A COMME ABÉCÉDAIRE DU CINÉMA DOCUMENTAIRE 5

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 5   R-V

R

Racisme

Le refus de la différence, l’intolérance et la haine…

Film : Sud de Chantal Akerman

Religion

La ferveur ou l’exhaltation, parfois aussi le fanatisme des extrémistes.

Film : God’s country de Louis Malle

Rêve

Nos rêves, reflets de notre vie quotidienne, professionnelle en particulier

Film : Rêver sous le capitalisme de Sophie Bruneau

rever capitalisme 9

Révolution

Mai 68 en France, le « printemps arabe » de grandes espérances mais bien des désillusions aussi

Film : Tahrir, place de la libération de Stéfano Savona

Roms

Toujours marginalisés, rejetés et accusés de tous les maux

Film : Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet

spartacus 7

S

Sexualité

L’amour et le désir, mais aussi les interdits, les préjugés et le commerce.

Film : Would you have sex with an Arab de Yolade zauberman.

Sport

Les stars, bien sûr, de la boxe, du foot ou du tennis…

Film : Mohammad Ali, the greatest de William Klein

Suicide

Un tel acte peut-il être compréhensible par la famille et les proches ?

Film : Vivian Vivian de Ingrid Kamerling

vivian vivian 2

T

Télévision

Fenêtre ouverte sur le monde ou formatage des pensées ?

Film : Pas vu pas pris de Pierre Carles.

Théâtre

Souvent vu des coulisses, ou dans les répétitions. Souvent aussi des acteurs non professionnels, des handicapés ou des prisonniers.

Film : César doit mourir de Paoli et Vittorio Taviani

Tourisme

De masse ou culturel, aujourd’hui de plus en plus de japonais et même de chinois.

Film : Voyage en occident de Jill Coulon

Travail

Libérateur ou aliénant ?

Film : Entrée du personnel de Manuela Frésil

4 Manuela Frésil - Entrée du personnel

U

Usine

Des régions entières où elles sont désaffectées, abandonnées, laissant derrière elles le chômage et le désespoir.

Film : A l’ouest des rails de Wang Bing

V

Vacances

Le repos, l’oisiveté, la détente, la mer et les plages, le sud et le soleil de l’été.

Film : Le voyage à la mer de Denis Gheerbrant

Vieillesse

La déchéance des corps et souvent des esprits ; la nostalgie du passé et l’absence d’avenir.

Film : Dieu sait quoi de Fabienne Abramovich

Village

Lorsqu’ils ne sont pas désertés par leurs habitants, ils peuvent devenir des laboratoires du futur.

Film : Un Village dans le vent de Jean-Louis Gonterre.

Ville

Les grandes et les petites, les très grandes surtout, parcourues de long en large, tout au long du jour et jusqu’au cœur de la nuit, pour rencontrer leurs habitants.

Film : Amsterdam, global village de Johan van der Keuken

Violence

Est-elle toujours l’accoucheuse de l’histoire ?

Film : L’Acte de tuer de Joshua Oppenheimer

Voyage

Tous les moyens sont bons, train ou voiture et même à pied, mais pas pour faire du tourisme, plutôt pour découvrir des mondes et des populations inconnues.

Film : Quelques jours ensemble de Stéphane Breton.

 

 

 

 

A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE 4

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 4 – M-P

M

Manifestation

Celles de Mai 68 restent les plus filmées

Film : Les Révoltés de Michel Andrieu

Mariage

Depuis qu’il est devenu « pour tous », il a incontestablement regagné la faveur de bien des jeunes.

Film : La sociologue et l’ourson de Etienne Chaillou et Mathias Théry

Marginalité

Des clochards d’antan aux SDF d’aujourd’hui, la rue est toujours une galère.

Film : Au bord du monde de Claus Drexel

Médecine

Qu’elle soit douce ou venue de Chine, elle renvoie toujours plus ou moins à la souffrance et à la mort.

Film : Hôpital au bord de la crise de nerf de Stéphane Mercurio

Médias

La télévision, mais aussi la presse écrite, souvent sous le feu de la critique.

Film : Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre.

Mémoire

Un devoir pour que les crimes contre l’humanité ne soient pas oubliés ou banalisés.

Film : Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman.

 

Mer

Les vagues, les bateaux, les plages, les tempêtes… le bleu.

Film : L’Homme d’Aran de Robert Flaherty.

Migration

Partir, fuir la guerre et la misère, braver tous les dangers, se heurter à tous les ospectres 1bstacles, à toutes les incompréhensions, mais passer « quoi qu’il en coûte ».

Film : Des Spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

Misère.

Dans le milieu ouvrier surtout, mais aussi les ravages du chômage, depuis la fermeture des mines, des aciéries ou des usines de construction automobile.

Film : Borinage de Henry Storck et Joris Ivens.

Mode

La Haute Couture et le prêt-à-porter, les stylistes et les mannequins, un monde à part.

Film : McQueen de Ian Bonhôte

Mort

Un fait naturel, non dramatique, comme en Chine.

Film : Mrs Fang de Wang Bing

mrs fang 6

Musée

New-York, Londres, Paris…des visiteurs de plus en plus nombreux, et tant de travailleurs dans l’ombre.

Film : La ville Louvre de Nicolas Philibert.

Musique

Des concerts, ou des portraits de musiciens et de chanteurs, retraçant souvent l’ensemble de leur carrière.

Film : Eric Clapton : life in 12 bars de Lili Fini Zanuck

N

Nucléaire.

Des catastrophes de Tchernobyl à Fukushima, en dehors même de la bombe, le nucléaire représente toujours une menace.

Film : Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre de Brigitte Chevet.

P

Palestine

Un peuple sous le joug de l’occupation

Film : 5 caméras brisées de Emad Burnat et Guy Davidi

cinq cameras brisés 5

Patrimoine

Naturel ou culturel, des trésors à préserver.

Film : National Gallery de Frederic Wiseman

Paysans

Une vie de dur labeur et la difficulté des successions.

Film : Profil paysan de Raymond Depardon

Peine de mort

Un combat pour son abolition.

Film : Into the abyss de Werner Herzog.

Peuple

Au cœur des révoltes et des révolutions.

Film : La Dignité du peuple de Fernando Solanas.

Philosophie

La création de concepts

Film : L’abécédaire de Gilles Deleuze de Pierre-André Boutang.

Derrida 3

Photographie

Un art de l’image et son influence sur le cinéma.

Film : Annie Leibovitz, life through a lens de Barbara Leibovitz.

Poésie

La beauté et la force du langage.

Film : Les poètes sont encore vivants de Xavier Gayan.

Politique

Un documentaire n’est-il pas avant tout un geste politique ?

Film : L’expérience Blocher de Jean-Stéphane Bron.

Pouvoir

Son usure, mais aussi sa griserie, au point de ne pas accepter de le quitter.

Film : Le Système Poutine de Jean-Michel Carré

Prison

Les systèmes d’enfermement, le plus souvent vus de l’intérieur, mais aussi de nouveaux modèles de détention.

Film : La Liberté de Guillaume Massart

Prolétariat

Le plus souvent ce sont des anonymes, sans nom, sans personnalité.

Film : Reprise d’Hervé Le Roux

Prostitution

La misère, la déchéance, les souffrances des prostituées

Film : Le Papier ne peut pas envelopper la braise de Rithy Panh

Psychiatrie

Ecouter la souffrance humaine, peut-être la soulager.

Film : Le sous-bois des insensés, une traversée avec Jean Oury de Martine Deyres

Psychanalyse

L’héritage de Freud, dans de multiples directions

Film : Sur le quai de Stefan Mihalachi.

 

 

P COMME PINOCHET

Le Cas Pinochet, Patricio Guzman, Chili-France-Canada-Belgique, 2001, 114 minutes

La Bataille du Chili retraçait dans ses trois épisodes les événements qui ont conduit le Chili à la dictature militaire, mettant fin à trois ans de présidence Allende. En 2001, une autre bataille s’ouvre, juridique celle-là. Pinochet peut-il être poursuivi et condamné pour les actes de torture qui lui sont imputés ?

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Le film de Patricio Guzman va suivre les procédures engagées, au Chili par le juge Guzman et en Espagne par le juge Garzon. Mais c’est à Londres que tout se joue. Le juge Garzon a demandé l’extradition de Pinochet vers l’Espagne pour y être jugé. L’ancien dictateur s’était en effet rendu en Grande Bretagne pour un voyage privé et y avait séjourné plus que prévu pour subir une intervention chirurgicale. De votes en annulation de votes, la bataille juridique connaît bien des rebondissements, ce qui créerait certainement un certain suspens si l’on ne connaissait à l’avance le dénouement de l’histoire. Pinochet ne sera pas extradé. Il ne sera donc jamais jugé. Son retour triomphal au Chili sera l’occasion d’une manifestation enthousiaste de la part de ses partisans. Les victimes des tortures et les familles des disparus et des assassinés par la junte militaire devront eux continuer à combattre pour que tous ces sévices ne soient pas purement et simplement oubliés. Si la droite demande de tourner la page et de pardonner, le film de Guzman s’engage dans un travail de mémoire nécessaire pour redonner leur dignité à tous ceux qui ont souffert de la dictature.

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Le film s’ouvre sur de magnifiques paysages de montagnes au nord du Chili. Pourtant ceux qui sont venus là, sur ces terres désolées, ne font pas du tourisme. Le juge Guzman coordonne un ensemble de fouilles destinées à retrouver les restes des disparus qui avaient été internés en ces lieux éloignés de tout. Les familles présentes suivent avec une grande émotion ces travaux, conscientes que ce retour douloureux sur le passé est un devoir à la fois familial et national.

Cette nécessité de ne pas laisser les années noires de la dictature dans l’oubli, le film de Guzman la prend en charge en donnant la parole aux victimes survivantes et aux familles des disparus. Des confessions filmées en gros plan, sans effet particulier, racontant l’horreur, les torture, les viols, les exécutions d’une balle dans le dos ou sur la tempe. Des discours calmes, même s’il n’est pas toujours possible pour tous de retenir les larmes. Nul désir de vengeance non plus dans ces interventions qui rappellent simplement des faits concrets que certains voudraient minimiser. À côté de la froideur des procédures judiciaires, le film se situe ainsi au cœur de la réalité humaine.

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Le Cas Pinochet n’est pas le film le plus connu de Guzman. Pourtant il marque une étape importante dans le travail de mémoire qu’il effectue de film en film. Montrant comment la justice internationale peut, même si elle ne réussit pas totalement à propos de Pinochet, ne pas laisser impunis les crimes d’une dictature, son cinéma est une leçon d’humanisme et un cri en faveur de la liberté.

P COMME POPULISME.

L’Expérience Blocher, Jean-Stéphane Bron, Suisse, 2013,100 minutes.

Faire le portrait d’un homme politique est toujours périlleux. Si le cinéaste partage ses idées, il court le risque de tomber dans la propagande. S’il est opposé à son bord politique et ne partage vraiment pas ses convictions, son propos peut-il être crédible ? Ne court-il pas le risque d’être soupçonné de manipulation et de malhonnêteté, d’essayer de piéger son personnage à son insu en se servant de ses faits et gestes pour les retourner contre lui ?

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Confronté au deuxième membre de l’alternative (le film ne cache pas dès son incipit l’opposition du cinéaste au parti de Blocher), Jean-Stéphane Bron a opté pour une solution originale. Il fait un portrait qui n’est pas un portrait. Et cela, pas seulement parce qu’il introduit dans son film une interrogation sur la possibilité de faire un portrait dans les conditions qui sont les siennes. Mais plus fondamentalement il invente un nouveau genre, le vrai-faux portrait.

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Le film retrace bien la carrière personnelle, politique et industrielle de Blocher. Il évoque sa jeunesse, son père pasteur, et le village de son enfance. Il entre bien dans son intimité, dans sa maison au petit déjeuné et même dans sa chambre à coucher. Il le suit dans les meetings électoraux, dans ses succès et ses échecs politiques, même si son action au parlement et surtout au gouvernement reste systématiquement hors champ. Tout ceci correspond bien à la forme du portrait tel qu’on en voit tant à la télévision. Mais le film de Bron ne donne pas vraiment la parole à Blocher. Il introduit en effet dès les premiers plans, une voix off, celle du cinéaste, qui ne constitue pas un commentaire sur sa carrière, qui ne vise pas à dire ce qu’il faut penser de l’homme au-delà du personnage politique. Cette voix s’adresse directement au personnage filmé, pour dire comment le cinéaste le perçoit le personnage et son action. Sous l’apparence du portrait, le film nous propose une interpellation des idées politiques d’un chef de parti. Il pointe le danger que représentent selon lui ces idées. Quant à l’homme Blocher, il le présente comme entièrement convaincu, sans l’ombre d’une hésitation, de la véracité des idées qu’il défend, des thèses populistes, intolérantes et xénophobes, telles qu’on les retrouve soutenues par tous les partis d’extrême droite en Europe. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elles apparaissent d’abord comme sincères, qu’elles ont tant d’impact sur la population à qui elles s’adressent.

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L’Expérience Blocher, ce n’est pas seulement l’expérience d’un pays, le pays traditionnel du droit d’asile, séduit par les idées racistes et xénophobes. C’est aussi l’expérience (au sens scientifique du terme) d’un cinéaste qui se confronte à des idées opposées aux siennes et qui ne réagit pas seulement en les dénonçant, mais surtout en montrant qu’elles sont inacceptables

P COMME POLICE

Faits divers, Raymond Depardon, France, 1983, 95 minutes.

Après avoir suivi dans leur travail les reporters photographes de l’agence Gamma (Reporters 1981), Raymond Depardon s’intéresse aux policiers du 5°arrondissement de Paris. Pendant trois mois, il sera présent avec eux partout où il se passe quelque chose. Dans le commissariat, lors des dépôts de plaintes ou lors d’interrogatoires, et surtout sur le terrain, dans les rues de Paris, chaque fois que Police Secours est appelé pour essayer de régler des problèmes de la vie quotidienne. Ces problèmes peuvent paraître anodins, comme cet accident où une dame s’est tordu la cheville sur un trottoir (mais il faut quand même l’amener à l’hôpital). Ils sont aussi dramatiques comme ce suicide d’une jeune femme que personne, policiers ou médecins du Samu, n’a réussi à ramener à la vie. Pour le plus fréquent, souvent tout est bien banal, des querelles de famille, des règlements de compte, des agressions, des vols, des délires de toxicomanes ou de malades psychiatriques. La police est sur tous les fronts. Beaucoup de routine, mais aussi des moments plus « chauds », où il faut agir dans la précipitation, en essayant de ne pas perdre son calme. Dans tous les cas, la caméra a la même fonction, être un observateur impartial, que le cinéaste sait faire oublier. Ou du moins, il ne retient au montage que les situations où il a vraiment réussi à la rendre invisible. Et elles sont suffisamment nombreuses pour en faire un film !

Faits divers n’est pas une réflexion sur les faits divers. Depardon les prend comme ils viennent et non comme une certaine presse pourrait en faire le compte-rendu. En ce sens, Faits divers n’est pas la suite directe de Reporters. Les deux films ne portent pas sur les mêmes faits. Ceux auxquels les policiers sont confrontés peuvent bien parfois apparaître comme anecdotiques. Si Depardon les choisit (au montage), c’est qu’ils nous concernent tous. Mais il n’en donne aucune explication. Il ne cherche pas à les mettre en perspective par rapport à leurs tenants et aboutissants. Le film de Depardon n’a rien d’une enquête sur l’insécurité à Paris. En digne successeur du cinéma direct, il n’a aucune thèse à défendre, ni même à illustrer.

La vision que le film propose de la police n’est donc en rien issue d’une position militante, ou partisane. Depardon ne cherche pas à apitoyer le spectateur sur le sort de ces policiers qui seraient confrontés aux pires tragédies et qui risqueraient leur vie pour défendre la veuve et l’orphelin. Certes, ils ne sont pas confrontés au grand banditisme. Le V° arrondissement de Paris, ce n’est pas Chicago sur Seine. Les policiers de Faits divers ne sont pas des cow-boys, ou des justiciers. Ils ne sont pas présentés comme investis d’une mission qui ferait d’eux des héros. Ils ont plutôt l’air de bons pères de famille, comme ce brigadier avec sa grosse moustache et un accent qui n’a rien de parisien. Si le film les rend humains, trop humains, c’est surtout parce qu’il insiste sur l’importance des contacts interpersonnels dans leur métier. Depardon n’a pas non plus une position de sociologue. Il ne cherche pas à savoir ce que pense de la police ceux qui ont, d’une façon ou d’une autre, affaire à elle. Le travail des « gardiens de la paix » peut bien avoir une portée sociale. Le film ne l’ignore pas, mais ce n’est pas là son point de vue prioritaire. Car Depardon filme essentiellement le quotidien d’une activité professionnelle, on pourrait presque dire comme les autres. S’il met en évidence ses multiples facettes, il montre surtout que toutes nécessitent le même professionnalisme. Le film n’utilise pas une seule fois la notion d’ordre public. Il n’évoque pas non plus la défense du citoyen et des libertés individuelles. Les faits divers qu’il relate sont toujours individuels, de l’ordre de la vie privée. Au moment de sa réalisation, au début des années 80, c’est comme si l’esprit de contestation et des grandes manifestations, l’esprit de mai 68, était définitivement passé de mode.

Faits divers est un des films de Depardon où la présence du filmeur est la plus visible, le plus souvent soulignée avec insistance. Affirmation paradoxale, dans la mesure où tout l’art de Depardon consiste à se faire oublier, lui et sa caméra (il filme seul, sans aucune aide), surtout lorsque la situation filmée atteint son point de plus haute signification, dans bien des cas un véritable paroxysme. C’est que filmer le travail de la police ne va jamais de soi. Alors il est indispensable d’inscrire dans le film lui-même la situation de filmage. Dans une des scènes inaugurales du film qui sert de présentation du commissariat et de son personnel, les policiers plaisantes et chahutent devant la caméra. Sans que cela soit dit, il est clair qu’ils se mettent en scènes, posant presque, en tous cas s’adressant directement à celui qui les filme, comme pour le tester. Ce qui se joue ici, c’est l’acceptation d’être filmé et l’acceptation de la personne de celui qui teint la caméra. Cette acceptation sera sensible dans bien d’autres moments du film. Dans les couloirs, de bureau en bureau, les policiers que suit Depardon prennent soin de lui tenir la porte pour qu’il puisse passer avant qu’elle ne se referme. Dans une situation de réception au guichet du commissariat, la personne venu là pour une raison personnelle est surprise de la présence de la caméra et a un geste de recul pour éviter d’être filmé.  Depardon n’a pas à intervenir. C’est le policier qui donne l’explication qui se veut rassurante : c’est un film sur les policiers. Il ajoute pourtant, et leur relations avec le public. Dans une des dernières scènes, la plus tendue, puisqu’on a l’impression que la foule rassemblée autour du « panier à salade » est prête à se retourner contre les policiers, l’un d’eux fait signe au cinéaste-caméraman de vite monter dans le fourgon pour qu’il puisse démarrer rapidement, avec à son bord celui qui est pratiquement l’un des leur. Tout le film se déroule effectivement du côté des policiers. Ce qui ne veut pas dire que le cinéaste adopte nécessairement et toujours leur point de vue. Mais il y a comme une situation de réciprocité entre filmeur et filmé dans l’exécution de leur travail. Le cinéaste ne dérange pas le travail des policiers. Ceux-ci peuvent alors aider la réalisation du film, ou du moins ne pas mettre d’obstacle à sa réalisation. C’est sans doute le sens d’une des scènes les plus déroutantes du film. Dans une cave sombre qu’inspectent les policiers la nuit, un couple vit là, de façon plus que précaire et pour le moins suspecte. La femme explique leur situation. L’homme lui n’a qu’une phrase, répétée sans cesse puisqu’elle ne reçoit pas de réponse : «  pourquoi y-a-t-il une caméra ? » Tant que sa présence n’est pas contestée par les policiers, elle peut continuer de tourner.

Comme Depardon l’a lui-même souligné, Faits divers c’est « l’anti-actualité ». Dans l’œuvre du cinéaste, le film peut alors être perçu comme le moment de la séparation radicale entre le photojournalisme et le cinéma. Il renferme ce qui constitue les deux dimensions fondamentales de son cinéma. En premier lieu, être en prise directe avec une institution, ici la police, plus tard la justice, et l’on pense alors immanquablement au travail de Wiseman. En même temps, Faits divers annonce un autre versant du cinéma de Depardon qui consiste à filmer la souffrance humaine, ce que mettra systématiquement en œuvre, quelques années plus tard, Urgences.

Sur URGENCES lire : https://dicodoc.blog/2017/12/03/u-comme-urgences/

A COMME ABÉCÉDAIRE DU CINÉMA DOCUMENTAIRE 3

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 3 F-L

F

Famille

Les conflits parents /enfants, le plus souvent

Film : Pauline s’arrache de Emilie Brisavoine

Féminisme

Si la femme est l’avenir de l’homme, le cinéma documentaire a bien souvent combattu pour la reconnaissance de ses droits.

Film : Maso et Miso vont en bateau de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig

Fleuve

Au Brésil ou en Afrique, ils surprennent toujours par la vie dont ils sont porteurs.

Film : Congo river de Thierry Michel

5 Thierry Michel - Congo River

Folie

Redonner avant tout leur dignité à ceux que la société a si souvent exclus.

Film : Regards sur la folie, la fête printanière de Mario Ruspoli.

Frontière

Des Murs, de plus en plus de murs, les rendent infranchissables, surtout aux migrants et réfugiés.

Film : Entre les frontières d’Avi Mograbi

G

Génocide

L’extermination des juifs d’Europe par les nazis bien sûr, mais aussi l’Arménie, le Cambodge, Le Rwanda, l’Indonésie…

Film : Shoah de Claude lanzman

Grève

Les soulèvements des ouvriers contre l’exploitation.

Film : On a grèvé de Denis Gheerbrant

Guerre

Ce n’est plus l’affrontement de deux armées, mais la destruction systématique des populations civiles par bombes interposées.

Film : 17° parallèle de Joris Ivens et Marceline Loridan.

17 parallèle 6

H

Handicap

Moteur ou psychique, sensoriel ou mental, il s’agit toujours d’une limitation de l’activité, mais une grande force vitale permet souvent d’y faire face, à condition que la société soit tant soit peu aidante.

Film : Tant la vie demande à aimer de Damien Fritsch.

Histoire

L’exposer, la raconter, la comprendre, parfois l’interpréter, sans jamais perdre de vue le présent.

Film : Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls

Homosexualité

Est-elle vraiment acceptée par la société, et par les familles ?

Film : Mes parents sont homophobes d’Anelyse Lafay-Delhautal

I

Image

De la caricature à la publicité, elles sont omniprésentes dans notre société.

Film : Sem le caricaturiste incisif de Marc Faye.

Industrie

Des villes et des régions entières qui sombrent dans la misère lorsque les usines ferment et que le chômage s’installe.

Film : Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler

Islam

La richesse de sa culture, mais aussi l’extrémisme et la radicalisation de trop de jeunes.

Film : La chambre vide de Jasna Krajinovic

J

 Japon

La bombe atomique, les tsunamis, les mangas, les appareils photos et le numérique, mais aussi les kimonos, les sushis et le saké

Film : Tokyo-Ga de Wim Wenders

Jeu

Des jouets pour enfants au monde des casinos et des hippodromes.

Film : Pêche, mon petit poney de Thomas Riera

Jungle

Conquise sur la mer au nord des Pays-Bas, mais à Calais…

Film : L’Héroïque Lande (La frontière brûle) de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

Justice

Rentrer dans les tribunaux pour voir quels sont ses rouages, ou rencontrer ceux qui la rendent et ceux qui lui sont soumis.

Film : 10° Chambre, instants d’audience de Raymond Depardon

7 Depardon Raymond - 10° Chambre

L

Laïcité

Contre les religions d’État et les État religieux

Film : Laïcité Inch’Allah ! de Nadia El Fani

Larmes

Le moment où l’émotion est trop forte, où il n’est pas possible de parler.

Film : Les Larmes de l’immigration de Alassane Diago

Lettre

Le documentaire épistolaire, un genre initié par Chris Marker et repris par bien d’autres.

Film : Sans Soleil de Chris Marker

Littérature

Des portraits d’écrivains, le plus souvent en les resituant dans leur époque, ou en insistant sur le rayonnement de leur œuvre.

Film : Qui était Kafka de Richard Dindo.

 

G COMME GUERRE – Syrie.

Still recording, Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub, Syrie-Liban, 2019, 128 minutes.

Filmer la guerre, est-ce possible ? Mais la question fondamentale n’est pas comment filmer la guerre, mais plutôt pourquoi la filmer. Question que les cinéastes des pays en guerre ne peuvent pas ne pas se pose. Particulièrement en Syrie.

Still recording n’a rien d’un reportage télévisé. Il est d’ailleurs tout autant éloigné du photojournalisme et du cinéma anglo-saxon qui s’en inspire – par exemple dans le film américain de Nick Quested et Sebastian Junger, intitulé Hell on hearth. Pourtant nous avons bien ici aussi des immeubles en ruines dans toutes les rues où des hommes portant tous une kalachnikov ou un lance-roquettes courent pour se mettre à l’abri des tirs de snipers ; nous entendons bien le grondement menaçant des bombardiers dans le ciel et les explosions assourdissantes des obus tout près des caméras. La guerre faite de feu et de sang est présente à chaque plan, ou presque. Et s’il y a parfois quelques moments où on pourrait l’oublier (dans une exposition de sculpture par exemple), cela ne dure jamais bien longtemps. Alors où réside la différence ?

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En premier lieu, elle tient clairement dans la différence des images qui nous sont proposées. Dans Still recording – comme c’était déjà le cas dans Eau Argentée d’Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan – nous n’avons pas vraiment affaire à des images de cinéma, à des images professionnelles, faites par des professionnels, selon toutes les lois bien établies du spectacle cinématographique. Dans Eau Argentée, le cinéaste utilisait, dans la première partie du film, des images issues des réseaux sociaux, faites le plus souvent avec des téléphones portables, donc des images qui n’étaient pas destinées à être diffusées sur un écran de cinéma, des images qui n’avaient dans leur facture aucun souci du cadre, qui le plus souvent n’arrivent pas à une stabilité suffisante pour que le spectateur puisse identifier ce qu’elles montrent. Ici, de la même façon, dans des situations particulièrement chaudes, lorsque les balles sifflent de partout, ceux qui veulent quand même, au péril de leur vie, faire des images, n’ont pas vraiment le souci de faire du cinéma, de faire de « belles images » de cinéma.

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Pourtant, L’incipit de Still recording contient une séquence où un « instructeur » – un cinéaste ? – montre, à partir d’images provenant d’un blockbuster américain projetées sur un drap blanc, comment fonctionne, comme est construite, une image de cinéma, en insistant en particulier sur le rapport entre le champ et le hors-champ. Ceux qui sont ainsi initiés au langage cinématographique sont ceux-là mêmes qui vont filmer la situation de la ville assiégée de Douma dans la Ghouta orientale – ils sont une quarantaine. Ils réaliseront effectivement 450 heures de rushes. Mais dans le feu de l’action, sur le terrain de la guerre, le souci de l’image n’est certes pas premier. Il disparaît même complètement lorsqu’il s’agit de sauver sa vie. Et pourtant, ces images existent. Elles ont été montées pour donner naissance à un film. Car l’essentiel pour les cinéastes – et c’est ce que dit clairement le titre du film – c’est de continuer à filmer. Filmer « quoi qu’il en coûte », pour reprendre une formule de Georges Didi-Huberman.

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Still recording se termine par un long plan fixe – ou presque fixe- qu’on pourrait dire magnifique, ou tragique, ou même sublime, si l’on était dans un cinéma dominé par un souci esthétique. Des combattants, accompagnés d’un filmeur (ou peut-être deux), sont pris dans une rue sous le feu d’un sniper. Le filmeur est touché et tombe au sol, ne pouvant fuir. La caméra est ainsi abandonnée au milieu de la rue. Elle continue de tourner, nous montant un espace vide, au ras du sol, où rien apparemment ne se passe. Nous entendons simplement la voix d’un des combattants qui a dû se mettre à l’abri indiquer au blessé comment essayer de se protéger. Puis c’est une dernière balle qui, à n’en pas douter, achève le caméraman. Et la caméra continue d’enregistrer.

En fin de compte, Still recording n’est pas un film sur la Syrie, un film sur la guerre en Syrie, même s’il dénonce avec véhémence les crimes du régime de Bachar El-Assad, en particulier son utilisation des armes chimiques. C’est un film sur le cinéma,  ou plus précisément sur le rapport du cinéma et de la guerre.

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