A COMME ANTHROPOCENE.

L’anthropocène, l’époque humaine. Jennifer Baichwal , Edward  Burtynsky , Nicholas « Nick » de Pencier, Canada, 2018, 87 minutes.

Des images choc. Tout au long du film. Dès le premier plan. L’écran s’embrase. Nous sommes plongés au cœur d’un immense brasier. Sans connaître son origine. Qu’est-ce qui brule ? La planète ? Nous le découvrirons petit à petit dans le film. Un film qui ainsi prend la défense des éléphants. Même si ce n’est pas le seul objectif qu’il poursuit.

Anthropocène est un terme géologique qui définit une période de l’évolution de la planète caractérisé par le fait que les modifications, les transformations, causées par l’activité humaine sont plus importantes que toutes celles d’origine naturelle réunies. L’activité humaine, l’industrialisation en premier lieu, mais aussi l’agriculture intensive ou la surconsommation et les montagnes de déchets qu’elle produit. En détruisant quasi systématiquement la planète, l’humanité court à sa perte. La sixième extinction de masse est en cours. Est-il déjà trop tard pour inverser la tendance ?

Les cinéastes Jennifer Baichwal,  Nicholas de Pencier, et le photographe Edward  Burtynsky semblent ne pas le croire. Du moins entendent-ils pousser un cri d’alarme, faire prendre conscience de la gravité de la situation. Pour cela ils font confiance au pouvoir des images. Ils vont sillonner le monde, et ramener les marques indélébiles de l’action destructrice de l’activité humaine. Dans 20 pays et pendant 3 années. Un travail de titan. Le résultat est particulièrement impressionnant.

Que nous montrent-ils ? Des vues aériennes- merci les drones – d’un immense complexe sidérurgique en Sibérie, Des gros plans des mâchoires d’une gigantesque machine qui creuse la terre dans la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Allemagne. Ils filment aussi la déforestation au Canada ou au Nigéria, la construction de digues en béton le long des côtes chinoises, les émanations de lithium dans le désert chilien. Et la montée des eaux à Venise. Partout les conséquences sur les populations sont catastrophiques. Les paysages sont ravagés. Et les hommes vivent, ou tentent de survivre au milieu de la pollution. Ou en essayant de récupérer un peu de plastique dans la plus grande décharge d’Afrique à Nairobi. Une tragédie dans laquelle l’homme, par sa démesure, s’autodétruit.

Le cinéma peut-il changer la face du monde ? Posée de cette manière, la réponse  ne peut qu’être négative. Mais il n’en reste pas moins que l’utilisation raisonnée des technologies de l’image – jusqu’aux plus récentes, réalité virtuelle en tête – peut contribuer à promouvoir des actions individuelles non négligeables, de la lutte contre le gaspillage et pour le tri. Une petite goutte d’eau n’éteindra pas l’incendie. Mais il n’est plus possible de se déclarer non concerné.

A COMME AMIES.

Je ne suis pas malheureuse, Laïs Decaster, 2018, 45 minutes.

De quoi parlent les jeunes filles lorsqu’elles se rencontrent entre amies  et passent des moments de détente, des moments d’oisiveté, à ne rien faire, à n’avoir rien à faire, des moments consacrés à l’amitié, la vraie amitié, celle qui donne du sens à la vie ? Elles parlent beaucoup. Elles se racontent. Et ce n’est pas triste.

Elles parlent beaucoup et elles rient aussi beaucoup. Pas seulement parce qu’elles sont gaies et joyeuses, mais surtout parce que ces moments passées entre amies sont des moments de plaisir, de bonheur. Et ça doit se voir de l’extérieur.

Laïs Decaster a fait des études de cinéma et c’est donc tout à fait normal qu’elle possède une caméra et qu’elle s’en serve. Elle se filme donc elle-même. Elle filme sa vie, et ce qui est le plus proche d’elle c’est-à-dire ses amies, ce petit groupe de quatre filles (elle en est la quatrième qui n’apparaîtra pas à l’image mais que l’on entendra souvent), de quatre amies lancées dans des études post-bac, un petit groupe particulièrement uni. Ainsi, lorsque Laïs filme, elle filme ses amis, leurs discours, leurs rires, leurs délires et même un peu leurs pleurs. Elle filme cette exubérance de la jeunesse, cette inconscience qui par moment fait place à de l’inquiétude, des interrogations sur l’avenir. Le sien et celui des autres. De tous.

Il n’y a pas de garçon dans ce groupe, mais les filles en parlent presque continuellement. Parce qu’ils représentent leur présent et leur avenir. Et parce qu’entre amies, on n’a rien à se cacher. La sexualité est ainsi un sujet de discussion qui revient souvent sur le tapis, mais ce n’est pas sûr qu’elles lui accordent une importance démesurée. Le sexe fait partie de la vie, voilà tout.

Le film auquel aboutit ce filmage régulier des rencontres entre amies est donc un film où l’on parle beaucoup, souvent toutes ensemble, mais toujours avec une grande spontanéité. Il est rare de pouvoir ainsi capter à la fois l’intimité et les rôles sociaux. Car bien sûr, si l’on peut parler de sincérité dans tous ces propos, il n’en reste pas moins que ces filles s’adressent à la caméra et qu’elles n’échappent pas tout à fait à leur posture sociale d’étudiantes dynamiques en route vers un avenir incertain mais qu’elles ont encore le sentiment (l’illusion ?) de pouvoir maîtriser.

Je ne suis pas malheureuse est un film de parole, mais c’est aussi un film d’image. Des images de la jeunesse de notre époque, une jeunesse qui se montre sans fard. Et si la cinéaste prend un plaisir évident à faire des images – de belles images comme celles des corps féminins flottant sur l’eau d’une piscine – les trois autres amies n’en éprouvent pas moins un grand plaisir à être filmées.

Ce film peut être considéré comme un bon exemple d’un certain cinéma actuel qu’on pourrait dire « facile à faire ». Facile parce qu’il donne l’impression qu’il suffit de déclencher la caméra pour faire des images qui deviendront un film. Oui, mais il n’en reste pas moins que ce devenir film réside tout entier dans le montage et que cela ne s’improvise pas. Facile aussi par ce qu’on penser qu’il est tout simple de filmer le quotidien d’un groupe d’amies qui ne demandent que ça. Sauf que le quotidien – la vie de tous les jours – n’est pas dans le film. Les études, la fac, non plus d’ailleurs. Ni les garçons dont on parle tant. Ni la famille. Bref, le film de Laïs Decaster ne nous propose pas des portraits au sens habituel du terme. Il se contente – et il ne propose aucune interprétation et surtout il ne juge pas – de donner à voir des images de jeunes filles d’aujourd’hui. Des filles qui sont bien dans leur peau dans leur corps, quel que soit sa taille. Des filles qui ne baignent pas vraiment dans un bonheur béat, mais qui vivent dans l’instant présent et, lorsqu’elles sont ensemble, qui savent savourer les plaisirs de l’amitié.

S COMME SOUDAN – Cinéma

Talking about trees, Suhaib Gasmelbari, France, Allemagne, Soudan, 2019,  94 minutes.

 Un cinéma soudanais a-t-il existé un jour ? Un jour lointain sans doute. Mais la présence dans le film de de ceux qui l’ont fait vivre dans ce passé en est la preuve évidente. D’autant plus que la présentation d’extraits, sauvés on ne sait trop comment de la destruction, en est la confirmation sans appel. Le cinéma a bien existé un jour au Soudan, mais il a été victime de la dictature, comme au Cambodge dans d’autres conditions bien sûr, mais avec le même résultat : films interdits, destruction des pellicules, cinéastes poursuivis ou emprisonnés. Comme sous toutes les dictatures, l’art et la culture doivent être anéantis.

Au Soudan, le cinéma peut-il renaître de ses cendres dès lors que la dictature est renversée ? Les cinéastes du passé, ces survivants du cataclysme, plus très jeunes mais toujours pleins de rêves et d’espoir, le croient et vont se lancer dans cette entreprise, folle mais grandiose, de résurrection. Avec comme premier objectif d’ouvrir une salle de cinéma et permettre enfin à une jeunesse qui n’en a jamais eu la possibilité de découvrir le cinéma. Une véritable aventure, une épopée presque, en tout cas un parcours plein d’obstacles.

Le film de Suhaib Gasmelbari est donc d’abord un hommage au cinéma, un cinéma qui est voulu indestructible, plus fort que toutes les puissances politiques et militaires. Et il est aussi un hommage aux cinéastes, ceux qui résistent, ceux qui peuvent aller jusqu’à donner leur vie pour que la lumière des projecteurs ne soient pas éteinte. Au Soudan les membres du Sudanese Film Group sont de ceux-là. Leurs rires sont des plus communicatifs. Et leurs jeux – filmer même avec une caméra en bois – montrent leur foi dans le cinéma et le plaisir qu’ils peuvent en retirer.

Un film particulièrement optimiste.

I COMME IMMERSION

Le miracle de Saint Antoine, Sergueï Loznitsa, 2012, 40 minutes.

Les films de Sergueï Loznitsa que nous avons vu jusqu’à présent nous immergeaient dans de grandes étendues de neige et de glace des pays du nord, dans le froid dont il fallait se protéger par d’épais vêtement  et de grosses bottes. Des étendues plates, balayées par un vent que nous ressentons glacial à l’image. Des étendues peu hospitalières où nous rencontrons – silencieusement – des femmes et des hommes dans leurs occupations quotidiennes et même dans l’intimité de leurs foyers où enfin, on peut trouver une chaleur réconfortante. Lumière du nord, La Brigade, font partie de ces films nordiques, en noir et blanc bien sûr, où tout semble lent, même le difficile travail de préparation de la pêche où il faut inlassablement creuser la glace.

Mais surprise, Loznitsa filme aussi le sud, le Portugal en l’occurrence, un film en couleur, avec de la pluie d’orage et du soleil, des couleurs donc, de la musique et une ambiance festive ce qui n’interdit pas le recueillement religieux.

Dans le village de Santo Antonio de Mixos de Serra, Loznitsa nous plonge dans fête de Saint Antoine, le saint patron du lieu où il fit, dans le temps un miracle. Une commémoration annuelle qui mobilise tous les habitants, des enfants aux vieillards qui, tous, manifestent la même piété religieuse. Tous participent effectivement, même ceux qui semblent n’être que de simples spectateurs.

Avec les films de Loznitsa, ceux du nord comme celui du Portugal, nous ne sommes pas non plus de simples spectateurs. Car le cinéaste développe un cinéma d’immersion qui nous fait effectivement participer à l’action. Nous ne sommes jamais dans une position d’extériorité. Nous sommes à côté des protagonistes. Dans la fête de Saint Antoine, nous sommes bousculés par les chevaux et les vaches, et il nous faut jouer des coudes pour entrer dans l’église à la suite de la statue du Saint. Rarement, dans le cinéma documentaire, l’immersion a été si totale, sans échappatoire. Pas un plan qui nous ferait sortir de la fête. Le cinéaste n’a nullement n’a nullement le désir de prendre du recul ou de la hauteur. Il n’introduit aucun commentaire et aucun jugement bien sûr. Mais il va plus loin. Son filmage ne se permet pas la moindre touche d’ironie, aucun clin d’œil, aucune trace de distanciation. Il ne donne pas à penser. Il se contente de faire voir. Et de faire vivre.

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A COMME APOLLON.

L’Apollon de Gaza, Nicolas Wadimoff, 2018, 78 minutes.

Le Dieu de la beauté. L’incarnation de la beauté masculine. Avec sa flûte, il est aussi le dieu des arts et des lettres, de la poésie et de la musique. Les flèches de son arc symbolisent les rayons du soleil. Dieu de la lumière, Apollon est toujours du côté de la raison. Peut-il avoir sa place à Gaza ?

Gaza, cette ville qui a bien besoin de lumière. Et de Paix.

Mais que peut la mythologie grecque à Gaza ? Peut-elle intervenir dans la guerre ? Peut-elle soulager les habitants de Gaza des effets du blocus qui est imposé à leur ville par Israël ? La mythologie a-t-elle un sens dans le contexte de l’occupation de la Palestine ?

L’Apollon de Gaza n’est pas un film de guerre. Son auteur, Nicolas Wadimoff, avait déjà filmé la guerre à Gaza, les destructions, les maisons éventrées par les bombes, les blessés et les morts. Il avait consacré un film à Gaza au lendemain de l’opération Plomb Durci en 2009. Son film, Aisheen (still Alive in Gaza), était un cri de révoltes de ces civils qui sont totalement démunis devant la puissance militaire qui les détruits, malgré les dénégations officielles du côté israélien.

A voir L’Apollon de Gaza, on a presque l’impression que la paix est enfin établie à Gaza. Que les effets de la guerre ne sont plus qu’un lointain et mauvais souvenir. La résilience aurai-elle fait son œuvre ?

Le film propose une intrigue et une enquête.

L’intrigue est presque fictionnelle. Du moins elle a une dimension fictionnelle évidente, même si le film ne la revendique pas en tant que telle. Bien au contraire, il affirme son ancrage dans le réel et ne renie pas l’appellation de documentaire.

De quoi s’agit-il ? Une statue en bronze d’Apollon a été découverte en mer par un pécheur, au large de Gaza. Elle serait vieille de plus de 2000 ans. Et représenterait un trésor archéologique et une véritable fortune. Mais sa dimension mystérieuse est considérable. D’où vient-elle ? Pourquoi et comment a-t-elle abouti à Gaza ? Des questions sans réponses. Et le mystère ne fait que s’accroitre lorsque la statue en question disparaît, sans laisser de trace. A-t-elle était volée ? Par qui ? Qui la cache ?  Mystère…Mystère.

Le cinéaste va alors entreprendre une enquête pour essayer de percer le mystère, ou du moins de voir un peu plus clair dans cette affaire. Il va interroger successivement tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent être concernés ou avoir quelque rapport avec le statue : le pécheur qui déclare l’avoir découverte en mer, les archéologues qui l’ont vu et examinée, les officiels représentant le patrimoine gazaoui et sa conservation. Et ainsi de suite. Tous sont passionnés par l’aventure de cet Apollon. Mais aucun ne peut fournir le moindre élément de réponse précis qui ferait avancer l’enquête.

A la fin du film, puisqu’on n’est pas plus avancé qu’au début, on en vient à se demander si la statue a vraiment existé. Ne s’agirait-il pas simplement d’une légende. Et Apollon ne devrait-il pas revenir dans la mythologie dont il n’est en fait jamais sorti ?

Le film de Nicolas Wadimoff est une magnifique illustration du pouvoir de résilience de la mythologie. Apollon, un mythe qui embellit la réalité et en cache l’horreur lorsqu’il s’agit de la guerre. Mais n’est-ce pas en partie grâce à lui qu’il est possible, à Gaza comme dans tous les pays en guerre, de continuer à vivre.

A COMME Amérique – États-Unis.

American Passages, Ruth Beckermann, Autriche, 2011, 121 minutes.

Un voyage à travers les Etats-Unis, sans itinéraire décidé à l’avance, sans but particulier non plus, si ce n’est que de recueillir des images, de faire des rencontres et d’écouter ceux qui veulent bien parler d’eux, de leur vie, de ce pays qu’ils peuvent adorer ou haïr, des américains qui n’ont pas grand-chose de commun en dehors de cette identité nationale. Une Amérique particulièrement diversifiée donc.

Un film fait d’une multitude de visions, qui pourraient tout aussi bien  être multipliées à l’infini. Mais chaque fois des découvertes suffisamment surprenantes, étranges même, pour nous dire que décidément ce pays, ce continent, nous ne le connaissions pas vraiment. Et qu’il nous offrira encore longtemps des surprises, des étonnements, des émerveillements peut-être, mais aussi un sentiment d’incompréhension, de révolte aussi.

Le film débute à l’heure de l’annonce de la victoire d’Obama aux élections présidentielles et nous montre la joie, les manifestations de triomphe, des afro-américains descendus dans les rues pour suivre l’événement. Il se termine à Las Vegas, dans un casino, le royaume du jeu, de l’étalage du luxe et du clinquant, et de l’argent que l’on gagne ou perd, peu importe, ce qui compte c’est simplement d’être là.

Entre ces deux séquences nous aurons séjourné dans une banlieue noire au milieu des bâtiments HLM (un ghetto ?) où les femmes peuvent avoir eu des enfants dès 15 ans. Nous aurons rencontré un couple gay qui vient d’adopter un garçon d’une dizaine d’années. Nous aurons fréquenté les statues des signataires de la constitution. Et nous aurons écouté une magistrate noire ou un vétéran d’Irak. Et bien d’autres, parfois juste croisés, car le plus souvent le film ne nous donne pas le temps de nous arrêter. Son propos n’est pas d’approfondir. Dans cette fuite en avant qui pourrait presque donner le vertige, il nous entraine toujours plus loin. Et nous ne risquons pas d’être abandonnés en route tant nous sommes captés par le rythme du film. Une succession de portraits suffisamment contrastés pour que nous en gardions plus qu’une simple impression, un souvenir brulant.

L’Amérique du XXI ° siècle, c’est donc ça. C’est ça aussi. Indéniablement.

A COMME ABECEDAIRE – Mariana Otero

Autisme

Des enfants qui ne sont surtout pas « fous ».

Autogestion

Une tentative, montrée avec toutes ses difficultés mais aussi les espoirs qu’elle soulève. Un échec en fin de compte.

Avortement

Avant sa légalisation, combien de femmes y laissèrent leur vie…Comme la mère de la cinéaste.

Caméra

Une drôle de machine qui regarde les enfants et qui est regardée en retour. Une véritable interaction.

Collège

Longtemps considéré comme le maillon faible du système éducatif français. Est-ce les élèves qui y imposent leur loi ?

Comédie musicale

Une séquence finale surprenante.

Enfants

Les filmer tout simplement, au plus près.

Exposition

Celle que l’artiste n’a pas pu mener à son terme avant sa disparition.

Famille

Une enquête pour révéler un secret bien gardé.

Lacan

La référence à propos de l’autisme.

Licenciement

Pour les éviter, le personnel se lance dans un projet de reprise de l’usine.

Lingerie

De la dentelle, des ciseaux, des machines à coudre…

Manifestation

Devant l’Assemblée Nationale, contre la loi travail

Mère

Un souvenir, lointain. Une image. Des tableaux.

Mort

Celle de la mère. Longtemps incompréhensible pour sa fille.

Nuit debout

Réinventer la démocratie.

Ouvrières

Fabriquer de la lingerie féminine. Tous les jours.

Patron

Peut-on s’en passer dans une entreprise ?

Photographie

Le photojournalisme. Gilles Caron.

Psychanalyse

La pensée de Lacan, du stade du miroir à « l’objet petit a »

Psychiatrie

Un travail d’équipe surtout.

Psychose

« L’inconscient à ciel ouvert ».

Scop

Echapper au schéma habituel de l’entreprise capitaliste.

Thérapie

Au Courtil, des ateliers de musique, de théâtre. Un potager aussi.

K COMME KLEIN William

Cinéaste américain (né en 1928)

Né à New York, William Klein s’installe en France en 1948 et travaillera dès lors à Paris. Il est d’abord connu comme photographe. Il est aussi graphiste et peintre. Ses livres de photographie les plus marquants sont consacrés aux grandes villes, Rome, Moscou, Tokyo et Paris. Des photos bien souvent très éloignées des codes de la perfection. Il n’hésite pas à bousculer les cadres. Il ne supprime pas les flous. Ses images de nuit ont beaucoup de grain. Toutes sont marquées par la violence. Klein est un photographe qui bouscule le spectateur. Il a aussi beaucoup travaillé dans la mode, notamment pour le magazine Vogue. Il est un des premiers à sortir des studios et à photographier les mannequins dans les rues des villes.

Au cinéma, son œuvre de fiction est peu fournie en titres, mais il a réalisé des œuvres qui sont devenus des films culte, en particulier Qui êtes-vous Polly Maggoo ? (1966), une satire caustique du monde de la mode qui obtiendra le prix Jean Vigo. Dans Mister Freedom (1969), il dénonce l’impérialisme américain. Son engagement politique est aussi perceptible dans ses documentaires. Il participe en 1967 au film collectif Loin du Viêtnam coordonné par Chris Marker. En 1969, il filme le Festival panafricain d’Alger. Il s’intéresse aussi aux mouvements de contestation et de revendication des Noirs aux Etats-Unis (Eldrigde Cleaver, 1970, film consacré au leader des Black Panthers). Son film sur le chanteur Little Richard (The Little Richard Story, 1980) est aussi un hommage à un artiste noir. Il a donné une vision originale du monde dusport avec Muhammad Ali, the Greatest en 1969 ou The French (1982) consacré au tournoi de tennis de Roland-Garros. Dans les années 1980-90, il réalise deux documentaires sur le monde de la mode, Made in mode (1984) et In and out of Fashion (1994).

Dans le cinéma documentaire, son œuvre la plus marquante reste sans doute Grands soirs et petits matins consacrée au mouvement de mai 1968 à Paris. Klein filme caméra à l’épaule les manifestations du Quartier latin, les assemblées générales à la Sorbonne, l’édification des barricades la nuit, les charges de CRS. Le film peut sembler n’être qu’une accumulation de rushes, mais il correspond en fait parfaitement à l’esprit de la contestation généralisée de 68, surtout dans le monde étudiant. Il nous montre le foisonnement des débats, le jaillissement des idées les plus inattendues, les plus utopiques. On entend beaucoup dans le film l’Internationale et les sirènes des pompiers ou des ambulances. Au matin, dans le calme retrouvé, la caméra s’attarde sur les arbres déracinés, les voitures incendiées et les pavés partout. Mais les débats politiques continuent dans les rues.

Que ce soit au cinéma ou dans le monde de la photographie, William Klein a été un artiste souvent contesté mais toujours novateur. Il reste inclassable tant son œuvre est multiple et diversifiée.

G COMME GROULT Benoîte

Une chambre à elle. Benoîte Groult ou comment la liberté vint aux femmes. Anne Lenfant, 2005, 22 minutes.

Janvier 2020 est le mois Benoîte Groult. Nous commémorons en effet le centenaire de sa naissance. Unr excellente occasion de nous replonger dans son œuvre, ou de la découvrir pour les plus jeunes. Pour cela, le film d’Anne Lenfant est une aide précieuse.

Un film d’entretiens, placé dès son titre sous les hospices de Virginia Woolf. C’est dire que nous allons y suivre un parcours de vie, un long cheminement vers l’émancipation – la libération – d’une femme née à l’époque de la domination masculine, une domination absolue, sans faille, s’exerçant dans tous les domaines de la vie.

Il aura fallu à ces femmes pionnières du féminisme – dont Benoîte Groult est une figure de proue grâce surtout à son livre Ainsi soit-elle – un grand courage et beaucoup de ténacité pour conquérir une place dans la société autre que celle de faire et d’élever des enfants. Mai 68 et les luttes des années 70 ont été déterminantes dans cette perspective. Il aura fallu alors assurer la liberté de contraception et conquérir le droit à l’avortement. Des avancées importantes. Benoîte Groult reconnais aussi l’influence de Simone de Beauvoir pour laquelle elle ne cache son admiration. Mais la lutte fut longue et les acquis restent toujours à défendre.

Le film d’Anne Lenfant est un film d’entretiens. Une rencontre amicale où Benoîte va parler de sa vie  – de son œuvre aussi – en toute franchise. On la sent particulièrement à l’aise devant la caméra, d’une sincérité éclatante, ne cherchant en rien à dissimuler, ou à embellir, les difficultés de son cheminement. L’histoire de Benoîte Groult est celle d’une prise de conscience. Et le film a en ce sens une force de témoignage incontestable.

Une parole que nous pouvons placer sous le signe de la simplicité. Les prises de position féministes, l’engagement à gauche, les actions en faveur de la libération des femmes, tout cela semble aller de soi pour Benoîte Groult. Et pourtant, elle reste bien conscience qu’en ce domaine rien n’est jamais acquis définitivement. Le flambeau de la cause des femmes qu’elle a porté bien haut demande toujours à être repris.

Le film est aujourd’hui disponible dans un double dvd édité par la maison de production Hors Champs. On y trouve une somme impressionnante d’entretiens avec Benoîte Groult qui sont autant d’éclairage sur sa pensée et son engagement. Des regards extérieurs, de Josyane Savigneau, Yvette Roudy ou Paul Guimard, son troisième mari, affinent la vision que nous pouvons avoir de sa personnalité. Elle parle par exemple de la vieillesse, mais à 85 ans elle reste particulièrement jeune d’esprit. Aujourd’hui sa pensée reste toujours vivante.

A COMME ABECEDAIRE. -Nicolas Philibert

Ecole

Dans la montagne auvergnate, une classe unique. La vie scolaire au jour le jour, jusque dans les familles.

Infirmières, infirmiers

L’apprentissage de leur métier.

Jardin des plantes.

La modernisation. Faire comprendre l’évolution.

La Borde

La clinique fondée par Jean Oury, filmée lors de la préparation de la pièce de Théâtre que donneront les résidents lors de la fête de fin d’année.

Louvre

Une ville…Tout ce qui est mis en œuvre pour contempler La Joconde (S’il n’y avait pas tant de monde).

Normandie

Un retour sur les lieux de tournage de Moi Pierre Rivière…, le film de René Allio, pour y retrouver les acteurs, amateurs et professionnels.

Procès

Intenté par l’enseignant maître de la  classe filmée dans Etre et Avoir, demandant d’être considéré, et rémunéré, comme un acteur. Les parents des élèves lui emboitèrent le pas. Aucun n’obtiendra gain de cause. Le cinéma documentaire était sauvé.

Radio

Une maison dont pas un recoin ne nous sera caché, des studios aux couloirs et aux escaliers. Le plus Wisemanien de ses films.

Singe

Nénette pour les intimes, dans sa cage, faisant face aux visiteurs du Zoo.

Sourds

Un pays dont la communication est loin d’être absente

Succès

Etre et Avoir, un film plébiscité par le public.

H COMME HOPITAL.

Hôpital au bord de la crise de nerf,  Stéphane Mercurio, 2004, 52 minutes.

         Dans un couloir de l’hôpital, la cinéaste réussit à obtenir une déclaration d’un chef de service. Deux phrases, disons 30 secondes, et il part en courant. Cette séquence pourrait prêter à rire, si elle n’était pas en fait significative de l’état de crise dans lequel l’hôpital public essaie de survivre. Comment ne pas être de plus en plus speedé quand il faut sans cesse se battre pour assurer efficacement son métier, dans des conditions matérielles qui le permettent de moins en moins ?

         Le film de Stéphane Mercurio n’est pour le moins pas très optimiste sur l’avenir du système de santé publique en France. Elle suit l’ensemble des activités de l’hôpital de Gonesse, dans la région parisienne, depuis les soins infirmiers jusqu’aux réunions de l’équipe de direction et même du conseil d’administration, en passant par les visites des médecins aux patients. Partout c’est le même constat : le manque de moyens a des conséquences désastreuses sur les services que l’établissement peut fournir, et en bout de course sur la qualité des soins dont les malades peuvent bénéficier.

         Le film débute dans le service des urgences. Ce qui semble ici demander le plus d’énergie pour le personnel, ce n’est pas l’état de santé dans lequel les patients arrivent, c’est de savoir où on va bien pouvoir leur trouver un lit qui leur éviterait de rester dans le couloir. Tâche difficile qui demande de nombreux appels téléphoniques, dans tous les services. C’est que faute de personnel une bonne cinquantaine de lits ont été fermés. Résultat, le service de chirurgie doit héberger des patients qui relèvent de la médecine générale et un spécialiste du poumon doit examiner un malade du foie. Nous ne sommes pas dans une pièce de Molière, et la compétence des soignants, des infirmières aux médecins, n’est jamais contesté. Mais peuvent-ils vraiment, les uns et les autres, remplir leur mission ?

         Depuis une bonne dizaine d’années, les pouvoirs publiques essaient de réduire le coût de la santé en France. En soi, cette politique peut se comprendre et les médecins ne semblent pas y être opposés par principe. Selon le directeur, des économies ont été réalisées et il n’est pas possible d’aller au-delà. D’autre part, le manque de personnel conduit à des situations fondamentalement inacceptables. Une seule infirmière pour trente malades à suivre la nuit ne peut conduire qu’à des catastrophes. Les offres d’emplois recouvrent tout un mur et les rares candidatures sont loin de pouvoir satisfaire les postes existants. La fin du film montre l’arrivée d’un groupe d’infirmières espagnoles, ce qui est rationnel puisque qu’en Espagne elles sont trop nombreuses. Par contre, lorsqu’on annonce que le service d’IRM nouvellement construit au prix d’investissements importants ne va pas ouvrir faute de manipulateurs, ce l’est beaucoup moins.

         Ce film est un cri d’alarme. Il décrit une situation dramatique, sans excès, sans effets de dramatisation. Il ne juge pas. Il se contente de constater.  Mais ce qui est le plus inquiétant c’est que, comme le dit un chef de service dans une réunion, il n’y a peut-être pas de solution.

C’était en 2004. La situation de l’hôpital public s’est-elle améliorée. Force est de constater qu’il n’en est rien. Bien au contraire. Le film de Stéphane Mercurio reste d’une actualité brulante.

H COMME HAIKU

Un jeudi sur deux, François Zabaleta, 2019, 7 minutes.

D’une façon courante, ce film devrait être qualifié de court-métrage : il ne fait que 7 minutes !

On se souvient qu’Agnès Varda, elle,  préférait parler de films courts. Et elle en avait en effet réalisé un certain nombre, de durées variables, mais qui tous pouvaient être considérés comme des films, devaient être considérés comme des films, des films à part entière, et peu importe la durée, quand c’était le propos traité qui imposait la longueur du film, et non pas des calculs sur le coût de la pellicule ou la durée d’attention dont le spectateur moyen serait capable.

François Zabaleta préfère, lui, parler de HAIKU, ce genre très particulier de poèmes japonais, souvent associé au nom de Bashô. Mais un HAIKU CINEMATOGRAPHIQUE. Que peut-on entendre par là ?

Sans entrer dans une excessive spécialisation dans le domaine de la poésie japonaise, on peut simplement dire que le haïku classique doit se plier à des règles strictes de composition : trois vers, respectivement de 5, 7 et 5 syllabes. Et comporter dans sa dernière ligne l’évocation d’une saison. Bien sûr une telle formulation est une simplification à l’extrême – que les puristes ne m’en tiennent pas rigueur, d’autant plus que du fait de la traduction du japonais au français ces aspects sont bien souvent non perceptibles à la lecture. Et de toute façon bien des haïkus modernes se font un devoir – et un plaisir – de ne pas respecter de telles contraintes. Reste alors la forme courte – très courte même. Et une musicalité poétique qui sollicite la sensibilité du lecteur d’une manière particulière.

Mais au cinéma ?

La qualification d’Haïku n’est-elle  pas tout simplement  une sorte de clin d’œil du cinéaste mais qui reste extérieur au film lui-même ? On pourrait le croire en regardant Un jour sur deux de François Zabaleta. Et pourtant, il y a dans ce film – même s’il ne renvoie en rien à la culture japonaise et à sa poésie – quelque chose proche de ce qu’on peut ressentir en lisant Bashô !  

Un jour sur deux est unfilm sur la paternité. Pas sur la parentalité. Sur le fait d’être père. Sur le fait pour un enfant d’avoir un père. Sur le fait que ce père a donné une mère à un enfant. Dans quelle circonstance. Que celle que le film rapporte comme la découverte fondamentale faite par l’enfant de ces circonstances, soit quelque peu dérisoire – ou délirante – implique que pour le spectateur, il n’y a rien à en dire. Surtout pas de jugement – ou d’explication, ni même de commentaire. Le film devient ainsi – et reste- la pure expression du ressenti du cinéaste à travers les émotions de l’enfant qu’il était et qu’il place au cœur du récit.

Il y a donc dans le haïku, au cinéma,  quelque chose de l’ordre de la clôture – du poème, du récit, du film. En quelques mots, en quelques images –et chez Zabaleta il y a aussi du texte, des mots – tout est dit. Il n’y a rien à ajouter. Le film ne pourrait surtout pas être plus long. (L’idée selon laquelle un film court n’est que la première forme d’un film dit long-métrage, dans lequel il devrait nécessairement se réaliser, est une idée idiote). Et en même temps, il ne pourrait pas être plus court. De ce qu’il nous dit, de ce qu’il nous montre, il n’y a rien à enlever. Il  dit tout de ce qu’il y a à dire.

François Zabaleta a inventé – découvert – une nouvelle forme cinématographique : le HAIKU.

 Les déterminations en seraient :

1une durée très très courte, environ 5 minutes ou même moins.

2 La conception systémique du film, clos sur lui-même et constituant une totalité autonome et finie.

3 Une implication personnelle du cinéaste par laquelle le film devient « auto-documentaire ».

« Auto-documentaire » une notion à creuser. Et pas seulement en rapport – opposition – avec auto-fiction. L’œuvre de François Zabaleta peut nous y aider.

A suivre.

T COMME THÉÂTRE D’OMBRE.

Un film en images : Ombres chinoises, Yi Cui, Chine-Canada, 2016, 80 minutes.

Le théâtre d’ombre de Huan par une troupe ambulante. Une tradition bien vivante.

Les spectacles « modernes » , son et lumière, « grand spectacle » dont la propagande n’est pas absente.

Une opposition qui résume bien la Chine contemporaine.

E COMME ENTRETIEN – Géraldine Berger

Parlez-nous de votre formation. Comment vous êtes-vous destinée à devenir cinéaste ?

Avant de découvrir le cinéma documentaire, j’aimais les documentaires télévisés. J’ai grandi avec la série Que deviendront-ils ? de Michel Fresnel qui a filmé pendant douze ans la vie et les destins d’une classe de collégiens. J’étais surtout fan de l’émission belge Strip-Tease. J’ai un parcours universitaire, j’étudiais l’économie et particulièrement les modèles de développement. Je voulais devenir journaliste et j’ai commencé par faire des piges sur des sujets sociaux et économiques, notamment sur le micro-crédit. Et puis j’ai découvert le cinéma documentaire dans les salles d’art et d’essai, les œuvres des frères Maysles, de Robert Drew, Bruce Weber, Pierre Perrault, Raymond Depardon, Barbet Schröder, Alain Resnais, Claire Simon, Agnès Varda. J’aimais la liberté de formes, l’engagement et la beauté de ces films. Je ne connaissais pas encore les cinéastes comme Sergueï Dvortsevoï, Gianfranco Rosi, Patricio Guzman, Rithy Panh, mais j’avais l’intuition d’un territoire de création illimité avec le réel.

J’ai donc eu envie de m’initier au métier de documentariste et la formation des Ateliers Varan m’est apparue comme une évidence. J’ai eu des professeurs remarquables comme Mariana Otéro et Jean Lefaux. J’ai retenu de cet enseignement l’importance du point de vue et la nécessité de mobiliser tout son être, son cœur et ses tripes, bref l’essentiel. Je ne portais pas encore une histoire forte en moi, j’avais 28 ans et manquais de maturité, mais j’ai compris ce langage et les possibilités de ce cinéma. J’ai complété cette formation quelques années plus tard par une formation plus technique à l’école des Gobelins et j’ai passé cette année un master 2 en VAE d’auteur-réalisateur de documentaires à la Femis.

Avant la réalisation des Orphelins de Sankara, vous avez écrit le scénario du film Marie Curie, au-delà du mythe. Pouvez-vous nous en parler ?

Je connaissais le directeur du Musée Curie qui préparait le centenaire du prix Nobel et nous avons convenu de développer ensemble un projet de portrait pour Arte. Je l’ai co-écrit avec l’archiviste du Musée Curie et j’ai dû arrêter mon travail dans la production que j’exerçais depuis 10 ans ans pour me consacrer pleinement à ce travail d’écriture pendant plusieurs mois. Le film a été pris par Arte et nous avons eu ensuite une convention d’écriture.

C’est émouvant et très inspirant de travailler sur la vie d’une telle personnalité, J’ai pu accéder à de nombreuses archives personnelles, son journal intime et ses carnets innombrables. On a construit le film à partir de ses mots, de sa correspondance notamment. On entre à un moment dans un mystère, une certaine intimité, c’est très touchant. Je me suis passionnée pour son enfance et son adolescence en Pologne, cela m’aidait à comprendre son caractère et sa détermination hors normes. Les femmes n’avaient pas le droit d’étudier dans son pays alors occupé par les Russes. Marie Curie a donc décidé de travailler trois ans comme gouvernante dans une famille au fin fond de la Pologne, dépérissant moralement, pour financer les études de sa sœur aînée à Paris, avant de pouvoir elle-même venir étudier à la Sorbonne.

Arte a préféré orienter le film davantage sur l’œuvre et les découvertes mais ce travail de recherches, d’imprégnation, m’a aidée à saisir la richesse de la personnalité de cette femme beaucoup plus vivante, passionnée et passionnante que l’image un peu austère qu’elle a bien voulu laisser.

Le film a reçu le Prix Pierre-Gilles de Gennes pour le scénario à Parisciences et a été diffusé dans de très nombreuses chaînes à l’étranger.

Comment avez-vous découvert l’existence des orphelins de Sankara et de leur aventure.

J’ai juste entendu cette histoire dans ma voiture, dans une émission de l’Afrique Enchantée sur France Inter, consacrée à l’Afrique Rouge, communiste. Solo Soro et Vladimir Cagnolari évoquaient l’Angola, l’Éthiopie, la RDC, la Guerre Froide, l’improbable livraison d’un brise-glace au Bénin de Sékou Touré et enfin l’envoi de 600 orphelins burkinabè à Cuba par Thomas Sankara qui avait transformé et rebaptisé l’ancienne Haute-Volta en Burkina-Faso, le « pays des hommes intègres ».

J’imaginais ces 600 enfants gonflés à bloc par leur mission, je voyais leur aventure comme une odyssée. Je les trouvais incroyablement courageux d’avoir quitté leur village pour l’inconnu. Leur foi dans l’avenir me touchait, j’avais envie de savoir comment ils se représentaient Cuba. J’écoutais le drame de ces enfants à la mort de Sankara, assassiné par son fidèle ami, Blaise Compaoré. Il avait liquidé la révolution, mais aussi l’espoir de ces enfants et leur destinée. C’était une tragédie incroyable et j’avais envie de savoir ce qu’ils étaient devenus, ce qu’ils avaient fait de leur jeunesse communiste.

Je n’ai jamais rien trouvé de plus que cette émission radio, aucun témoignage ou trace de cette histoire méconnue, oubliée au Burkina-Faso. J’ai cherché dans les bibliothèques, les archives de journaux, les associations burkinabè, j’ai même lancé des appels à témoins, je n’avançais pas. Grâce aux progrès d’internet et aux alertes sur Google, j’ai finalement trouvé un article d’El Pais en 2009 évoquant un immigré ayant étudié à Cuba. J’ai pu le contacter mais il n’avait pas confiance en la France, l’ex-puissance coloniale soupçonnée de complicité dans la mort de Thomas Sankara. J’étais effondrée par son refus de me rencontrer après trois ans de recherches ! Mais il m’a mise sur la piste d’une association rassemblant les anciens élèves de Cuba à Ouagadougou, j’avais même un numéro de téléphone, c’était le sésame.

J’ai appelé et suis tombée sur le président de l’association, je n’entendais pas grand-chose, c’était la saison des pluies qui font un boucan d’enfer sur les toits en tôle mais je devais établir un contact. Il était très étonné de mon intérêt pour leur histoire. Après quelques échanges, il m’a proposé de venir à Ouagadougou à l’occasion de leur rassemblement annuel pour exposer mon projet devant leur communauté et recueillir les premiers témoignages. J’ai trouvé une production Les Films d’un Jour et je suis partie les rencontrer. C’est le début d’une relation de confiance et d’amitié formidable.

J’ai rencontré mes premiers témoins Bachir et Georges deux heures après mon arrivée, et j’ai eu immédiatement la certitude, par la qualité du récit, que cette parole, cette histoire collective ferait un film formidable. Je les regardais, c’était dans un maquis éclairé de néons, il ne manquait plus que la caméra. Je ne pensais pas que cela me prendrait huit ans encore pour tourner le film. Mais cette rencontre, la foi que j’avais dans mes personnages, choisis au fil du temps, notamment lors d’un second repérage en 2015, m’ont donné la force de mener ce projet jusqu’au bout.

Quant à Solo Soro qui m’a inspiré cette histoire, j’ai finalement pu le rencontrer et lui ai confié, sur une nouvelle version, la voix off du début du film.

Votre film peut-il être perçu comme un hommage à Sankara en tant qu’homme politique ?

Le film rend bien sûr hommage à Thomas Sankara, à son œuvre et à l’homme, mais je voulais qu’il apparaisse seulement en arrière-plan, dans la mémoire des orphelins, à travers leur histoire et l’héritage qu’il leur a légué. Il apparaît donc en mentor, en père spirituel. Je voulais que sa présence soit fantomatique. Il devait apparaître dans la ville sur des posters ou des fresques, hanter les lieux et les mémoires.

Thomas Sankara apparaît en creux, raconté par les personnages du film et j’ai fait le choix que les images d’archives apparaissent comme des réminiscences, des souvenirs enfouis. J’ai dû attendre huit ans pour accéder à ces images d’archives de la télévision nationale burkinabè. J’ai eu accès à des cassettes U-Matic en très mauvais état, pleines de sable, de poussière rouge. Nous n’avons pu transcoder qu’une petite partie de la sélection que j’avais faite car les appareils s’encrassaient vite. Les images, une fois transcodées, sont apparues rayées, rougies et je les ai trouvées formidables. Je pouvais projeter en elles l’imaginaire des orphelins, je voyais l’œuvre du temps, de l’oubli et de la chaleur écrasante.

Avec Alexandra Mélot, la formidable monteuse du film, nous avons passé un temps considérable sur ces archives, tant elles nous fascinaient. Nous avons commencé par fabriquer une chronique de la Révolution, à travers les images de télévision. Thomas Sankara occupait alors tout le devant de la scène. Il m’a fallu un certain temps pour redonner de l’espace aux orphelins. Nous avons œuvré pour que ces images d’archives figurent leurs souvenirs et pour que les orphelins fassent eux-mêmes le récit de l’Histoire.

Nous avons pris des extraits de discours de Thomas Sankara s’adressant aux femmes ou aux villageois. Nous avons utilisé un défilé à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution, un défilé d’enfants, de femmes, d’handicapés, avec des chars racontant toute la philosophie politique de la Révolution. Toutes ces archives étaient inédites, oubliées et très fortes. Je voulais que les spectateurs qu’ils soient burkinabè ou non, aient le plaisir de découvrir de nouveaux discours, car ce sont souvent les mêmes que l’on retrouve et les images sont souvent des archives occidentales, ce qui donne un autre regard.

Il y a ceux qui font l’Histoire et ceux qui la vivent. Les orphelins ont vécu au gré de ses bouleversements, de son chaos. Dans le montage il y a ce moment tout à fait crucial de la rencontre des 600 enfants avec Thomas Sankara, deux mois après leur arrivée à Cuba. Le président leur serre la main un à un. C’est un souvenir gravé dans la mémoire de chacun, un geste fondateur, déterminant dans la foi qu’ils ont développée en celui qui est je crois devenu un père véritable à ce moment-là.

J’ai choisi également de présenter Thomas Sankara dans sa dimension internationale, s’adressant à Fidel Castro mais aussi à l’ONU citant un poème de Novalis, assez mystique : « Bientôt les astres reviendront visiter la terre d’où ils se sont éloignés pendant nos temps obscurs […] les vieilles demeures seront rebâties, les temps anciens se renouvelleront et l’histoire sera le rêve d’un présent à l’étendue infinie » J’ai juste voulu montrer l’envergure et la profondeur de cet homme hors du commun, qui a marqué l’Afrique toute entière et bien au-delà, à l’exception de la France, malheureusement.

Quelles ont été les conditions de tournage du film, en particulier au Burkina ?

Lors de mes premiers repérages en 2009, il n’était pas facile de parler de Thomas Sankara, aussi je suis restée discrète et je précisais toujours que je ne faisais pas un film politique. J’avais fait appel à Fanta Régina Nacro qui était ma productrice exécutive. Je m’en remettais à elle pour savoir ce que je pouvais faire, elle m’a toujours bien conseillée et ouvert les portes. (C’est grâce à elle que j’ai pu rencontrer aussi Abdoulaye Cissé le formidable musicien du film, une vedette au Burkina-Faso.)

Après 27 ans de règne, l’Insurrection de 2014, à laquelle les orphelins ont participé, a renversé Blaise Compaoré. Le contexte était tout à fait différent, la révolution et Thomas Sankara n’appartenaient plus au passé, redevenaient un horizon. Je suis donc revenue en 2015 pour de nouveaux repérages, c’était beaucoup plus facile, Sankara était sur tous les murs. Le tournage en 2017 était aussi facile même si Sankara s’était un peu effacé. Je me suis toujours sentie en sécurité d’une manière générale.

Je suis revenue en février 2019 présenter le film au Fespaco, le festival panafricain de Ouagadougou et j’ai pu constater que la situation s’était considérablement dégradée. Tout ce qui faisait le ciment de cette nation, cette entente entre les différentes ethnies, s’effritait déjà avec le terrorisme et la présence des puissances étrangères. Je suis très inquiète. La situation politique est très complexe, très tendue.

Votre film va-t-il être distribué en salle ? Comment voyez-vous la situation de la distribution des documentaires en France ?

Le film a été conçu pour les salles, car j’avais comme objectif que le film circule dans les festivals. J’ai même investi personnellement pour payer le montage son du film et la version anglaise qui n’étaient pas prévus au budget. Alexandra Mélot a aussi investi beaucoup de son temps et travaillé en partie en participation pour arriver à cette version finale. L’économie du film était vraiment très serrée et c’est une véritable bataille de faire un film dans ces conditions. J’espère que les sélections en festivals au Fespaco, au Festival d’Amiens et au Festival international du film d’Histoire de Pessac où le film a reçu trois prix (Prix du Jury, des Lycéens et du Public) ! vont aider le film dans ce sens. J’aimerais trouver un vendeur international pour que cette histoire voyage loin. J’espère pouvoir accomplir le rêve de pouvoir présenter le film à Cuba accompagnée des personnages du film. Je serais comblée…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets.

J’ai passé un master à la Femis en VAE et me suis essayée à l’enseignement mais je compte revenir à la réalisation et au développement de films.

J’aimerais bien faire une chronique de la Révolution de Sankara avec les images d’archives de la RTB que je voudrais cette fois restaurer. Restaurer la mémoire, c’est un travail considérable que j’aimerais mener avec des historiens burkinabè. Je pense que c’est urgent en cette période de troubles politiques.

J’ai également un projet de film historique pour la télévision sur le groupe des scientifiques de la Montagne Sainte-Geneviève, très soudés dans l’amitié et engagés dans la société. Dreyfusards, progressistes et humanistes, ils ont inventé la science d’aujourd’hui et le CNRS. J’aimerais faire revivre ce groupe uni autour des Curie, Langevin, Perrin, revisiter leur utopie scientifique et humaine, leur époque, pleine de promesses et de menaces.

J’ai commencé aussi un film sur mon père qui a élaboré une théorie de physique fondamentale très audacieuse sur l’idée que le vide est constitué de corpuscules, plus petits que les particules, une hérésie qui permet d’expliquer l’origine des forces et de la matière. J’admire les personnes qui ont le courage de créer des mondes, des langages, des systèmes, la foi qui les anime m’émeut terriblement. Marie Curie parlait de cet ‘esprit d’aventure’. Ils sont pour moi révolutionnaires… Après avoir filmé mon père pendant près de dix ans, je voudrais orienter ce film sur l’idée de la transmission.

Lire O COMME ORPHELINS

L COMME LISBONNE – Fontainhas.

Dans la chambre de Wanda, Pedro Costa. Portugal, Allemagne-Italie-Suisse, 2001, 170 minutes.

         Le quartier cap-verdien de Fontainhas à Lisbonne est en cours de démolition. Les bulldozers réduisent en tas de gravats les vieilles maisons. Des hommes font s’écrouler des pas de mur à coup de masse. Un travail qui prend du temps. On n’en verra pas la fin dans le film. Pourtant il dure presque trois heures et le réalisateur a filmé le quartier pendant deux ans.

         Fontainhas, un quartier de plus de 5000 habitants qui doivent partir ailleurs. On ne saura jamais où. Mais on les voit rassembler les quelques affaires qu’ils peuvent emporter, un peu de vaisselles, quelques vêtements. Des habitants que l’on croise dans des ruelles étroites, autour d’un feu improvisé où l’on dépose un gros chaudron. Il y a quelques enfants. Ils ne semblent pas être engagés dans des jeux. Les adultes que nous suivons dans le film, eux, s’adonnent pratiquement tous à la drogue, à toutes les drogues possibles, même les plus inimaginables.

         Le cinéaste nous introduit dans une de ces habitations condamnées dont on ne voit pratiquement que la chambre. C’est là que vit Wanda. Cette Wanda, c’est Wanda Duerte, l’actrice principale du précédent film de Costa, Ossos. Ici elle joue son propre rôle. C’est-à-dire qu’elle ne joue pas. Elle vit dans sa chambre. Elle n’en sort que pour essayer de vendre des salades ou des choux aux habitants du quartier. La plupart n’achètent pas parce qu’ils n’ont pas d’argent. De toute façon Wanda sort rarement de sa chambre. Elle reste le plus souvent allongée sur son lit, bavardant de tout et de rien avec sa sœur Zita, sa compagne de dope. Elle fume sans arrêt, tousse, crache, vomit. Elle a du mal, à respirer. Peu importe. Comme tous les junkies elle ne peut pas se passer de drogue. Comme les quelques visiteurs qui viennent la voir et qu’elle essaie d’aider. « C’est la vie qu’on a voulu » dit-elle. « C’est la vie qu’on est obligé de vivre » répond le jeune noir assis devant elle.

         La totalité du film est réalisé en plans fixes, souvent très longs. Le plus souvent l’image est sombre. Les pièces ne sont éclairées que par des bougies. Le cinéaste utilise une petite caméra mini DV, qui lui permet de passer quasiment inaperçu. Dans les pièces comme la chambre de Wanda, il n’y a aucun recul. Les cadrages seront donc toujours les mêmes. Ceux qui sont filmés, qui ont accepté d’être filmés, ne prêtent aucune attention à  cette présence qui s’insinue dans leur intimité, une intimité qu’ils ne semblent pas vouloir préserver, comme si elle ne valait pas la peine de rester personnelle. Le cinéaste ne perturbe rien. Il se contente de filmer toujours les mêmes scènes, les mêmes gestes (prendre de la drogue), les mêmes actions dérisoires ou absurdes, comme le « Rouquin » qui s’applique à balayer la pièce qui va être détruite dans les jours qui viennent.

         Dans la chambre de Wanda n’est pas un film intimiste. Cette chambre est à elle seule un monde. Le monde de la drogue, mais aussi celui de la misère. Un monde que les villes modernes s’efforcent de faire disparaître de leur paysage.

Retrouver Jean Balibar chanteuse dans NE CHANGE RIEN

C COMME CHINE – Filmographie

Des films réalisés en Chine par les cinéastes Chinois bien sûr, mais aussi par des Français ou des Européens qui proposent souvent une vision originale du pays et de sa culture. Mais ce sont les transformations, économiques surtout, qui attirent le plus les documentaristes. D’un côté les usines abandonnées réduites à l’état de ruine ; de l’autre les immenses buildings des grandes villes et le trafic automobile incessant. Sans oublier les problèmes d’environnement et les projets « pharaoniques » détruisant les paysages. Reste le peuple chinois, bien souvent laissé pour compte de la « croissance ». Les images de la misère sont alors particulièrement révoltantes.

Comme pour toutes les filmographies proposées dans le blog, il n’y a rien ici d’exhaustif !

 24 City, Jia Zhang-Ke.

Le film est réalisé à Chengdu. Il prend comme objet l’histoire d’une usine « modèle », l’usine 420, une usine d’armement qui a donc joué un rôle stratégique dans la politique militaire et internationale du pays. Cette usine est appelée à disparaître pour être remplacée par un complexe immobilier de luxe dénommé 24 City.

Ai Weiwei, never sorry, Alison Klayman.

Ai Weiwei est sans doute l’artiste chinois contemporain le plus connu en Occident, certainement le plus médiatisé, ce qui est dû, en grande partie, à ses positions politiques et à son engagement dans la contestation du régime autoritaire de Pékin qui essaiera par tous les moyens de le faire taire. Son travail artistique est indissociable de sa lutte pour la liberté d’expression, et pour la liberté tout court.

 À l’ouest des rails, Wang Bing.

Un long voyage au cœur d’une tragédie industrielle. Un voyage en train, comme l’annonce le titre. Des trains qui circulent lentement, ce qui impose au film de ne pas avoir peur de la lenteur et de la durée. La caméra est le plus souvent placée à l’avant de la machine et avale littéralement les rails qui défilent devant elle. De longs travellings, interminables. Il s’agit de faire appréhender au spectateur l’absurdité de ce voyage sans fin, et l’angoisse qu’il peut susciter. Beaucoup de ces séquences sont filmées de nuit, en hiver. Le sombre domine. La désolation est générale.

Les âmes mortes, Wang Bing.

Les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort.

 L’Argent du charbon, Wang Bing.

Wang Bing ne filme pas les mines de charbon réputées comme étant les plus dangereuses du monde, le travail des mineurs, les risques qu’ils courent et l’exploitation dont ils sont l’objet. Il prend en compte une autre dimension de la politique énergétique chinoise, le transport du charbon depuis les mines du Shanxi jusqu’au port de Tianjin. Une route du charbon tout aussi meurtrière que les mines elles-mêmes. Une route de tous les trafics imaginables.

La bonne éducation, Gu Yu.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs. Mais la dimension portrait du film s’efface très vite au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei, l’adolescente, revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger, ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste.

Changjiang. A yangtze landscape,  Xu Xin.

Un long voyage en Chine. Une traversée du pays en remontant le cours du Yangtsé depuis le port de Shanghai jusqu’au Tibet, aux sources du fleuve. Des milliers de kilomètres.

La Chine, Chung Kuo,  Michelanchelo Antonioni.

En 1972, nous sommes en plein cœur de la révolution culturelle maoïste. Le projet du film semble avoir été initié par Chou En-lai qui devait y voir une occasion de développer les relations avec l’Occident. Il entre en contact avec la RAI, la télévision italienne, qui sollicite Antonioni alors sans projet et l’envoie en Chine. Le problème pour le cinéaste est alors de ne pas se limiter à filmer ce que les autorités chinoises veulent bien lui montrer comme devant faire partie du film. Il doit donc résister pour gagner une certaine liberté, filmant beaucoup, ce qui à l’arrivée donnera un film de plus de trois heures.

Chine, le nouvel empire, Jean-Michel Carré.

La Chine s’est réveillée. Jamais dans l’histoire économique, une nation n’avait connu une telle croissance sur une période aussi longue.

Comment Yukong déplaça les montagnes, Joris Ivens et Marceline Loridan.

Joris Ivens et Marceline Loridan résident en Chine de1971 à 1975. Ils  y réalisent une série de 12 films d’inégales longueurs et situés dans différentes régions du pays, de Pékin à la campagne chinoise. 12 films pour montrer la Chine d’après la révolution culturelle, ou plus exactement, pour montrer la vie des chinois, du peuple chinois. En quoi cette vie est-elle nouvelle ? En quoi elle a changée ?

Crime et chatiment, Zhao Liang.

La vie quotidienne de la police en Chine ? Pas dans les grandes métropoles en pleine expansion. Ce serait un tout autre film. Mais dans une région rurale, montagneuse, un poste frontière avec la Corée. Une région défavorisée, très pauvre, où il semble que la neige ne fond jamais. C’est là que Zhao Liang place sa caméra et film au jour le jour la vie et les activités professionnelles de ces jeunes soldats qui ont tous l’air de débutants. Ils doivent vite apprendre le métier, la discipline et le respect de la loi, qu’il faut appliquer en toutes circonstances. Les relations de camaraderie, voire d’amitié qu’ils peuvent avoir entre eux, et même avec les officiers, les aident à supporter la solitude, l’éloignement de leur famille, la routine aussi. Ici, les affaires qu’il faut régler sont plutôt terre à terre. Il y a bien un meurtre annoncé, mais leur tâche se limite à placarder un peu partout des avis de recherche. Pour le reste ils ont affaire à une population qui pour survivre est parfois obligée de franchir les limites de la stricte légalité

Derniers jours à Shibati, Hendrick Dusollier.

La disparition d’un vieux quartier pauvre d’une grande ville chinoise (Chongqing), quartier voué à la destruction prochaine. Le cinéaste circule dans ce labyrinthe de ruelles étroites au risque de s’y perdre et filme les personnes qu’il y croise.

 Le dernier train, Lixin Fan.

Chaque année, au nouvel an chinois, des millions de paysans qui ont quitté leur campagne pour aller travailler dans des usines, dans des villes souvent éloignées de plus de 2000 km, retournent pour une semaine chez eux, pour revoir leur famille. Ces voyages sont une sorte de course d’obstacles des plus harassantes. Une succession de galères à affronter avec persévérance. Car il n’est pas question de renoncer. Cette semaine du nouvel an est la seule où les ouvriers des usines ont des congés. La seule occasion de revoir ceux qu’ils ont quitté, pour certains, depuis bien longtemps.

 Dimanche à Pékin, Chris Marker

Marker filme Pékin un dimanche et entièrement en extérieur. Il parcourt les rues, les places, les différents quartiers de la ville, des plus populaires aux plus modernes. Il organise son film comme le déroulement d’une journée, débutant dans les brumes du petit matin, le commentaire énonçant ensuite les différents moments filmés. Un dimanche comme les autres sans doute, où le cinéaste ne rencontre pas d’ouvriers au travail, mais plutôt des chinoises et des chinois dans des activités de loisirs, des activités physiques surtout, comme la gymnastique.

Enfants bananes, Cheng Xiaoxing.

Jaunes à l’extérieur et blancs à l’intérieur ! Ils ont entre 10 et 20 ans, ils sont Français, d’origine chinoise.

Existence isolée (Du zi cun zai ; lone existence),  Sha Qing.

Une ville quelque part en Chine. Peu importe où. Des messages en première personne qui s’inscrivent sur l’écran. Il y est question de la vie, du sens de la vie, pratiquement vide en dehors des quelques occupations quotidiennes qui tiennent de la routine. Une Chambre plusieurs fois montrée, vide ou avec la présence furtive de la silhouette d’un homme. Des images de la ville, des rues, des gens, les immeubles d’en face avec des fenêtres éclairées la nuit.

Fengming. Chronique d’une femme chinoise, Wang Bing.

         Une femme qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela est envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables

Une histoire de vent, Joris Ivens et Marceline Loridan.

Agé de 90 ans, c’est en Chine que le « Hollandais volant » ira réaliser son dernier film.

L’Homme sans nom, Wang Bing

Nous pouvons énumérer les actions que l’homme sans nom accomplit : il marche beaucoup, cuisine, mange, dort, bèche la terre, cultive des légumes, ramasse du crottin sur la route. Nous pouvons repérer l’écoulement des saisons : l’hiver enneigé, le printemps verdissant, l’été orageux et l’automne venteux. Nous pouvons déterminer le degré de misère dans laquelle il vit à partir des objets qu’il manipule, des vêtements dont il se couvre, du trou qui lui sert d’habitation. Nous pouvons repérer le nombre important de plans où la caméra suit l’homme vu de dos dans ses déplacements et les opposer aux plans fixes où nous le voyons de face, dans sa « grotte », pendant ses repas. Mais nous ne pouvons traduire en mots l’intensité qui se dégage des images de cet homme, seul à l’écran pendant tout un film, dont la vie n’est accompagnée que par les bruits de sa respiration et de sa toux ou celui de ses pas sur les chemins.

 Mrs Fang, Wang Bing.

Elle est allongée sur son lit. Elle ne parle pas. Elle bouge très peu. Sa bouche reste ouverte. Reconnaît-elle ceux qui l’entourent ? Sait-elle où elle est ? Une fois on essaie de l’assoir. Mais le plus souvent elle reste allongée. En off on entend les commentaires de ceux qui sont présents dans la pièce. Sur sa posture, sur l’évolution de la maladie, les signes visibles. On s’interroge : « dort-elle ? »

Ombres chinoises, Yi Cui

Un art traditionnel qui fait la joie des habitants des campagnes et des montagnes. En ville de grands festivals offrent des spectacles grandioses d’une tout autre teneur.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ?

 Paper Airplane , Zhao Liang

Un avion en papier, ça peut voler très haut, mais il ne vole jamais longtemps. Il finit toujours par tomber. Et il ne vole qu’une seule fois. « Quel prix il paie pour cette seule chance de voler ». Sur son lit d’hôpital, un des jeunes drogués que suit Zhao Liang propose ce titre pour le film. Une métaphore particulièrement parlante de l’expérience de la drogue.

 Pétition, la cour des plaignants, Zhao Liang

La Chine pauvre, la Chine des déshérités, des chinois qui souffrent, qui n’ont plus rien, suite à des démêlés avec l’administration ou la police. Plus rien sauf leur dignité, leur honneur et leurs droits. Ils sont persuadés d’avoir la loi pour eux. Alors ils ne se laissent pas faire, ils se révoltent. Ils se mettent à pétitionner.

Plastic China, Jiu-Liang Wang.

Du plastique. Des torrents de plastique. Des montagnes de plastique. Les déchets plastiques du monde entier affluent en Chine. Par bateaux entiers. Et d’énormes camions les acheminent dans les campagnes. Dans de petits villages, où des familles essaient de gagner un peu d’argent en les recyclant.

 La Pluie et le beau temps, Ariane Doublet

La mondialisation, le mot n’est pas prononcé dans le film. Pourtant, il ne s’agit que de cela. La Normandie et la Chine réunis par un fil de lin. Les normands le font pousser. Les chinois l’achètent pour le transformer. Une situation commerciale à première vue surprenante, complexe, qui valait bien un film.

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, Wang Bing

         La guerre, nous ne la voyons pas dans le film, mais nous l’entendons, plus ou moins lointaine. Nous en sentons la présence constante dans la longue fuite en avant, dans la question de la nourriture sans cesse posée (les sacs de riz qu’il faut porter), dans l’inquiétude et l’angoisse, qui ressort souvent des longues discussions la nuit autour d’un feu de bois, ou à la lueur d’une simple bougie, lorsqu’il est difficile de dormir. Ces fuyards que montre le film, ce sont surtout des femmes et des enfants, beaucoup d’enfants. Les plus grands portent les plus petits sur leur dos et les femmes ont aussi visiblement une grande habitude d’être ainsi chargées. Il y a peu de pleurs, peu de cris, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrances. Mais ici, la guerre on n’y peut rien. Alors tout autant être résigné

Les Trois sœurs du Yunnan, Wang Bing.

Le film est tourné dans un village situé à 3 200 mètres sur les hauts plateaux du Yunnan, dans les contreforts de l’Himalaya. Un village pauvre, très pauvre, subsistant essentiellement de l’élevage de quelques moutons ou autres cochons. C’est dans une de ces habitations que nous allons faire connaissance de trois enfants, trois filles de 10, 6 et 4 ans. Nous allons suivre pendant tout le film leur vie quotidienne et surtout celle de l’aînée, Yinging, qui doit jouer le rôle de mère de famille, puisqu’au début du film elles sont seules, livrées à elles-mêmes, le père étant parti travailler à la ville.

 Useless, Jia Zhang-Ke.

Les vêtements bon marché « made in China » ont envahi le monde. Grâce notamment aux délocalisations d’entreprise européennes qui ont trouvé en chine une main d’œuvre moins couteuse. Du coup, le textile haut de gamme a suivi. L’empire du milieu s’est ouvert à la mode en même temps qu’à l’économie de marché.

Voyage en occident, Jill Coulon.

         Des touristes chinois en voyage en France et en Europe. Le choc de deux regards. Notre regard à nous, Français et Européens, sur les touristes chinois qui visitent notre pays ; celui que ces mêmes chinois portent sur nous, Européens et Français. Une confrontation toujours riche de sens, mêlant stéréotypes et vérités éternelles, non sans humour.

We the workers,  Huang Wenhai.

Un film sur les ouvriers en Chine, leur vie, leur travail, leurs difficultés, leurs luttes. Un film qui montre leur situation dans ce pays « communiste » qui s’est converti à l’économie de marché. Une situation qui n’a pas l’air d’être très différente de celle des ouvriers du monde capitaliste.

G COMME GILETS JAUNES.

Graines de ronds-points, Jean-Paul Julliand, 2019, 75 minutes.

Que le mouvement de contestation des Gilets Jaunes devienne un sujet de prédilection du cinéma documentaire, il n’y a rien d’étonnant à cela. Pas question d’en laisser la couverture à la télévision et à ses reportages à chaud. La question étant quand même de savoir comment ces différents films (plusieurs sont annoncés et verront sans doute le jour dans un avenir proche) peuvent affirmer leur spécificité et se différencier non seulement de ce que la télé a donné à voir et à entendre, mais aussi de ces autres films qui constituent, qu’on le veuille ou non, une concurrence.

Gilles Perret  et François Ruffin gagnèrent haut la main la course de vitesse pour être le premier film « Gilets Jaunes » sur les écrans. Incontestable une prouesse technique : J’veux du soleil  sortit en salle en avril 2019. Les avant-premières pouvaient alors profiter largement de la vague militante caractérisant le mouvement.  Il fallut attendre plus de six mois pour qu’un second film entièrement consacré au mouvement se lance à la conquête d’un public qui avait déjà beaucoup entendu l’expression de ses revendications et pour qui la protestation contre la réforme des retraites devenait peu ou prou prioritaire. Toujours est-il que le film de Jean-Paul Julliand sortit en salle en novembre 2019. Qu’apporte-t-il par rapport au précédent film ?

Les deux films se donnent comme objectif de recueillir la parole de ceux qui sont concrètement engagés dans le mouvement, femmes (nombreuses) et hommes qui ne se connaissez pas mais sont vite devenus membres d’une « grande famille », jeunes travailleurs, chômeurs et retraités. Pas étonnant alors qu’on retrouve les mêmes développements sur les revendications principales du mouvement, le pouvoir d’achat, la justice sociale et fiscale, la place des citoyens dans la démocratie à travers le RIC et le climat. Des positions soutenues avec la même conviction par des « combattants » près à « ne rien lâcher ». Et la même ambiance particulièrement conviviale, avec cette sensation d’avoir rencontré des semblables et de pouvoir constituer avec eux une grande famille venant à bout, enfin, de la solitude.

J’veux du soleil jouait avec une grande pertinence sur la spontanéité et la fraicheur du mouvement. Le film de JP Julliand n’a pas ce souci de coller à l’actualité. Son point fort c’est de prendre en compte la durée. Réalisé de novembre 2018 à juin 2019, en suivant les trois « actes », les trois camps bâtis et occupés par les Gilets Jaunes de Vienne (Isère), il peut rendre compte de ses évolutions, les risques d’essoufflement, ou la tentation d’actions plus radicales, en réaction en particulier aux confrontations violentes avec la police lors de manifestations à Lyon ou à Paris. Il montre aussi l’engagement sans faille de ces Gilets Jaunes qui ont trouvé dans le mouvement une raison de vivre et qui affirment avec force vouloir poursuivre leur action jusqu’à obtenir cette reconnaissance de citoyen à part entière qui leur manque tant.

S’immergeant totalement dans le groupe, filmant le plus souvent les déclarations de ses représentants en gros plans, Graines de ronds-points prend clairement position en faveur des Gilets Jaunes. Certains pourraient lui reprocher de ne pas faire s’exprimer de critiques ou de voix discordantes. Mais ce serait certainement une façon de rater son but qui est non seulement de porter témoignage du mouvement mais aussi de rechercher l’adhésion du spectateur –  ce qui est une forme de militance en accord avec celle développée par les Gilets Jaunes eux-mêmes.

V COMME VOYAGE DOCUMENTAIRE.

Voir des films documentaires c’est voyager, physiquement, à travers le monde, les continents, les pays, les villes. Mais c’est aussi partir à la découverte de soi et à la rencontre des autres. Des itinéraires se dessinent ainsi, particulièrement subjectifs dans le choix des films qui les constituent.

Premier voyage : itinéraires du monde

1 La Route

         Route one USA (R Kramer)

2 La Ville

         Du côté de Nice (J Vigo)

         Berlin, symphonie d’une grande ville (W Ruttmann)

         Amsterdam global village (J van der Keuken)

         Calcutta (L Malle)

Rome désolée (V Dieutre)

Daguerreotype (A Varda)

         Bonne Nouvelle (V Dieutre)

3 Le Pays. Le Continent

         Afrique. Comment ça va avec la douleur. (R Depardon)

         Vers le sud (J van der Keuken)

         L’Inde fantôme (L Malle)

A l’ouest des rails (Chine) (Wang Bing)

         La cordillère des songes (Chili) (P Guzman)

4 La chasse (l’aléatoire)

         Bataille sur le grand fleuve (J Rouch)

         La chasse au lion à l’arc (J Rouch)

Deuxième voyage : itinéraires du moi

1 Lettres ; « je vous écris d’un pays lointain», « il écrivait »

Lettres de Sibérie, Sans Soleil, Le tombeau d’Alexandre. (C Marker)

Pour Sama, Waad al-Kateab et Edward Watts

2 Autobiographie filmique

         Retour en Normandie (N Philibert)

         Les plages d’Agnès (A Varda)

Les films rêvés (E Pauwels)

3 L’histoire familiale

         Histoire d’un secret (M Otero)

         Rue Santa Fe (C Castillo)

         Elle s’appelle Sabine (S Bonnaire)

4 l’itinéraire de la mémoire

         Valse avec Bachir (A Folman)

L’image manquante (Cambodge) (Rithy Panh)

Troisième voyage : itinéraires des autres.

1 Les paysans

         Farrebique ; Biquefare (G  Rouquier)

         Profils paysans ; la vie moderne (R Depardon)

2 Les ouvriers

         A l’ouest des rails (Wang Bing)

         Humain trop humain (L Malle)

         Reprise (H Le Roux)

         Entrée du personnel (M Frésil)

3 Les Parisiens

Chronique d’un été (Rouch, Morin)

Le joli mai (Ch Marker)

4 Les Québécois

         La trilogie de l’Ile aux Coudres (P Perrault)

5 Les Africains

         Afrique 50 (R Vautier)

         Les Maîtres fous (J Rouch)

         Doulaye, une saison des pluies (H-F Imbert)

6 Les Palestiniens

         Pour un seul de mes deux yeux (A Mograbi)

         Cinq caméras brisées (E Burnat et G Davidi)

         Samouni road (S Savona)

7 Les Immigrés

         Mémoires d’immigrés (Y Benguigui)

         Les Larmes de l’immigration (A Diago)

         Qu’ils reposent en révolte (S George)

8 Les déshérités

         Les glaneurs et la glaneuse (A Varda)

Au bord du monde (C Drexel)

9 Les politiciens  

         Le fond de l’air est rouge (Ch Marker)

         Primary (R Drew)

         1974, une partie de campagne (R Depardon)

10 les militants

Tous au Larzac (Ch Rouhaud)

Chats perchés (Ch Marker)

L’Assemblée (M Otero)

B COMME BIOFILMOGRAPHIE – Jean-Denis Bonan

B COMME BIOFILMOGRAPHIE – Jean-Denis BONAN


Né en l’été 42 sous le soleil de Tunisie. Bercé de poésie contre le système scolaireet l’injustice du protectorat français. Enfance secouée par la mer, baignée de blanc, de bleu, des ruines de Carthage…


1961-62 : Paris, six mois d’une école de cinéma qui n’existe plus.
1962 : LA VIE BRÈVE DE MONSIEUR MEUCIEU (12’) 1er essai cinématographique.
1962-64 : travail aux laboratoires Éclair.
1966 : TRISTESSE DES ANTHROPOPHAGES (23’) fiction, interdit à tout public.
1967 : MATHIEU FOU (17’) fiction
1967 : UNE SAISON CHEZ LES HOMMES (20’) essai
1967 : membre fondateur du Groupe Arc, association de cinéastes engagés.
1968 : LE JOLI MOIS DE MAI (35’) documentaire
1968 : LA FEMME BOURREAU (66’) fiction
1969… 1975 : enseignant à L’Idhec1970… 1975 : enseignant à Paris 31973 : créateur du Groupe Cinélutte, association de cinéastes engagés.
1973 : JUSQU’AU BOUT (24’) documentaire
1974 : BONNE CHANCE LA FRANCE (92’) documentaire
1979 : 1ères réalisations pour les télévisions. (+ de 60 films et émissions)
1982 : LE SÉDUCTEUR (28’) fiction
1983 : PIERROT LE LOUP (60’) fiction
1983 : 9 JOURS AILLEURS (52’) documentaire
1984 : À PROPOS DE BONNARD (26’) essai fictionnel
1988 : PICASSO, GENÈSE DES DEMOISELLES (26’) essai documentaire
1988 : VYSSOTSKI (52’) documentaire
1990…2000 – soirées thématiques pour Arte : LE RIRE — CLANDESTINS EN CHINE —
PAYSANS LE MAL DE TERRE — ANDRÉ MALRAUX — MARCEL CARNÉ — MÉDITERRANÉE
MIROIR DU MONDE, — SHERLOCK HOLMES — LA MARCHE.
1994 : création avec Pierre-André Boutang du magazine MÉTROPOLIS Arte
1995 : SAINT-JOHN PERSE (50’) documentaire
1997 : PAUL GAUGUIN UN GOÛT BARBARE (52’) essai documentaire
2001 : HENRI ROUSSEAU LE SECRET DU DOUANIER (30’) essai documentaire
2001 : reprise de la direction du Magazine ALÉAS sur France 3
à partir de 2004 : expos peintures et sculptures à La Mairie de Paris, Le Musée de la Halle Saint-Pierre, La Galerie Vendôme etc. en France, Belgique, Allemagne, Tunisie…
2006 : UN CHANT NÈGRE LÉOPLOLD SÉDAR SENGHOR (60’) documentaire
2007 : CARTHAGE ÉDOUARD GLISSANT (54’) documentaire
à partir de 2006 : essais cinématographiques et vidéo-performances
2012 : publication de l’album écrit et dessiné VIE ET MORT DE BALLAO
2013…2020 : nouvelles et romans
2018 : avec Andréas Becker LA SOIF ET LE PARFUM (65’) fiction.
2019 : BLEU PÂLEBOURG (55’) fiction
1967… 2019 : L’ÉCOLE DES FOUS (32’) fiction
1977…2020 : MADAME LA FRANCE (26’) fiction en finition
2020 : LES TUEURS D’ORDINAIRE (104’) fiction en finition
2020 : 13 RUE PAUL CAHIER (98’) fiction en finition


Les films cités sont écrits et réalisés par JD Bonan.

M COMME MURS

D’un mur l’autre. De Berlin à Ceuta , Patric Jean, France, 2008, 90 minutes.

         De Berlin à Ceuta, un voyage entre deux murs. L’un a été abattu. Il n’en reste qu’une ligne sur le sol et quelques pans offerts aux photos des touristes. La honte qu’il représentait s’est déplacée, vers le sud. A Ceuta, aux confins de l’Espagne, à la limite de l’Afrique. Une haute barrière de barbelés essaie d’empêcher les candidats à l’immigration de pénétrer dans ce nord qui représente pour eux le seul espoir d’une vie meilleure, et même le seul espoir d’une vie tout court. Franchir le mur symbolise la difficulté actuelle de l’immigration.

         Des immigrés, il en existe pourtant partout en Europe, et Patric Jean va effectivement les rencontrer dans tous les pays qu’il va traverser dans cette descente vers le sud. Des immigrés, qui n’ont pas toujours été refoulés, qu’on est même allé chercher lorsque l’industrie ou les mines avaient besoin d’une main d’œuvre bon marché et prête à travailler dans n’importe quelle condition. Cette immigration là, qu’est-elle devenue. Ces Polonais ou autres Bulgares venus après guerre, comment ont-ils été reçus en Europe et quelle est leur situation sociale aujourd’hui ?

         Le film n’est pas un itinéraire de découverte. C’est une sorte de road movie où chaque étape est une rencontre, des immigrés de différents âges, originaires de pays différents, plus ou moins intégrés dans la société. Jean filme le voyage, le défilement du paysage depuis sa voiture sur l’autoroute. Il décrit en voix off les images qu’il nous montre, un commentaire souvent redondant avec les images, qui présente les personnes rencontrées. Une façon originale de construire un commentaire qui souligne le caractère personnel du film, qui dit ce que nous voyons à l’écran, ce que le cinéaste veut que nous voyons. Les images de la télévision par exemple, toujours présente dans les appartements, mais aussi dans les cafés ou dans d’autres lieux publics où des retransmissions d’événements sportifs sont organisés sur grand écran. La plupart sont des matchs de foot, une compétition internationale qu’on devine être la coupe du monde. Au moment des hymnes nationaux, la caméra cadre en gros plan le visage des joueurs de l’équipe de France. Le cinéaste qui inclut les images de la télé dans son film souligne ce qu’il voit : le premier joueur est noir, le second aussi, et le troisième, le quatrième… Jean ne dit pas qu’il s’agit d’immigrés. D’ailleurs il n’a pas la prétention, ni la possibilité, de les rencontrer.

         La succession des rencontres dans le film montre surtout la diversité des immigrations existant en Europe. Quel point commun peut-il y avoir par exemple entre ce candidat, aveugle et originaire d’Algérie, aux élections législatives et travaillant à la mairie de Paris et cette jeune Rom vivant avec toute sa famille dans une caravane abandonnée sous un pont où passent sans cesse des rames de RER ? Si la présence d’un vendeur de souvenir pakistanais dans les rues de Berlin ne surprend pas vraiment, le numéro d’un humoriste congolais sur la scène d’un théâtre de Bruxelles est plus surprenant. D’autant plus que son succès auprès du public belge est important, alors même qu’il  dénonce en s’en moquant l’attitude polie, mais au fond plutôt méprisante, des blancs vis à vis des noirs. Le film montre comment l’Europe est devenue ce qu’elle est, interculturelle.

Le mineur sicilien venu en Belgique faire tourner l’industrie minière ou la bonne colombienne qui garde à domicile l’enfant d’une mère qui travaille dans le sud de l’Espagne, tous garde cette nostalgie fondamentale du pays natal. Même s’ils parlent la langue de leur nouveau pays, même s’ils peuvent paraître bien intégrés, ils se sentent quand même déracinés. Et s’ils ont connus une vie meilleure au niveau matériel, l’ensemble de leurs discours montre au fond que les autochtones des différents pays d’accueil restent pour eux des étrangers.