A COMME ABÉCÉDAIRE DU CINÉMA DOCUMENTAIRE 5

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 5   R-V

R

Racisme

Le refus de la différence, l’intolérance et la haine…

Film : Sud de Chantal Akerman

Religion

La ferveur ou l’exhaltation, parfois aussi le fanatisme des extrémistes.

Film : God’s country de Louis Malle

Rêve

Nos rêves, reflets de notre vie quotidienne, professionnelle en particulier

Film : Rêver sous le capitalisme de Sophie Bruneau

rever capitalisme 9

Révolution

Mai 68 en France, le « printemps arabe » de grandes espérances mais bien des désillusions aussi

Film : Tahrir, place de la libération de Stéfano Savona

Roms

Toujours marginalisés, rejetés et accusés de tous les maux

Film : Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet

spartacus 7

S

Sexualité

L’amour et le désir, mais aussi les interdits, les préjugés et le commerce.

Film : Would you have sex with an Arab de Yolade zauberman.

Sport

Les stars, bien sûr, de la boxe, du foot ou du tennis…

Film : Mohammad Ali, the greatest de William Klein

Suicide

Un tel acte peut-il être compréhensible par la famille et les proches ?

Film : Vivian Vivian de Ingrid Kamerling

vivian vivian 2

T

Télévision

Fenêtre ouverte sur le monde ou formatage des pensées ?

Film : Pas vu pas pris de Pierre Carles.

Théâtre

Souvent vu des coulisses, ou dans les répétitions. Souvent aussi des acteurs non professionnels, des handicapés ou des prisonniers.

Film : César doit mourir de Paoli et Vittorio Taviani

Tourisme

De masse ou culturel, aujourd’hui de plus en plus de japonais et même de chinois.

Film : Voyage en occident de Jill Coulon

Travail

Libérateur ou aliénant ?

Film : Entrée du personnel de Manuela Frésil

4 Manuela Frésil - Entrée du personnel

U

Usine

Des régions entières où elles sont désaffectées, abandonnées, laissant derrière elles le chômage et le désespoir.

Film : A l’ouest des rails de Wang Bing

V

Vacances

Le repos, l’oisiveté, la détente, la mer et les plages, le sud et le soleil de l’été.

Film : Le voyage à la mer de Denis Gheerbrant

Vieillesse

La déchéance des corps et souvent des esprits ; la nostalgie du passé et l’absence d’avenir.

Film : Dieu sait quoi de Fabienne Abramovich

Village

Lorsqu’ils ne sont pas désertés par leurs habitants, ils peuvent devenir des laboratoires du futur.

Film : Un Village dans le vent de Jean-Louis Gonterre.

Ville

Les grandes et les petites, les très grandes surtout, parcourues de long en large, tout au long du jour et jusqu’au cœur de la nuit, pour rencontrer leurs habitants.

Film : Amsterdam, global village de Johan van der Keuken

Violence

Est-elle toujours l’accoucheuse de l’histoire ?

Film : L’Acte de tuer de Joshua Oppenheimer

Voyage

Tous les moyens sont bons, train ou voiture et même à pied, mais pas pour faire du tourisme, plutôt pour découvrir des mondes et des populations inconnues.

Film : Quelques jours ensemble de Stéphane Breton.

 

 

 

 

A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE 4

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 4 – M-P

M

Manifestation

Celles de Mai 68 restent les plus filmées

Film : Les Révoltés de Michel Andrieu

Mariage

Depuis qu’il est devenu « pour tous », il a incontestablement regagné la faveur de bien des jeunes.

Film : La sociologue et l’ourson de Etienne Chaillou et Mathias Théry

Marginalité

Des clochards d’antan aux SDF d’aujourd’hui, la rue est toujours une galère.

Film : Au bord du monde de Claus Drexel

Médecine

Qu’elle soit douce ou venue de Chine, elle renvoie toujours plus ou moins à la souffrance et à la mort.

Film : Hôpital au bord de la crise de nerf de Stéphane Mercurio

Médias

La télévision, mais aussi la presse écrite, souvent sous le feu de la critique.

Film : Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre.

Mémoire

Un devoir pour que les crimes contre l’humanité ne soient pas oubliés ou banalisés.

Film : Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman.

 

Mer

Les vagues, les bateaux, les plages, les tempêtes… le bleu.

Film : L’Homme d’Aran de Robert Flaherty.

Migration

Partir, fuir la guerre et la misère, braver tous les dangers, se heurter à tous les ospectres 1bstacles, à toutes les incompréhensions, mais passer « quoi qu’il en coûte ».

Film : Des Spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

Misère.

Dans le milieu ouvrier surtout, mais aussi les ravages du chômage, depuis la fermeture des mines, des aciéries ou des usines de construction automobile.

Film : Borinage de Henry Storck et Joris Ivens.

Mode

La Haute Couture et le prêt-à-porter, les stylistes et les mannequins, un monde à part.

Film : McQueen de Ian Bonhôte

Mort

Un fait naturel, non dramatique, comme en Chine.

Film : Mrs Fang de Wang Bing

mrs fang 6

Musée

New-York, Londres, Paris…des visiteurs de plus en plus nombreux, et tant de travailleurs dans l’ombre.

Film : La ville Louvre de Nicolas Philibert.

Musique

Des concerts, ou des portraits de musiciens et de chanteurs, retraçant souvent l’ensemble de leur carrière.

Film : Eric Clapton : life in 12 bars de Lili Fini Zanuck

N

Nucléaire.

Des catastrophes de Tchernobyl à Fukushima, en dehors même de la bombe, le nucléaire représente toujours une menace.

Film : Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre de Brigitte Chevet.

P

Palestine

Un peuple sous le joug de l’occupation

Film : 5 caméras brisées de Emad Burnat et Guy Davidi

cinq cameras brisés 5

Patrimoine

Naturel ou culturel, des trésors à préserver.

Film : National Gallery de Frederic Wiseman

Paysans

Une vie de dur labeur et la difficulté des successions.

Film : Profil paysan de Raymond Depardon

Peine de mort

Un combat pour son abolition.

Film : Into the abyss de Werner Herzog.

Peuple

Au cœur des révoltes et des révolutions.

Film : La Dignité du peuple de Fernando Solanas.

Philosophie

La création de concepts

Film : L’abécédaire de Gilles Deleuze de Pierre-André Boutang.

Derrida 3

Photographie

Un art de l’image et son influence sur le cinéma.

Film : Annie Leibovitz, life through a lens de Barbara Leibovitz.

Poésie

La beauté et la force du langage.

Film : Les poètes sont encore vivants de Xavier Gayan.

Politique

Un documentaire n’est-il pas avant tout un geste politique ?

Film : L’expérience Blocher de Jean-Stéphane Bron.

Pouvoir

Son usure, mais aussi sa griserie, au point de ne pas accepter de le quitter.

Film : Le Système Poutine de Jean-Michel Carré

Prison

Les systèmes d’enfermement, le plus souvent vus de l’intérieur, mais aussi de nouveaux modèles de détention.

Film : La Liberté de Guillaume Massart

Prolétariat

Le plus souvent ce sont des anonymes, sans nom, sans personnalité.

Film : Reprise d’Hervé Le Roux

Prostitution

La misère, la déchéance, les souffrances des prostituées

Film : Le Papier ne peut pas envelopper la braise de Rithy Panh

Psychiatrie

Ecouter la souffrance humaine, peut-être la soulager.

Film : Le sous-bois des insensés, une traversée avec Jean Oury de Martine Deyres

Psychanalyse

L’héritage de Freud, dans de multiples directions

Film : Sur le quai de Stefan Mihalachi.

 

 

P COMME PINOCHET

Le Cas Pinochet, Patricio Guzman, Chili-France-Canada-Belgique, 2001, 114 minutes

La Bataille du Chili retraçait dans ses trois épisodes les événements qui ont conduit le Chili à la dictature militaire, mettant fin à trois ans de présidence Allende. En 2001, une autre bataille s’ouvre, juridique celle-là. Pinochet peut-il être poursuivi et condamné pour les actes de torture qui lui sont imputés ?

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Le film de Patricio Guzman va suivre les procédures engagées, au Chili par le juge Guzman et en Espagne par le juge Garzon. Mais c’est à Londres que tout se joue. Le juge Garzon a demandé l’extradition de Pinochet vers l’Espagne pour y être jugé. L’ancien dictateur s’était en effet rendu en Grande Bretagne pour un voyage privé et y avait séjourné plus que prévu pour subir une intervention chirurgicale. De votes en annulation de votes, la bataille juridique connaît bien des rebondissements, ce qui créerait certainement un certain suspens si l’on ne connaissait à l’avance le dénouement de l’histoire. Pinochet ne sera pas extradé. Il ne sera donc jamais jugé. Son retour triomphal au Chili sera l’occasion d’une manifestation enthousiaste de la part de ses partisans. Les victimes des tortures et les familles des disparus et des assassinés par la junte militaire devront eux continuer à combattre pour que tous ces sévices ne soient pas purement et simplement oubliés. Si la droite demande de tourner la page et de pardonner, le film de Guzman s’engage dans un travail de mémoire nécessaire pour redonner leur dignité à tous ceux qui ont souffert de la dictature.

cas pinochet 7

Le film s’ouvre sur de magnifiques paysages de montagnes au nord du Chili. Pourtant ceux qui sont venus là, sur ces terres désolées, ne font pas du tourisme. Le juge Guzman coordonne un ensemble de fouilles destinées à retrouver les restes des disparus qui avaient été internés en ces lieux éloignés de tout. Les familles présentes suivent avec une grande émotion ces travaux, conscientes que ce retour douloureux sur le passé est un devoir à la fois familial et national.

Cette nécessité de ne pas laisser les années noires de la dictature dans l’oubli, le film de Guzman la prend en charge en donnant la parole aux victimes survivantes et aux familles des disparus. Des confessions filmées en gros plan, sans effet particulier, racontant l’horreur, les torture, les viols, les exécutions d’une balle dans le dos ou sur la tempe. Des discours calmes, même s’il n’est pas toujours possible pour tous de retenir les larmes. Nul désir de vengeance non plus dans ces interventions qui rappellent simplement des faits concrets que certains voudraient minimiser. À côté de la froideur des procédures judiciaires, le film se situe ainsi au cœur de la réalité humaine.

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Le Cas Pinochet n’est pas le film le plus connu de Guzman. Pourtant il marque une étape importante dans le travail de mémoire qu’il effectue de film en film. Montrant comment la justice internationale peut, même si elle ne réussit pas totalement à propos de Pinochet, ne pas laisser impunis les crimes d’une dictature, son cinéma est une leçon d’humanisme et un cri en faveur de la liberté.

P COMME POPULISME.

L’Expérience Blocher, Jean-Stéphane Bron, Suisse, 2013,100 minutes.

Faire le portrait d’un homme politique est toujours périlleux. Si le cinéaste partage ses idées, il court le risque de tomber dans la propagande. S’il est opposé à son bord politique et ne partage vraiment pas ses convictions, son propos peut-il être crédible ? Ne court-il pas le risque d’être soupçonné de manipulation et de malhonnêteté, d’essayer de piéger son personnage à son insu en se servant de ses faits et gestes pour les retourner contre lui ?

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Confronté au deuxième membre de l’alternative (le film ne cache pas dès son incipit l’opposition du cinéaste au parti de Blocher), Jean-Stéphane Bron a opté pour une solution originale. Il fait un portrait qui n’est pas un portrait. Et cela, pas seulement parce qu’il introduit dans son film une interrogation sur la possibilité de faire un portrait dans les conditions qui sont les siennes. Mais plus fondamentalement il invente un nouveau genre, le vrai-faux portrait.

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Le film retrace bien la carrière personnelle, politique et industrielle de Blocher. Il évoque sa jeunesse, son père pasteur, et le village de son enfance. Il entre bien dans son intimité, dans sa maison au petit déjeuné et même dans sa chambre à coucher. Il le suit dans les meetings électoraux, dans ses succès et ses échecs politiques, même si son action au parlement et surtout au gouvernement reste systématiquement hors champ. Tout ceci correspond bien à la forme du portrait tel qu’on en voit tant à la télévision. Mais le film de Bron ne donne pas vraiment la parole à Blocher. Il introduit en effet dès les premiers plans, une voix off, celle du cinéaste, qui ne constitue pas un commentaire sur sa carrière, qui ne vise pas à dire ce qu’il faut penser de l’homme au-delà du personnage politique. Cette voix s’adresse directement au personnage filmé, pour dire comment le cinéaste le perçoit le personnage et son action. Sous l’apparence du portrait, le film nous propose une interpellation des idées politiques d’un chef de parti. Il pointe le danger que représentent selon lui ces idées. Quant à l’homme Blocher, il le présente comme entièrement convaincu, sans l’ombre d’une hésitation, de la véracité des idées qu’il défend, des thèses populistes, intolérantes et xénophobes, telles qu’on les retrouve soutenues par tous les partis d’extrême droite en Europe. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elles apparaissent d’abord comme sincères, qu’elles ont tant d’impact sur la population à qui elles s’adressent.

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L’Expérience Blocher, ce n’est pas seulement l’expérience d’un pays, le pays traditionnel du droit d’asile, séduit par les idées racistes et xénophobes. C’est aussi l’expérience (au sens scientifique du terme) d’un cinéaste qui se confronte à des idées opposées aux siennes et qui ne réagit pas seulement en les dénonçant, mais surtout en montrant qu’elles sont inacceptables

P COMME POLICE

Faits divers, Raymond Depardon, France, 1983, 95 minutes.

Après avoir suivi dans leur travail les reporters photographes de l’agence Gamma (Reporters 1981), Raymond Depardon s’intéresse aux policiers du 5°arrondissement de Paris. Pendant trois mois, il sera présent avec eux partout où il se passe quelque chose. Dans le commissariat, lors des dépôts de plaintes ou lors d’interrogatoires, et surtout sur le terrain, dans les rues de Paris, chaque fois que Police Secours est appelé pour essayer de régler des problèmes de la vie quotidienne. Ces problèmes peuvent paraître anodins, comme cet accident où une dame s’est tordu la cheville sur un trottoir (mais il faut quand même l’amener à l’hôpital). Ils sont aussi dramatiques comme ce suicide d’une jeune femme que personne, policiers ou médecins du Samu, n’a réussi à ramener à la vie. Pour le plus fréquent, souvent tout est bien banal, des querelles de famille, des règlements de compte, des agressions, des vols, des délires de toxicomanes ou de malades psychiatriques. La police est sur tous les fronts. Beaucoup de routine, mais aussi des moments plus « chauds », où il faut agir dans la précipitation, en essayant de ne pas perdre son calme. Dans tous les cas, la caméra a la même fonction, être un observateur impartial, que le cinéaste sait faire oublier. Ou du moins, il ne retient au montage que les situations où il a vraiment réussi à la rendre invisible. Et elles sont suffisamment nombreuses pour en faire un film !

Faits divers n’est pas une réflexion sur les faits divers. Depardon les prend comme ils viennent et non comme une certaine presse pourrait en faire le compte-rendu. En ce sens, Faits divers n’est pas la suite directe de Reporters. Les deux films ne portent pas sur les mêmes faits. Ceux auxquels les policiers sont confrontés peuvent bien parfois apparaître comme anecdotiques. Si Depardon les choisit (au montage), c’est qu’ils nous concernent tous. Mais il n’en donne aucune explication. Il ne cherche pas à les mettre en perspective par rapport à leurs tenants et aboutissants. Le film de Depardon n’a rien d’une enquête sur l’insécurité à Paris. En digne successeur du cinéma direct, il n’a aucune thèse à défendre, ni même à illustrer.

La vision que le film propose de la police n’est donc en rien issue d’une position militante, ou partisane. Depardon ne cherche pas à apitoyer le spectateur sur le sort de ces policiers qui seraient confrontés aux pires tragédies et qui risqueraient leur vie pour défendre la veuve et l’orphelin. Certes, ils ne sont pas confrontés au grand banditisme. Le V° arrondissement de Paris, ce n’est pas Chicago sur Seine. Les policiers de Faits divers ne sont pas des cow-boys, ou des justiciers. Ils ne sont pas présentés comme investis d’une mission qui ferait d’eux des héros. Ils ont plutôt l’air de bons pères de famille, comme ce brigadier avec sa grosse moustache et un accent qui n’a rien de parisien. Si le film les rend humains, trop humains, c’est surtout parce qu’il insiste sur l’importance des contacts interpersonnels dans leur métier. Depardon n’a pas non plus une position de sociologue. Il ne cherche pas à savoir ce que pense de la police ceux qui ont, d’une façon ou d’une autre, affaire à elle. Le travail des « gardiens de la paix » peut bien avoir une portée sociale. Le film ne l’ignore pas, mais ce n’est pas là son point de vue prioritaire. Car Depardon filme essentiellement le quotidien d’une activité professionnelle, on pourrait presque dire comme les autres. S’il met en évidence ses multiples facettes, il montre surtout que toutes nécessitent le même professionnalisme. Le film n’utilise pas une seule fois la notion d’ordre public. Il n’évoque pas non plus la défense du citoyen et des libertés individuelles. Les faits divers qu’il relate sont toujours individuels, de l’ordre de la vie privée. Au moment de sa réalisation, au début des années 80, c’est comme si l’esprit de contestation et des grandes manifestations, l’esprit de mai 68, était définitivement passé de mode.

Faits divers est un des films de Depardon où la présence du filmeur est la plus visible, le plus souvent soulignée avec insistance. Affirmation paradoxale, dans la mesure où tout l’art de Depardon consiste à se faire oublier, lui et sa caméra (il filme seul, sans aucune aide), surtout lorsque la situation filmée atteint son point de plus haute signification, dans bien des cas un véritable paroxysme. C’est que filmer le travail de la police ne va jamais de soi. Alors il est indispensable d’inscrire dans le film lui-même la situation de filmage. Dans une des scènes inaugurales du film qui sert de présentation du commissariat et de son personnel, les policiers plaisantes et chahutent devant la caméra. Sans que cela soit dit, il est clair qu’ils se mettent en scènes, posant presque, en tous cas s’adressant directement à celui qui les filme, comme pour le tester. Ce qui se joue ici, c’est l’acceptation d’être filmé et l’acceptation de la personne de celui qui teint la caméra. Cette acceptation sera sensible dans bien d’autres moments du film. Dans les couloirs, de bureau en bureau, les policiers que suit Depardon prennent soin de lui tenir la porte pour qu’il puisse passer avant qu’elle ne se referme. Dans une situation de réception au guichet du commissariat, la personne venu là pour une raison personnelle est surprise de la présence de la caméra et a un geste de recul pour éviter d’être filmé.  Depardon n’a pas à intervenir. C’est le policier qui donne l’explication qui se veut rassurante : c’est un film sur les policiers. Il ajoute pourtant, et leur relations avec le public. Dans une des dernières scènes, la plus tendue, puisqu’on a l’impression que la foule rassemblée autour du « panier à salade » est prête à se retourner contre les policiers, l’un d’eux fait signe au cinéaste-caméraman de vite monter dans le fourgon pour qu’il puisse démarrer rapidement, avec à son bord celui qui est pratiquement l’un des leur. Tout le film se déroule effectivement du côté des policiers. Ce qui ne veut pas dire que le cinéaste adopte nécessairement et toujours leur point de vue. Mais il y a comme une situation de réciprocité entre filmeur et filmé dans l’exécution de leur travail. Le cinéaste ne dérange pas le travail des policiers. Ceux-ci peuvent alors aider la réalisation du film, ou du moins ne pas mettre d’obstacle à sa réalisation. C’est sans doute le sens d’une des scènes les plus déroutantes du film. Dans une cave sombre qu’inspectent les policiers la nuit, un couple vit là, de façon plus que précaire et pour le moins suspecte. La femme explique leur situation. L’homme lui n’a qu’une phrase, répétée sans cesse puisqu’elle ne reçoit pas de réponse : «  pourquoi y-a-t-il une caméra ? » Tant que sa présence n’est pas contestée par les policiers, elle peut continuer de tourner.

Comme Depardon l’a lui-même souligné, Faits divers c’est « l’anti-actualité ». Dans l’œuvre du cinéaste, le film peut alors être perçu comme le moment de la séparation radicale entre le photojournalisme et le cinéma. Il renferme ce qui constitue les deux dimensions fondamentales de son cinéma. En premier lieu, être en prise directe avec une institution, ici la police, plus tard la justice, et l’on pense alors immanquablement au travail de Wiseman. En même temps, Faits divers annonce un autre versant du cinéma de Depardon qui consiste à filmer la souffrance humaine, ce que mettra systématiquement en œuvre, quelques années plus tard, Urgences.

Sur URGENCES lire : https://dicodoc.blog/2017/12/03/u-comme-urgences/

A COMME ABÉCÉDAIRE DU CINÉMA DOCUMENTAIRE 3

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

Partie 3 F-L

F

Famille

Les conflits parents /enfants, le plus souvent

Film : Pauline s’arrache de Emilie Brisavoine

Féminisme

Si la femme est l’avenir de l’homme, le cinéma documentaire a bien souvent combattu pour la reconnaissance de ses droits.

Film : Maso et Miso vont en bateau de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig

Fleuve

Au Brésil ou en Afrique, ils surprennent toujours par la vie dont ils sont porteurs.

Film : Congo river de Thierry Michel

5 Thierry Michel - Congo River

Folie

Redonner avant tout leur dignité à ceux que la société a si souvent exclus.

Film : Regards sur la folie, la fête printanière de Mario Ruspoli.

Frontière

Des Murs, de plus en plus de murs, les rendent infranchissables, surtout aux migrants et réfugiés.

Film : Entre les frontières d’Avi Mograbi

G

Génocide

L’extermination des juifs d’Europe par les nazis bien sûr, mais aussi l’Arménie, le Cambodge, Le Rwanda, l’Indonésie…

Film : Shoah de Claude lanzman

Grève

Les soulèvements des ouvriers contre l’exploitation.

Film : On a grèvé de Denis Gheerbrant

Guerre

Ce n’est plus l’affrontement de deux armées, mais la destruction systématique des populations civiles par bombes interposées.

Film : 17° parallèle de Joris Ivens et Marceline Loridan.

17 parallèle 6

H

Handicap

Moteur ou psychique, sensoriel ou mental, il s’agit toujours d’une limitation de l’activité, mais une grande force vitale permet souvent d’y faire face, à condition que la société soit tant soit peu aidante.

Film : Tant la vie demande à aimer de Damien Fritsch.

Histoire

L’exposer, la raconter, la comprendre, parfois l’interpréter, sans jamais perdre de vue le présent.

Film : Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls

Homosexualité

Est-elle vraiment acceptée par la société, et par les familles ?

Film : Mes parents sont homophobes d’Anelyse Lafay-Delhautal

I

Image

De la caricature à la publicité, elles sont omniprésentes dans notre société.

Film : Sem le caricaturiste incisif de Marc Faye.

Industrie

Des villes et des régions entières qui sombrent dans la misère lorsque les usines ferment et que le chômage s’installe.

Film : Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler

Islam

La richesse de sa culture, mais aussi l’extrémisme et la radicalisation de trop de jeunes.

Film : La chambre vide de Jasna Krajinovic

J

 Japon

La bombe atomique, les tsunamis, les mangas, les appareils photos et le numérique, mais aussi les kimonos, les sushis et le saké

Film : Tokyo-Ga de Wim Wenders

Jeu

Des jouets pour enfants au monde des casinos et des hippodromes.

Film : Pêche, mon petit poney de Thomas Riera

Jungle

Conquise sur la mer au nord des Pays-Bas, mais à Calais…

Film : L’Héroïque Lande (La frontière brûle) de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

Justice

Rentrer dans les tribunaux pour voir quels sont ses rouages, ou rencontrer ceux qui la rendent et ceux qui lui sont soumis.

Film : 10° Chambre, instants d’audience de Raymond Depardon

7 Depardon Raymond - 10° Chambre

L

Laïcité

Contre les religions d’État et les État religieux

Film : Laïcité Inch’Allah ! de Nadia El Fani

Larmes

Le moment où l’émotion est trop forte, où il n’est pas possible de parler.

Film : Les Larmes de l’immigration de Alassane Diago

Lettre

Le documentaire épistolaire, un genre initié par Chris Marker et repris par bien d’autres.

Film : Sans Soleil de Chris Marker

Littérature

Des portraits d’écrivains, le plus souvent en les resituant dans leur époque, ou en insistant sur le rayonnement de leur œuvre.

Film : Qui était Kafka de Richard Dindo.

 

G COMME GUERRE – Syrie.

Still recording, Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub, Syrie-Liban, 2019, 128 minutes.

Filmer la guerre, est-ce possible ? Mais la question fondamentale n’est pas comment filmer la guerre, mais plutôt pourquoi la filmer. Question que les cinéastes des pays en guerre ne peuvent pas ne pas se pose. Particulièrement en Syrie.

Still recording n’a rien d’un reportage télévisé. Il est d’ailleurs tout autant éloigné du photojournalisme et du cinéma anglo-saxon qui s’en inspire – par exemple dans le film américain de Nick Quested et Sebastian Junger, intitulé Hell on hearth. Pourtant nous avons bien ici aussi des immeubles en ruines dans toutes les rues où des hommes portant tous une kalachnikov ou un lance-roquettes courent pour se mettre à l’abri des tirs de snipers ; nous entendons bien le grondement menaçant des bombardiers dans le ciel et les explosions assourdissantes des obus tout près des caméras. La guerre faite de feu et de sang est présente à chaque plan, ou presque. Et s’il y a parfois quelques moments où on pourrait l’oublier (dans une exposition de sculpture par exemple), cela ne dure jamais bien longtemps. Alors où réside la différence ?

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En premier lieu, elle tient clairement dans la différence des images qui nous sont proposées. Dans Still recording – comme c’était déjà le cas dans Eau Argentée d’Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan – nous n’avons pas vraiment affaire à des images de cinéma, à des images professionnelles, faites par des professionnels, selon toutes les lois bien établies du spectacle cinématographique. Dans Eau Argentée, le cinéaste utilisait, dans la première partie du film, des images issues des réseaux sociaux, faites le plus souvent avec des téléphones portables, donc des images qui n’étaient pas destinées à être diffusées sur un écran de cinéma, des images qui n’avaient dans leur facture aucun souci du cadre, qui le plus souvent n’arrivent pas à une stabilité suffisante pour que le spectateur puisse identifier ce qu’elles montrent. Ici, de la même façon, dans des situations particulièrement chaudes, lorsque les balles sifflent de partout, ceux qui veulent quand même, au péril de leur vie, faire des images, n’ont pas vraiment le souci de faire du cinéma, de faire de « belles images » de cinéma.

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Pourtant, L’incipit de Still recording contient une séquence où un « instructeur » – un cinéaste ? – montre, à partir d’images provenant d’un blockbuster américain projetées sur un drap blanc, comment fonctionne, comme est construite, une image de cinéma, en insistant en particulier sur le rapport entre le champ et le hors-champ. Ceux qui sont ainsi initiés au langage cinématographique sont ceux-là mêmes qui vont filmer la situation de la ville assiégée de Douma dans la Ghouta orientale – ils sont une quarantaine. Ils réaliseront effectivement 450 heures de rushes. Mais dans le feu de l’action, sur le terrain de la guerre, le souci de l’image n’est certes pas premier. Il disparaît même complètement lorsqu’il s’agit de sauver sa vie. Et pourtant, ces images existent. Elles ont été montées pour donner naissance à un film. Car l’essentiel pour les cinéastes – et c’est ce que dit clairement le titre du film – c’est de continuer à filmer. Filmer « quoi qu’il en coûte », pour reprendre une formule de Georges Didi-Huberman.

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Still recording se termine par un long plan fixe – ou presque fixe- qu’on pourrait dire magnifique, ou tragique, ou même sublime, si l’on était dans un cinéma dominé par un souci esthétique. Des combattants, accompagnés d’un filmeur (ou peut-être deux), sont pris dans une rue sous le feu d’un sniper. Le filmeur est touché et tombe au sol, ne pouvant fuir. La caméra est ainsi abandonnée au milieu de la rue. Elle continue de tourner, nous montant un espace vide, au ras du sol, où rien apparemment ne se passe. Nous entendons simplement la voix d’un des combattants qui a dû se mettre à l’abri indiquer au blessé comment essayer de se protéger. Puis c’est une dernière balle qui, à n’en pas douter, achève le caméraman. Et la caméra continue d’enregistrer.

En fin de compte, Still recording n’est pas un film sur la Syrie, un film sur la guerre en Syrie, même s’il dénonce avec véhémence les crimes du régime de Bachar El-Assad, en particulier son utilisation des armes chimiques. C’est un film sur le cinéma,  ou plus précisément sur le rapport du cinéma et de la guerre.

still recording 7

S COMME SWAGGER – Image.

Un film, une image. Swagger d’Olivier Babinet

Qu’est-ce qui est le plus séduisant, le plus attirant, dans le personnage central qui tient le rôle de la star ? Son manteau de fausse fourrure ? Son nœud papillon ? Ses lunettes de soleil ? Sa posture, ce port altier, princier dirait-on presque, mais avec tant de naturel ? Sa démarche, qu’on imagine lente, mais décidé, donc pas si lente que ça, on devrait même dire plutôt rapide, sous les acclamations ?

Un grand moment de détente entre deux cours, puisque nous sommes dans un établissement scolaire. La vie de bahut qui n’est donc pas si triste qu’on veut bien le dire. Où des jeux collectifs, systématiquement tournés vers le fun, respirent l’enthousiasme, loin de toute violence, de toute résignation, de tout renoncement.fausse

L’image a une construction plutôt classique, avec son personnage central mis fortement en évidence. Mais aucun – ou presque aucun – regard n’est tourné vers lui. Et du coup, la scène n’a rien de statique. Tous ces élèves se dirigent vers nous, dans le hors-champ où est placée la caméra, cet espace si souvent oublié, nié, supprimé, au cinéma.

Si cette image met en avant un personnage, en réalité c’est bien une image de groupe. Un groupe sans lequel le personnage n’existe pas. C’est bien pour les élèves ici réunis dans un lieu de passage de l’établissement que la scène se déroule. Et elle ne peut en aucun cas se dérouler ailleurs. Surtout pas dans une salle de classe, ni même au réfectoire ou à la bibliothèque par exemple. Ici les élèves déboulent depuis une porte invisible. Ils arrivent vers nous. Ils vont passer devant nous. Allons-nous les suivre ?

Ces élèves présents autour de la star ne sont pas de simples figurants ou des faire-valoir. Ils sont là pour créer l’ambiance et donner sens à la scène. Comme ils sont presque tous « de couleur », on peut imaginer que nous sommes dans un établissement de banlieue. Du coup ce sont toutes les représentations négatives de ces ghettos qui sont foulées au pied. En tout cas, ils participent effectivement, joyeusement à la fête. Les sourires sont rayonnants. Et les deux jeunes filles qui encadrent la star – ses gardes du corps – sont elles aussi starisées. Dans le fond de l’image, on ne distingue pas vraiment les visages de tous les élèves, mais il s’agit avant tout de faire foule. Rien n’évoque la solitude ou l’isolement. Tous sont pris dans le même élan. Dans le même moment de plaisir. Et si la gloire ne dure pas vraiment un quart d’heure, elle est intensément partagée par tous.

Et ici, pas besoin de tapis rouge pour être une star.

Sur le film dans son ensemble lire : https://dicodoc.blog/2017/08/08/s-comme-swagger/

E COMME ENTRETIEN – Anelyse Lafay-Delhautal

Pour vous présenter pouvez-vous nous donner quelques éléments de votre biographie professionnelle.

J’ai commencé en faisant de la production. J’ai co-créé une société de production à Lyon, en 1987. Ensuite j’ai fait pas mal de production et puis je me suis tourné assez naturellement vers la réalisation. C’était une société de production qui était spécialisée dans le documentaire J’ai fait pas mal de films avec mes parents lorsque j’étais plus jeune, parce que mes parents étaient passionnés de cinéma. Ils faisaient des courts métrages. J’ai été baignée là-dedans, Je me suis tourné vers le documentaire qui me parait être un espace de liberté, de parole, qui me paraît important. J’ai une filmographie assez éclectique. J’ai fait à la fois des films qui étaient lancés par ma propre initiative, mes propres envies, et puis les productions me proposaient certains sujets. Je n’écris pas énormément. Je suis très instinctive dans mon travail. Ce que j’aime c’est découvrir, découvrir les gens. Rentrer dans le sujet. Donc je lis beaucoup. Je m’informe beaucoup avant. Mais par contre je ne suis pas de ces réalisateurs qui écrivent énormément, qui prévoient tout. Je me laisse porter par mes personnages, par le sujet, par mes rencontres. Moi ce qui m’intéresse dans le documentaire, c’est de faire des rencontres, et donner la parole aux gens que j’interviewe et sur les sujets qui m’intéressent. Je travaille un peu comme un peintre avec  une toile blanche et par petites touches. Quand je pars dans un documentaire, je ne sais pas exactement où ça va me mener. C’est un peu mes rencontres qui font que le documentaire part dans une orientation ou dans une autre. Avec évidemment mon souci de garder ma ligne. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit énormément, qui sait au départ ce que le documentaire va être.

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L’homophobie est un sujet peu traité au cinéma. Comment avez-vous en l’idée de votre film Mes parents sont homophobes ?

En fait c’est mon producteur qui m’a proposé ça et France 3 Rhône-Alpes a été intéressé par le sujet. Il m’a dit est-ce que  ça t’intéresse, l’homophobie parentale. J’ai dit oui, mais je ne sais pas ce que c’est exactement. N’étant pas homophobe moi-même, je ne comprenais pas bien ce que c’était. Je me suis plongé dans le sujet, j’ai rencontré des jeunes, je me suis rapproché de l’association Le Refuge. J’ai été assez effarée de la violence que j’ai entendue. J’étais totalement ignorante de cette violence que les jeunes pouvaient subir. Je me suis dit, comment en tant que mère, comment on peut arriver à mettre son enfant à la porte. Parce que l’homosexualité, ce n’est pas un choix, c’est une réalité. On ne choisit pas. On ne choisit pas. Tout d’un coup se dire tient, je me lève ce matin et je choisis d’être homosexuel. D’être harcelé, d’être agressé, d’avoir une vie pas exactement comme mes parents auraient souhaitée. Donc ce n’est pas un choix, c’est une réalité, c’est un état de fait. On est homo ou pas. C’est comme être blanc ou noir. On choisit pas. Et je me suis dit en tant que mère, c’est pas possible. Quand on a des enfants on n’agresse pas, on ne martyrise pas, on ne malmène pas, on ne maltraite pas la chair de sa chair. Donc j’étais un peu déroutée. J’ai lu pas mal de chose, et puis j’avais envie d’interviewer Serge Hefez que je ne connaissais pas, mais je connaissais ses bouquins. C’est quelqu’un qui est vraiment très intéressant (c’est le psychologue qui est dans le film). Voilà, c’est parti de ça. Je savais que je voulais avoir des entretiens avec des jeunes, je savais que je voulais avoir Serge Hefez. Et puis je me disais, il faut que je parle de moi, parce que c’est pas un sujet anodin, ça touche trop à l’intime, à la famille. Il faut que moi, en tant que mère de famille, je me mette quelque part, mais je ne savais pas comment. Et puis par hasard j’ai écouté uns interview de Marie-Claude Farcy, qui est la secrétaire nationale du Refuge. Elle parlait de son expérience avec son fils. Son fils a fait son coming out. Et je me suis dit, il faut absolument que je contacte cette femme, parce que moi, c’est elle. C’est un double en fait. Je l’ai contactée. Et avec ces deux colonnes vertébrales qui étaient d’un côté la mère bienveillante et le psychologue, j’avais déjà un peu le squelette du film. Après j’ai rencontré ces jeunes, qui ont eu la générosité de se confier à moi. C’était pas très évident. Ils m’ont fait confiance. Après c’est une histoire de montage, de rencontre avec le monteur. Et le choix de ne pas faire de voix off. Parce que je trouvais que tout était dit et que ce n’était pas la peine de surajouter quelque chose. J’ai fait le choix de ne pas mettre de commentaire, pour ne pas parasiter la parole des jeunes et la parole du psy.

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Mes parents sont homophones est un film courageux, surtout pour ceux qui s’expriment à visage découvert dans le film. Quelle a été leur démarche pour accepter cette prise de risque.

Je ne sais pas. Peut-être parce que j’ai bien présenté mon projet. Ils m’ont fait confiance. J’ai choisi de travailler en équipe très réduite. J’ai choisi de travailler avec une cadreuse et faire une équipe exclusivement féminine, en me disant que c’était peut-être quelque chose qui pouvait les mettre en confiance. Après on a commencé à parler, et très facilement ils ont accepté de me parler. Je pense que pour eux c’était important aussi, de parler, même si tous n’ont pas accepté, parce que c’est vrai, même si ce sont des jeunes qui se livrent beaucoup sur les réseaux sociaux, la télévision est vue par les gens plus âgés, peut être les parents, la famille et ça fait un peu peur la télé. Ça n’a pas toujours été évident. Par exemple les filles, j’ai rencontré des filles qui n’ont pas voulu parler. Oui il n’y a que des garçons. C’est une question de rencontre. Ceux que j’ai rencontrés m’ont fait confiance. Par exemple Dorian, le courant est tout de suite passé entre nous. On a bavardé 10 minutes et il m’a dit « ok, je témoigne à visage découvert, comme ça ça sera fait, c’est comme un sparadrap qu’on arrache d’un coup. Comme ça au moins tout le monde le saura ». C’était un peu son coming out qu’il faisait en même temps. C’était très émouvant et compliqué pour moi ensuite de ne pas dénaturer au montage, de leur laisser suffisamment de place pour raconter leur histoire, pour que ça soit cohérent, qu’on comprenne tout. Et surtout de ne pas dénaturer leur parole. Au montage on respecte la parole que les gens nous ont donnée.

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Vous dites que vous avez rencontré des jeunes filles, mais elles sont ne pas dans le film. Est-ce à dire que les lesbiennes ne sont pas victimes d’homophobie ?

C’est très différent. L’homosexualité féminine est très différente de l’homosexualité masculine. C’est pas les mêmes problématiques. Les filles elles ont une stratégie de l’invisibilité. Pour vivre tranquilles, vivons cachées. Et puis quelque part, deux filles ensemble c’est moins « choquant », avec beaucoup de guillemets. Ça passe mieux. Après, elles sont aussi victimes de harcèlement, elles sont victimes d’agression dans la rue. Elles sont tout aussi victimes que les garçons, mais on va dire que dans la tête des gens ça passe un peu mieux, parce que deux filles qui se promènent ensemble dans la rue, ça peut être deux amies. Il y a toute une imagerie aussi. D’ailleurs je suis en train de voir si je peux pas faire un film exclusivement sur les femmes, c’est une problématique complètement différente, que je connais beaucoup moins aussi. J’ai beaucoup d’amis homos. Les garçons je connais bien. Les filles c’est une problématique que je connais moins, qui sont différentes, mais qui sont tout aussi violentes. Et puis elles se cachent un peu plus.

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Votre film a-t-il été une aide, d’une façon ou d’une autre, pour les jeunes à qui vous donnez la parole ? Est-ce que ça les a aidés à faire face aux agressions dont vous parlez.

Eux c’est surtout par rapport à leur famille. Je sais qu’il y en a qui ont commencé à renouer avec leur famille. C’est bien. Je sais que comme Dorian, ça a été un peu le coming out à tout le monde. C’était un peu compliqué avec sa famille mais je pense que ça l’a aidé. En tout cas tous m’ont dit merci à la fin, « ça nous a aidé ». Je suis en contact encore avec Dorian, j’ai encore beaucoup d’échanges. Je pense que ça l’aide. Avant-hier, à Toulouse, pour présenter le film pendant la semaine nationale du Refuge, il y avait des jeunes du Refuge de Toulouse qui étaient présents. Moi j’ai tendance à dire, c’est pas un film pour les homos, c’est un film pour les hétéros, et en fait en y réfléchissant, ces jeunes, ça leur fait du bien de voir qu’il y a d’autres jeunes comme eux, qu’ils ne sont pas tout seul, qu’il y a d’autres jeunes qui sont passés par les mêmes galères, par les mêmes schémas de construction, et du coup, le ressenti c’est que le film peut aussi aider les jeunes. Moi j’ai fait ça dans ce but. J’ai fait des documentaires sur des voyages, des choses comme ça, ça ne change pas le monde, mais je me dis que là j’ai un sujet qui est important et que j’ai envie de défendre et qui est important pour tout le monde. Eduquer c’est comprendre, c’est le contraire de l’ignorance et le rejet, la haine, vient de l’ignorance. Plus on éduque les gens, plus on les informe, je pense que plus ils ont l’esprit ouvert. L’homophobie en ce moment, c’est un gros gros problème. On avait une discussion mercredi entre les anciens et les jeunes, les jeunes disaient aux anciens « vous n’avez pas assez fait pour notre cause, si on galère maintenant, c’est à cause de vous » Et il y avait des anciens de plus de 60 ans qui disaient « mais vous ne vous rendez pas compte, l’homosexualité, c’était une maladie mentale, c’était coupable de prison, on a fait ce qu’on a pu, mais on n’a pas pu faire plus ».

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Lorsque vous accompagnez votre film en séances spéciales ou en festival, quel est l’accueil en général du public, en dehors de séances comme celle que vous évoquez où vous vous adressez aux gens du Refuge.

Plutôt bon. En général on me demande pourquoi il n’y a pas de filles. Un documentaire c’est des rencontres. Je le referais demain je le ferais différemment. Je rencontrerais d’autres gens. Je pourrais rencontrer que des filles et pas des garçons. C’est comme ça. Assez étonnamment, les gens n’ont pas tant de chose que ça à dire, parce que je pense que ça les renvoie à quelque chose de très brutal et très souvent les gens restent un peu sous le choc. En disant merci pour le film. J’ai pas eu beaucoup de réactions de parents. J’ai plutôt des réactions, soit de jeunes, soit de gens qui sont plus ou moins concernés, des enseignants, ou des gens qui sont un peu au courant du problème. En général lorsque les gens ne connaissent pas et ne sont pas concernés, ils sont assez scotchés par cette violence qu’ils n’imaginaient pas, que moi-même d’ailleurs je n’imaginais pas. Pour moi, l’homophobie parentale, c’était pas quelque chose d’extra-terrestre, mais presque. La plupart des agressions homophobes se font en famille. C’est la fratrie aussi…Les gens en général sont assez estomaqués0 En général les gens disent »merci, on savait pas, merci de nous l’avoir montré ». En général c’est assez positif quand même.

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  Anelyse Lafay-Delhautal

Pouvez-vous nous parler de vos autres films.

Il y a deux autres films dont je voudrais parler. Le premier s’appelle « Coco Chanel, Arletty, l’absolue liberté » qui est un portrait croisé de l’enfance de Coco Chanel et d’Arletty qui sont toutes les deux auvergnates, et j’ai essayé de parler de la condition des femmes fin 19°, de ces femmes qui sont parti de rien, qui sont nées, surtout pour Chanel, dans des milieux assez défavorisés et qui, à force de volonté et de, je dirais pas d’opportunisme, mais de volonté, sont arrivées à être ce qu’elles étaient, des femmes très libres. Donc je parle un peu du féminisme, je parle de la condition des femmes, et du travail des femmes. C’est un 52 minutes. Puis un autre qui s’appelle « Prostitution le cri des larmes » où je fais un état des lieux de la prostitution, des trafics et je parle surtout de la loi qui pénalise le client, qui est une loi qui est parue au moment où j’ai commencé le doc. C’est un film que j’ai tourné à Limoges. C’est un France télévision aussi. Il a pas mal tourné, il a été pas mal vu, parce que je parle de Limoges, mais le problème est le même dans toutes les villes. Je demande pourquoi au 21° siècle, la prostitution existe encore ? Et qu’est-ce qui fait qu’elle existe encore. Quelles sont les origines. Je parle des maisons closes. Voilà je fais un état des lieux. Après je fais des choses sur la cuisine, sur les expatriés. Je suis assez variée. Je suis en train de faire un film sur la cuisine et le design.

Et vous avez d’autres projets ?

Non, je fais une petite pose. Mais j’aimerais bien faire une suite à Mes parents sont homophobes, en parlant des filles. Et j’aimerais aussi faire une suite à la prostitution parce que, dans un volet de cette loi, c’est à la fois la pénalisation du client, mais aussi c’est l’aide à la sortie de la prostitution, avec tout un système mis en place et j’aimerais voir comment ça se passe, et comment cette sortie de la prostitution peut se faire. Et rencontrer des femmes qui sont en train de sortir. Il y a des associations qui existent. Et maintenant que j’ai fait l’état des lieux, quelle est la suite, qu’est-ce qu’il se passe. Voilà, ce sont des projets mais pour l’instant il n’y a rien, ce sont des choses à long terme.

Vos documentaires sont passés à la télévision, mais ils ne sont pas sortis en salle. Ils n’ont pas été distribués.

Non. C’est très compliqué. Parce que pas au bon format. 52 minutes c’est pas un format cinéma. Et une fois que c’est passé à la télé, les salles non. Alors j’essaie au coup par coup, mais c’est compliqué. Pareil pour les festivals. Ça rentre jamais dans les cases. Ou c’est un film ciné, ou c’est un film télé. Je fais des films télé parce que ça se trouve comme ça. Et aussi parce que la télévision permet le financement de ces films. Sinon, sans financement pas de tournage, pas d’économie. Mes parents sont homophobes, j’ai bossé deux ans dessus, sans être100% dessus, mais on va dire ça m’a pris quatre mois. Du moment où j’ai commencé le tournage jusqu’à la fin, ça m’a pris cinq mois. C’est des choses qui sont de longue haleine, et la télé, avec ses financements, font que ces projets peuvent aboutir.

Mais en dehors de ces problèmes de production, est-ce que vous pensez qu’il y a des différences dans la forme entre le film de télé et le film dit de cinéma. Si cette distinction a du sens.

Oui, un 90 minutes, c’est pas le même rythme. De toute façon c’est une question de longueur aussi, c’est une question de coup du montage On a plus le temps en 90 minutes. Mais c’est pas une question de liberté. Moi j’ai jamais eu de problème avec France télévision. J’ai jamais eu de censure.  On m’a toujours dit c’est votre vision d’auteur qui nous intéresse. J’ai vraiment en général carte blanche. A partir du moment où ils acceptent le « dossier », le sujet, ils disent ok. Quand j’ai fait la prostitution, la personne que j’ai rencontrée, qui était à Limoges, je ne la connaissais pas du tout. Elle m’a dit, c’est votre vision. Et quand j’ai présenté le film, à aucun moment on m’a dit ça va pas, ou c’est pas ce qu’on veut, ça il faut pas mettre. Il y a vraiment une liberté qui est assez intéressante. Après c’est sûr qu’au cinéma c’est autre chose. J’aimerais bien. Les moyens techniques sont les mêmes de toute façon, mais les financements ne sont pas les mêmes et du coup ça inclue une autre forme, une autre création, une autre façon de travailler. J’essaie de le faire sortir au cinéma, mais c’est très très compliqué. Mais je ne maîtrise pas les choses. La société de production a les droits. Si elle ne s’implique pas plus que ça, moi je ne peux pas travailler. J’ai une société de production. Moi j’essaie de faire exister en allant dans les projections. Plus il est projeté, mieux je me porte. Ce que je veux c’est que mon film soit vu. Mais dans un an ou deux, le problème sera exactement le même, il sera toujours d’actualité, malheureusement.

W COMME WISEMAN – Monrovia.

Monrovia, Indiana, Frederick Wiseman, Etats-Unis, 2019, 2H23

Le premier plan du film cadre un nuage blanc se détachant sur le  bleu du ciel. Le dernier s’arrête sur une tombe dans un cimetière. Entre les deux, la vie d’une petite ville, dans les plus minces de ses détails, tous ses détails, car comme on le sait depuis pas mal de temps déjà, Wiseman ne laisse rien dans l’ombre de la réalité qu’il film. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une bourgade de l’Amérique rurale où, bien sûr, chaque séquence peut renvoyer à un cliché et contribuer à la mythologie omniprésente de l’Amérique profonde, bastion des conservateurs qui ont donc contribué à élire Trump. On sort du film avec l’impression tenace d’avoir tout vu de la ville et le sentiment d’en connaître tous les habitants, même si on ne rentre jamais dans leur vie intime. S’ils ne sont pas tous présents dans le film, ils ne doivent pas être très différents de ceux qui y figurent, ceux-ci n’étant pas de toute façon désignés par leur identité, et se réduisent plutôt à leur fonction.

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Que nous montre-t-on donc de Morovia, Indiana ?

Dans le désordre : les sermons dans les Eglises, un mariage et un enterrement, la fête locale, l’exposition de vieilles voitures, la vente de matelas, la clinique vétérinaire, le salon de coiffure pour dame et pour homme et le salon de tatouage, le conseil municipal, le travail des champs, le transport du maïs, les élevages de porcs et de bœufs, le marchand d’armes et celui d’alcool. Liste non complète sans doute, mais chacun ajoutera ce dont il se souvient de plus de deux heures de projection. Une exploration bien minutieuse, à quoi il faut ajouter les plans de coupe, pour le décor, les vues du ciel, du soleil couchant et des nuages, les rues de la ville ou les routes de campagne avec leur circulation de voitures et de poids lourds, et les champs de maïs puisque Monrovia est situé en Indiana, un Etat du Midwest agricole américain.

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Mais il faut noter que Wiseman, pour une fois, se permet quelques effets visuels dans le filmage, comme cette petite fille dans le camion où un éleveur (son père ?) fait monter les cochons, ce bœuf qui vient parader devant la caméra, ou surtout les gros plans sur les groins de ces animaux qui se bousculent dans leur enclos.

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L’insistance sur la mort dans la fin du film – un sermon bien long et passablement ennuyeux à la mémoire de la défunte, et l’inhumation dans le cimetière sonorisé des seuls sanglots bruyants d’une femme en noir tout prêt de la tombe et de la caméra – fait-elle de Monrovia, Indiana le testament cinématographique de son auteur ? Ce serait sans doute aller trop loin, même si on ne peut alors éviter de penser à son âge. Mais Wiseman maîtrise si parfaitement les règles de méthode qu’il s’est donné à lui-même depuis ses débuts de cinéastes, qu’on sent bien que celui-ci ne sera certainement pas le dernier. Qui s’en plaindrait ?

A COMME AMOUREUSES

Où sont nos amoureuses ? Robin Hunzinger, 2006, 52 minutes.

Le destin de deux femmes. Retracer le destin de deux femmes nées dans les premières années du XX° siècle. Raconter leur rencontre, leurs études, leur amour, leur séparation. Rechercher des documents, lettres et journaux intimes, des photos et films familiaux, des archives historiques aussi. Retrouver les faits, les commenter, les mettre en perspective, avec la grande Histoire.

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Deux jeunes femmes libres, modernes, cultivées, passionnées et passionnantes. Leur vie, pendant l’entre-deux guerres, auraient pu être une réussite exemplaire, exemplaire de liberté et de bonheur. Mais les difficultés professionnelles (enseignantes elles ne sont pas nommées dans la même ville et doivent attendre les vacances pour se retrouver). Mais les désirs aussi, différents (Emma a un amant, ce que Thérèse accepte tout à fait, mais lorsqu’elle se marie, c’est la rupture).

Pendant la guerre, la seconde, l’une s’engage, l’autre pas. Le film devient alors un hommage à Thérèse, cheffe d’un réseau de résistants en Bretagne. Arrêtée par la Gestapo, elle mourra sous la torture. Sans avoir parlé.

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Une grande partie du film, pourtant, faisait la plus grande place à Emma, le récit étant plutôt rédigé de son point de vue (puisque les lettres qui ont été retrouvées sont les siennes, et de même pour ses deux journaux intimes). Le récit, en voix off, est écrit en première personne (c’est celui de la propre fille d’Emma). Il comporte de longs extraits des lettres et des journaux où Emma parle de sa vie mais aussi de sa relation avec Thérèse. Une relation qui deviendra difficile. Mais qui restera comme illuminé par leur amour. Le film ne prononce pas le mot homosexualité, volonté sans doute de respecter le voile de pudeur que l’époque mettait sur cette relation. Mais tant de choses sont dites avec franchise, avec poésie aussi. Emma écrivait très bien.

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Les photos, les extraits de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr, et souvent non restaurés (les striures sont bien présentes), contrastent avec les images en couleur montant les lieux actuels de cette histoire d’amour, la montagne, la mer, les champs, les petites villes où elles ont travaillé. Le tout est monté avec une grande rigueur, ce qui n’exclut pas une élégance très raffinée. On en oublierait presque le côté parfois un peu trop « commentaire de documentaire » de la voix off.

Un film où dominent les sentiments, mais sans effusion sentimentale.

Un film sur une banale histoire d’amour (quoique, resituée dans son époque, la banalité soit toute relative).

Un film sur la vie, des vies, souvent malmenées par l’Histoire. Mais des destins que le réalisateur rend exemplaires.

Un film centré sur la réflexion, mais particulièrement riche en émotions.

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A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE 2

Partie 2  C-E

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

C

 Camp de concentration

Pas seulement ceux de l’Allemagne nazie mais aussi en France, comme à Rivesaltes, où furent rassemblés les Républicains espagnols fuyant le franquisme, les harkis ou plus récemment, les déboutés du droit d’asile.

Film : Images du monde et inscription de la guerre de Harun Farocki

Chine

De la Révolution culturelle à l’ouverture à l’économie de marché, les chantiers battant tous les records du monde.

Film : Sud Eau Nord Déplacer de Antoine Boutet

Cinéma

Le documentaire peut-il parler du cinéma, l’analyser, le critiquer, par des moyens cinématographiques.

Film : Le Sommeil d’or de Davy Chou

Colonialisme

En Afrique, en Algérie, la face sombre du colonialisme français, et les guerres de libération.

Film : Afrique 50 de René Vautier.

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Communisme

Des films croyant sincèrement au progrès représenté par le communisme, mais aussi les films de propagande jusqu’aux désillusions des ex pays du bloc soviétique après la chute du mur de Berlin.

Film : Je vois rouge de Bojina Panayotova

Crime

Filmer des criminels n’est-ce pas le comble du voyeurisme ? Mais si c’est pour comprendre leur acte, n’est-ce pas continuer à les considérer comme des êtres humains.

Film : Caniba de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor

D

Danse

Les spectacles, les répétitions, la vie des chorégraphes et des commentaires sur leurs œuvres et aussi leur propre vision de la danse

Film : Maguy Marin, l’urgence d’agir de David Mambouch

Délinquance

La petite délinquance surtout, celle des jeunes dans les banlieues et ailleurs, et les institutions répressives à défaut d’être éducatives.

Film : Le Saint des voyous de Maïlys Audouze

Démocratie

Le moins mauvais des régimes politiques diront certain, mais un régime de plus en plus contesté de l’intérieur. Existe-t-il des alternatives ?

Film : L’Assemblée de Mariana Otero

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Dictature

Du Chili à la Grèce, du nazisme au communisme, une liste longue, trop longue…

Film : Général Idi Amin Dada, autoportrait de Barbet Schroeder

Direct

Une référence indispensable, tant le « cinéma direct », au Québec ou en France, a eu une influence décisive sur le cinéma documentaire.

Film : Pour la suite du monde de Pierre Perrault et Michel Brault

Drogue

Les paradis artificiels ou la descente aux enfers…

Film : Bonne nouvelle de Vincent Dieutre.

E

Ecole

La vie de la classe, de la maternelle au lycée, au plus près des élèves et de leurs apprentissages, dans une pédagogie traditionnelle, mais aussi, le plus souvent, dans des pratiques nouvelles, innovantes, et des méthodes actives.

Film : A kind of Magic de Naesa Ni Chianain et David Rane.

Ecologie

Des films engagés, dénonciateurs, mais proposant aussi des solutions d’avenir.

Film : Tous cobayes? De Jean-Paul Jaud.

Economie

Peut-on expliquer la marche du monde par les lois du marché ?

Film : Le Bonheur économique de Patric Jean.

Education

Pas seulement dans l’institution scolaire, mais aussi dans la famille, ou toutes sortes d’association, sans oublier les groupes de pairs.

Film : Mélinda de Marie Dumora.

Elections

Les campagnes électorales sur les pas des candidats, les discours, les poignées de main et les bains de foule, les réunions avec les conseillers et l’incertitude des résultats (pas toujours en fait).

Film : Primary de Robert Drew.

Enfant

Un être innocent, insouciant, peut-être, mais surtout un être à protéger et dont il faut sans cesse affirmer les droits.

Film : Los Herederos, les enfants héritiers de Eugenio Polgovsky

Engagement

Défendre une cause, prendre parti, entrer dans un parti, devenir militant ; mais aussi prendre position, refuser l’inacceptable, proposer des solutions.

Film : Le fond de l’air est rouge de Chris Marker.

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Enseignement

Un métier difficile, un peu délaissé d’ailleurs tant il paraît de plus en plus comme usant, nerveusement et physiquement.

Film : Tempête sous un crâne de Clara Bouffartigue.

Etats-Unis

Au pays de la fiction cinématographique triomphante, le documentaire a-t-il du mal à faire sa place au soleil ? Pas vraiment, tant les documentaristes ont su rendre compte de la complexité de cet immense pays, mettant l’accent sur des aspects souvent contradictoire entre eux.

Film : Route one, USA de Robert Kramer

A COMME ABECEDAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE

PARTIE 1 : A-B

Les mots clefs les plus représentatifs du cinéma documentaire, les plus fréquents, les plus originaux, ceux qui renvoient à des films phares ou à des œuvres méconnues. Une façon de montrer la diversité de la création documentaire et son impact culturel, social et politique.

Une contrainte librement consentie ici sera de limiter chaque entrée à une seule phrase et de ne donner en exemple (ou en référence) qu’un seul film. Un choix souvent impossible…Donc entièrement subjectif. Mais surtout pas un palmarès.

Pour de plus nombreuses références, voir les filmographies.

A

Acteur

N’étant pas par principe engagés dans les documentaires, ils peuvent devenir des personnages de portraits asseyant de mettre à jour une personnalité qui se cache souvent derrière les rôles qu’ils jouent.

Film : Mon meilleur ennemi de Werner Herzog.

Actualité.

C’est par définition le domaine du reportage, mais il n’en est pas moins évident qu’elle influence bon nombre de documentaristes dans le choix des thèmes traités.

Film : Paris est une fête de Sylvain George

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Adolescence

Souvent montrée comme l’âge de tous les possibles, de tous les espoirs, de toutes les révoltes, c’est aussi pour bien des cinéastes, l’occasion d’un regard nostalgique sur leur propre vie.

Film : Arman, 15 ans, l’été de Blaise Harrison.

Afrique

Le continent de la douleur et tant de richesses gaspillées ou accaparées par quelques-uns ou pillées par les pays riches.

Film : Moi un noir de Jean Rouch

Agriculture

La dénonciation de l’agriculture intensive, industrielle sur le modèle américain, avec son usage abusif des pesticides et en contre-point, la présentation des alternatives écologiques, de l’agroécologie à la permaculture.

Film : Le monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin

 Algérie.

L’ancienne colonie française a connu bien des vicissitudes depuis son indépendance, mais Alger restera pour toujours la Ville Blanche.

Film : La Chine est encore loin de Malek Bensmaïl.

 Amérique latine.

Le continent des crises économiques comme en Argentine, des coups d’états sanglants comme au Chili, de l’avenir incertain de la forêt amazonienne et des peuples qui y vivent.

Film : La Bataille du Chili de Patricio Guzman

 Amour.

Dans le documentaire, amour peut rimer avec toujours, mais ce sont plutôt les amours déçus ou impossibles qui sont en première ligne.

Film : Une jeunesse amoureuse de François Caillat

Animation

Avoir recours au dessin, aux images de synthèse, aux effets numériques, peut souvent suppléer au manque d’images « live », mais aussi être un choix esthétique significatif.

Film : Valse avec Bachir de Ari Folman

Animaux.

Les films animaliers bien sûr, avec leur côté souvent spectaculaire et quelque peu racoleur, mais aussi de véritables créations loin, très loin, de tout anthropomorphisme.

Film : Bestiaire de Denis Côté.

Apartheid

Le régime le plus injuste, le plus haïssable, dont on a du mal à imaginer comment il a pu maintenir si longtemps en Afrique du sud.

Film : Sugar man de Malik Bendjelloul

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 Archives.

Familiales ou télévisuelles, évoquer le passé ne peut guère se faire sans elles.

Film : Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot

 Armes.

Des plus simples aux plus sophistiquées, du couteau à la bombe atomique, du meurtre personnel à l’assassinat de masse pratiqué par le terrorisme, elles sont faites pour blesser, mutiler, tuer, détruire et toujours sont associées à la souffrance.

Film : Miguel et les mines d’Olivier Zabat

Art.

La vie et l’œuvre des artistes, marginaux ou universellement connus, des portraits soulignant souvent leur excentricité et l’inaccessibilité du génie.

Film : Le mystère Picasso de G-H Clouzot.

Asile.

L’exclusion, l’enfermement des « fous », dans des conditions souvent inacceptables, mais aussi les mouvements de contestation, en Italie, l’antipsychiatrie en Angleterre ou la clinique de La Borde en France, qui mirent à bas les murs de l’asile.

Film : La moindre des choses de Nicolas Philibert.

Autisme

Des enfants, ou des adolescents, mutiques parfois, coupés du monde et des autres, aux comportements souvent imprévisibles, mais que le cinéma sait rendre si attachants dans leurs souffrances.

Film : Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire

Autobiographie.

Un.e cinéaste qui met en images sa vie, dans le moindre détail, et pas seulement sa carrière cinématographique, une entreprise rare, mais oh ! combien exaltante.

Film : Les plages d’Agnès d’Agnès Varda

Avortement.

Les luttes des femmes pour sortir de la clandestinité, pour faire qu’avoir des enfants soit un choix libre, pour disposer de son corps en toute responsabilité.

Film : Histoire d’A de Charles Belmont et Mariette Issartel

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B

Banlieue

Des cités où personne n’a vraiment choisi de vivre, mais qui ne sont pas toutes vouées à la violence.

Film : Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera

Bibliothèque.

Les livres, les revues, les journaux et magazines, les lecteurs, le silence, le recueillement, mais aussi la musique et le cinéma quand les bibliothèques deviennent médiathèques

Film : Ex libris. The New York Public Library de Frederick Wiseman

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Bonheur

Partir à sa recherche ou espérer le trouver tout près de soi.

Film : A la poursuite du bonheur de Louis Malle

A COMME AFRIQUE – Soleil

Mille soleils, Mati Diop, France-Sénégal. 2013, 45 minutes

Mille soleils est un film sur un film, un film qui prend prétexte, ou plutôt qui rend hommage à un autre film, et à son auteur, qui n’est autre que l’oncle de la cinéaste. La réalisatrice utilise des extraits du film de cet oncle dans son propre film,  et réactive ainsi l’intrigue de cette fiction tournée quelques 40 années plus tôt.

Cet autre film, le film de l’oncle, c’est Toubi Bouki tourné en 1973 par Djibril Diop Manbety. Il peut être résumé simplement de la façon suivante : deux jeunes habitants de Dakar, Mory et Anta, rêvent de partir en France, en Europe ou aux États-Unis, peu importe au fond. L’essentiel c’est de partir, de quitter cette Afrique qui ne leur offre plus vraiment de perspective d’avenir. Nous ne sommes pas encore à l’époque où l’immigration sera devenue une nécessité absolue pour les jeunes, la seule possibilité de survie. Pour notre couple d’amoureux, l’Europe, l’Amérique, le nord, c’est le rêve, l’illusion peut-être, d’une autre vie, autrement plus fascinante que celle qu’ils vivent. Ils s’organisent pour réunir l’argent nécessaire pour payer le bateau. Et le jour du départ, la jeune fille embarque, mais le garçon lui, reste à terre, incapable de quitter son pays, sa vie africaine.

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40 ans après, Mati Diop, réalisatrice de Mille soleils, retrouve Magaye Niang, le Mory de Toubi Bouki. Il vit toujours à Dakar, alors que l’actrice qui interprétait Anta est effectivement aux États-Unis. Une projection en plein air de Toubi Bouki est organisée à Dakar et Magaye en est l’invité vedette. C’est lui que la réalisatrice va suivre pendant tout son film. Vedette de Toubi Bouki, il l’est aussi de Mille soleils. Dans le premier film, il était l’acteur d’une fiction. Ici, il devient l’acteur de son propre personnage, dans un documentaire qui fait de la fiction un élément constitutif de sa démarche.

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Mille soleils est un documentaire sur l’Afrique d’aujourd’hui. Mati Diop filme Dakar. Elle nous propose des vues saisissantes de la ville, dès le pré-générique, où ce troupeau de bœufs traverse l’autoroute, interrompant la circulation sans que cela pose le moindre problème. Nous retrouvons les animaux à l’abattoir, dans des plans particulièrement sanglants, où ceux qui travaillent là semblent surtout satisfaits d’avoir un emploi quel que soit sa pénibilité. L’Afrique d’aujourd’hui a-t-elle encore des points communs avec celle qu’a connue Magate dans sa jeunesse ?

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La fin du film pousse à l’extrême le mélange documentaire-fiction implicite depuis le début du film. Magaye retrouve le numéro de téléphone de Mareme, l’actrice de Toubi Bouki. Elle vit en Alaska où elle travaille sur une plateforme pétrolière. Si loin de l’Afrique. Mati Diop nous propose alors des vues de glaciers s’avançant dans la mer et une formidable séquence onirique où Magaye, habillé comme on l’a toujours vu à Dakar, marche silencieusement dans un immense champ de neige. Il n’a pas froid. Il reste Africain.

I COMME IMAGE MANQUANTE.

L’Image manquante, Rithy Panh, France-Cambodge, 2013, 92 minutes.

L’image manquante, c’est l’image d’une enfance, une enfance volée, détruite par un régime totalitaire. Le film de Rithy Panh, c’est d’abord un réquisitoire implacable contre le régime khmer rouge qui s’acharna à anéantir, pendant quatre ans à partir de 1975, tout un peuple, tout un pays. C’est aussi le récit autobiographique, dit en voix off à la première personne, de la traversée par un enfant de 13 ans de ces années de terreur dans un camp de travail forcé, des années de souffrances, de faim continue, des années à côtoyer quotidiennement la mort. A 50 ans, le cinéaste retourne dans ce passé, fidèle à son engagement de lutter contre l’oubli, de ne pas accepter l’effacement des souvenirs par le temps ou une volonté suspecte de vouloir tourner la page.

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Le film mêle, de façon parfaitement maîtrisée, les images d’archives disponibles sur la période du pouvoir khmer rouge et un petit théâtre de figurines peintes, en terre cuite, faisant revivre à la mesure de l’enfance, l’horreur de ces années.

Les images d’archives, ce sont d’abord celles de Pol Pot et des autres dignitaires du régime, toujours souriant, se faisant acclamer par ses troupes, ou recevant les amis chinois. Mais ce sont aussi celles des rues désertes de Phnom Penh, une ville entière vidée de ses habitants envoyés en camp de rééducation à la campagne, une ville où un lycée est transformé en centre d’extermination, ce S 21 auquel Panh a consacré un de ses films les plus importants. Il y a aussi des images des camps, du travail d’une foule immense portant des paniers de pierres et de terre et dans laquelle on identifie facilement les enfants. Des plans, repris plusieurs fois dans le film, où la file de ces nouveaux esclaves semble interminable. Dans l’image, elle est véritablement interminable.

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Il y aurait, nous dit Panh, parmi ces images tournées par les Khmers rouges, l’image d’une exécution. Il ne l’a pas retrouvée, ou ne veut pas, ne peut pas, la montrer. La vie quotidienne dans les camps, les repas ou ce qui en tient lieu, la nuit où il faut essayer de dormir seront mis en scène par les figurines peintes, de petites statuettes rappelant les jouets d’enfants, mais sombres, aux visages défigurés par la souffrance, par la faim, par la présence de la mort Ici, c’est la faim qui est utilisée comme une arme et la volonté de détruire toute trace d’humanité chez ceux qui doivent devenir les hommes nouveaux d’un pays nouveaux, le Kampuchéa démocratique. Pant fait le récit de la mort de sa mère, celle de son père qui a pour seul moyen de se révolter de cesser de s’alimenter. Il évoque aussi des scènes dont il est témoin, comme cet enfant de  9ans qui dénonce sa mère d’avoir volé des mangues, la mort d’une petite fille à côté de lui. Il survit en mangeant des insectes quand il en trouve, ou des racines. Son travail est d’enterrer les morts, quotidiennement.

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         Il y a, au milieu de ces images si sombres, une scène colorée, vivante : la reconstitution d’un studio de cinéma. A Phnom Penh, Panh vivait dans une maison voisine d’un réalisateur. Le cinéma, comme tous les arts et toute la culture, a été détruit par les Khmers rouges. Mais ils n’en ont pas détruit le souvenir. « On peut voler une image », dit le commentaire, « mais pas une pensée. »

J COMME JUSTICE RESTAURATIVE

Je ne te voyais pas, François Kohler, Suisse, 2018, 75 minutes.

Comment se reconstruire lorsque l’on a commis un crime, ou une agression violente sur autrui, lorsqu’on a été condamné par la justice pénale, lorsqu’on on est en prison ou qu’on vient d’en sortir.

Comment se reconstruire lorsqu’on a été victime d’un tel acte, d’une violence qui a pu porter atteinte à son intégrité physique, mais aussi et surtout à son intégrité psychique.

Comment vivre avec le souvenir de l’acte commis et de l’acte subi, avec toutes les traces que l’un et l’autre peuvent laisser sur les personnes et se manifester de multiple façon dans leur vie.

Faut-il oublier ? Tout faire pour oublier ? Il n’est pas difficile de comprendre que l’oubli est bien souvent –toujours ?- impossible. Faut-il pardonner, toujours et dans toutes les situations ? Est-ce seulement envisageable ?

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La justice pénale prévoit tout un arsenal de mesures, du jugement à la condamnation d’un côté, de l’aide aux victimes de l’autre, mais prend-elle vraiment en compte les personnes, leurs besoins réels qui ne sont pas que matériels ? C’est pour aller au-delà de ces limites qu’a été mise en place une « justice restaurative », complémentaire de la justice pénale.

Cette forme de justice peut prendre deux formes. Soit elle met directement en présence, en face à face, une victime et l’auteur de l’acte. Soit les personnes en présence, auteur et victime, n’ont pas de lien direct entre eux, mais sont concernés par le même type d’infraction. Dans les deux cas, un facilitateur – médiateur – neutre et formé à cette tâche difficile, est nécessairement présent.

Le film de François Kohler explore ces deux formes complémentaires. Il est tourné en Suisse et en Belgique, où la pratique de la justice restaurative s’est beaucoup plus développée qu’en France, où nous n’en sommes encore qu’au stade des expérimentations.

Je ne te voyais pas est un film de rencontres. Des victimes et des auteurs d’infractions diverses, de gravité différente, mais ayant toujours des répercussions psychiques importantes. Ils parlent souvent seuls face à la caméra. Mais nous assistons aussi à ces dialogues en présence d’un médiateur –souvent une médiatrice d’ailleurs – qui constituent l’originalité de cette justice.

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Que nous donne-t-il à entendre ?

Pour les victimes, il s’agit d’éviter toute forme de culpabilisation ou d’accès à un cycle de victimisation redoublant la souffrance (« c’est un peu de ma faute aussi », ou « je n’ai pas su faire face », ou encore « j’aurais dû réagir autrement. ») Il est alors utile de rechercher le pourquoi et le comment de l’acte, chose que le procès et la procédure judiciaire n’ont pas toujours suffisamment éclairé.

Pour les auteurs, il s’agit de mieux appréhender la réalité de la victime, de lui donner un visage en quelque sorte, alors que même au procès, elle reste irréelle (ce que dit bien le titre du film). Les conséquences de l’acte deviennent ainsi concrètes, palpables, terriblement présentes. Ce qui explique sans doute que cette forme de justice est un moyen particulièrement efficace dans la lutte contre la récidive.

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La façon de filmer les entretiens permet de libérer une parole pudique et contrôlée grâce à la présence non directive mais cadrée et efficace des facilitateurs. Les plans extérieurs et internes à la prison sans effet de style propre à brouiller le propos nous font pénétrer dans cette vie pénitentiaire avec distance et intimité à la fois.

Le film de François Kohler n’est pas un procès intenté à la justice pénale. Il aborde avec beaucoup de tact et de délicatesse des situations vécues difficiles, qui peuvent être lourdes d’agressivité ou de ressentiment. Il montre que l’expression « contrôlée » des sentiments, puisque auteurs et victimes ne sont jamais laissés seuls face à leurs souvenirs, peut constituer une aide psychologique efficace en ouvrant la possibilité de se reconstruire au niveau personnel et de retrouver sa place dans la société en recréant du lien. Que cela soit confié à la justice – en dehors d’une perspective psychiatrique ou thérapeutique – en particulier dans le cadre du travail de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), contribue à développer grandement sa dimension humaine.

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R COMME ROUGE.

Je vois rouge, Bojina Panayotova, 2019, 83 minutes.

Rouge, la couleur du communisme –en Bulgarie, pays satellite de l’URSS stalinienne –  la couleur du sang – le sang versé par les communistes ? – la couleur de la colère – contre une dictature liberticide et la main mise d’une mafia sur le pays.

Je vois rouge, l’expression de cette colère, mais aussi l’idée obsessionnelle du communisme – du foulard rouge de la jeunesse communiste – et aussi la crainte, ou l’angoisse, ou le soupçon, d’avoir du sang sur les mains. Comme tous ceux qui ont soutenu le régime, qui l’ont fait exister, qui en ont profité. Dans chaque famille ? Jusqu’au cœur de sa propre famille.

Le film est un retour au pays natal. Bojina – puisque le film est écrit à la première personne, dès le titre – la réalisatrice, a quitté la Bulgarie avec ses parents dès la chute du mur. Pour venir en France – voir l’occident et gouter à la liberté. Elle avait 8 ans. 25 ans après, elle revient dans ce pays pour savoir, pour découvrir la vérité sur sa famille. Poussée par un fort soupçon : et si ses parents avaient été impliqués dans le régime communiste au point d’avoir fait partie de sa police secrète. Une police honnie, qui entretenait une terreur généralisée, où chacun pouvait accuser son voisin, ou un parent.

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Le film s’ouvre sur des images d’archive qui en disent long sur le point de vue adopté par la réalisatrice. D’une part la cérémonie de remise du foulard rouge aux jeunes pionniers – cérémonie sacralisée par le régime. De l’autre les manifestations  récentes contre « les ordures rouges », les apparatchiks de l’ancien régime encore au pouvoir. Les Bulgares en finiront-ils jamais avec le communisme ? La réalisatrice  pourra-elle voir son pays d’une autre couleur que le rouge ? Et sa Famille ?

 

Son film aura donc tout de l’enquête familiale. La réalisatrice retrouve sa mère à Sofia et sera en contact avec son père resté à Paris via internet. Elle va les interroger, avec insistance, au point de donner l’impression qu’elle essaie de les confondre par tous les moyens (elle en vient à continuer à enregistrer le son alors que sa mère lui a demandé d’arrêter de filmer), comme si elle ne pouvait se sortir de l’esprit que décidément il y a anguille sous roche, que ses parents – comme bien d’autres dans le pays – ne peuvent pas être totalement innocents. L’enquête prend par moment une tournure inquisitoire – proche des pratiques bien connues des procès staliniens ? Les relations entre la fille et ses parents en sont bien sûr affectées – la rupture est proche, inévitable.

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Finalement les parents accepteront que le film se termine et sois montré. C’est du moins ce que précise un carton final. Il est vrai que les résultats de l’enquête sont plutôt maigres. Le père n’a rien avoué, et si la mère a en quelque sorte participé à la police secrète, c’était à son insu, manipulée qu’elle était par un de ses membres. Le lien familial est sauf. Ce qui n’est pas le cas du communisme, et pas seulement du régime bulgare.

La dimension enquête familiale du film montre de façon pertinente la distance pouvant exister entre deux générations en fonction de leur vécu politique et social. Mais ce n’est pas son intérêt principal. Car ce qu’il montre surtout c’est le déni d’une société de son passé historique, surtout quand il s’agit d’une dictature. Faut-il à tout prix faire la lumière, toute la lumière, sur un passé que tout le monde sait pas très reluisant ? Au risque de bousculer les personnes. Celles-ci ont-elles droit à l’oubli ? Dans la mesure où elles n’ont pas participé activement à des crimes. Je vois rouge ne vise pas à instaurer un devoir de mémoire. Le film ne se situe pas dans la mouvance d’une œuvre comme celle de Rithy Panh à propos du génocide Khmer au Cambodge ou de Patricio Guzman sur la dictature de Pinochet au Chili. Mais il nous questionne sur le rôle de la connaissance du passé, ce qui est une question fondamentale du travail des historiens. Mais le cinéma ne se situe pas au même niveau. Et c’est bien pour cela que le film de Bojina Panayotova se situe au niveau familial. Il interroge un vécu personnel (celui des parents de la cinéaste) qui n’est pas un cas unique dans la société bulgare d’aujourd’hui – et la question ne peut pas ne pas se poser dans tous les pays de l’ex-bloc soviétique. Aucun citoyen n’est sans doute indemne du passé dictatorial de son pays. A moins d’être entré en résistance. Ce qui n’est certes pas le cas de la majorité !

J COMME JUIFS – Ultra-orthodoxes

M, Yolande Zauberman, 2019, 106 minutes.

Un film noir, ou plutôt en noir. Noir comme les hommes noirs, habillés en noir, totalement. Des hommes qui portent tous les signes distinctifs de leur appartenance religieuse.

Un film d’hommes. Où il n’y a presque que des hommes. Et quelques enfants.

Un film sombre. Comme la nuit. Sombre malgré les lumières de la nuit. Des lumières qui donnent un peu de couleurs à cette nuit où ces hommes en noir chantent, dansent, prient, lisent le Livre…

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Parmi ces hommes, M. N’a-t-il pas droit à un nom pour n’être désigné que par une initiale ?

Dès le début du film il chante, en Yiddish, cette langue en voie de disparition, mais qu’il possède, lui, depuis toujours. Un chant qui lui ouvre la voie de son passé.

Nous sommes à Bnei Brak, la ville des ultra-orthodoxes religieux, non loin de Tel Aviv. Nous entrons sur les pas de M. dans cette communauté juive réputée pour suivre à la lettre les lois de leur religion. Fait-il partie, lui, de cette communauté ? Il en a fait partie, enfant. Mais maintenant ? Bien des choses se sont déroulées depuis son enfance. Le film serait-il l’occasion qu’il attendait pour revenir à Bnei Brak, après s’en être enfui ? Pour retrouver les membres de la communauté avec lesquels il a passé son enfance. Ceux surtout qui ont des comptes à lui rendre.

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Car M révèlera dès le début du film ce qui pouvait être son secret d’enfance, des faits qu’il ne peut plus garder secrets. A 7 ans, il a été violé, par trois hommes différents, dit-il. Il a été abusé sexuellement, par des membres de sa communauté religieuse.

Revient-il ici pour obtenir réparation, pour accuser, pour se venger ? Ou bien pour oublier, pour tirer un trait sur le passé et retrouver sa place dans la communauté ? Rien de tout cela peut-être. 15 ans après, Il y a bien un avenir qui s’ouvre devant lui. C’est cela qui compte. C’est cela qui lui permet de sourire à la vie.

Le film n’est pas du tout un documentaire sur les juifs ultra-orthodoxes en Israël. C’est un film sur cet enfant abusé et violé qui est devenu cet homme qui évoquera son itinéraire et dont nous pouvons appréhender peu à peu son ressenti, ce qu’il a ressenti dans son enfance, ce qu’il ressent maintenant qu’il revient sur les lieux de son enfance.

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Nous suivons M., ou plutôt nous l’accompagnons. Car la caméra est toujours très près de lui et les gros plans dominent, même pour filmer les hommes en noir. Nous sommes très loin, nous spectateurs français, du monde qui nous est ici montré. Un monde étranger, étrange même, peu compréhensible. Mais dans cette étrangeté, la cinéaste introduit la plus grande empathie qui soit. Celle qui accède à l’universalité. Celle que nous ressentirions pour tout enfant abusé, violé, détruit et qui, devenu adulte, arrive à se reconstruire, sans oublier son passé, sans le renier. En condamnant le crime bien sûr, mais en trouvant dans cette condamnation les forces nécessaires pour ouvrir les portes de l’avenir.

V COMME VIE DOC #8

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

5 mai 2019

Festivals

*Palmarès du FIFOG 2019

Festival International du Film Oriental de Genève

DOCUMENTAIRES

Le jury du Prix documentaire est composé d’ Annemiek Van Gorp (productrice), Mahmoud Jemni (réalisateur) et René Goosens (producteur).
Le Prix FIFOG D’OR est décerné au documentaire AU TEMPS OU LES ARABES DANSAIENT de Jawad Rhalib (Belgique)
Le Prix FIFOG D’ARGENT est décerné au documentaire RESTER VIVANTS de Pauline Beugnies (Belgique)
La Mention spéciale est attribuée aux documentaires M de Yolande Zauberman (France) et WE COULD BE HEROES de Hind Bensari (Maroc, Tunisie)

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*Ciranda de filmes

23 – 26 mai 2019

“Música, linguagem da vida”

Sao Paulo, Brésil.

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Les sorties de la semaine

 68, mon père et les clous de Samuel Bigiaoui

Female Pleasure de Barbara Miller

Coming Out de Denis Parrot

Lettre à Inger de María Lucía Castrillón

Filles de mai – voix de femmes, de 1968 au féminisme de Jorge Amat

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Événements

 *Cinémathèque du documentaire

Dimanche 5 mai à 17h, en présence de Laila Pakalnina –

ESPECES D’ESPACES : Rêve (2016), Chute d’eau (2016), Bonjour, cheval (2017), Sur la piste de Rubiks (2010)

 

*Les dimanches de Varan

12 mai

Filmer la peinture

Par Claudio Pazienza

Trois cinéastes – André Delvaux, Luc de Heusch, Boris Lehman – rencontrent respectivement trois peintres : Dieric Bouts, Pierre Alechinsky et Arié Mandelbaum.

Ateliers Varan 6, impasse de Mont Louis 75011 Paris

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Livre

Jean-Louis Comolli

Cinéma, Numérique, Survie

Février 2019

Editeur ENS éditions.

Format epub

Résumé :

Qu’est-ce qui dresse le cinéma contre les accélérations du tout numérique ? Les aurores après la tempête ne se voient plus que sur les écrans des salles de cinéma. Numérisés, les capitaux et les catastrophes détruisent le monde des matins tranquilles. La guerre est dans le temps. C’est à la chaîne que le numérique fabrique du virtuel, du mirage, de la monnaie de singe. En ce monde-hologramme, il n’est plus ni corps ni chair, les mains ne caressent plus rien, les blessures elles-mêmes sont factices. Cette nuée d’images nous dérobe le réel et peu à peu impose le désert des hommes et des choses. Contre la violence des exils, la salle de projection n’est-elle pas la dernière demeure de l’humain ? Face à la démultiplication des écrans, l’hypervisibilité, la transparence, comment le cinéma peut-il encore préserver sa part d’ombre et rester une arme critique ? Jusqu’où la révolution numérique n’est-elle pas en train d’affecter l’expérience esthétique et morale du cinéma, et au-delà, notre civilisation ?

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B COMME BANDE DESSINÉE.

Avril 50, Bénédicte Pagnot, 2007, 32 minutes.

Brest avril 1950. Des grèves massives dans le bâtiment, dans cette ville en pleine reconstruction après les destructions de la guerre.ne manifestation d’ouvriers gréviste. Une manifestation qui tourne mal. Les manifestants font face à la police. Des coups de feu. Il y aura un mort, un ouvrier. Et de nombreux blessés. Une page noire du mouvement ouvrier français.

Comment garder la mémoire de l’événement ?

Trois éléments vont s’entrecroiser.

Au lendemain de la fusillade, les syndicats font appel à René Vautier qui se rend sur les lieux immédiatement. Le cinéaste est connu dans les milieux militants comme l’auteur de Afrique 50, le premier film anticolonialiste français. Le film est interdit et Vautier poursuivi, car bien sûr il effectue des projections clandestines en milieu ouvrier. Le film qu’il réalise à Brest, Un homme est mort, est aujourd’hui perdu, mais le souvenir des événements de Brest n’est pas effacé pour autant.

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Des années plus tard, deux auteurs de bande dessinée, un scénariste, Chris, et un dessinateur, Etienne Davodeau, vont entreprendre la réalisation d’un ouvrage qui portera le même titre que le film perdu de Vautier, Un homme est mort (Futuropolis). Il s’agit pour eux de rendre compte à la fois des événements de Brest et du travail de Vautier, filmant le jour et projetant le soir ses images aux principaux intéressés.

Bénédicte Pagnot réalise un film où elle nous immerge dans le processus de création de la BD en suivant les deux auteurs dans les différentes étapes de leur travail. Son film rend donc compte par l’intermédiaire de la bande dessinée des événements de Brest et de l’implication d’un cinéaste militant, René Vautier, par rapport à ces événements.

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Arrivant en dernière position, le film fonctionne en ricochet. Si son point de départ est la bande dessinée, elle aborde du même coup les événements de Brest et la couverture qu’a pu en faire, cinématographiquement et non pas journalistiquement, René Vautier. Son principal intérêt reste cependant dans le travail nécessaire pour la réalisation de la bd, la documentation que réunit le scénariste, les esquisses dessinées des différents personnages, la mise en couleur de l’album jusqu’aux derniers réglages avec l’éditeur. Et puis les hésitations, surtout sur les scènes clés des événements, principalement la mort de l’ouvrier. Sur ce dernier point, Etienne Davodeau nous présente les différentes versions de cette planche cruciale. Comment représenter l’action de la police. Dans quelles circonstances exactes les policiers ont-ils ouvert le feu sur les grévistes ? En l’absence de données incontestables sur les faits, les auteurs vont adopter une position relativement neutre, laissant au lecteur la possibilité de se forger sa propre interprétation.

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Donner la parole aux auteurs d’une œuvre, montrer les difficultés, les contraintes de leur travail, les choix nécessaires, les enjeux éthiques qu’ils peuvent rencontrer, est toujours éclairant. Bénédicte Pingot le fait en allant toujours à l’essentiel et en évitant les propos superflus. La bande dessinée apparait ainsi comme un art plus complexe qu’il pourrait paraître au premier abord. Et puis, avoir redonné vie au film perdu de René Vautier n’est pas son moindre mérite.