F COMME FILLE.

Pour Ernestine, Rodolphe Viémont, 2019, 52 minutes.

Un récit, en première personne. Autobiographique donc.

Le récit d’une vie, marquée par la maladie, aux marges de la folie.

Un récit en toute sincérité, en toute authenticité.

Le récit d’une œuvre, du désir d’une œuvre – littérature, poésie et cinéma.

Et des images bien sûr.

Des images d’eau. Rivière, baignoire, pluie (et même neige), mer – les vagues sur le sable. Des eaux courantes,  toujours en mouvement. Mais toujours calmes. Pas de tempête. Pas de déferlante. Pas de tsunami.

Des images de nature. De campagne. Des fleurs, des vaches, des champs de maïs.

La ville aussi. La destruction de barre d’immeubles. Passées à l’envers, les images deviennent celles de leur édification.

Des images d’une enfant. Une petite fille. Depuis sa naissance –et même avant grâce à l’échographie. Le premier biberon. Le premier anniversaire. Les premiers pas. Le premier Non. Le sourire et l’innocence. Le toboggan et les chevaux de bois.

Et la maladie. Bipolarité. Les médocs. Le psy.

La création. Des références en images. Des tableaux (le Cri, les Iris). Deleuze. Kurt Cobain. Robert Schumann. Et tant de formules, d’affirmations, d’aphorismes, de questions :

« Ne peut-on créer que dans la douleur »

« Sans colère aurais-je quelque chose à dire »

« Filmer sans rage »

« L’art ne sauve pas »

Et puis quoi ? Un film qui se présente comme un poème. Mais qui est un documentaire comme on les aime.

R COMME ROCK AU FEMININ.

Haut les filles. François Armanet, 2018, 79 minutes.

Il y a celles qui ont droit aux interviews – pour raconter leur vie et comment elles sont devenues ce qu’elles sont : Jeanne Added, Jehnny Beth, Lou Doillon, Brigitte Fontaine, Charlotte Gainsbourg, Françoise hardy, Imany, Camélia Jordana, Elli Mederos, Vanessa Paradis. Par ordre alphabétique comme sur l’affiche du film. Un choix somme toute assez cohérent, même si Françoise Hardy ne semble pas vraiment à sa place parmi ces jeunes rockeuses. Un choix peut-être lié aux opportunités du moment. Un choix qui doit refléter aussi les gouts du cinéaste. Bref, on pourrait ajouter tellement d’autres chanteuses, crier haut et fort qu’il est scandaleux de les avoir oubliées, qu’on finit par se dire : pourquoi pas, ce choix en vaut bien un autre.

Et puis il y a quand même celles qu’on ne peut pas ne pas citer, qu’on mettra à l’honneur par un commentaire off, avec quelques extraits de clips ou de concerts et des images d’archive.  Edith Piaf et Barbara pour les grandes figures historiques ;  Sylvie Vartan et France Gall évoquées en passant ; Catherine Ranger à qui est rendu un hommage appuyé et qu’on regrette de ne pas voir plus. Le film qui au départ ne se donne pas comme une anthologie ou une exploration exhaustive de la chanson française au féminin, finit quand même par avoir un petit côté d’inventaire de connaisseur ou même de tableau d’honneur ! Mais c’est pas grave, on a toujours un grand plaisir à voir et revoir toutes ces images qui pour la plupart évoquent de merveilleux souvenirs.

Le rock, c’est live qu’on l’apprécie le mieux, et François Armanet ne dira pas le contraire. Son film est riche d’extraits de concert, ces grandes salles où la chanteuse – Vanessa Paradis par exemple – communie véritablement avec une foule déchainée. Rien que pour savourer ces moments de folie collective, il faut voir et revoir ce film.

A COMME ABECEDAIRE – Nurith Aviv.

Une œuvre qui mêle souvent la science et la poésie, l’autobiographie et les références culturelles universelles. Une œuvre où le thème de la langue, ou plutôt des langues, et donc de la communication, est mis au premier plan. Sans oublier la littérature et la poésie. Et dans le domaine scientifique, la linguistique, la psychologie ou la biologie. Bref une œuvre placée sous le signe de la connaissance et de l’intelligence.

Biologie

Poétique du cerveau

Christianisme

Annonces

Europe

La Tribu européenne

Femme

Annonces

Hebreu

Langue sacrée, langue parlée

D’une langue à l’autre

Image

Annonces

Islam

Annonces

Israël

Signer

Kafr Qar’a, Israël

Makom, avoda

Judaisme

Yiddish

Annonces

Langue

Signer

Traduire

Langue sacrée, langue parlée

Langue des signes

Signer

Littérature

Yiddish

Traduire

Mémoire

Poétique du cerveau

Mythes

Annonces

Palestine

Makom, avoda

Poésie

Yiddish

Religion

Annonces

Langue sacrée, langue parlée

 Circoncision

Sciences

Poétique du cerveau

Surdité

Signer

Traduction

Traduire

Yiddish

G COMME GILETS JAUNES – Filmographie.

Filmer le mouvement des Gilets Jaunes, leur donner la parole, recueillir leurs revendications, implique pour les documentaristes d’être présents avec eux sur les ronds-points, et d’y rester suffisamment pour s’imprégner de l’ambiance si particulière qui a pu y régner. Il était aussi nécessaire de suivre les manifestations, même si ce n’est pas l’angle de vue adopté par la majorité des films actuels. Mais bien sûr des travaux sont en cours, ou d’autres seront mis prochainement en chantier, pour prendre plus de recul, et pouvoir rendre compte alors de l’impact que le mouvement a pu avoir sur la société dans son ensemble – et pas seulement sur les mouvements politiques. Mais pour l’instant, c’est le vécu qui prime, avec les thèmes récurrents de la colère et de la révolte, mais aussi de la convivialité, voire de la fraternité, dans les rassemblements, les assemblées et les actions menées en commun.

On remarquera que les films faits par des femmes et portant sur l’implication des femmes dans le mouvement sont particulièrement nombreux.

Cléo Bertet, Matthieu Bidan, Mathieu Molard : Une répression d’Etat (2019)

Anouck Burel : Les combattantes (2019)

Dominique Cabrera : Notes sur l’appel de Commercy (2019)

Pierre Carles, Laure Pradal, Olivier Guérin, Bérénice Meinsohn, Clara Menais, Ludovic Reynaud : Le rond-point de la colère (2019)

Doc du réel : GILETS JAUNES : Expressions historiques (2019)

Doc du réel : GILETS JAUNES : Indécence des procédés (2019)

Anne Gintburger : Des femmes en colères (2019) 

Anne Gintburger : La marche des femmes (2019) 

Anne Gintburger : Les femmes du rond-point (2019) 

Anne Gintburger : Toutes solidaires (2019)

Horstmeier Kai et Luis Carballo : Parole(s) de gilet jaune (2019)

Jean-Paul Juilliand : Graines de ronds-points (2019)

Valério Maggi, Aurélien Blondeau : Il suffit d’un gilet (2019)

Claire Perdrix : Les gardiennes de l’île (2019)

Gilles Perret, François Rufin : J’veux du soleil (2018)

Ludivine Tomasi : Cette France qui n’attendait pas Macron (2019)

TRTWorld : Off the Grid – The Yellow Vests, Driven by despair.

Anita Volker et Laura Flint : Les Couleurs du peuple (2018)

A lire : S COMME SOLEIL à propos de J’veux du soleil

Et  G COMME GILETS JAUNES à propos de Graines de ronds-points.

A COMME ABECEDAIRE – Carole Roussopoulos.

Réalisatrice de plus de cent cinquante documentaires, une œuvre marquée par le soutien aux luttes féministes, toutes les luttes concernant les femmes.

Agricultrices

Dans la série Profession, elle réalise Profession agricultrice (1982),  revendiquant un véritable statut professionnel pour les femmes travaillant dans les fermes de leur mari.

Beauvoir Simone de

Celle qu’elle a toujours admirée, l’inspiratrice des luttes féministes.

Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Créé en 1982, avec Delphine Seyrig et Iona Wieder, pour produire et archiver les réalisations audiovisuelles consacrées aux femmes.

Documentaire

Elle a su en faire non seulement un outil de propagande, mais aussi un instrument efficace d’intervention et de changement social. Avec comme ligne directrice de donner la parole aux femmes, aux « sans voix » selon son expression.

Enseignement

De 1973 à1976 elle enseigne la vidéo à l’université de Vincennes

Féminisme

L’engagement fondamental.

Genet Jean

Il lui fit découvrir la vidéo portable.

Insoumuses

Groupe de militantes, avec Delphine Seyrig, Iona Wieder, Nadja Ringard. Suivi par Les Muses s’amusent.

Lip

Un conflit exemplaire auquel elle consacre six documentaires de 1973 (Lip ; Monique) à 1976 (Lip : Monique et Christiane)

Luttes

Des dénonciations : le viol, les violences faites aux femmes, les violences conjugales, les mariages forcés, l’excision, l’inceste (L’Inceste, la conspiration des oreilles bouchées, 1988)

Des soutiens : les femmes d’Espagne sous le franquisme, les résistances anti-impérialistes (en Palestine et les Black Panthers  en particulier), les grèves ouvrières (comme Lip), le mouvement homosexuel (FHAR), l’avortement libre (Y’a qu’à pas baiser, 1973)

Seyrig Delphine.

L’amie, la camarade des luttes féministes, avec qui elle coréalise  plusieurs films dont Maso et Miso vont en bateau (1976). Dan son film Sois belle et tais-toi (1976) elle interroge des actrices connues, de Juliet Berto à Jane Fonda, qui dénoncent toutes la domination masculine dans leur métier. En 2009 Carole lui consacre un portrait, constitué d’archives, retraçant son parcours.

Vidéa.

Première coopérative de réalisation et de production fondée en 1974

Vidéo (Portapack  de Sony)

Outil militant par excellence, par sa facilité d’emploi, sa légèreté, son coût restreint, elle permit l’émergence de nouvelles formes d’expression. Supprimant les contraintes, tant au niveau du filmage que du montage et de la diffusion, il allait dorénavant être possible de filmer toutes les luttes des femmes et d’échapper à la mainmise masculine sur l’information.

Vidéo out

Coopérative de vidéo militante fondée avec son mari, Paul, qui produira la plus grande partie de ses films.

A COMME ABECEDAIRE – Stéphane Mercurio.

Un cinéma qui prend position, qui dénonce. Un cinéma souvent grinçant, insolent même parfois, en tout cas jamais conventionnel. Un cinéma qui vibre, qui brille. Un cinéma du cœur.

Des mots-clés, comme toujours, avec les films où ils sont plus particulièrement mis en œuvre.

Amitiés

Mourir ? Plutôt crever !

Camping

Quand la caravane reste

Caricature

Mourir ? Plutôt crever !

Charlie Hebdo

Mourir ? Plutôt crever !

Chirurgie

Hôpital au bord de la crise de nerf

Cimetière

Mourir ? Plutôt crever !

Dessin humoristique

Mourir ? Plutôt crever !

Détenus

A côté

Après l’ombre

Enfermement

A côté

Après l’ombre

Facebook

Les Parisiens d’août

Famille

Louise, son père, ses mères, son frère et ses sœurs

Vivre sans toit – Chronique d’une expulsion ordinaire

A côté

Mourir ? Plutôt crever !

Filiation

Quelque chose des hommes

Hôpital

Hôpital au bord de la crise de nerf

Petits arrangements avec la vie

Infirmières

Hôpital au bord de la crise de nerf

Justice

A l’ombre de la République

Liberté

A l’ombre de la République

Logement

Cherche avenir avec toit

Vivre sans toit – Chronique d’une expulsion ordinaire

Malades

Hôpital au bord de la crise de nerf

Médecins

Hôpital au bord de la crise de nerf

Mort

Mourir ? Plutôt crever !

Parloir

A côté

Patagonie

Le bout du bout du monde

Paternité

Quelque chose des hommes

Patron

Scènes de ménages avec Clémentine

Pédagogie

Un jour, je serai secrétaire

Photographie

Quelque chose des hommes

Prison

A côté

A l’ombre de la République

Après l’ombre

Procès

Mourir ? Plutôt crever !

Santé

Hôpital au bord de la crise de nerf

Sans principe ni précaution : le distilbène

Sexualité

L’un vers l’autre

Siné

Mourir ? Plutôt crever !

Théâtre

L’Un vers l’Autre

Une si longue peine

Après l’ombre

Travail

Scènes de ménages avec Clémentine

Un jour, je serai secrétaire

Urgences

Hôpital au bord de la crise de nerf

Vacances

Quand la caravane reste

Violence

Intime violence

R COMME RACISME.

Sud. Chantal Akerman. Belgique – France, 1999, 70 minutes.

         Voyageant dans le sud des Etats Unis, Chantal Akerman va consacrer le film qu’elle tourne au Texas au crime raciste particulièrement odieux qui vient d’être commis à Jasper. James Byrd jr, un noir connu de tous, a été battu par trois blancs qui l’on ensuite attaché derrière leur camionnette et trainé sur la route pendant plusieurs kilomètres. La cinéaste se situe clairement du côté de ceux qui condamnent sans appel de tels actes. Mais son film, s’il dénonce le racisme, n’est pas un réquisitoire en bonne et due forme. Il ne cherche pas non plus à expliquer. Il rend simplement compte des faits. Ils sont suffisamment parlants en eux-mêmes.

         Akerman plante d’abord le décor. Des plans fixes, lents comme ce train de marchandises interminable vu depuis le passage à niveau avec un lac en arrière-plan .Ou ses travellings le long des maisons en bois, ou des arbres et de la végétation environnante. Tout semble calme, paisible. On n’entend que des bruits d’insectes et quelques véhicules hors-champ.

         La première rencontre, c’est une femme noire, assise chez elle, avec un bébé dans les bras, entourée d’un garçon et de deux fillettes. Elle parle du rapport entre les blancs et les noirs, du temps de l’esclavage où ils n’avaient rien. Maintenant les choses ont bien changées, répète-t-elle à plusieurs reprises. « On a des maisons à nous ». Ce sont ces quartiers où vivent les noirs que la cinéaste filme, avec cette succession de travellings le long des rues et de plans fixes, sur un homme assis devant sa maison par exemple. Elle pose quelques indices qui anticipent peu à peu sur la suite du film, la sortie du temple, le récit d’un homme qui, alerté par le bruit, a vu dans la nuit un camion qui zigzaguait sur la route. Le lendemain, il y avait des policiers partout.

Le lendemain, c’était le 7 juin, et le journal local titre sur le crime. Un homme blanc donne les détails. Il n’y a aucun doute sur sa nature raciste. Un des suspects appréhendé déclare seulement qu’ils voulaient faire peur aux noirs. Le film va alterner les plans fixes sur la nature comme figée (un long plan cadre un arbre mort dans un pré), les travellings sur les maisons et les récits des violences faites aux noirs, les lynchages et les assassinats. Les arbres portent encore la trace des pendaisons. Lors d’un concert de Nat King Cole, à Buckingham en 1956, des blancs sont montés sur la scène et l’ont frappé avec des chaînes. Le chanteur a nettoyé le sang en coulisse et est revenu sur scène terminer son concert. Cette affirmation sereine de la dignité humaine, nous la retrouvons tout au long de la séquence consacrée à l’hommage rendu par la communauté noire à la victime, dans le temple, en présence de sa famille. Nulle haine ne marque les prises de parole affirmant toutes que James Byrd jr restera à jamais vivant dans les cœurs et que c’est pour cela que sa mort ne sera pas inutile. Les prières collectives et les chants sont filmés avec une grande simplicité pour laisser s’exprimer l’émotion.

La fin du film apporte deux éclairages opposés sur l’existence du racisme dans la région. Le shérif d’abord, dans une sorte de discours officiel (il est assis à son bureau devant le drapeau américain), minimise les problèmes raciaux. Pour lui, s’il y a des problèmes dans le comté, ils sont de nature économique, comme partout. Par contre un autre homme, blanc lui aussi, constate l’augmentation du nombre d’organisations style Ku Klux Klan qui développent des thèses sur la suprématie de la race blanche et demandent l’expulsion du pays de tous les hommes de couleur. C’est de manière cinématographique que Chantal Akerman prend position. Elle termine son film par un long travelling sur la route où a été assassiné James Byrd jr, la caméra faisant défiler sous nos yeux le bitume sur lequel il est mort.

I COMME ISRAEL – Akerman

Là-bas. Chantal Akerman, Belgique – France, 2006, 78 minutes.

            Ce n’est pas un film sur Israël. C’est un film tourné en Israël. Dans une ville au bord de la mer. Dans un appartement proche de la mer. Un film sur un bref séjour dans cette ville, dans cet appartement, quelques jours, une ou deux semaines tout au plus, on ne sait pas très bien. Un séjour dont une voix féminine, en off, fait le récit, en première personne. Cette femme, la cinéaste, Chantal Akerman, est d’origine juive. Et c’est bien pour cela que ce séjour, pour elle, n’a rien d’anodin.

            Il ne se passe pas grand-chose durant ce séjour. La cinéaste a été malade. Une sorte de gastro-quelque chose, comme elle dit, d’avoir mangé des salades. Maintenant elle en est réduite aux carottes et au riz. Elle ne sort pratiquement pas de l’appartement. Ou bien pour aller chercher des cigarettes, un matin. Une mauvaise idée. Au tournant d’une rue, il vient d’y avoir un attentat, des morts des blessés. La réalité extérieure s’inscrit un instant dans le film. Elle restera portant hors-champ.

            Dans l’appartement, Chantal reçoit des coups de téléphone. On lui demande comment elle va. Elle rassure ses interlocuteurs. Elle reçoit aussi la visite d’un universitaire local. Le reste du temps, elle lit, des livres « difficiles » sur les juifs, elle prend des notes, elle essaie d’écrire. Elle fait le récit de son arrivée en Israël, le policier qui lui demande à l’aéroport si elle veut bien qu’il tamponne son passeport. Oui, elle ne veut pas cacher son séjour dans le pays. « Ce n’est pas l’étoile jaune dit-elle. L’étoile jaune, je la porte en moi. » Elle évoque le souvenir de ses deux tantes qui se sont suicidées. L’une à Jérusalem, l’autre à Bruxelles. Elle raconte comment son père avait voulu partir en Palestine pendant la guerre, mais en avait été dissuadé par un ami qui en revenait. « Il n’y a que du sable ; du sable qui s’infiltre partout ». C’est comme cela qu’elle a passé son enfance en Belgique.

            « Je regarde par la fenêtre, et je me replis sur moi. » Cette fenêtre nous la verrons pendant presque tout le film. De longs plans fixes, sur les immeubles en face, à travers le cadre de la fenêtre et les stores qui sont le plus souvent baisés. Akerman a renoncé à utiliser les travellings qu’elle mêlait aux plans fixes dans ses précédents documentaires. Ici la caméra reste sur son pied, sauf pour une très courte séquence, plusieurs plans brefs où la caméra essaie de cadrer en bougeant un avion dans le ciel noir de la nuit. Quand elle s’immobilise, c’est pour panoter vers le bas et retrouver le cadre habituel de l’immeuble d’en face au travers du cadre de la fenêtre.

            Il a pourtant des variations dans ce surcadrage de l’extérieur vu depuis l’appartement. D’abord ce n’est pas toujours le même immeuble qui nous est donné à voir. Mais nous finissons par reconnaitre quelques-uns de leurs habitants sur leur terrasse, l’homme qui s’occupe de ses plantes, le couple qui boit du café. Les immeubles sont cadrés de façon plus ou moins serrée ; parfois des plongées nous font découvrir la rue, en bas, avec ses voitures en stationnement et ses quelques passants. La lumière change aussi en fonction des moments de la journée, à la tombée du jour où au petit matin. Il y a quelques plans de nuit. En dehors des appels téléphoniques et du récit en voix off, la bande son capte les bruits quotidiens, des pas dans la pièce ou des bruits de vaisselle, des véhicule dans la ville, quelques chants d’oiseau. En dehors des plongées sur la rue, l’extérieur c’est la mer, filmée elle aussi en plans fixes, depuis la plage. Quelques promeneurs traversent le champ. Quelques enfants jouent. Mais ces plans restent l’exception. La fin du film montrera l’intérieur de l’appartement. Un plan plus large, toujours en direction de la fenêtre qui laisse entrevoir l’immeuble d’en face mais qui permet de découvrir plus précisément le lieu où le film s’est déroulé. Sur la fenêtre de droite, le store est fermé et nous pouvons apercevoir le reflet de la cinéaste qui se brosse les dents. « Je suis à tel Aviv » seront ses derniers mots. Le téléphone sonne encore une fois, mais la conversation est inaudible, couverte par les bruits de la ville.

            Là-bas n’est pas un film sur Israël. Là-bas c’est bien pourtant Israël, ce pays où la cinéaste aurait pu vivre. Un pays qui vit en elle, mais dont elle est aussi fondamentalement éloignée.

A COMME ABECEDAIRE – Chantal Akerman

Même si elle est surtout connue pour ses films de fiction, son œuvre documentaire est loin d’être négligeable.

Autobiographie

La vie, une source d’inspiration.

Attentat

Au tournant de la rue, des morts, des blessés, lors du voyage en Israël. L’actualité restera pourtant hors-champ.

 Concert

Un solo de violoncelle

Conflit israélo-palestinien

La toile de fond d’un voyage en Israël.

Désert.

Un arbre secoué par un vent violent avec, en fond, un désert rocailleux où l’on distingue une route sinueuse dans la profondeur de champ. Un désert où il n’y a rien, rien d’important, rien de remarquable, simplement de la terre et quelques herbes éparses.

Émotion

Des films où domine la recherche formelle, mais dont l’émotion n’est jamais absente.

États-Unis

De New York à la Californie, des séjours, des voyages.

Europe de l’Est

En Russie, en Pologne, des rues et des routes enneigées, des façades d’immeubles ou de magasins, des passants plus ou moins pressés et des files d’attente.

Fenêtre

« Je regarde par la fenêtre et je me replie sur moi. »

Frontières.

De plus en plus infranchissables. Pour dissuader les clandestins.

Gare

Le va-et-vient des voyageurs et les salles d’attente.

 Immigration.

L’immigration clandestine vue des deux côté de la frontière entre la Californie et le Mexique.

Israël

Un bref séjour, dans une ville au bord de la mer, Tel Aviv.

Jardin

 Le gazon verdoyant avec la chaise longue bleue qui semble abandonnée.

Judaïté

Ses racines. Un passé ineffaçable. Auschwitz. « L’étoile jaune, je la porte en moi. »

Lettres

D’une mère à sa fille, partie loin, dans le Nouveau Monde.

Mer

Filmée en plans fixes, depuis la plage. Quelques promeneurs, quelques enfants.

Mère.

Un lien, indestructible. Malgré la séparation.

Mexique.

La frontière avec les États-Unis. Une barrière. Un mur. Des barbelés.

New York

Les rues et les avenues, avec les voitures. Au début du film il y a peu de personnes dans le cadre, en dehors des voitures. Plus tard, nous aurons des plans avec une foule dense sur les trottoirs, ou qui traverse la rue. Et puis il y a des plans de métro. Pas dans une station, dans une rame. Enfin sur une embarcation qui s’éloigne lentement de la rive. Nous pouvons alors voir la ligne des gratte-ciel du sud de Manhattan, reconnaissable en particulier aux tours jumelles du World Trade Center.

Plan fixe

Nombreux. Longs. Presque toujours vides. Il ne s’y passe rien. Le plus souvent ils sont mis en opposition avec des travellings.

Racisme

Dénonciation du crime raciste commis à Jasper dans le sud des États-Unis : James Byrd Jr. a été battu par trois blancs qui l’ont attaché derrière leur camionnette et trainé sur la route pendant plusieurs kilomètres.

Solitude

Même dans la foule. L’absence de communication.

Ville

Bruxelles, New York, Tel Aviv. Le triangle géographique.

Voyage

Partir. Aux États-Unis. En Israël. Vers l’est. Dans le sud. Mais toujours revenir à Bruxelles.

P COMME PHOTOGRAPHIE – Gilles Caron

Histoire d’un regard. Mariana Otero, 2019, 93 minutes

Gilles Caron, photojournaliste (le film de Mariana Otero dit photoreporter), disparu au Cambodge en 1970, alors qu’il n’avait que 30 ans. Une carrière brève, mais particulièrement remplie. De la guerre des six jours à la guerre du Vietnam, du Biafra à l’Irlande du nord, sans oublier mai 68 et les soirées de première à l’Olympia à Paris. Un travail de photojournalisme qui l’a conduit sur tous les points chauds de la planète. Lui dont tant d’images sont devenues des icônes n’est-il pas lui-même l’icône du photojournalisme ?

Le film que lui consacre aujourd’hui Mariana Otero est bien sûr un hommage posthume à son travail, mais aussi un portrait de l’homme, si tant est que l’on puisse après tant d’années après sa mort percer sa personnalité. C’est aussi une visite de son œuvre, ces milliers de planches-contact et de photos qui peuvent ainsi être affichées plein écran au cinéma.

La première analyse que nous propose le film porte sur la célèbre photo de mai 68 montrant Cohn-Bendit narguant le policier casqué qui lui fait face. En fait, il ne s’agit pas d’une lecture d’image au sens habituel du terme. S’appuyant sur les planches-contact, la cinéaste cherche plutôt à retracer la succession des prises de vue, la façon dont le photographe se déplace pour trouver le bon angle. Un travail qui semble ne rien laisser au hasard.

Pourtant, dans d’autres situations, Mariana Otero insiste sur le sens du placement (quelque peu intuitif, comme inné) qui fait réaliser à Caron des images uniques, sans qu’il en perçoive à priori tout le sens. Ainsi des premiers soldats israéliens devant le mur des lamentations dans la Jérusalem reconquise par l’armée et la présence (non prévue par le photographe) de Moshe Dayan. Plus que les photos ce sont les planches-contact qui sont ici particulièrement importanteset ce sont elles que la cinéaste s’efforce de faire parler.

Pour le faire, Mariana Otero s’entoure de deux ou trois spécialistes (elle sait éviter l’écueil de tant de documentaires où le spécialiste est noyé sous les paroles d’expert). Elle donne aussi la parole aux filles de Caron (une séquence assez brève en fait) et elle se rend en Irlande du nord pour retrouver les lieux des photos de Gilles. Elle retrouve aussi un homme et deux femmes qui se reconnaissent alors qu’ils n’étaient que des enfants –mais des enfants combattants)n lors des émeutes documentées par Caron.

Cette présence de la cinéaste à l’écran est une des marques distinctives du film. C’est elle qui mène l’enquête à partir de son ressenti de l’œuvre de Caron. Elle en fait son ami, s’adressant directement à lui en le tutoyant alors qu’elle ne l’a pas connu de son vivant. Et qu’elle dit avoir découvert ses photos un peu par hasard. Et surtout elle effectue un rapprochement très personnel entre le photographe et sa propre mère. Comme lui, celle-ci est disparue bien trop tôt. Comme lui, elle était une faiseuse d’images, étant peintre. Mariana Otéro lui a consacré un film, Histoire d’un secret, dont le titre fait écho avec celui consacré à Gille Caron. Une continuité exemplaire dans l’œuvre de la cinéaste.

E COMME ECRIVAIN – Pierre Guyotat.

Guyotat en travail. Jacques Kébadian, 2011, 85 minutes.

Le cinéma peut-il rendre compte de la création littéraire ? De la fabrique des mots et des phrases, de leur agencement, de leur combinaison, de leur ciselage, de leur affutage… ? Rentrer dans l’intimité de l’écrivain, dans la solitude de la création. Et l’écrivain peut-il se dévoiler devant une caméra, dans ce qu’il a de plus secret, de plus impalpable, le surgissement du texte ?

On a pu depuis longtemps se pencher sur les manuscrits, examiner les ratures, les biffures, les ratages, les rattrapages, les repentirs. Mais l’écrivain, quand il hésite, tâtonne, expérimente, remets sans cesse le mot, les mots, les phrases, en question ? Quand il les triture pour magnifier leur puissance, leur éclat. Cela pouvait sembler impossible à saisir. Et pourtant… Filmant longtemps, avec insistance, Pierre Guyotat, Jacques Kébadian y est parvenu.

Le titre de son film dit bien, immédiatement, qu’il s’agit d’un accouchement. Faire naître un texte. Pas vraiment dans la douleur. Plutôt un certain plaisir. La main accompagne le rythme de la phrase, son modulé, la musicalité même des mots. Ici rien ne fuse. Le texte n’est pas un éclair. Il n’y a aucune immédiateté, aucune fulgurance dans ce travail. Plutôt de la patience. Une patience infinie. C’est par petites touches, petites retouches, insignifiantes au premier abord, que le texte progresse, pour trouver son exactitude. Pour devenir éternel.

Pour cela il faut du temps. C’est pour cela que le film ne multiplie pas les situations. Il reste face à l’écrivain et l’écoute. Il fixe son immobilité corporelle pour mieux voir venir le texte, le laisser advenir et l’accueillir enfin.

Un film en trois séquences seulement. La première, le travail de l’écrivain, donc. Puis le texte achevé. Guyotat le lit tel qu’il est imprimé, à Avignon, devant un public invisible, qu’il ne regarde jamais d’ailleurs. Et pourtant, c’est bien pour un public que la lecture a lieu. Une lecture sans effet théâtrale, sans rien de superflu, mais sans hésitation, un texte qui coule de lui-même. Un texte achevé, définitif, qui semble bien loin du travail de fabrication précédent. On y reconnait les passages qui étaient l’objet de la recherche, du travail. Une confrontation des plus instructives. Car si nous n’avons pas vu, si nous n’avons pas suivi l’ensemble du travail qu’il aura fallu pour y parvenir – des jours et des jours sans doute –  après tout, ce que nous en montre Kébadian est suffisant, suffisamment parlant, suffisamment instructif.

Dans la troisième partie de film nous revenons chez Guyotat. Nous sommes le matin, Guyotat est assis près d’une fenêtre, baigné par le premier soleil de la journée. Il pense à son travail en déjeunant. Il commente son travail, son écriture. Une réflexion qui fait partie de ce travail même, qui ne lui est nullement extérieur, qui n’est pas un après coup. L’écrivain ne se dédouble pas pour juger sa production, pour en donner le sens ultime, en cerner la vérité. Il exprime simplement son ressenti. Comme quoi l’écriture fait partie de sa vie. Elle est sa vie même.

Le film de Kébadian peut être vu aujourd’hui comme un hommage posthume à Guyotat. C’est aussi un formidable hommage à la création littéraire.

I COMME INVITE.

Guest, José Luis Guerin, Espagne, 2010, 127 minutes.

De festivals en festivals, José Luis Guerin fait la promotion de son dernier film. En partant de Venise, pour revenir à Venise après avoir voyagé dans le monde entier, de Vancouver à Bogota, de Sao Paulo à La Havane, de Mexico à New York, de Paris à Lisbonne, de Hong-Kong à Macao et Séoul, de Varsovie à Jérusalem. Un tour du monde qui privilégie les pays hispanophones et qui semble éviter l’Afrique. Mais ce circuit est quand même suffisamment diversifié pour provoquer des contrastes

Un voyage pour rencontrer d’autres cinéastes, Jonas Mekas ou Chantal Akerman par exemple, pour rencontrer son public sans doute, pour découvrir des villes, des pays et filmer des rues, des places, des maisons, des gratte-ciels. Mais, avant tout, faire des rencontres, des femmes et des hommes loin des fastes des festivals, des femmes et des hommes du peuple rencontrés au hasard des pérégrinations dans les lieux que le cinéma ne fréquente que très rarement. Des personnages qui attirent l’œil du cinéaste par ces visages marqués par la vie et qui suscitent sa curiosité par ce qu’ils ont à dire de leur vie, de la vie.

Le film de José Luis Guerin est donc un journal de voyage. Réalisé au jour le jour, pendant une année entière, les dates de chaque étape s’inscrivant sur l’écran. Des séjours plus ou moins longs, avant de reprendre l’avion et atterrir dans un hôtel de luxe, invité d’un festival oblige, mais que le cinéaste ne filmera jamais, préférant s’évader dans d’autres lieux, moins fréquentés, et surtout pas par les producteurs, les stars et autres membres des jurys. Des escapades en solitaire, une caméra à la main.

Le résultat est un film en noir et blanc avec des images d’une beauté sidérante. Un film où visiblement (c’est le cas de le dire) le cinéaste prend son temps pour faire des images, mais aussi pour filmer, souvent en gros plan – pour être plus près du visage – ceux qu’il rencontre, qu’il interroge et dont les paroles, les cris et les chants retentissent avec force dans le tumulte des villes.

En Amérique latine surtout, c’est Jésus Christ qui est le plus souvent le sujet de discours enflammés, pour affirmer sa foi, ou menacer les incrédules et les impies. La menace du déluge, d’un nouveau déluge, aussi. A Cuba, on parle politique. En Asie on chante l’amour. Et à Venise, de retour au point de départ, Guerin filme l’orage, les trombes d’eau qui éclaboussent la caméra et qui finissent par envahir l’écran.

Avant ce déluge, la dernière parole captée est celle de Chantal Akerman dénonçant l’opposition entre fiction et documentaire. Dans Guest, le voyage de festival en festival finit par prendre une tournure fictionnelle mais les rencontres filmées à chaque étape nous ramènent inexorablement au réel.

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE – Pascale Thirode.

Après des études  de Lettres Modernes à l’Université Paris 3, Pascale Thirode bénéficie d’une Bourse d’étude lui permettant de partir à New York Université dans le département Cinéma du Picker Institute de City College of New York. A son retour,  tout en commençant son parcours professionnel dans le cinéma, à l’assistanat réalisation avec Sébastien Japrisot, Claude Zidi, Roger Coggio, Gérard Mordillat, André.S.Labarthe, elle suit la formation au cinéma  documentaire des Ateliers Varan. Elle réalise des films documentaires depuis.Pascale Thirode a écrit et réalisé des documentaires, des portraits, films de société, des films qui mêlent histoires particulières et histoire avec un grand H… Et des films plus personnels autour de son histoire liée au secret de famille. Dans ses documentaires, souvent subjectifs, voire scénarisés, elle travaille sur le romanesque des parcours de vie parfois par sa présence comme témoin et passeur du récit et elle joue de la dialectique réel / imaginaire. Ses films ont été diffusés par France 3, France 5, Arte ou sont sortis en salle comme « Acqua in Bocca » prix Ulysse du documentaire Cinémed, sélection Cinéma du Réel Centre Pompidou, sélection Visions du Réel à Nyons.

Parallèlement, elle a été lectrice de scénarii de fiction pour le CNC, le GREC (Groupe de Recherche des Études Cinématographiques), fiction et documentaire, court métrage, lectrice pour la commission d’attribution de l’aide écriture documentaire au Pôle Image Normandie. Elle a effectué la sélection pour les films francophones aux ÉTATS GÉNÉRAUX du DOCUMENTAIRE de Lussas avec Catherine Zins. En 2012, elle est reçue à la FEMIS, Fondation Européenne des Métiers de l’Image et du son dans la section scénario Écriture fiction.

 Principale filmographie

L’INCONNUE DU MAGHREB

 53 mn / 2019 – documentaire. Réalisation Pascale Thirode. Auteur Pascale Thirode avec la participation de  Pierre Bordes. Pour France 3, L’heure D,  France 3 Occitanie et Vià Occitania avec la Région Normandie, la Région Occitanie, la Ville de Montpellier, le soutien du CNC et la Bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM  (Société Civile des Auteurs Multimédia).

 BENNY LEVY, TRACES D’UN ENSEIGNEMENT

 60 mn / 2015 documentaire Réalisation Pascale Thirode, auteurs Pascale Thirode et Jackie Berroyer  avec la collaboration de Gilles Hanus – Editions  FREMEAUX et Coffret Benny Lévy ( Editions  Fremeaux)  sortie  mai  2016  comprenant le documentaire  et 15 H  du séminaire de 1996 à Jussieu  L’Alcibiade de Platon par Benny Lévy.

 ACQUA IN BOCCA.

85 mn Auteure et Réalisation Pascale Thirode. Long métrage documentaire avec le soutien du CNC, de la Collectivité Territoriale Corse CTC, de la Région Franche Comté, de la Région PACA, de France 3, France 3 Corse et TV PAESE, Production ATOPIC, 504 productions, Les Films du Soleil oct.2009   Sortie salles  juin 2011, sortie DVD octobre 2014  . Prix Ulysse du film documentaire au Festival International du Cinéma Méditerranéen (CINEMED, Montpellier, France)  octobre 2009. Sélection Mois du Documentaire Belfort  novembre 2009. Sélection Songes d’une nuit DV  Paris 2010. Festival International du Cinéma Documentaire CINÉMA DU RÉEL Panorama français PARIS Centre Georges  Pompidou  France  mars 2010. Festival Cinéma ITINÉRANCES Alès 2010. Festival International du Film Méditerranéen de TÉTOUAN  Maroc 2010. Festival International du Film de  GRENADE  Espagne 2010. Festival International du Film Documentaire VISION DU RÉEL section Tendance NYON Suisse  avril 2010. Festival international du Film Insulaire de GROIX août 2010. REGARD SUR LE MONDE ROUEN octobre  2010/  février 2014. Festival Cinéma ARTE MARE BASTIA Novembre  2010 . Festival du film Policier de LIÈGE Belgique avril 2011. Rencontre Cinéma et Histoire AJACCIO  avril 2011. Mois du film Documentaire Besançon région Bourgogne Franche-Comté novembre 2011

UNE FEMME DE PAPIER.

 70 mn Long métrage documentaire, auteur, narratrice et le personnage. Un film de Claude Ventura et Pascale Thirode. Réal Claude Ventura. Grand format pour ARTE – La correspondance de Josette Clotis, compagne de André Malraux de 1934 à 1944. Sélection FIPA Biarritz 2004 / diffusion ARTE avril 2004. Sélection Festival  Cinéma / Écriture Tour 2005

PEINTURE FRAîCHE.

Film documentaire, 57 mn Production AGAT FILMS. Auteur et Réalisation Pascale Thirode. Diffusion France 5, juin 2002 et novembre 2003 Sélection Festival du Film d’Art de Montréal mars 2003.

EN QUÊTE DES SŒURS PAPIN.

 Film documentaire 90 mn auteur, narratrice et le personnage. Un film de Claude Ventura et Pascale Thirode. Réal Claude Ventura. Production ARP. Sortie salles nov 2000. Sélection Festival de BERLIN (Panorama) 2001. Sélection Festival de Montreal 2001. Diffusion Canal+ en 2001 et  France 3 en 2005

NOS RENDEZ-VOUS.

Film documentaire 70 mn. Réalisation Pascale Thirode et Angelo Caperna. Production Fenêtres sur Cour 2001 et Maison du Geste et de l’Image. Échange vidéo sur une année scolaire entre des collégiens et des détenus de la Maison d’arrêt de la Santé. Sélection forum des Images 2001. Rencontres urbaines de la Villette, Salons des Refusés 2003 Forum des Images.

TU ÉPOUSERAS LA TERRE MON FILS.

Film documentaire 26 mn – Production Les films du Bief Vincent Roget avec la région Bourgogne Franche-Comté – Auteur et  Réalisation Pascale Thirode. Sélection Les Conviviales de Nannay août 2005.Sélection Festival du Film Ethnographique 1999. Sélection Festival Ciné Vidéo Psy 1999. Sélection Festival Caméra des champs 1999. Diffusion  France3, France 3  Bourgogne Franche-Comté

LE DERNIER VOYAGE.

 Film documentaire 26 mn pour le Musée de la Poste. Auteur et Réalisation Pascale Thirode. Le dernier train des ambulants postaux. Rosebud  Production. Diffusion France 3  et Planète.

ÉCLATS.

 Film documentaire 26 mn  (film de fin de stage) Auteur et Réalisation Pascale Thirode.  1996 Les Ateliers Varan  Sélection Festival de la Création à la Vidéothèque de Paris 1996. Sélection Les États Généraux du Film documentaire de LUSSAS 1996.

ÎLE FLOTTANTE

 Film fiction court-métrage 10 mn 1987  Production GREC, Auteur et Réalisation Pascale Thirode avec le GREC (Groupe Recherche d’étude cinématographique) le CFC (Centre Franc-comtois de cinéma) 1988. Sélection Festival de BESANÇON, Prix du public 1989. Sélection Festival du FILM de femmes de Créteil 1989. Sélection Festival de PARIS 1989. Sélection Festival de BRUXELLES 1989. Sélection Festival de Montréal 1989.

O COMME OCCUPATION – Allemande.

Le Chagrin et la pitié. Marcel Ophuls. France, 1969, 251 minutes.

         Rares sont les films qui ont été présenté dans l’histoire du cinéma comme ayant eu autant d’influence que Le Chagrin et la pitié. Une influence historique d’abord, tant il aurait contribué à modifier les représentations, et aussi les connaissances, que les français pouvaient se faire de l’occupation allemande en France pendant la seconde guerre mondiale. Une influence politique aussi, et peut-être surtout. Réalisé à la fin des années appelées couramment aujourd’hui les « trente glorieuses », il venait troubler la quiétude d’une population encore majoritairement sous l’emprise de l’aura du Général de Gaulle, libérateur de la France. Montrer concrètement que les français n’avaient pas tous été des résistants, loin de là, que les véritables héros avaient été plutôt rares, n’est-ce pas bousculer l’orgueil d’un pays qui joue l’amnésie et s’accommode très bien de ses lâchetés, voire de ses traitrises. Le film d’Ophuls contribua fortement à briser le mythe d’une France unanime face à l’occupant et tout entière engagée aux côtés de la Résistance. Après lui, le rôle du gouvernement de Vichy, de sa milice et de ceux qui l’avaient soutenu, ne pouvait plus être ignoré. Même si la question juive et la « solution finale » sont peu présentes dans le film, le sort fait aux juifs pendant toute la guerre pouvait enfin éclater au grand jour. La voie était ouverte pour qu’un véritable travail de mémoire soit effectué. En particulier dans le cinéma.

         Le Chagrin et la pitié, composé de deux parties (L’Effondrement et Le Choix) présente un savant mélange d’images d’archive et d’entretiens avec des acteurs et témoins divers des événements.

         Les images d’archives sont composées essentiellement d’images d’origine allemande. Il s’agit d’extraits des actualités officielles, donc des images de propagande destinée à faire accepter la présence de l’armée d’occupation et à développer les thèmes principaux du pouvoir nazi. Dans le film, elles permettent de resituer une chronologie des événements principaux de la guerre, depuis l’offensive allemande, l’exode et la victoire concrétisée par la visite de Paris par Hitler (avec l’image type du Führer au Trocadéro dominant en arrière-plan la Tour Effel), jusqu’à la Libération, issues alors des actualités françaises, concrétisée par la visite de De Gaulle à Clermont-Ferrand et des scènes où des femmes sont tondues en place publique. La totalité de ces images permet en outre, dans le projet du film, de mesurer la teneur de l’idéologie, anti-anglaise et surtout antisémite, à laquelle la population française était soumise. Pétain et Laval y sont présentés comme les sauveurs de la France. Venant de la part des vainqueurs, ces discours ne pouvaient qu’avoir une influence insidieuse sur la population française. C’est une des explications de la résignation passive et de la collaboration active d’une frange non négligeable des français.

         En ce qui concerne les entretiens, le film présente l’originalité de donner la parole successivement aux différentes parties engagées dans le conflit. Du côté allemand, la présence de l’ancien interprète personnel ‘Hitler est assez anecdotique. Plus intéressant, un ancien officier de la Wehrmar, rencontré le jour du mariage de sa fille, et un soldat bavarois, décrivent chacun à sa façon, la vie dans le pays occupé. Etaient-ils nazis ? L’officier s’efforce de faire la différence entre l’armée et la Gestapo. Mais est-il vraiment crédible ? Toujours est-il qu’ils présentent la victoire allemande comme entièrement méritée, l’armée française, peu entrainée et non disciplinée, leur étant nettement inférieure. L’occupation leur paraît alors parfaitement justifiée.

         Pour les anglais, alliés de la France libre, le film n’évoque pas les bombardements allemands sur Londres et les souffrances infligées à la population civile. Il présente des agents anglais opérant en France, qui donnent leur vision particulière du climat de l’occupation, et surtout des « officiels » (Anthony Eden, ancien ministre des Affaires étrangères et Premier Ministre du Royaume-Uni ou Edward Spears, un ancien diplomate), ce qui permet de resituer l’action de de Gaulle à Londres, dont le film ne peut guère être considéré comme réalisé à sa gloire.

         Les français sont bien évidemment les plus nombreux. Et là aussi la parole est donnée aux deux côtés. La collaboration est représentée par René de Chambrun, gendre de Pierre Laval, ou Christian de la Mazière, ancien membre de Division Charlemagne, qui combattit sur le front en tant que Waffen-SS. La résistance est quantitativement plus importante dans le film. Des personnalités connues d’abord, Georges Bidault, ancien ministre, ancien membre du Conseil national de la Résistance, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, le colonel « Gaspard » chef du maquis d’Auvergne, Jacques Duclos pour le Parti Communiste Français, ou Pierre Mendes-France qui raconte son procès à Clermont-Ferrand et sa condamnation pour désertion. Réussissant à s’évader de prison il gagne Londres et rencontre de Gaulle. Mais aussi des résistants auvergnats, plus anonymes, qui ont visiblement tout l’estime du cinéaste. Enfin, des habitants de Clermont-Ferrand (un exploitant de cinéma, un pharmacien, un commerçant, des enseignants, une coiffeuse…) ont aussi la parole. Ils représentent la population non officiellement engagée, souvent indécise et plutôt attentiste, mais dont on sent bien où allait globalement sa sympathie, même si aucun ne l’avoue clairement.

Cette palette de personnages extrêmement variée constitue une des grandes nouveautés du film. A quoi on peut ajouter le style des interviewers, Marcel Ophuls lui-même, bien qu’il soit peu présent à l’image, et surtout André Harris que l’on voit beaucoup plus à côté de ses interlocuteurs, souvent incisif et insistant pour aller au-delà des questions convenues.

         Destiné à la télévision, le film fut refusé sur intervention du pouvoir gaulliste, qui se sentait quelque peu mal à l’aise. Il sortit pratiquement clandestinement dans une salle du quartier latin à Paris deux ans plus tard. L’énorme succès qu’il rencontra alors, grâce essentiellement au bouche à oreille, montre qu’il correspondait parfaitement à une volonté assez commune d’aborder la période de l’occupation en dehors des versions officielles, en se situant plus prêt de la réalité historique que des mythes.

E COMME ENTRETIEN -Laïs Decaster

 Je ne suis pas malheureuse est un film d’école. Comment en avez-vous eu l’idée ? Quelle a été sa genèse ?

J’avais accumulé beaucoup d’images pendant plusieurs années, sans savoir si j’allais en faire quelque chose. Mais ces images me restaient en tête. La liberté qu’avaient mes amies pour parler me semblait importante, je savais que je voulais en faire quelque chose mais je ne savais pas vraiment par quoi commencer.

La première chose qui a motivé cette décision a été la découverte d’un documentaire italien au festival de Lussas intitulé D’amor si vive, de Silvano Agosti. Dans ce film documentaire le réalisateur filme en gros plan, un à un, sept personnes : un enfant, une mère, un transsexuel, un travesti, une prostituée. Chacun répond à sa façon aux questions du réalisateur, des questions précises et très intimes. Ces sept personnages m’ont touchée, leurs paroles, leurs discours sur la vie sont tellement forts et si humains qu’on est captivé par leurs récits de vie. Quand j’ai découvert ce film, j’ai tout de suite voulu continuer à filmer davantage.

J’avais commencé à filmer juste après le bac quand je rentrais à l’Université de Paris 8 en cinéma. En fin de licence, je me suis retrouvée avec de nombreuses heures de rushes, des images très diverses. Car même si nous étions un petit groupe, je ne filmais pas toujours les mêmes filles, je ne suivais pas toutes les histoires. Je n’avais pas de fil conducteur.

Je suis rentrée en master réalisation avec ce projet. C’est là que j’ai vraiment décidé que ces images allaient devenir mon film de fin d’études. J’étais suivie par Claire Simon qui m’a beaucoup aidé à retravailler mes intentions. Elle m’a conseillé pour le cadre, le son puis pour prendre du recul et affiner le montage final.

Vous filmez des étudiantes qui sont vos amies. Dans quelle disposition d’esprit ont – elles accepté votre projet ? Le tournage avec elles a -t-il été facile ?

Elles n’ont pas vraiment accepté. Nous n’avions pas parlé de ce que je faisais, je prenais ma caméra, je filmais sans arrêt et un jour je leur ai dit que finalement j’en ferai un film.  Elles ont accepté très naturellement. Mais je leur avais dit que je leur montrerai le film terminé avant de le partager et de l’inscrire en festival.

Le tournage a été très naturel et chaleureux, j’aimais les filmer et je crois qu’elles ont aimé être filmées aussi. Bien sûr parfois elles en avaient marre, elles voulaient que je revienne dans le groupe avec elles. Moi aussi à la fin de plusieurs années j’étais contente de vraiment lâcher ma caméra… de reprendre ma vie avec elles entièrement, j’en avais besoin.

Votre film a une coloration autobiographique, ou du moins personnelle, bien que vous ne filmiez pas à proprement parlé votre vie. Pensez-vous qu’il soit important – indispensable – pour un cinéaste (une jeune cinéaste) de s’impliquer personnellement dans son cinéma ?

Je ne sais pas pour les cinéastes en général. Pour moi ça a été important de m’inscrire dans le film, de prendre ma place, de me situer et de raconter pourquoi j’avais besoin de filmer à ce moment de ma vie. Je ne faisais pas seulement des images sur mes amies, je filmais notre jeunesse se dérouler et c’était aussi la mienne, donc ça a été assez évident qu’il fallait une voix off pour raconter le sentiment qui me traversait à ce moment. 

Où en est la distribution de votre film ? En festival ? En salle ?

Le film a bien tourné en festival et dans quelques cinémas à l’occasion de séances spéciales, nous avons toutes été surprises et très heureuses. La vie du film a commencé au Cinéma du Réel où nous avons eu un prix et puis à partir de ce moment-là tout s’est enchainé, nous avons fait plusieurs rencontres et débats, ça a été vraiment une expérience, on n’y pensait vraiment pas. Et là ça continue encore, c’est super de défendre le film toutes ensemble. Les retours sont souvent très enthousiastes et chaleureux.  Parfois ça me rend triste d’avoir terminé ce film parce que c’était vraiment un moment de notre vie qui n’est plus exactement le même aujourd’hui. De se retrouver pour en parler est assez fort et me laisse croire que d’une certaine façon le film continue un peu.

Quel regard portez-vous sur le cinéma documentaire actuel ? Et en particulier sur les films réalisés par des femmes.

Je regarde pas mal de documentaires (mais jamais assez), c’est un cinéma qui m’inspire beaucoup, même si je n’aime pas forcément diviser le cinéma documentaire et celui de fiction. Pour moi ces formes vont ensemble.

Si je devais parler des films documentaires réalisés par des femmes il y a bien sur Claire Simon qui restera pour moi une sorte de ‘mentor’ et qui a fait des films très importants dans ma construction, dans mon envie aussi de faire des images. Je pense notamment à Récréation, Mimi, Le Bois dont les rêves sont faits. Ce sont des films qui me font du bien, qui me ramènent à l’humain, à l’intime, à la parole. C’est une réalisatrice qui trouve toujours la bonne place, la bonne distance. Cette façon de raconter le monde m’apporte à chaque fois que je revois les films.

Il y a quelques années le film Pauline s’arrache d’Emilie Brisavoine m’a beaucoup marquée. Je crois que le film réussit à trouver une force assez incroyable parce qu’il n’a pas peur de dévoiler à quel point l’adolescence peut être cruelle. On le ressent à travers le personnage de Pauline, mais aussi à travers la caméra de la réalisatrice. Ça me fait penser aussi au cinéma de Catherine Breillat qui montre à quel point être une jeune fille ce n’est pas aussi « charmant » qu’on voudrait le croire. Ça fait du bien de voir ça, pour moi ce sont des films que je vis comme des soulagements. Ils dévoilent à quel point nous sommes autre chose. Bien sûr ce n’est pas simplement le sujet mais aussi les formes filmiques hyper singulières qui portent ces films. 

Une autre jeune femme qui fait des documentaires que j’aime est Alice Diop, je pense à Vers la tendresse. C’est un film à la frontière entre le documentaire et la fiction. Une forme qui m’intéresse beaucoup. C’est un film juste et très sincère sur la vie des jeunes de banlieue d’aujourd’hui.

Plus récemment c’est le film documentaire Histoire d’un regard de Mariana Otero que j’ai trouvé incroyable. C’est un film qui questionne la place d’un photographe et bien sûr aussi la place d’un cinéaste. Ça m’a énormément touchée, je trouve que c’est un film vraiment brillant. Et son lien avec son film Histoire d’un secret m’a bouleversée.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets de nouveaux films ?

A la fin de mon master à Paris 8, je suis finalement rentrée à La Fémis, dans la section distribution-exploitation. J’ai aussi le désir de travailler dans une salle de cinéma et surtout de défendre des films que j’aime et qui me portent. Comme ça mon parcours ne parait pas très cohérent. Mais pour moi il l’est. J’ai toujours su que j’avais envie de faire un métier très concret qui m’animait et que, peut-être, à côté, je ferais de la réalisation. Les métiers de la distribution et de l’exploitation sont au centre de l’industrie, de l’économie du cinéma, plus que de la création. Mais c’est aussi à ces endroits que l’on voit énormément de films et qu’on apprend à les défendre (cela dépend bien sûr aussi de l’endroit où l’on travaille). Voir des films, savoir en parler, c’est l’une de mes premières motivations à faire des images et à avoir envie de prendre ma caméra. La réalisation et l’exploitation sont le premier et le dernier maillon du cinéma : les faire et les montrer. Mais pour moi cela a une cohérence totale, c’est intimement lié. Et puis travailler dans une salle c’est aussi partager avec les spectateurs, en parler, c’est très concret, proche de l’humain. Donc depuis deux ans, l’école me prend beaucoup de temps, j’ai moins la place pour réaliser. Mais c’est une école où j’ai fait de grandes rencontres, un lieu très humain auquel je ne m’attendais pas. Les gens que j’ai rencontrés m’inspirent beaucoup et me donnent envie de m’investir de nouveau dans la réalisation. Je suis partie en tournage cet été pour aider des amies qui réalisaient un film à deux, des sœurs jumelles. Ça a été un moment très fort et ça m’a donné envie de travailler en équipe, et de retourner vers la réalisation. Mais je ne sais pas si j’y arriverai, je n’en suis vraiment pas sûre.

Aujourd’hui j’ai le désir de reprendre ma caméra, mais je ne sais pas si j’arriverai à faire un second film. J’ai envie d’être guidée par mon envie, pas seulement parce qu’il faut forcement faire un deuxième film. J’aimerais prendre mon temps, et peut-être qu’il y aura un film dans 10 ans, ou peut-être qu’il n’y en aura pas, je ne sais pas.  C’est pour ça que j’aime l’idée d’avoir un travail très concret à côté. En même temps, l’exploitation c’est un métier où il faut s’investir énormément. Je ne sais pas encore où je trouverai ma place dans tout ça.

G COMME GREVE

On a grèvé. Denis Gheerbrant. France, 2014, 70 minutes

            Denis Gheerbrant place sa caméra au milieu des drapeaux rouges de la CGT, sur un boulevard, à 20 minutes des Champs Elysées. Les femmes qui sont là, presque toutes d’origines immigrées, africaines ou maghrébines, sont en grève. Elles ont cessé leur travail de femmes de ménage dans un hôtel bon marché, Première Classe, appartenant à un groupe d’hôtels de luxe, Louvre Hôtels, le deuxième groupe hôtelier français. Un groupe dont le chiffre d’affaire et les bénéfices sont conséquents.

            Nous apprenons très vite dans le fil, par la voix du délégué CGT chargé d’organiser et de suivre la grève, que le conflit couve depuis de longs mois et que la grève a été déclenchée au moment le plus propice pour obtenir la victoire. Ces femmes qui pour beaucoup ne savent ni lire ni écrire sont donc déterminées à aller jusqu’au bout. Elles sont en fait employées par une entreprise de sous-traitance et sont payées à la tâche (et non à l’heure de travail), ce qui est illégal. Toutes se plaignent des cadences imposées, de la pénibilité du travail, du mal de dos inévitable, du salaire très bas.

            Gheerbrant filme ces longs jours de présence des grévistes sur le trottoir devant l’hôtel. Elles distribuent des tracts, font des déclarations au reporter de France Inter qui couvre l’événement, et surtout elles crient, ou plutôt chantent, des slogans, toujours en rythme. « So So Solidarité ». Elles ont un djembé, mais elles utilisent aussi tous les récipients en plastiques qui leur tombent sous la main et sur lesquels elles frappent avec ardeur. Jamais elles ne paraissent démobilisées, résignées, même lorsque la situation est bloquée, le patron refusant d’abord de négocier, ou faisant appel à des intérimaires pour faire les chambres, ou lorsque ses premières propositions sont bien en deçà des revendications des travailleuses. La grève, se fait toujours dans la bonne humeur, dans la joie presque. Et lorsqu’elles dansent sur le trottoir, c’est qu’il s’agit d’un mode d’expression qui fait partie d’elles-mêmes. En même temps, le chant et la danse manifeste la chaleur et la ferveur de leur engagement, une expérience dont elles se souviendront longtemps.

            Le film débute comme un reportage. Mais très vite, il prend une autre tournure. Gheerbrant s’entretient avec ces femmes qu’il côtoie pendant tous le mouvement. Il s’intéresse beaucoup plus à elles qu’au discours du délégué CGT, ou de la militante CNT. Il enregistre pourtant leurs explications et leurs interventions auprès des grévistes, comme le bref discours de la députée venue manifester son soutien. Mais c’est aux femmes qu’il donne vraiment la parole. Il les interroge sur leur vie, de façon très simple. Combien d’enfants ont-elles ? Que fait leur mari ? De quel pays sont-elles originaires ? Envoient-elles de l’argent à leur famille restée au pays ? Il interroge aussi à l’occasion les trois grands garçons de l’une d’elle. Visiblement il tisse des liens avec elles de plus en plus étroits. Au point qu’à la fin du film, au moment de la reprise du travail après la victoire, beaucoup lui feront un signe amical d’au revoir.

            Gheerbrant ne cherche pas à faire de son film une action militante. Il ne fait pas de sa caméra une arme dans la bataille. Son film n’est pas un film militant, malgré l’omniprésence des drapeaux rouges. C’est un film sur une expérience humaine, l’expérience de la grève, qui révèle la réalité du travail, les difficultés du travail, les espoirs des travailleuses. Dans une période marquée par le chômage, il est important que le cinéma s’intéresse aussi à ceux qui ont un emploi, et de montrer que les femmes en particulier ne sont pas des esclaves corvéables à merci. La dignité que manifestent ces femmes force le respect.

            Une grève qui finit bien. Des travailleuses qui reprennent le travail en ayant obtenu, au-delà d’une reconnaissance personnelle, des bénéfices matériels substantiels, ce n’est pas si courant. La lutte de ces femmes de ménage, le plus souvent oubliées et ignorées par la société, valait bien un film.

A COMME ABECEDAIRE – Denis Gheerbrant.

Adolescence

Un mythe ? Sans doute. Mais qui pose des questions fondamentales.

Amour

Le vécu amoureux évoqué en toute simplicité, de l’émoi du premier baiser à la complicité du couple de vieux mariés.

Banlieue

Trois jeunes d’origine algérienne en banlieue parisienne filmés avant les émeutes des années 2000.

Bled

Un voyage de jeunes immigrés dans leur pays d’origine. L’appel des racines mais en même temps le sentiment d’être des étrangers. Le retour est bien impossible.

Bistrot

L’amitié, la chaleur humaine, le réconfort après une journée de travail.

Camping

La vie de vacances, entre habitués qu‘on retrouve chaque année. Pour ceux dont le budget est restreint.

Collège

Le quotidien d’un collège de Gennevilliers. Les cours, la violence presque quotidienne, le conseil de classe en fin d’année ui décide de l’avenir.

 Enfance

Même malade, un enfant reste un enfant. Toujours émouvant.

Exil

Une vie dans un foyer, loin de sa femme et de ses enfants.

France

Du nord au sud et de l’est à l’ouest, la France profonde faite le plus souvent de rêves déçus et d’horizon bouché pour les plus jeunes, filmée 10 ans avant l’an 2000.

Génocide

Celui du Rwanda, incompréhensible. Un voyage pour essayer de le comprendre. Et comment le pays a pu y survivre.

Grève

Celle de femmes de ménage d’un Hôtel de la région parisienne. Une grève victorieuse.

Homosexuels.

Un couple d’hommes qui ont lu dans les cartes du tarot la solidité de leurs sentiments amoureux.

Immigré

Dans quelle mesure est-il possible de conserver sa culture d’origine ?

Johan van der Keuken

Un hommage à la disparition du cinéaste néerlandais.

Maladie

Le plus grand scandale : des enfants atteints d’une maladie incurable. Mais quel courage, quelle volonté de vivre, ils manifestent

Marseille

Une série de sept épisodes tournés dans différents quartier (la cité Saint-Louis par exemple). Le Marseille populaire… Une ville cosmopolite. La mer, le port, les dockers. Des rencontres avec les Marseillais

Mer

La méditerranée, toujours aussi attractive.

Méthode.

Le plus souvent il filme seul, privilégiant le contact direct, et souvent chaleureux, avec ceux qu’il filme. Un cinéma de la quotidienneté.

Paris

Le Paris populaire d’une rue typique près de la Bastille. Un quartier où tout le monde se connaît. Une vie de village. Le Paris en voie de disparition ?

Portraits

Etablir d’abord une proximité. Presque une connivence. Savoir écouter sans jamais juger. Un cinéma de rencontre, de contact qui rend souvent hommage aux « gens simples ».

Rencontre

Le fondement même de son cinéma.

Rwanda

Le pays aux mille collines et des sources du Nil. Les chants, les danses, des femmes et des enfants.

Sud

Le soleil des vacances, opposé à la grisaille du nord. Les vacances versus le travail. Une parenthèse trop courte.

Travail

Dans le nord de la France, dans l’est, que reste-t-il de la puissance industrielle ? Les mines ont fermé. Il ne reste plus que les terrils.

Usine

 Les hauts fourneaux à l’arrêt ne laissent que des carcasses vides.

Vacances

A la mer, en camping, les vagues, le ciel bleu du midi, les corps allongés sur le sable. Mais on parle quand même du travail. La coupure de l’été aura vite une fin.

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE – AUBIN HELLOT

Aubin Hellot est né en 1967 à Toulon.  Parti à l’aventure à 18 ans à Los Angeles, il y découvre le cinéma et se passionne pour le documentaire, grâce à un professeur de Los Angeles City College, qu’il intègre avec de faux papiers. Revenu en France, après quelques jobs d’assistanat, il se lance dans la réalisation de documentaires grâce à l’explosion des chaînes cablées au milieu des années 1990.  Eclectique dans ses passions, tout ce qui est « autre » l’intéresse, mais il a une prédilection pour les portraits historiques ou politiques, ainsi que pour les arts et les spiritualités.  Egalement titulaire d’un master d’auteur réalisateur de la FEMIS,  Il a à son actif  une quarantaine de films.

Filmographie sélective

Un chez soi d’abord (52’)

Suivi d’un programme de réinsertion pour des SDF ayant des troubles psychiatriques

La Huit Production/France 3 HDF/ Images de la diversité/Pictanovo

Gaudi, le dernier bâtisseur (54’)

Portrait de l’immense architecte catalan

Les Films du Large,/La Huit Production,/KTO,/Barcelona Turismo /France3 Corse

René Cassin, une vie au service de l’homme (56’)

Portrait du principal rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, Prix Nobel de la Paix 1968, artisan des accords De Gaulle-Churchill

Les Films du Large/In Fine Films/ECPAD/ Public Sénat/TV5/UNESCO/

Fondation Charles de Gaulle/Villes de Nice et Bayonne

Bourse brouillon d’un rêve SCAM

Paul-Emile Victor, Voyage(s) d’un humaniste  (52′) 

Portrait de l’explorateur. BCI/ France 3 /Voyages

La Voie de L’hospitalité  (52’)

Le dialogue interreligieux  engagé par des moines.

La Huit Production, Les Films du large/KTO/RTS Suisse

Notre Dame de l’Atlas ou la joie retrouvée (52’)

L’histoire au Maroc des héritiers des moines de Tibhirine.

La Huit Production/KTO /RTS Suisse

Le Monde Selon Todd (52’)

Portrait du célèbre historien/démographe

La Huit Production, Groupe Galactica, TLSP

Le Génie et le Voile (54’)

Peintre, graveur et vitrier, un portrait  de l’artiste bénédictine Geneviève Gallois.

Les Films du Large,/La Huit Production/Antoine Martin production/KTO/Région Normandie

A la recherche du nouvel homme des casernes  (2 X 26’)

Enquête sur  la professionnalisation de l’armée. BCI/France 5

Mille et une Merveilles ( 19 X 26’)

Collection documentaire  sur les artisans des monastères.

La Huit/5 Continents/5ème planète/KTO TV

Edition DVD Fnac, La Procure, réseau  SILOE etc.

Mer Elémentaire (52’)

  Portrait d’un moine pêcheur et poète

La Huit/Les Films du Large/KTO

Lames de Thiers  (52’)

l’industrie coutelière thiernoise face à la mondialisation

Ares films/Clermont 1ERE

Paroles de Mousses (52’)

La banlieue débarque dans la Royale…

Films du Village/France 3 Ouest

Jeu de miroir ou jeu de massacre ? (26′)

Enquête sur l’impact des Guignols de l’Info. Point du Jour/ARTE

Visages de la Forêt  (52’)

Culture et gestuelle des indiens de l’Amazonie colombienne. Ares Films

Pacifico  (52’)

Carnet de voyage musical sur la côte pacifique colombienne.

5 Continents/TV 10Angers  

Antanas Mockus, civisme contre cynisme  (26′)

Portrait du maire de Bogota, un philosophe mathématicien, au pouvoir dans une des villes les plus chaotiques du monde.

 INA/Les Films du Village/Planète

Alain Krivine, profession militant  (52′)

Portrait du leader de la LCR, au moment de la crise des sans papiers à Saint Bernard.    Cinq Continents/Image+   et émission BRUT (ARTE)

P COMME POLITIQUE – Filmographie.

 Dès qu’un film prend position, n’est-il pas nécessairement politique ?

Quel que soit le thème qu’il déclare traiter.

Pourtant, il y a des sujets  qui viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on pense politique :

Les élections et les campagnes électorales, les portraits d’hommes et de femmes politiques, les enjeux de société pris en compte dans des projets ou des actions individuelles et collectives, les manifestations, protestations, révoltes, révolution…

Le politique tout aussi bien que la politique.

Sélection.

17° parallèle. Joris Iven, Marceline Loridan

1974, une partie de campagne. Raymond Depardon

A bientôt j’espère. Chris Marker et Mario Marre

Acte de tuer. Joshua Oppenheimer

L’Affaire Sofri. Jean Louis Comolli

Afrique 50. René Vautier

Les Ames mortes. Wang Bing

L’Arène du meurtre. Amos Gitaï

L’Assemblée. Mariana Otero

Atalaku. Dieudo Hamadi

La Bataille du chili. Patricio Guzman

La Cause et l’usage. Dorine Brun et Julien Meunier

Le cas Pinochet. Patricio Guzman

Le Chagrin et la pitié. Marcel Ophuls

Le Char et l’olivier.  Roland Nurier

Chats perchés. Chris Marker

 Cinq caméras brisées. Emad Burnat et Guy Davidi

Classe de lutte, Groupe Medvedkine Besançon

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Avi Mograbi

Comment Yukong déplaça les montagnes, Joris Ivens et Marceline Loridan

Connu de nos services. Jean-Stéphane Bron

La Cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Crisis. Robert Drew

Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine. Alexandra Dols

La Dignité du peuple. Fernando Solanas

Draguila, l’Italie qui tremble. Sabrina Guzzanti

Duch, le Maître des forges de l’enfer. Rithy Panh

Les Enfants des mille jours. Claudia Soto Mansilla et Jaco Biberman

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie. Richard Dindo

Esprit de 45. Ken Loach

L’Expérience Blocher. Jean-Stéphane Bron

Farhenheit 9/11. Michael Moore

Fenming. Chronique d’une femme chinoise. Wang Bing

Le Fond de l’air est rouge. Chris marker

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

The Gatekeepers. Dror Moreh

Général Idi Amin Dada. Autoportrait. Barbet Schroeder

Graines de ronds-points. Jean-Paul Julliand

Grands soirs, petits matins. William Klein

L’Heure des brasiers. Fernando Solanas

Images du monde et inscription de la guerre. Harum Farocki

L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi. Thierry Michel

Je suis le peuple. Anna Roussillon

 Les Jours heureux. Gilles Perret

 J’veux du soleil. François Ruffin, Gilles Perret

Kashima Paradise. Yann Le Masson

Kinshasa Makambo. Dieudo Hamadi

L’acadie, l’acadie ?!? Michel Brault et Pierre Perrault

Les Lip, l’imagination au pouvoir. Christian Rouhaud

Marseille contre Marseille. Jean-Louis Comolli

Mémoires d’immigrés. Yamina Benguigui

Merci patron. François Ruffin

Nous le peuple. Claudine Bories, Patrice Chagnard

On a grèvé. Denis Gheerbrant

On va tout péter. Lech Kowalski

Les orphelins de Sankara. Géraldine Berger

Paris à tout prix. Yves Jeuland et Pascale Sauvage.

Paris est une fête. Sylvain George

Pour Sama.  L-KATEAB Waad

Pour un seul de nos deux yeux. Avi Mograbi

 Le Président. Yves Jeuland

Le procès contre Mandela et les autres.  Nicolas Champeau, Gilles Porte

Rêver sous le capitalisme. Sophie Bruneau

Les Révoltés. ANDRIEU Michel

Reprise. Film d’Hervé Le Roux.

Rue Santa Fé. Carmen Castillo

S 21, la machine de mort Khmer rouge. Rithy Panh

Salvador Allende. Patricio Guzmán

Samouni road, Stephano Savona

Septembre chilien. Bruno Muel, Théo Robichet et Valérie Mayoux

Le Silence des autres. Robert Bahar

La sociale. Gilles Perret

La sociologue et l’Ourson. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Le Système Poutine. Jean-Michel Carré

Tahrir. Place de la libération. Stefano Savona

Le Tombeau d’Alexandre. Chris Marker

Tous au Larzac. Christian Rouhaud

Valse avec Bachir. Ari Folman

Week-end à Sochaux. Groupe Medvedkine Sochaux.

Z 32. Avi Mograbi

E COMME EXTRÊME DROITE

La cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry, 2019, 96 minutes.

Un raffinement vestimentaire, une mode (plutôt passée d’ailleurs), une convention.

Un signe de virilité (peut-être).

Une marque de distinction (Bourdieu n’est pas loin). Surtout si on ne la porte pas uniquement les jours de mariage ou d’enterrement.

Une demande de respect, de respectabilité, de reconnaissance, d’acceptation.

Etre bien sur soi, gagner en assurance, se sentir appartenir à un certain monde, un certain milieu, sa communauté.

Et monter en grade. Ne plus faire partie du bas peuple, des sans le sous, des gueux qui trainent dans les rues. Se démarquer des immigrés qui envahissent les rues.

Porter la cravate, indispensable pour faire de la politique.

Mais si l’habit fait le moine (c’est affirmé dans le film), la cravate fait-elle l’homme politique ?

Le personnage.

Bastien. Vu de haut dans le premier plan, une plongée verticale. Mais dans tout le reste du film il sera filmé  frontalement, à sa hauteur, assis dans son fauteuil. Dans les scènes d’action il ne sera jamais filmé de très près, comme s’il s’agissait toujours de montrer le contexte, son environnement, ceux qu’il fréquente. Omniprésent à l’image, le film peut être défini comme un portrait, avec un personnage principal, tous les autres étant secondaires.

Ce personnage a-t-il la sympathie des cinéastes ? En un sens oui, même s’ils s’efforcent de montrer qu’ils ne partagent pas ses idées politiques. Mais il est filmé avec sympathie. Essentiellement parce qu’il accepte le film. Il accepte de se montrer tel qu’en lui-même. Avec ses points faibles, ses zones d’ombre, surtout dans son passé. Comme dans beaucoup de documentaire centré sur un personnage, on sent qu’il s’est instauré entre lui et les cinéastes une certaine connivence, une certaine complicité presque. On n’est pas du tout dans le registre qu’avait adopté Barbet Schroeder pour filmer Amin Dada : la qualification du film comme autoportrait, ce qui indiquait clairement que le cinéaste ne le prenait pas à son compte. (Général Idi Amin Dada, autoportrait, 1974) « Filmer l’ennemi », comme dit Jean-Louis Comolli implique de ne pas minimiser la différence de position, voire le fossé politique pouvant exister avec le cinéaste. C’est ce que fait par exemple Jean-Stéphane Bron dès le début de son film consacré au populiste d’extrême droite Blocher (L’expérience Blocher, 2013). Il n’en reste pas moins que, malgré toutes les précautions prises, filmer un homme politique court toujours le risque de lui donner un espace d’expression qu’il peut utiliser à son avantage. Et même finir par amadouer le cinéaste et le mettre pour ainsi dire dans sa poche. Expérience que filme avec beaucoup d’humour Avi Mograbi à propos d’Ariel Sharon (Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, 1997). A l’évidence le Bastien de La cravate, n’est pas un monstre, ni un fou ! Et la moindre des déontologies cinématographiques implique qu’il soit filmé avec respect, sans chercher à lui faire dire ce qu’il ne dit pas, et – cela va de soi – sans le juger.

Le militantisme.

Portrait d’un militant, le film d’Étienne Chaillou et Mathias Théry est une approche du militantisme. S’agissant d’un parti d’extrême droite l’engagement – et l’obéissance – sans faille qui est exigé de ses membres n’a rien de surprenant. Quant à la ferveur quelque peu aveugle envers la « patronne » il n’est pas non plus étonnant qu’elle se manifeste avec force lors de la campagne électorale. Bref, si militer au Front national – comme ailleurs – c’est aussi viser une carrière dans le monde de la politique, c’est peut-être surtout tout faire pour faire triompher ses idées. C’est du moins ainsi que Bastien se présente.

Plongeant dans les dessous du militantisme d’extrême droite, La Cravate est donc aussi un portrait du Front National. Son organisation hiérarchique, les rapports entre les militants (le chef de Bastien devient son confident et presque son ami – presque…), les ambitions personnelles, toute la vie quotidienne du parti est abordée d’autant plus clairement que Bastien traverse une phase de doute à son égard et en vient presque à critiquer lui-même cette dimension de politique politicienne qui fait bien peu de place à la sincérité des militants de base. Reste que dans la campagne présidentielle, la victoire semble à portée de main. La déception aux résultats sera égale à l’espoir suscité.

Le film.

Plonger dans un parti comme le Front National impliquait à l’évidence de mettre en place un dispositif filmique qui éviterait au film de tomber dans la complaisance, étant entendu qu’il se situerait nécessairement, et dès le premier plan, en dehors de toute perspective de propagande.

Le principe adopté par les deux cinéastes est d’introduire ce qu’on peut appeler un « style indirect». Par le biais d’un récit en voix off, désigné comme étant le texte du scénario du film, texte présenté au personnage principal chargé alors de réagir et de la commenter. Demande-t-il des modifications ? Introduit-il des nuances ? Donne-t-il son aval, en acceptant la présence dans le film des épisodes de sa vie tels qu’ils sont écrits – racontés – par les auteurs ? A cela s’ajoute quand même des séquences filmées dans la vie même de Bastien, son activité professionnelle d’une part et surtout son militantisme, ce qui le conduit à rencontrer les cadres du parti, jusqu’à sa présidente.

Ce détour par un récit extérieur au personnage et à sa vie – en toute rigueur il s’agit d’une voix « over », ce qui est clairement montré par cette image de la bouche du locuteur devant le micro d’enregistrement, image qui s’affiche en surimpression du visage de Bastien – réussit-il à imposer la position des cinéastes comme opposant (critique) des convictions politiques de leur personnage ? On peut se le demander dans la mesure où le Front National (devenu rassemblement national) ne fait pas opposition au film, ce qui vaut pour acceptation. Et en effet le film s’inscrit dans la perspective de la dédiabolisation du parti entreprise par son numéro deux. Si les accusations de racisme et de xénophobie sont bien présentes dans le film, elles ne sont quand même pas systématiquement mises en avant. Ce qui s’explique sans doute par la centration explicite du récit sur le personnage de Bastien, sa vie personnelle et son engagement, plutôt que sur les thèses politiques et les débats qu’elles peuvent occasionner. En dehors de quelques fragments du discours de Marine Le Pen dans le grand meeting de campagne (filmé avec force effets spéciaux pour en accentuer la dimension proche de la folie collective), les déclarations des cadres du parti, en particulier celles faites à la presse, sont systématiquement recouverte par la voix off du récit. La Cravate n’est pas un film qui discute les positions du Front national. Il ne cherche pas à expliquer le vote FN. Il ne le combat pas non plus. C’est d’abord, et uniquement, le portrait d’un jeune militant d’extrême droite. Un portrait qui nous dit beaucoup de choses sur la montée de l’extrême droite en France et en Europe.