E COMME ENTRETIEN – Pierre Oscar Lévy

A propos de Peau d’âme.

1 Quelle importance a pour vous le film de J Demy Peau d’âne

Pierre Oscar Lévy :

Comme je l’ai dit au cours de l’ITW hier à TV5.

Quand le film de Jacques Demy est sorti, j’avais 15 ans, et à mon époque, un adolescent ne devait pas s’intéresser aux contes de fée, il fallait absolument aller voir les films de Godard mais pas les films de Demy…

Depuis j’ai grandi, et Jacques Demy est un cinéaste qui compte, il est comme moi d’extraction populaire et je crois comme lui qu’il faut se souvenir de sa créativité d’enfant.

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2 Comment avez-vous travaillé avec L’archéologue Oliver Weller pour la réalisation de votre film?

Pierre Oscar Lévy :

Quand je fais un film documentaire souvent je travaille à partir des connaissances, des écrits ou de l’œuvre des personnages que je filme.

Quand j’ai réalisé en 1989, mon premier 52 mn j’ai filme Boulez donnant une sorte de Master class, et nous en avons parlé 8 mois avant pendant à peine un quart d’heure, le tournage n’a duré qu’un seul jour et je lui ai à peine parlé, tout le documentaire ne s’appuie pourtant que sur lui et son discours. Avec Olivier c’est une histoire amicale avant tout, il avait un projet, une connaissance scientifique que je n’avais pas, et je me suis greffé sur son envie de faire cette chose bizarre, ensuite parce qu’il était ami d’enfance de Vincent Gaullier, il y a eu une confiance immédiate, j’ai écrit le film de mon côté en m’appuyant sur toute la documentation qu’Olivier me proposait, il m’a indiqué des scientifiques à rencontrer, je lui en ai proposé d’autres et nous avons fait semblant pendant tout le film qu’il découvre pour la première fois, les situations et les personnes… et nous nous sommes bien amusés (d’ailleurs cela se voit dans le film. Il est rare d’avoir des scientifiques qui acceptent de se montrer quand ils cherchent, se trompent ou échouent, il est rare d’avoir des scientifiques qui chantent et se laissent quelquefois diriger sans savoir de quoi il retourne… Toute l’équipe des archéologues a été amicale, originale, généreuse et talentueuse.

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3 « la fouille archéologique d’un lieu de tournage d’une œuvre cinématographique » a-t-elle à vos yeux un avenir devant elle?

Pierre Oscar Lévy :

C’est surtout l’archéologie contemporaine qui a un grand avenir, mais effectivement, il existe des lieux de tournage qu’il serait intéressant de fouiller et il serait intéressant de filmer ce travail, si vous avez un exemple ou des sujets à me proposer, je suis preneur… Rosalie Varda, qui a joué dans le film de son père et qui nous a beaucoup aidés pour Peau d’âme, elle a tout de suite déclaré que c’était une bonne idée et qu’il faudrait produire d’autres films de ce genre.

 

A COMME ARCHEOLOGIE – filmique

Peau d’âme, Pierre Oscar Lévy, 2016, 1H 40.

« La fouille archéologique d’un lieu de tournage d’une œuvre cinématographique »…Quelle drôle d’idée. Une idée d’archéologue, assurément. Une idée avec un petit air scientifique. Ou du moins qui doit plaire aux archéologues qui se réclament d’une vision scientifique de leur discipline. Une discipline qui peut, qui doit, s’appliquer à tout. Alors pourquoi pas au cinéma ?  Pour lui apporter quoi ?

Cette idée, si surprenante soit-elle au premier abord pour le premier venu des amateurs des salles obscures, ne doit pas cependant déplaire aux cinéphiles, loin de là. N’y a-t-il pas là un moyen original d’aborder une œuvre, un film, de révéler certains de ses aspects secrets, inaccessibles au simple spectateur, de rentrer dans l’intimité de la création artistique, de côtoyer la magie du cinéma dans ce qu’elle a de plus mystérieux – inconnu – pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un studio, la réalité du tournage. Avec ses acteurs, ses stars, et ses machinistes, ses professionnels de toutes sortes placés sous l’autorité rayonnante du réalisateur…Bref, l’envers du décor. Ou plus exactement la « cuisine » spécifique de l’art de tourner des images, des plans, des séquences. Même si l’on sait bien que ce travail de tournage ne peut à lui seul assurer ce que le film sera une fois terminé, grâce au montage bien sûr et aujourd’hui, de plus en plus, grâce au travail de post-production.

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Pierre Oscar Lévy va creuser cette idée d’archéologie filmique, son film, Peau d’âme, lui donnant une existence concrète à propos du film de Jacques Demy, Peau d’âne, qui date de 1970, et dont une partie des scènes ont été tournées dans la ferme du château de Neuville dans les Yvelines. C’est là que l’archéologue Olivier Weller va se rendre avec un de ses collègues, rencontré par hasard devant une machine à café et qui lui apprend en passant qu’il a assisté effectivement, en chair et en os, au tournage de ces scènes. Qu’en reste-t-il plus de 40 ans après ?

Le ton de cette première séquence lançant ce projet « scientifique » en dit long sur la teneur du film de Lévy. Celui-ci fait en effet intervenir dès cet incipit quelque peu parodique, une narratrice, qui parle en vers, et qui cultive ouvertement l’humour et la dérision. Tout au long du film elle prodiguera ses conseils aux archéologues (qui bien sûr ne les entendent pas, au double sens du terme entendre) faisant des commentaires parfois moqueurs sur leur travail, leur sérieux, leur naïveté, et surtout, le peu de résultats de leurs recherches. Une manière particulièrement astucieuse de prendre quelque distance par rapport à la scientificité du projet !

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Pourtant les deux archéologues, et le petit groupe de jeunes filles qui travaillent pour eux (presque des groupies), accomplissent leur tâche avec le plus grand sérieux et une rigueur méthodologique à toute épreuve. Lévy filme d’ailleurs ce travail au plus près, mettant l’accent sur la précision des gestes dans le maniement des truelles et la patience nécessaire pour récupérer dans la terre un petit fragment de miroir. Mais la question fondamentale, non formulée mais qui sous-tend toutes ces séquences, n’en devient que plus pressante : à quoi cela va-t-il servir dans l’abord du film de Demy, sa connaissance et son appréciation ?

Disons-le tout net, personne dans Peau d’âme ne prétend dégager la vérité dernière du film de Demy. Il ne s’agit même pas d’en donner une connaissance. Et surtout pas d’en réduire la magie et de restreindre d’une façon ou d’une autre le plaisir du spectacle qu’il peut procurer. Rien ne peut remplacer le visionnage du film, dans une salle noire, projeté sur un écran blanc. Alors, l’archéologie, un simple jeu, un peu futile, qui serait une sorte de passe-temps de grands enfants ? Il y a sans doute un peu de cela dans le film de Lévy. Mais cette dimension n’en épuise pas vraiment tout le sens.

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Car si Peau d’âme, concerne d’abord le film de Demy, il aborde aussi l’œuvre de Perrault et les contes populaires en général. Le film  prend alors une tournure documentaire plus traditionnelle, mobilisant la parole de spécialistes, couvrant un large champ de référence, de la psychanalyste à l’enseignante du collège de France travaillant sur les contes oraux traditionnels. Et côté cinéma, il n’est pas sans intérêt par rapport à l’œuvre de Demy, d’écouter sa propre fille, Rosalie, qui fut aussi sa collaboratrice en tant que costumière, parler de leurs rapports père-fille. Il existe d’ailleurs un film réalisé par Agnès Varda, la mère de Rosalie, sur le tournage de Peau d’âne, mais Lévy ne nous en présente qu’un très court extrait, comme si Varda s’en réservait la propriété…

Peau d’âme, un film réellement novateur, qui sait emprunter de multiples pistes – film sur un film sans être une véritable mise en abime ; documentaire sur Perrault et le conte traditionnel mais sans didactisme ; approche de la « science » archéologique mais avec une certaine distanciation ; hommage à Demy sans vénération excessive.

Cette profusion ne peut que désorienter quelque peu le spectateur. Pour son plus grand plaisir !

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