M COMME MARCELINE – Loridan-Ivens.

La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens, Yves Jeuland, 2018, 87 minutes.

Ecrivaine et réalisatrice, Marceline Loridan-Ivens est à n’en pas douter une grande dame du cinéma mondial, de par son œuvre personnelle mais aussi du fait de sa collaboration avec son compagnon, Joris Ivens. Entrepris avant sa disparition récente, ce film est donc un hommage double, un hommage à son œuvre et un hommage à sa vie.

Pour cela, Yves Jeuland a mis au point un dispositif original, qu’il appelle « documentaire en direct ». Son film est une sorte de captation d’un spectacle vivant où les deux protagonistes sont assis face au public du Forum des images à Paris, accompagnés par trois musiciens dont un chanteur. Leurs interventions ponctueront le spectacle. Jeuland joue son rôle d’interviewer. Et Marceline, répondant aux questions avec la plus grande spontanéité, est simplement elle-même. Une simplicité bien sûr émouvante, surtout lorsqu’elle évoquera sa déportation pendant la guerre. Mais la dimension dramatique de ces événements ne vient pas à bout de sa joie de vivre et de son enthousiasme. Marceline a un rire particulièrement communicatif. Et à presque 80 ans elle nous donne une grande leçon d’optimisme.

Marceline Loridan Ivens 2

Tout ne fut pourtant pas toujours rose dans sa vie. La plus grande partie du film est consacré à son séjour à Auschwitz. Elle raconte avec beaucoup de détails son « voyage » en wagon à bestiaux et les conditions de vie dans le camp. La faim incessante, les batailles pour un morceau de pain, la maladie, la souffrance et la mort toujours présente autour d’elle. Elle évoque son père, arrêté en même temps qu’elle, mais qui est séparé d’elle dans le camp. Elle raconte aussi son retour, l’accueil de sa famille et la difficulté de parler de ces années noires. Mais Marceline a retrouvé son entrain et elle sait parfaitement nous détendre après l’évocation de l’horreur en nous racontant une histoire juive !

La vie de Marceline, c’est aussi le cinéma, des films importants pour des raisons diverses, dans lesquels elle tient un rôle, ou qu’elle a coréalisé. Le premier d’entre eux c’est Chronique d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin. Jeuland en retient de larges extraits, la conversation du début du film avec les réalisateurs, la découverte de son numéro matricule tatoué sur son bras et dont les amis africains de Rouch ne connaissent pas la signification. Et puis, et surtout, la célébrissime séquence filmée dans les halles Baltard où elle fait le récit de la rencontre avec son père à Auschwitz.

La fin du film est consacrée à Joris Ivens, à leur vie commune, à leur passion pour la Chine, illustrée par un extrait du film Histoire du vent. Mais, en dehors d’un court passage du 17° parallèle et l’évocation de la rencontre avec Ho Chi Min, il n’est absolument pas question des engagements politiques du couple. Certes on peut comprendre que le maoïsme ne soit plus aujourd’hui la référence idéologique de Marceline. Mais il n’en reste pas moins que le film qu’ils ont consacré à la vie des chinois pendant la Révolution culturelle (Comment Yukong déplaça les montagnes) constitue toujours un document qui a une valeur tout autant cinématographique qu’historique.

Marceline Loridan Ivens

Vous vous demandez ce que signifie le titre du film (qui est aussi le titre de son autobiographie). Marceline nous donne l’explication dès le début du film. Balagan en hébreux signifie bordel, désordre. Une vie certes qui est loin d’être parfaitement rectiligne. Mais le désordre n’est-il pas le sel de la vie ?

M COMME MILITANTISME – communiste

L’homme que nous aimions le plus, Danielle Jaeggi, 2017, 86 minutes.

Une histoire familiale. Ou plutôt l’histoire de la relation d’une fille avec son père. Un père énigmatique, entouré de mystères. Tel du moins que le voit la petite fille dès 6 ans. Pourquoi s’enferme-t-il dans son bureau pour de longues communications téléphoniques ? Et lorsque son ami Reynold vient à la maison, rien ne filtre de leurs longs entretiens à huis-clos. Pourtant « Noldi », comme le surnomme la famille Jaeggi, est séduisant, sympathique et admiré de tous. Il n’empêche, la cinéaste ne connaîtra jamais exactement l’ensemble de ses activités.

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François Jaeggi et Reynold Thiel sont amis depuis longtemps. Pratiquement inséparables. Leur première expérience militante en commun, ils l’ont vécue en Espagne, dans les brigades internationales. Ensuite, c’est la Résistance en France. Mais François est obligé d’aller dans un sanatorium et ne peut suivre son ami dans sa lutte contre le nazisme. A la libération ils vont s’engager dans le Parti communiste suisse. Ils vont quitter leurs professions (la médecine pour François, la musique pour Reynold) et pour répondre aux vœux du Parti, ils fondent une entreprise chargée de faire du commerce avec les pays de l’est, un commerce clandestin parce qu’interdit. Ce sera l’essentiel de leur militantisme, sous les ordres d’un « chef » basé à Paris.

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Le film retrace alors l’histoire de cet engagement. La cinéaste retrouve dans les archives les rapports des filatures dont a fait l’objet son père. Ses moindres faits et gestes sont consignés. Même les plus anodins. La Suisse est certes un pays libre, mais les citoyens sont étroitement surveillés. François est fiché « communiste notoire ». Effectivement, son engagement semble sans faille. Comme celui de Reynold. Pourtant François prendra peu à peu ses distances avec le Parti et finira par rompre avec lui. Reynold lui, aura des ennuis avec la justice et connaîtra une fin dramatique, mais sans rapport avec le communisme puisqu’il sera victime d’un accident d’avion.

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L’enquête que mène la cinéaste pour connaître le plus en détail possible les activités de son père et de ses amis n’est pas présentée comme concernant le Parti communiste lui-même. Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit. Elle met clairement en évidence la culture du secret qui existe dans son fonctionnement. Se penchant sur deux cas particuliers, elle montre comment ils ne sont au fond que des pions, comment ils doivent obéir aux ordres qui leur sont donnés et comment l’intérêt du Parti et de la cause communiste doit dominer l’ensemble de leur vie. Mais ce dévouement absolu a ses limites. Et si son père fini par y renoncer, on sent bien que la cinéaste l’a toujours considéré comme une chaîne, véritable entrave à la liberté. Dès qu’elle dépasse les sentiments de sa petite enfance (un mélange de curiosité, d’attirance et de crainte vis-à-vis de son père et de son ami) on ne peut qu’être frappé par la dimension ironique du titre de son film. Elle ne cite pas directement Staline. Mais l’ombre du dictateur soviétique parcourt tout son film. Un film dont le propos dépasse l’aspect familial de son point de départ pour devenir une pièce importante de l’histoire du militantisme communiste en Europe pendant la guerre froide.

Prix du film d’histoire, Pessac 2018

T COMME TRIPTYQUE

Triptyque russe, François Caillat, 2018, 78 minutes.

François Caillat est un inventeur de formes nouvelles. Son dernier documentaire en est la preuve éclatante. Un film d’une exubérante créativité.

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Comme le titre l’indique, le film est un triptyque, à l’image de certaines œuvres picturales. Il présente donc trois parties, successives, chacune traitant de façon spécifique un même thème. Ici il s’agit de la construction dans les années 30 d’un canal, le Belomorkanal, reliant la mer Blanche et la mer Caspienne, une œuvre monumentale qui doit célébrer la puissance de l’URSS et donc être tout à la gloire de Staline. Pour le construire, il sera fait appel à des condamnés, extraits de leur prison ou du Goulag, avec la promesse de voir leur peine diminuée s’ils se montraient particulièrement efficaces dans leur travail. Un travail particulièrement pénible, on creuse à la pelle, et dans des conditions horriblement dures, surtout en hiver (on est au-delà du cercle polaire). Froid, faim, mauvais traitements, la construction du canal se soldera par un nombre incalculable de morts. Difficile de dire combien exactement : 10 000, 20 000 ou plus de 60 000 ? Mais des morts dont on ne parle pas, ni sous Staline, ni après jusqu’à aujourd’hui. Des morts qui n’ont pas de sépulture. Des morts oubliés, dont il ne reste plus aucune trace dans le paysage tout au long du canal.

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Première partie « Vive le canal Staline ».

Il s’agit du court métrage de propagande réalisé en URSS et diffusé par l’intermédiaire des Partis communistes dans le monde occidental. Un film muet où les cartons intermédiaires sont en français. Le ton est bien sûr particulièrement grandiloquent. Tout y est à la gloire de Staline. Le travail acharné de ceux qu’on ne désigne pas comme des condamnés. Les arbres sont coupés par milliers. On creuse, on casse des pierres, on évacue de la terre en brouettes… Les fondus-enchaînés se succèdent pour montrer l’acharnement au travail. Et la rapidité de l’avancement du chantier. Malgré le froid mortel de l’hiver. Jusqu’à l’inauguration du canal par Staline lui-même, filmé comme toujours, de profil en légère contre-plongée.

Il y a une grande audace de la part du cinéaste de commencer son propre film par ces images en noir et blanc, imitant presque les films muets burlesques hollywoodiens, et cela sans avertissement, sans présentation, sans commentaire. Une façon cependant particulièrement efficace de plonger le spectateur dans l’expectative. Que sera la suite ?

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Deuxième partie « Yourii Alekseïevitch Dmitriev »

Le cinéaste entreprend un voyage sur les lieux du canal en compagnie d’une jeune fille parlant russe. Là il rencontre, au milieu des bois, un homme étonnant et qui attire donc son attention. Qui est-il ? Que fait-il ? Quelles sont ses activités. L’homme, petite barbiche et treillis qui semble militaire, accepte d’être filmé et conduit ses deux invités dans la forêt, à condition de ne pas montrer la présence d’une caméra. Ici il serait dangereux d’être repéré comme réalisant un film. Qu’est-il donc si important de tenir caché ? L’homme est-il un simple chasseur (il évoque la présence d’ours) ? Mais il se met à creuser la terre, dans un endroit particulier qu’il a repéré. Il creuse méthodiquement, professionnellement, longuement. Et finir par déterré un os humain, un membre, un crane qu’il identifie comme celui d’un homme jeune. De quoi est-il mort ? Il n’y a aucune trace de violence sur ce crane. Mais il a simplement été enfoui sous la terre, comme tant d’autres. Yourii Alekseïevitch Dmitriev s’est donné pour tâche de retrouver ces traces, ces fosses communes où les corps des travailleurs du canal ont été entassés. Avec quel objectif ? La vérité historique ? Dénoncer une fois de plus le stalinisme ? Sans doute. Mais ce qui compte pour lui, c’est que ces morts ne soient pas oubliés pour toujours.

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Troisième partie « Le bruit de la terre ».

Un poème visuel et musical. A la grande beauté formelle des images correspond parfaitement la puissance d’une musique qui est une véritable création et non une musique de film. Concrètement, images et musique, musique et images, ne font qu’un. Des images qui dans les premiers instants de cette partie du film sont simplement réalistes, les bois, les herbes, les feuillages…Mais peu à peu, de façon presque imperceptible, ces images s’animent en quelque sorte. Des surimpressions d’images deviennent de plus en plus visibles, jusqu’à devenir dominantes. On reconnait alors les images du film de la première partie, en particulier les images finales où un homme et une femme entreprennent une danse traditionnelle russe devant un cercle de travailleur. La boucle est bouclée. Le canal a été construit pour la gloire de Staline. Les morts que cela a coutés sont oubliés. Reste à continuer le travail de mémoire entrepris par quelques-uns.

Prix Bernard-Landier du jury Lycéen, Festival international du film d’histoire, Pessac, 2018.

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B COMME BERGMAN – Persona.

Persona, le film qui a sauvé Ingmar Bergman, Manuelle Blanc, 2017, 52 minutes.

2018, l’année Bergman. Centenaire de sa naissance. Une profusion de films hommage. Tant mieux pour ses admirateurs, nombreux. Tant pis pour les autres cinéastes qui n’ont pas la chance de donner lieu à une commémoration. Pour Bergman cela nous valut une présentation globale de son œuvre et en partie de sa vie ; une centration sur une année charnière, 1957, année des plus créatives ; et maintenant l’approche d’un de ces films, assurément un de ses films les plus connus, les plus originaux, devenu bien sûr un film culte, et qui permet, on n’en doute pas, de mieux comprendre l’ensemble de son œuvre et de percer à jour quelques aspects de sa vie. Bien sûr on pourrait peut-être faire un autre choix, choisi un autre film, une autre année… Mais peu importe. Persona ouvre tant de voies dans l’histoire du cinéma.

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Le film de Manuelle Blanc resitue donc Persona dans la vie de son auteur. Bergman traverse une grave crise. Très dépressif, il fait un séjour en clinique. Il s’interroge visiblement sur son travail, sa carrière. Pourra-t-il continuer à faire du cinéma ? Ses capacités créatives sont-elles taries ? Et c’est dans ces circonstances qu’il réalisera Persona, dont Bergman dira lui-même que c’est le film qui lui a sauvé la vie. Comment cela a-t-il été possible ? Manuelle Blanc ne refait pas l’histoire des relations du cinéaste avec les femmes. Mais elle souligne que c’est bien la rencontre des deux actrices, Bibi Anderson, l’ancienne maîtresse, et Liv Ullmann (la future ) qui sera l’étincelle allumant le feu de la création de ce film mettant en scène les relations particulières de deux femmes. Et la cinéaste a véritablement la chance de rencontrer Liv Ullmann, de recueillir ses souvenirs à propos de cette année 1965 où Bergman réalisera Persona sur l’île de Farö, l’ile où il aime à se réfugier pour se ressourcer.

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Outre Liv Ullmann, Manuelle Blanc donne aussi la parole à des cinéastes (dont Arnaud Desplechin et Suzanne Osten), un chef opérateur (Darius Khondji) et à un critique (N.T. Binh). Des interventions bien sûr instructives. Mais le film réussit à ne pas enfermer le spectateur dans ces propos d’experts. Il mobilise d’autres sources, comme le cahier personnel de Bergman, qui n’avait jamais été montré au public. Les archives radio et télévisées sont souvent inédites et contribuent à façonner un portrait du cinéaste tout en délicatesse. Un portrait qui nous permet de suivre le processus créatif de l’intérieur. Un processus que le film ne cherche pas à interpréter, dans une perspective psychanalytique par exemple, et qui nous est même plutôt présenté comme pouvant être joyeux, ce qui est on ne peut plus paradoxal s’agissant de Bergman.

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Le film de Manuelle Blanc est bien une analyse du film de Bergman. Il insiste sur son côté novateur, dans le prologue bien sûr, ou dans la séquence où la pellicule s’enflamme. Une analyse qui ne se situe pas dans une perspective universitaire. Elle ne nous dit pas comment il faut comprendre le film. Elle se contente, ce qui est déjà beaucoup, de nous ouvrir des voies pour mieux ressentir les émotions particulièrement fortes qu’il ne peut que susciter.

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S’il y a, dans la jeune génération, des cinéphiles en herbe qui ne connaissent pas encore très bien l’œuvre de Bergman, Persona, ce film sur le cinéma, est tout indiqué pour combler cette lacune.

E COMME ENTRETIEN -Zabaleta François 2.

La Nuit appartient aux enfants, est le premier volet d’un diptyque. Le second est-il une suite, une reprise, un approfondissement, un élargissement…. ?

La suite s’appelle TRAVELLING ALONE. C’est-à-dire qu’on suit ce petit garçon qui n’a pas faim jusque dans l’âge adulte. Je raconte qu’une fois guéri de l’anorexie la faim a réapparu dans ma vie sous une autre forme, l’anorexie sexuelle. J’essaie de raconter l’histoire de cet homme qui comprend que ne pas avoir faim n’est pas une maladie mais un destin qu’il lui faut accepter. Le propos de ce film aborde frontalement un tabou majeur de notre société. Un homme qui n’a pas de sexualité est un homme déchu de sa propre virilité. Je vais me permettre de citer ici un texte que j’ai écrit sur la genèse de ce film, ce texte s’appelle

LA BRULURE FROIDE :

 « TRAVELLING ALONE surtout est un film que je ne voulais pas tourner. De toutes mes forces pendant des années j’ai lutté. J’ai repoussé le moment du passage à l’acte. Je le croyais impossible ce film. Impossible à écrire, impossible à tourner. Et plus encore que tout impossible à montrer. Un temps j’ai pensé le faire pour m’en débarrasser, pour me laver de cette urgence, et puis ne pas le montrer, jamais. Le laisser dans un tiroir. L’oublier. Mais ça aussi c’était impossible. Puéril. La première image qui mieux que toute autre résume ce film est celle-ci. Vous êtes assis devant la télévision. Sur l’écran il y a un homme en gros plan. En plan fixe. Pendant une heure et demie. Cet homme hurle. Crie. Vocifère comme un animal blessé à mort. Mais vous n’entendez rien. Vous avez activé le bouton mute de votre télécommande. Vous regardez cet homme crier mais vous ne l’entendez pas. Vous regardez son cri. Juste ça. Une bouche ouverte dont aucun son ne sort. C’est l’image la plus exacte que je pourrais vous donner de ce film TRAVELLING ALONE sur lequel je dois écrire mais sur lequel cependant il m’est impossible d’écrire. Je parle par images pour ne pas parler par mots. On appelle ça contourner le problème. Mais après tout pourquoi pas. C’est une façon comme une autre de raconter un film que de tourner autour en cercles concentriques de plus en plus rapprochés sans jamais se donner les moyens de l’atteindre. De le rendre intelligible. De le réduire à un sujet.

 LA DERNIERE FOIS donc.

Pendant des années j’ai lutté contre ce film. Contre son urgence dévorante. Contre son évidence aussi. Les autres films en quelque sorte ont été faits pour repousser le moment de tourner celui-là. Le moment de la mise au pied du mur. Être intime sans être anecdotique c’était là mon ambition, ma double ambition, triple même, esthétique, morale, métaphysique. Et comme je ne me sentais pas de taille à me colleter à une ambition qui aurait nécessité une maturité artistique que sans doute jamais je n’acquerrerai, j’ajournais. J’étais sûr de ne pas trouver les mots. Les images. J’étais convaincu de ne pas être à la hauteur. De ne pas être taillé pour. Bref j’invoquais toutes sortes d’excuses. De prétextes. Et puis un jour ça n’a plus été possible. Le moment du passage à l’acte, du corps à corps plutôt, était venu. Ne pas être à la hauteur, manquer de maturité artistique, soudain n’était plus un problème. J’ai déposé les armes. J’ai fait fi de mon orgueil. J’ai accepté l’idée de renoncer à ce film idéal dont j’avais rêvé. J’ai renoncé à faire le film qu’il aurait fallu faire. J’ai accepté de tourner un film à hauteur d’immaturité. A défaut du film absolu un balbutiement de film. Un infra-film. Un film de l’en deçà.

Je me suis assis donc et j’ai inventé des mots, des images pour ce film impossible. Ce texte je l’ai commencé il y a quinze ans. Je l’ai écrit d’un bout à l’autre. Ne manquait en somme que les trois dernières pages. Ces quelques paragraphes j’ai mis quinze ans à les écrire parce que j’ai mis quinze ans à les vivre. Ces dizaines de lignes c’est le plus important. C’est la justification même de ce film. L’irruption, au sein d’une tragédie personnelle ordinaire, tout à la fois de la mélancolie et de la sérénité.

Le sujet de ce film, il en faut bien un, c’est au fond l’histoire d’une brûlure, d’une combustion froide. L’arrêt d’une fonction vitale chez un homme jeune encore. Un arrêt brusque, sans appel, qui, au fil du temps, se transforme en chemin spirituel puis en rédemption. TRAVELLING ALONE c’est l’histoire d’un homme qui n’a plus faim, qui ne sait plus brûler. C’est ça le sujet. Ce n’est que ça. L’histoire d’un homme qui ne prend pas feu. Ce n’est pas un homme résigné. Non. Il ne faut pas croire. Il ne se le tient pas pour dit. Pas tout de suite du moins. C’est un homme qui se bat. C’est un homme qui lutte contre l’inexorable. Parce c’est un homme qui ne rêve que de ça. Qui ne rêve que de brûler. De brûler lui aussi. De brûler comme tout le monde. Mais c’est aussi l’histoire d’un homme qui finit par se rendre à l’évidence. Il comprend que le temps de la brûlure est passé. Comme on parle de capital soleil ici on parle de capital brûlure. C’est donc l’histoire d’un homme qui ne peut plus se consumer. Un homme d’abord qui se cogne aux barreaux de son enfer glacé, pour finalement capituler sans condition et apprendre à vivre avec sa banquise intérieure. Vous n’êtes pas tellement plus avancé me direz-vous. Et vous avez tort. Ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là c’est la vérité même de ce film. Ce n’est pas un film sur l’anorexie mentale ni même sur la libido masculine. C’est un film sur la nostalgie d’une brûlure rendue soudain inconcevable.

Il y a des êtres qui croquent la vie à belles dents, sont ivres de l’existence, et puis il y a les autres. Ceux qui n’ont pas de dents pour croquer. Ceux qui n’y arrivent pas. Qui n’arrivent pas à vivre. A aimer vraiment ça. Pour autant vivre ils ne détestent pas. Comment aimer ou détester ce qu’on ne comprend pas, ce à quoi on n’a pas accès ? Mais ils sont en dehors du coup. Toute leur vie à côté de la plaque. De façon congénitale ils sont indifférents aux enjeux de leur propre existence. Alors ils ne font rien. Ils attendent que ça passe. Ils sont assis au bord de la route et ils regardent les autres jouir en se demandant pourquoi eux et pas moi. Et surtout ce qu’ils sont venus faire là. Le voilà le sujet de ce film impossible. C’est l’histoire de ces êtres maudits. Ces êtres mutilés de leur faculté de s’embraser. Pour autant ils ne sont pas froids. Ils sont autres. Exilés d’eux-mêmes. Faisant deux avec soi. Dans un même temps ils vivent et se regardent vivre. Ils ne perdent pas connaissance. Ne s’oublient jamais. C’est de ça surtout dont j’ai voulu parler.

J’ai mis cinquante ans à regarder les choses en face et enfin à m’accepter tel que je suis, pour ce que je suis. Un alien à visage humain. Un homme à visage non humain. »

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  Quels sont vos projets à plus longs termes ?

Aujourd’hui j’ai réalisé plus d’une trentaine de films. Là encore plutôt que de paraphraser je vais vous citer deux petits textes que j’ai écrits sur ce sujet :

« La forme artistique n’est pas l’affirmation d’un style créé à la force du poignet puis invariablement décliné dans toutes les œuvres de son auteur. En art tout est provisoire. Tout est incertain. Tout est périlleux. La menace est partout. Et de tous les dangers qui guettent un artiste, le plus néfaste est la sécurité. L’illusion de croire qu’il sait quelque chose. Qu’il a appris quelque chose de son expérience de fonctionnaire de l’art. Être un artiste, c’est d’abord commencer par se dégager de ses admirations et influences pour se doter de moyens esthétiques personnels appropriés à l’expression de sa vision du monde.

Puis, à force de travail, de découragement et de volonté, alors qu’on réussit enfin à produire des objets artistiques à peu près cohérents, ce même style, qu’on a mis tant d’années à peaufiner, devient votre pire ennemi. Car le pire ennemi de l’artiste, c’est le savoir-faire. Il lui faudra donc, dans un deuxième temps, se méfier de lui-même, de son aptitude à parachever des œuvres recevables, pour, à nouveau, encore et toujours, se mettre en danger, s’aventurer dans des territoires inconnus où il risque de se perdre à force de trop se chercher. Tout dans notre vie est difficile. Parfois même impossible. Mais c’est de cette inlassable déperdition de soi que naissent les œuvres les plus abouties, les plus solaires. »

« Un artiste, un créateur plutôt, c’est quelqu’un socialement qui n’existe qu’au moment où son travail est achevé et trouve preneur. Créer ne suffit pas à faire de vous un créateur. Il faut créer des œuvres visibles, monnayables. Un créateur sans visibilité est à ranger sur l’étagère des vies inutiles. L’impression de s’être trompé de vie, d’avoir gâché notre jeunesse et notre énergie dans une velléité qui s’avère au-dessus de nos moyens, est la principale obsession contre laquelle nous avons à lutter. Celle de ne pas être celui que les autres voient en nous. Nous passons l’essentiel de notre temps à chercher des formes. Autant dire que ce que nous faisons n’a aucune existence pour les autres. Parler d’un travail en cours n’a pas de sens. On ne débat pas d’un work in progress. C’est une promesse de devenir. Mais une promesse n’a pas de substance, pas de réalité tangible. Ce n’est pas un sujet de conversation. Ce n’est pas non plus une identité sociale dont on peut se prévaloir. Un créateur qui cherche son tempo est condamné au mutisme et à la solitude carcérale. Son travail n’est qu’une matière en fusion qui demande à naître sous la pression de la nécessité intérieure. Une vie d’artiste ça consiste juste à écouter ses propres hantises réclamer une forme. »

Mais pour répondre plus directement à votre question j’ai deux projets. Le premier, un film de fiction que je tourne en ce moment et qui s’appellera ESCORT BOY. C’est un conte moral glacial et vénéneux. L’histoire d’un jeune homme qui pour se venger de sa femme infidèle décide de vendre sa présence et (parfois) son corps à des femmes socialement puissantes, riches et aussi bien sûr plus âgées. Et l’autre projet est l’adaptation au cinéma d’un texte pour le théâtre que j’ai écrit pour la comédienne Béatrice Champanier SORROW IN THE WIND dont voici le synopsis : Un frère, Louis, et une sœur, Marianne, qui ne s’étaient jamais revus depuis l’adolescence suite à des évènements terribles qu’ils souhaitaient oublier, se retrouvent par hasard, quarante-deux ans plus tard, sans doute pour la dernière fois de leur vie, pendant quelques jours, dans un hôtel de luxe, dans le désert espagnol des Bardenas Reales. Ils évoquent le passé, leur impossible fraternité, le sentiment incestueux qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, qu’ils éprouvent encore peut-être l’un pour l’autre. Entre eux, plus présent que jamais, plane toujours le fantôme vénéneux de la tragédie qui, adolescents, les a contraints à se quitter pour ne jamais plus se revoir.

G COMME GRANDE GUERRE

Le rouge et le gris. Ernst Jünger dans la grande guerre, François Lagarde, 2018, 208 minutes.

Un film sur la guerre. Pas n’importe quelle guerre. La « grande » guerre. La guerre qui devait être la dernière…Mais ici, la guerre d’un écrivain. Un écrivain allemand, qui nous montre la guerre du côté allemand. La guerre d’Ernst Jünger, un écrivain qui raconte sa guerre dans un livre justement célèbre, Orages d’acier, un récit au plus près du vécu des soldats, s’arrêtant sur le moindre détail de ce qu’il est devenu courant de désigner comme la vie dans les tranchés. La presque totalité de l’écrit de Jünger constitue la bande son du film de François Lagarde. Un texte lu par un comédien dont la voie, presque sans intonation particulière le plus souvent, finit cependant par s’incruster en nous et nous hanter comme si nous avions nous aussi vécu cet enfer.

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Le choix de ce texte pour réaliser un film sur 14-18 un siècle après le conflit, est déjà particulièrement original. Le choix des images l’est tout autant. Sinon plus.

François Lagarde était photographe (il est disparu récemment). Patiemment, avec obstination, il a constitué pendant des décennies, une importante collection de photographies concernant la guerre de 14. Des images prises sur le terrain des opérations militaires, par des soldats allemands anonymes. Le film les montre, en noir et blanc. Il y a quand même un plan en couleur, montant des crucifix se dressant dans le paysage et quelques images sont présentées avec un filtre rouge, surtout celles renvoyant à des prises de vue actuelles. Elles sont simplement animées de lents mouvements de caméra se déplaçant de gauche à droite ou de droite à gauche, ou des zooms arrière, pour découvrir un détail, un pan de l’image qui n’était pas visible dans le premier cadrage. Mais jamais d’effets visant le spectaculaire. Il ne s’agit pas de donner l’illusion d’images animées. Des images toujours nettes, comme si elles avaient traversé le temps sans dommage (elles sont numérisées et restaurées à l’occasion), mais qui sont toutes particulièrement expressives. Un nombre important d’images (plus d’un millier dit-on) pour au final constituer un film long, de presque trois heures et demie, mais dont la force est telle qu’il ne produit aucune lassitude.

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Nous sommes donc plongés au cœur de la bataille de la Somme. Des cartes avec des annotations stratégiques situent géographiquement le moindre hameau ou lieu-dit, la moindre ferme à proximité des lignes de front. Nous suivons Jünger, devenu lieutenant, au commandement de sa division, partir pour des missions de reconnaissance ou lançant un assaut au-delà de ses positions. Son texte a parfois des accents guerriers. Mais le plus souvent il mentionne simplement le détail des opérations, leur résultats plus ou moins positifs militairement parlant, mais surtout toujours humainement tragiques dans le dénombrement des victimes.

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Si les photos de groupe de soldats posant devant l’objectif avec leurs officiers, ou les photos de Jünger lui-même, sont nombreuses, la majorité des images nous montre les horreurs de la guerre, les corps de soldats plus ou moins mutilés, gisant dans la boue, les ruines d’anciennes habitations dont il ne reste que quelques amas de pierres, et ces paysages quasi désertiques d’arbres déchiquetés dont il ne reste le plus souvent qu’un fragment de tronc squelettique. On peut avoir aujourd’hui l’impression d’avoir déjà tout vu, de tout connaître, de la vie des soldats dans les tranchées. Ici, dans la succession de ces images insistantes dans leur répétition, on n’est plus un simple spectateur extérieur. Chaque obus qui éclate sur l’écran nous fait tressaillir, même s’il est muet.

Après Le Rouge et le gris on ne pourra plus faire un film de facture traditionnelle sur la Grande Guerre.

Prix de la ville de Pessac au Festival international du film d’histoire.

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T COMME TONDUE

La tondue de Chartres, Patrick Cabouat, 2017, 52 minutes.

La célèbre photo de Robert Capa, prise en août 44 à la libération par les troupes américaines de la ville de Chartres, sert de porte d’entrée à un film qui traite, avec une rigueur toute historique, des différentes épurations, sauvage et plus institutionnelle, qui eurent lieu en France au fur et à mesure du retrait de l’armée allemande du territoire français et de la fin de l’occupation.

Les français accusés et dénoncés pour collaboration avec l’ennemi furent ainsi d’abord l’objet de la vindicte populaire et les exécutions sommaires, parfois après un semblant de procès, ne furent pas rares. Les femmes accusées de « collaboration horizontale » furent, elles, l’objet d’un traitement particulier, la tonte de leur chevelure, effectuée en place publique, devant une foule presque en délire. Elles étaient ensuite exhibées dans les rues de la ville où elles devaient subir les quolibets et les injures de la population.

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 Le film de Patrick Cabouat reconstitue à partir des photographies de l’époque (celle de Capa et d’autres reporters de guerre américains comme Ralph Morse) les événements de cette épuration sauvage dans la ville de Chartres, dès que les derniers snipers allemands furent réduit au silence par les troupes américaines. La liesse populaire (les scènes filmées montrant les baisers fous des françaises aux soldats américains sont bien connues) contraste fortement avec les postures inquiètes ou résignées des femmes qui viennent de subir l’outrage de la tonte. Et c’est ici qu’intervient la célèbre photo de Capa qui donne son titre au film.

Patrick Cabouat propose alors une étude iconographique précise et détaillée de cette photo. Ses recherches dans le fonds de l’agence Magnum à New York lui permirent de retrouver l’ensemble de la planche contact réalisée par Capa ce jour-là. La photo qui a fait le tour du monde apparait ainsi le résultat de la recherche du meilleur placement possible du photographe par rapport  à son sujet. Capa se déplace dans la foule, s’éloigne ou se rapproche de la femme, change d’objectif (grand angle ou 55 mm) pour saisir le plus possible l’ensemble de la foule ou se recentrer sur la tondue. Puis le cinéaste propose une analyse des lignes de force de la photo elle-même, le triangle formé par les personnages, le drapeau français flottant à une de ses pointes, l’ensemble de la foule derrière la femme portant son enfant dans ses bras. Le tout montre clairement que la composition parfaite de la photo n’est pas le fruit du hasard ou d’un don inné du photographe, mais d’un véritable travail possible dans le feu de l’action grâce à l’expérience du photographe. Patrick Cabouat évoque enfin les différentes interprétations possibles de cette image culte, interprétations qui bien sûr ont systématiquement variées dans le temps. Pas de doute qu’elle restera toujours pour l’histoire de l’art photographique un exemple type d’un traitement contemporain du thème classique de la Madone à l’enfant.

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Le cinéaste entreprend ensuite, dans la seconde partie du film, une approche plus systématique de l’épuration pratiquée en France à la libération, des actes de vengeance plus ou moins spontanée jusqu’au procès « officiels » intentés aux collaborateurs une fois l’autorité de la justice républicaine rétablie par le général De Gaulle. Le cas de la famille de la « tondue » de Chartes, Simone Touseau, est présenté en détail, illustré par des images d’archive, en particulier de petits films réalisés par des soldats allemands pendant l’occupation. Le tout met en lumière la violence qui déferla sur la France aussitôt après les années d’occupation, et la relative clémence d’une justice qui, quelques années plus tard, allait nettement dans le sens de la nécessité de tourner la page.

Reste que les images de ces périodes troublées, comme celle de Capa, séduiront encore pendant longtemps les cinéastes de l’histoire.

H COMME HUMANITAIRE – Afghanistan

Afghanistan, l’héritage des French Doctors, Nicolas Jallot, 2018, 67 minutes.

L’Afghanistan est un pays en guerre depuis…Depuis quand exactement ? Depuis l’invasion soviétique ? Depuis la guerre civile qui suivit ? Depuis la prise du pouvoir par les Talibans ? Des situations de guerre presque incessantes. Avec toujours les mêmes conséquences pour les civiles : les destructions, les mutilations, les blessures, la souffrance, la mort. Une situation historique complexe bien difficile à traiter dans un seul film.

Celui que propose aujourd’hui Nicolas Jallot prend un chemin d’entrée bien particulier mais très parlant pour le public français : l’aide médicale apportée à la population civile de Kaboul ou de la vallée du Panjshir par les médecins français de Médecins du Monde. Un choix qui s’inscrit dans le contexte plus général de l’aide humanitaire dans son ensemble.

Nicolas jallot prend un premier fil conducteur dans son histoire de l’action des French Doctors en Afghanistan, le cas d’une petite fille de six ans souffrant d’une malformation cardiaque de naissance et qui doit être impérativement opérée – une opération à cœur ouvert particulièrement risquée – pour être sauvée. On retrouve tout au long du film les différentes étapes de son hospitalisation, jusqu’à l’opération finale et sa réussite. La façon dont elle se blottit, une fois guérie, contre son père est bien sûr un plan particulièrement émouvant que le cinéaste nous laisse le temps de ressentir. D’autres moments du film jouent aussi sur l’émotion comme les larmes de « Docteur Laurence », cette médecin qui fut une des premières à partir en Afghanistan pour repérer les besoins et que nous retrouvons aussi tout au long du film. Un témoignage d’autant plus significatif qu’il s’agit d’une femme dans un pays dont la culture n’est pas renommée pour son côté féministe. Mais, ne nous y trompons pas, tous les Afghans ne sont pas des talibans.

Depuis au moins son film précédent, L’île de lumière, Nicolas Jallot entreprend une exploration cinématographique des actions humanitaires de médecins. L’île de lumière concernait les boat people et les actions de sauvetage en mer de Chine effectuées par le bateau affrété par Bernard Kouchner et ses compagnons. Le film se terminait par des exemples d’intégration réussie de familles vietnamiennes accueillies en France. Dans ce nouveau film, si le cinéaste utilise comme dans le film précédent des images d’archives, c’est beaucoup plus l’enquête sur le terrain – un travail des plus dangereux – qui fournit le plus d’information. Mais aussi, qui permet la réalisation d’un film particulièrement captivant. L’Afghanistan est un pays magnifique, entend-on répété dans le film. Et effectivement, les images des montagnes sont impressionnantes. Le cinéaste consacre une longue séquence – réalisée presque comme un western – montrant toutes les difficultés du parcours, de nuit pour éviter l’aviation soviétique, depuis le Pakistan pour rejoindre clandestinement la vallée du Panjshir. Les images de guerre renforcent cette dimension de film d’aventure, mais une aventure pour la bonne cause, qui n’a rien d’un divertissement plus ou moins touristique.

D’ailleurs, Nicolas Jallot n’occulte pas la question de la motivation de ces jeunes médecins français qui quittent leur confort parisien pour se retrouver sous la menace constante des mines anti-personnel et des bombes en pleine ville. S’agit-il de fuir un contexte devenu psychologiquement insupportable ? La réponse d’une jeune étudiante en médecine est claire. Bien sûr, elle ne nie pas que la dimension séduction de l’aventure soit bien réelle dans son choix. Mais elle insiste surtout sur la nécessité pour elle de l’action au bénéfice des plus démunie, une conviction qui donne tout son sens à l’action humanitaire.

En ce temps de morosité ambiante, il est réconfortant de voir, grâce au cinéma, que l’humanitaire français n’est pas simplement un passe-temps d’intellectuels.

H COMME HISTOIRE – Festival.

Le Festival international du film d’histoire de Pessac (en Gironde) en est cette année à sa 29° édition, du 19 au 26 novembre. C’est dire la longévité de cette manifestation dont le succès – le public est toujours au rendez-vous- ne se dément pas au fil des années.

Chaque année, une thématique spécifique permet l’organisation de la programmation. Celle de cette édition, « 1918 – 1939 la drôle de paix », permet certes de revenir sur la « grande guerre » et de ne pas ignorer la célébration du centenaire de sa fin, mais en même temps d’ouvrir sur ces années de « l’entre-deux-guerres » si riches historiquement et cinématographiquement parlant.

Car, et c’est là la principale originalité de ce festival, il s’agit tout autant de faire le point sur la connaissance historique de cette période que de dresser un bilan sur une production cinématographique mondiale foisonnante et particulièrement diversifiée, marquée en particulier par l’arrivée du cinéma parlant.

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Des dernières réalisations du muet nous pourrons revoir des films soviétiques (Arsenal et La Terre d’Alexandre Dovjenko, Les Aventures extraordinaires de Mister West au pays des Bolcheviks de Lev Koulechov, L’Homme à la caméra de Dziga Vertov, et La Ligne générale d’Eisenstein), mais aussi Berlin, Symphonie d’une grande ville de Walter Ruttman ou Métropolis de Fritz Lang, Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene et La rue sans joie de G W Pabst pour les films allemands. Du côté des années 30 et 40, retenons les Chaplin (Les temps modernes et Le Dictateur), L’Age d’or et Terre sans pain de Buñuel, Ninotchka de Lubitsch, L’Opéra de quat’sous et La tragédie de la mine de Pabst. Des films plus récents évoquent aussi dans un regard rétrospectif la période de référence : Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica Le Conformiste de Bertolucci et Vincere de Marco Bellochio, Land et Freedom, Jimmy’s hall et Le Vent se lève de Ken Loach et côté films français, 1929 deWilliam Karel, Indochine de Régis Wargnier, La Banquière de Francis Girod, Mayrig d’Henri Verneuil, Staviski de Resnais. Et il n’est pas possible de tous les citer…

De même pour les débats et rencontres où sont abordés entre autres la Guerre d’Espagne, Le Front populaire, la crise de 29 et bien sûr la naissance des fascismes. Des conférences où dominent les interventions d’historiens universitaires ou d’écrivains. Côté cinéma et culture le programme est tout aussi chargé : Chaplin et Keaton, le cinéma de la grande dépression, Kiki de Montparnasse et autres égéries des années 20, Damia, Mistinguett, Chevalier, Trenet…le temps du music-hall et des chansons réalistes, Joséphine Baker a deux amours sont des titres bien alléchants. Et bien sûr tout au long du festival on pourra rencontrer des réalisateurs, des producteurs et des distributeurs présents dans les salles à l’occasion des projections.

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Pour les documentaires, il existe à Pessac trois compétitions : La compétition documentaires proprement dite qui présente dix films inédits (Les aventures de Histoire du soldat de Michel Van Zele, Triptyque russe de François Caillat, Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler de Jérôme …) ; Le panorama du documentaire qui sélectionne des films marquants en particulier diffusés à la télévision ( 68 sous les pavés les flics de David Korn-Brzona et Mai 68, les coulisses de la révolte d’Emmanuel Amara) ; et la Compétition documentaires d’histoire du cinéma  qui présente des films sur Jeanne Moreau (de Virginie Linhart), Anna Karina (par Dennis Berry) ou Kiyoshi Hurosawa ( Alain Bergala et Jean-Pierre Limosin).

Enfin (car il faut arrêter cette déjà longue énumération malgré son incomplétude), comme tout festival qui se respecte, Pessac offre un choix important d’inédits (une compétition fiction en propose une dizaine) et avant-premières : Edmond d’Alexis Michalik en ouverture et Colette de Wash Westmoreland en cloture. Et parmi les séances spéciales signalons la séance hommage à Marceline Loridan-Ivens avec le film d’Yves Jeuland, La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens.

Au total, un ensemble de films et de manifestations si important qu’il n’est pas possible d’être partout (le cinéma Jean Eustache où se déroule le festival offre 5 salles et donc 5 séances en parallèle !). Des choix souvent bien difficiles pour le public ! Mais que de découvertes à faire…

E COMME ENTRETIEN – François Zabaleta

Pour vous présenter pouvez-vous retracer votre itinéraire cinématographique (formation, réalisations, références, influences…)

Mon itinéraire est celui d’un franc-tireur et d’un autodidacte. Bien sûr j’ai tenté sans succès de passer l’Idhec (ancètre de la Fémis) et l’école Louis Lumière, et aussi le conservatoire d’art dramatique de Paris. J’ai fait des études de Lettres à la Sorbonne et puis j’ai commencé par être ghost-writer (nègre) c’est-à-dire que j’écrivais des livres pour d’autres écrivains, activité certes fastidieuse mais qui m’a fasciné. J’ai aimé me projeter dans la tête de quelqu’un d’autre, le doter d’un vocabulaire, d’une syntaxe. Je pense à cette citation de Brecht que j’aime tant : « Il pensait dans d’autres têtes et d’autres que lui pesaient dans la sienne, c’est cela la vraie pensée ». J’ai aimé cette pénombre de l’activité de ghost-writer, cette non existence sociale, cette vie en pointillé, secrète, clandestine. J’ai été aussi un peu éditeur. J’ai publié un livre pour enfants (Un alligator pour la vie, chez Nathan). Et puis j’ai été longtemps graphiste, activité que j’ai aussi beaucoup aimée. Tardivement avec le numérique j’ai commencé à prendre des photos, sans perdre de vue le désir de cinéma qui a toujours été présent. Et j’ai commencé à montrer mon travail à New-York et à Barcelone. Mais dans chacune de mes expositions j’éprouvais le besoin de faire un film que je projetais. Et au fond c’était ça surtout que j’aimais. Avec le développement des moyens techniques j’ai écrit et réalisé sans moyen mon premier long métrage LA VIE INTERMEDIAIRE, inspiré d’une histoire personnelle. Le film a été sélectionné par l’Acid à Cannes en 2019 puis dans d’autres festivals et il a été reçu avec un enthousiasme qui m’a bouleversé et encouragé bien sûr à continuer. Depuis je n’ai jamais cessé de réaliser des films. Dans ma grande naïveté j’imaginais que le succès de LA VIE INTERMEDIAIRE allait m’ouvrir les portes de l’establishment, que j’allais trouver un producteur, un distributeur qui allait sortir mon film. Je pensais que les films suivants seraient produits dans des conditions plus « normales ». Ça n’a pas été le cas. De deux choses l’une : ou j’arrêtais. Ou je continuais à écrire et réaliser des films seul ou presque. Au début bien sûr ce n’était pas facile. Et puis au fil du temps mes films étaient sélectionnés régulièrement dans de grands festivals et ont même obtenu des prix. J’ai développé dans ma petite ville des bords de Loire (Gien pour ne pas la nommer) une sorte de studio où je développe tous mes projets. Des comédiens ont fini par me solliciter, par accepter de travailler bénévolement pour moi parce qu’ils aimaient mon travail. J’ai aussi un conseiller technique et un animateur 3 D canadien, Steve Dent, avec lequel je travaille régulièrement. Et au bout du compte mon système de fonctionnement, qui certes a ses limites, se révèle très épanouissant. J’ai en quelque sorte invité le strapontin sur lequel je suis assis. Tous mes films ont été ou vont être vus. Une édition DVD de six DVD est en préparation aux éditions de L’Harmattan (11 films au total) et va sortir en 2019. Comme beaucoup de cinéastes je ne supporte pas l’idée d’attendre des années pour faire un film. La création est une énergie et, comme toute énergie, elle n’a qu’une durée de vie limitée. Si j’écris un film aujourd’hui, il n’est pas sûr que six ans plus tard l’envie de le réaliser soit toujours là. Beaucoup de mes films peuvent également être adaptés au théâtre. Ce que j’ai commencé à faire dans ma petite ville. J’ai ouvert dans une salle des ventes, deux fois par an, un lieu de contre-culture où j’ai constitué une petite troupe. Nous montons des lectures performances de certains de mes textes avec un succès que je n’avais pas prévu. Finalement la marge se révèle adaptée à ma grammaire esthétique. Bien sûr j’ai toujours le souhait de faire des films dans un cadre plus institutionnel (producteur, équipe technique) mais si cela n’arrive pas je continuerai à travailler comme je l’ai toujours fait.

 Je voudrais aussi dire ceci. Je ne déclare pas la guerre au système qui produit des œuvres magnifiques. J’ai juste mis en place au fil du temps une sorte d’économie parallèle du cinéma qui commence à porter ses fruits. Je ne suis pas  en train d’encourager qui que ce soit à suivre ce chemin. Il est seulement adapté à ma grammaire personnelle du cinéma. C’est une voie complémentaire et modeste.

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Pour les influences je voudrais juste raconter cette petite histoire. Je suis né à Niort en 1960. A cette époque-là l’écrivain et critique de cinéma Pascal Mérigeau possédait un cinéma d’art et d’essai, le Studio 27. Il programmait le jeudi après des séances pour les enfants où il montrait des chefs d’œuvres du cinéma tels que Les contrebandiers de Moonfleet. Une après-midi j’ai vu le diptyque de Fritz Lang Le tigre du Bengale et Le tombeau Indou. J’avais huit ans. En sortant j’ai su que je ne ferais pas autre chose. Devenir cinéaste. Devenir un raconteur d’histoire (mais aussi un explorateur de forme). Plus tard toujours dans ce même cinéma j’ai vu le Voyage des comédiens d’Angelopoulos. Et là ma vie a basculé. J’ai découvert un cinéma que je ne connaissais pas. Sans exagérer Pascal Mérigeau m’a sauvé la vie sans le savoir. A cette même époque j’ai découvert des œuvres qui allaient aussi bouleverser à jamais l’idée très conventionnelle que je me faisais du cinéma. Je cite les plus décisifs : Antonioni, India Song, Le camion, Son nom de Venise dans Calcutta désert, Le navire Night de Marguerite Duras, L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, News from home et Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Hitler de Syberberg, le cinéma expérimental américain (Jonas Mekas, Michael Snow) Douglas Sirk, Au film du temps et Alice dans les villes de Wenders, Fassbinder, Le décalogue de Kieslowski…. Mais celle qui a été la rencontre la plus importante de ma vie n’a pas été un cinéaste mais la chorégraphe allemande Pina Bausch découverte par hasard à l’âge de 16 ans. Son art m’a sauvé la vie. Je l’ai suivie jusqu’à sa mort. J’ai vu son œuvre un très grand nombre de fois et aujourd’hui encore son radicalisme continue de me bouleverser. Elle a été une éveilleuse. Et elle m’a appris quelque chose qui n’a pas de prix : LA LIBERTE.

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La Nuit appartient aux enfants est un récit à la première personne. Quelles sont les raisons du choix de cette perspective autobiographique ?

J’ai commencé par la fiction (semi autobiographique) et puis en parallèle j’ai éprouvé l’envie très forte de réaliser des documentaires frontalement autobiographiques. Ce n’était pas du tout un désir d’auto-fiction, mais il me semblait qu’il y avait dans ma vie (dans mon enfance surtout) certaines expériences qui pouvaient faire l’objet d’un travail narratif et esthétique intéressant. Encore une fois je le repère, un cinéaste pour moi est un raconteur d’histoire et un explorateur de forme, et l’un de va pas l’un sans l’autre. Je n’avais pas envie de me raconter par hygiène mentale. Si quelqu’un m’avait raconté l’histoire de LA NUIT APPARTIENT AUX ENFANTS j’aurais eu envie d’en faire un film. Malgré son aspect noir c’est un film sur la résilience. C’est l’histoire d’un petit garçon élevé par ses grands-parents maternels dans la France du général De Gaulle, qui, pour s’inventer des parents (son père ne l’aime pas et sa mère est une créature lointaine) copie l’anorexie de ses deux géniteurs pour se sentir proche d’eux. C’est un paradoxe mais c’est une pulsion de vie qui le pousse à arrêter de manger…  Il me semblait aussi qu’il y avait des spécificités de l’anorexie chez les garçons qui n’avaient, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’un travail cinématographique. Je cherche toujours dans mes films autobiographiques le point de mon histoire où les autres peuvent se retrouver, le point d’universalité. L’écrivain Arthur Dreyfus a parlé de mensonge documentaire à propos de mes films de fiction. Et c’est vrai. Je tourne mes documentaires comme de la fiction et mes fictions comme des documentaires. Je ne cherche pas non plus la littéralité de l’expérience autobiographique. La vérité autobiographique n’existe pas. Forcément elle est reconstruite, réinventée même si tout est vrai. Et puis je cherche à proposer à mes spectateurs non pas un film mais une expérience visuelle, sensorielle, émotionnelle, un voyage au pays de l’autre. Je ne cherche pas à me débarrasser de mon histoire, je ne crois pas trop à la catharsis. Je cherche juste à la partager en relativisant les différences entre l’autre et moi. C’est une obsession qui remonte à loin. Quelque chose de primitif. Quand j’étais petit garçon personne ne me parlait à l’école, on ne m’invitait pas aux anniversaires, je n’avais pas d’amis. On me traitait de débile, d’attardé, de fille. J’en étais triste bien sûr, je ne comprenais pas ce que j’avais de moins que les autres. Mais ça ne m’arrêtait pas. Je confectionnais des poupées avec des cailloux et des morceaux de chiffons. C’était elles mes amies. Mes premières interlocutrices. Ma grande obsession (celle de tous les artistes je pense) c’est d’être aimé, d’être accepté, de montrer aux autres que je suis comme eux, que nos différences sont quantités négligeables. Qu’il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent. L’envie de faire des films, de fédérer des spectateurs vient de là, aujourd’hui encore je reste plus que jamais ce vieux petit garçon qui cherche à être comme les autres et qui ne veux surtout pas se distinguer, qui ne veux surtout pas sortir du lot. Mon rêve de cinéaste est un rêve d’uniformisation. Je ne cherche pas à être plus que les autres mais à être juste comme les autres, être juste un parmi d’autres. Tous mes films autobiographiques ou non participent de ce désir secret. Arrêter d’être un passager clandestin de la vie pour devenir à part entière, en pleine lumière, un vivant parmi d’autre d’autres.

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Vous mobilisez toutes sortes d’images. Comment les avez-vous choisies ? Quelle importance ont-elles dans le récit ?

Mon travail de cinéaste est un travail sur l’hybridation, le collage. J’utilise dans tous mes films autobiographiques ou non des éléments de nature et de qualité différences. Photos, films documentaires, super 8, haute définition… j’aime beaucoup utiliser des images dont je ne suis pas l’auteur pour les cannibaliser en quelque sorte. Pour les dissoudre, les digérer dans mon propos, et les faire miennes. Ce n’est pas du tout le résultat d’une réflexion intellectuelle, le logos n’intervient jamais dans un acte de création, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement. Peut-être que ça vient des œuvres chorégraphiques de Pina Bausch. Juxtaposer des éléments en apparence inadéquats, disparates, parfois incongrus pour casser cette tendance à l’illustration. Rien ne me fait autant horreur qu’un cinéma qui se contente d’illustrer une histoire, qui ne s’interroge pas sur le mode de narration. Le questionnement narratif est fondamental. Il m’est arrivé de ne pas tourner un film que j’avais écrit de A jusqu’à Z parce que je n’avais pas trouvé une technique de narration suffisamment adéquate, inventive, jubilatoire. La jubilation esthétique est une des émotions qui m’est la plus chère en tant de spectateur (Inland empire de Lynch, Oncle Boomee, L’Adieu au langage de Godard, les films de Lav Diaz, Naomi Kawase, Alain Cavalier, Jaurès de Vincent Dieutre…..)

La perspective psychiatrique concernant l’anorexie n’occupe pas une grande place dans votre film. La rejetez-vous complètement ? Ou lui faites-vous quand même une certaine place ?

 L’anorexie est juste un symptôme, je la traite comme tel. C’est l’histoire de quelqu’un qui n’a pas faim. Ce qui m’importe c’est la vision du monde, la Weltanschauung de ce petit garçon, pas forcément ce qui en est l’origine. L’anorexie est un élément parmi d’autres. Un film sur l’anorexie m’aurait semblé trop restrictif, j’ai voulu ouvrir le propos, laisser d’autres éléments s’agréger à lui….  J’aime mixer un thème avec d’autres thèmes en apparence sans rapport pour justement montrer les liens qui les unissent. C’est un travail de composition presque musical. D’ailleurs je commence mes films par le son et non par l’image. Les images naissent du son, et non l’inverse.

Pouvez-vous nous parler du titre de votre film ?

Je crois que ça vient directement de mon amour des romantiques allemands. La nuit m’a toujours protégé, un manteau de nuit pour traverser la vie sur la pointe des pieds sans déranger personne, un manteau d’invisibilité. Les enfants parfois ont peur de la nuit, mais la peur est aussi un moteur, un terrain de jeu de prédilection pour les enfants, en tout cas pour l’enfant que j’étais. En plus de l’anorexie je suis très tôt devenu insomniaque, j’avais le sentiment que la nuit m’appartenait, que la nuit j’avais ma place, une place que le jour ne me donnait pas…. Et je suis aujourd’hui encore plus que jamais ce vieil enfant qui attend la nuit comme une délivrance… délivrance de quoi ? Je ne sais pas trop. De lui-même peut-être. Etre une fois pour toutes délivré de soi est une sorte de graal, en tout cas pour moi.

E COMME ENTRETIEN- Valérie Deschêne.

E COMME ENTRETIEN – Valérie Deschêne.

Comment êtes-vous devenue cinéaste ? Quelle est votre formation ?

Lorsque j’étais en première, au Lycée d’état d’Evreux, notre prof d’anglais nous faisait des cours de cinéma, que je buvais sans espérer faire des films un jour. Ceci dit, j’ai été cinéphile très tôt, les westerns du dimanche AM, les ciné-clubs du dimanche soir, m’ont nourrie : Dreyer, Bunuel, Renoir … puis les films d’art et essai m’ont ouverte au cinéma d’auteur : Tanner, Delvaux, Téchiné, Altman, Saura …
Je n’ai tenté l’IDHEC qu’après une licence de psycho à Rouen, un diplôme d’études
Cinématographiques à Censier, des stages 16mm dans le monde des mineurs dans le Nord de la France grâce à l’INEP. Puis vint l’entrée à l’IDHEC, des court-métrages, quelques années de montage, La Casa Velasquez à Madrid, mes premiers documentaires …

 Pouvez-vous nous présenter vos différents films. Ont-ils connu des conditions de
production et de réalisation particulières. Comment ont-ils été diffusés.
Hormis quelques reportages pour TF1, j’ai réalisé des documentaires pour France 3, KTO, TV5 Monde, avec de petits budgets, de petites équipes, faisant le montage moi-même d’un tiers de mes films

 Vous réalisez des documentaires. Quelles sont les raisons de ce choix ? Etes-vous tentée par la fiction ?
Si la fiction a été mon premier désir de cinéma, j’ai vraiment aimé le documentaire, la rencontre. Avec un sujet de société, un lieu, un métier, un savoir-faire, la mémoire, l’itinéraire humain des personnages qui habitent mes films. J’aime donner la parole à l’Autre, témoignant aussi bien d’un passé révolu pour en garder trace, que d’initiatives porteuses d’un monde à re-construire sans fin.

 Vous avez vécu et travaillé en Normandie. Cet ancrage régional a-t-il des répercussions sur votre travail cinématographique ?
Je vis à Paris, mais suis normande. Née à Evreux, étudiante à Rouen, j’ai gardé de beaux liens dans cette région et c’est tout naturellement que j’aime y puiser des idées de films, au gré de rencontres, d’opportunités, de découvertes ou d’un désir de renouer avec mes racines.

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 Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre dernier film  « des tissus en mémoire » et de vos projets.

Intéressée par la sauvegarde du patrimoine, la mémoire ouvrière, la réhabilitation industrielle, le parcours des populations, j’ai eu envie de garder trace de cette industrialisation textile qui avait façonné ces villes normandes en bord de Seine, de manière souvent impressionnante si l’on en mesure l’étendue immobilière (Elbeuf par exemple). Écouter les témoignages d’anciens ouvriers textiles sur l’ambiance d’alors, les conditions de travail, les luttes contre la fermeture des usines, filmer les lieux de leur histoire, mais aussi comprendre ce qui a résisté et découvrir les initiatives textiles d’aujourd’hui, en Normandie.
Après ce documentaire, j’ai réalisé une fiction de 22mn, toujours en Normandie, légèrement autobiographique.
Je viens de terminer l’un des dix films d’une collection pour TV5 Monde sur des chefs cuisiniers étrangers ayant fait le choix d’officier en France.
J’espère tourner en 2019, un nouveau documentaire pour France 3 Normandie, sur la culture rockabilly, à partir du travail photographique remarquable et unique d’un ami de lycée d’Evreux, qui a commencé à rechercher les jeunes rockers qu’il avait immortalisés en 1982 … un sujet bien intéressant car il ouvre des fenêtres sur plusieurs aspects : sociétal, historique, musical, psychologique.
Puis, je reprendrai l’écriture d’une fiction, long métrage cette fois, sur une histoire qui réunira des problématiques rencontrées dans mon travail de documentariste. Parce qu’un film nourrit l’autre et ce qui nous émeut ou nous passionne reste inscrit, tricotant des trames sur lesquelles viennent se poser nos émotions, passées ou à venir, avec l’idée de les partager … puisque les films, c’est fait pour ça 🙂

Valérie Deschênes

S COMME SOLITUDES ADOLESCENTES.

Premières solitudes, Claire Simon, 2018, 93 minutes.

Ils sont tous habillés sur le même modèle (Jeans et baskets), ils ont tous des écouteurs dans les oreilles et leur smartphone à la main, ils écoutent sans doute la même musique et aime la danse. Ils ont les mêmes interrogations, les mêmes inquiétudes, les mêmes envies, les mêmes désirs. Ils sont lycéens dans le même établissement, la même classe. Ils ont 17 ou 18 ans. Ils vivent en Seine et Marne. Pas très loin de Paris…

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Les rencontres que nous offre Claire Simon avec cette petite dizaine de jeunes filles et garçons, sont systématiquement mises en scène –  en dehors de la première séquence où une jeune fille d’origine asiatique se rend chez l’infirmière de l’établissement à la place du cours de maths parce qu’elle a mal au ventre. Pour tous les autres moments de discussions à deux ou à trois, nous ne sommes pas dans des situations prises sur le vif. Le lieu est visiblement choisi à l’avance (une salle de classe, le muret qui permet de voir de haut une bonne partie de la ville et le collège voisin …). De même pour celui qui lance l’échange. Car il s’agit non pas d’entretiens libres, mais de véritables interviews (on pose des questions et on attend des réponses). Ce qui d’ailleurs n’enlève rien à la sincérité des propos tenus et donc à leur authenticité. Ils sont camarades de classe, ils sont amis aussi en dehors du lycée. Pour eux, être devant une caméra pour s’entretenir sur le sens de la vie a quelque chose de naturel. D’ailleurs ils sont élèves d’une section cinéma. Et répéter quelques mouvements de danse collective est une petite chorégraphie parfaitement cohérente avec l’ensemble du film.

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La solitude dont il est question dans le titre, ces jeunes l’éprouvent sans doute dans le lycée, mais c’est surtout de celle qu’ils vivent dans leur famille dont il est question. En dehors de leur besoin d’écouter de la musique, ils ont en commun d’avoir des parents divorcés, séparés ou indifférents l’un à l’autre au point de ne même plus prendre leurs repas ensemble. La vie familiale est pour eux un grand vide (« je n’ai jamais connu mon père, il est parti lorsque j’avais deux mois ») que les relations amicales au lycée ont du mal à combler totalement. Visiblement ils en souffrent. Il y ont connu plus de conflits que de manifestation d’amour. Hugo  a l’impression de ne pas avoir de père puisqu’il n’a jamais eu de véritable contact avec lui. Et lorsqu’il est interrogé à ce propos, il ne peut retenir ses larmes. Une séquence particulièrement émouvante. Pleurer pour un garçon devant deux camarades filles – et une caméra – n’a rien de déshonorant ou de honteux. L’accent est d’ailleurs plus mis sur les mains des filles frottant l’épaule du garçon pour le réconforter. Un geste de tendresse tout en pudeur.

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Pour le reste de ces vies adolescentes, il n’y a pas grand-chose de vraiment original. Ils ont tous plus ou moins peur de l’avenir. La scolarité n’est pas toujours une réussite et le collège en particulier est si mal vécu qu’on essaie de le fuir systématiquement. Le film ne s’attarde pas non plus sur la vie de la banlieue. Et les rues de Paris ne suscitent de la nostalgie que pour celle qui y a passé sa petite enfance (sur l’île saint Louis…) avant que la séparation de ses parents n’aboutisse à son départ en banlieue. Un garçon et une fille ont un.e petit.e ami.e. Une relation importante dont l’évocation débouche inévitablement sur une vision de l’avenir. Lorsqu’ils auront des enfants, veilleront-ils surtout à éviter les erreurs de leurs parents vis-à-vis d’eux ? Sans doute. « Les laisser devenir ce qu’ils veulent être. » Un beau mot d’ordre éducatif.

A COMME ARGENTINE -Luttes

Mémoire d’un saccage. Argentine, le hold-up du siècle, Fernando Solanas, France-Suisse-Argentine,2004, 123 minutes.

         35 ans après L’heure des brasiers, Fernando Solanas se penche à nouveau sur le destin de son pays, l’Argentine. Un pays en faillite, au bord du gouffre. Les banques viennent de bloquer les avoirs des petits épargnants pour essayer de réduire la dette extérieure. Ceux qui ont travaillé toute leur vie pour économiser quelques sous ont tout perdu. Les propriétés de l’Etat, du pétrole au chemin de fer, ont été vendues à bas prix à des sociétés étrangères. Le chômage augmente dans des proportions importantes, provocant la misère et la faim. En cette fin 2001, la colère du peuple explose dans les rues.

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Le film est littéralement encadré par le filmage de cette révolte. Dans les rues, la caméra est parmi les manifestants, ces ménagères qui tapent en rythme sur leurs casseroles, ces ouvriers qui martèlent les portes de fer des agences bancaires. Elle passe sous le long drapeau argentin porté par tout un peuple dans les rues de Buenos Aires. Solanas filme aussi la répression, les policiers à cheval ou ceux qui matraquent les manifestants, les lances à incendie et les fusils auxquels s’affrontent les lanceurs de pierres. Des scènes violentes, scandées par les cris de désespoir. « Nous ne sommes plus sous la dictature » hurle une femme. Nous sommes plongés au cœur de l’actualité.

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Mais le film a aussi une prétention historique. Il remonte jusqu’à la dictature militaire pour trouver l’origine de la politique ultralibérale qui est la cause de la catastrophe économique que connaît le pays. Le retour à la démocratie n’a fait qu’accélérer le processus, en particulier au cours de la présidence Menem. La politique de ce dernier est systématiquement disséquée. Certes il a pu séduire avec ses airs de Don Juan. Mais très vite il n’hésite pas à oublier ses engagements et il se range ouvertement du côté des multinationales occidentales, alignant le peso sur le dollar et systématisant les privatisations. Le film développe longuement le thème de la trahison, trahison des hommes politiques, des syndicats, qui tous ne pensent plus qu’à leur enrichissement personnel. Solanas parle de « mafiocratie » pour rendre compte de la corruption généralisée dans les sphères du pouvoir. L’Argentine était un pays riche. Maintenant une partie de plus en plus importante de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et on meurt de faim dans les banlieues et les campagnes. Une séquence particulièrement forte montre deux médecins dans un petit hôpital qui évoquent l’afflux d’enfants souffrant de malnutrition et pour lesquels ils ne peuvent rien faire. Il n’est pas exagéré de parler de « génocide social ».

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Cette dimension historique, Solanas la traite de façon très didactique, en composant son film selon un enchaînement rigoureux de chapitres dont il n’hésite pas à inscrire les titres sur l’écran. Mais en même temps, il joue beaucoup sur l’émotion, par un montage souvent percutant, en utilisant des effets spéciaux, des superpositions d’images dans des séquences qui ont quasiment une dimension de film expérimental. Il s’agit de ne pas laisser le spectateur indifférent. La façon dont la situation du pays nous est présentée ne peut que soulever la colère et la révolte.

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Se terminant par les manifestations de décembre 2001 qui ont entrainé la démission du président La Rua, le film ne sombre pas dans un pessimisme absolu. Même si les raisons d’espérer sont ténues, elles existent. Le peuple peut prendre en main son destin.

Ours d’or d’honneur du Festival de Berlin 2004.

F COMME FABRIQUE DE L’IMAGE.

Une image, Harun Faroki, Allemagne, 1983, 25 minutes.

La Fabrique de l’image, comme il y a la Fabrique du Pré (Ponge)

Comme est fabriquée cette image-là ? Pas n’importe quelle image. Une image en couleur, prise en studio, d’une femme nue, destinée à un magazine, en l’occurrence Play Boy, c’est-à-dire un magazine masculin, destiné aux hommes. Une image commerciale donc. Qui doit faire vendre le magazine. Qui doit aussi correspondre aux goûts supposés de ses lecteurs, à l’image, la représentation, qu’ils se font de ce magazine là et des images qui y figurent. Une photo qui va occuper une place de choix dans le magazine – la première place en fait -, pas la couverture, mais la double page centrale, toujours occupée par la photo d’une femme nue. Une institution donc.

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Le film de Faroki n’évoque pas, n’évoque même pas, ces éléments. Son film ne porte pas sur la dimension médiatique de l’image. Il ne dit rien de Play Boy et encore moins de ceux qui verront cette image. Mais, malgré ce non-dit – ou grâce à ce non-dit – c’est bien de cela qu’il s’agit. Fondamentalement. La signification d’une photo de femme nue dans un magazine masculin. Et si le film semble se concentrer – se limiter – à la dimension photographique, au travail de l’image dans la réalisation d’une photo de studio, c’est pour mieux traiter, en creux, de sa dimension médiatique, le commerce de la nudité féminine destinée aux hommes.

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La dimension photographique nous est présentée comme un documentaire d’immersion. Nous sommes plongés au cœur du studio, parmi ceux qui travaillent. Nous suivons les étapes de ce travail pas à pas : la construction du décor, le réglage de l’appareil de prise de vue et des éclairages, l’installation du mannequin et les « réglages » (comme les machines) de sa pose. Puis ce sont les premiers essais. Le regard que portent chacun (sauf le mannequin) sur les clichés successifs. Que changer ? La pose du mannequin bien sûr. Aucun commentaire ajouté. Aucune indication sur l’identité, la fonction, de ceux qui sont là, au travail. Un travail collectif mais où chacun occupe une place précise et doit se cantonner à son rôle. Et puis, vers le milieu du film, une musique additionnelle fait subitement irruption. Relativement douce, elle n’en comble pas moins le silence du studio. Cette musique suffit à nous dire que nous ne sommes pas dans du cinéma direct.

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 Quand la photo prise sera jugée satisfaisante, le travail finit, tout le monde quitte le studio tranquillement. Il ne reste plus qu’à éteindre les éclairages et les machines.

Nous ne verrons pas la photo finale. Mais peu importe. Quelle qu’elle soit elle ne peut que s’inscrire dans le contexte de la femme-objet. Le dénoncer serait chose bien trop facile. Faroki ne s’attarde pas à cela. En fait, il va beaucoup plus loin. Car ce qu’il nous montre, c’est que le travail lui-même de toute l’équipe s’inscrit dans ce contexte. Ce qui apparaît clairement dans le « réglage » de la pose. Un réglage au millimètre. « Relève un peu tes fesses » ; remonte un peu cette jambe ». Son corps est comme modelé, de l’inclinaison de la tête à la pointe des pieds. Les yeux, le regard ne sont mentionnés qu’une seule fois. Il faut qu’elle regarde l’objectif…Cela suffit. Il ne s’agit pas d’exprimer des sentiments. L’érotisme, ici, ne prend pas en compte l’émotion. D’ailleurs le filmage lui-même reste froid, désincarné presque. Faroki évite systématiquement de filmer le mannequin autrement que comme un élément du studio, au même titre que les machines ou les opérateurs. Son film n’a absolument rien d’érotique. Rarement la nudité féminine aura était traité au cinéma avec une telle indifférence.

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M COMME MARSEILLE – Elections 3.

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

La question des alliances, 1997, 90 minutes

Élections législatives 1997

Marseille contre Marseille III 6

.         Après avoir suivi les mésaventures des supporters de Tapie dans l’épisode précédent, Jean-Louis Comolli et Michel Samson explorent les stratégies de la droite, c’est-à-dire essentiellement les rapports entre la droite libérale, le RPR et l’UDF, et le Front national de Jean-Marie Le Pen, représenté en région PACA essentiellement par Bruno Mégret. Que faire du FN ? Etre avec lui, contre lui, sans lui ? Une alliance électorale est-elle possible ? Pour sauvegarder des sièges de députés ? Pour ne pas risquer une victoire nationale de la gauche ? Le « patron » de la région, Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional, va être au centre de cette problématique. C’est sa position que Comolli et Samson présente donc en premier. Il repousse systématiquement toute alliance avec le FN. Mais, est-ce si simple ?

Le FN est très présent dans le film. Des meetings d’abord. Celui de Le Pen où sont présentés les candidats de chaque circonscription de la région. Des candidats bruyamment applaudis par une salle de partisans qui leur sont entièrement acquis. La caméra cadre souvent Le Pen sur scène pour la partie de son intervention consacrée à l’immigration. On assiste à un meeting du FN, tenu par un autre candidat du parti où la caméra montrera beaucoup plus les personnes dans la salle, cadrant en gros plan les visages, tous attentifs et concentrés. Des images ne correspondant pas à celle le plus souvent utilisées par les médias montrant plutôt des partisans bruyants conspuant les noms des responsables des partis de gauche comme de droite et applaudissant à tout rompre les « bons mots » de leur leader. La caméra s’attarde d’ailleurs sur le visage d’une femme qui esquisse un léger sourire. Tout au long du film, ceux qui votent FN n’ont aucune honte à affirmer leur choix. Ils sont de plus en plus décomplexés, sûrs de la légitimité de leur parti. Les discours des responsables de droite éviteront d’ailleurs de diaboliser l’extrême droite. En région PACA, le FN n’occupe pas une place marginale dans le paysage politique. Le film prend acte de cette évolution fondamentale.

Samson n’interroge pas Le Pen. Par contre il mènera un long entretien avec Mégret, filmé de façon entièrement statique, dans un face-à-face où dominent les gros plans du visage du responsable frontiste. La caméra n’esquisse pas de mouvement et Samson n’apparaît pas dans le cadre en même temps que Mégret. La mise en scène de Comolli introduit de la sorte une distance entre les deux interlocuteurs, comme ce sera le cas dans l’entretien réalisé avec la candidate FN de la circonscription du député RPR sortant, Renaud Muselier. Par contre, lorsque Samson interroge ce dernier, ce sera à la terrasse d’un restaurant pendant un repas en commun. L’entretien se déroule alors dans une proximité décontractée et même chaleureuse. Un contraste de mise en scène lourd de sens.

En ce qui concerne la droite traditionnelle, le film fait le choix de suivre particulièrement la campagne de Christian Rossi, candidat RPR à Vitrolles où se présente Mégret. Nous le voyons en réunion publique où Gaudin vient lui apporter son soutien. Puis le film le retrouve dans sa permanence le soir du premier tour. Les résultats des différents bureaux de vote arrivent les uns à la suite des autres. Tous mauvais pour Rossi. Son score est très bas. Il ne pourra pas se maintenir au second tour. Que va-t-il faire ? Appeler à faire barrage au FN ? Ce serait entrer dans la logique du Front Républicain que Gaudin a écarté à plusieurs reprises. Peut-il appeler ouvertement à voter socialiste ? Avant le second tour, les directives nationales des partis de droite excluent cette solution. Au niveau national les résultats de l’élection seront très serrés. La droite risque fort de perdre la majorité à l’assemblée nationale. La position de Gaudin n’est pas particulièrement confortable. Comment réussir à la fois à ne pas faire élire un candidat FN et ne pas favoriser l’élection d’un socialiste ? A Vitrolles, Rossi ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs et déclare que personnellement il votera pour le candidat socialiste. Mégret ne sera pas député. Mais Samson, dans ses rencontres avec Gaudin, insiste beaucoup dans ses questions pour mettre en évidence toute l’ambiguïté de la position de la droite, dont le discours officiel n’est pas exempt d’hypocrisie. Beaux joueurs, Samson et Comolli clôtureront quand même leur film sur le triomphe de Gaudin après le second tour. Nationalement, son camp politique a perdu la majorité. Mais localement, ses principaux députés sortants sont réélus. Et le FN n’obtient aucun siège dans la région. Jusqu’à quand ?

Nos deux Marseillaises. 2001, 52 minutes

Élections municipales et cantonales, 2001

Marseille contre Marseille III 4

Il faut bien le reconnaitre, les femmes sont peu présentes dans Marseille contre Marseille. Deux ou trois apparition de Edmond Charles-Roux dans le premier épisode, un entretien avec une candidate du Front National dans La Question des alliances, tout au plus. Sont-elles absentes de la vie politique locale ? Pas vraiment. Nos deux Marseillaises dresse le portrait de deux d’entre elles, jeunes militantes socialistes engagées en politique à partir de leur expérience de terrain dans les quartiers nord de la ville et qui ont le point commun d’être issues de l’immigration maghrébine.

Samia Ghali et Nadia Brya sont les symboles de l’évolution du parti socialiste, encore quelque peu timide cependant. La première est candidate aux élections municipales et, de par sa position sur la liste, où elle se présente, elle a toutes les chances d’être élue. Le film commence par le mariage d’un couple d’immigrés où c’est elle qui officie en tant qu’élue du secteur. Le PS ne gagnera pas la mairie de Marseille mais Samia va devenir conseillère municipale de la ville, ce qui a une toute autre dimension. Nadia elle, est candidate aux cantonales, dans un canton particulièrement difficile car tenu depuis longtemps par le PC. Le FN y présente une de ses vedettes, Bruno Mégret, ce qui donne à l’élection une dimension de test. Puisque l’élection de Samia ne fait pas de doute, le film va suivre essentiellement la campagne de Nadia.

         Nadia ne fait pas une campagne centrée sur l’immigration, encore moins uniquement en direction des enfants d’immigrés. Elle va le plus possible au contact avec la population touchée par le chômage et où le racisme n’est jamais très loin. Samson l’interroge lors d’un loto d’une école où elle est présentée aux joueurs. Sa prise de conscience politique date de sa vie étudiante où elle participait dans ces quartiers défavorisés à l’aide aux devoirs. Pour elle, c’était une façon de donner la même chance de réussite à tous. Comolli la filme au volant de sa voiture, nous faisant découvrir le quartier dont elle commente l’évolution. Sa campagne se veut joyeuse et elle n’hésite pas à chanter et danser sur une petite place où ses partisans reprennent en cœur Les Copains d’abord de Brassens. Le soir du premier tour, dans sa permanence, les premiers résultats qui arrivent lui sont assez favorables. Mais elle ne veut surtout pas se réjouir trop tôt. La suite lui donnera raison. Comme l’y oblige la discipline de son parti elle se désistera pour la candidate communiste qui la devance d’une centaine de voies.

         Comme les précédents, cet épisode nous situe au cœur d’une campagne électorale. Mais en se focalisant sur deux candidates, et même sur l’une d’elle seulement, il prend une tournure particulière. Les adversaires des deux Marseillaises sont totalement absents. Le jeu des partis n’est pas vraiment évoqué. Est-ce l’apparition d’une nouvelle façon de faire de la politique ? L’engagement des enfants des immigrés est sans doute un gage de changement. Le film le voit comme un espoir, pour Marseille en tout cas.

Rêves de France à Marseille, 2001, 104 minutes

Élections municipales 2001

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Le dernier film de la série Marseille contre Marseille reprend la problématique abordée dans l’épisode précèdent : quelle place dans la vie politique locale pour les enfants de l’immigration, ces filles et fils d’immigrés surtout maghrébins, de la deuxième et troisième génération ? Dans Nos deux marseillaises, Comolli et Samson suivaient plus particulièrement une candidate socialiste aux élections cantonales. Ici, c’est la campagne pour les municipales de qui est au centre du film, ou plus exactement, la pré-campagne, c’est-à-dire la constitution des listes pour ce scrutin à deux tours pour lequel les grandes manœuvres politiciennes commencent au moins un bon mois avant la date limite de dépôt des dites listes.

Le film s’ouvre sur une intervention en conseil municipal du seul conseiller, sur 101, à porter un nom arabe, Tahar Rahmani. Il est vice-président du groupe socialiste au conseil, groupe qui fait partie de l’opposition au maire sortant, Jean-Claude Gaudin. La question que pose le film est simple. Combien de ces nouveaux militants, enfants d’immigrés, seront-ils élus au prochain conseil, quelle que soit d’ailleurs la liste gagnante ? Tout dépendra bien sûr du vote des électeurs, mais dans ce type de scrutin de liste et par secteurs, il est clair que le rang accordé à chaque candidat est déterminant. D’où l’importance dans les partis des négociations lors de l’élaboration de ces listes. Le film va suivre ces tractations au sein du parti socialiste, puisque le seul candidat sortant issu de l’immigration en fait partie et que de nouveaux militants se sont de plus en plus engagés dans des actions de terrain et aspirent à occuper les postes de responsabilité correspondants.

Du côté du maire sortant, candidat à sa propre succession, les choses semblent ne poser aucun problème. Comolli filme Gaudin dans une réunion où il fait l’historique de l’immigration à Marseille, des arméniens aux maghrébins en passant par les italiens et les juifs. Il évite systématiquement le mot invasion, employé systématiquement dans les campagnes précédentes. En 2001, pour la droite qu’il représente, l’immigration est devenue une chance et une richesse. Il n’hésitera pas à placer au moins quatre candidats en position éligible, prenant ainsi de court les socialistes.

Car au PS, les choses ne sont décidément pas simples. Le cas de Tahar Rahmani en particulier pose problème. Samson le rencontre dès le début du film et prend note de sa volonté de poursuivre son action au conseil municipal. Mais dans une première liste qui circule, il n’est pas en position éligible. Les discussions se déroulent dans des réunions où la caméra n’est pas admise. Mais Samson est toujours là, à la sortie, pour questionner et même exiger que chacun déclare publiquement sa position. Dans cette succession de courts entretiens réalisés sur le vif, personne ne critique ouvertement Rahmani. Mais qui le soutient positivement ? Les déclarations des responsables du parti ne sont pas toujours catégoriques dans un sens ou dans l’autre. Dans la vie politique marseillaise, la langue de bois est loin d’être abandonnée.

Le contraste avec le discours de Nadia, la candidate socialiste aux élections cantonales filmée dans Nos deux Marseillaises est frappant. Ici, nous sommes dans les jeux d’influence et de pouvoir au niveau des rivalités entre responsables. Nous replongeons dans la politique politicienne avec ses zones d’ombre et ses enjeux inavouables. Certes, tous sont convaincus, sans doute sincèrement, de la nécessité, dans cette ville si cosmopolite, d’ouvrir la représentation municipale à une véritable représentation multiculturelle. Mais les élus socialistes ne veulent pas aller trop vite et courir le risque de brusquer leur électorat. L’origine étrangère d’un candidat est encore perçue comme un handicap. Le racisme ambiant n’est pas prêt de disparaître de la cité phocéenne.

Marseille contre Marseille

En plus de 12 ans et sept films, Comolli et Samson ont réalisé une véritable saga de la vie politique de cette ville si particulière. Le dernier épisode filme longuement ses lieux mythiques, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le Stade vélodrome et les supporteurs de l’OM. Il s’en est passé des choses depuis la mort de Defferre et la guerre de succession qui lui fit suite, le basculement de la ville à droite, l’aventure de Tapie, la montée du Front National. Des événements dont on percevra encore longtemps l’influence. Marseille contre Marseille restera en tout cas comme un exemple type de la façon dont le cinéma peut analyser sur le long terme la vie politique d’une cité, et au-delà de tout un pays.

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Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Marseille contre Marseille IILa Campagne de Provence. 1992, 92 minutes

Elections régionales 1992.

Le film est une chronique de la campagne pour les élections régionales de 1992. Il va suivre, en les situant dans le temps par des cartons, les événements importants, les meetings, les conférences de presse, les manifestations, les débats publics et les déclarations aux médias. C’est la campagne au jour le jour, sur le terrain, passant d’un candidat à l’autre, les filmant le plus souvent au milieu de leurs supporters. La place des entretiens menés par Michel Samson est ici plus réduite que dans le film précédent. Ici nous sommes dans la politique active, le contact des candidats avec les électeurs. Un film qui montre l’agitation, l’effervescence de la vie politique dans ces moments privilégiés que sont les élections.

Lors de la convention du Conseil régional présidé par Jean-Claude Gaudin, Samson pose une seule question, qui servira d’élément structurant au film. Quels sont les trois mots clé de l’action du candidat ? Les réponses n’échappent pas à la banalité. Pouvait-il en être autrement ? Ce qui compte pour le journaliste, c’est que les mots utilisés en politique ont de l’importance dans leur répétition, dans leur circulation, dit Samson. Le film s’efforce de repérer ceux qui reviennent effectivement dans toutes les bouches. Samson s’efforce d’obtenir des définitions de la part de ceux qui les emploient. Et Comolli, dans sa mise en scène, inscrit sur des cartons ces mots au fur et à mesure de leur réapparition dans les discours. Ont-ils chaque fois le même sens ?

« Identité » par exemple. Certains parlent d’identité nationale, d’autres d’identité régionale. Mais on voit bien que c’est la question de l’immigration qui est au cœur du débat. « Invasion » est, comme le dit Comolli, le mot qui fait mal.

Ce second round des batailles politiques à Marseille et sa région voit surgir l’opposition médiatique par excellence : Tapie/Le Pen. Le film évite cependant de s’enfermer dans ce duel qui tient surtout de la politique spectacle. Il donne le change en s’arrêtant sur les manifestants écologistes qui construisent « le mur de la colère » pour dénoncer les contraintes européennes. Auparavant, une autre séquence montrait l’opposition de « Nation gardiane » à la construction d’un pont qui favoriserait l’invasion touristique et serait « un arrêt de mort pour la Camargue ». Qu’ils viennent du nord ou du sud, ceux qui sont étrangers à la région, sont toujours des intrus.

Mégret en tournée au début du film, Le Pen qui chante dans un train, le Front national tient une grande place dans le film. N’est-ce pas lui faire la place trop belle ? Comment montrer son opposition à son discours tout en lui donnant la parole ? Le film sur la campagne législative qui suivra aura une réponse radicale. La parole de Le Pen sera exclue.

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Marseille en mars, 1993, 52 minutes

Elections législatives de 1993.

Le film s’ouvre sur les résultats de l’élection, le triomphe de Jean-Claude Gaudin et la défaite de la gauche. Un carton nous fait remonter un mois plus tôt.

Il ne s’agit pas d’expliquer ce résultat. Le film nous plonge dans la campagne, présentant les candidats un à un, leur donnant la parole dans un entretien mené par Michel Samson. Ils sont ensuite filmés dans la ville, distribuant leurs programmes et essayant d’engager le dialogue avec les électeurs. Tous les candidats ? Pas vraiment. Nous suivons Le Pen un court instant dans une rue. Il ne fait pas de déclaration. Il se contente de demander à son garde du corps de ne pas le toucher. Le choix de Comolli est évident. On ne donne pas la parole à l’extrême droite. Pourtant, sur les marchés et dans les rues, à l’occasion de la campagne des autres candidats, à plusieurs reprises, des passant affirmeront qu’ils voteront FN, que c’est la seule option positive.

Tous les autres candidats interviennent dans le film. Tous ont la parole facile. Nous retrouvons ceux qui étaient déjà présents dans la campagne municipale du premier film (Marseille de père en fils), mais aussi deux hommes qui n’étaient pas candidats en 89 mais dont nous avons fait connaissance comme membre de la société civile. Cette fois-ci, ils se sont lancés dans l’action. Leur mouvement se nomme «  2 hommes libres au service du citoyen ». Le film ne donnera pas d’indication sur le score qu’ils ont réalisé.

La question posée par Samson dès le début du film sert de fil conducteur. Qu’en est-il de la crise des partis ? L’idée qui sera émise le plus fréquemment en réponse, c’est le sentiment de la fin d’une certaine vision de la politique, la fin des utopies et de l’opposition traditionnelle gauche / droite. Les partis politiques sont mis à mal. Les hommes politiques sont discrédités. Le film met en lumière avec insistance ces idées qui n’ont pas cessé de gagner du terrain dans la population depuis.

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Marseille contre Marseille, 1996, 88 minutes.

Elections municipales 1995

Ce film pourrait s’appeler grandeur et décadence du tapisme. Tapie sera-t-il maire de Marseille ? Sera-t-il seulement candidat ? Le film entretient le suspense. Pas seulement pour captiver le spectateur. Ce suspense-là, c’est celui que vivent les partisans de Tapie, ceux qui l’admirent, ceux qui le considèrent comme le seul capable de changer Marseille, de résoudre les nombreux problèmes de la ville. Les membres de l’association Nord Marseille n’ont pas peur d’affirmer qu’ils le considèrent comme le messie, leur sauveur, et qu’ils sont prêts à le suivre jusqu’au bout. S’il le veut, il sera tête de liste, de leur liste, qu’ils veulent opposer à la liste d’union de la gauche. Et si Tapie ne veut pas, ou ne peut pas se présenter, ils iront quand même jusqu’au bout, ils lanceront quand même leur liste indépendante. Dans cette aventure, ils espèrent bénéficier du soutien de Tapie et récolter les bénéfices de sa popularité. Dans ces quartiers défavorisés, ils sont d’ailleurs connus pour leur travail de terrain, au service de la population qu’ils défendent en toute circonstance. Mais Tapie est silencieux. Tapie se fait attendre. La suite du film nous dira brutalement pourquoi. Sa condamnation à la prison remet tout en cause. Tapie ne peut plus être candidat. Il ne sera pas maire de Marseille.

Cet épisode, dont le titre est repris comme titre de l’ensemble de la série, est donc une descente dans les espoirs, les illusions et les désillusions, de militants de ce populisme qui s’est cru un moment proche de la victoire. Ce n’est pas un film sur Tapie. Il n’apparaît que dans une seule séquence, vers le milieu du film, où il vient sur un marché serrer les mains, tout sourire, visiblement heureux de ce type de contact rapide avec la population. Ce n’est pas non plus un film sur ses idées. Pourtant, on ne parle que de lui, de son pouvoir de séduction. Suivant ses partisans, dans cette campagne où les tractations entre partis finiront par décider de tout, il nous montre la politique sous un jour nouveau, celui des convictions et de leur histoire. Il nous dit aussi clairement qu’en politique, il ne faut jurer de rien et que les engagements pris, et répétés, la main sur le cœur, ne pèsent pas bien lourds devant les menaces et les contraintes de la real politic. En politique, il y a toujours un moment où il faut choisir. Ici, c’est le moment où les listes définitives doivent être déposées. Tapie finit par annoncer qu’il soutiendra la liste PC-PS. Le groupe de ceux qui le soutenaient implose. Une partie rejoint la liste Gaudin. L’autre finira par se rallier à l’union de la gauche. Des reniements des convictions passées pris la mort dans l’âme sans doute. Des reniements quand même.

Contrairement aux films précédents, Comolli ne donne pas la parole aux différents candidats. Le Pen est totalement absent. La liste Gaudin, celle qui sera élue, est juste évoquée. Celle du PS et du PC fait l’objet des critiques des tapistes. Le candidat PC est quand même filmé dans un meeting et nous passons un moment dans son fief, le loto de l’association L’Harmonie. La presque totalité du film est ainsi consacrée à l’aventure du tapisme à Marseille. Une aventure qui tourne court. Comolli la filme de façon très intime, dans les moments d’exaltation et de doute de militants avec lesquels Samson entretient des liens d’amitié, même s’il ne nous dit rien de la façon dont il perçoit Tapie.

Ce n’est pas un hasard si le titre de cet épisode est repris pour désigner la série dans son ensemble. C’est sans doute l’épisode le plus original. Non pas par ce qu’il nous apprend de la vie politique et des compromissions qu’elle impose aux militants. Mais plutôt par sa mise en scène, qui construit un itinéraire politique. Pas celui de Tapie, celui du tapisme plutôt. L’itinéraire de l’illusion politique en fait.

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A COMME ANOREXIE.

La nuit appartient aux enfants, François Zabaleta, 2017, 27 minutes.

Ne jamais avoir envie de manger. Les bons petits plats comme la cuisine ordinaire. N’avoir aucune attirance pour la nourriture. Ne pas supporter de la sentir dans son corps, descendre dans son corps, se transformer en son propre corps. La psychiatrie parle d’anorexie. Une maladie mentale grave. Tant d’enfants, tant d’adolescents, surtout des jeunes filles, mettent ainsi leurs jours en danger.

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Ce n’est pas la voie de la psychiatrie que prend le film de François Zabaleta, malgré la séance avec la psychologue scolaire.  Il se centre sur le récit, en première personne, de son rapport, enfant, puis adolescent et même adulte, à la nourriture. Un rapport entièrement négatif, mais que le récit ne dramatise aucunement. Ne pas avoir faim est pour François quelque chose de naturel, un état de fait qu’il ne cherche nullement à expliquer. Même lorsque, devenu adulte, il présente sa photo, un homme dont la silhouette n’a rien de squelettique. François est-il guéri ? Est-il parvenu à dépasser cette aversion qui a tant marqué sa jeunesse, le rapport avec sa famille, à l’image de cette grand-mère qui refusait qu’il quitte la table tant qu’il n’aurait pas fini son assiette. Un récit d’une linéarité parfaite. Sans hésitation. On ne peut plus limpide. Dit par le cinéaste sur un ton neutre, presque monotone, sans éclat. Le degré zéro de l’émotion. Et pourtant…

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Vivre sans prendre plaisir à manger, dans le pays de la gastronomie triomphante, cela semble on ne peut plus provocateur. Et l’insistance du monologue de François pour écarter de lui la nourriture est quand même signe d’une difficulté de vivre, de vivre comme les autres en tout cas. François ne parle pas de souffrance. Seulement on sent quand même que tout n’a pas été toujours simple pour lui. C’est bien sûr, l’image de son corps qui est en jeu. Un corps qui n’est pas celui d’un garçon robuste, d’un « vrai » garçon comme le dit sa grand-mère. Malgré cela, toujours s’accepter tel qu’il est, tel qu’il veut être, voilà la victoire personnelle de François. Une grande leçon de vie.

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La nuit appartient aux enfants est un film court, moins de trente minutes. Mais cela n’enlève rien à la force de son propos. Bien au contraire. D’autant qu’il repose sur un travail de l’image tout à fait exemplaire. Le cinéaste a recourt à des images d’archive familiale, (les images de lui enfant avant de terminer le film sur sa photo d’homme de 50 ans), à des animations en 3D, en particulier du spectacle théâtrale qu’il évoque dans l’incipit et qu’on retrouvera in fine. Il mobilise des images de sources diverses, des publicités, des gros plans d’aliments, des surimpressions,  des écorchés, des extraits de films anglais, des vues réelles plus actuelles comme celles d’une cour école. Un principe de dissociation image-son systématique, qui non seulement permet de savourer complétement le côté littéraire du récit, mais provoque également des émotions visuelles, parfois inattendues, mais bien réelles ! Comme le rêve de devenir léger au point de pouvoir s’envoler dans le cosmos emporté par un ballon rouge. Un récit en image donc comme l’indiquent les titres s’affichant sur l’écran. Deux récits donc se résumant dans la même interrogation : « manger ou ne pas manger telle est la question ».

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M COMME MARSEILLE – Élections 1

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Pendant plus de 12 ans, Jean-Louis Comolli et Michel Samson ont filmé Marseille, ou plutôt ils ont filmé la vie politique de Marseille, ce qui de toute façon revient à filmer Marseille elle-même, tant la ville s’identifie avec la politique.

Ils ont filmé des campagnes électorales, trois élections municipales (1989, 1995, 2001), deux législatives (1993, 1997) une régionale (1992) et une cantonale (2001), au total sept films réunis après coup mais formant incontestablement une série unique, tant son unité est forte, unité de propos bien sûr, mais aussi unité du regard porté sur la ville et ses batailles électorales.

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Michel Samson est journaliste. C’est lui qui, dans chaque épisode, mène l’enquête. Il sillonne la ville en voiture pour nous en donner une vision dynamique. Il rencontre tous les protagonistes de cette vie politique si particulière. Il les interroge, souvent avec exigence, demandant des précisions, s’arrêtant sur les détails qui peuvent avoir de l’importance. Ses interlocuteurs, ces hommes qui font la vie politique de Marseille, il les connaît bien. Il les rencontres parfois dans un contexte difficile, réunion ou déclarations publiques, mais le plus souvent chez eux, dans leur bureau ou leur appartement, dans leur intimité. Il n’y a jamais d’hostilité dans ses questions. Du coup, en dehors du cas particulier du Front National, ils apparaissent souvent comme sympathiques, des hommes de conviction, engagés dans des luttes intenses, mais par rapport auxquelles ils savent prendre une certaine distance. Les coups bas, les coups tordus, c’est toujours les autres, le camp adverse, qui en sont les auteurs. Et tous bien sûr n’ont qu’un mot à la bouche, le bonheur des marseillais.

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Jean-Louis Comolli est cinéaste. Il met en scène cette vie politique en agençant les moments d’intense agitation, les bains de foule des candidats et toutes ces rencontres avec leurs supporters, et les moments d’entretien face à face, ou plutôt côte à côte puisque pour éviter d’être toujours assis de chaque côté d’un bureau, le journaliste-questionneur (Michel Samson) marche avec son interlocuteur, le long d’un quai du port par exemple, ou dans un atelier en désordre. Il filme aussi la ville, le port, la mer, Notre-Dame de la Garde, des marchés. Il ne s’agit pas de meubler ou de simplement situer le contexte, en faisant des plans de coupe plus ou moins cartes postales. A Marseille, la politique, c’est la vie de la ville, sa respiration, son sang. Et lorsque l’on sort de Marseille pour les élections autres que municipales, c’est la même chose. La bataille de Provence, c’est la bataille de Marseille à l’échelle de la région.

Le cinéma de Comolli, c’est un cinéma fondamentalement politique. Il filme la politique parce que la politique, c’est la vie. C’est la vie d’une ville qu’il filme comme il filme les hommes qui font de la politique, comme il filme les habitants, des femmes et des hommes anonymes, de bord, de milieu et d’origine différents, mais qui ont tous le même cri du cœur, leur amour de Marseille.

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Marseille de père en fils, 1989, 2 X 82 minutes

Elections municipales 1989

         La vie politique de Marseille a été marquée par le règne de Gaston Defferre, 33 ans à la tête de la ville. Le film s’ouvre sur sa mort. Une mort brutale, inattendue. « La ville est à prendre ». La guerre de succession s’engage. Les premières séquences sont consacrées aux cérémonies des funérailles et aux hommages rendus par toutes les communautés religieuses. Mais très vie, la belle unanimité se lézarde. Le camp socialiste n’est pas loin de l’implosion. Le leader de la Fédération, Michel Pezet, est accusé, pas seulement à mots couverts, d’avoir tué le père, de l’avoir mis en échec politiquement et ainsi d’avoir, indirectement, contribué à sa mort physique. L’accusation est grave. Elle pèsera lourd par la suite.

 

Ce premier film d’une longue série à venir est entièrement dominé par la figure de Defferre, qui vient de mourir après 33 ans à la tête de la mairie. Comolli introduit à plusieurs reprises des images d’archives le montrant à différents moments de sa carrière. Les courtes déclarations choisies entrent alors en résonances avec les faits et gestes des candidats à sa succession. Le film montre l’affection que lui portaient ses fidèles et insiste sur la « sacralisation » du personnage. Interrogeant ses proches et les témoins de son dernier combat politique, Samson insiste pour connaître le plus de détails possible. Qu’a-t-il dit ? Quelles ont été ses dernières paroles ? L’émotion est grande chez les marseillais anonymes qui assistent aux cérémonies. Même disparu, Defferre reste omniprésent à Marseille. Il faut pourtant tourner la page.

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Tourner la page Deffere, c’est élire un nouveau maire en 1989, après deux ans de transition assurée par Robert Vigouroux, qui est candidat à sa propre succession. Comme il ne fait pas vraiment campagne jusqu’au dernier moment, le film se centre sur ses adversaires dans le camp socialiste. Samson s’entretient avec Pezet, puis avec Sanmarco. Il rencontre les principaux colistiers. L’adversaire de droite, Jean-Claude Gaudin,n’apparaît que dans la deuxième partie du film (Marseille de père en fils est divisé en deux parties : 1 Ombres sur la ville ; 2 Coup de mistral). Il ne fait pas partie des fils. Son heure viendra plus tard.

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En dehors des hommes politiques, des différents candidats à cette élection municipale, Samson rencontre des habitants de. Christian Poitevin, poète et homme d’affaires. A Notre Dame de la Garde, il observe une maghrébine venue déposer des bougies. On la retrouve préparant le couscous chez elle en compagnie d’un de ses fils. Dans un café il rencontre les membres en vue de la communauté arménienne qui évoquent leur jeunesse dans les quartiers pauvres. Tout ceci illustre le côté cosmopolite de la ville que soulignent tous les politiques.

Dans la seconde partie du film, des images nous montrent les différents intervenants en surimpression sur des vues de la ville. Une mise en scène qui atténue la dimension dramatique de cette campagne électorale. Dans les dernières images la mer, filmée en gros plan, est assez agitée. Le mot fin n’est pas suivi de « A Suivre ». Pourtant, nous sommes bien mis en situation d’attendre les futurs développements de la vie politique marseillaise.

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M COMME MOIS DU FILM DOCUMENTAIRE.

 Le mois de novembre est le mois du film documentaire.  Comme chaque année. Une opération lancée en 2000 par Images en bibliothèques et qui connait depuis un succès sans cesse grandissant.

Il s’agit avant tout de projeter des films documentaires, des films qui ont la réputation de ne pas être des films grand public et qui, en grande partie pour cela, sont peu diffusés et donc peu vus en dehors des festivals et des grandes villes. Les films sont projetés en salles de cinéma, mais aussi dans les bibliothèques et médiathèques, ce qui permet de faire connaître les collections de documentaires existant dans ces établissements. Ils sont aussi diffusés dans d’autres structures pouvant rejoindre localement l’opération, des établissements scolaires et universitaires, des musées, des associations liées au cinéma. La coordination nationale est assurée par l’association des Bibliothécaires de l’image.

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Images en bibliothèques a été créé en 1989. C’est une association chargée de mettre en valeur les collections cinématographiques et audiovisuelles existant dans les bibliothèques, collections dont 40 % sont des documentaires. Les bibliothèques proposent ces films en prêt, mais aussi en consultation sur place et en vidéo à la demande. Elles organisent des projections publiques, pas seulement pendant le mois de novembre d’ailleurs, à destination d’associations et du public scolaire.

 

Les médiathèques disposent de fonds de films rares, non sortis en salle et non édités par ailleurs. Ces fonds existent grâce au soutien du Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) qui favorise l’accès à son catalogue, Images de la culture, riche de plus de 2500 titres, et qui constitue un outil particulièrement efficace de diffusion de films dans le secteur non commercial (établissements scolaires, bibliothèques publiques, musées, festivals, établissement pénitentiaires).

Le Mois du film documentaire est ainsi une occasion unique, sous des formes très diversifiées laissées à l’initiative des organisateurs, de voir des films sélectionnés ou non autour d’une thématique, de rencontrer des réalisateurs et d’autres professionnels du cinéma, de débattre des œuvres.

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Voici un exemple, parmi d’autres, de la programmation de l’édition 2018  : la  thématique « la guerre 1914 – 1918 » (centenaire oblige)

Là où poussent les coquelicots, Vincent Marie / 2016 / 52’

L’héroïque cinématographe, Laurent Véray et Agnès De Sacy / 2002 / 48’

Nom de code : poilus d’Alaska, Marc Jampolsky / 2011 / 90’

Elles étaient en guerre (1914-1918), Fabien Béziat et Hugues Nancy / 2014 / 94’

Les Français dans la grande guerre, Cédric Condom / 2008 / 52’

Graine de Poilu, Magali Magne / 2014 / 58’

Fusillés pour l’exemple, Patrick Cabouat / 2003 / 52’

Sillons de feu, Gérard Raynal / 1995 / 56’

1916, Fabien Bedouel / 2003 / 8’

Les Derniers de la der des ders, Jean-Marc Surcin / 1999 / 52’

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Bilan de la 18e édition (2017).

(Source le site du mois du film documentaire : http://www.moisdudoc.com/

3 137 séances

  • dont 275 séances à l’étranger
  • dont 250 séances pour les jeunes publics

1 528 films projetés

  • 22 % de films de patrimoine
  • 30 % de courts métrages

1 321 cinéastes représenté·es

  • dont 500 venu·es à la rencontre du public
  • 45 % des séances accompagnées par le/la cinéaste

150 000 spectateurs

  • 10 % de jeunes publics
  • Une hausse de la fréquentation constatée dans 33 % des lieux

Des centaines d’événements accompagnant les projections

  • 84 % des séances accompagnées de débats, expositions, ateliers pratiques, -* conférences, etc.

2 154 structures participantes

  • 799 médiathèques
  • 344 salles de cinéma
  • 332 structures culturelles
  • 301 institutions publiques
  • 157 structures pour le cinéma
  • 91 établissements éducatifs
  • 84 structures sociales
  • 40 structures du réseau culturel français à l’étranger
  • 5 structures de presse / media