S COMME SWAGGER – Image.

Un film, une image. Swagger d’Olivier Babinet

Qu’est-ce qui est le plus séduisant, le plus attirant, dans le personnage central qui tient le rôle de la star ? Son manteau de fausse fourrure ? Son nœud papillon ? Ses lunettes de soleil ? Sa posture, ce port altier, princier dirait-on presque, mais avec tant de naturel ? Sa démarche, qu’on imagine lente, mais décidé, donc pas si lente que ça, on devrait même dire plutôt rapide, sous les acclamations ?

Un grand moment de détente entre deux cours, puisque nous sommes dans un établissement scolaire. La vie de bahut qui n’est donc pas si triste qu’on veut bien le dire. Où des jeux collectifs, systématiquement tournés vers le fun, respirent l’enthousiasme, loin de toute violence, de toute résignation, de tout renoncement.fausse

L’image a une construction plutôt classique, avec son personnage central mis fortement en évidence. Mais aucun – ou presque aucun – regard n’est tourné vers lui. Et du coup, la scène n’a rien de statique. Tous ces élèves se dirigent vers nous, dans le hors-champ où est placée la caméra, cet espace si souvent oublié, nié, supprimé, au cinéma.

Si cette image met en avant un personnage, en réalité c’est bien une image de groupe. Un groupe sans lequel le personnage n’existe pas. C’est bien pour les élèves ici réunis dans un lieu de passage de l’établissement que la scène se déroule. Et elle ne peut en aucun cas se dérouler ailleurs. Surtout pas dans une salle de classe, ni même au réfectoire ou à la bibliothèque par exemple. Ici les élèves déboulent depuis une porte invisible. Ils arrivent vers nous. Ils vont passer devant nous. Allons-nous les suivre ?

Ces élèves présents autour de la star ne sont pas de simples figurants ou des faire-valoir. Ils sont là pour créer l’ambiance et donner sens à la scène. Comme ils sont presque tous « de couleur », on peut imaginer que nous sommes dans un établissement de banlieue. Du coup ce sont toutes les représentations négatives de ces ghettos qui sont foulées au pied. En tout cas, ils participent effectivement, joyeusement à la fête. Les sourires sont rayonnants. Et les deux jeunes filles qui encadrent la star – ses gardes du corps – sont elles aussi starisées. Dans le fond de l’image, on ne distingue pas vraiment les visages de tous les élèves, mais il s’agit avant tout de faire foule. Rien n’évoque la solitude ou l’isolement. Tous sont pris dans le même élan. Dans le même moment de plaisir. Et si la gloire ne dure pas vraiment un quart d’heure, elle est intensément partagée par tous.

Et ici, pas besoin de tapis rouge pour être une star.

Sur le film dans son ensemble lire : https://dicodoc.blog/2017/08/08/s-comme-swagger/

E COMME ENTRETIEN – Anelyse Lafay-Delhautal

Pour vous présenter pouvez-vous nous donner quelques éléments de votre biographie professionnelle.

J’ai commencé en faisant de la production. J’ai co-créé une société de production à Lyon, en 1987. Ensuite j’ai fait pas mal de production et puis je me suis tourné assez naturellement vers la réalisation. C’était une société de production qui était spécialisée dans le documentaire J’ai fait pas mal de films avec mes parents lorsque j’étais plus jeune, parce que mes parents étaient passionnés de cinéma. Ils faisaient des courts métrages. J’ai été baignée là-dedans, Je me suis tourné vers le documentaire qui me parait être un espace de liberté, de parole, qui me paraît important. J’ai une filmographie assez éclectique. J’ai fait à la fois des films qui étaient lancés par ma propre initiative, mes propres envies, et puis les productions me proposaient certains sujets. Je n’écris pas énormément. Je suis très instinctive dans mon travail. Ce que j’aime c’est découvrir, découvrir les gens. Rentrer dans le sujet. Donc je lis beaucoup. Je m’informe beaucoup avant. Mais par contre je ne suis pas de ces réalisateurs qui écrivent énormément, qui prévoient tout. Je me laisse porter par mes personnages, par le sujet, par mes rencontres. Moi ce qui m’intéresse dans le documentaire, c’est de faire des rencontres, et donner la parole aux gens que j’interviewe et sur les sujets qui m’intéressent. Je travaille un peu comme un peintre avec  une toile blanche et par petites touches. Quand je pars dans un documentaire, je ne sais pas exactement où ça va me mener. C’est un peu mes rencontres qui font que le documentaire part dans une orientation ou dans une autre. Avec évidemment mon souci de garder ma ligne. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit énormément, qui sait au départ ce que le documentaire va être.

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L’homophobie est un sujet peu traité au cinéma. Comment avez-vous en l’idée de votre film Mes parents sont homophobes ?

En fait c’est mon producteur qui m’a proposé ça et France 3 Rhône-Alpes a été intéressé par le sujet. Il m’a dit est-ce que  ça t’intéresse, l’homophobie parentale. J’ai dit oui, mais je ne sais pas ce que c’est exactement. N’étant pas homophobe moi-même, je ne comprenais pas bien ce que c’était. Je me suis plongé dans le sujet, j’ai rencontré des jeunes, je me suis rapproché de l’association Le Refuge. J’ai été assez effarée de la violence que j’ai entendue. J’étais totalement ignorante de cette violence que les jeunes pouvaient subir. Je me suis dit, comment en tant que mère, comment on peut arriver à mettre son enfant à la porte. Parce que l’homosexualité, ce n’est pas un choix, c’est une réalité. On ne choisit pas. On ne choisit pas. Tout d’un coup se dire tient, je me lève ce matin et je choisis d’être homosexuel. D’être harcelé, d’être agressé, d’avoir une vie pas exactement comme mes parents auraient souhaitée. Donc ce n’est pas un choix, c’est une réalité, c’est un état de fait. On est homo ou pas. C’est comme être blanc ou noir. On choisit pas. Et je me suis dit en tant que mère, c’est pas possible. Quand on a des enfants on n’agresse pas, on ne martyrise pas, on ne malmène pas, on ne maltraite pas la chair de sa chair. Donc j’étais un peu déroutée. J’ai lu pas mal de chose, et puis j’avais envie d’interviewer Serge Hefez que je ne connaissais pas, mais je connaissais ses bouquins. C’est quelqu’un qui est vraiment très intéressant (c’est le psychologue qui est dans le film). Voilà, c’est parti de ça. Je savais que je voulais avoir des entretiens avec des jeunes, je savais que je voulais avoir Serge Hefez. Et puis je me disais, il faut que je parle de moi, parce que c’est pas un sujet anodin, ça touche trop à l’intime, à la famille. Il faut que moi, en tant que mère de famille, je me mette quelque part, mais je ne savais pas comment. Et puis par hasard j’ai écouté uns interview de Marie-Claude Farcy, qui est la secrétaire nationale du Refuge. Elle parlait de son expérience avec son fils. Son fils a fait son coming out. Et je me suis dit, il faut absolument que je contacte cette femme, parce que moi, c’est elle. C’est un double en fait. Je l’ai contactée. Et avec ces deux colonnes vertébrales qui étaient d’un côté la mère bienveillante et le psychologue, j’avais déjà un peu le squelette du film. Après j’ai rencontré ces jeunes, qui ont eu la générosité de se confier à moi. C’était pas très évident. Ils m’ont fait confiance. Après c’est une histoire de montage, de rencontre avec le monteur. Et le choix de ne pas faire de voix off. Parce que je trouvais que tout était dit et que ce n’était pas la peine de surajouter quelque chose. J’ai fait le choix de ne pas mettre de commentaire, pour ne pas parasiter la parole des jeunes et la parole du psy.

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Mes parents sont homophones est un film courageux, surtout pour ceux qui s’expriment à visage découvert dans le film. Quelle a été leur démarche pour accepter cette prise de risque.

Je ne sais pas. Peut-être parce que j’ai bien présenté mon projet. Ils m’ont fait confiance. J’ai choisi de travailler en équipe très réduite. J’ai choisi de travailler avec une cadreuse et faire une équipe exclusivement féminine, en me disant que c’était peut-être quelque chose qui pouvait les mettre en confiance. Après on a commencé à parler, et très facilement ils ont accepté de me parler. Je pense que pour eux c’était important aussi, de parler, même si tous n’ont pas accepté, parce que c’est vrai, même si ce sont des jeunes qui se livrent beaucoup sur les réseaux sociaux, la télévision est vue par les gens plus âgés, peut être les parents, la famille et ça fait un peu peur la télé. Ça n’a pas toujours été évident. Par exemple les filles, j’ai rencontré des filles qui n’ont pas voulu parler. Oui il n’y a que des garçons. C’est une question de rencontre. Ceux que j’ai rencontrés m’ont fait confiance. Par exemple Dorian, le courant est tout de suite passé entre nous. On a bavardé 10 minutes et il m’a dit « ok, je témoigne à visage découvert, comme ça ça sera fait, c’est comme un sparadrap qu’on arrache d’un coup. Comme ça au moins tout le monde le saura ». C’était un peu son coming out qu’il faisait en même temps. C’était très émouvant et compliqué pour moi ensuite de ne pas dénaturer au montage, de leur laisser suffisamment de place pour raconter leur histoire, pour que ça soit cohérent, qu’on comprenne tout. Et surtout de ne pas dénaturer leur parole. Au montage on respecte la parole que les gens nous ont donnée.

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Vous dites que vous avez rencontré des jeunes filles, mais elles sont ne pas dans le film. Est-ce à dire que les lesbiennes ne sont pas victimes d’homophobie ?

C’est très différent. L’homosexualité féminine est très différente de l’homosexualité masculine. C’est pas les mêmes problématiques. Les filles elles ont une stratégie de l’invisibilité. Pour vivre tranquilles, vivons cachées. Et puis quelque part, deux filles ensemble c’est moins « choquant », avec beaucoup de guillemets. Ça passe mieux. Après, elles sont aussi victimes de harcèlement, elles sont victimes d’agression dans la rue. Elles sont tout aussi victimes que les garçons, mais on va dire que dans la tête des gens ça passe un peu mieux, parce que deux filles qui se promènent ensemble dans la rue, ça peut être deux amies. Il y a toute une imagerie aussi. D’ailleurs je suis en train de voir si je peux pas faire un film exclusivement sur les femmes, c’est une problématique complètement différente, que je connais beaucoup moins aussi. J’ai beaucoup d’amis homos. Les garçons je connais bien. Les filles c’est une problématique que je connais moins, qui sont différentes, mais qui sont tout aussi violentes. Et puis elles se cachent un peu plus.

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Votre film a-t-il été une aide, d’une façon ou d’une autre, pour les jeunes à qui vous donnez la parole ? Est-ce que ça les a aidés à faire face aux agressions dont vous parlez.

Eux c’est surtout par rapport à leur famille. Je sais qu’il y en a qui ont commencé à renouer avec leur famille. C’est bien. Je sais que comme Dorian, ça a été un peu le coming out à tout le monde. C’était un peu compliqué avec sa famille mais je pense que ça l’a aidé. En tout cas tous m’ont dit merci à la fin, « ça nous a aidé ». Je suis en contact encore avec Dorian, j’ai encore beaucoup d’échanges. Je pense que ça l’aide. Avant-hier, à Toulouse, pour présenter le film pendant la semaine nationale du Refuge, il y avait des jeunes du Refuge de Toulouse qui étaient présents. Moi j’ai tendance à dire, c’est pas un film pour les homos, c’est un film pour les hétéros, et en fait en y réfléchissant, ces jeunes, ça leur fait du bien de voir qu’il y a d’autres jeunes comme eux, qu’ils ne sont pas tout seul, qu’il y a d’autres jeunes qui sont passés par les mêmes galères, par les mêmes schémas de construction, et du coup, le ressenti c’est que le film peut aussi aider les jeunes. Moi j’ai fait ça dans ce but. J’ai fait des documentaires sur des voyages, des choses comme ça, ça ne change pas le monde, mais je me dis que là j’ai un sujet qui est important et que j’ai envie de défendre et qui est important pour tout le monde. Eduquer c’est comprendre, c’est le contraire de l’ignorance et le rejet, la haine, vient de l’ignorance. Plus on éduque les gens, plus on les informe, je pense que plus ils ont l’esprit ouvert. L’homophobie en ce moment, c’est un gros gros problème. On avait une discussion mercredi entre les anciens et les jeunes, les jeunes disaient aux anciens « vous n’avez pas assez fait pour notre cause, si on galère maintenant, c’est à cause de vous » Et il y avait des anciens de plus de 60 ans qui disaient « mais vous ne vous rendez pas compte, l’homosexualité, c’était une maladie mentale, c’était coupable de prison, on a fait ce qu’on a pu, mais on n’a pas pu faire plus ».

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Lorsque vous accompagnez votre film en séances spéciales ou en festival, quel est l’accueil en général du public, en dehors de séances comme celle que vous évoquez où vous vous adressez aux gens du Refuge.

Plutôt bon. En général on me demande pourquoi il n’y a pas de filles. Un documentaire c’est des rencontres. Je le referais demain je le ferais différemment. Je rencontrerais d’autres gens. Je pourrais rencontrer que des filles et pas des garçons. C’est comme ça. Assez étonnamment, les gens n’ont pas tant de chose que ça à dire, parce que je pense que ça les renvoie à quelque chose de très brutal et très souvent les gens restent un peu sous le choc. En disant merci pour le film. J’ai pas eu beaucoup de réactions de parents. J’ai plutôt des réactions, soit de jeunes, soit de gens qui sont plus ou moins concernés, des enseignants, ou des gens qui sont un peu au courant du problème. En général lorsque les gens ne connaissent pas et ne sont pas concernés, ils sont assez scotchés par cette violence qu’ils n’imaginaient pas, que moi-même d’ailleurs je n’imaginais pas. Pour moi, l’homophobie parentale, c’était pas quelque chose d’extra-terrestre, mais presque. La plupart des agressions homophobes se font en famille. C’est la fratrie aussi…Les gens en général sont assez estomaqués0 En général les gens disent »merci, on savait pas, merci de nous l’avoir montré ». En général c’est assez positif quand même.

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  Anelyse Lafay-Delhautal

Pouvez-vous nous parler de vos autres films.

Il y a deux autres films dont je voudrais parler. Le premier s’appelle « Coco Chanel, Arletty, l’absolue liberté » qui est un portrait croisé de l’enfance de Coco Chanel et d’Arletty qui sont toutes les deux auvergnates, et j’ai essayé de parler de la condition des femmes fin 19°, de ces femmes qui sont parti de rien, qui sont nées, surtout pour Chanel, dans des milieux assez défavorisés et qui, à force de volonté et de, je dirais pas d’opportunisme, mais de volonté, sont arrivées à être ce qu’elles étaient, des femmes très libres. Donc je parle un peu du féminisme, je parle de la condition des femmes, et du travail des femmes. C’est un 52 minutes. Puis un autre qui s’appelle « Prostitution le cri des larmes » où je fais un état des lieux de la prostitution, des trafics et je parle surtout de la loi qui pénalise le client, qui est une loi qui est parue au moment où j’ai commencé le doc. C’est un film que j’ai tourné à Limoges. C’est un France télévision aussi. Il a pas mal tourné, il a été pas mal vu, parce que je parle de Limoges, mais le problème est le même dans toutes les villes. Je demande pourquoi au 21° siècle, la prostitution existe encore ? Et qu’est-ce qui fait qu’elle existe encore. Quelles sont les origines. Je parle des maisons closes. Voilà je fais un état des lieux. Après je fais des choses sur la cuisine, sur les expatriés. Je suis assez variée. Je suis en train de faire un film sur la cuisine et le design.

Et vous avez d’autres projets ?

Non, je fais une petite pose. Mais j’aimerais bien faire une suite à Mes parents sont homophobes, en parlant des filles. Et j’aimerais aussi faire une suite à la prostitution parce que, dans un volet de cette loi, c’est à la fois la pénalisation du client, mais aussi c’est l’aide à la sortie de la prostitution, avec tout un système mis en place et j’aimerais voir comment ça se passe, et comment cette sortie de la prostitution peut se faire. Et rencontrer des femmes qui sont en train de sortir. Il y a des associations qui existent. Et maintenant que j’ai fait l’état des lieux, quelle est la suite, qu’est-ce qu’il se passe. Voilà, ce sont des projets mais pour l’instant il n’y a rien, ce sont des choses à long terme.

Vos documentaires sont passés à la télévision, mais ils ne sont pas sortis en salle. Ils n’ont pas été distribués.

Non. C’est très compliqué. Parce que pas au bon format. 52 minutes c’est pas un format cinéma. Et une fois que c’est passé à la télé, les salles non. Alors j’essaie au coup par coup, mais c’est compliqué. Pareil pour les festivals. Ça rentre jamais dans les cases. Ou c’est un film ciné, ou c’est un film télé. Je fais des films télé parce que ça se trouve comme ça. Et aussi parce que la télévision permet le financement de ces films. Sinon, sans financement pas de tournage, pas d’économie. Mes parents sont homophobes, j’ai bossé deux ans dessus, sans être100% dessus, mais on va dire ça m’a pris quatre mois. Du moment où j’ai commencé le tournage jusqu’à la fin, ça m’a pris cinq mois. C’est des choses qui sont de longue haleine, et la télé, avec ses financements, font que ces projets peuvent aboutir.

Mais en dehors de ces problèmes de production, est-ce que vous pensez qu’il y a des différences dans la forme entre le film de télé et le film dit de cinéma. Si cette distinction a du sens.

Oui, un 90 minutes, c’est pas le même rythme. De toute façon c’est une question de longueur aussi, c’est une question de coup du montage On a plus le temps en 90 minutes. Mais c’est pas une question de liberté. Moi j’ai jamais eu de problème avec France télévision. J’ai jamais eu de censure.  On m’a toujours dit c’est votre vision d’auteur qui nous intéresse. J’ai vraiment en général carte blanche. A partir du moment où ils acceptent le « dossier », le sujet, ils disent ok. Quand j’ai fait la prostitution, la personne que j’ai rencontrée, qui était à Limoges, je ne la connaissais pas du tout. Elle m’a dit, c’est votre vision. Et quand j’ai présenté le film, à aucun moment on m’a dit ça va pas, ou c’est pas ce qu’on veut, ça il faut pas mettre. Il y a vraiment une liberté qui est assez intéressante. Après c’est sûr qu’au cinéma c’est autre chose. J’aimerais bien. Les moyens techniques sont les mêmes de toute façon, mais les financements ne sont pas les mêmes et du coup ça inclue une autre forme, une autre création, une autre façon de travailler. J’essaie de le faire sortir au cinéma, mais c’est très très compliqué. Mais je ne maîtrise pas les choses. La société de production a les droits. Si elle ne s’implique pas plus que ça, moi je ne peux pas travailler. J’ai une société de production. Moi j’essaie de faire exister en allant dans les projections. Plus il est projeté, mieux je me porte. Ce que je veux c’est que mon film soit vu. Mais dans un an ou deux, le problème sera exactement le même, il sera toujours d’actualité, malheureusement.

W COMME WISEMAN – Monrovia.

Monrovia, Indiana, Frederick Wiseman, Etats-Unis, 2019, 2H23

Le premier plan du film cadre un nuage blanc se détachant sur le  bleu du ciel. Le dernier s’arrête sur une tombe dans un cimetière. Entre les deux, la vie d’une petite ville, dans les plus minces de ses détails, tous ses détails, car comme on le sait depuis pas mal de temps déjà, Wiseman ne laisse rien dans l’ombre de la réalité qu’il film. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une bourgade de l’Amérique rurale où, bien sûr, chaque séquence peut renvoyer à un cliché et contribuer à la mythologie omniprésente de l’Amérique profonde, bastion des conservateurs qui ont donc contribué à élire Trump. On sort du film avec l’impression tenace d’avoir tout vu de la ville et le sentiment d’en connaître tous les habitants, même si on ne rentre jamais dans leur vie intime. S’ils ne sont pas tous présents dans le film, ils ne doivent pas être très différents de ceux qui y figurent, ceux-ci n’étant pas de toute façon désignés par leur identité, et se réduisent plutôt à leur fonction.

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Que nous montre-t-on donc de Morovia, Indiana ?

Dans le désordre : les sermons dans les Eglises, un mariage et un enterrement, la fête locale, l’exposition de vieilles voitures, la vente de matelas, la clinique vétérinaire, le salon de coiffure pour dame et pour homme et le salon de tatouage, le conseil municipal, le travail des champs, le transport du maïs, les élevages de porcs et de bœufs, le marchand d’armes et celui d’alcool. Liste non complète sans doute, mais chacun ajoutera ce dont il se souvient de plus de deux heures de projection. Une exploration bien minutieuse, à quoi il faut ajouter les plans de coupe, pour le décor, les vues du ciel, du soleil couchant et des nuages, les rues de la ville ou les routes de campagne avec leur circulation de voitures et de poids lourds, et les champs de maïs puisque Monrovia est situé en Indiana, un Etat du Midwest agricole américain.

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Mais il faut noter que Wiseman, pour une fois, se permet quelques effets visuels dans le filmage, comme cette petite fille dans le camion où un éleveur (son père ?) fait monter les cochons, ce bœuf qui vient parader devant la caméra, ou surtout les gros plans sur les groins de ces animaux qui se bousculent dans leur enclos.

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L’insistance sur la mort dans la fin du film – un sermon bien long et passablement ennuyeux à la mémoire de la défunte, et l’inhumation dans le cimetière sonorisé des seuls sanglots bruyants d’une femme en noir tout prêt de la tombe et de la caméra – fait-elle de Monrovia, Indiana le testament cinématographique de son auteur ? Ce serait sans doute aller trop loin, même si on ne peut alors éviter de penser à son âge. Mais Wiseman maîtrise si parfaitement les règles de méthode qu’il s’est donné à lui-même depuis ses débuts de cinéastes, qu’on sent bien que celui-ci ne sera certainement pas le dernier. Qui s’en plaindrait ?

A COMME AMOUREUSES

Où sont nos amoureuses ? Robin Hunzinger, 2006, 52 minutes.

Le destin de deux femmes. Retracer le destin de deux femmes nées dans les premières années du XX° siècle. Raconter leur rencontre, leurs études, leur amour, leur séparation. Rechercher des documents, lettres et journaux intimes, des photos et films familiaux, des archives historiques aussi. Retrouver les faits, les commenter, les mettre en perspective, avec la grande Histoire.

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Deux jeunes femmes libres, modernes, cultivées, passionnées et passionnantes. Leur vie, pendant l’entre-deux guerres, auraient pu être une réussite exemplaire, exemplaire de liberté et de bonheur. Mais les difficultés professionnelles (enseignantes elles ne sont pas nommées dans la même ville et doivent attendre les vacances pour se retrouver). Mais les désirs aussi, différents (Emma a un amant, ce que Thérèse accepte tout à fait, mais lorsqu’elle se marie, c’est la rupture).

Pendant la guerre, la seconde, l’une s’engage, l’autre pas. Le film devient alors un hommage à Thérèse, cheffe d’un réseau de résistants en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle mourra sous la torture. Sans avoir parlé.

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Une grande partie du film, pourtant, faisait la plus grande place à Emma, le récit étant plutôt rédigé de son point de vue (puisque les lettres qui ont été retrouvées sont les siennes, et de même pour ses deux journaux intimes). Le récit, en voix off, est écrit en première personne (c’est celui de la propre fille d’Emma). Il comporte de longs extraits des lettres et des journaux où Emma parle de sa vie mais aussi de sa relation avec Thérèse. Une relation qui deviendra difficile. Mais qui restera comme illuminé par leur amour. Le film ne prononce pas le mot homosexualité, volonté sans doute de respecter le voile de pudeur que l’époque mettait sur cette relation. Mais tant de choses sont dites avec franchise, avec poésie aussi. Emma écrivait très bien.

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Les photos, les extraits de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr, et souvent non restaurés (les striures sont bien présentes), contrastent avec les images en couleur montant les lieux actuels de cette histoire d’amour, la montagne, la mer, les champs, les petites villes où elles ont travaillé. Le tout est monté avec une grande rigueur, ce qui n’exclut pas une élégance très raffinée. On en oublierait presque le côté parfois un peu trop « commentaire de documentaire » de la voix off.

Un film où dominent les sentiments, mais sans effusion sentimentale.

Un film sur une banale histoire d’amour (quoique, resituée dans son époque, la banalité soit toute relative).

Un film sur la vie, des vies, souvent malmenées par l’Histoire. Mais des destins que le réalisateur rend exemplaires.

Un film centré sur la réflexion, mais particulièrement riche en émotions.

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A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE 2

Partie 2  C-E

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

C

 Camp de concentration

Pas seulement ceux de l’Allemagne nazie mais aussi en France, comme à Rivesaltes, où furent rassemblés les Républicains espagnols fuyant le franquisme, les harkis ou plus récemment, les déboutés du droit d’asile.

Film : Images du monde et inscription de la guerre de Harun Farocki

Chine

De la Révolution culturelle à l’ouverture à l’économie de marché, les chantiers battant tous les records du monde.

Film : Sud Eau Nord Déplacer de Antoine Boutet

Cinéma

Le documentaire peut-il parler du cinéma, l’analyser, le critiquer, par des moyens cinématographiques.

Film : Le Sommeil d’or de Davy Chou

Colonialisme

En Afrique, en Algérie, la face sombre du colonialisme français, et les guerres de libération.

Film : Afrique 50 de René Vautier.

afrique 50

Communisme

Des films croyant sincèrement au progrès représenté par le communisme, mais aussi les films de propagande jusqu’aux désillusions des ex pays du bloc soviétique après la chute du mur de Berlin.

Film : Je vois rouge de Bojina Panayotova

Crime

Filmer des criminels n’est-ce pas le comble du voyeurisme ? Mais si c’est pour comprendre leur acte, n’est-ce pas continuer à les considérer comme des êtres humains.

Film : Caniba de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor

D

Danse

Les spectacles, les répétitions, la vie des chorégraphes et des commentaires sur leurs œuvres et aussi leur propre vision de la danse

Film : Maguy Marin, l’urgence d’agir de David Mambouch

Délinquance

La petite délinquance surtout, celle des jeunes dans les banlieues et ailleurs, et les institutions répressives à défaut d’être éducatives.

Film : Le Saint des voyous de Maïlys Audouze

Démocratie

Le moins mauvais des régimes politiques diront certain, mais un régime de plus en plus contesté de l’intérieur. Existe-t-il des alternatives ?

Film : L’Assemblée de Mariana Otero

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Dictature

Du Chili à la Grèce, du nazisme au communisme, une liste longue, trop longue…

Film : Général Idi Amin Dada, autoportrait de Barbet Schroeder

Direct

Une référence indispensable, tant le « cinéma direct », au Québec ou en France, a eu une influence décisive sur le cinéma documentaire.

Film : Pour la suite du monde de Pierre Perrault et Michel Brault

Drogue

Les paradis artificiels ou la descente aux enfers…

Film : Bonne nouvelle de Vincent Dieutre.

E

Ecole

La vie de la classe, de la maternelle au lycée, au plus près des élèves et de leurs apprentissages, dans une pédagogie traditionnelle, mais aussi, le plus souvent, dans des pratiques nouvelles, innovantes, et des méthodes actives.

Film : A kind of Magic de Naesa Ni Chianain et David Rane.

Ecologie

Des films engagés, dénonciateurs, mais proposant aussi des solutions d’avenir.

Film : Tous cobayes? De Jean-Paul Jaud.

Economie

Peut-on expliquer la marche du monde par les lois du marché ?

Film : Le Bonheur économique de Patric Jean.

Education

Pas seulement dans l’institution scolaire, mais aussi dans la famille, ou toutes sortes d’association, sans oublier les groupes de pairs.

Film : Mélinda de Marie Dumora.

Elections

Les campagnes électorales sur les pas des candidats, les discours, les poignées de main et les bains de foule, les réunions avec les conseillers et l’incertitude des résultats (pas toujours en fait).

Film : Primary de Robert Drew.

Enfant

Un être innocent, insouciant, peut-être, mais surtout un être à protéger et dont il faut sans cesse affirmer les droits.

Film : Los Herederos, les enfants héritiers de Eugenio Polgovsky

Engagement

Défendre une cause, prendre parti, entrer dans un parti, devenir militant ; mais aussi prendre position, refuser l’inacceptable, proposer des solutions.

Film : Le fond de l’air est rouge de Chris Marker.

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Enseignement

Un métier difficile, un peu délaissé d’ailleurs tant il paraît de plus en plus comme usant, nerveusement et physiquement.

Film : Tempête sous un crâne de Clara Bouffartigue.

Etats-Unis

Au pays de la fiction cinématographique triomphante, le documentaire a-t-il du mal à faire sa place au soleil ? Pas vraiment, tant les documentaristes ont su rendre compte de la complexité de cet immense pays, mettant l’accent sur des aspects souvent contradictoire entre eux.

Film : Route one, USA de Robert Kramer

A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE

PARTIE 1 : A-B

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

A

Acteur

N’étant pas par principe engagés dans les documentaires, ils peuvent devenir des personnages de portraits asseyant de mettre à jour une personnalité qui se cache souvent derrière les rôles qu’ils jouent.

Film : Mon meilleur ennemi de Werner Herzog.

Actualité.

C’est par définition le domaine du reportage, mais il n’en est pas moins évident qu’elle influence bon nombre de documentaristes dans le choix des thèmes traités.

Film : Paris est une fête de Sylvain George

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Adolescence

Souvent montrée comme l’âge de tous les possibles, de tous les espoirs, de toutes les révoltes, c’est aussi pour bien des cinéastes, l’occasion d’un regard nostalgique sur leur propre vie.

Film : Arman, 15 ans, l’été de Blaise Harrison.

Afrique

Le continent de la douleur et tant de richesses gaspillées ou accaparées par quelques-uns ou pillées par les pays riches.

Film : Moi un noir de Jean Rouch

Agriculture

La dénonciation de l’agriculture intensive, industrielle sur le modèle américain, avec son usage abusif des pesticides et en contre-point, la présentation des alternatives écologiques, de l’agroécologie à la permaculture.

Film : Le monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin

 Algérie.

L’ancienne colonie française a connu bien des vicissitudes depuis son indépendance, mais Alger restera pour toujours la Ville Blanche.

Film : La Chine est encore loin de Malek Bensmaïl.

 Amérique latine.

Le continent des crises économiques comme en Argentine, des coups d’états sanglants comme au Chili, de l’avenir incertain de la forêt amazonienne et des peuples qui y vivent.

Film : La Bataille du Chili de Patricio Guzman

 Amour.

Dans le documentaire, amour peut rimer avec toujours, mais ce sont plutôt les amours déçus ou impossibles qui sont en première ligne.

Film : Une jeunesse amoureuse de François Caillat

Animation

Avoir recours au dessin, aux images de synthèse, aux effets numériques, peut souvent suppléer au manque d’images « live », mais aussi être un choix esthétique significatif.

Film : Valse avec Bachir de Ari Folman

Animaux.

Les films animaliers bien sûr, avec leur côté souvent spectaculaire et quelque peu racoleur, mais aussi de véritables créations loin, très loin, de tout anthropomorphisme.

Film : Bestiaire de Denis Côté.

Apartheid

Le régime le plus injuste, le plus haïssable, dont on a du mal à imaginer comment il a pu maintenir si longtemps en Afrique du sud.

Film : Sugar man de Malik Bendjelloul

sugar man 2

 Archives.

Familiales ou télévisuelles, évoquer le passé ne peut guère se faire sans elles.

Film : Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot

 Armes.

Des plus simples aux plus sophistiquées, du couteau à la bombe atomique, du meurtre personnel à l’assassinat de masse pratiqué par le terrorisme, elles sont faites pour blesser, mutiler, tuer, détruire et toujours sont associées à la souffrance.

Film : Miguel et les mines d’Olivier Zabat

Art.

La vie et l’œuvre des artistes, marginaux ou universellement connus, des portraits soulignant souvent leur excentricité et l’inaccessibilité du génie.

Film : Le mystère Picasso de G-H Clouzot.

Asile.

L’exclusion, l’enfermement des « fous », dans des conditions souvent inacceptables, mais aussi les mouvements de contestation, en Italie, l’antipsychiatrie en Angleterre ou la clinique de La Borde en France, qui mirent à bas les murs de l’asile.

Film : La moindre des choses de Nicolas Philibert.

Autisme

Des enfants, ou des adolescents, mutiques parfois, coupés du monde et des autres, aux comportements souvent imprévisibles, mais que le cinéma sait rendre si attachants dans leurs souffrances.

Film : Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire

Autobiographie.

Un.e cinéaste qui met en images sa vie, dans le moindre détail, et pas seulement sa carrière cinématographique, une entreprise rare, mais oh ! combien exaltante.

Film : Les plages d’Agnès d’Agnès Varda

Avortement.

Les luttes des femmes pour sortir de la clandestinité, pour faire qu’avoir des enfants soit un choix libre, pour disposer de son corps en toute responsabilité.

Film : Histoire d’A de Charles Belmont et Mariette Issartel

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B

Banlieue

Des cités où personne n’a vraiment choisi de vivre, mais qui ne sont pas toutes vouées à la violence.

Film : Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera

Bibliothèque.

Les livres, les revues, les journaux et magazines, les lecteurs, le silence, le recueillement, mais aussi la musique et le cinéma quand les bibliothèques deviennent médiathèques

Film : Ex libris. The New York Public Library de Frederick Wiseman

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Bonheur

Partir à sa recherche ou espérer le trouver tout près de soi.

Film : A la poursuite du bonheur de Louis Malle

A COMME AFRIQUE – Soleil

Mille soleils, Mati Diop, France-Sénégal. 2013, 45 minutes

Mille soleils est un film sur un film, un film qui prend prétexte, ou plutôt qui rend hommage à un autre film, et à son auteur, qui n’est autre que l’oncle de la cinéaste. La réalisatrice utilise des extraits du film de cet oncle dans son propre film,  et réactive ainsi l’intrigue de cette fiction tournée quelques 40 années plus tôt.

Cet autre film, le film de l’oncle, c’est Toubi Bouki tourné en 1973 par Djibril Diop Manbety. Il peut être résumé simplement de la façon suivante : deux jeunes habitants de Dakar, Mory et Anta, rêvent de partir en France, en Europe ou aux États-Unis, peu importe au fond. L’essentiel c’est de partir, de quitter cette Afrique qui ne leur offre plus vraiment de perspective d’avenir. Nous ne sommes pas encore à l’époque où l’immigration sera devenue une nécessité absolue pour les jeunes, la seule possibilité de survie. Pour notre couple d’amoureux, l’Europe, l’Amérique, le nord, c’est le rêve, l’illusion peut-être, d’une autre vie, autrement plus fascinante que celle qu’ils vivent. Ils s’organisent pour réunir l’argent nécessaire pour payer le bateau. Et le jour du départ, la jeune fille embarque, mais le garçon lui, reste à terre, incapable de quitter son pays, sa vie africaine.

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40 ans après, Mati Diop, réalisatrice de Mille soleils, retrouve Magaye Niang, le Mory de Toubi Bouki. Il vit toujours à Dakar, alors que l’actrice qui interprétait Anta est effectivement aux États-Unis. Une projection en plein air de Toubi Bouki est organisée à Dakar et Magaye en est l’invité vedette. C’est lui que la réalisatrice va suivre pendant tout son film. Vedette de Toubi Bouki, il l’est aussi de Mille soleils. Dans le premier film, il était l’acteur d’une fiction. Ici, il devient l’acteur de son propre personnage, dans un documentaire qui fait de la fiction un élément constitutif de sa démarche.

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Mille soleils est un documentaire sur l’Afrique d’aujourd’hui. Mati Diop filme Dakar. Elle nous propose des vues saisissantes de la ville, dès le pré-générique, où ce troupeau de bœufs traverse l’autoroute, interrompant la circulation sans que cela pose le moindre problème. Nous retrouvons les animaux à l’abattoir, dans des plans particulièrement sanglants, où ceux qui travaillent là semblent surtout satisfaits d’avoir un emploi quel que soit sa pénibilité. L’Afrique d’aujourd’hui a-t-elle encore des points communs avec celle qu’a connue Magate dans sa jeunesse ?

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La fin du film pousse à l’extrême le mélange documentaire-fiction implicite depuis le début du film. Magaye retrouve le numéro de téléphone de Mareme, l’actrice de Toubi Bouki. Elle vit en Alaska où elle travaille sur une plateforme pétrolière. Si loin de l’Afrique. Mati Diop nous propose alors des vues de glaciers s’avançant dans la mer et une formidable séquence onirique où Magaye, habillé comme on l’a toujours vu à Dakar, marche silencieusement dans un immense champ de neige. Il n’a pas froid. Il reste Africain.