E COMME ENFANTS – Exil.

Le bon grain et l’ivraie, Manuela Frésil, 2018, 94 minutes.

Le bon grain et l’ivraie est un film sur l’enfance.

Filmer de enfants n’est jamais facile, ou plutôt toujours trop simple. Car dès qu’ils sont devant une caméra, ils jouent, ils paradent, s’exhibent ou au contraire se replient sur eux-mêmes et deviennent muets. Rien de tout cela dans le film de Manuela Frésil. Elle filme les enfants comme ils sont, tout simplement. Gais ou tristes, dynamiques ou fatigués, toujours présents. Ils ne se dérobent jamais. Les petits viennent saluer la caméra et dire bonjour à la cinéaste. Les plus grands acceptent de répondre à ses questions. Puis ils ont pris l’habitude de parler d’eux, de ce qu’ils ressentent dans cette vie qui ne leur fait aucun cadeau. Mais ils n’y a aucun apitoiement dans le film. Ils continuent à jouer, faire de la luge en hiver et se baigner à la belle saison. Ils apprennent leur leçon ou un poème en se le faisant réciter l’un l’autre. Et font leurs devoirs sur le gazon d’un parc. Mais jamais ils ne diront qu’ils ne veulent pas aller à l’école.

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Le bon grain et l’ivraie est un film sur des enfants maltraités.

Pas par leurs parents, qui visiblement sont des parents aimants et font tout ce qu’ils peuvent pour eux. Mais ils sont maltraités par la vie, par la société, par le monde des adultes qui font la guerre dans leur pays. Un pays qu’ils ont dû quitter avec leurs parents venus demander l’asile en France. Comment peuvent-ils grandir, se développer harmonieusement alors qu’ils sont sans cesse ballottés d’un lieu d’hébergement à un autre.

Le bon grain et l’ivraie est un film sur l’exil.

Ils ont fui la guerre, ou des menaces de mort qui pesaient sur eux. Manuela Fresil a recueilli des transcriptions d’entretiens réalisés dans le cadre de la demande d’asile à l’OFPRA. Elle en lit quelques-unes. Pour bien montrer que partir en exil n’est pas une simple lubie. Qu’il y va de sa vie. Cette lecture est un moment fort du film. Celui qui peut susciter le plus d’indignation, d’incompréhension, ou de colère chez le spectateur. Comment de telles situations sont-elles possibles ? Les procédures de demande d’asile ne sont pas détaillées dans le film. Mais nous les sentons longues et difficiles. Et surtout bien incertaines dans leur résultat. D’ailleurs le texte qui clôt le film nous dira qu’aucune des familles que nous avons suivies, pendant de longs mois, ne l’aura obtenu. Et lorsqu’une enfant évoque son retour dans son pays, au Kosovo, nous sommes soudain saisis de stupeur. Le film pourtant ne cherche nullement le sensationnel et évite les effets grandiloquents trop faciles. Son rythme reste lent de bout en bout, mesuré, sans à-coup ni éclat. Mais une tension insistante sous-tend beaucoup de séquences, lorsqu’il faut faire ses bagages parce que le centre d’hébergement est fermé par le préfet, lorsqu’il faut se lever le matin très tôt et lorsque les journées sont réglées par les horaires imposés par les lieux d’accueil, lorsqu’il n’y a que le hall de la gare comme refuge pour échapper au froid de la rue.

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Le bon grain et l’ivraie est un film sur l’accueil.

Arrivés en France, que deviennent-ils ? Où passent-ils les nuits ? Et les journées, en particulier en hiver lorsqu’il fait froid et qu’il neige. Le film est tourné à Annecy. Au fur et à mesure du temps qui passe, nous suivons ces familles dans les diverses modalités d’hébergement qui s’offrent à eux, toujours provisoires, incertaines, plus ou moins confortables puisqu’il faut souvent partager la chambre, ou le dortoir, ou tout autre espace où peut loger un lit. Mais un lit il n’y en a pas toujours pour tout le monde et si les enfants peuvent s’habituer à beaucoup de choses, dormir par terre pose quand même problème. La cinéaste inscrit sur l’écran la succession de ces lieux où les familles sont successivement renvoyées, lorsque l’un d’eux ferme, ou parce que la réglementation administrative introduit des limites temporelles. Depuis le centre d’hébergement d’urgence  jusqu’au parc dans lequel il faut essayer d’aménager une tente, en passant par les hôtels ou l’appartement privé d’une vielle dame qui aménage son espace pour accueillir le plus de monde possible. Un drôle d’itinéraire dans cette ville par ailleurs dédié au tourisme !

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Le bon grain et l’ivraie est un film politique.

Le film pourrait se résumer dans un seul plan, d’une simplicité désarmante, mais d’une profondeur à nulle autre pareille. Une femme, une mère de certains des enfants que nous suivons tout au long du film, s’avance vers la caméra, salue la cinéaste qui en retour, formule convenue, lui demande comment ça va. Mais la réponse elle n’est pas convenue. « Comme ci comme ça »  dit-elle. Et elle ajoute, alors que le cadre se resserre sur son visage : « je suis fatiguée ». Il y a dans son regard comme une invitation à ne pas oublier son humanité, que ces femmes et ces hommes sont des êtres humains avant d’être des demandeurs d’asile dont s’occupe l’administration. C’est pourquoi aussi le choix de la cinéaste de centrer son film sur les enfants est un geste politique. Tout le film est une revendication en leur nom. Oui, comme tous les enfants, ils ont le droit de vivre, de jouer, de chanter, de faire de la luge et de se baigner, d’aller à l’école et d’apprendre le plus de choses possible. Oui, ils ont le droit d’être heureux. N’avons-nous pas alors le devoir de tout faire pour qu’ils puissent vivre et être heureux.

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Le bon grain et l’ivraie est un film sur l’espoir.

La situation que vivent ces enfants peut-elle trouver une issue. Bien sûr, le film ne propose pas de solution. Mais l’on sent bien que les renvoyer dans leur pays n’en est pas une. Pourquoi n’auraient-ils pas le droit de continuer leur scolarité ? Et puisque les plus grands parlent le français comme s’ils étaient nés ici, pourquoi ne pourraient-ils pas trouver leur place dans notre pays ? Après une année passée auprès d’eux, à scruter les aléas de cette vie d’incertitude et de changements incessants, le film se termine à la belle saison, sur une plage où il fait bon se baigner. Le soleil est revenu. Un appel muet de la cinéaste pour qu’il illumine le plus longtemps possible la vie de ces enfants.

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V COMME VIE DOC #6

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

21 avril 2019

Sorties

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L’Époque  De Matthieu Bareyre

Le Cercle des petits philosophes De Cécile Denjean

Fanon hier, aujourd’hui de Hassane Mezine.

 

Événements

* mardi 23 avril à 19h30 à la Médiathèque Marguerite Duras
115 rue de Bagnolet, Paris 20e – M°2 Alexandre Dumas ou M°3 Gambetta
projection du film AU PIED DE LA LETTRE
de Marianne Bressy (2017 / 75′)

 

* Du 10 avril au 25 mai 2019

La Cinémathèque de Toulouse

Cinéma direct, l’école québécoise

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Revue

TRAVERSES

la revue de Film-documentaire.fr

Contribuer à l’inscription du documentaire dans la perspective du cinéma, quelqu’en soit le vecteur de communication, est le projet de Traverses et de ses contributeurs. C’est à dire asseoir le statut de ce genre qui souffre des assimilations avec le travail de presse dont la logique est essentielle mais différente ou avec l’industrie télévisuelle de programmes trop encline à le considérer, audience oblige, comme une des modalités du divertissement. La démarche de la revue n’est donc pas sans intégrer une dimension militante au profit de ce genre cinématographique.

Réfléchir sur le regard, impose une réflexion sur la forme et la revue s’engage dans cette perspective.

Nous espérons que ces écrits, dont certains sont de l’ordre de la recherche, contribueront à considérer le documentaire tel qu’il s’est construit et tel que nous l’espérons dans ses mises en œuvre : lire la réalité malgré l’apparence, assumer un rapport créatif au monde, induire du doute devant les faits, renverser les termes, en un mot introduire le poétique comme regard complexe sur le réel.

A.M

#1 – FORMES POLITIQUES,  POLITIQUES DES FORMES

SOMMAIRE

Éditorial – Des cris de liberté

par François-Xavier Destors

Faire de la place au hors-champ : fissurer les films

par Julien Baroghel

« Partager les risques »

Entretien avec Florent Marcie

par François-Xavier Destors

Les corps politiques du cinéma documentaire

par Antoine Garraud

« Comment échappe-t-on à Hiroshima ? »

Entretien avec Jean-Gabriel Périot

par Lucie Rico

La réflexivité comme dialectique : le documentaire brechtien

par Nenad Jovanovic

​Le documentaire animé et l’image réparatrice

par François-Xavier Destors

Les femmes crèvent l’écran

par Gaëlle Rilliard

« Avoir la sensation du monde »

Entretien avec Corinne Bopp

par Gaëlle Rilliard

Harun Farocki : Vidéosurveiller et punir

par Joshua de Paiva

« Un autre regard sur le jeu est possible »

Entretien avec Florent Maurin

par François-Xavier Destors

 

Livre

Chris Marker

Collectif, Christine Van Assche et Raymond Bellour (Sous la direction de),

D’une richesse inépuisable, l’oeuvre de celui que son ami Alain Resnais comparait volontiers à Léonard de Vinci trouve ici l’occasion d’une exploration d’une ampleur inédite. Chris Marker (1921-2012), cinéaste mais également romancier, essayiste, critique, éditeur, photographe, vidéaste, dessinateur, musicien et artiste multimédia, fut aussi un homme d’engagements et de combats. Auteur d’un film de science-fiction devenu culte, La Jetée, ami des chats et voyageur infatigable, Chris Marker a arpenté son temps pour en déchiffrer autant de signes qu’il a été permis à un être humain d’en embrasser. Cet ouvrage de référence réunit plus de trente textes de spécialistes de l’oeuvre de Chris Marker et une iconographie pour une grande part inédite, principalement issue des collections de La Cinémathèque française. Florence Delay, « L’invention de Marker ».

B COMME BERLIN – Dieutre.

Berlin based, Vincent Dieutre, 2018, 88 minutes.

Ils se sont installés à Berlin. Ils ont quitté la France, Paris, une ville où ils ne reviendront certainement pas. Resteront-ils à Berlin. Sans doute, pour quelques années encore certainement.

Pourquoi ont-ils choisi Berlin ? Y ont-ils trouvé ce qu’ils cherchaient ?

Ce ne sont pas des exilés. Encore moins des immigrés. Dans cette ville cosmopolite, ils semblent parfaitement intégrés. Ils ont trouvé leurs marques sans difficulté. Aucun ne se plaint de problèmes sociaux ou relationnels à son arrivée. Et une fois les aspects matériels résolus, Berlin est décidément une ville où il fait bon vivre.

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C’est du moins ce qui ressort des entretiens menés avec ces artistes – peintres, sculpteurs, plasticiens, écrivains, etc. – que rencontre Vincent Dieutre et qui vont nous parler de ce Berlin d’après le mur et la réunification, de leur vécu dans la ville, de leur vision de cette ville qui pour eux est unique au monde. Une ville qui suscite spontanément l’inspiration. Une ville idéale donc pour la création artistique.

Au fur et à mesure de ces rencontres, au fil des discours des « Berlin Based », se construit par petites touches un portrait de ce nouveau Berlin, cette ville « expérimentale » après la réunification, où tout est encore à faire, où le champ des possibles est infini. Pour ces artistes sans contraintes professionnelles, Berlin est une fête permanente, avec sa multitude de bars et de boites où il est si facile de passer la nuit. Et le jour le calme y est impressionnant ! Avec ses grands espaces, que l’on retrouve dans aucune autre capitale européenne et que nous donne à voir l’incipit du film, des plans aériens filmés depuis un hélicoptère à bord duquel Dieutre a pris place en compagnie de Helke. Et puis les galeries se comptent par centaines. Sans parler de toutes ces caves ou autres entrepôts où il est si facile d’installer un atelier. Berlin n’a pas usurpé sa réputation d’être la capitale mondiale de l’art.

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Dieutre filme donc Berlin, ses grandes avenues, ses rues presque secrètes, de quartier en quartier, un itinéraire d’ouest en est, de Kreuzberg à Mitte. Il la filme au fil des saisons, sous la pluie ou dans la chaleur de l’été où il fait bon de se dorer au soleil dans les parcs.  Il prend le métro, le tram. Il réalise de longs travelings sur les façades des vitrines des rues commerçantes. Le film semble ainsi être en perpétuel mouvement. Il s’arrête pourtant dans des rues peu fréquentées. Le temps de nous laisser nous imprégner de ce calme dont il a été question. Et de déchiffrer, si possibles, les innombrables graffitis sur les murs. Une promenade apparemment sans but, en suivant les pas l’amie de Dieutre, Helke, qui peut ainsi nous servir de guide. Mais elle reste muette. Filmer la ville pour Dieutre ne nécessite aucun commentaire touristique.

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Pourtant Dieutre parle de Berlin. En voix off, avec ce ton, ce rythme musical de la voie tout à fait caractéristique et que nous avons déjà rencontré dans nombre de ses films. Dieutre connaît bien Berlin. Il y est venu du temps du mur. Son récit personnel, – en première personne comme toujours –  commence au passé. « Je vis encore dans le monde d’avant, je m’y accroche » dit-il. Dans la suite du film, il sera surtout attentif aux mutations de la ville. Mais le passé, ce lourd passé que tous ceux qui vivent à Berlin portent en eux, ce passé de la division, du mur, et plus loin encore le passé du triomphe du nazisme qui a fait de la ville le lieu du mal absolu, ce passé ne peut s’oublier.

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Les « Berlin Based » que rencontre Dieutre sont surtout des hommes. Il y a pourtant dans le film une femme dont les propos revêtent une dimension fondamentale pour l’avenir de la ville. Elle souligne la tolérance qu’elle a trouvée à Berlin, une ouverture d’esprit maximale. « Tout le monde s’en fout que je sois gay » dit-elle. Pourtant le film se termine par l’évocation des slogans qui fleurissent sur les murs de la ville ou dans les manifestations. « Gays dehors, juifs dehors, Français dehors ». La survivance de la haine fait peur. Mais Dieutre ne veut pas se laisser dominer par la peur. Sa dernière phrase confirme la légèreté, et même la joie, qui dominait dans l’ensemble du film. « Après la nuit, soyez-en sûrs, à Berlin ou ailleurs, elle reviendra, la renaissance ».

Cinéma du réel 2019, compétition française.

L COMME LUSSAS.

Le Village, Claire Simon, 2019, 4 épisodes.

La série comporte 20 épisodes d’environ 30 MINUTES et une version de 10 FOIS 52 MINUTES

Lussas, le village du documentaire. On devrait dire plutôt la capitale du documentaire. Un ensemble d’activités qui toutes concernent le documentaire, qui toutes œuvrent au développement et au rayonnement du documentaire – du festival Les États généraux du documentaire à la plateforme de VOD Tënk, en passant par Ardèche Image et son master 2 sans oublier Doc Monde et Doc film dépôt… en fait on en oublie sûrement. Un ensemble unique, non seulement en France mais il ne faut pas avoir peur de le dire, dans le monde entier. Et les innovations et initiatives originales y voient le jour presque sans arrêt. De quoi faire tourner la tête aux historiens et autres critiques qui voudraient retracer l’ensemble de cette aventure – et aux cinéastes qui se proposeraient de documenter ce monde complexe, en perpétuel mouvement et qui n’en finit pas de nous étonner. Comment ce petit village de l’Ardèche a-t-il pu s’imposer dans une configuration mondiale du cinéma dominée par Hollywood – l’opposé exact de Lussas ? Cela ne tient-il pas du miracle ? A moins que ce soit simplement le génie – et la patience – du petit groupe de passionnés qui y œuvre quotidiennement.

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Il fallait bien que le cinéma documentaire s’attaque à rendre compte de cette sorte de monstre bicéphale « à gauche l’imaginaire, à droite les agriculteurs » comme il est dit dès le générique de cette série réalisée par Claire Simon et diffusée  pour ses quatre premiers épisodes sur la plateforme  Tënk.

Le Village ne néglige nullement la réalité rurale de Lussas. On y voit les vendanges, la récolte des pommes, l’alambic qui distille l’eau de vie, la vente des fruits au marché. Et nous suivons le maire tout autant sur son tracteur dans son exploitation que dans son discours d’ouverture des Etats généraux. Car ici le monde culturel le plus pointu – le documentaire de création –  a toujours fait bon ménage avec le monde rural des petites exploitations agricoles. Et si l’on construit une « télévision » de trois étages, c’est en dehors du village lui-même qui garde ce cachet ancien dont la cinéaste nous fait admirer l’authenticité des vieilles pierres.

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La série de Claire Simon  prétend  retracer l’historique de Lussas et montrer l’ensemble des activités qui s’y déroulent. Les quatre premiers épisodes se concentrent eux sur l’élaboration du projet de plateforme Tënk,

Le premier épisode ne pouvait faire moins que de consacrer une séquence aux États généraux. En fait ce festival unique par sa forme –il est non compétitif, même si le fait d’être présenté à Lussas est une reconnaissance importante pour un documentariste – est supposé connu de tous. Il suffit alors à Claire Simon de montrer la foule des spectateurs se dirigeant à travers champ sur le lieu de projection en plein air, de filmer une discussion entre une festivalière et un agriculteur dans une plantation de pommiers sur le meilleur endroit où planter sa tente, et de capter la conclusion de la présentation d’un film par son auteur, suivie de quelques plan du film lui-même (il s’agit de Irak, année zéro d’Abbas Fahdel).

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La suite est donc entièrement consacrée au projet Tënk. En contre-point de l’immersion dans le village, nous suivons le groupe de pilotage du projet au sein duquel Jean-Marie Barbe – cet authentique ardéchois sans qui Lussas ne serait pas Lussas – occupe la place prépondérante. Nous le suivons à Paris présenter le projet au CNC ou rencontrer le premier mécène. Les objectifs de Tënk sont clairs. Il s’agit de proposer à l’abonnement (6 euros par mois) un ensemble de documentaires qui sont peu ou pas visibles en salle, même s’ils ont eu du succès en festival. Le choix, nécessairement varié, est alimenté toutes les semaines et reste accessible pour deux mois. A terme, Tënk doit devenir aussi une structure de production et le groupe se penche avec attention sur les plans du bâtiment en projet ‘appelé la « télévision ») où nous trouverons studio, salles de montages, de post-production, etc., bref tout ce qu’il faut pour réaliser des films. Bien sûr les considérations financières sont importantes, mais il faut aussi « tudier les moyens d’augmenter le nombre d’abonnés et de faire de la promotion. Faut-il pour cela réaliser une bande annonce. Le sujet divise l’équipe. Le quatrième épisode de la série de Claire Simon s’achève sur ce désaccord. Une note pessimiste, contredite –heureusement- par le succès actuel de la plateforme.

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Longue vie à Tënk donc. Et l’on peut aussi souhaiter voir les nouveaux épisodes du Village de Claire Simon. La saga de Lussas est loin d’être achevée.

C COMME CHIEN

L’immeuble des braves, Bojina Panayotova, 2019, 22 minutes.

Un immeuble visiblement abandonné. Les vitres des fenêtres sont cassées. Les façades sont délabrées. La caméra s’attarde sur les peintures écaillées. La musique qui accompagne ces plans est presque lugubre, inquiétante certainement. On n’est pas dans un reportage sur la joie de vivre en Bulgarie. Ici le documentaire est fait comme un thriller.

En incipit, la réalisatrice déclare qu’elle est là, devant cet immeuble, un immeuble « mythique », pour faire des repérages pour un film. Nous ne saurons rien de son projet de départ. Un film, elle va bien en faire un, mais ce n’est certainement pas celui qu’elle avait pu prévoir.

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Car elle va faire une rencontre. Une rencontre due quelque peu au hasard. Un homme qu’elle va suivre et qui devient le personnage unique du film (il sera d’ailleurs le seul à être crédité au générique). Un personnage unique ? Pas tout à fait. Car tout au long du film, il entre en interaction verbale avec la réalisatrice en train de filmer. Elle le filme, lui, mais aussi ceux qu’il rencontre et qui ne sont pas toujours coopératifs avec la cinéaste. Au point de demander expressément de ne pas être filmé.

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Cette rencontre va se transformer en une quête que l’homme mène avec véhémence, tant son objet lui tient à cœur. Il habitait cet immeuble. Comme tous les habitants, il en a été expulsé. L’immeuble était « penché » dit-il. C’est là la raison officielle des expulsions. Mais il n’est pas dupe. Il sait bien qu’il s’agit en fait d’une opération financière. Il a vécu 15 ans dans cet immeuble. Et il s’est fait des amis, deux chiens errants, Sara et Gigi, qu’il revient tous les jours nourrir. Mais aujourd’hui, il a beau les appeler, il n’obtient pas de réponse. C’est pour lui un choc. D’autant plus qu’il en vient très vite à la conclusion qu’ils ont été « exécutés » par celui qu’il appelle le « flic » et qui semble être un représentant des autorités de la ville, ceux qui ont décrété l’expulsion des habitants de l’immeuble. La discussion tourne vite à l’affrontement. Mais ce n’est pas un face à face. Ils ne sont pas seuls. Il y a une caméra. La cinéaste a-t-elle le droit de filmer ? Le « flic » refuse de l’être. Elle coupe alors l’image, mais continue à enregistrer le son.

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L’Immeuble des braves est un film court, 22 minutes. Comment peut-il nous dire autant de chose en si peu de temps ? Il semble se centrer sur une sorte de paranoïa d’un homme, une idée fixe en tout cas, dans la recherche des chiens disparus. Les animaux sont-ils ses seuls amis, pouvant combler un peu ce qui doit être sa solitude.

Puis c’est le système administratif qui n(hésite pas à expulser les habitants de leur logement qui est mis en lumière. Nous sommes en Bulgarie. La cinéaste parle bulgare. A l’évidence elle connait le pays. Elle ne cherche pas cependant à proposer une analyse sociologique ou politique. <elle se contente – si on peut dire – de filmer une situation particulière, personnelle, en apparence anodine.  Mais qui devient vite lourde de sens ; Une femme rencontrée brièvement ne parle-t-elle pas de la « sauvagerie bulgare ».

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Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt du film, la cinéaste nous propose une interrogation sur les conditions de réalisation d’un film documentaire. Doit-elle s’arrêter de filmer quand une personne face à la caméra le refuse explicitement ? En cachant la caméra, en enregistrant le son, elle prend le risque de se mettre en infraction par rapport à la loi. Mais la nécessité du film n’est-elle pas plus impérative que toute autre considération ?

Ce film a reçu le prix des détenus de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy au festival Cinéma du réel, Paris, 2019.

M COMME MODE.

McQueen, Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, Grande Bretagne, 2019, 111 minutes.

Un anglais star de la haute couture, plutôt surprenant n’est-ce pas ? D’autant plus qu’après avoir conquis Londres, il s’attaque à Paris, via Givenchy, cette vieille maison qu’il entreprend de dépoussiérer. Et c’est un succès incontestable ! Tous ses défilés sont des triomphes. Des spectacles grandioses en fait. Mobilisant une énergie folle et des moyens non moins considérables. Le film n’hésite pas à nous en présenter des extraits significatifs. Des mannequins à la démarche caractéristique, mais que le créateur sait aussi transformer, quitte à ce que son travail passe pour de la provocation (il n’hésite pas à les présenter seins nus). Et les robes et tenues sont tout aussi provocantes, importables diront certains, mais résultat d’une telle créativité dans les formes et les jeux de couleurs – sans parler de l’emploi de matériaux inattendus – que c’est le régal des yeux qui compte avant tout. Avec Alexander McQueen la mode entre dans la sphère de la fascination et de la mécanisation robotique. Un mélange explosif.

 

Le film qui lui est consacré – et dont nous découvrons in fine qu’il s’agit d’un hommage posthume – utilise tous les ingrédients nécessaires à la réussite de ce genre d’exercice. Les images d’archives pour suivre les étapes de sa carrière présentée par ordre chronologique avec pour titre des parties celui du défilé caractéristique de la période. Les images familiales pour retracer sa vie, son enfance particulièrement (dont on apprend qu’elle fut marquée par une agression sexuelle), avec les interventions des membres de sa famille, sa mère et sa sœur en particulier. En dehors de la famille, sa vie affective et amoureuse est évoquée longuement et avec force détails intimes par ses compagnons successifs. La dimension professionnelle est abordée par ceux qui l’ont côtoyé dans son métier. Tous le présentent comme très travailleur et souvent imprévisible dans ses créations. La marque du génie en somme. Quelques extraits d’entretien avec le principal intéressé lui-même ponctuent le tout. Résultat, le portrait proposé en fait un personnage attachant dont on finit par adopter la vision particulière de ce monde à part dans la société contemporaine qu’est la mode et la haute couture.

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Pour rendre compte de ce personnage hors du commun et de sa carrière exceptionnelle ; le film ne se devait-il pas de sortir des modes de représentations habituels ? C’est ce qu’il fait essentiellement dans le filmage des défilés et du milieu de la mode dans lequel évolue McQueen. On a alors des images particulièrement travaillées, des gros plans sur des objets difficilement identifiables, des effets spéciaux mêlant les couleurs et les formes. La caméra est des plus mobile pour suivre le rythme d’une musique au tempo plus que vif, et le montage devient saccadé. Ça bouge sans cesse et peu importe si l’image devient flou ou finit par ne capter que des pieds sur le sol – ou le sol uniquement. Heureusement, les entretiens sont plus cool et la fin du film (un ensemble de photos en noir et blanc après l’annonce de son suicide) nous laisse quand même sur une impression de paix.

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Pour qui n’est pas un habitué des défilés de haute couture, ce film est une excellente occasion d’observer ses dimensions à la fois spectaculaire et intime. Et si on se laisse fasciner, c’est bien parce que le cinéma en a le pouvoir.

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E COMME ENTRETIEN – Idriss Diabaté.

Pouvez-vous nous présenter les grandes étapes de votre carrière cinématographique.

les grandes étapes sont: 1/ la rencontre avec Jean Rouch à l’université

2/ le prix canal+ pour Tamtam (tourné en super 8 ) lors du festival Ethnographique au musée de l’homme

3/ prix Bartok pour N’Gonifola- la musique de la confrérie des chasseurs en pays Mandingue (tourné en 16mm)

4 /le passage du 16mm à la vidéo.

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 Quelle a été la genèse de votre film sur Jean Rouch (Jean Rouch, cinéaste africain 2017) ?

Lorsque Jocelyne Rouch, toute heureuse, m’annonce la création de la fondation Rouch – rencontre avec Philo Bregstein à qui je parle de mon projet de faire un film sur JR. Il m’a aussitôt soutenu et m’a donné ses rushes gratuitement.

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Comment voyez-vous la situation du cinéma documentaire en Afrique ?

la vidéo a joué un rôle prépondérant dans le cinéma en Afrique et tout particulièrement dans les documentaires. On peut dire aujourd’hui que demain le cinéma documentaire prendra une place importante dans le paysage cinématographique en Afrique grâce au numérique.

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Quels sont vos projets actuels ?

Montage actuellement du film « Mil : céréale du futur » – le mil est la céréale domestiquée pour la première fois par l’homme en Afrique ‘La cour de la mère »: fiction, écrit et en cours de recherche de financement – film qui veut montrer le rôle de rassemblement que la cour joue dans la vie des Africains de ma génération « Écoute Père »: fiction, film écrit et découpage technique réalisé, en cours de recherche de financement. Film sur l’immigration des Africains en Europe