E COMME ENTRETIEN – Marion Gervais.

  • Si vous voulez bien commencer par quelques aspects biographiques…

M G : Oui, les dates importantes de mon parcours professionnel. La première date fondamentale c’est quand j’ai eu pour la première fois dans ma vie une caméra entre les mains, le premier jour aux Ateliers Varan. C’est la formation que j’ai faite aux Ateliers Varan. Le premier jour, on m’a donné une caméra et on m’a dit, vas filmer ce que tu veux, dans la rue. J’étais au Père Lachaise et je me suis retrouvée avec cet engin qui filmait le réel. J’étais en trance, c’était un grand moment.

Ensuite les moments importants, ce sont les sorties de mes films, Anaïs s’en va en guerre, La Belle vie et Louis dans la vie, chaque fois je donne tellement tout que ce sont des moments essentiels.

Dans La Belle vie, ce sont des jeunes qui quittent l’enfance et qui entre dans l’adolescence. Il y a un moment qu’on a tous vécu, entre 12-13 ans, ça dure très peu de temps, ça dure quelques mois un an, on n’est plus dans l’enfance et on n’est pas encore dans l’adolescence, on est dans ce truc transitoire, avec une espèce de sensation de toute puissance. On a l’impression que le monde est à nous et donc il y a cette bande de petits gars que je connais qui traversaient cette période. Ils avaient un skate, ils faisaient tout le temps du skate et j’ai pris ma caméra pour filmer ce rite de passage, que j’ai appelé la Belle Vie évidemment.

  •  Les autres jeunes que vous filez, Anaïs d’un côté et Louis de l’autre, sont quand même assez différents…

M.G. Ce qu’ils ont en commun ? Ce sont des êtres sur un fil, fragiles, pas dans les clous, qui trébuchent avec la vie. C’est pas l’autoroute du tout. Moi ce qui me touche, mes films sont des histoires de rencontre essentiellement. Je ressens une émotion forte. Il y a un effet de miroir fort entre mes personnages et moi-même. Et donc à ce moment-là, je prends ma caméra et je raconte de l’intérieur ces êtres à vif.

         – Oui, surtout Louis…

M.G. Oui, c’est presque un drame. C’est très complexe. Il tente de survivre., de trouver son chemin dans cette société codifiée. Il s’accroche à ses rêves, mais va-t-il les réaliser ? J’espère.

         – Pour la réalisation de ces films, est-ce que vous avez connu des problèmes particuliers, au niveau de la production, ou de la réalisation.

M.G. La chose la plus essentielle pour moi, c’est d’être libre, qu’on ne m’impose rien. Je fais ma tambouille comme je veux. On peut pas me réduire à quoi que ce soit, sinon je meurs. C’est comme ça. Je veux filmer en toute liberté. Les producteurs avec qui je travaille – Quark Productions – main dans la main me soutiennent énormément. Je suis obligée de passer par la télévision. Il y a pas 36 000 solutions, mais j’ai la chance d’avoir des diffuseurs qui respectent mon travail. Je gagne pas des milliards mais je suis libre. Donc je ne rencontre pas de problème de production ou de diffusion. Tout le monde sait qu’il faut me laisser libre, sinon je prends mon camion et je vais parcourir le monde et j’arrête de faire des films. Si on me soumet je meurs. On me parle de fiction mais je pourrais pas faire des films si je devais entrer dans le système. Je préfère renoncer. Manger plus de pâtes et vivre très simplement mais libre.

         – Justement, la fiction, c’est quelque chose qui vous tente quand même ?

M.G. En fait on m’avait contacté, On m’avait proposé. C’est vrai que dans mes films il y a une dimension cinématographique. C’est ce qu’on me dit. Mais je suis vraiment happée par le réel. A chaque fois. J’aime plus que tout ces êtres que je filme, qui sont ce qu’ils sont, et avancer avec eux et être avec ma caméra. C’est simple. J’ai mon micro son. Je fais tout moi-même, ça me paraît trop complique, écrasant, et ce serait renoncer à ma liberté que de me lancer dans la fiction aujourd’hui. Je suis accro au réel et au documentaire de création.

         – Vous avez réalisé aussi une websérie, La Bande du skate park…

M.G. En fait j’étais parti sur La Belle vie, ce 52 minutes. Donc en même temps que La Belle vie, mon dossier d’écriture est arrivé à France Télévision où ils faisaient des webdocs. Ils m’ont proposé de faire aussi une websérie. J’ai dit pourquoi pas. La seule chose que je demande c’est qu’on me mette pas dans les clous de la websérie, le fil narratif, l’intensité, moi je filme le réel, je vais tous les jours au skate park. Je construis quelque chose quand même, je sais ce que je cherche. Mais qu’on me demande pas de construire quelque chose qui n’existe pas. Je filme le réel. J’étais quand même curieuse. Je ne suis que de passage sur terre, et je me suis dit, je ne connais pas la websérie et je suis partie dans cette aventure. Mais j’avais bien mis les choses au point pour que je sois libre et qu’on ne me demande pas des trucs que je veux pas faire.

         – Et qu’est-ce que vous pensez de ce format, qui a un certain succès aujourd’hui ?

M.G. je suis une folle des formats longs et des formats classiques. Mais je trouve que c’est aussi un mode d’expression. Je suis très contente de la Bande du Skate Park et ce que j’ai réussi à dire à travers ces épisodes. C’est une autre manière de ressentir. Mais je suis très heureuse de revenir à mon format classique. C’est une expérience mais j’aime être dans mes formats longs et creuser, et approfondir.

         – Dans la production actuelle de documentaires, qu’est-ce qui vous parait le plus intéressant ? Est-ce qu’il y a des références pour vous, ou des coups de cœur ?

M.G. Le documentaire qui m’a scotcher littéralement, c’est M de Yolande Zauberman. Comment cette parole en yiddish, ce personnage « Meharem », sont puissants. Hormis la  force du sujet, de ce qui est raconté, il y a une puissance narrative. C’est le documentaire que j’aime. Il y a un avant et un après, il y a une maîtrise. Pour moi c’est du très très beau documentaire. Après, j’ai beaucoup aimé le film de Robin Hunzinger, Le recours aux forêts. J’ai regardé le dernier Cavalier, Etre vivant et le savoir, que j’ai adoré. Et puis Pauline s’arrache d’Emilie Brisavoine, magnifique.

         – Quels sont vos projets actuels ?

M.G. Je vais partir en tournage. C’est encore une histoire de jeune personne. Je vais filmer une jeune femme suisse, qui a 25 ans, que j’ai découvert à travers un livre qui s’appelle  Petite, que j’ai lu il y a deux ans. Et je suis tombée raide dingue de cette jeune fille qui écrivait ce livre. C’est une jeune fille qui a vécu dans un village en Suisse, tout propre, étriqué, cette société l’a totalement étouffée. Elle suit des entretiens d’embauche mais elle se demandait qu’est-ce qu’elle faisait là. C’est quoi ce monde, rien ne lui donne envie. Juste envie de mourir. Cette société lui renvoie une image d’elle-même tellement négative, elle coule. Elle a 15 ans, 16 ans, 17 ans, elle veut se suicider, mourir. Elle a fait des crises de peur panique. Et un jour, dans un sursaut de survie incroyable, elle décide de prendre la tangente, de prendre la route. Et avec trois francs six sous elle va parcourir le monde pendant 5 ans. Et à travers le voyage elle va découvrir que l’humanité n’est pas que terrible. Elle va découvrir qu’elle vaut quelque chose. Elle va se réparer et elle va découvrir l’écriture. Et moi j’arrive à ce moment-là. Je vais la filmer pendant des mois. Elle a 25 ans. Elle revient en Suisse. Elle veut toujours pas travailler comme on le lui impose. A travers cette jeune fille c’est un peu le portrait d’une jeunesse d’aujourd’hui, qui ne veut pas finir centenaire, qui n’aura pas de retraite, qui est dans un rapport à la vie très immédiat, assez philosophique en définitive. Voilà, c’est un peu difficile à raconter. C’est un portrait existentiel. Je vais filmer jusqu’en septembre l’année prochaine je pense et le film sortira en 2021. Il s’appellera Et puis au pire on meurt.

A COMME ADOLESCENTES.

Adolescentes, Sébastien Lifshitz,  2019, 135 minutes.

Adolescentes présente un panorama quasi exhaustif de ce qu’est l’adolescence aujourd’hui, à travers deux adolescentes, Anaïs et Emma,  filmées sur cinq années, depuis le collège jusqu’à la fin de leur scolarité secondaire, sanctionnée par l’obtention du bac. Elles quittent alors Brive, ville où elles ont vécu jusque-là et où se passe donc l’ensemble du film. Elles quittent leur famille, elles quittent leurs ami.e.s. Elles commencent une nouvelle vie. Et nous pouvons avoir l’impression, au bout de ces deux heures 15 passées en leur compagnie, que nous pouvons comprendre dans quel état d’esprit elles abordent leur avenir respectif.

Leur vie pendant ces cinq années d’adolescence, nous l’avons suivie pas à pas. Nous l’avons suivie dans leur famille, où c’est surtout la relation avec la mère qui compte. Des mères omniprésentes, accaparantes, au point qu’elles en deviennent insupportables. Des relations souvent tendues donc, et les affrontements verbaux ne sont pas rares. A l’évidence, il est grand temps, à la fin du film, de rompre le lien qui les relient à leur mère, même si cette rupture ne sera bien évidemment pas total.

Nous suivons aussi les relations sociales d’Anaïs et Emma, ce qui veut dire surtout la relation d’amitié très forte qui existe entre Anaïs et Emma. Mais il y a aussi les camarades de classe, ceux qu’on retrouve après les cours et avec qui on communique avec son portable.

De l’école, le collège puis le lycée (le lycée d’enseignement général pour Emma, le Lycée professionnel pour Anaïs),  nous en suivons quelques fragments de cours, l’accueil en début d’année en particulier avec sa formule récurrente (Il faut travailler), les  séances de maths où Anaïs est des plus dissipée et un éclair philosophique sur la vérité. Le tout dominé par l’angoisse des examens – brevet et bac – avec  l’explosion de joie à l’annonce des résultats, séquence inévitable dans tout film sur les ados.

Et puis les adolescentes parlent des garçons, surtout de ceux qu’elles trouvent beaux. Anaïs fera une dépression après sa rupture avec son petit ami (on les aura près peu vus ensembles, son premier amour. Mais l’essentiel, la question fondamentale, concerne la première expérience sexuelle. Le faire ou pas ? A quel âge ? Mais on en parle plus avant qu’après, car une fois fait, comme il fallait le faire, c’est fait.

Ce film est un documentaire, dont on peut dire qu’il est filmé comme un teen-movie, mais sans les « tics » du genre, les effets spectaculaires ou les petites provocations qui sont censées, surtout dans les productions américaines, donner du sel au spectacle. Ici sincérité, authenticité, simplicité, une certaine pudeur même, sont les caractéristiques d’un filmage qui ne refuse pourtant aucunement la qualité, et même la beauté, des images. Ici rien n’est excessif. Tout semble couler de source. Et chaque événement, grand ou petit, dont le film fourmille trouve un écho chez chaque spectateur, quel que soit son âge.

C’est aussi un film sur le temps qui passe, lentement mais inexorablement. Tout le film prend le temps de suivre cette traversée des années d’adolescence, faite aussi de petits riens souvent presque imperceptibles, mais qui tous nous font vibrer, sourire et rire, pleurer presque, nous émeuvent  sûrement. Le temps de l’adolescence est là tout proche, si commun et en même temps toujours surprenant. Un temps que personne ne voudrait quitter.

Comment ne s’attacherait-on pas à ces deux adolescentes, filmées avec tant d’empathie, un regard presque paternel de la part du cinéaste, mais aucunement paternaliste.

Un film qui sait parfaitement tourner la page d’une vision romantique de l’adolescence. Ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à l’émotion. Loin de là.

E COMME ENTRETIEN – Wallonie Image Production (WIP)

Quand WIP est-il né ? Dans quelles circonstances ?

Wip est né en 1981, par la volonté de ses administrateurs de l’époque, et fondateurs, de donner une structure juridique solide à leur atelier de vidéo d’intervention sociale, baptisé « La fleur maigre », du nom du film de Paul  Meyer. Jusque là c’était une association de fait ; afin de pouvoir gérer des budgets conséquents et de prétendre à des aides publiques, il fallait une vraie assise juridique.

Quels sont vos objectifs et vos principales activités ?

Soutenir à tous les stades la création documentaire indépendante de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Aide en cash à l’écriture/développement, aide à la production, aide à la finition, soutien en service à la post-production, à la promotion, conservation du patrimoine.

De quels moyens financiers disposez-vous ?

Budget annuel d’un peu plus de 400.000 €, essentiellement fournis par une subvention récurrente du Ministère de la FWB ayant en charge l’audiovisuel et par des aides régionales APE (Aide à la promotion de l’emploi).

Comment choisissez-vous les films qui sont à votre catalogue ?

Pour les films non terminés (la majorité) une commission de professionnels se réunit trois fois l’an pour décider des quels projets seront soutenus, qu’il s’agisse d’aide à l’écriture, à la production, à la finition. Pour les films dont on ne prend en charge que les ventes, un comité de cinq membre visionne, et, avec l’avis du vendeur, décide ou non de les intégrer. Notre premier critère de choix est l’originalité, la qualité artistique du projet. Vient ensuite le potentiel de diffusion, et la solidité du partenaire de coproduction. Nous essayons d’abord de privilégier des films fragiles, des premiers films, ou des films qui permettent à un auteur de poursuivre une œuvre singulière.

Y a-t-il des thèmes – ou des sujets – qui vous semblent plus particulièrement porteur dans le domaine du cinéma documentaire ?

Tous les sujets liés à l’actualité, car ils sont exploitables par le réseau associatif, le pédagogique, voire les télévisions : migration, égalité homme femme, transition écologique, interculturalité…

Comment définissez-vous le « documentaire de création » ?

Il s’agit de films portant un regard singulier et pertinent sur le réel, avec une subjectivité assumée (le point de vue documenté cher à Henry Storck). Pour nous, le documentaire n’est pas du reportage, c’est une forme de cinéma qui prend les armes de la construction narrative et de l’esthétique du septième art pour poser de bonnes questions sur la société dans laquelle nous vivons..

Comment voyez-vous la situation du cinéma documentaire en Belgique aujourd’hui ? Quelles en sont les spécificités par rapport à la France ou au reste de l’Europe ?

En Belgique, la créativité est au rendez-vous, la singularité des regards aussi et, depuis quelques années, le documentaire attire à nouveau de très jeunes cinéastes. En revanche, il y a un déficit de structures de production (le documentaire rapporte peu) et peu de fenêtres de diffusion. Au récent Festival de Lussas, les films de la section phare, « Expérience du regard », était à plus de 30% belges. En Belgique, les aides accordées par les pouvoirs publics, et même la RTBF, laissent une certaine liberté, ce qui explique la singularité des regards. Les dispositifs des ateliers (production, accueil, école) permet aussi un encadrement expérimenté et disponible pour les auteurs.

Y a-t-il des cinéastes que vous souhaiteriez mettre plus particulièrement en évidence ?

… au risque d’en oublier. Pour moi, il faut parler de Jawad Rhalib, dont « Au temps où les arabes dansaient » fait le tour du monde, de jeunes cinéastes filles comme Eve Duchemin, Elodie Lelu, Pauline Beugnies, Rosine Mbakam dont les premiers films font le tour du monde, de vétérans toujours très actifs, comme Thierry Michel, Bénédicte Liénard, Mary Jimenez, ou d’auteurs hors circuit qui continuent un travail très personnel exigeant comme Pierre-Yves Vandeweerd, Boris Vander Avoort. C’est riche et diversifié.

WIP : https://www.wip.be/

Personne de contact: Noémie Daras n.daras@wip.be 

L COMME LETTRE – à Pina Bausch

Dernière danse, François Zabaleta, 2016, 23 minutes.

Une lettre. Une lettre cinématographique. Et tout de suite une référence s’impose : Chris marker. Pour la première phrase de  Lettre de Sibérie et Sans Soleil bien sûr. Mais aussi d’autres cinéastes, d’autres lettres adressées à des cinéastes. Denis Gheerbrandt  écrit à Johan van der Keuken après la disparition du cinéaste néerlandais ou Patric Jean qui s’adresse à Henri Stork à propos du Borinage, de la misère au Borinage.

Une lettre cinématographique composée comme il se doit d’un texte et d’images. Un texte écrit en première personne et dit en voix off par le cinéaste lui-même. Une voix qui chuchote. Sans éclat. Sans aucune saute ni variation. Un fil continu, ininterrompu. Qui pourrait ne pas s’arrêter. Dont la petite musique continue bien après s’être interrompu. Une voix qui s’adresse à un correspondant absent, invisible, un correspondant qui ne recevra jamais la lettre puisqu’elle est écrite après sa disparition. Une lettre qui de toute façon ne pouvait pas être écrite du vivant de son correspondant. Qui ne pouvait pas lui être envoyée. Qui ne sera donc jamais envoyée. Mais qui deviendra un film.

Une lettre avec des images, en référence à Pina. Paris, place du Châtelet et le théâtre de la Ville où François découvrit pour la première fois la danse de Pina. Puis Wuppertal  où Pina ouvrir ses théâtres et établit sa troupe de danseurs. Une longue promenade dans la ville vue depuis un métro aérien. Puis l’œuvre de Pina à travers les programmes et les affiches de ses créations. D’elle on ne verra qu’une photo, en noir et blanc, prise par le cinéaste et affichée dans son appartement. Et de François qu’une photo de dos. Le film s’achève sur la troupe de Pina saluant le public à la fin d’une représentation. Toute l’émotion du film se condense dans cette image où s’inscrit le générique de fin.

La voix  dit tout de celui qui écrit. Sa lettre est une confession. La rencontre avec l’œuvre d’une danseuse chorégraphe, Pina Bausch, depuis ses débuts jusqu’à sa consécration, 40 ans de carrière, suivie pas à pas. Une œuvre qui attire irrésistiblement, si irrésistiblement  le cinéaste qu’il dit la suivre dans le monde entier, pendant presque 40 ans. Une admiration sans faille.

Le film est donc un exercice d’admiration. En référence à Cioran, à laquelle on peut ajouter Vincent Dieutre. Une admiration que d’aucuns pourraient juger excessive. Mais l’art  n’est-il pas toujours excès ? Et la vie d’un artiste ne doit-elle pas être placée sous le signe de l’hubris ?

« Pina m’a sauvé la vie » dit Zabaleta. Littéralement. On veut bien le croire. Il lui doit d’être devenu cinéaste.

H COMME HOMMAGE POSTHUME.

Madame Baurès, Mehdi Benallal, 2019, 18 minutes.

Le portrait d’une absente. Ils s’étaient rencontrés il y a longtemps. Lorsque le cinéaste avait 18 ans. Puis ils s’étaient perdus de vue, pour se retrouver tant d’années après. Ils avaient alors fait le projet d’un film. Un film qui donnerait la parole à madame Baurès, pour retracer sa vie, son itinéraire personnel, son engagement  dans le communisme. Un engagement de toute une vie ce dont elle est particulièrement fière. Ils s’étaient rencontrés souvent dans la perspective de ce film. Ils avaient programmé le tournage. Un tournage qui n’aura jamais lieu, pour cause du décès subit de madame Baurès.

Que faire alors, a du se demander le cinéaste ? Abandonner tout simplement le projet ? Ne plus en parler, passer à autre chose ? Est-ce possible ? Le cinéaste peut-il, comme si de rien n’était, renvoyer à l’oubli cette femme à laquelle il s’était sans doute attaché. Plonger dans le néant sa vie ? L’effacer à tout jamais ? Non. Pour lui, il est indispensable de faire un film, ce film dont le titre serait son nom. Un film qui parlerait d’elle, de ce qui faisait sa fierté, être communiste. Un portrait posthume en somme.

Mais comment filmer l’absence ? Comment mettre en images le souvenir laissé par une personne disparue. Tout l’intérêt du film de Mehdi Benallal est d’échapper au modèle le plus courant, celui qui vient immédiatement à l’esprit en pareille situation : rechercher les traces laissées dans ce monde par son personnages, les archives personnelles et familiales, les images, photos et vidéos. Puis filmer les lieux où il a vécu et rencontrer ceux qui l’ont connu, témoins directs de sa vie. Non, rien de tout cela dans le film Madame Baurès.

Ce film explore donc une voie divergente dans la réalisation d’un portrait cinématographique. D’abord écarter la présence du personnage pat traces matérielles interposées. Ecarter aussi la tentation de raconter sa vie, un récit extérieur qui ne pourrait qu’être normatif, le jugement –avec quelle légitimité – d’une vie. Il ne filme madame Baurès d’aucune façon. Il filme les sensations et les émotions que suscite son souvenir. Et l’hommage personnel devient un hommage au monde ouvrier dans son ensemble.

D COMME DEBORD Guy.

Cinéaste français. (1931-1994)

            Les films de Guy Debord sont-ils des documentaires ? La question a-t-elle un sens ? Les films de Guy Debord sont sans doute parmi ceux où elle a le moins de sens. Et son œuvre entière est une de celles qui a le plus contribué à ce qu’une telle question n’ait plus de sens. Les films de Guy Debord sont des films. Cette affirmation est déjà suffisamment provocante pour qu’on ne cherche pas en plus de définir de quel genre de film il s’agit.

            Guy Debord est le fondateur du mouvement situationniste, auteur de La Société du spectacle qui en est devenu le manifeste et la référence. Son œuvre théorique s’inscrit dans la poursuite de la contestation lancée contre l’art traditionnel par les dadaïstes puis par les lettristes (Isou, Lemaître). Au niveau du cinéma cette contestation qui se veut radicale se manifeste d’une part par des « sabotages » organisés, en particulier au festival de Cannes. Mais il s’agit aussi de produire de nouvelles formes cinématographiques, comme c’est le cas dans le film d’Isidore Isou, Traité de bave et d’éternité, fait de collages d’images de toutes sortes, récupérés ici et là, n’importe où, et sans prêter la moindre attention à leur qualité, avec comme bande son une succession d’onomatopées et de monologues.

            Le premier film de Debord, Hurlements en faveur de Sade (1952), est une annonce de la mort du cinéma. Il propose en 64 minutes une alternance d’écrans blancs et d’écrans noirs. Les premiers sont accompagnés en voix off, d’une lecture d’extraits du code civil, de passages de romans d’auteurs les plus divers et difficilement tous identifiables pour le spectateur, et de brèves type journalistique évoquant les actions orchestrées par les situationnistes. Quant aux écrans noirs, ils sont eux totalement silencieux. « Ici les spectateurs privés de tout seront en outre privés d’images ». S’il s’agissait de faire réagir les spectateurs, ce fut réussi. La première présentation publique du film fut interrompue au bout de quelques minutes et il s’ensuivit une bagarre générale.

            « Je me flatte de faire un film avec n’importe quoi », affirme Debord. Et c’est bien l’impression que donnent les films suivants, La Société du spectacle (1973) et In girum imus nocte et consumimus igni (1978) (titre que l’on peut traduire par « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ». La bande son reprend d’une voix monocorde des textes de l’auteur, sans lien apparent avec la succession des images, photos ou longs plans fonctionnant sur un mode répétitif. Il s’agit pour Debord de développer ses thèses sur le public, sur le cinéma et la fascination des images. In girum…propose en outre une longue séquence composée de vues aériennes de Paris accompagnées d’une musique de Couperin. Mais le véritable sujet de film n’est-il pas Debord lui-même ? Une façon comme une autre d’échapper au néant !

N COMME NUDITE.

Ma nudité ne sert à rien, Marina de Van, 2018, 85 minutes.

Si l’exhibitionnisme ne vous choque pas, bien au contraire,

Si vous raffolez du narcissisme (primaire ou non),

Si vous vous délectez du parisianisme, alors…

Ce film est pour vous.

Sinon, fuyez !

Ne filmer que soi, tout au long d’un film qui se présente comme autobiographique, est chose difficile. Pour intéresser, la tentation est forte d’y mettre du piquant. A tout prix. Marina de Van a tenté le coup de la nudité. Si l’on prend le titre du film à la lettre, c’est plutôt raté !

Marina vit seule – enfin, presque seule, puisqu’elle a un chat, une chatte plutôt ! Elle vit le plus souvent nue dans son appartement. Elle se filme nue presque toujours allongée sur son lit dans des positions de Maja. Des images qui ne manquent pas d’une certaine rigueur plastique. Quand elle danse, ou fait de l’exercice physique, c’est autre chose. C’est que Marina n’est plus vraiment jeune.

A l’approche de la cinquantaine, ce qui tourmente Marina, ce n’est pas de n’être plus désirable ou de risquer de ne plus être désirable. C’est – un tourment bien plus grand – de ne plus désirer. De ne plus ressentir de désir pour les hommes. De ne plus avoir de sexualité active (en dehors de la masturbation en regardant une vidéo porno).

Pour éviter ce nihilisme du désir, elle fait bien des efforts pourtant. Elle fréquente assidûment les sites de rencontre. Et elle concrétise ses contacts virtuels dans la réalité. D’où sa fréquentation des cafés parisiens, dans les beaux quartiers toujours. Mais rien n’y fait. Les ruptures sont rapides, parfois violentes. Mais le champagne coule à flots.

Pour ne pas sombrer totalement, Marina ne trouve qu’une solution : quitter Paris. Aller se ressourcer dans le sud, au soleil, en jouant les touristes. Les prises de vue de la côte et de la mer renforcent le côté factice de tout cela, de la vie entière de Marina.