au lycée j’ai réalisé avec un groupe d’amis des court-métrages. Puis, je suis partie à Vienne. J’y ai étudié le théâtre et le cinéma et j’ai commencé à travailler à la fois sur des pièces de théâtre et sur des tournages à des postes multiples. Au bout de trois ans, j’ai décidé de poursuivre mon chemin à Paris. Quand je suis arrivée en France, j’ai réalisé que les mondes de théâtre et du cinéma étaient très séparés. Il fallait choisir une voie. J’ai pris celle du théâtre et pendant 15 ans, j’ai travaillé au théâtre et à l’opéra. Puis, le désir du cinéma s’est manifesté de nouveau et j’ai fait une formation à la réalisation documentaire aux Ateliers Varan. C’était une expérience très forte, marquante, décisive.

 Présentez-nous votre œuvre cinématographique.

Il y a peut-être une constante qui traverse tous mes films et qui est à l’origine du désir de chacun, celle de travailler cinématographiquement un territoire : voir ce qui s’y passe, qui y vit, qui y a vécu et d’où a émergé ce présent.

Après les Ateliers Varan, j’ai réalisé « minimal land », un film sur mon pays natal, le Liechtenstein, à travers des personnes qui l’ont quitté. C’est un film qui questionne l’exil et ce que c’est de venir d’un pays qui a la taille d’une petite ville ou encore comment on est forgé par un lieu.

Puis, en 2008, j’ai réalisé un film différent, un portrait de Stéphane Hessel que j’ai suivi pendant près d’un an dans ces multiples déplacement en France et en Palestine.

Puis, j’ai tourné en Argentine « Avenue Rivadavia » où je longe la plus longue avenue du monde qui traverse toute la ville de Buenos Aires en quête d’histoires du passé et du présent, suivi d’ »Histoires de la plaine », réalisé dans la pampa.

Entre tous ces projets, j’ai réalisé quelques courts-métrages, des sortes d’exercices du quotidien, dont « insomnies »  pour lequel je suis sortie pendant un mois tous les matins à cinq heures dans les rues de Paris et j’ai filmé ce qui surgissait au fil de mon errance dans les rues vides.

Actuellement, je prépare « terre rêvée », un film qui travaille deux territoires contigus, en Andalousie : celui, mythique, des tournages des western spaghetti et l’autre, effrayante, des serres sous plastique où sont cultivées les tomates sans goût que nous mangeons pendant toute l’année. Ce sont deux Far West qui s’affrontent.

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Stéphane Hessel

Deux de vos longs métrages sont tournés en Argentine et nous parlent de l’Argentine. Avez-vous des liens particuliers avec ce pays ? Comment avez-vous construit la vision que vous en proposez ?

Depuis plus de vingt ans, je séjourne très régulièrement en Argentine. J’aime ce pays et je vis avec un Argentin. En Argentine les influences européennes sont très présentes, par la colonisation et puis les immigrations successives du siècle dernier. Le pays est pour moi un miroir grossissant de l’Europe. Tout est à la fois familier et plus extrême : la joie, la douleur, la violence…

Par ailleurs, il y a un rapport très différent au temps. Le temps ne passe pas de manière linéaire, mais les époques se superposent par couches. Rien ne passe, rien n’est résolu, tout reste : l’extermination des indiens, l’immigration, les dictatures, les crises économiques sont passés, mais restent toujours présents. En regardant le présent, on peut lire le passé.

Dans mes deux films argentins, j’ai travaillé ce rapport au temps. Dans « Avenue Rivadavia », la question est centrale et je traverse la ville en écoutant des histoires d’un passé non résolu. Dans « Histoires de la plaine », je filme un lieu où le temps semble arrêté et où le futur n’adviendra peut-être jamais. Je voulais creuser cette terre uniforme, planté à perte de vue soja transgénique, et voir ce qui s’y trouve enterré. L’Histoire très courte de ce territoire est faite de violences, massacres et disparitions, depuis les massacres des Indiens au 19ème siècle, en passant par les dictatures du 20ème jusqu’à la destruction de l’environnement, des hommes et animaux par les pesticides aujourd’hui.

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Avenue Rivadavia

Entre ces deux films, les conditions de réalisation et de production ont-elles changé ?

Avenue Rivadavia, a été, même si le budget était très modeste, correctement financé, alors qu’Histoires de la plaine s’est fait presque sans moyens. Nous n’avons obtenu aucun aidé, outre l’aide à l’écriture et de développement au départ. Le film s’est terminé avec un crowfunding sur la plateforme kisskissbankbank.

 Sur Avenue Rivadavia lire dans le Dictionnaire du cinéma documentaire page 73

Et Histoires de la plaine ici-même A comme Argentine

A COMME ARGENTINE

Histoires de la plaine de Christine Seghezzi.

Après avoir filmé la grande ville dans Avenue Rivadavia en 2012, la plus grande avenue du monde disent les Argentins, Christine Seghezzi est revenue en Argentine pour filmer la pampa, cette campagne typique, réputée pour être une des terres les plus fertiles de la planète et produisant, grâce à l’élevage extensif, la meilleure viande du monde. Mais c’était autrefois. Depuis quelques années les choses ont changé. Des changements imposés par la crise. Des changements qui ont peut-être apporté des devises au pays, mais qui ont surtout provoqué une catastrophe écologique et sanitaire dont les effets néfastes ne se sont pas tous encore manifestés.

Il n’était pas possible de filmer aujourd’hui l’Argentine rurale sans dénoncer explicitement cette situation. Christine Seghezzi le fait avec beaucoup de délicatesse, en filmant les grands espaces de la pampa recouverts à perte de vue de soja, même plus de maïs ou de blé, et les vaches sont maintenant élevées en batterie. En donnant aussi la parole à quelques habitants de ces villages dont on peut penser qu’ils sont voués à disparaître purement et simplement. Elle filme ce désastre sans proposer d’explication. Son film n’est pas une démonstration. Il se contente de montrer. C’est-à-dire qu’il fait une entière confiance en la force des images.

Les images, ce sont de longs plans fixes où il ne se passe pratiquement rien. Le soja donc. Mais aussi ces vastes étendues où il semble ne rester que les dernières vaches. Les veaux eux se bousculent, entassés dans l’espace réduit du cadre. Il y a aussi tout au long du film ces plans très photographiques où les habitants de la région posent, immobiles et muets, devant la caméra. La cinéaste leur donne quand même la parole et ils évoquent, avec un calme apparent – mais on sent quand même la colère rentrée – les changements intervenus par rapport à « autrefois ». L’arrivée de la culture du soja qui a rapidement supplanté toutes les autres et qui a généralisé l’emploi massif des pesticides et ses conséquences déjà visibles sur la santé des hommes et la fertilité des terres. Ce tableau est d’une noirceur effrayante. Mais tous semblent résignés. Qui aurait la force d’entreprendre un combat que l’on sait perdu d’avance.

Il y a bien dans le film quelques plans d’action. La maîtresse d’école chante l’hymne national lors de la levée du drapeau – que l’on ne voit pas d’ailleurs. Les enfants de l’école ne peuvent pas s’empêcher de rire devant la caméra. Le reste n’a rien de drôle, les carcasses des vaches à l’abattoir et le sang qui gicle. Dans le ciel, un avion passe et repasse au-dessus du soja qu’il va pulvériser. Il ne fonce pas sur les spectateurs comme dans Hitchcock, mais il est tout aussi inquiétant.

Restent les histoires du titre. Elles sont dites par une voix féminine en off – celle de la cinéaste, la première personne faisant subitement irruption dans l’un de ces récits. Des histoires d’immigration, depuis l’Europe, comme cet Autrichien (« Oscar était mon grand-oncle ») parti faire fortune dans le Nouveau Monde et qui après avoir été refoulé à New York se retrouve en Amérique latine où il devient gardien de bétail. C’est aussi l’histoire de Marie, cette française enlevée par les indiens et qui va prendre « l’aspect des indiens » au point de refuser de quitter son amant indien lorsque une expédition tente de la libérer. Ou bien encore l’histoire de ce couple d’origine française devenu militants révolutionnaires et retrouvé les corps criblés de balles. Des histoires du passé qui nous disent les drames de cette région. En écho, un villageois fait le récit, au présent,  de l’accident d’un camion dont la cargaison  de pesticide pur se déverse sur une terre qu’elle empoisonne pour toujours. Le drame a changé d’échelle.

Le dernier plan reprend celui qui avait inauguré le film : le bar qui sert de téléphone public et de distributeur d’essence. Il n’y a pas de client. Reste-t-il un avenir ?

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E COMME ENTRETIEN / Xavier Gayan 2

Suite

Vous pratiquez le micro-trottoir.  Quel sens cela a-t-il pour vous ?

Le micro-trottoir, c’est la liberté, c’est déjà être prêt à tourner sans préparation, c’est la spontanéité. Mais il faut être à l’écoute des gens, très peu intervenir, les mettre en confiance et ça devient des entretiens qui peuvent durer parfois plus de 2 heures. C’est arrivé souvent. Et ensuite l’équipe tombe de fatigue.

 

Parlez-nous de Louis Malle, de ses films. L’avez-vous connu personnellement ? A-t-il eu une  influence sur votre travail de documentariste ?

Je n’ai pas connu Louis Malle mais j’ai l’âge des acteurs d’Au revoir les enfants. A l’époque je vivais en Guyane et Louis Malle et les deux acteurs étaient passés à Champs Elysées, alors j’avais découvert Louis Malle et le film avait eu un grand retentissement. Par contre c’est Le jours où j’ai vu Calcutta que je me suis dit que c’était beau le documentaire, avant j’étais tourné vers la fiction uniquement. Humain trop humain et l’Inde Fantôme sont aussi des chefs d’œuvres pour moi. L’Inde fantôme m’a véritablement transformé en tant qu’individu.

  • A propos de « Les poètes sont encore vivants».

Filmer la poésie, donner la parole aux poètes, n’est-ce pas un projet un peu fou ? En dehors de l’air du temps en tout cas…

Tous les films que j’ai réalisé sont totalement en dehors de l’air du temps, je ne suis pas un cinéaste branchouille. C’est ce que m’a reproché le producteur de Rencontres en Guyane, il m’a dit ça fait penser à du Wiseman et je déteste Wiseman, c’est trop froid, je préfère qu’on se sépare.  Bon je n’ai pas la prétention d’avoir fait aussi bien que Wiseman et Wiseman refuse les interviews alors que mes films sont remplis d’interviews ou d’entretiens.  En tout cas le film sur les poètes c’est un peu à quitte ou double, certaines personnes me demandent si je fais exprès de prendre des sujets qui n’intéressent personne ou bien ils se passionnent et me félicite d’avoir eu l’idée.

Quelle a été (ou quelle est) la carrière du film (diffusion, festivals, sortie en salle…)

Le film a été très long à sortir. J’ai voulu tourner sans argent, les techniciens ont amenés leur propre matériel, le monteur a refusé que je le nourrisse. Une des producteurs de documentaire les plus renommé m’a demandé à voir le film. Il m’a dit c’est génial je le prends, il n’a trouvé aucun argent, ni télé, ni rien et m’a abandonné au bout d’un an et demi. Et un distributeur de DVD a vu le film, l’a adoré et  parfaitement compris mon style et a décidé de l’éditer en DVD. IL n’y avait pas d’argent alors j’ai fait appel aux dons sur Kiss Kiss Bank Bank. Le film a pu être édité et il a commencé à tourner dans des lieux souvent dédiés à la poésie. J’ai mélangé tous les genres poétiques contemporains et dans le monde de la poésie certains n’étaient pas content. Là encore il a fallu que je me batte car il y a les antis poésie sonore, les antis slams etc.… Moi je voulais montrer que tous les genres poétiques sont complémentaires et que c’est comme ça qu’on fait aimer la poésie. Le public lui était plutôt d’accord. Le film a été sélectionné par Images en Bibliothèque, acheté par la BPI (la bibliothèque de Beaubourg), et il est sorti en salle et nous faisions 3  fois plus d’entrées que les films qui passaient à la même heure. Il a été montré dans beaucoup de lieux en France et en Belgique et ça continue.

poètes

         Sur  « Rencontres en Guyane »

Les films sur les DOM-TOM sont relativement rares. Est-il important pour vous de faire connaître en métropole ce territoire « lointain » ?

J’ai grandi dans les DOM-TOM, j’ai vécu en Guadeloupe et mes grands-parents y ont vécus 25 ans, en Martinique et en Guyane. AU football j’étais le seul blanc de l’équipe et on m’appelait le blanc et l’entraîneur répétait tous le temps aux autres enfants, « il s’appelle pas le blanc mais Xavier ». Je voulais faire découvrir la complexité de la Guyane aux français qui parle tout le temps d’immigration, alors qu’en Guyane il y a une immigration ultra importante venant de nombreux pays, les guyanais n’arrivent pas à se définir car ils sont issus eux-mêmes de multiples métissages. Il y a un département en France qui fait partie de l’Amérique du sud et où tous les problèmes qui touche la France sont poussés au paroxysme comme l’insécurité, le sida… Ca vaut le coup d’entendre les populations et de se décentrer pour porter une réflexion sur notre pays. La Guyane est comme une métaphore lointaine de la France.

Donner la parole comme vous le faites aux habitants de la Guyane, n’est-ce pas « politiquement incorrect » ?

Ca ne se fait jamais parce que les habitants des DOM-TOM sont vus par les français comme des profiteurs qui vivent des allocations, dont la culture ne leur semble pas intéressante. Alors ce n’est pas souvent qu’on les laisse parler en toute liberté, sans le regard bienveillant du métropolitain. Et puis, la Guyane on en parle pour les chercheurs d’or, la Forêt et pas des habitants. Mais certains tiennent des propos très dures, voir inquiétants pour la démocratie. Dans Face Value (de Johan van der Keuken) il y a tout une séquence qui se passe durant une réunion d’été du Front National, les propos sont abjects mais la scène est saisissante. Il y a des propos similaires dans ce film et il vaut mieux les entendre que faire l’autruche.

Le film sort en salle peu de temps après les événements qui ont mis la Guyane  à la une de l’actualité. Cela ne risque-t-il pas de fausser un peu la réception du film ?

La Guyane est devenue intéressante cette année, le mouvement est partie de la révolte des 500 frères qui n’en pouvait plus de l’insécurité, c’est après que c’est devenu un mouvement social. Dans mon film certaines personnes tiennent des propos assez horribles humainement et je me dois en tant que documentariste les montrer comme une alarme, quand j’ai montré le montage de mon film un cinéaste m’a dit « mais on dirait que la Guyane va bientôt être en feu ». Je ne m’étais pas trompé. Je pense qu’en tout cas les guyanais eux voient leur réalité dans le film, beaucoup m’ont remercié de montrer la Guyane de cette façon.

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Pour terminer quelle est pour vous l’importance du cinéma documentaire et comment voyez-vous son avenir ?

Le documentaire est un art, je pense à Face Value de Van Der KeuKen, qui filme dans divers lieux, des visages splendides, inquiétants, il n’y a pas de scénario, mais il fait comme une visite de la vie sur terre ou en tout cas dans les pays occidentaux en 1991, c’est beau de mélanger tout ça. Aujourd’hui aucune télé ne financerait cela. Les critiques de cinéma traineraient les pieds pour le regarder car il n’y aurait pas de producteur donc pas de séance pour la presse. Alors beaucoup font des films formatés et ne respectent pas le documentaire. Et puis les gens demandent : C’est un film ou un documentaire ?  Donc le documentaire c’est pas vraiment un film pour eux, il faut éduquer les élèves à l’école si on veut sauver le documentaire des sauvages programmateurs des chaînes de télévisions qui ne pensent qu’à l’audimat. Mon film sur les poètes a été diffusé à l’école et ça a intéressé les élèves et on a pu échanger. Je ne sais pas son avenir mais moi je fais des films et on ne m’a pas encore formaté, je préfère faire un autre métier si c’est pour ne pas avoir de liberté formelle. Il y aura un combat à mener mais je connais des cinéastes sans scrupules qui me disent, moi je fais ce que la télé me demande, le documentaire c’est pour faire des tunes pendant que je prépare  une fiction.

E COMME Entretien / Xavier Gayan 1.

Né en 1975, Xavier Gayan est l’auteur de trois documentaires de long-métrage : Place de la république 30 ans plus tard (2004), Les poètes sont encore vivants (2017) et Rencontres en Guyane (2017). Nous l’avons surtout interrogé sur le « remake » du film de Louis Malle auquel nous avons consacré ici même un article. Et nous aurons l’occasion de parler de Rencontres en Guyane qui sort prochainement sur les écrans.

Pour vous présenter pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu cinéaste.

J’ai toujours voulu être cinéaste, au moins depuis l’âge de 6 ans c’est sûr. J’ai réalisé un premier film quand j’avais 9 ans avec tous mes cousins. Mais je faisais aussi du théâtre.  Donc je voulais faire des films de fiction, des mises en scène de théâtre, j’ai eu une compagnie et j’ai monté des pièces, les miennes et une de Fassbinder. J’ai réalisé  des courts de fiction. Le documentaire j’ai décidé d’en faire le jour où j’ai vu Calcutta de Louis Malle, assez tard j’avais 23 ans.

  • A propos de Place de la république 30 ans plus tard.

Pouvez-vous nous parler de la genèse du film. Comment avez-vous eu l’idée de refaire le film de Louis Malle et quelles ont été les conditions de la mise en œuvre du projet ?

D’abord j’ai vu Chronique d’un été et je me suis dit que j’aimerai voir deux films à deux époques différentes où les gens s’expriment avec cette liberté   et qu’on puisse voir l’évolution des préoccupations, du rapport à la caméra, des expressions. J’aimais voir les vieux documentaires, j’ai toujours été nostalgique d’époques que je n’ai pas connu. Un jour je suis allé à la bibliothèque Parmentier et j’ai emprunté la VHS de Place de la République. C’était la plus pure simplification du genre, un immense micro trottoir qui dure 90 minutes et on a un film riche et beau, on rencontre plein de gens qui ont des histoires personnelles et qui réagissaient d’une façon étonnante pour ma génération. Ils ne voyaient pas la caméra, n’imaginaient pas qu’ils puissent être intéressants pour un film. Il y a une immense liberté formelle, le 16mm est magnifique, le Nagra rend les voix belles mais parfois inaudibles,  il n’y avait que 30 ans d’écart mais ça paraissait si loin, les gens avaient tellement évolués. Mon film va avoir 15 ans et je crois que le choc culturel est moins grand et sera moins grand dans 15 ans quand le film aura 30 ans. Par contre la Place a été bouleversé, ce n’est plus la même, les architectes de la nouvelle place ont regardé le film de Louis Malle et le mien pendant qu’ils faisaient les travaux et ont tenu à ce que les films soient vus avant un  débat  sur la nouvelle place. En 2014 ils ont commandé un autre film qui s’appelle 24 heures sur la place et qui est un film tourné non en 10 jours mais en 24 heures non stop sur la nouvelle place. Plusieurs fois par an il y a des gens qui me contactent parce qu’ils veulent refaire le film et d’autres qui veulent écrire une thèse sur les 2 films ou des architectes qui veulent faire un article. Les 2 films sont souvent montrés dans les écoles d’architectures ou des festivals d’architectures. Le dernier texte a été fait par une architecte lombarde au début de l’année. Quand j’ai vu Place de la République, au bout de 80 minutes de visionnage, j’ai su que j’allais reprendre le même dispositif. Et en 2002 aux mêmes dates pendant 9 jours au lieu de 10, parce que la location du matériel commençait le samedi matin et qu’il fallait le rendre le lundi de la semaine suivante donc du 26 octobre au 3 novembre inclus, j’ai tourné le film.

Je suis allé voir le fils de Louis Malle qui a très bien reçu mon idée et m’a donné la permission. Puis il m’a recontacté puis proposé d’utiliser son ordinateur avec le logiciel final cut pour monter le film. A l’époque c’était plus dur de trouver du matériel qu’aujourd’hui. Les rushs pesaient beaucoup plus lourds, les ordinateurs étaient bien moins puissants. On a monté pendant un mois à moyenne de 20 heures de travail par jour puis on a laissé le film reposer dans nos têtes 2 semaines et les idées pour l’améliorer nous sont venues ? J’avais 27 ans et mon monteur 26. Louis Malle a réalisé le film pendant l’anniversaire de ses 40 ans.

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Expliquez-nous les conditions techniques du filmage  (prise de vue et prise de son). Vous n’avez sans doute pas travaillé dans les mêmes conditions techniques que Louis Malle.

 Je me suis dit on va faire un film sur l’évolution. Alors c’était le tout début du numérique, c’était laid par rapport au 16mm mais ça aurait été mentir de faire un film en 16mm, ça ne se faisait presque plus et c’était hors de prix et je n’avais presque aucun argent. J’ai loué une caméra PD 150 et on m’en a prêté une autre, on tournait parfois à 2 caméras. Mon idée à l’époque c’est que l’image était plus belle si on n’essayait pas de poser la caméra mais qu’elle était un peu instable et ça tombe bien c’était le cas dans le film de Louis Malle, ça bouge tout le temps mais pas pour faire les malins. Comme dans le film de Louis Malle il interrogeait les gens avec un assistant qui était Fernand Moskowickz, j’ai décidé moi aussi  de prendre un assistant et dans mon entourage celui qui inspirait le plus l’empathie était mon monteur Nicolas Milteau, qui continue à monter mes films et monte entre autre les films d’architecture de Richard Copans ou les films de Matty Diop, la nièce de l’immense Djibril Diop Mambety dont le film Touki bouki est un chef d’œuvre absolu et totalement fou, il savait qu’en réalisant un film d’un telle audace il aurait des problèmes durant des décennies .  J’aimais la beauté du son de 1972 et là il y a eu un travail spécifique pour retrouver l’ambiance de la place tout en percevant mieux les voix qu’en 1972. La plupart des films de 2002 écrasaient totalement l’ambiance sonore pour que seule la voix reste et je n’aimais pas cette esthétique.

Sur l’idée de Nicolas Volte l’ingénieur du son on a décidé qu’il y aurait deux prises de son. Donc il y avait 2 ingénieurs du son sur le tournage, un qui mixait les voix, le micro était caché dans un sac comme dans le film de Louis Malle. L’autre ingénieur du son : Timothée Alazraki  prenait le son de la place en stéréo.

Deux monteurs son se sont relayés durant 1 mois nuit et jour à Polyson créé par Jean Claude Laureux avec qui nous avions partagé notre idée avant le tournage et qui a laissé à l’équipe les studios gratuitement pendant un mois pour que cette expérience aboutisse. Mais ça s’entend surtout en salle. Le son est magnifique et le monteur son principale Arnaud Rolland m’en parle encore avec émotion.

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Avez-vous recueilli beaucoup plus de rushs que le film final. Quels ont été vos principes de choix au montage.

Il y avait 27 heures de rush. L’idée avait été de respecter l’impression que nous avions eu pendant le tournage, de retrouver l’émotion qui m’avait habité sur la place et même celle de l’équipe. L’entretient qui clôt le film, la femme qui raconte sa tentative de suicide et toutes ses déceptions,  l’autre interviewer était en pleurs au bout de 5 minutes et le cadreur s’est écroulé de tristesse quand elle est partie, donc le film devait se terminer là parce qu’après ça une partie de l’équipe était KO. C’est la réflexion : que peut-on monter après ça ? J’ai mis des plans de silence après un mouvement de caméra qui va vers le sol.  Mais bien sûr le film venait petit à petit. Toute l’introduction du film, les 10 premières minutes je les ai rêvées une nuit. J’avais fait lire à des gens un texte qui expliquait le dispositif car je trouvais ça amusant que les inconnus nous présentent le film au lieu de moi comme l’avait fait Louis Malle et ça permettait de mélanger les images des deux films.

Vous filmez beaucoup le soir ou la nuit, sous la pluie aussi… Cela était-il un choix délibéré. Cela donne une tonalité très particulière au film…

On n’a pas plus tourné la nuit, moins d’ailleurs,  mais sûrement que la nuit les gens se confient plus. Il a beaucoup plu pendant le tournage. Mais le film est plus mélancolique comme l’époque était plus mélancolique. C’est pour ça que le film s’appelle trente ans plus tard et pas trente après, parce que je pense qu’à l’intérieure des gens c’était plus triste.  Les gens avaient plus l’habitude de se confier à une caméra, et on a eu que 50% de refus en moyenne. C’est ce que montre la première scène où un homme refuse puis parle une demi-heure avec nous ensuite et avoue qu’il en avait peut-être besoin. A la sortie du film on nous a appelés les psychologues de la République.

A suivre.