VIE DOC #3

31 MARS 2019

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

Festivals

 Du 29 mars au 7 avril 2019

37e Festival Cinéma d’Alès, Itinérances.

itinérances Alès.jpg

Les hommages :

Alain Cavalier | Mathieu Sapin | Seijun Suzuki | Julie Bertuccelli | Terry Davies | Yann LeQuellec

Dans une programmation foisonnante des inédits et avant-premières :

100 kilos d’étoile de Marie-Sophie Chambon

Au temps où les arabes dansaient De Jawad Rhalib

Bains Publics de Kita Bauchet

Le Cercle des petits philosophes de Cécile Denjean

Ceux qui restent d’Eliane Raheb

Coming Out de Denis Parrot

De cendres et de braises de Manon Ott

L’Époque de Matthieu Bare

Fragments de rêves de Bahïa Bencheikh-El-Feg

Le Grain et l’Ivraie de Fernando Solanas

J’aime bien chanter Traviata de Bernard Bloch

Je n’aime plus la mer d’Idriss Gabel

Je vois rouge de Bojina Panayot

J’veux du soleil !de Gilles Perret et François Rufin

Laissez-moi aimer de Stéphanie Pillonca

Midnight Oil 1984 de Ray Argall

Monrovia, Indiana de Frederick Wisem

La Mort en face de William Karel et Nellu Cohn

L’Oreille décollée de Lucie Szechter

Salman Rushdie, la mort aux trousses de William Karel

 

Du 2 au 7 avril 2019

Rencontres internationales du moyen métrage

16° Festival de Brive

moyen métrage Brive affiche

Dans la compétition internationale on relève les documentaires suivants :

 VIVIR ALLI NO ES EL INFIERNO, ES EL FUEGO DEL DESIERTO. LA PLENITUDO DE LA VIDA, QUE QUEDO AHI COMO UN ARBOL de Javiera Véliz Fajardo 2018, Chili – Brésil, 59 min

CE N’EST QU’APRES de Vincent Pouplard
2019, France, 30 min

FILM CATASTROPHE de Paul Grivas
2018, France, 54 min

JUSTE UN JEU de Daniela Lanzuisi
2018, France, 59 min

PRESQUE UN SIECLE de Pascale Bodet
2019, France, 52 min

TOPO Y WERA de Jean-Charles Hue
2018, France, 49 min

TOUCHING CONCRETE d’Ilja Stahl
2017, Allemagne – Afrique du Sud, 58 min

TSUMA MUSUME HAHA d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita
2019, France, 31 min

 

FIGRA 2019

Les Écrans de la Réalité | Festival International du Grand Reportage d’Actualité et du Documentaire de Société. 26ème édition

Palmarès

GRAND PRIX DU FIGRA plus de 40 minutes :

DARAYA, LA BIBLIOTHEQUE SOUS LES BOMBES de Delphine Minoui et Bruno Joucla – 64 min – France – 2018

PRIX SPÉCIAL DU JURY :

CONGO LUCHA de Marlène Rabaud – 61 min – France / Belgique – 2018

PRIX SCAM DE L’INVESTIGATION :

BNP PARIBAS, DANS LES EAUX TROUBLES DE LA PLUS GRANDE BANQUE EUROPÉENNE de Thomas Lafarge et Xavier Harel – 84 min – France – 2018

PRIX REPORTERS SANS FRONTIÈRES pour les droits humains en hommage à Olivier Quemener :

LIBYE, ANATOMIE D’UN CRIME de Cécile Allegra – 70 min – France – 2018

PRIX ARNAUD HAMELIN SATEV-FIGRA :

COREE DU NORD : LES HOMMES DU DICTATEUR de Marjolaine Grappe – 63 min – France – 2018

MENTION SPECIALE :

LES GUERRIÈRES DE LA PAIX d’Hanna Assouline et Jessica Bertaux – 55 min – France – 2018

PRIX DU JURY JEUNES :

DARAYA, LA BIBLIOTHEQUE SOUS LES BOMBES de Delphine Minoui et Bruno Joucla – 64 min – France – 2018

PRIX DU PUBLIC :

CONGO LUCHA

GRAND PRIX DU FIGRA moins de 40 minutes :

MEXIQUE : À LA RECHERCHE DES MIGRANTS DISPARUS d’Alex Gohari et Léo Mattei – 24 min – France – 2018

MENTION SPÉCIALE DU JURY moins de 40 minutes :

TURQUIE : L’ENQUÊTE INTERDITE de Laurent Richard – 31 min – France – 2018

PRIX TERRE(S) D’HISTOIRE :

LE PROCÈS D’AUSCHWITZ, LA FIN DU SILENCE de Barbara Necek, 52 min – France – 2018

MENTION SPÉCIALE DU JURY :

LA GRANDE GUERRE DES HARLEM HELLFIGHTERS de François Reinhardt – 90 min – France – 2018.

PRIX DES ACTIVITÉS SOCIALES DE L’ÉNERGIE :

AU PIED DU MUR. ITALIE-FRANCE, LA FRONTIÈRE SOLIDAIRE de Peggy Bruguière et James Keogh – 52 min – France – 2018

PRIX AUTREMENT VU décerné par le public :

FAUT-IL ARRETER DE MANGER LES ANIMAUX ? de Benoît Bringer – 72 min – France – 2018

PRIX COUP DE POUCE :

LES FEMMES DE FER Un projet d’Élisabeth Silveiro

MENTION SPÉCIALE COUP DE POUCE :

DOYENNES Un projet de Giulia Montineri

 PRIX AÏNA ROGER ESJ LILLE – FIGRA :

LES GUERRIÈRES DE LA PAIX d’Hanna Assouline et Jessica Bertaux – 55 min – France – 2018

Sorties en salle du 27 mars :

Still Recording de Saaed Al Batal, Ghiath Ayoub, Syrie, 2h 08 min.

Heart Of A Dog de Laurie Anderson, 1h 15min.

D’Agata – Limite(s) de Franck Landron 1h 19 min

La Cacophonie du Donbass, de Igor Minaiev, 1h 02 min.

Bağlar de Melis Birderet Berke Baş, Turquie, 1h 20 min

Evénements

Les dimanches de Varan

Cycle de réflexion sur le cinéma

Le 7 avril à 10h :

Le documentaire authentique selon Raoul Ruiz, par Bernard Pautrat et François Ede

 

Livre

 Montage. Une anthologie (1913-2018)

Collectif, Bertrand Bacqué, et al.

Presse du réel

montage

Une anthologie monumentale de textes consacrés au montage cinématographique, du début du XXe siècle à nos jours.

Textes de Lev Koulechov, Dziga Vertov, Sergueï Eisenstein, Fernand Léger, Luis Buñuel, Abel Gance, Béla Balázs, Anne Bauchens, André Berthomieu, Jean Epstein, André Bazin, Isidore Isou, Karel Reisz, Guy-Ernest Debord, Henri Colpi, Jean-Luc Godard, Orson Welles, Roberto Rossellini, Stan Brakhage, Gregory Markopoulos, Alfred Hitchcock, Jacques Rivette, Pier Paolo Pasolini, Artavazd Péléchian, Robert Bresson, Rosalind Krauss, Johan van der Keuken, Peter Kubelka, Andreï Tarkovski, Harun Farocki, Gilles Deleuze, Serge Daney, Thierry Kuntzel, Giorgio Agamben, Jacques Rancière, Danièle Huillet & Jean-Marie Straub, Georges Didi-Huberman…

Hommage

agnes de ci de la 1

Agnès Varda. L’Abécédaire.

Des mots clé, pour se repérer dans son œuvre  cinématographique.

Amérique

Elle y a vécu. Elle y a travaillé. C’est-à-dire qu’elle y a réalisé des films. Pourtant, elle n’est pas devenue américaine pour autant. Surtout pas dans son cinéma. Qui ne rentre pas vraiment dans les cadres hollywoodiens.

Amis

Elle sait parler d’eux. Les évoquer simplement, mais toujours avec pertinence. Des cinéastes bien sûr, de Marker et Godard à Manoel de Oliveira en passant par Alain Resnais. Des peintres et des plasticiens aussi, en France ou dans le monde entier. Et quand elle leur rend visite elle n’hésite pas à les filmer. Des portraits empathiques comme celui consacré à Soulage.

Art

Elle est une artiste éclectique, qui touche à tout, qui s’intéresse à tout, à tout ce qui est création. De la photographie au cinéma bien sûr. Mais aussi aux arts plastiques, dans leurs formes les plus contemporaines. Aucune forme d’expression artistique ne lui est étrangère.

Autobiographie

Sa vie est très présente dans son cinéma. On peut même dire que sa vie inspire ou alimente une grande partie de son cinéma. De toute façon elle a fait de sa vie un film, Les Plages d’Agnès, une véritable autobiographie filmée, qui ne concerne donc pas que la cinéaste, mais surtout la femme, une femme qui est aussi une épouse et une mère. Un film où elle remonte le temps jusqu’à sa naissance à Bruxelles, qui séjourne longuement à Sète où elle a tourné son premier film et qui revient toujours à Paris, dans la maison de la rue Daguerre où elle vit encore. Et la présence, constante dans tant de ses films, de Jacques Demy.

Californie

La rencontre avec les hippies, une époque, une façon de vivre. Beaucoup de rêves.

Cinéma

Le cinéma est pour elle bien plus qu’une affaire de famille : le sens de toute une vie, une vie de cinéma dont elle a su faire des films. Outre 20 longs métrages et seize courts, elle est auteur d’une multitude de « boni », mot qu’elle n’a pas inventé, car chaque latiniste sait bien qu’un pluriel n’a pas la même terminaison qu’un singulier, mais qu’elle est la seule à employer. Ils figurent sur les DVD de ses films édités par sa propre société, Ciné-Tamaris

Courts

Non pas des courts-métrages, mais des films courts, c’est-à-dire des films à part entière. Des fictions, des documentaires. Comme toujours, Varda n’a pas d’exclusive. « Touristiques », « contestataires », « cinévardaphoto », « parisiens », Agnès Varda a elle-même proposé, dans leur édition DVD, une classification de ses films courts Une aide bien venue pour se retrouver dans la profusion de cette production abondante et particulièrement diverse. Tous ces films courts ne sont pas des documentaires au sens traditionnel du terme. Traditionnel, aucun ne l’est d’ailleurs vraiment.

Demy Jacques

En 1991, Jacquot de Nantes, une reconstitution, cette autre forme de documentaire, de l’enfance de Demy. 1993, L’Univers de Jacques Demy, une présentation, par ordre chronologique, de l’ensemble de l’œuvre du cinéaste. Elle raconte des anecdotes familiales mais aussi professionnelles, évoque parfois leur vie intime (sa grossesse), mais surtout elle nous donne à voir des images de Jacques Demy. Toutes sortes d’images, des photos, des archives des tournages de ses films, dirigeant les acteurs ou réglant un détail du décor (son légendaire perfectionnisme), des extraits d’entretiens où il évoque les conditions de mise en œuvre de ses projets (commandes ou point de départ plus personnels). Un dernier hommage posthume au cinéaste et au père de ses enfants.

Engagement

Auprès des femmes et des luttes féministes ; auprès des noirs américains et des luttes pour les droits civiques. Varda n’est pas la militante d’un parti. Mais elle prend position. Des convictions, qu’elle s’efforce de faire partager. Et elle y réussit, sans insistance, sans lourdeur. Simplement par sa sincérité.

Féminisme

Elle signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : « Qu’est-ce qu’une femme ? ». La réponse devait être traitée en 7 minutes. Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes. jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ca va changer » dit plusieurs fois une adolescente

Fiction

Dès son premier film, Agnès Varda affirme sa volonté de ne pas rester enfermée dans les clivages et oppositions habituelles du cinéma. Il n’y a pas d’un côté le documentaire et de l’autre la fiction. Documentaire et fiction sont pour elle deux moyens de faire du cinéma, deux moyens qui ont tout à gagner à se rencontrer, chacun pouvant s’enrichir des apports de l’autre. Ainsi la fiction peut trouver dans des pratiques habituellement réservées au documentaire l’occasion de renouveler, de diversifier, ses modalités de présentation et de construction du récit, ce que mettra en application de façon particulièrement efficace Sans toit ni loi.

Glaner

Agnès Varda, se définit elle-même comme une « glaneuse d’images ». C’est dans ce sens qu’elle nous invite à comprendre le sens profond de son travail de documentariste. Ce qui ne veut pas dire que les images qu’elle nous propose soient ce que d’autres ont rejeté, mis à la poubelle ou laissé en friche. Le glanage d’Agnès Varda n’est pas de l’ordre de la récupération de déchets. Il faut le comprendre dans un sens plus positif. Ce qu’elle glane, ce sont les images que les autres, tous les autres ou du moins la majorité des cinéastes, négligent. Ce à quoi ils ne portent pas attention, ce qui ne les intéresse pas parce qu’ils croient que cela n’intéressera pas le public. Ce que filme Varda, c’est ce qui n’est pas cinématographiquement correct. Et elle le fait d’une manière toute personnelle. Au fil de ses déplacements et de ses rencontres. Presque par hasard. Au fil de sa vie en tout cas.

Noirs

Blacks Panthers (1968), réalisé en 1968 A Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Un engagement en faveur de la liberté et de l’égalité.

Paris, rue Daguerre

Partir de la rue Daguerre pour aller explorer le monde (de Cuba à l’île de Noirmoutier en passant pas Los Angeles). Revenir à la rue Daguerre pour, de là, comprendre le monde. Revenir toujours à la maison de la rue Daguerre. Cette maison est le lieu où tous les voyages dans tous les coins du monde finissent toujours par aboutir, le lieu où il faut revenir, pour se poser, se reposer, se ressourcer. Mais un lieu où il faut continuer à faire du cinéma car pour Agnès, il n’est pas possible de vivre sans filmer.

Photographie

Elle a commencé sa carrière artistique par la photographie, une activité professionnelle, au TNP de Jean Villard. Ses portraits de Gérard Philippe à Avignon sont justement célèbres. Devenue cinéaste, elle n’abandonne pas pour autant la photographie. Plusieurs de ses films en sont la preuve. Celui sur Cuba en particulier, réalisé entièrement à partir des photos prises lors de son voyage dans le pays (Salut les Cubains, 1962-1963). Mais aussi Ulysse (1982) où elle commente de façon très précise une de ses propres photos prises quelques 28 ans auparavant.

https://dicodoc.blog/2016/07/22/v-comme-varda-agnes/

V COMME VARDA Agnès Eternelle.

Agnès de ci de là Varda, Série documentaire d’Agnès Varda, France, 2011, 5X45 minutes.

         En cinq épisodes, Agnès Varda chronique sa vie de cinéaste. Une vie d’artiste faite de voyages, de rencontres, avec d’autres artistes, d’autres cinéastes, ses amis. Partout elle est reçue avec les honneurs que mérite son œuvre cinématographique, reconnue dans le monde entier. Et L’on sent la grande sympathie qu’elle suscite chez tous ceux qu’elle rencontre, avec qui elle a pu faire un bout de chemin dans sa vie, la chaleur des contacts qu’elle a dans tous ces pays avec des cinéastes, des plasticiens, des acteurs, des peintres, célèbres ou moins connus, avec qui elle entretient des liens d’amitiés. Le style de Varda, c’est cette simplicité de la vie, cette sincérité et cette chaleur qui se dégagent de chacun de ses plans.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 2

         La liste des points de chute de Varda dans ses voyages est impressionnante. Berlin, Lisbonne, Porto, Rio de Janeiro, Bruxelles, Stockholm, Venise, Bâle, Cologne, Saint-Pétersbourg, Los Angeles, Frankfort, Mexico. Sans oublier, en France, Paris, Nantes, Lyon, Sète, Avignon. Un itinéraire sans ordre apparent, sans intention explicite, si ce n’est cet appétit de découvertes, de rencontres, qui anime une cinéaste déjà âgée, dont l’œuvre pourrait paraître achevée, mais qui filme toujours, pour son propre plaisir, un plaisir qu’elle sait si bien faire partager. Un itinéraire qui la ramène toujours chez elle, dans la maison de la rue Daguerre à Paris, cette maison qu’elle a déjà filmée il y a longtemps dans Daguerréotypes, Cette maison où elle retrouve ses enfants, qui sont aussi engagés dans le monde du cinéma, et où elle évoque avec pudeur le souvenir de Jacques Demy, son compagnon. Le premier épisode débute alors qu’elle surveille l’élagage de l’arbre qui, décidemment, prend trop de place dans la petite cour de la maison. À chacun de ses retours de voyage, elle filme les branches qui repoussent. L’arbre, plein de vitalité, retrouve une nouvelle jeunesse. Comme la cinéaste !

Agnes_de_ci_de_la_Varda 3

         Agnès de ci de là Varda constitue une évocation du cinéma qu’aime son auteure, mais aussi une anthologie de l’art contemporain. Côté cinéastes, elle rencontre Manuel de Oliveira au Portugal, Glauber Rocha au Brésil, Sokourov en Russie et Carlos Reygadas au Mexique. Des rencontres émouvantes, mais aussi pleines d’enthousiasme, comme avec Oliveira, le doyen de ces portraits, rencontré avec sa femme. « À nous trois, on totalisait 276 ans… », dit Varda. Une sorte d’exploit ! L’évocation du temps qui passe, c’est aussi l’objet de la rencontre avec Jean-Louis Trintignant, une rencontre dont se dégage une grande émotion.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 5

         Cinéaste, photographe, auteure d’installations, artiste aux multiples facettes donc, Varda peut explorer les hauts lieux de la création contemporaine en connaissance de cause. Le musée des Beaux-Arts à Nantes, la terrasse de la Cité radieuse à Lisbonne, le musée Niteroi à Rio, la Biennale de Venise, la foire de Bâle, l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, la Biennale de Lyon, les Arts modestes à Sète, ou le mural Jim Morrison en Californie, tels sont les principaux lieux de l’art qu’elle nous fait visiter. Côté rencontre d’artistes, le bilan de ces 3 heures 45 de plongée dans le monde de l’art est tout aussi hétéroclite, mais toujours stimulant : Joseph Beuys, Pierrick Sorin, Pierre Alechinsky, Christian Boltanski, Annette Messager, Pierre Soulages, Frida Kahlo, et cette liste des artistes que Varda rencontre, ou dont elle nous présente les œuvres, est loin d’être complète.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 6

Dernier clin d’œil malicieux de Varda, sa rencontre dans le premier épisode avec le chat Guillaume-en-Egypte qui nous reçoit dans l’atelier de son maître Chris Marker. Celui-ci est-il absent ? Non, mais pour préserver sa légendaire modestie et sa volonté de ne pas laisser de lui des images, Varda ne filme que ses mains. Par contre sa caméra s’attarde sur la multitude d’écrans et de machines à images qui encombrent les lieux. Un bien bel hommage au génie créatif du cinéaste.

Agnes_de_ci_de_la_Varda 4

H COMME HOMMAGE – Chris Marker par Agnès Varda.

Agnès de ci de là Varda. Episode 1

Après Berlin et Boston, deux voyages qui inaugurent sa chronique de sa vie de cinéaste célèbre et célébrée dans le monde entier, Agnès s’arrête un moment à Paris, le temps d’une rencontre avec Chris Marker, l’ami de toujours, et d’une visité filmée de son atelier. Une séquence qui constitue un véritable inventaire de l’œuvre de l’auteur de La Jetée, sa passion pour les chats, pour l’électronique et le numérique, pour l’actualité politique mondiale, et les chouettes de la sagesse. Un survol en profondeur.

agnes de ci de la 3

L’atelier de Chris

agnes de ci de la 4

Une photo de Chris.

agnes de ci de la 5

L’envers du décor.

agnes de ci de la 6

Les chats (pas seulement japonais)

agnes de ci de la 7

Le hibou

agnes de ci de la 8

Les chouettes

agnes de ci de la 9

Les télévisions d’info en continu du monde entier

agnes de ci de la 10

Un collage

agnes de ci de la 11

Second life

agnes de ci de la 12

L’avatar d’Agnès.

agnes de ci de la 13

La main de Marker devant l’écran de son smartphone.

E COMME ENTRETIEN – JÉRÉMIE REICHENBACH.

 Comment êtes-vous devenu cinéaste?

Ma première expérience de réalisation documentaire remonte au moment de mes études universitaire à l’université Paris VIII.  C’est à partir d’un exercice que je suivais dans le cadre d’un atelier avec Jean-Louis Comolli, que je tournais les images de ce qui deviendrait mon premier film documentaire.

La consigne était simple chaque étudiant devait filmer une séquence qui contiendrait un monologue. J’avais des accointances avec les membres d’un syndicat (la CNT) qui défendaient les travailleurs d’une société de nettoyage du métro en grève, et c’est ainsi que j’ai eu accès à une assemblée de grévistes. C’est la première séquence documentaire que je filmais et c’est lors de cette expérience fondatrice que  j’ai su intuitivement que j’étais à la bonne place. Grâce aux encouragements de mon professeur, je décidais de continuer à tourner ce qui deviendrait mon premier film documentaire, ce qui me permit de connaître toutes les étapes de la fabrication d’un film.

(https://en.labournet.tv/video/6229/cleaner-world-un-monde-plus-propre)

j reichenbach

Vous cumulez plusieurs fonctions dans le cinéma : Scénariste, Directeur de la photo, Ingénieur du son, Monteur, Producteur …Comment coordonnez-vous toutes ces activités ?

J’avais réalisé La mort de la gazelle et Quand passe le train en filmant seul, prenant en charge l’image et le son. Ces deux films précédents disposaient d’une qualité technique suffisante et tous les deux avaient obtenu une reconnaissance dans des festivals importants (mention au Cinéma du réel, Grand prix de Brive…) et j’ai choisi de continuer à travailler de cette manière pour Sangre de mi sangre.

Ce mode de tournage m’avait permis une plus grande légèreté ainsi que de pouvoir beaucoup plus facilement « me fondre dans le décor ».

Tourner « en solitaire » limite bien sûr le champ des possibles : Le micro étant fixé sur la caméra il ne prendra le son que de ce qui fait face à la caméra et ceci demande une grande concentration mais cela convenait très bien à ma manière de travailler.

Lors du tournage de Sangre de mi sangre j’ai été hébergé par la famille de Tato, je vivais avec eux, je partageais les repas avec eux et une relation affective de plus en plus forte se créait au fur et à mesure de mes séjours sur place. C’était à la fois formidable mais aussi épuisant car étant le seul en charge du film, souvent se posait la question de quand s’arrêtait le tournage et quand passait-on à la vie. La tentation était grande de filmer tout le temps et cela risquait de devenir épuisant tant pour moi que pour eux. Il fallait donc à certains moments décider de ne pas filmer et accepter de faire le deuil de potentielles séquences. Un des inconvénients de ce type de tournage c’est aussi ce sentiment de solitude extrême dans le fait de ne pas pouvoir parler de ses doutes et de ses interrogations par rapport au film qu’on est en train de faire. Et puis un des autres inconvénients de filmer seul c’est qu’étant moins imposant qu’une équipe de tournage avec micro perche, je suis moins pris au sérieux et qu’il est parfois nécessaire de repréciser sa place de réalisateur.

j reichenbach 3

Vous avez beaucoup tourné en Amérique du Sud et en Amérique Centrale (Sangre de mi sangre, Quand passe le train…), avez-vous un lien particulier avec ce continent ?

C’est grâce mon ami Didier Zyserman qui avait un projet en Argentine sur lequel j’ai travaillé que j’ai pu mettre le pied en Amérique du Sud. Dans le cadre d’un tournage nous sommes allez plusieurs fois à Buenos Aires et c’est à partir de cette première expérience que sont nés les projets de films qui ont suivis.

Auparavant vous avez beaucoup voyagé et tourné en Afrique. Peut-on vous définir comme un cinéaste-voyageur, ou explorateur ?

J’ai l’impression que jusqu’à peu, il me semblait difficile de réaliser des films en France. Donc voyager et réaliser des films étaient deux choses intimement liées.

Il me semblait plus simple de travailler loin de mon environnement, j’ai ainsi tourné plusieurs films en Afrique et en Amérique Latine. Le fait d’être étranger me procurait une sorte d’immunité qui me permettait d’approcher des milieux très éloignés du mien. Les thèmes de l’exil et de la migration étaient déjà parmi ceux qui m’interpellaient.

Et puis il y eut ce qu’on a appelé « la crise migratoire en Europe », une association de mots prétextes à nous faire accepter une gestion politique emprunte de cynisme et de lâcheté, condamnant de nombreuses personnes à une mort certaine dans la mer méditerranée (en empêchant les bateaux humanitaire d’accoster ou en confiant aux gardes côtes libyen le « sauvetage » des embarcations des exilés) et contraignant des milliers d’autres à vivre dans des conditions indécentes (dans les bidons-villes du nord de la France et ou dans les campements de tentes en plein Paris). Et il m’est devenu impossible de détourner les yeux.

C’est ce qui m’a poussé à me rendre à Calais plusieurs fois, pour y réaliser le court métrage documentaire les corps interdits.

j reichenbach 4

Vos films se situent explicitement du côté des pauvres et des déshérités. Définissez-vous votre cinéma comme engagé, voire militant ?

Si je tente de généraliser à partir de ces différentes expériences, et essaye d’identifier une méthode d’approche des sujets qui serait commune à plusieurs de mes films, je dirais que ce qui les rassemble, c’est qu’il y est souvent question de groupe humain, d’hommes ou de femmes qui se réunissent autour d’un intérêt commun et qui créent, luttent, travaillent et  font  ensemble.

Il y a dans le fait de choisir tel ou tel sujet quelque chose de profondément instinctif, mais si je dois tenter de déterminer ce qui fait que je m’engage dans la réalisation, je dirai que c’est souvent lié à  une forme de besoin, qui peut parfois même s’apparenter à un mal-être, comme si ces futurs films étaient déjà doués d’une âme qui viendrait me hanter avant même que ces films n’existent.

Le terme de cinéma militant est souvent associé à l’idée de propagande mais ce n’est pas ainsi que je vois les choses. J’essaie de laisser une forme de liberté au spectateur de se faire sa propre idée, sans être manichéen, mais oui j’aime les gens que je filme et ils sont souvent plus du côté des exploités que de de celui des exploiteurs. Donc oui, j’imagine qu’on peut dire de ces films qu’ils sont militants.

quand passe le train

Quel pouvoir donnez-vous à vos films ?

J’ai aujourd’hui le sentiment que la multiplication des moyens de filmer et la diffusion immédiate des images sur les réseaux sociaux ont profondément changé le rôle du cinéma documentaire. Il y a peu, réaliser un documentaire c’était aussi créer une archive. Aujourd’hui, le moindre évènement est filmé sous toutes les coutures par une multitude de sources. Notre rôle en tant que documentariste nous oblige d’autant plus à trouver un angle et une écriture originale qui justifie la fabrication d’un film. J’ai aussi le sentiment que la relation filmeur-filmé est en plein bouleversement. Aujourd’hui il est très commun d’être filmeur ou filmé et l’on s’est habitué à l’omniprésence des objectifs. Lors d’un atelier que j’ai animé auprès de lycéens j’ai réalisé que lorsque je les filmais,  ceux-ci s’adressaient directement à l’objectif de la caméra sans chercher mon regard ce qui est un réflexe que n’avaient que certaines personnes habituées aux caméras il y a peu. Cette conscience de la caméra ainsi que de la possible diffusion des images est en train de bouleverser radicalement notre rapport à l’image et il est encore difficile de prendre la mesure tout ce que cela implique, mais ce changement indéniable influe notre façon de réaliser des films. C’est entre autre ce qui m’a fait prendre le choix radical de ne montrer aucun visage face à l’hostilité que déclenchait la présence de ma caméra lors du dernier court métrage documentaire que j’ai réalisé à Calais.

(Les corps interdits https://vimeo.com/169255437)

En ce qui concerne donc la question du pouvoir qu’auraient mes films, pour être honnête, je pense qu’ils ont moins d’influence sur le monde que de nombreuses vidéos filmées au téléphone portable et postée sur les réseaux sociaux.

quand passe le train 3

Comment voyez-vous les rapports entre documentaire et fiction dans le cinéma d’aujourd’hui ?

Je suis totalement fasciné par les films qui travaillent sur cette frontière. Je pense notamment cinéma de Chloé Zao (Les chansons que mes frères m’ont apprises, The rider) qui arrive à utiliser la force du réel tout en l’organisant dans une dramaturgie.

Quels sont vos projets actuels ?

Je travaille actuellement à mon premier projet de court métrage de fiction, mais j’ai aussi plusieurs projets de films de documentaires dont je vous parlerai avec plaisir quand ils seront plus avancés.

Sur Quand passe le train lire T COMME TRAIN https://dicodoc.blog/2018/04/19/t-comme-train/

J COMME JUNGLE – Terrible.

Dans la terrible jungle, Caroline Capelle, Ombline Ley, France, 2019, 81 minutes.

Ce n’est pas un film sur le handicap, même si du début à la fin nous ne voyons que des handicapés, malvoyants et non-voyants, ou atteints pour certains d’un handicap psychique plus lourd au point de ne pas posséder la parole.

Ce n’est pas un film sur l’adolescence, même si les handicapés que nous suivons tout le long du film sont des adolescents, de moins de 20 ans certainement puisque c’est la limité d’âge de l’établissement où ils résident.

Ce n’est pas un film sur les établissements accueillant des adolescents handicapés, même si nous ne quittons pas l’IME où le film est tourné.

Ce n’est pas un film sur la musique, même si ces adolescents, comme tous les adolescents, aiment chanter et connaissent par cœur les paroles de bien des tubes. Et même si l’IME utilise la musique dans un atelier thérapeutique.

terrible jungle 2

Ce n’est pas un film qui mélange fiction et documentaire, malgré ce que veut faire croire la communication du film, le synopsis à destination la presse en particulier. C’est un documentaire en bonne et due forme. Un simple documentaire pourrait-on dire, ce qui n’a rien de péjoratif. Bien au contraire.

terrible jungle 4

Mais de fiction, nulle trace ! Pas de récit suivi, avec un début et une fin, et des événements intermédiaires, rebondissement et surprises. Certes, certaines scènes sont mises en scène et les adolescents filmés jouent souvent un rôle – leur propre rôle. Mais n’est-ce pas le cas de tous les films, quel que soit le genre dans lequel les tenants de classements prétendent le ranger. Dans la terrible jungle ne renvoie pas vraiment non plus au modèle du « cinéma direct » et ne pratique pas une immersion systématique, malgré l’unité de lieu. Le film est plutôt construit comme une succession de tableaux, de séquences qui peuvent être relativement courtes – se limitant parfois à un plan fixe réalisé avec un cadre plutôt large – et dont le nombre pourrait être réduit, ou multiplié, sans que le film perde son unité et son sens. Une suite de mini-portraits, sans prétention d’établir des biographies, mais avec une empathie évidente. Il s’agit donc d’un « regard » personnel des réalisatrices qui ne se privent pas d’intervenir dans la situation filmée, dans la mesure où elles s’affirment comme n’étant pas étrangères au processus filmique. Ce que souligne la séquence où une des personnages s’adresse directement à elles, faisant ainsi exister matériellement le hors-champ, la conception et la réalisation du film.

terrible jungle 3

Dans la terrible jungle est le premier long métrage des réalisatrices. On souhaite sincèrement à ce duo une longue existence cinématographique.

PS : le film est tourné dans le nord de la France, mais ne fait aucune référence à Calais. La jungle dont il s’agit est celle d’une chanson – à découvrir.

A COMME ARGENTINE – Buenos Aires

Despuès de la revolution, Vincent Dieutre, France, 2010, 55 minutes

Arrivée à Buenos Aires. Filmer la ville ? Explorer la ville pour la filmer ? Pas vraiment. La caméra est posée au carrefour en bas de l’hôtel. Le croisement de deux rues. Deux simples rues, comme il doit y en avoir des milliers dans une grande ville. Faire un plan fixe. Long. La caméra sur pied est bien stable. Rien ne bouge. Si, il y a quelques voitures qui circulent doucement. Quelques passants aussi. Ils passent dans la rue sans remarquer qu’ils sont filmés. De toute façon, ils ne font que passer. Attendre. Tout peut arriver. Il se peut aussi que rien n’arrive. Le plan pourtant n’est pas vide. Il y a la ville. Un fragment de la ville. Parmi tant d’autres possibles. Une ville qui ici est si calme, tranquille, presque sans bruit…

Il y a une autre face de la ville. La rencontre avec Hugo. D’autres images donc. Toujours en mouvement. Agitées, floues. De très gros plans qui bougent sans cesse. La vision est brouillée. Qu’arrive-t-on à reconnaître. Un corps ? Des parties d’un corps. D’un visage. Peu importe. Sommes-nous toujours dans la ville ? Dans la même ville ?

despues de la revolution 2

La bande son alors est extrêmement travaillée. De la musique, du tango bien sûr, mais aussi la radio, le commentaire si caractéristique d’un match de foot. D’autres choses aussi sûrement. L’inventaire n’a pas à être exhaustif. Chacun recevra ce qu’il sera prêt à recevoir, selon sa disposition d’esprit. Selon le cadre dans lequel il voit le film. Dans une salle presque vide. Ou bondée mais recueillie. Devant la télé avec son café. Devant son ordinateur avec d’autres fenêtres accessibles… Et puis tout le long du film, il y a la voix. Qui parle ? Le cinéaste ? Un narrateur imaginaire ? A qui s’adresse-t-il ? Parle-t-il pour lui-même en se dédoublant ? « Tu n’avais pas une idée très précise de la rue argentine… » La deuxième personne, comme si l’auditeur pouvait se mettre à la place de l’auteur ! En tout cas un texte fort. Plein d’émotions… La face littéraire du cinéma de Vincent Dieutre.

despues de la revolution 3

Ce film n’est pas un reportage sur une ville ; malgré l’évocation de ses particularités ou des chocs visuels et sonores qu’on peut y ressentir. Il n’est pas un documentaire sur la situation économique, politique, artistique d’un pays ; malgré la référence – rapide – au Krach des années. Il n’est pas un récit de voyage ; même s’il montre la relation d’un l’étranger avec cet espace nouveau pour lui. Ce n’est même pas une histoire d’amour ; malgré Hugo.

Alors ? Un film inclassable, qui échappe à toute tentative de définition. Documentaire ou fiction ? Documentaire qui prend la forme d’une fiction ou l’inverse ? Mélange du réel et de l’imaginaire ? Le point sur lequel on peut quand même s’appuyer, c’est l’implication personnelle du cinéaste. Au fond, ce film est entièrement en première personne. Non pas pour faire le récit de sa vie, ou d’une partie de sa vie. Mais pour exprimer les sensations d’un moment, d’un vécu. Une logique de la sensation, cinématographique.

A COMME ARGENTINE – Peuple.

La Dignité du peuple, Fernando Solanas Argentine, 2005, 120 minutes.

Peu de cinéaste ont défendu la cause des pauvres et des déshérités avec autant de force et de sincérité que Fernando Solanas. Solanas filme l’Argentine en crise, une crise économique et financière profonde, dont il attribue la responsabilité à la politique ultralibérale menée par les successeurs de la dictature militaire. Mais il filme surtout les Argentins, ceux qui sont les premières victimes de cette crise, les paysans sans terre, les ouvriers sans travail, ceux qui ont perdu toutes leurs économies, qui n’ont plus de maison où vivre, ceux qui souffrent de malnutrition. Son cinéma est un cinéma de révolte, de dénonciation, de colère devant l’inacceptable. Pourtant, comme son titre l’indique, La Dignité du peuple n’est pas un film désespéré. C’est un film réalisé avec le peuple, pour le peuple. Un peuple qui ne se résigne pas et qui n’attribue pas ses malheurs à la fatalité. La dignité de ce peuple, c’est sa volonté d’aller de l’avant, de trouver des solutions à ses problèmes, en ne comptant que sur lui-même. C’est la force de se battre dans l’unité.

dignité du peuple 5

La Dignité du peuple commence là où s’achevait Mémoire d’un saccage, dont il constitue la suite explicite. Il évoque par flashs rapides les événements de décembre 2001, les manifestations, la répression, la démission du président La Rua, l’espoir de changement. Ce deuxième film sur la crise argentine moins de place que le premier aux données historiques et aux explications politiques. La situation du pays doit cependant être toujours présente à l’esprit du spectateur, et la réalisation du film, qui s’étale sur les deux années qui suivirent, la prend en compte à intervalles réguliers, chaque fois qu’une décision politique intervient. Mais si les manifestations sont toujours présentes, l’essentiel du film est consacré à la vie quotidienne de ces manifestants qui, au jour le jour, poursuivent la lutte sous d’autres formes, qui inventent de nouvelles modalités de résistance. Une résistance qui est pour eux la seule façon de survivre.

La Dignité du peuple présente ainsi une série de portraits réalisés aux quatre coins du pays, de la banlieue de Buenos Aires au fin fond de la Patagonie. Comme Martin, l’écrivain motard, la plupart n’appartiennent pas à un parti et ne font pas de politique de façon traditionnelle. Pourtant il se sent concerné par la situation et ne peut faire autrement que d’aller manifester. Blessé par une balle de plomb à la tête, il doit d’être sauvé à l’assistance de Toba, qui deviendra pour lui un véritable frère. Toba, fils d’un anarchiste espagnol, est maître d’école, responsable de la formation professionnelle. Un travail où la solidarité a un sens. Le week-end, il accueille chez lui des enfants qu’il nourrit dans la cantine qu’il a créée. D’autres rencontres sont plus brèves, comme Margharita et Colinche qui ramasse les ordures avec leur charrette. Un travail qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Il n’y a plus de déchets, disent-ils, les gens n’ont plus rien à jeter.

dignité du peuple 3

Solanas filme longuement les « piqueteros », ces chômeurs qui se regroupent dans des campements de fortune et qui survivent grâce à l’aide des commerçants. Ils organisent une « marche de la dignité » sur 40 kilomètres qui les conduit à la place de Mai. Ils bloquent les routes et l’accès à Buenos Aires. La répression fait deux morts. Le film intègre les images prises sur le vif de ce qui est présenté comme un véritable assassinat. « Ils l’ont tué parce qu’il avait faim », dira une femme le jour de l’enterrement. Un des morts c’est Dario, à qui Solanas rend un hommage émouvant. Il donne la parole à sa compagne, qui évoque leur rencontre, leur amour, leur vie commune. Dario aussi, comme Toba, comme bien d’autres qui créent des « cantines pauvres » agissait pour secourir ceux qui ont le plus de besoin.

dignité du peuple 2

Cette solidarité, nous la retrouvons dans un hôpital, où une infirmière et une assistance sociale rendent compte des difficultés rencontrés quotidiennement pour venir en aide aux 4000 patients qu’il faut accueillir chaque jour. Face à la pénurie de médicaments, une collecte publique est organisée pour les redistribuer à ceux qui en ont besoin.

L’action collective, c’est celle organisée contre les expulsions. Lors des ventes aux enchères des terres saisies par la justice, les femmes se mettent à chanter l’hymne national argentin, empêchant le déroulement de la vente. Une longue séquence montre l’affrontement de ces femmes avec un jeune procureur qui ne réussit pas à les faire taire malgré ses menaces de poursuite. Il lui faut faire appel à la police pour évacuer la salle, mais les femmes ont eu gain de cause. La vente n’a pas eu lieu.

La Dignité du peuple est un bon exemple d’un cinéma engagé qui se met au service des luttes des victimes de la crise en popularisant leurs actions de résistance. Un cinéma humaniste qui donne des raisons d’espérer dans l’avenir.

Lire sur L’Heure des brasiers, le « grand » film de Solanas :

https://dicodoc.blog/2018/03/27/r-comme-revolution-argentine/

V COMME VIE DOC #2

24 mars 2019

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

Festivals

Palmarès du 41° festival Cinéma du réel 2019

Grand prix Cinéma du réel

Bewegungen eines nahen Bergs de Sebastian Brameshuber

Prix international de la Scam

This Side of History de John Hulsey

Prix de l’Institut Français – Louis Marcorelles

Nofinofy de Michael Andrianaly

MENTION SPÉCIALE : Green boys de Ariane Doublet

Prix Loridan-Ivens CNAP

Ex aequo Hamada de Eloy Dominguez Serén et Nofinofy de Michael Andrianaly

MENTION SPÉCIALE : Capital retour de Léo Bizeul

Prix du court métrage

Dans l’œil du chien de Laure Portier

Prix Tënk

Vivir allí no es el infierno, es el fuego del desierto. La plenitud de la vida, que quedó ahí como un arból de Javiera Véliz Fajardo

Prix des jeunes Cinéma du réel

Hamada de Eloy Domínguez Serén

MENTION SPÉCIALE : Wan Mei Xian Zai Shi de Shengze Zhu

Prix des bibliothèques

Diz a ela que me viu chorar de Maíra Bühler
MENTION SPÉCIALE : Leaning from Buffalo de Rima Yamazaki

Prix du patrimoine de l’immatériel

Forbach Swing de Marie Dumora

Prix du public première fenêtre

J’suis pas malheureuse de Laïs Decaster

  • Du 22 au 30 mars 2019

Festival International de Films de Femmes de Créteil et du Val de Marne (FIFF)

41° Edition.

Maison des Arts, Place Salvador Allende, 94000 Créteil

films de femmes 2

La compétition longs métrages documentaires présentera :

AMÉRICA ARMADA d’Alice Lanari et Pedro Asbeg (Etats-Unis 2018)

BLOWIN’UP de Stephanie Wang-Breal (Etats-Unis 2018)

DELPHINE ET CAROLE, INSOUMUSES de Callisto Mc Nulti (France-Suisse 2018)

GRIT de Cynthia Wade et Sasha Friedlander (USA-Indonésie 2018)

THE REMAINS de Nathalie Borgers (Autriche 2018)

THE REST I MAKE UP de Michelle Memran (Etats-Unis 2018)

         Signalons en outre la section FEMMES / RÉSISTANCE / CINÉMA qui présentera :

LA TOUR DES DEMOISELLES / TORRE DAS DONZELAS de Susanna Lira (Brésil 2018)

Et PROFESSION DOCUMENTARIST de Shirin Barghnavard, Firouzeh Khosrovani, Farahnaz Sharifi, Mina Keshavarz, Sepideh Abtahi, Sahar Salahshoor, Nahid Rezaei (Iran 2014)

         Une avant-première sera consacrée à

#FEMALE PLEASURE de  Barbara Miller (Allemagne-Suisse 2018)

         Du22 au 31 mars 2019

Ciné Latino 31° rencontres de Toulouse.

Sept longs-métrages documentaires inédits en France sont en compétition :

ALGO QUEMA QUELQUE CHOSE BRÛLE de Mauricio OVANDO (Bolivie 2018)

CUANDO CIERRO LOS OJOS QUAND JE FERME LES YEUX de Michelle IBAVEN, Sergio BLANCO (Mexique 2019)

LA ASFIXIA L’ASPHYXIE de Ana Isabel BUSTAMANTE ‘Guatemala, Mexique, Espagne 2018)

MISERERE de Francisco RÍOS FLORES (Argentine 2018)

LOS REYES de Ivan OSNOVIKOFF, Bettina PERUT (Chili 2018)

O DESMONTE DO MONTE LE DÉMONTAGE DE LA COLLINE de Sinai SGANZERLA (Brésil 2017)

THE SMILING LOMBANA de Daniela ABAD LOMBANA (Colombie 2018)

  • Du 24 au 31 mars

4e SEMAINE DES AFRIQUES

BORDEAUX

Organisée par l’Institut des Afriques, en partenariat avec l’ALCA Nouvelle-Aquitaine

Thème Générations XX

Lundi 25 Mars 2019 à 20h30 Cinéma Utopia

Soirée d’ouverture Projection de AMAL suivie d’un débat avec le réalisateur Mohamed Siam

Mardi 26 mars

Rétrospective Dieudo Hamadi (Bibliothèque de Bordeaux)

Jeudi 28 Mars 2019 à 20h30 Cinéma Utopia :

LENDEMAINS INCERTAINS Projection suivie d’un débat avec le réalisateur, Eddy MUNYANEZA

Jeudi 28 Mars 2019 à 15h Cinéma Utopia :

PARTIS PRIS  Projection suivie d’un débat avec les réalisateurs, Christophe LEROY et Adrien CAMUS

Sorties du 20 mars :

 M de Yolande Zauberman

Leur souffle De Cécile Besnault, Ivan Marchika

Résistantes De Fatima Sissani

Evénements

Le 24 mars 2019

Cinéma Escurial, 11 boulevard de Port Royal, 75013 Paris

Avant-première du dernier film de Fernando Solanas,

Le Grain et l’ivraie

Présentation par le réalisateur

Le 26 mars 2019

Rencontre avec Alain Cavalier  pour la sortie du dvd « Six Portraits XL« 

Organisé par POTEMKINE et Tamasa Distribution

Boutique Potemkine, 30 rue Beaurepaire, 75010 Paris

Lire la critique du film ici : https://dicodoc.blog/2018/04/11/p-comme-portraits-xl/

Le 28 mars 2019

Cinémathèque du documentaire, Centre Pompidou, 18 H

La fabrique des films avec Mehran Tamadon qui présentera son travail en cours intitulé Mon pire ennemi.

A 20 H projection de son film Bassidji

Le 29 mars 2019

Cinéma l’Entrepôt, 7 rue de Pressensé Paris 14

Projection exceptionnelle de Palabras magicas (Nicaragua)

Organisé par Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

« Palabras Mágicas (para romper un encantamiento) »

Les mots magiques (pour rompre un enchantement) »

(Guatemala, México, Nicaragua, 2012, 86 min)

Un film inédit de Mercedes Moncada Rodríguez. La projection sera suivie d’une rencontre avec la réalisatrice et Maria-Teresa Blandón, féministe et défenseure des droits humains au Nicaragua.

Télévision

Arte +7

Du 14/03/2019 au 16/05/2019

Voir Varda par Agnès.

Causerie 1 et 2

Livre

cine-oeil-de-la-revolution

Dziga Vertov

Le ciné-œil de la révolution. Ecrits sur le Cinéma.

Les presses du réel.

Edition établie par François Albera, Antonio Somaini et Irina Tcherneva.

En introduction on lira La Révolution permanente de Dziga Vertov par François Albera.

De cet épais volume de 773 pages, qui pourtant ne présente qu’un « choix de textes », ou retiendra en particulier :

L’Aventure des kinoke. Les Années 1920

  • Projet de réorganisation de la Kino-Pravda. 1923
  • Kinoks révolution. 1923
  • Le Ciné-œil. 1926
  • L’homme à la caméra. Eléments de discusion avec DV. 1929

Le cinéma sonore. Les années 1930.

  • Enthousiasme. Quelques explications de l’auteur. 1931
  • Comment nous avons réalisé un film sur Lénine. (1934)
  • Au sujet de la kino-Pravda (1934)
  • Comment est né et s’est développé le Ciné-Œil (1935)

Contre l’inaction. Les années 1940-1950

  • Il était une fois un réalisateur (1949)

L’appareil critique est extrêmement riche et permet de situer l’œuvre de Vertov dans son contexte.

Un glossaire en début de volume permet d’appréhender le lexique cinématographique soviétique.

La filmographie débute en 1918 comporte les projets non réalisés par Vertov et la liste des kinoks.

La bibliographie sélective mentionne les textes et éditions des textes de Vertov, les monographies qui lui sont consacrées, les études et articles sur Vertov et ses films.

L’iconographie provient du Musée du cinéma de Vienne.

En postface on lira un texte d’Antonio Somaini : Enregistrer, monter, transmettre, organiser. Dziga Vertov et la théorie des médias.

H COMME HAMMER Barbara.

Barbara Hammer , Cinéaste américaine, 1939-2019

La plus grande partie de l’œuvre cinématographique de Barbara Hammer se situe du côté de ce qu’il est convenu d’appeler « cinéma expérimental ». Cette dénomination implique le développement de recherches formelles débouchant sur la réalisation d’œuvres en fort décalage par rapport aux productions cinématographiques courantes à un moment donné et se situant donc en marge des circuits de distribution visant le grand public. Les œuvres de Barbara Hammer se situant dans cette perspective utilisent des formats multiples (16 mm, vidéo, noir et blanc, couleur…) et mobilisent de très nombreux moyens techniques pour créer des effets visuels et sonores nouveaux, toujours surprenants, mais parfaitement maîtrisés. Par exemple, interventions directes sur la pellicule (colorisation ou altérations diverses), effets numériques, solarisation, surimpression, négatif, ou travail plus spécifiquement filmique comme des décadrages ou angles de prise de vue non conventionnels.

Mais Barbara Hammer est en même temps une cinéaste « documentariste » dont la particularité est de réinvestir dans des œuvres à visée documentaire les moyens habituellement utilisés dans le cinéma expérimental. Les documentaires de Barbara Hammer ne sont pas à part dans son œuvre. Ils sont explicitement conçus en cohérence dans les recherches formelles de la dimension expérimentale de ses autres créations. En même temps ils  se situent dans la même perspective thématique et conceptuelle que ses œuvres de fiction : défense et illustration de l’homosexualité féminine débouchant sur un militantisme gay et féministe au sens large. L’ensemble de son œuvre explore la sexualité et le désir féminin. Ses documentaires donnent alors la parole aux femmes dans des hommages à des personnalités du cinéma ou de l’art à travers le monde : la réalisatrice américaine d’origine ukrainienne Maya Deren, par exemple, ou la cinéaste Shirley Clarke et Claude Cahun.

Hammer Barbara 2

Le film qu’elle consacre à la photographe Claude Cahun, Lover/Other (2006), est d’abord un portrait de l’artiste mais c’est aussi une enquête à Jersey où elle vécut avec sa compagne, Suzanne Malherbe, connue sous le nom de Marcel Moore. Rencontrant les personnes qui ont connu ce couple hors normes pour l’époque, la cinéaste s’intéresse essentiellement au regard que la communauté de l’île pouvait porter sur la différence incarnée par les deux femmes. Pendant l’occupation de l’île au cours de la Seconde Guerre mondiale, elles entrent en résistance : ce qui vaut une condamnation à mort de Cahun à laquelle elle échappe quasiment par miracle. Ce destin exceptionnel ne pouvait qu’impressionner Hammer, ce qui est parfaitement sensible à la vision du film. Alternant les images des lieux où vécurent Cahun et sa compagne avec des vues sur son œuvre photographique (les autoportraits célèbres par leur ambigüité) et faisant déclamer par des actrices des extraits de ses textes, elle montre que l’œuvre d’art ne peut pas être abordée en dehors de la prise en compte de la personnalité de l’auteur, ce qu’elle met en œuvre elle-même dans l’ensemble de son cinéma.

Autre exemple de cette implication personnelle de la cinéaste dans son travail de réalisatrice, le film Diving Women of Jiju-Do (2007). Ce film est consacré à une petite communauté de femmes en Corée du Sud qui gagnent leur vie en cueillant des coquillages dans la mer, parfois à des profondeurs importantes. Barbara Hammer plonge avec elles pour les filmer sous l’eau, ce qui nous vaut des images d’une beauté étonnante. Mais le propos de la cinéaste ne s’arrête pas là. Elle s’immerge aussi dans la communauté des femmes, dialoguant avec elles pour comprendre leur mode de vie et leur vision du monde.

Hammer Barbara 3.jpg

L’œuvre de Barbara Hammer nous montre clairement que cinéma expérimental et documentaire peuvent faire bon ménage. Mieux, qu’ils peuvent constituer deux faces différentes mais complémentaires d’une même activité créatrice.

B COMME BABEL

Les Rumeurs de Babel, Brigitte Chevet, 2017, 52 minutes.

Une vision de la banlieue comme on ne la voit pas d’habitude. Une vision littéraire, poétique plus exactement, une vision de poète, la vision du poète.

La vision d’une cinéaste aussi, qui accompagne le poète, qui filme le poète, qui fait un film poétique.

Banlieue et poésie, qui aurait cru que cette rencontre se ferait un jour.

La banlieue, c’est le quartier de Maurepas, à Rennes. Un quartier que beaucoup de ceux qui n’y vivent pas doivent désigner comme sensible. Un quartier conçu en 1967, avec cinq tours et une série de bâtiments plus petits, moins hauts, formant des bars. Un quartier « où plus personne ne choisit d’habiter » Un quartier qui a ses problèmes, sa violence, ses dégradations…Et pourtant. « Dans ce quartier, on existe » dira vers la fin du film une de ses habitantes qui a du mal de le quitter pour aller habiter en dehors de la cité. Comment cela est-il possible ?

Rumeurs de babel 2

Le poète, c’est Yvon le Men. Il vient vivre en résidence (trois mois) à Maurepas. Il vient regarder et écouter, comme il dit. Et il écrit. Il écrit au jour le jour, des poèmes qui nous sont proposés en voix off et qui constitueront in fine un « poème-reportage » long d’une centaine de pages, publié sous le titre Les Rumeurs de Babel.

La cinéaste, c’est Brigitte Chevet. Elle filme la banlieue comme d’autres cinéastes l’ont déjà filmée, les immeubles la nuit, des vues d’ensemble le jour en plongées, les escaliers avec leurs graffitis et la voiture de police au pied des tours. Mais surtout, elle filme les habitants, ceux que rencontre le poète et qui s’entretiennent avec lui, et ceux, anonymes, qui vivent là, qui sont la vie du quartier. Car ce quartier vit. Et grâce aux images du film nous le regardons, et l’écoutons vivre.

Rumeurs de babel 5

La vie de Maurepas, ce sont les associations et les initiatives collectives, là où on se rencontre, où on se parle, où on échange. L’Atelier créatif, par exemple, ou l’Etal convivial où les fruits et légumes sont vendus à prix réduit pour permettre à ceux qui ont des fins de mois difficiles de pouvoir en consommer. C’est aussi le Cabinet photographique avec ses centaines de portraits des habitants, ou l’atelier de poésie. Car si Yvon Le Men présente aux habitants les poèmes qu’il écrit ici, sur cette vie des habitants qu’il rencontre, il écoute aussi les poèmes qu’eux, les habitants, ont écrits dans cet atelier. Et jusqu’aux enfants de l’école, comme celui-là qui récite devant la classe son émouvant « hommage à (son) grand-père qui est mort ».

Rumeurs de babel 4

Mais bien sûr Maurepas a aussi ses problèmes, ses difficultés, que le film ne cherche pas à cacher ou à minimiser. Dans la première séquence, Yvon Le Men évoque « le chômage, la pauvreté, la solitude la maladie… » Il évoque le bruit incessant dans les immeubles, les appartements où on entend tout ce qui se passe chez les voisins, au point que le bruit devient obsessionnel pour tout le monde. Et pourtant un des premiers habitants rencontré affirme que le cadre est « magnifique ».

Rumeurs de babel 7

Le film nous propose donc aussi quelques portraits de ces habitants qui, dans leur diversité, font la richesse de Maurepas. Et du film. Il y a Vonne, originaire du Laos qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait que deux ans. « Ici, c’est ma deuxième peau » dit-elle et elle a effectivement trouvé grâce à la vie associative et à l’école de ses enfants, une véritable vie sociale. Il y a Dania-Rosania qui, elle, vient du Costa Rica et qui s’épanouit pleinement en touchant la terre du petit jardin partagé qu’elle cultive.

Il y a aussi Pascal, qui occupe une place importante dans le film, parce qu’il incarne, lui l’ancien taulard illettré, la possibilité de « résurrection », grâce à ceux avec qui il a tissé des liens dans le quartier.

Rumeurs de babel 8

Les Rumeurs de Babel n’est certes pas un film pessimiste. Mais il n’a rien de naïf. Il ne nous dit pas qu’il fait bon vivre dans les banlieues. Il nous dit simplement que la vie associative peut vaincre la solitude et donner du sens à la vie.

Rumeurs de babel 10

E COMME ENTRETIEN – Niki Velissaropoulou

 Comment êtes-vous devenue cinéaste? Quelle est votre formation?

J’ai choisi le cinéma comme moyen d’expression des idées mais aussi des sentiments et émotions. Le cinéma ce n’est pas un travail artistique solitaire, comme la peinture ou la poésie, mais collectif. C’est un art populaire qui peut être vu et apprécié par tous. J’ai choisi de tourner des documentaires sociaux pour montrer qu’il existe d’autres idées et possibilités de sociétés, que celle dominante.

Au début des années 2000, j’ai commencé mes études à l’Université de Crète. J’ai étudié les sciences de l’éducation, études riches en littérature, psychologie avec une emphase sur l’éducation et la thérapie à travers l’art. A cette époque mon pays n’avait pas d’université de cinéma qui ne s’est créée qu’en 2004. En 2005, je décide de venir au pays qui a créé le cinéma, la France. J’ai poursuivi des études de Lettres Modernes à la Sorbonne en faisant un M2 sur l’adaptation des œuvres littéraires à l’écran. Plus j’étudiais le cinéma et regardais des films plus mon désir d’en faire grandissait. C’est ainsi qu’ensuite je m’inscrivis à Paris VIII à la Licence de Cinéma et en suite en M2 en Réalisation et Création Cinématographique, fiction. En 2015 j’ai décidé d’adhérer à l’association de documentaristes Addoc qui fut pour moi une deuxième école de cinéma, cette fois-ci sur la création des films documentaires. J’ai réalisé jusqu’à maintenant, des courts métrages de fiction, dont en 2014 les «Jardins secrets», le documentaire «Nous ne vendrons pas notre avenir» en 2018 et quelques reportages et mini documentaires au contenu social.

nous ne vendrons pas notre avenir 3.

Quels sont vos liens avec la région où est tourné votre film « Nous ne vendrons pas notre avenir »?

Lorsque j’étais enfant, je passais mes étés en Chalcidique, une péninsule près de la ville de Thessalonique, chez mes grands-parents, dans une ambiance insouciante et chaleureuse, au bord de la mer. Mes souvenirs sont nourris de jeux en pleine nature. En 2012, je suis retournée en Chalcidique pour y tourner mon court-métrage de fiction «Jardins secrets» et j’ai découvert que le paradis de mon enfance était menacé. Une immense banderole à l’entrée du village proclamait «Chercheurs d’or, nous ne vendrons pas notre avenir ! » Le village s’était mobilisé. J’ai croisé des habitants de tous âges qui portaient des T-shirts proclamant «SOS Chalcidique», «Sauvez le berceau d’Aristote», «Non à l’extraction d’or».

Je décidai de passer plus de temps en Chalcidique pour comprendre ce qui se passait, comprendre l’état d’esprit des habitants, recueillir leur parole, et me renseigner sur les dangers de l’extraction d’or pour la région. J’appris que pendant 20 ans, l’entreprise envisageait d’utiliser 6 tonnes d’explosif par jour, la poussière de la mine de Skouries représenterait plus de 3 tonnes par heure. 24 000 tonnes de minerais seraient extraites d’une profondeur de 700 mètres. Des milliards de tonnes de déchets allaient s’accumuler chaque jour dont 450 000 tonnes d’arsenic, capables de tuer toute la population de la terre. Les habitants n’auraient plus d’eau potable, l’eau serait polluée par l’arsenic et l’acide sulfurique, la foret serait dépeuplée de toute vie et l’agriculture de toute la région serait endommagée.

J’ai choisi d’un faire ce documentaire, engagé, comme un moyen de faire connaître au plus grand nombre la révolte et les espoirs de mon pays et de ses habitants, révolte qui est la mienne, tout comme l’est mon espoir dans la jeunesse.

nous ne vendrons pas notre avenir 6.

 Comment avez-vous choisi les jeunes filles que vous suivez tout au long du film? Et leurs parents?

Au printemps 2013 je suis retournée à Ierissos. Pendant plusieurs mois des barrages avaient été mis en place à l’entrée du village pour protester contre l’arrestation et l’inculpation de quatre membres du mouvement «SOS Chalcidique». C’est en participant à cette action, que j’ai rencontré Giota, institutrice, militante, et mère de trois enfants, deux garçons et une fille. Je lui ai dit mon intention de réaliser un documentaire sur la politisation des adolescents. Elle m’a présenté sa fille de 14 ans, Dimitra, dont je me suis aussitôt sentie proche. En juillet 2013, j’ai commencé à filmer Dimitra, sa famille, très politisée et athée, et ses amis. Une de ses camarades de classes, Garifalia, venait d’un milieu très différent, mais la lutte avait rapproché les deux jeunes filles. Comme il me fallait également montrer la face traditionaliste et religieuse de la Grèce, j’ai filmé aussi Garifalia, et sa famille nombreuse. Le portrait de la Grèce d’aujourd’hui, à la fois révolté et traditionaliste, se dessine à travers ces deux familles. Dimitra et Garifalia symbolisent la nouvelle génération, la jeunesse grecque d’aujourd’hui, forcée de se politiser très tôt.

nous ne vendrons pas notre avenir 5.

Votre film montre une lutte populaire et l’on sent que vous êtes engagée à ses côtés. Comment appréciez-vous l’efficacité possible de cet engagement?

S’il n’y avait pas cet engagement fort de tous les habitants de la région, et pas seulement, la mine à ciel ouvert aurait été déjà en marche depuis plusieurs années maintenant. En ce moment Eldorado Gold, la compagnie minière, est encore là mais elle n’a pas encore tous les permis ; il lui manque le permis de la métallurgie et de la séparation des métaux (la séparation de l’or des autres métaux). L’état n’a pas encore donné ce permis parce que la compagnie n’a pas pu prouver qu’elle n’utilisera pas de cyanure pour cette séparation. La compagnie canadienne est venue en Grèce en disant qu’elle allait utiliser une nouvelle méthode, flash smelting, pour la séparation des métaux, mais cette méthode n’a jamais été utilisée pour la séparation de l’or. L’État grecque attend de la compagnie qu’elle prouve scientifiquement ces propos mais sept ans ont déjà passé sans aucun résultat vers cette direction. Les scientifiques de l’Université Aristote de Thessalonique disent que c’est impossible d’utiliser cette méthode sur la terre de Chalcidique qui est très riche en arsenic.

Pour l’instant, il y a des travaux d’exploitation des sous terrains mais la mine d’or à ciel ouvert ne fonctionne pas. Tout le monde a en ce moment peur de ce qui va se passer aux élections prochaines parce que le parti de la droite, la «Nouvelle Démocratie» a promis de donner si elle est élue, tous les permis à la compagnie. Malheureusement là où il y a de l’argent en jeu il y a beaucoup de corruption. Ces entreprises ont beaucoup de pouvoir, mais les gens continuent la lutte, et moi je suis du côté des habitants, de la nature, et de la jeunesse qui veut construire un meilleur demain.

D’ailleurs la réalisation de films militants on la fait par la nécessité qu’on ressent face à une situation qui touche plusieurs personnes et dont on voudrait qu’elle change ; par besoin de sensibiliser le plus de monde possible ; par admiration pour nos protagonistes qui luttent et qui sont prêts à sacrifier leur confort pour leurs idées. Ce sont ces personnes qu’on admire et dont on fête le courage, qui a changé et amélioré notre monde, ce sont ces personnes qui changent et changeront notre monde aujourd’hui et demain. Nous les réalisatrices et réalisateurs on les rejoint, on lutte près et avec eux ; on en fait un film ; un film qui raconte leur histoire ; un film qui raconte l’histoire humaine.

nous ne vendrons pas notre avenir.

Quelles sont vos références et vos influences cinématographiques ?

Les cinéastes qui m’ont inspiré avant que j’ai commencé à réaliser des films, avant même que j’ai étudié le cinéma viennent du documentaire et de la fiction. C’est ceux qui entremêlent poésie, histoire, errance personnel, portrait des villes et des pays dans leurs films (Dziga Vertov, Agnès Varda, Theodoros Angelopoulos, Jim Jarmusch, Wim Wenders).

 Quels sont vos projets?

J’ai commencé la recherche pour un documentaire sur le logement et le mal logement en France et en Grèce. Deux différents pays, des différents problématiques ou peut-être pas si différents… J’ai aussi un projet de fiction, mais c’est très tôt pour en parler.

nous ne vendrons pas notre avenir 7.

Sur le film lire : https://dicodoc.blog/2018/12/05/g-comme-grece-en-lutte/

E COMME ENTRETIEN – BENEDICTE PAGNOT.

– A propos de Islam pour mémoire, pouvez-vous nous parler de l’origine du film et de vos intentions de départ.

J’entendais la voix d’Abdelwahab Meddeb sur France Culture. Son émission s’appelait « Cultures d’Islam ». J’aimais cette voix mais je n’écoutais que d’une oreille ne me sentant pas concernée par l’islam (je suis athée et je n’ai aucun lien familial avec le monde musulman). Puis mon écoute distraite est devenue plus sérieuse et j’ai commencé à comprendre ce qui fonde la pensée de Meddeb : l’Islam ne peut, ne doit se réduire à la croyance et à la pratique religieuse musulmanes. Sa voix m’a emmenée vers ses livres. J’ai ainsi notamment découvert la civilisation islamique dont j’ignorais tout. Il m’est petit à petit devenu indispensable de rencontrer Abdelwahab Meddeb et de partager dans un film tout ce que j’avais appris.

– La disparition en cours de réalisation d’Abdelwahab Meddeb a-t-elle eu des répercussions sur votre travail ?

Pendant l’écriture du film, je résumais ainsi l’ambition (la prétention !) de mon projet : une mise-en-film de la pensée de Meddeb. Non seulement sa mort brutale ne faisait pas disparaître sa pensée mais elle a décuplé ma motivation à donner à entendre cette pensée. Cette ambition est restée intacte mais à l’immense tristesse de sa disparition s’est ajoutée celle de ne pas pouvoir faire ensemble les voyages prévus pour le film. Dans mon projet, il y avait des voyages avec lui :  au Mali,  en Indonésie (où il n’était jamais allé même s’il voyageait beaucoup) au Caire (ville qu’il aimait particulièrement), et d’autres voyages sans lui car je voulais que le spectateur s’identifie à moi et se balade par mon intermédaire dans des pays musulmans, je voulais aussi me confronter seule à mes a priori voire mes peurs. Ces voyages solitaires ont pris plus de place dans le film car je n’ai pas voulu faire sans lui les voyages prévus avec lui. Je me suis rendu compte que, finalement, comme la voix de Meddeb et ses textes sont très présents dans le film, le spectateur a l’impression qu’il est tout le temps là. C’est lié aussi à une question à laquelle je devais répondre pour le montage du film : à quel moment du film j’évoquerais la mort de Meddeb ? Je ne savais pas si la structure du film épouserait la chronologie du tournage ou pas. Si je la respectais, cette information (la mort de Meddeb) interviendrait vers le milieu du film. J’ai avancé dans le montage à tâtons mais une chose était sûre : elle ne serait pas au début du film car je voulais que la voix-off dans laquelle je fais des citations de lui en m’adressant à lui soit au présent. Je voulais pouvoir dire « vous écrivez » « vous dites » et non pas « vous avez écrit » ou « vous avez dit ».

benedict pagnot 3

– Le titre du film semble nous orienter vers une perspective historique. Mais en même temps beaucoup de séquences ont une résonance contemporaine évidente. Comment voyez-vous le rapport entre histoire et actualité. Dans votre cinéma et dans le cinéma documentaire en général.

Le titre a été très compliqué à trouver. Il est d’ailleurs accompagné d’un sous-titre « un voyage avec Abdelwahab Meddeb ». L’idée de voyage était très importante car aux voyages dans plusieurs pays s’ajoutent un voyage dans une civilisation, un voyage spirituel, un voyage intellectuel… Mais je tenais aussi absolument à ce qu’il y ait le mot ISLAM dans le titre, que ce mot cesse de n’apparaître que pour des choses terribles ou des débats binaires (pour ou contre le voile, pour ou contre le hallal), qu’il soit là associé à poésie, pluralité, beauté, complexité… Je sais que ce titre a empêché des spectateurs de s’intéresser au film car « ras-le-bol de l’islam, on entend parler que de ça à la télé » (j’ai entendu ce genre de phrases quand j’étais dans des halls de cinéma où je venais présenter mon film). Evidemment mon idée était que les gens en entendent parler autrement mais pour ça il fallait qu’ils entrent dans la salle mais malheureusement ils choisissaient un autre film… Un programmateur d’une salle parisienne m’a également avoué que le titre lui avait fait penser qu’il s’agissait d’un film religieux et qu’en tant qu’athée, ça ne l’intéressait pas du tout. Heureusement il a regardé la bande-annonce et a été le premier surpris d’avoir très envie de voir le film. Il a ensuite organisé une très belle projection !

benedict pagnot 2

« Pour mémoire » c’est bien sûr pour ne pas oublier Abdelwahab Meddeb. Et ça fait aussi référence à une idée capitale dans l’oeuvre de Meddeb : la nécessité de rétablir l’importance du legs islamique dans la pensée occidentale ; que l’Occident arrête de croire qu’il y a eu les Grecs puis les Lumières avec rien ni personne entre les deux. Dans le film, je voulais évoquer des figures de la civilisation islamique injustement inconnues alors qu’elles ont été déterminantes pour l’histoire de l’humanité. Mais, obsédée par le présent, je voulais provoquer des résonances ou des contrepoints avec aujourd’hui. C’est finalement ça qui a structuré le montage du film (et non pas la chronologie du tournage, pour en revenir à ce que je disais précédemment). Le passé ne m’intéresse que s’il est lié au présent.

– Comme beaucoup de cinéastes documentaristes, vous accompagnez votre film lors de projections. Comment est-il reçu ? Quelle est la teneur des débats qu’il suscite ?

Jusqu’à présent, j’ai accompagné 70 projections du film. Faire le film m’a appris beaucoup sur l’Islam et l’accompagner m’a appris beaucoup sur la France. Il y a eu souvent d’âpres discussions mais je ne me suis jamais retrouvée devant une salle entièrement ou majoritairement hostile au film.

J’espérais donner envie aux spectateurs qui ne connaissaient pas Meddeb de se plonger dans son œuvre, d’écouter en podcast toutes ses émissions de France Culture et ses chroniques hebdomadaires de Medi1 (radio du grand Maghreb basée au Maroc) et il m’est fréquemment arrivé que cet effet tant espéré se produise. J’espérais aussi que ceux qui le connaissaient seraient heureux de le revoir et là j’ai découvert qu’ils étaient heureux de le voir (et non de le revoir) car beaucoup ne connaissaient en fait que sa voix. Le film lui donnait un visage. Je me souviens qu’une fois un spectateur est venu me voir à la fin d’une discussion avec le public et timidement il m’a dit en parlant de Meddeb : « c’est idiot ce que je vais dire mais il était très beau ce monsieur ».

Mais le film n’est pas un portrait de Meddeb. Il est une invitation à découvrir et à réfléchir. Il aborde des questions délicates, touche des points de crispation. Ce qui était le plus dur pour moi, c’était quand je sentais des positions de principe, un refus d’écouter, d’entendre et donc de réfléchir. Il m’est arrivé de comprendre que des spectateurs étaient venus seulement pour entendre qu’il y a des versets violents dans le Coran. La suite de la chronique (qu’on entend dans le film) dans laquelle Meddeb parle des versets violents du Coran est fondamentale. Il dit : « Un islam construit au quotidien autour du principe de mort n’aurait pu survivre quinze siècles. Il n’aurait pas légué à l’humanité les trésors et autres œuvres d’esprit qu’il a créés. » Que des spectateurs se bouchent les oreilles, consciemment ou inconsciemment, après avoir entendu ce qu’ils voulaient entendre, m’était difficilement supportable.

Certains spectateurs me reprochaient de ne pas assez parler du terrorisme, d’autres d’en parler trop. Je me souviens qu’à Chambéry une jeune femme musulmane m’a dit : « finalement vous faites comme la télé, vous ne pouvez pas vous empêcher d’associer islam et terrorisme ». Je lui ai répondu qu’il aurait été insensé de ne pas parler du terrorisme. Je lui ai rappelé que les musulmans sont les premières victimes d’un terrorisme qui se fait au nom de l’islam (il y a une séquence dans le film qui raconte l’histoire d’un médecin pakistanais musulman qui combattait au quotidien l’intégrisme malgré les menaces de mort qui pesaient sur lui et qui a été assassiné). Je lui ai dit que la seule façon de sortir de ce cauchemar était de combattre ensemble les terroristes. Elle a fini par être plutôt d’accord mais elle m’a suggéré d’inverser deux séquences du film : une où une Tunisienne affirme sa foi musulmane, sa grande tolérance et son rejet de l’intégrisme, et celle qui suit où je raconte l’attentat de Sousse. En les inversant, le positif l’aurait emporté sur le négatif m’a-t-elle dit.  Peut-être avait-elle raison.

benedict pagnot 4

– L’avez-vous présenté dans des pays à majorité musulmane ? Est-il reçu différemment qu’en France ?

Je l’ai montré à Tunis dans le cadre d’un hommage à Abdelwahab Meddeb (il est né et est enterré à Tunis). Je l’ai également présenté au Maroc, au Festival du cinéma méditerranéen de Tétouan. Là, un spectateur m’a dit qu’il était très ému et très touché qu’une Française non-musulmane « parle aussi bien de sa culture et sa religion », et c’était à mon tour d’être très émue et très touchée. J’aurais aimé accompagner davantage le film hors de France. Malheureusement ça n’a pas été le cas.

Un certain nombre de films actuels abordent le problème de la radicalisation de jeunes qui partent en Syrie. Par exemple La chambre vide de Jasna Krajinovic. Que pensez-vous de cette orientation ?

Ça me paraît normal et sain que les cinéastes s’intéressent à des questions contemporaines. Ce qui importe c’est pourquoi et comment ils les abordent. La chambre vide m’a beaucoup touchée. Je sentais chez la réalisatrice la même nécessité que moi à faire Islam pour mémoire. Un an après avoir vu son film, j’ai rencontré Jasna Krajinovic et mon sentiment s’est confirmé. Elle m’a écrit ces mots, si proches de la pensée de Meddeb : « L’Islam c’est aussi nous, c’est notre civilisation, c’est notre héritage. »

Le problème c’est qu’il faut que ces films soient vus pour faire bouger les choses. Je me souviens par exemple que, à sa sortie, peu de spectateurs sont allés voir La désintégration de Philippe Faucon, fiction qui racontait le ressentiment légitime de trois jeunes hommes d’origine maghrébine puis leur endoctrinement pour commettre un attentat. Le film est ressorti en salles après les crimes commis par Mohamed Merah à Toulouse et là les spectateurs sont allés dans les salles. J’avais eu à ce moment là un sentiment très ambivalent : je trouvais terrible qu’il ait fallu ces crimes atroces pour que le film rencontre le public mais je trouvais aussi important que ce film soit vu, enfin.

Récemment, j’ai vu au cinéma Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia, fiction qui se passe en Tunisie et qui raconte le désarroi d’un couple dont le fils unique part en Syrie. C’est très important pour moi que ces histoires soient aussi racontées par des réalisateurs de pays arabo-musulmans.

L’œuvre de Meddeb m’a appris ça : la nécessité d’unir tous les humanistes quels que soient leur pays et leur croyance. Ne plus penser « nous les occidentaux» ou « nous les catholiques » contre « eux les Arabes » ou « eux  les musulmans » mais penser « nous les humanistes » contre « eux les fondamentalistes ». Le projet des islamistes consiste à briser ce « nous humanistes ». Le cinéma doit contribuer à briser leur projet.

– Parlez-nous de vos films antérieurs.

Mon film précédent s’appelait Les lendemains. Il racontait la sortie de l’insouciance d’une jeune étudiante et son installation dans un squat politique. C’était une fiction et mon premier long-métrage. Avant j’avais écrit et réalisé trois courts-métrages de fiction et trois documentaires.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

Je navigue toujours entre fiction et documentaire. J’écris un long-métrage de fiction difficile à résumer comme l’indique son titre  Méli-mélo et je co-réalise avec deux collègues un documentaire sur un immense chantier sur le port de Brest. Avec ce chantier lié au développement des énergies marines renouvelables (éoliennes en mer et hydroliennes), il sera question d’industrie, d’écologie et de démocratie.

A lire : I COMME ISLAM https://dicodoc.blog/2017/10/26/i-comme-islam/

V COMME VIE DOC #1

 VIE DOC #1

18 mars

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

Les festivals.

Cette semaine, ouverture du Cinéma du réel, Paris, Centre Pompidou.

41° édition, la première sous la direction de Catherine Bizern,  nouvelle Déléguée générale.

Une soirée d’ouverture remarquée avec la projection du dernier film de Yolande Zauberman, M. Le film doit sortir en salle dans toute la France

La sélection française est, sur le papier, particulièrement relevée :

Amara de Pierre Michelon ; Berlin Based de Vincent Dieutre ;  Brise-lames de Hélène Robert et Jeremy Perrin ; Capital retour de Léo Bizeul ; Forbach Swing de Marie Dumora ; Green Boys d’Ariane Doublet ; Le Bon grain et l’ivraie de Manuela Frésil ; Niblock’s Sound Spectrums – Within Invisible Rivers de Thomas Maury ; Paris Stalingrad de Hind Meddeb et Thim Naccache ; Sankara n’est pas mort de Lucie Viver

A noter dans les sections non compétitives :

Une rencontre avec Kevin Jerome Everson pour une masterclass et la projection de plusieurs de ses films

Fabriquer le cinéma propose des films sur le cinéma, AK de Chris Marker, Journal d’un montage d’Annette Dutertre ; Notre nazi de Robert Kramer ; Où gît votre sourire enfoui ? de Pedro Costa ; Scénario du film passion de Jean-Luc Godard ; Travaux sur Rapports de classes de Harun Farocki ; Un tournage à la campagne d’Alain Fleischer, entre autres.

On retrouve d’ailleurs Robert Kramer avec deux autres films, Dear Doc et Maquette

Un hommage sera rendu à Henri Stork, dont on verra au Centre Wallonie-Bruxelles Misère au Borinage coréalisé avec Joris Ivens qui sera accompagné du film de Patric Jean Les enfants du borinage, lettre à Henri Storck

Enfin cette très riche section propose deux films de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville Reportage amateur (maquette expo) et Soft and Hard.

Autre événement important, le focus Yolande Zauberman, à l’honneur avec son dernier film, M, en soirée d’ouverture et la projection de Classified People ; Un Juif à la mer ; Would You Have Sex With an Arab?

Comme il n’est pas possible de tout mentionner, on se reportera au site du festival pour consulter l’ensemble de la programmation (la compétition internationale, la section Premières fenêtres et les séances spéciales) et la grille horaire des projections. http://www.cinemadureel.org/

La soirée de clôture propose Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais.

cinéma du réel

Du 20 au 26 Mars :

36e édition des Rencontres du Cinéma Latino-Américain

Cinéma Jean Eustache Pessac Gironde

La thématique de cette édition : « Les femmes et leurs luttes en Amérique-Latine ».

Pour la soirée d’ouverture le 20, la programmation qui fait la part belle aux documentaires propose Sexe, prêches et politique en présence du coréalisateur Michael Gimenez

Notons aussi dès à présent la séance du 25 mars avec la projection de Le Grain et L’Ivraie de Fernando Solanas suivie d’une rencontre avec le réalisateur

Les sorties de la semaine :

Depuis Médiapart de Naruna Kaplan de Macedo. Critique ici : https://dicodoc.blog/2019/03/11/m-comme-mediapart/

McQueen de Ian Bonhôte, Peter Ettedgui.

Quand je veux si je veux de Susana Arbizu, Henri Belin, Nicolas Drouet

Un lien qui nous élève de Oliver Dickinson

Wall de Moran Ifergan

Les yeux de la parole de Moran Ifergan

Souviens-toi de ton futur d’Énora Boutin. Critique ici :

https://dicodoc.blog/2018/01/15/a-comme-agroecologie/

médiapart affiche

Revue

Images documentaires n°94/95 (mars 2019

Archives, matière et mémoire

Sommaire

Introduction par Catherine Blangonnet-Auer

Dans l’atelier du montage, entretien avec Henry Colomer

Andrei Ujica, l’archiviste en autobiographe, par Arnaud Hée

Bill Morrison, entre le feu et la glace, par Raphaël Nieuwjaer

Jean-Gabriel Périot, une histoire visuelle de la violence, par Jessica Macor

Films

  • La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire, de Malek Bensmaïl
  • Chjami è rispondi, d’Axel Salvatori-Sinz
  • Comme elle vient, de Swen de Pauw
  • Dans la terrible jungle, de Caroline Capelle et Ombline Ley
  • D’ici là, de Matthieu Dibelius
  • Le Loup et les Sept Chevreaux, d’Elena Gutkina et Genrikh Ignatov
  • M, de Yolande Zauberman
  • Quelle folie !, de Diego Governatori
  • Les Révoltés, de Jacques Kebadian et Michel Andrieu
  • Santiago, Italia, de Nanni Moretti
  • Les Yatzkan, d’Anna-Célia Kendall

Sorties DVD (sélection)

Trajectoire : A la recherche d’un pays qui n’existe plus, entretien avec Mila Turajlic

images docs

Evénement :

Le 19 mars

20h30. Eglise Saint-Merry Paris 4°.

Rencontre avec LARRY GOTTHEIM, grand nom du cinéma expérimental américain des années 70.

Projection de CHANTS AND DANCES FOR HAND (1991-2016, 45 min).

Le 25 mars

Dans le cadre des Documentaires du lundi, au MK2 Quai de Loire

Avant-Première Still Recording, Organisé par Arizona Distribution et PCMMO – Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient

En présence du réalisateur Ghiath Ayoub

M COMME MEDIATHEQUE.

Aujourd’hui les bibliothèques sont devenues des médiathèques. Un changement d’appellation significatif de la reconnaissance –définitive – du cinéma (mais aussi de la télévision) comme objet culturel, à part entière, à côté du livre, en complémentarité avec le livre.

Les médiathèques mettent donc en avant les livres portant sur le cinéma (autour des cinéastes et des acteurs et actrices, sans oublier les perspectives historiques et théoriques) ou les romans ayant fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Après tout, les relations entre cinéma et littérature ne datent pas d’aujourd’hui. Et bien sûr elles mettent à la disposition de ses lecteurs, des films en prêt sous forme de dvd, mais aussi plus récemment par accès à une plateforme numérique, Les Yeux docs.

Mais ici comme ailleurs il y a au moins une exception, une bibliothèque qui reste bibliothèque dans sa désignation, malgré la place importante qu’elle accorde dans ses activités au cinéma et tout particulièrement au cinéma documentaire. Il s’agit, on l’aura deviné, de la BPI (Bibliothèque Publique d’Information) du Centre Pompidou à Paris.

L’engagement de la BPI en faveur du développement et du rayonnement du cinéma documentaire est déjà ancien, comme le prouve l’existence – en bonne forme – du festival Cinéma du réel qu’elle pilote depuis 41 ans. Cette année voit l’arrivée à sa tête d’une nouvelle déléguée générale en la personne de Catherine Bizern. La programmation, à côté des nombreuses sections non compétitives, met particulièrement en évidence la vitalité du documentaire français, avec en particulier la projection en soirée d’ouverture du dernier film de Yolande Zauberman, M, déjà primé cet été à Locarno, et en compétitions française de premières mondiales attendues, comme les derniers films de Vincent Dieutre, Marie Dumora ou Manuela Frésil, pour ne citer qu’eux.

Plus récemment, la BPI est à l’origine de la Cinémathèque du documentaire, située elle aussi au Centre Pompidou. En un an elle a diffusé quelques 350 films et totalise plus de 13 000 spectateurs. Un succès inattendu et qui en dit long sur les attentes du public (et pas seulement les cinéphiles traditionnels) en matière de cinéma non-fictionnel.

La Cinémathèque du documentaire propose une programmation par trimestre, centrée autour d’un thème particulier, « portrait/autoportrait », en ce qui concerne l’hiver 2018-19. Ce fut l’occasion de revoir l’œuvre d’Alain Cavalier et pour beaucoup de découvrir celle de Ross McElwee, et de suivre leur dialogue autour de cette forme du cinéma autobiographique désignée plus précisément par la formule « cinéma en première personne ».

Les autres volets de sa programmation ne manquent pas d’intérêt. Citons la formule Les Yeux docs, séances gratuites à midi, qui propose sur grand écran les films de la plateforme numérique du même nom. Les Trésors du doc propose un dimanche par mois une plongée dans l’histoire du cinéma documentaire avec les classiques incontournables (comme on dit) mais aussi des raretés qui seront pour beaucoup autant de découvertes. La Fabrique des films propose une double séance, la projection d’un film d’un auteur qui vient en première partie présenter un projet en cours, retraçant sa genèse et les étapes de sa réalisation, en l’illustrant d’extraits déjà réalisés et d’une iconographie significative sans oublier les références textuelles et littéraires. Le court-métrage n’est pas oublié, avec la section Du Court toujours, des films choisis en relation avec la thématique du trimestre et présentés par leurs réalisateurs-trices. Nouvelles écritures est une section qui, comme son nom l’indique, mobilise les créations utilisant les technologies numériques et Internet. Chaque mois, la Cinémathèque laisse la place à la revue Images documentaires et à son comité de rédaction qui vient  animer la projection du film choisi. On le voit, l’ensemble est riche et varié et l’on ne peut que souhaiter voir se généraliser des séances « hors les murs » pour ne pas ignorer le public non parisien.

Quelles sont les activités des médiathèques en  faveur du cinéma documentaire ? Quelques exemples :

Le réseau national des médiathèques est aujourd’hui particulièrement impliqué dans l’opération du mois de novembre « Mois du film documentaire » ; opération initiée et pilotée par l’association Images en Bibliothèques. En 2018 ce sont plus de 800 médiathèques en France qui ont participé au Mois du film documentaire, opération qui d’ailleurs essaime en Europe et dans le monde entier.

Signalons aussi la création du label IB (Images en bibliothèques) attribué tous les trois mois à une sélection de films documentaires par un jury composé de bibliothécaires. Il s’agit de signaler aux médiathèques les films récents qui paraissent importants et devraient donc figurer dans leur fonds.

Par ailleurs, un jury de bibliothécaires existe également dans le festival Cinéma du réel. Il décerne tous les ans un prix des bibliothèques qui contribue également à mettre en valeur la création documentaire.

Si les médiathèques offrent souvent un large choix de documentaires en prêt grâce aux DVD (les dvd « Images de la culture » diffusés par le ministère de la culture via le CNC ne sont pratiquement trouvable que dans les médiathèques) il existe aussi depuis peu une plateforme numérique, Les Yeux docs, initiée par la BPI et accessible sur inscription dans les médiathèques participantes. Il est alors possible de visionner les films chez soi, en streaming ou après téléchargement. L’offre est limitée à quatre films par mois. Signalons que le catalogue des Yeux docs fait une large place aux films sélectionnés au Cinéma du réel, et en particulier ceux qui y ont obtenu le prix des bibliothèques.

Il n’est pas possible de signaler ici toutes les actions particulières des médiathèques concernant le cinéma documentaire. Je me limiterai donc à un seul exemple (mais les médiathèques peuvent très bien ajouter ici en commentaire leurs propres actions). Il s’agit de La médiathèque Marguerite Yourcenar (Paris 15°) qui organise une fois par mois une projection d’un film documentaire, souvent en présence du – de la cinéaste. Cette séance a un intitulé particulièrement savoureux : « Le Goût du doc ».

A consulter :

Le site web d’images en bibliothèque : https://imagesenbibliotheques.fr/ 

Et l’article M COMME MOIS DU FILM DOCUMENTAIRE : https://dicodoc.blog/2018/11/13/m-comme-mois-du-film-documentaire/

G COMME GRAND-MÈRE.

Mirror of the bride, Yuki Kawamura, Japon, 2013, 91 minutes.

Tout le monde l’appelle « Grand-mère ». Ses filles, ses fils, ses petits-enfants (ce qui semble plus conforme aux conventions sociales). Que ce soit quand ils parlent d’elle entre eux, ou quand ils s’adressent à elle. Et quand ils parlent devant la caméra, pour le film, interrogés par un des petits-fils, le réalisateur, c’est toujours grand-mère. Et non Maman. Une façon sans doute d’affirmer sa position de doyenne de la famille.

Grand-mère est donc âgée. Et malgré son âge elle a toujours souhaité continuer à vivre seule, dans son chez soi. Mais il est venu un moment où cela n’était plus possible. Aussi bien physiquement que psychiquement. Alors s’est posée pour la famille la question de savoir comment s’occuper d’elle. Un des enfants va-t-il l’accueillir sous son toit ? Ou bien va-t-on la mettre dans une maison de retraite ?

MIRROR OF THE BRIDE 5

C’est finalement cette dernière solution qui est adoptée. Pas de gaité de cœur semble-t-il. Les enfants de grand-mère reconnaissent que ce n’est certainement pas la bonne solution. Mais que faire d’autre ? Tous ont de bonnes raisons de na pas la prendre chez eux. Des justifications qui ne sont toujours très loin de la mauvaise foi. Le cinéaste les laisse parler longuement dans de longs plans fixes. Et petit à petit nous entrons dans l’intimité de cette famille, dans les relations des uns et des autres et dans la façon dont ils perçoivent la place de cette mère qui les gène quelque peu et dont ils aimeraient bien être débarrassés.

MIRROR OF THE BRIDE 3

Mirror of the bride est donc d’abord un film sur la famille à travers les relations avec l’aïeul. Une famille qui n’est pas plus sordide, ou cynique, ni moins égoïste que les autres lorsqu’il s’agit de s’occuper des vieux. Une famille qui sait parfaitement faire bonne figure et afficher une unité de façade dont on sent bien qu’ils doutent passablement de sa réalité. Une famille japonaise, mais qui pourrait très bien être française, occidentale. En tout cas le film nous parle d’un problème sur lequel il est bien facile de fermer les yeux, mais dont il n’est guère possible de nier la dimension universelle, du moins dans les pays où la prolongation importante de la vie des personnes âgées est devenue un problème de société.

MIRROR OF THE BRIDE 8

Mirror of the bride est donc aussi un film sur la vieillesse. Les séquences tournées dans la maison de retraite où vit Grand-mère sont terrifiantes, même si ne film ne se présente pas du tout comme un reportage sur la maltraitance des vieux comme on a pu en voir à la télévision. Ici c’est le sens même de la vieillesse qui nous est montré. La diminution des facultés intellectuelles et physiques, la perte d’autonomie et, omniprésente, la proximité de la mort. La mort qui n’est pourtant abordée par Grand-mère que de façon indirecte, à propos de la disparition de son mari, dans une visite au cimetière et une longue conversation-confession avec son petit fils, le cinéaste.

MIRROR OF THE BRIDE 9

Un cinéaste qui, derrière la caméra ou même devant, occupe visiblement une place particulière dans la famille. Dans certains films où un cinéaste interroge ses proches parents, on sent bien qu’ils ne répondent qu’avec une certaine réticence, pour faire plaisir à ce fils ou cette petite fille qui fait son métier de cinéaste. Ici rien de tel. La parole recueillie de Grand-mère est tout ce qu’il y a de plus sincère. Et de même pour celle de ses enfants, qui pourtant n’est pas toujours à leur avantage. C’est sans doute parce que le cinéaste est à la fois un membre de la famille – un membre proche – et en quelque sorte une personne extérieure dans son projet filmique, qu’ils peuvent dépasser leurs réticences et se livrer avec une sincérité qui par moment peut paraître surprenante – quand ils avouent par exemple que dans le fond ils préfèreraient que Grand-mère finissent par mourir. Il y a peut-être là une marque de la culture japonaise, cette façon d’aborder directement un sujet aussi grave que la mort de sa propre mère, en riant et en pleurant à la fois, tout en ne renonçant pas à une retenue et une pudeur tout orientale. Ce pourquoi on ne peut qu’admirer le travail du cinéaste.

Le film se termine par un mariage en présence du nouveau-né des mariés. Une façon de boucler le cycle de l’existence humaine.

MIRROR OF THE BRIDE 4

F COMME FEMMES – Filmographie.

Des films qui traitent des femmes, de la vie des femmes, des activités des femmes (familiales ou professionnelles), des problèmes de femmes. Qu’ils soient réalisés par des femmes ou des hommes. Des films où le plus souvent elles resplendissent à l’écran. Même si parfois nous partageons leur douleur, leurs souffrances mais aussi leurs espoirs et leurs amours. Des portraits, des rencontres souvent inoubliables. Des films qui toujours découvrent une face cachée et pénètrent dans une intimité. Des ouvrières, des mères de familles, des artistes, des écrivaines, des résistantes, des victimes des hommes aussi.

Beaucoup de ces films sont militants, ou du moins engagés. Ils défendent une cause, cette cause appelée la Cause des femmes. Ils revendiquent l’égalité bien sûr. Et le respect des droits fondamentaux, qui dans de nombreux pays encore ne sont pas respectés. Faire un film sur une femme, sur les femmes, c’est forcément faire acte de féminisme. Mais c’est aussi plus simplement, tout simplement, proposer un témoignage, un regard sympathisant ou de connivence.

Photo de couverture : Mimi de Claire Simon.

 

 Sélection. Dans le domaine du documentaire, évidemment.

24 portraits (1987 – 1991) d’Alain cavalier

A la recheche de Vivian Maier (2014) de John Maloof et Charlie Siskel

Alma, une enfant de la violence (2013) de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère.

Amal (2017) de Mohamed Siam

Anna Halprin et Rodin, voyage vers la sensualité  Ruedi Gerber

Annie Leibovitz : life through a lens (2007) de Barbara Leibovitz

Assassinat d’une modiste (2005) de Catherine Bernstein

Bambi (2013) de Sébastien Lifshitz

Belinda (2016) de Marie Dumora

Belle de nuit. Grisélidis Real. Autoportraits (2017) de Marie-Eve de Grave

Charlotte, “vie ou théâtre?” (1992) de Richard Dindo

Chavela Vargas (2017) de Catherine Gund et Daresha Kyi

Dans la chambre de Wanda (2001) de Pedro Costa

De guerre lasses (2003) de Laurent Bécue-Renard

La Dentelle du signe (2008) de Isabelle Singer

Djamilia (2018) Aminatou Echard

Dil Leyla (2016) de Asli Özarslan

La Domination masculine (2009) de Patric Jean

Elle s’appelle Alice Guy (2016) de Emmanuelle Gaume

Elle s’appelle Sabine (2007) de Sandrine Bonnaire

En bataille, portrait d’une directrice de prison (2016) de Eve Duchemin

L’enfant (2010) de Yonathan Lévy

L’Espionne au tableau (2015) de Brigitte Chevet

Femmes d’Islam (1994) de Yamina Benguigui

La femme aux 5 éléphants (2009) de Vadim Jendreyko

Femmes-Machines (1996) Marie-Anne Thunissen

Fengming. Chronique d’une femme chinoise  (2007) de Wang Bing

Des figues en avril (2018) Nadir Dendoune

Les Filles du feu (2018) de Stéphane Breton

Florence Delay, comme un portrait (2004) Abraham Ségal

Free Angela Davis and all political prisoners (2011) de Shola Lynch

Galères de femmes (1993) de Jean-Michel Carré

Game girls (2018) d’Alina Skrzeszewska

Genpin (2010) de Naomie Kawase

Gertrude Stein 1874-1946 (1999) de Arnaud Des Pallières

Hannah Arendt, la jeune fille étrangère (1997) Alain Ferrari

Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé (2013) de Jérôme Prieur

Histoires d’A (1973) de Charles Belmont et Maruette Issartel

Histoire d’un secret (2003) de Mariana Otero

L’homme qui répare les femmes (2015) de Henri Michel

Les îles se rejoignent sous la mer (2009) de Litsa Boudalika

Irène (2009) d’Alain Cavalier

Janis, little girl blue (2015) de Ami Berg

Je ne me souviens de rien (2017) de Diane Sara Bouzgarrou

Je vois rouge (2017) Bojina Panayotova

Julia Kristeva, étrange étrangère (2006) François Caillat

Kelly (2013) de Stéphanie Régnier

Madame Saîdi (2016) de Bijan Anquetil

Maman Colonelle (2017) de Dieudo Hamadi

Marina Abramovi, the artist is present (2012) de Matthew Akers

Mères filles, pour la vie (2005)de Paule Zajdermann

Mimi (2002) de Claire Simon

Mirror of the bride (2013) de Yuki Kawamura

La Mort du Dieu Serpent (2014) Damien Froidevaux

Muriel Leferle (1998) de Raymond Depardon

Le Mystère Koumiko (1965) de Chris Marker

Ne change rien (2009) de Pedro Costa

No movie home (2015) de Chantal Akerman

On a grèvé (2013) de Denis Gheerbrant

Ouaga girls (2017) de Thérésa Traore Dahlberg

Le Papier ne peut pas envelopper la braise (2007) de Rithy Panh

Pauline s’arrache (2015) d’Emilie Brisavoine

Peggy Guggenheim, la collectionneuse (2017) de Lisa Immordino Vreeland

Pina (2011) de Wim Wenders

Les Plages d’Agnès (2008) d’Agnès Varda

Le Procès du viol (2013) de Cédric Condon

Les Quatres soeurs (2017) Claude Lanzman

Quel que soit le songe (2012) Anne Imbert

Regarde elle a les yeux grand ouvert (1980) de Yann Le Masson

Reprise (1996) de Hervé Le Roux

Rêves d’ouvrières (2006) Phuong Thao Tran

Les Roses noires (2012) de Hélène Milano

Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007) de Alice Diop

Sœurs (2009) Katharine Dominice

Sonita (2016) de Rokhsareh Ghaem Moghami

La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens (2018) de Yves Jeuland

La Vie sombre trois fois, se relève sept, et neuf fois flotte à la dérive (2009) de Xuan-Lan Guyot

Vous êtes servis (2010) de Jorge León Sáenz

belinda 7
Belinda de Marie Dumora

M COMME MAROC.

Le Chant des tortues, Jawad Rhalib, Belgique, 2013, 85 minutes.

En février 2011, dans la foulée du « printemps arabe », une partie de la population marocaine, surtout sa jeunesse, descend manifester dans la rue pour demander plus de liberté et de justice sociale. Pour éviter le sort de Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, le roi Mohamed VI lance une nouvelle constitution et promet des réformes. Les élections législatives de l’automne verront la victoire des islamistes. Pour les jeunes contestataires du « mouvement du 20 février », c’est une déception. Est-ce pour autant la fin de leurs espoirs de voir l’avènement d’un monde meilleur ?

chant des tortues 4

Vivant et travaillant en Belgique, Jawad Rhalib ne peut pas rester indifférent à la contestation qui secoue son pays d’origine. Il part donc au Maroc pour filmer sur le terrain les manifestations et rencontrer ces jeunes dont il partage ouvertement les aspirations. En historien, il présente rapidement dans le pré-générique de son film la situation du Maroc. Les « années de plomb » du règne d’Hassan II sont marquées par les arrestations arbitraires, la torture et une répression généralisée de toute tentative d’opposition. Avec les manifestations, la parole se libère et, peu à peu, la peur disparaît.

chant des tortues 9

Comme les films consacrés aux révolutions tunisiennes et égyptiennes, Rhalib place sa caméra au cœur des manifestations, cadrant en gros plans les visages de ces jeunes filles lançant leurs slogans jugées sur les épaules d’un de leurs camarades. Il suit la préparation puis la distribution des tracs, les explications données aux passants, le développement des revendications (le système de santé et l’école, « pourris »), il rencontre des artistes, plasticiens et chanteurs engagés. Les militants du « mouvement du 20 février » défendent des thèses pacifistes centrées sur la nécessité de la démocratie et de la laïcité. Le film montre en contre-point les manifestations de femmes voilées défendant la religion. Les aspirations de la jeunesse ne sont visiblement pas reprises par la majorité. Pourtant le film se veut optimiste. Il se termine par une note d’espoir : les changements dont la société marocaine a besoin sont inévitables, même s’ils ne sont mis en œuvre que très lentement, à la vitesse de la tortue.

E COMME EGYPTE- Révolution

Le Printemps d’Hana, Sophie Zarifian et Simon Desjobert, France, 2013, 55 minutes

Un film de plus sur la révolution égyptienne ? Un film qui nous introduit au cœur des manifestations, qui nous permet de rencontrer tout un peuple et d’écouter sa parole, ces longues diatribes, ces interminables confrontations d’opinions souvent contradictoires, ces revendications et ces manifestations d’espoir, mais aussi ces craintes vis-à-vis de l’avenir. Filmer la parole d’un peuple qui a retrouvé sa liberté d’expression après en avoir été longtemps privé a quelque chose d’exaltant, à l’instar de ceux qui sont filmés, tous ceux qui dans le mouvement d’une révolution veulent croire à la démocratie et à la justice sociale. Un film de plus donc, mais qui apporte un point de vue particulier, malgré une forme que l’on a déjà vue.

La première originalité de ce Printemps d’Hana est d’être situé après la révolution, après la chute du régime Moubarak. Mais est-ce pour autant la fin de la révolution ? Toutes les revendications des manifestants de la place Tahrir sont-elles satisfaites ? Personne dans le film ne le croit. La révolution est terminée et elle reste à faire. L’armée a pris le pouvoir et les manifestants se sentent dépossédés de leur victoire sur l’ancien régime. Occuper à nouveau la place Tahrir semble pour beaucoup la seule solution. Aller jusqu’au bout. Obtenir enfin une vraie liberté. Un film qui nous montre donc la marche d’une révolution et les immenses points d’interrogation qu’elle pose à la population égyptienne.

printemps d'Hana 2

Aux jeunes, surtout. La place fondamentale de la jeunesse égyptienne dans la révolution est bien connue et a déjà été filmée. Ici, il s’agit d’une jeune fille, d’une vingtaine d’années, engagée dans la révolution de façon très personnelle, que certains adultes pourraient juger naïve ou pleine d’illusions, mais dont la fougue et la sincérité sont évidentes. La séquence introductive nous la montre longuement, distribuant un journal gratuit, la nuit. Surtout, elle dialogue avec ces passants anonymes, des adultes. Une femme en particulier, qui porte le voile et qui tient un discours qui se veut réaliste (il faut bien reprendre le travail et cesser les manifestations) que la jeune fille n’est pas loin de juger défaitiste. La poursuite de la révolution est aussi au cœur des discussions qu’Hana suscite avec les chauffeurs des taxis qu’elle emprunte pour se déplacer, et celles qui se développent de façon quasi ininterrompue avec ses amis. Eux, ils recherchent de nouvelles formes d’action, des moyens originaux pour populariser leurs idées et ils s’engagent dans une démarche résolument créative (des dessins et slogans bombés au pochoir sur les murs). Y a-t-il une fracture entre les jeunes et le reste de la population égyptienne ? Le film ne va pas explicitement dans ce sens, mais la question ne peut pas ne pas se poser.

Le Printemps d’Hana est un film sur la révolution égyptienne, mais c’est aussi un film sur l’adolescence. Ce n’est pas à proprement parler un portrait au sens traditionnel, qui donnerait à appréhender la vie familiale, affective ou sociale d’une jeune fille. Mais c’est un portrait d’une adolescente en militante, engagée politiquement. C’est sur cette dimension de l’engagement politique à l’adolescence qu’il nous invite à réfléchir.

Sur la révolution égyptienne, lire T COMME TAHRIR https://dicodoc.blog/2018/12/02/t-comme-tahrir/

M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

médiapart

Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

médiapart 4

Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

médiapart 2

Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

médiapart 8

K COMME KINSHASA.

Une image, un film. Kinshasa Makambo, Dieudo Amadi, 2018, 73 minutes.

Une image floue, pas très nette, où l’on ne distingue pas grand-chose. Pour ainsi dire rien. Si ce n’est le mouvement.

 Est-ce la caméra qui bouge, qui tombe ? Est-ce celui qui la tient, le cinéaste, qui est déstabilisé, bousculé, entrainé. Qui ne maîtrise plus la prise de vue

Une image hors norme. Une image qui n’est pas photographique. Peut-elle être cinématographique ?

Une image qui ne respecte pas les règles de visibilité. Est-elle lisible malgré tout ?

 Une image qui aurait dû être coupée au montage. A moins qu’il existe pour le cinéaste de bonnes raisons pour la garder dans son film.

En fait cette image dit beaucoup de choses. Mais il est nécessaire de préciser son contexte. Comment elle se situe dans le film. La séquence dont elle fait partie. D’autres, dans la même séquence, seraient plus explicites. Proposeraient plus d’élément de lisibilité. Mais d’autres aussi n’en possèderaient plus du tout, seraient donc muettes. Celle-ci est une sorte d’intermédiaire. Proposée seule, elle défie le regard. Mais on peut y trouver une forme, humaine. Un corps donc, dont le vêtement est blanc avec des ratures noires. Un corps en mouvement. Car l’on distingue aussi un sol, et en arrière-plan, ce qui pourrait bien être d’autres corps.

Une image de mouvement. Captant un mouvement. Prise par un appareil lui-même en mouvement.

Nous sommes dans une manifestation. A Kinshasa. Une marche de protestation contre Le Président en titre de la RDC, Joseph Kabila, qui semble ne pas vouloir quitter le pouvoir. Une marche pacifique. Subitement on entend des coups de feu. Les forces de l’ordre, que l’on voit d’ailleurs très peu dans le film, tirent avec des balles réelles sur les manifestants. Il y aura des morts. Ils le savent. Alors c’est la fuite, la course effrénée pour s’échapper, se mettre à l’abri ou hors de portée des balles. Le cinéaste qui était au milieu de la foule, se met lui aussi à courir. Comme tous les manifestants. Il n’arrête pas sa caméra, qui enregistre cette course, cette fuite. Et nous voyons alors les corps qui se bousculent, les jambes, le sol, un mur sur le côté, puis des images floues, brouillées, pas vraiment abstraites, mais qui ne figurent plus rien que la fuite, la peur, la précipitation, le désordre…

En choisissant de garder au montage ces images de fuite, le cinéaste montre bien sûr la violence du pouvoir, la répression. Il montre le danger que représente le fait de manifester. Mais aussi la détermination de ceux que ce danger ne fait pas reculer. S’ils fuient devant les balles, ils reviendront le jour suivant, pour une autre marche, qui se soldera elle aussi par des morts.

Mais cette image, cette séquence de fuite (il y en a deux dans le film), indique clairement quelle est la position du cinéaste. Les montrer dans le film c’est dire que le cinéaste est du côté des manifestants, aux côtés des manifestants. Mieux il est lui-même un manifestant. Et donc, lorsque les forces de l’ordre tirent à balles réelles, il met lui aussi sa vie en danger, comme les autres manifestants. Il ne les regarde pas fuir devant lui, comme il ne les avait pas filmés passant devant lui. Il marchait avec eux. Devant les balles, il coure avec eux. C’est cette communauté de mouvements qui justifie l’usage de ces images, peu lisibles prises isolément, mais significatives d’une prise de position dans leur continuité.