S COMME SOLITUDE – Concept

Le magasin de solitude, François Zabaleta, 2019, 96 minutes.

François Zabaleta est un cinéaste conceptuel, c’est-à-dire un philosophe. Un cinéaste qui crée des concepts. Des concepts cinématographiques. Par exemple, dans La Nuit appartient aux enfants, il crée le concept d’anorexie. Un concept qui était lié avec celui d’enfance, puisque le film se concentrait sur cet enfant – François – qui refusait la nourriture. On pouvait alors, à propos de ce film, construire le jeu de relations du concept anorexie : la grand-mère (la filiation), l’enfant – la nourriture – le refus. Mais pas du tout la maladie ou la pathologie. Et puis donc la solitude déjà, puisque le refus était aussi, au-delà de la nourriture, celui des autres, ceux qui peuvent se nourrir, ceux qui grandissent, qui sont des garçons costauds, qui deviendront des hommes.

Le concept de solitude, dans le film de Zabaleta, est d’abord visuel. S’il y a des personnes – des personnages – elles sont toujours seules dans le plan, isolées, coupées des autres et du monde.

Les autres, on le sait depuis longtemps, c’est l’enfer. Mais ici, dans le film de Zabaleta, il n’y a pas d’enfer, ni de paradis d’ailleurs. La solitude de Zabaleta ne renvoie pas à cette opposition-là. Elle est étrangère à la souffrance, comme elle ne signifie pas la joie. Elle n’est pas non plus  en lien avec le solipsisme, cette trop grande valorisation du moi. Simplement,  elle est totalement étrangère au social, à l’organisation sociale et à la relation sociale. Par là le film échappe à toute référence aristotélicienne, ou rousseauiste, ou marxiste. On pourrait dire qu’il construit une nouvelle intériorité. Où les images du film sont de pures images de soi.

Une femme qui s’enroule dans un drap blanc, un homme qui se gifle violemment, une femme qui danse avec une chaise, une femme qui découpe sa robe avec des ciseaux…On pourrait évoquer tous les plans du film. Avec ce montage qui, en courtes étapes fixes, nous rapproche du visage, des yeux. Des images d’un vécu personnel qui ne demande pas à être partagé. Qui ne demande pas à être confronté avec d’autres. Un vécu dans lequel il n’y a ni proche, ni prochain. Un vécu qui n’a pas besoin de la différence pour exister.

La solitude, la liberté. Celle de l’artiste. Du créateur de concepts.

E COMME ENTRETIEN

            La pratique de l’entretien dans le cinéma documentaire n’a rien à voir avec l’interview journalistique qui domine à la télévision. L’entretien documentaire ne cherche pas à obtenir une réponse choc, une « petite phrase » qui pourrait faire la Une des journaux. Dans un documentaire l’entretien ne part pas à la recherche d’un scoop.

            Lorsqu’il s’inscrit dans la démarche d’un cinéaste, l’entretien vise avant tout à établir un contact réel avec son interlocuteur. Le film devra alors correspondre à ce que le réalisateur veut montrer de la personnalité de celui qui est face à la caméra. « Face à la caméra » n’est d’ailleurs ici qu’une expression courante ne correspondant pas toujours, loin de là, à la réalité des images. Le face à face classique, l’interlocuteur étant alors pratiquement toujours assis derrière un bureau, renforce la dimension officielle du personnage. Mais dès que l’entretien veut dépasser les propos convenus et établir une véritable rencontre, alors le filmage évitera ce type de mise en scène. Il cherchera plutôt à situer le personnage dans un environnement, un contexte, personnalisé, en extérieur, sur les lieux de travail ou dans l’intimité d’un appartement. La caméra sera alors mobile, évitant les cadrages uniques, le cinéaste pouvant demander à son interlocuteur de se déplacer dans un espace donné. Il peut aussi le placer dans un véhicule, au volant de sa voiture le plus souvent, ce qui présente l’avantage de pouvoir le filmer de profil, le cadre montrant alors en travelling derrière lui, la ville ou le paysage de campagne qu’il parcourt. Le film Taxiway d’Alicia Harrison, consacré aux chauffeurs de taxi de New York utilise systématiquement ce cadrage. Ce film d’entretien est alors aussi la visite d’une ville.

            Un des cinéastes qui a le plus travaillé la mise en scène des entretiens dans ses films, est Jean-Louis Comolli, en particulier dans la série politique réalisée en collaboration avec le journaliste Michel Samson, Marseille contre Marseille. Cette série n’est pas exclusivement composée d’entretien puisque un grand nombre de séquences filment des meetings ou les bains de foule des candidats en campagne sur les marchés. Mais les entretiens, toujours menés par Michel Samson, sont nombreux et diversifié dans leur mise en scène. Comolli donne alors du sens à celle qu’il réalise, la faisant découler du personnage avec qui Samson s’entretient, de sa position politique et de la proximité ou de l’opposition du cinéaste à son égard. Ainsi les membres du Front National, Bruno Mégret par exemple dans l’épisode La Question des alliances, sont filmés de façon classique, face à la caméra, les gros plans sur le visage étant alors fréquents. Dans ce type d’entretien la caméra est fixe et l’interlocuteur immobile, alors que beaucoup d’autres sont filmés de façon dynamique. Comme Rouch et Morin le faisait dans la dernière séquence de Chronique d’un été où ils faisaient les cent pas dans le Musée de l’homme tout en commentant leur expérience de « cinéma vérité », Comolli filme Samson et son interlocuteur marchant dans une pièce, ou sur le quai du port. La caméra les suit ou les précède et l’entretien prend ainsi une dimension plus personnelle. On évite ainsi la froideur de l’entretien de face à face. Comolli filme même l’entretien entre Samson et un candidat RPR lors d’un repas pris en commun à la terrasse d’un restaurant. L’ambiance est nécessairement plus détendue.

            Autre enjeu du filmage d’un entretien, la présence ou non du cinéaste à l’image. Dans Marseille contre Marseille, Comolli n’apparaît jamais à l’image, mais son collaborateur, Michel Samson, est lui omniprésent. Claude Lanzmann, dans Shoah comme dans Le Dernier des injustes, est lui toujours présent à l’image, même lorsqu’il s’entretient avec d’anciens nazis qui ne savent pas qu’ils sont filmés. Ses films ont par là une dimension personnelle très poussée. Il en assume pleinement les thèses, même si l’histoire de l’extermination des juifs par les nazis a bien sûr une portée universelle. A l’opposé de cette présence personnel du cinéma, d’autres films d’entretiens vont jusqu’à effacer complétement la présence du cinéaste dont les questions sont coupées au montage. Cas poussé à l’extrême, Alma une enfant de la violence de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère transforme l’entretien en confession, filmée dans un même lieu avec un seul cadrage, un plan poitrine de la femme qui évoque sa vie, immobile face à la caméra. Le degré zéro de l’entretien.

P COMME PERRAULT Pierre

Cinéaste québécois (1927 – 1999)

            Réalisateur, écrivain, dramaturge, poète, Pierre Perrault est né et mort à Montréal, dans cette province du Québec qu’il a tant aimé et dont il reste celui qui a le mieux su en montrer la beauté et les traditions. Après des études en droit qui lui permettent de travailler quelques courtes années comme avocat, il entre à la radio, où il réalise une première série, Au pays de Neufve-France (1959-1960), qu’il transposera par la suite pour la télévision. On y trouve déjà ses thèmes favoris, l’encrage de la culture dans une nature dont il montrera la nécessité de préserver la richesse et l’authenticité. Canadien francophone, il reste un des représentants les plus importants de la culture québécoise dont il contribuera à assurer le rayonnement. Son engagement politique le conduira à défendre l’identité de la belle province et à adopter des positions proches des indépendantistes.

            Sa carrière cinématographique commence lorsqu’il entre à L’Office National du Film (ONF) dont il deviendra d’ailleurs le directeur en 1965. Il y rencontre Michel Brault avec qui il réalisera son premier film, Pour la suite du monde (1963), premier volet de ce qui deviendra la Trilogie de l’île-aux-Coudres, dont les deux suivants sont Le Règne du jour (1967) et Les Voitures d’eau (1968).

            Pierre Perrault n’est pas l’inventeur du cinéma direct. Qui d’ailleurs pourrait se prévaloir d’un tel titre ? Mais il en est un des représentants les plus marquants, celui qui a su donner à ce qu’il appelle « le cinéma du vécu » une impulsion telle qu’il influencera l’ensemble du cinéma mondial. Dans cette perspective, la rencontre avec Michel Brault fut décisive. Michel Brault était sans doute celui qui était le plus attentif aux évolutions techniques fondamentales de ce début des années 60, caméra de plus en plus légères permettant au preneur d’images de se positionner au plus près des gens qu’il veut filmer en la portant à l’épaule, pellicule de plus en plus sensible évitant d’avoir recours aux éclairages artificiels toujours perturbants et la possibilité d’enregistrer le son synchrone. C’est de cette conjonction d’innovations techniques que naitra le cinéma direct, mais la technique en elle-même n’aurait pas été si fructueuse si les cinéastes, Perrault en tête, n’avaient pas eu la volonté de faire du cinéma différemment que par le passé. Il s’agit alors de faire un cinéma en prise direct avec la réalité, ce qui ne veut pas dire donner à voir le réel tel qu’il est, mais être conscient et donc chercher à éviter toutes les manipulations, tous les mensonges, dont l’image cinématographique est capable. Le cinéma de Perrault c’est d’abord un cinéma de la sincérité, un cinéma de l’authenticité du regard.

            La Trilogie de l’île-aux-Coudres incarne parfaitement cette orientation. Perrault y filme des gens simples, qu’il connaît parfaitement. C’est peu dire qu’il est accepté parmi eux. Il fait véritablement partie de leur communauté. S’il filme leur façon de vivre, c’est qu’il la partage. S’il filme leur tradition, c’est qu’il les fait sienne. S’il recueille leur parole, c’est qu’elle constitue pour lui l’âme même de leur culture, une culture immergée dans la poésie. Et en effet les habitants de l’île-aux-Coudres sont de véritables conteurs, à l’image d’Alexis Tremblay, dont la présence dans les trois volets de la trilogie en fait un personnage inoubliable. Pour réaliser Pour la suite du monde, Perrault convainc les habitant de l’île-aux-Coudres de reprendre la pèche traditionnelle au marsouin, abandonnée depuis de nombreuses années, mais qui reste présente dans tous les esprits, dans tous les souvenirs de ceux qui l’on vécue. Le film retracera cette aventure unique, vécue pour le cinéma mais dont on peut dire qu’elle est du cinéma, c’est-à-dire de la vie, vie et cinéma n’étant ici qu’une seule et même réalité. Le Règne du jour s’engage dans une autre épopée, le voyage d’Alexis Tremblay en France, à la recherche des traces de ses ancêtres, un voyage qui suit l’itinéraire inverse de celui de Jacques Cartier, dont le film constitue une célébration. Les voitures d’eau enfin aborde les mutations économiques que la modernité impose aux constructeurs traditionnels de goélettes de bois concurrencées par les bateaux de fer. L’avenir des habitants de l’île-aux-Coudres est des plus incertains. A travers eux, c’est le problème de l’identité des canadiens français qui est posé.

            Cette problématique identitaire se retrouvera dans les films suivants que Perrault consacrera successivement à d’autres communautés de ce Canada oscillant entre l’attrait du modèle américain et la préservation de ses racines, les acadiens dont il filme le réveil culturel lors de l’action contestatrice des étudiants à l’Université de Moncton (Nouveau-Brunswick) dans Acadie, Acadie !?! (1971), mais aussi les abitibiens (Un royaume vous attend, 1975) ou les amérindiens (Le goût de la farine, 1976).

            Auteur de plusieurs recueils de poèmes, le cinéma de Pierre Perrault est entièrement imprégné de cette poésie nostalgique d’un passé révolu, dont il ne s’agit pas de vouloir à tout prix et de façon artificielle maintenir l’existence, mais dont il importe par-dessus tout de préserver les valeurs.


E COMME ECLIPSE.

Les Terriens, Ariane Doublet, France, 1999, 81 minutes.

            Il va faire nuit en pleine jour. L’éclipse de soleil annoncée sera totale, bien visible sur la côte normande où les falaises d’Etretat et de ses environ promettent un spectacle grandiose. La préparation de l’événement occupe la petite communauté rurale de la commune de Valletot sur mer que film Ariane Doublet. Il faut prévoir la distribution des lunettes adaptées pour pouvoir observer la disparition du soleil. Les habitants du village seront prioritaires et s’il en reste, on en donnera aussi aux  touristes. « On va être envahi ». Il faut organiser les parkings et prévoir les emplacements pour ceux qui vont camper. Tout cela se passe dans la bonne humeur. Et puis, ce n’est pas négligeable, c’est l’occasion de gagner quelques sous. Le seul, problème, c’est la météo. Et si le ciel était couvert. S’il pleuvait, on ne verrait rien. Ce serait la catastrophe.

            Les Terriens nous plonge pendant quelques semaines dans la vie calme et paisible de ces paysans normands, éleveurs de vaches à lait et cultivateurs de céréales. D’ailleurs, ils ne veulent pas être appelés des paysans, terme qu’ils trouvent quelque peu péjoratif. Ils préfèrent qu’on parle d’agriculteurs, ce qui est plus professionnel. Le film a ce rythme lent caractéristique de la vie rurale d’avant l’industrialisation de l’agriculture. Si dans une ferme, la traite est électrifiée, dans celle d’à côté elle reste manuelle et on fait toujours le beurre à la main, sur la table de la cuisine. Le boulanger et le facteur font leurs tournées à heure fixe. Et en dehors des périodes de grands travaux (les semailles, la moisson…) on accomplit les tâches quotidiennes à son rythme. Si l’on pouvait partir en vacances plus souvent, ce serait parfait. On se console en regardant l’album photos du voyage à Paris. Il y a combien de temps déjà ? Plus de dix ans ? Il faut bien un événement aussi exceptionnel qu’un éclipse totale de soleil pour introduire de l’inédit dans la vie. On en a beaucoup parlé avant. Le lendemain on en parle encore. Mais très vite, la routine reprend le dessus.

            Le film d’Ariane Doublet n’est pas une approche de la vie rurale rendant compte du travail des paysans et des difficultés que peuvent rencontrer les exploitations. Il s’agit simplement d’instantanés de cette vie, sans prétention d’en tirer des leçons. Le choix de construire le film autour de l’événement-éclipse écarte toute possibilité de regard ethnographique sur les personnes filmées. Visiblement, la cinéaste les connait bien tutoyant la majorité d’entre eux. Elle fait partie de leur monde. Un monde qu’elle filme sans qu’il y ait pour elle la moindre surprise. Du coup, nous avons tout le temps d’admirer les paysages, des champs de blé aux falaises de la côte. Un film qui n’a d’autre prétention que d’être simplement un film rural.

C COMME CHASSE – à l’orignal

La Bête lumineuse, Pierre Perrault, Canada, 1982, 127 minutes.

            Une partie de chasse dans le grand nord canadien réunit l’espace d’une semaine un groupe d’amis. Ils viennent là pour chasser bien sûr, mais aussi pour se retrouver entre soi, loin des femmes et des enfants, entre hommes, pour faire la fête, boire et rire. Rire beaucoup ; presque autant que parler .Car le film est un flot ininterrompu de paroles, que ce soit à l’extérieur, dans la nature, ou dans la cabane où ils passent des soirées arrosées, et où se tissent un ensemble de relations interpersonnelles qui constituent le niveau le plus profond du film, la chasse n’étant au fond qu’un prétexte.

            Cette chasse a pourtant sa particularité, son prestige, un rituel, une cérémonie presque, en tout cas une aventure chargée de sens pour ceux qui la connaisse et une découverte qui peut être extraordinaire pour ceux qui la découvre, comme Stéphane-Albert, dit Albert, celui qui vient là pour être initié. C’est qu’il s’agit de la chasse à l’orignal, la bête lumineuse du titre du film, un animal mythique pour les habitants de la région où elle se pratique. Le film trouve dans cette mythologie son point de départ. Mais il n’en fera pas un reportage, malgré les démonstrations sur la façon de faire et d’utiliser ces étranges porte-voix qui permettent d’appeler l’animal. L’orignal sortira-t-il enfin des bois ? Que l’on puisse le tuer et recueillir toute la gloire de l’exploit ? Mais dans le film, l’orignal se réduit à du foie qu’il faut manger cru pour faire partie du groupe des chasseurs. Ou à ses bois qui décorent le véhicule qui ouvre le film. Pour le reste, faute d’orignal les chasseurs se contenteront de lapins et de perdrix.

            La majorité du film ne se déroule pas pourtant sur les lieux de chasse, mais dans la cabane où les soirées seront de plus en plus animées sous l’effet de l’alcool. Défoulement ? Certainement. Au fil des heures, il y a de moins en moins de retenue dans les propos, dans les gestes et les attitudes aussi. Les relations humaines vont apparaître dans toute leur brutalité, abolissant les conventions et les bonnes manières. La compagnie des hommes ne serait-elle qu’une reproduction de la loi du plus fort qui règne dans la nature ?

            Perrault s’intéresse surtout à deux personnages à qui il donne une place centrale dans le film. Albert, le nouveau, invité ici par son ami d’enfance Bernard. Albert est ravi d’entrer dans  ce groupe d’hommes dont on sent pourtant très vite qu’il en est très différents et pour qui on anticipe facilement qu’il leur restera étranger jusqu’au bout. Albert, c’est le poète, le beau parleur, le plus cultivé du groupe, le seul même à posséder une culture « savante ». Un double du cinéaste en somme. Mais les autres en feront très vite leur souffre-douleur, n’acceptant pas au fond cette différence qui les remet en cause. Albert cristallise une hostilité qui prend très vite la couleur de la haine sous le couvert de plaisanteries graveleuses et de propos avinés.

            Qui découvre La Bête lumineuse en ne connaissant de l’œuvre de Perrault que la trilogie de l’île aux Coudres seront sans doute surpris. La sérénité et la grande humanité des pécheurs de marsouin fait place ici à une violence qui n’est pas que verbale. La construction du film est elle-même très différente. Ici plus de chronologie. Les conversations entre Albert et Bernard sont fragmentées tout au long du film. Les moments de chasse, l’attente de l’apparition de l’orignal, alternent avec les moments des soirées dans la cabane. La différence tient bien sûr au fait que dans cette chasse à l’orignal, nous ne sommes plus dans la société conventionnelle. Loin de chez eux, loin de leurs habitudes, les hommes reviendraient-ils aussitôt pire que des loups ? Dans La Bête lumineuse, il n’y a pas de retour à la pureté de la nature.

D COMME DIRECT

            Le cinéma direct n’est pas une école, ni même un mouvement. Point de manifeste définissant un dogme. Point de théorisation accompagnant les pratiques, mais des rencontres et des échanges entre cinéastes. Pourtant, si l’on peut légitimement utiliser cette appellation – qui n’est pas seulement une coquetterie, ou une facilité d’étiquetage – à propos de cinéastes aussi différents que Robert Drew et Richard Leacock (Primary 1960) aux Etats Unis, Pierre Perrault et Michel Brault (Pour la suite du monde, 1963) au Canada, Jean Rouch (Chronique d’un été, 1961) et Mario Ruspoli (Les Inconnus de la terre, 1961 et Regard sur la folie, 1962) pour la France, c’est bien parce qu’ils ont quelque chose de commun dans leur façon de faire du cinéma, quelque chose d’immédiatement reconnaissable parce que différent de tout ce qui avait été réalisé dans le cinéma avant eux.

Peu importe alors les problèmes de terminologie. Que l’on parle de cinéma direct ou de cinéma vérité comme le fait Rouch dans l’incipit de Chronique d’un été, que l’on parle de cinéma du vécu comme aimait le faire Perrault, ou que l’on utilise l’expression cinéma du réel, l’important réside dans la conviction qu’il est possible de filmer le monde, non pas tel qu’il est, mais tel que le cinéaste le voit, et qu’il est possible de partager ce regard avec d’autres.

Richard Leacock

            Il est devenu banal de dire que le cinéma direct n’a été possible que grâce aux innovations techniques qui ont marqué la fin des années 50 et le début des années 60. Les premières de ces nouveautés concernent les caméras. Découvrant le format 16 mm, les cinéastes vont avoir à leur disposition des caméras de plus en plus petites et de moins en moins encombrantes. Des caméras légères qu’il va être possible de porter à l’épaule et ainsi de leur donner une liberté de mouvement qui était impensable lorsqu’elles étaient nécessairement figées sur un pied. Des caméras qui se feront discrètes, pouvant presque passer inaperçues et qui vont pouvoir s’intégrer à la situation filmée, en faire véritablement partie. L’exemple le plus connu est la caméra 16 Eclair-Coutant. Faire des images devient alors le fait d’un seul homme qui d’ailleurs n’est plus seulement un technicien mais doit être considéré comme un co-réalisateur, tant le film sera marqué par son travail. On pense ici bien sûr à Michel Brault, devenu grâce à un entrainement intensif, le maître incontesté de ce genre de filmage. On peut aussi citer Pierre Lhomme œuvrant sur le tournage du Joli Mai de Chris Marker. Ce dernier d’ailleurs insistera pour que son nom apparaisse au générique pas seulement comme chef opérateur mais aussi comme co-auteur du film.

            A ces nouvelles orientations concernant la façon de faire des images s’ajoute des recherches concernant la prise de son. Le cinéma direct est rétrospectivement considéré comme n’étant possible qu’à partir du moment où il devient possible d’enregistrer un son synchrone avec les images. Les choses se feront par étapes. Les premières caméras légères n’enregistrent pas le son. Il faut utiliser un magnétophone, certes le moins encombrant possible comme l’a été le célèbre Nagra, mais qui est relié à la caméra par un câble, ce qui réduit les possibilités de mouvement de celui qui filme, mais a déjà l’énorme avantage de ne pas confier la sonorisation uniquement à la postsynchronisation. La suppression du commentaire off et de la musique additionnelle deviendra alors une marque de fabrique d’un cinéma de plus en plus « simple » à réaliser, surtout à partir du moment où la caméra, équipée d’un micro, pourra réaliser le son tout autant que l’image.

Michel Brault

            Si l’on ajoute à cela les travaux concernant la pellicule qui devient ce plus en plus sensible, ce qui permet de supprimer peu à peu les éclairages artificiels toujours très encombrants, on comprendra que le cinéma direct est un cinéma qui ne se passe pas dans des studios, un cinéma qui va dans le monde, à la rencontre des gens, un cinéma qui ne nécessite pas une équipe de techniciens importante et du matériel pléthorique. Un cinéma donc de moins en moins couteux mais qui ne renonce nullement à la qualité des images et du son. Il n’est aujourd’hui que de revoir Les Raquetteurs, de Michel Brault, pour en être convaincu. Bref, le cinéma direct c’est la possibilité pour un cinéaste de faire seul du cinéma, ce que bien des années après les caméras numériques rendront accessibles à tous.

            Mais il ne suffit pas d’avoir une caméra et de savoir s’en servir pour être un véritable cinéaste. Si le cinéma direct c’est bien une révolution technique, celle-ci n’a de sens que parce qu’elle correspond à des choix esthétiques qui lui donne sa véritable portée.

            Matériel léger, image et son synchrone, caméra portée à l’épaule, tout ceci conduit à réduire l’équipe de tournage. Du coup, les techniciens ne sont plus seulement des exécutants figés dans une fonction spécifique qui peut d’ailleurs être particulièrement limitée. Le film est l’œuvre de tous ceux qui contribuent à son existence. Dans le cinéma direct, il y a une véritable connivence entre réalisateurs et techniciens. C’est une affaire de cohérence, mais aussi d’éthique.

Jean Rouch

            Au niveau méthodologique, le cinéma direct c’est d’abord une affaire d’observation. A l’image d’un Pierre Perrault faisant en quelque sorte véritablement partie de la communauté des habitants de l’Ile-aux-Coudres, le cinéaste ne peut filmer qu’un contexte qu’il connaît parfaitement et dont il pourra saisir, de façon quasi instantanée les moments les plus significatifs dans leur quotidienneté même. Le cinéma direct a ainsi toujours plus ou moins une orientation ethnographique. Il s’agit alors de ne pas intervenir pour modifier explicitement la situation filmée. Le cinéaste du direct n’a pas de thèse à défendre, son film n’est pas un message, même s’il s’agit de rendre compte d’un monde inconnu, ou mal connu, ou en train de disparaître sous l’effet des mutations imposées par la modernité, mais sans jouer sur le pittoresque ou la nostalgie. Le cinéma direct est un cinéma empathique. Ce n’est pas un cinéma critique ou dénonciateur. Un film n’a pas pour fonction de dire La vérité. D’ailleurs ce n’est pas vraiment ce que voulaient dire Rouch et Morin en employant cette expression dans Chronique d’un été, expression qui était plus simplement une traduction de la formule Kino Pravda utilisée par Vertov dans un contexte bien différent, celui de la révolution bolchevique. Le cinéma ne révèle rien qui ne serait pas accessible à l’œil humain, contrairement à ce qu’affirmait ce même Vertov. Il peut simplement être « vrai » parce que le regard du cinéaste est un regard authentique, non déformé par l’idéologie ou le dogmatisme.

Les Raquetteurs de Michel Brault

            Le cinéma direct est né à un moment bien précis de l’histoire du cinéma, en correspondance avec l’évolution technique de cette époque. Et pourtant, il a dès son origine une dimension quasi universelle, qui déborde en tout cas largement le cadre historique de son apparition. S’il est possible de trouver chez bien des cinéastes documentaristes, de Depardon à certains films de van der Keuken, des pratiques qui rappellent celles des pionniers du cinéma direct, c’est que celui-ci est devenu un langage qui, comme le disait Deleuze, peut être considéré comme « la vérité du cinéma ».

I COMME ILE-AUX-COUDRES

Pour la suite du monde, Pierre Perrault et Michel Brault, Canada, 1963, 105 minutes.

Pour la suite du monde est le premier opus de la trilogie « de l’île-aux-Coudres », réalisé en 1963 par Pierre Perrault et Michel Brault.

Nous sommes dans l’estuaire du fleuve Saint Laurent, parmi ces insulaires, marins, pécheurs, agriculteurs ou constructeurs de bateaux en bois, et qui tous vont prendre à leur compte la suggestion du cinéaste de refaire une pèche au marsouin, abandonnée pourtant depuis une bonne quarantaine d’années. Tous acceptent sans hésiter de revivre (et non pas de simplement reconstituer le passé pour la caméra) cette pèche ancestrale restée dans leur mémoire comme le moment le plus fort de la vie de leur communauté. Vieux et jeunes, femmes et enfants, tous vont vivre dans l’exaltation cette nouvelle aventure, partagée par le cinéaste, celui-ci faisant vraiment partie de leur communauté. On suivra donc avec eux tous, la naissance et le développement du projet, les différents préparatifs, les débats et discussions incessants, les rituels, les prières et l’émotion de la réussite. Cette pèche n’aurait pas eu lieu en 1963 sans le projet d’en faire un film. Mais le film n’est rien d’autre que la pèche elle-même, vécue comme une réalité indépendante du film par ses « acteurs », qu’il ne faut pas entendre au sens théâtral ou romanesque du terme.

Pour la suite du monde n’est pas facile à suivre pour les spectateurs français d’aujourd’hui. D’abord parce que l’accent très prononcé des protagonistes n’est pas toujours aisé à comprendre. Et puis, la pèche au marsouin paraîtra immanquablement en contradiction avec les valeurs écologiques et axées sur la protection des espèces animales de notre époque. Mais la beauté des images en noir et blanc et la sincérité et l’authenticité des habitants de l’île – tout le contraire de la nostalgie complaisante – pourra susciter l’adhésion au propos. Pouvoir retrouver la mémoire de son passé et le revivre, n’est-ce pas le rêve de chacun, rêve que le cinéma de Perrault réalise concrètement pour les habitants de l’île-aux-Coudres et fait partager au spectateur. Une très bonne occasion en somme, en regardant le film ou seulement l’une ou l’autre de ses séquences, de se distancier par rapport à notre monde actuel et donc de s’interroger sur le sens des évolutions qu’il a connues dans les dernières décennies.

 La séquence phare du film est sans doute celle de la prise du marsouin 0n pourra y mettre en évidence la force des traditions (la prière et la danse), l’exubérance de la nature au printemps à laquelle s’accorde parfaitement le jeu des enfants, la dramatisation de l’attente et de l’annonce de la prise puis la joie des « pécheurs » s’exprimant de façon très particulière dans le contact physique avec l’animal, leur « ami ».

La trilogie de l’île-aux-Coudres se poursuit avec Le Règne du jour, de Perrault seul qui retrace le pèlerinage d’Alexis Tremblay (un des protagonistes de la pèche au marsouin) en France, sur les traces de ses lointains ancêtres. Et enfin, Les Voitures d’eau, montrant la disparition des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent.