U COMME USINE – Métallurgie.

Kombinat. Gabriel Tejedor, Suisse, 2020, 75 minutes.

Le premier plan, sur lequel s’inscrit le générique, est des plus classiques : un long travelling le long de la route qui pénètre dans le complexe, longeant la suite des usines avec leurs cheminées crachant des flots de fumées et ces longs et gros tuyaux ou canalisations qui bordent les deux côtés de la route. On pense à Wang Bing, même si ici on n’est pas en hiver. Et surtout, nous ne sommes pas devant des usines désaffectées ou en voie d’abandon. En Russie, la métallurgie tourne à plein régime.

Nous sommes à Magnitogorsk en Oural, au cœur du complexe MMK. Nous allons y vivre tout le long du film. Comme si nous faisions partie de ses employés. Comme les ouvriers qui y travaillent depuis le plus souvent de longues années. Car c’est surtout eux que nous regarder vivre.

Mais nous les verrons très peu à leur poste de travail, quelques plans à la sortie ou à l’entrée de l’usine et des images d’un haut-fourneau en début du film, pour ces images bien connues elles aussi de feu, d’étincelles et de coulées de métal en fusion. Au cours du film on entrera une fois dans une réunion de travail, mais pour un bien bref moment. La vie des ouvriers est ailleurs.

Leur vie, c’est d’abord la vie de famille, avec femmes et enfants (Ces ouvriers ce sont exclusivement des hommes). Les repas, souvent rapidement pris. Des moments d’intimité du couple qui regarde la télé ensemble. Et il faut s’occuper des enfants.

Les loisirs occupent aussi beaucoup de temps. Le cours de danse par exemple, la préparation du spectacle de fin d’année, dont nous verrons d’ailleurs un moment. L’hiver on peut fait du hockey et de la luge et l’été on se baigne dans le lac (le film se déroule sur plusieurs saisons). Les réunions de famille, pour des anniversaires avec leurs repas bien arrosés, sont l’occasion de longues discussions. On évoque un peu le passé. Mais surtout on parle de l’avenir des enfants. Ou de celui des couples plus jeunes. Vont-ils avoir un autre enfant ? L’un d’eux annonce qu’ils veulent quitter la région, pour s’installer loin d’ici. Inimaginable pour les anciens. L’attachement pour son pays natal est très fort. Comme celui pour l’usine où ils passent toute leur vie.

Cette usine, ce complexe, est d’ailleurs omniprésent pour eux, même en dehors du temps de travail. Comme si toute la ville lui appartenait. D’ailleurs les panneaux publicitaires les accompagnent dès le matin. « Bonne humeur, bonne journée ». Il faut aller travailler dans la joie.

Le film semble ne pas prendre beaucoup de distance par rapport à cette vision officiellement optimiste de la vie. Tout le monde participe sans hésitation au grand défilé de la fête de la victoire, le 9 mai. De même pour la fête des métallurgistes, grand moment d’autoglorification de l’usine, d’ailleurs félicitée par Poutine lui-même pour ses résultats « écologiques ». Une survivance du régime soviétique ? Seuls moments d’interrogation, la mention à plusieurs reprises, d’accidents mortels à l’usine. Mais on change vite de sujet et on a l’impression que tous jugent qu’ils font partie de la fatalité.

Des ouvriers heureux donc. Dans une Russie puissante, avec à sa tête un leader charismatique. L’usine n’est pas ici un monstre froid qui détruit la santé des travailleurs et exploite leur énergie. La famille et la patrie sont les valeurs essentielles. Et puisque toutes les occasions sont bonnes pour danser, la vie est belle.

H COMME HONG KONG – Manifestations.

Outcry and whisper. Wen Hai, Jingyan Zeng, Trish McAdam, Hong Kong-Chine, 2020, 100 minutes

Le mouvement des parapluies. D’autres manifestations aussi. Pour réclamer la démocratie. Plus de liberté, plus de droits. Des cortèges d’ouvrières réclamants dans leurs slogans le respect de leur droit. Le paiement de leurs allocations qui leur sont dues. Des ouvrières déterminées, combatives. Que la répression n’intimide pas. Les arrestations ne les découragent pas non plus. Et même si elles perdent leur travail, elles ne veulent pas renoncer à obtenir gain de cause.

Outcry and whisper, traite son sujet de bien des manières différentes, des plus traditionnelles – des entretiens – aux plus inventives, à la limite du fantastique – des animations 3D – en passant par des séquences de pure captation du réel comme le filmage d’une ouvrière au travail dans une usine de textile.

Les entretiens nous mettent en présence de plusieurs ouvrières, cadrées toutes de la même façon – en plan fixe et en légère contre-plongée. Elles évoquent avec beaucoup de détails leurs action, les manifestations, la répression, les risques qu’elles prennent de perdre leur travail. Mais elles affirment avec force leurs droits. Elles se sentent dans leur droit. Elles sont déterminées à ne rien céder.

Parmi ces femmes, l’une d’entre elles occupe une place particulière dans le film. Une jeune étudiante qui veut continuer ses études à Hong Kong – elle fait une thèse sur les formes d’activisme social en Chine. Elle n’est d’ailleurs pas filmée de la même façon que les autres. Elle fait face à la caméra de son ordinateur – l’image est alors de taille réduite sur l’écran – et parle à un interlocuteur invisible. Mais il est clair que le plus souvent elle s’adresse au spectateur du film. Nous la voyons aussi dans son appartement, s’occupant de sa petite fille ou dans les rues lorsqu’elle la conduit à l’école. Un filmage beaucoup plus intime et donc vivant que les autres entretiens, plus centrés eux sur le travail des femmes et leurs revendications.

Mais si ces entretiens avec ces femmes occupent la majorité du temps du film, ils sont loin d’en épuiser la richesse visuelle. Le filmage des affrontements des manifestants du mouvement des parapluies avec les forces de l’ordre est sans doute destiné à devenir une pièce d’anthologie, par son cadrage stupéfiant – en plongée, nous dominons les casques des policiers arrachant violemment les toiles des parapluies des manifestants au corps à corps avec eux. Et par la musique au rythme soutenu et répétitif qui en fait une quasi chorégraphie qui nous plonge dans une autre dimension.

Il est difficile de citer toutes les trouvailles originales qui jalonnent ce film à nul autre pareil. On se souviendra pourtant des contre-plongées verticales sur les immeubles de la ville entre lesquelles la chute d’une silhouette sombre suffit à évoquer la série de suicide qui eut lieu alors à Hong Kong.

Des animations, soit dessinées soit en images de synthèse, viennent par moment rompre l’unité des images filmiques. Des photos aussi de la jeune étudiante, sur lesquelles sont ajoutées des traces de peinture, ont une véritable dimension artistique.

L’art contemporain est d’ailleurs présent dans le film, sous la forme de deux performances. La première en pré-générique dans laquelle l’artiste, filmé en gros plan, se fait des entailles sur son visage avec une lame de rasoir, les lignes de sang dessinant un étrange masque de souffrance contenue. La deuxième est la réalisation dans une rue d’une longue ligne de peinture réalisée avec la tête de l’artiste recouverte de bandage. La performance de termine par la mise en feu de cette ligne. De quoi bousculer le public présent et les spectateurs du film.

Et puis il y a le filmage de l’ouvrière au travail, une séquence d’une plasticité étonnante due uniquement aux machines sur lesquelles s’affaire la femme masquée. Ses gestes répétitifs – elle dépose des bobines de fil blanc dans les alvéoles de la machine devant elle – composent également une chorégraphie étonnante, une version moderne des Temps Moderne de Chaplin. Cette séquence de l’usine se termine d’ailleurs par une autre référence : un plan où les ouvriers quittant l’usine se dirige vers la caméra.

 Au total, ce film est une ode aux combats des femmes, à leur volonté de résistance et de contestation des injustices dont elles sont victimes.

Visions du réel 2020.

C COMME COURSE AUTOMOBILE – Tout-terrain.

Off the road. José Permar, Mexique-Etats-Unis, 2020, 76 minutes.

Le désert mexicain de la « Basse Californie », des cactus à perte de vue, quelques arbustes rabougris et pas mal de sable. Une région désolée, abandonnée.

 Et en effet, il n’y a plus que quelques habitants et beaucoup de ruines. Tous sont nostalgiques du temps de la richesse qu’apportait le coton, cet « or blanc », hélas supplanté par les tissus synthétiques. Que faire d’autre maintenant qu’évoquer les souvenirs. Et écouter, et faire, de la musique.

Tout au long du film nous entendons un trio (deux guitares et un tuba) fort sympathique et plein d’entrain. A chacune de leur apparition, un costume différent, dans un nouveau décor – mais toujours désertique – et une nouvelle chanson.

Mais la région a une autre passion, qui la sauve de l’oisiveté : la course automobile, tout-terrain. Des bolides 4/4 lancé à toute allure dans des nuages de poussière cachant la vue. Et le public aime ça.

Le village dans lequel le cinéaste a planté sa caméra est traversé par la plus grande course du monde de ce style, la Baja 1000. C’est un événement qu’on attend pendant une année, en regardant des photos et des vidéos.

Une autre course sert en quelques sortes de hors-d’œuvre, la Coyote 300. Nous suivons Rigo qui retape la vieille voiture familiale, la « Toyotin » qui a parfois du mal à démarrer. Le jour de la course nous restons avec sa famille sur la ligne d’arrivée à l’attendre. En vain. Elle n’arrive pas. Angoisse. Il faut partir à sa recherche dans le désert. On la découvre enfin, accidentée. Un désastre. N’empêche. Rigo rêve toujours de participer à la Baja 1000.

Une autre figure du village devient peu à peu le personnage central du film, Paco, jeune journaliste et photographe. Nous le rencontrons dans sa vie personnelle, devant son ordinateur avec son bébé sur les genoux. La nuit il parcourt le désert pour prendre des photos. Et il se donne pour tâche de sécuriser le plus possible le parcours de la Baja 1000, en distribuant des affiches énonçant des consignes de sécurité. Il y en a bien besoin. La poussière aveuglante au passage de chaque voiture renforce les dangers. Et le public est plutôt insouciant.

Et le grand jour arrive, la course. C’est jour de fête. Le cinéaste multiplie les cadrages surprenants pour accentuer l’effet de vitesse et de danger. Du grand spectacle.

Une fois la course passée, il ne reste plus qu’à attendre l’édition de l’année suivante.

En attendant, le désert peut retourner à sa léthargie.

I COMME ITALIE – Idroscalo di Ostia.

Punta Sacra. Francesca Mazzoleni, Italie, 2020, 98 minutes.

Idroscalo, un quartier situé à l’embouchure du Tibre, tout près de Rome, entre le fleuve et la mer. Au milieu de l’eau donc. Une eau partout présente, surtout quand il pleut. Un petit quartier, mais si riche en histoires et en personnages surprenants – et inoubliables.

Un quartier populaire qui fait l’objet de bien des convoitises et des spéculations. Un port de plaisance a été construit à proximité. Une bonne partie des maisons ont été détruites. Celles qui restent n’entendent pas subir le même sort. Résistance et mobilisation. Les natifs du coin n’envisagent en aucun cas de pouvoir vivre ailleurs.

Le film s’attache plus particulièrement à une femme, figue incontestable du quartier, Franca, et à sa famille. Surtout ses petites filles, des adolescentes plaines de joie de vivre, dont nous suivons les jeux, mais aussi les moments de pause dans le flot incessant de la vie, des moments de réflexion, d’échange entre amies, pour se tourner sur son passé mais surtout se projeter, un tant soit peu, dans l’avenir.

A ce portrait familial s’ajoute un portrait de toute une communauté, dont la vie humble mais truculente a fait la joie de bien des cinéastes et de tant de cinéphiles. Une communauté de comédie italienne, filmée avec tous les ingrédients du genre. Et ce n’est pas triste. Même si le dramatique affleure plus souvent qu’on ne le souhaiterait

Et on en redemande. Ces grandes réunions familiales – et amicales- où tout le monde parle à la fois, et où les discussions animées finissent presque toujours en dispute. Mais on parle aussi de façon sérieuse de problèmes sérieux. L’avenir du quartier et la façon de se défendre contre les requins des finances à l’affut. Mais on sait aussi évoquer les situations nationales et internationales. La personnalité de Pasolini fait problème mais Franca sait défendre son œuvre. « Je suis Victor Jara » déclare-t-on en dénonçant la dictature chilienne. Les adultes parlent beaucoup de politique, de la situation de la gauche et du parti communiste. Le sujet est particulièrement chaud, on s’en serait douté. Les adolescentes elles parlent de garçons bien sûr, mais aussi de leur foi religieuse, ou plutôt de leurs raisons de s’éloigner de la religion.

Et puis il faut préparer les fêtes, ce sont des moments si importants pour tous. Noël bien sûr, mais surtout le carnaval. Car ici, on sait s’amuser. Pour oublier les vicissitudes de la vie. Mais aussi pour ces moments où on se sent si bien ensemble.

Le film est organisé en chapitres, sept au total, dont les titres, simples, s’inscrivent sur de magnifiques images prises par des drones. De La Mer à Fête, en passant par Noël, Père, Mère, Enfants, et Foi. On pourrait presque parler de cosmogonie. Pourquoi le monde n’aurait-il pas pris naissance dans l’embouchure du Tibre.

C’est sans doute ce que nous dit le dernier plan du film. Ce long travelling qui survole, au ras de l’eau, le cours du Tibre au moment où il se jette dans la mer, où il en vient à se confondre avec la mer. Une vision de l’Infini.

C COMME CHINE -Commerce.

Na China.  Marie Voignier, France, China, Cameroon, 2020, 71 minutes

Le commerce entre la Chine et l’Afrique. Il est bien connu que la Chine est en train d’envahir l’Afrique. Pour écouler son énorme production. Des produits pas toujours de grande qualité. Surtout du textile, des vêtements. Des objets de marque sans marque. La mode à bas prix.

Mais ce commerce est-il toujours à sens unique ? C’est tout l’intérêt, et l’originalité, du film de Marie Voignier de nous montrer l’arrivée et l’activité commerciale de l’Afrique en Chine. Une activité qui n’a pas la même échelle. Ni les mêmes méthodes.

Nous suivons dans le film quatre Africaines originaires du Cameron. Elles sont installées à Canton et travaillant dans le textile, elles sont venues ici pour acheter de quoi alimenter leurs boutiques là-bas.  Ou bien elles viennent s’installer en créant un salon de coiffure par exemple. Et essayer de lancer la mode des tresses.

La presque totalité du film se passe dans des boutiques chinoises de vêtement ou dans des entrepôts où l’on conditionne les achats en gros pour les expédier. Les boutiques sont de véritables cavernes d’Ali Baba. On s’y perdrait facilement au milieu de tant de tissus, de robes et autres pantalons. Le tout bien sûr particulièrement coloré. Nos Africaines explorent, commentent, jugent de la qualité (pas toujours satisfaisante). Et elles discutent les prix. La vendeuse chinoise consent parfois des rabais. Mais le marchandage aboutit le plus souvent à un accord. Au Cameron une partie de la clientèle – la plus fortunée – attend des produits de bonne qualité, alors que les chinois importent surtout du bas de gamme, bon marchais.

Nos Africaines sont particulièrement à l’aise dans leurs négociations. Bien sûr elles ont à subir – et à contourner – les tracasseries administratives. Surtout pour ouvrir une boutique. L’obtention des visas est aussi une préoccupation. Mais elles manient l’argent avec une grand habileté. Il n’y a pas que les chinois qui ont le sens du commerce.

Le monde du textile en Chine avait déjà été filmé par des documentaristes, mais plutôt au niveau de la fabrication, les petits ateliers où les ouvriers passent la journée à la machine à coudre, ou les grandes structures où le travail est à la chaine. Des travailleurs souvent venus de campagnes lointaines en espérant gagner le plus d’argent possible par ce travail aliénant. Dans cette perspective, on reverra avec intérêt Argent amer de Wang Bing ou Le dernier train de Lixin Fan, parmi bien d’autres.

Na China a pour lui d’être tourné en Chine par une cinéaste française, avec pour personnages principaux des Africaines.

Visions du réel 2020.

A COMME ARCTIQUE

Anerca, le souffle de la vie. Johannes Lehmuskallio, Markku Lehmuskallio, Finland, 2020, 87 minutes.

Ce film est une grande fresque en hommage aux cultures des peuples de l’Arctique. De tous ces peuples des régions froides du nord qui ne connaissaient pas les frontières actuelles, les Chuchki, les Inuits, les Samis principalement.

Le film nous conduit donc de la Russie à l’Alaska, du Canada à la Finlande, à la rencontre, à la découverte, de ces peuples.

Nous rencontrons des hommes et des femmes qui évoquent devant la caméra leur culture, leurs origines et leurs problèmes actuels, la préservation de leur langue en particulier.

A partir d’archives souvent anciennes, ce sont les conditions de vie ancestrales qui sont évoquées. Et aussi les premiers contacts avec les hommes blancs, venus de Russie ou du Canada. Des hommes qui croyaient leur apporter la civilisation et le progrès. Mais qui n’ont fait que mettre en péril leur culture.

Cette culture est essentiellement composée de chants et de danse, qui sont interprétées soit par des femmes et des hommes dans leur appartement soit par des groupes, tous vêtus de leurs costumes traditionnels toujours très colorés. Des performances collectives s’adressant à un public contemporain. Nulle trace ici de folklore destiné à des touristes. A travers danses et chants, on ressent fortement « le souffle de la vie »

Les images renvoient à la vie actuelle, aux activités quotidiennes, la pèche en particulier. Des paysages dans des vues très esthétiques, mais surtout beaucoup d’animaux dans leur milieu naturel, des morses, des ours, des troupeaux de rennes. Même lorsqu’un renne est égorgé, on sent que c’est avec un profond respect de l’animal.

Un film à portée ethnologique, qui sait allier la connaissance et le plaisir visuel.

Visions du réel 2020

P COMME PERTE

Prière pour une mitaine perdue. Jean-François Lesage, Canada, 2020, 79 minutes.

La neige seule est divine, pourrait-on dire en paraphrasant André Breton. Elle tombe en flocons serrés. Inexorablement. Et tout devient blanc. Les arbres, les parcs, les rues de la ville. La nuit devient le royaume des chasse-neiges. Un ballet continu. Et dans les images en noir et blanc, c’est le blanc qui domine. Un univers feutré, tout en douceur. Sans bruit perturbateur. Calme malgré le vent qui souffle par moment. Un silence propice au recueillement, et à la confidence.

Nous avons tous perdu quelque chose un jour. Un objet auquel on tenait, des papiers, de l’argent. Des choses importantes ou insignifiantes. Irremplaçables car uniques, ou symboliques. Des manques qui donnent un sens particulier à la vie. La vie n’est-elle pas faite de pertes ? Des parents, des amis, des personnes proches. Et les amours.

Le film commence dans le bureau des objets perdus des transports de Montréal. Derrière l’employé qui reçoit les demandeurs, nous voyons défiler des femmes et ces hommes, ces garçons et ces filles, des personnes âgées ou de tout jeunes gens, qui viennent là dans l’espoir de retrouver ce qu’ils ont perdu dans le métro ou dans le bus, un passeport, des lunettes, des clés, un cartable rose avec de petits papillons. Tous sont anxieux, mais poussés par l’espoir de retrouver ce qui d’une façon ou d’une autre leur manque. Déception ou joie, c’est bien sûr dépendant de l’issue de leur démarche. Ils fouillent dans de grandes caisses. Des gants par exemple, il s’en perd beaucoup. Bien sûr ne plus en avoir, c’est gênant. Mais même ces objets personnels qui n’ont pas une utilité immédiate, leur absence peut être tout aussi bien insupportable.

Le cinéaste va donc rencontrer certaines de ces personnes à la recherche d’objets personnels qui sont autant de souvenirs chers à leur cœur. Comme cette femme qui a perdu une carte avec la photo de ses parents. Quel soulagement pour elle de la retrouver. Une occasion pour elle de parler d’eux. Ils lui manquent tant.

Nous faisons des rencontres souvent particulièrement émouvantes par ces évocations des vicissitudes de la vie. Comme cet homme qui a perdu son partenaire après 32 ans de vie commune. « Avec lui, dit-il, j’ai tout perdu ». Même atteint du sida, il ne perd pourtant pas confiance en la vie. « Je suis devenu un homme » dit-il en évoquant toutes ses épreuves. Ou cette femme qui évoque cet homme qu’elle aimait à la folie et qu’elle a pourtant quitté. « On s’est perdu tranquillement » affirme-t-elle, avec un brin de nostalgie quand même.

De ce qu’on a perdu et qu’on aimerait retrouver – l’enfance ou la jeunesse, des amitiés ou des amours anciens – on en parle aussi en groupe, entre amis, réunis pour un repas ou pour boire un verre. Des réunions où chacun peut dévoiler la face cachée de sa personnalité. Mais toujours, si on parle du passé, c’est le présent qui compte avant tout. La tonalité générale de toutes ces conversations est plutôt sereine. Voire joyeuse.

Un film qui globalement est une leçon d’optimisme. Et la neige a décidément de bons côtés !

Visions du réel 2020

M COMME MIGRANT – Portrait.

Traverser. Joël Richmond Mathieu Akafou, – France, Burkina Faso, Belgium, 2020 77 minutes

Partir. Traverser la mer. Traverser des frontières. Traverser des pays. Partir toujours. Traverser d’autres frontières, d’autres pays. Traverser les montagnes. Traverser la vie.

Traverser les épreuves. Traverser les souffrances. Traverser les difficultés. Traverser les apparences aussi, ce monde où le bonheur fuit sans cesse devant soi.

Ne faire que passer. Pour aller ailleurs. Pour aller plus loin. Là-bas, où la vie sera meilleure.

Le film de Mathieu Akafou fait le portrait de Junior, migrant qui ne vient pas d’un pays en guerre, l’Afghanistan ou la Syrie. Migrant parmi tant d’autres qui quittent l’Afrique avec le rêve de l’Europe en tête, simplement l’espoir d’une autre vie.

Junior a quitté sa mère, ses amis, sa famille en Côte d’Ivoire. Il a traversé la Méditerranée. Il a connu la prison en Lybie. Nous le retrouvons en Italie où il a une place d’hébergement dans un camp organisé par une association. Mais il ne peut pas rester. Il veut aller en France. Il doit aller en France. Le film se terminera à son arrivée à paris où il n’a pas d’hébergement. Il appelle au secours. Devra-t-il dormir dans la rue.

Junior est un garçon sensible. Très sensible. Nous le voyons souvent pleurer. Lors de l’enterrement qui ouvre le film en Afrique. Lorsqu’il parle avec sa mère une fois arrivé en Europe. Et puis il a des relations compliquées avec ses petites amies. Amanita, Michelle, Brigitte, son amie « blanche » comme il dit. Il passe de l’une à l’autre. Il est sans doute sincère lorsqu’il dit à Michele qu’il l’aime. Mais cela ne suffit pas. Il ne fait pas ce qu’il faut pour ne pas être abandonné.

Traverser est un film sur l’émigration africaine, réalisé par un cinéaste africain. L’émigration vue de l’intérieur. Il met plus l’accent sur le vécu intérieur que sur les conditions matérielles du voyage. Un voyage solitaire où le seul lien avec le monde est le téléphone portable. Qui permet de parler avec sa mère. La personne qui compte le plus pour lui, vers laquelle il se tourne sans cesse. Pour trouver auprès d’elle, le point d’appui qui lui manque si souvent.

Après Vivre riche, Traverser est le deuxième film réalisé par Mathieu Akafou où apparaît Touré Inza Junior. Il faisait alors parti d’un groupe de jeunes qui montaient des coups plutôt louches pour extorquer des européens. Des européennes plutôt d’ailleurs. Des situations souvent sans issue, qui ne pouvaient que laisser Junior insatisfait. Il n’est pas étonnant qu’il ne penser qu’à partir. La France lui apportera-t-elle le salut ?

Visions du réel 2020.

En 2017, Vivre Riche avait obtenu le Prix du meilleur moyen métrage à Visions du réel.

I COMME INDE Naxalistes.

Un fusil et un sac. Arya Rothe, Cristina Hanes, Isabella Rinaldi, Inde, 2020, 90 minutes.

Le fusil c’est celui des Naxalistes, ces insurgés qui ont pris les armes contre le pouvoir dans la jungle indienne.

Le sac c’est celui que doivent avoir les écoliers, portés dans le dos, sur leur uniforme.

Faut-il déposer les armes pour permettre à ses enfants d’aller à l’école en espérant qu’ils pourront, plus tard, trouver du travail ?

Romi et son mari ont combattu aux côtés des Naxalistes dans leur jeunesse. Mais ils ont déposé les armes et se sont rendus aux forces de l’ordre. Ils vivent paisiblement dans un petit village, où ils espèrent pouvoir cultiver un petit lopin de terre. Mais est-il si facile de retrouver une place dans la société ? L’administration, semble-t-il ne leur fait aucun cadeau. Romi ne réussit pas à obtenir un certificat de caste pour son mari, pourtant nécessaire à l’inscription de leur fils ainé à l’école.

Le film est à la fois un portrait de cette militante repentie et une approche de la vie rurale en Inde. Une vie de village assez misérable, filmée en plans fixes, assez longs, surtout la nuit, où le couple se retrouve auprès du feu de bois.

Romi est le personnage central du film. C’est une femme décidée, qui parle très bien, entièrement dévouée à ses enfants. Au début du film est enceinte et comme elle a déjà un fils, elle est certaine que ce sera une fille. Mais ce sera aussi un garçon que nous verrons grandir au long du film. Un enfant dont elle s’occupe beaucoup, les cinéastes multipliant les séquences où elle lui chante des berceuses.

Le fils ainé est admis à l’école provisoirement en attendant le certificat de caste. Faute de ne pouvoir obtenir ce dernier, il ne pourra pas y rester. De toute façon il ne s’y plait pas du tout et semble bien content de devoir revenir dans le village de ses parents. Le film nous offre cependant quelques aperçus des pratiques pédagogiques en cours dans le pays où les enfants sont systématiquement encouragés se percevoir comme de futurs soldats de la mère patrie.

Dans une longue séquence située près de la fin du film, Romi explique à son fils les raisons de son engagement chez les Naxalistes. Très jeune, elle reconnait avoir été influencée. « On les a rejoints pour sauver la jungle » dit-elle. Ses raisons ne sont guère idéologiques. Passer à tabac le chef du village a plutôt l’air d’une vengeance personnelle. Pourtant son engagement semblait sincère. Comme sa volonté actuelle de mener une vie tranquille. Mais tout compte fait, le film ne laisse pas vraiment entrevoir un avenir radieux.

« Les pauvres devraient diriger le pays » dit Romi. Un rêve réalisable ?

Visions du réel 2020.

R COMME RÊVES – latino-américains.

Mapa de sueños latinoamericanos, Martin Weber, Argentine, Cuba, États-Unis, Mexique, Norvège, 2020, 91 minutes.

Une plongée au cœur d’un continent, depuis l’Argentine jusqu’au Mexique, en passant par le Pérou, le Nicaragua, Cuba, le Brésil, la Colombie et le Guatemala. Des rencontres avec ses habitants, avec son peuple, ses peuples. Et la façon dont ils vivent les problèmes les plus cruciaux de ces pays, des problèmes communs à la plupart des pays du continent : la violence, celle d’Etat comme celle des conditions économiques et sociales, les dictatures et ses séquelles, les enlèvements et la torture, la guérilla et la répression militaire. Les sud-américains ont-ils encore des rêves d’avenir.

Ces rêves, le photographe Martin Weber les avaient photographiés dans tous ces pays à la fin du XX° siècle. Des photos en noir et blanc où un personnage, parfois au milieu d’un petit groupe, présente à la caméra une ardoise sur laquelle est inscrit son rêve. Quelques mots ou une phrase, d’une formulation simple, directe, sans équivoque. Des aspirations concrètes : « Avoir beaucoup d’argent » ; « Mon grand rêve c’est de finir mes études ». Des prises de positions politiques : « Que les tortionnaires ne soient pas impunis » ; « Interdit d’interdire ». Ou encore des formulations plus surprenantes qui en disent long sur la vie : « Que mes parents sourient à nouveau » ; « affection ». « Je souhaite devenir poète dit un cireur de chaussure à Cuba. « Notre rêve c’est de passer la frontière » : bien sûr nous sommes au Mexique, devant cette frontière matérialisée par un mur qui essaie d’empêcher de passer de l’autre côté.

Aujourd’hui, quelques 15 ans après, le photographe devenu cinéaste part à la recherche des tous ces femmes et ces hommes et ces enfants et adolescents, qui ont posés pour lui. Il en retrouvera certains. Mais pas tous. Dans ce c cas il filme la recherche elle-même, les interrogations sur des places, « connaissez-vous cette personne ? L’avez-vous vu récemment ? » Ou bien alors il interroge à la place des absents des amis, des proches ou des membres de leur famille. Mais toujours, les propos recueillis sont significatifs de la vie dans ces pays, de leur histoire et de celle du continent.

15 ans ont passés entre les photographies et le film, mais pourtant on a le sentiment que rien n’a changé, ou si peu de choses. Les dictatures ont fini par être remplacées par des démocraties – ce qui officiellement s’appelle démocratie. Mais la torture existe toujours au Brésil affirme une militante et les droits fondamentaux ne sont pas toujours respectés pour les plus pauvres et les noirs. « Mon rêve c’est mourir » avait écrit Christian. Le cinéaste consacre une longue séquence à sa recherche. Il finit par le retrouver, bien vivant. Mais sans doute a-t-il toujours le même rêve.

Réalisant un film sur ses propres photographies, Martin Weber leur donne une nouvelle vie, en les replongeant dans leur contexte. Photographie et cinéma deviennent ainsi les deux faces indissociables d’un même projet artistique. L’avenir n’est-il pas fait des rêves que nous espérons voir se réaliser un jour ?

Cinelatino, Grand prix long-métrage documentaire, Toulouse 2020

R COMME REVE – Afrique

Talking dreams. Bruno Rocchi, Italie, 2020, 38 minutes.

Dévoiler la signification des rêves, en Afrique, un art qui tient plus de la divination que de l’interprétation psychanalytique. Un art qui permet de prédire l’avenir. Si du moins le rêveur suit les conseils qui lui sont donnés et les prescriptions qui accompagnent toujours la révélation du sens de son rêve.

Ici, c’est une femme qui en a le pouvoir. Elle le fait dans une émission de radio assise à côté de l’animateur-présentateur de l’émission filmée toujours dans le même cadrage, ce qui tient lieu de studio. Les auditeurs appellent, racontent leur rêve. Sans hésitation, elle leur dit ce qu’il signifie.

Les récits de rêves qui sont proposés sont courts, souvent concrets, mais bien sûr toujours obscure au premier abord. Leur « interprétation » s’appuie sur une symbolique traditionnelle, mais aussi sur une sorte de bon sens renvoyant à la vie sociale quotidienne. Ey puis ce qui intéresse le rêveur, ce qui explique son appel à la radio, c’est de connaître son avenir. Sera-t-il faste ou néfaste ? Et comment l’affronter au mieux.

Ces séances radiophoniques sont montées en parallèle avec un autre récit, celui du désir de migration. Le rêve, au sens d’aspiration ou d’anticipation du futur, ce serait donc toujours de quitter l’Afrique, de gagner l’Europe, quelle que soit la difficulté de réalisation de ce projet. Les images que nous propose alors le cinéaste sont souvent banales et renvoyant à la quotidienneté de la vie africaine. Mais le film est aussi fait d’images beaucoup plus mystérieuses, qui échappent justement à cette quotidienneté.

Le film de Bruno Rocchi nous présente une Afrique où le mystère, voire le fantastique, imprègne toute réalité, même la plus triviale. Le rêve y occupe une place centrale, indiquant comment s’accommoder au mieux d’une condition matérielle et sociale qui n’offre guère de perspective d’avenir – et si possible d’y échapper.  

En Afrique comme ailleurs, il n’est pas possible de vivre sans rêver.

E COMME ELEVAGE.

Nous la mangerons, c’est la moindre des choses. Elsa Maury, Belgique-France, 2020, 65 minutes.

« Cocotte n’est pas allée à l’abattoir ». Cocotte, c’est une des brebis du troupeau qu’élève Nathalie dans le sud de la France. Une brebis à laquelle elle s’était particulièrement attachée. Depuis le jour où, c’est la première séquence du film, le petit qu’elle vient de mettre bas ne survie pas.

Une scène qui a aussi particulièrement impressionné la cinéaste qui en fait une sorte d’emblème du comportement maternel de l’animal (elle lèche le corps inanimé de l’agnelle et le secoue avec sa patte comme si elle voulait le réveiller) et qui en accentue la dramaturgie en multipliant les gros plans.

Le film se terminera par une autre naissance. Réussie cette fois. L’agneau gambadant, dès sa venue au monde, autour de sa mère. Une vision plutôt joyeuse.

Entre ces deux scènes, le film nous aura montré le travail de l’éleveuse, filmée le plus souvent seule au milieu de son troupeau. Un film où on ne parle pas beaucoup. Nathalie murmure souvent à l’oreille de ses brebis, ou bien se parle à elle-même pour souligner ses actions. Les seuls dialogues apparaissent dans la séquence du repas, ou lors de la visite de la vétérinaire. Et dans cette séquence importante pour le sens du film, où Nathalie apprend, couteau en main, à découper les viscères de l’animal qui vient d’être abattu à l’abattoir.

Car si élever des animaux c’est les faires vivre, la mort – leur mort – est tout aussi présente, car il ne peut pas être ignoré qu’ils sont destinés à fournir de la nourriture sous forme de viande. Le film peut alors être perçue comme une réponse aux végétariens et autre végans. Oui on peut aimer les animaux d’un élevage, c’est-à-dire en prendre le plus grand soin, par exemple en les nourrissant au biberon si un problème surgit à la naissance, et en pas refuser de cuisiner leur viande le moment venu et s’en régaler entre amis. Il s’agit seulement – mais c’est important pour Nathalie- d’éviter toute souffrance inutile. Et en particulier de ne pas les envoyer à l’abattoir, même s’il y a des situations où on ne peut pas faire autrement. C’est pourquoi elle apprendra les gestes précis, et l’usage des outils ad hoc.

Mais le film vise aussi à rendre hommage au travail de ces éleveurs qui comme cette jeune femme sont engagés pourrait-on dire corps et âme dans leur métier. Il nous propose de bien belles vues du troupeau dans cette région dominée par un soleil éclatant. La bande son est quasiment saturée de bêlements et du tintement des clochettes. Mais la dominante des images nous conduit vers une vue bucolique de la campagne. Le récit fait par Nathalie de sa vie s’inscrit sur le fond noir de l’écran. Un moyen d’éviter le recours à la voix off et au commentaire. La dimension dramatique de la première séance laisse vite la place à une grande sérénité.

R COMME RETRAITE

Papa s’en va. Pauline Horovitz, France, 61 minutes.

Papa part à la retraite. Après une vie professionnelle bien remplie. Chef de service de gynécologie-obstétrique au CHU de Bordeaux, « de renommée mondiale » dit sa fille, il a consacré toute sa vie à son travail, à sa carrière, à ses patientes, à ses étudiants, sans répit, sans interruption. Son travail c’était toute sa vie.

En fait, on l’a mis à la retraite, ayant atteint l’âge limite. De lui-même, il ne serait pas parti. Car que va-il pouvoir faire à la retraite ? Comme occuper son temps ? Cela ne peut que l’inquiéter, l’angoisser même un peu. Même s’il ne l’avoue pas.

C’est sa fille qui le film dans cette situation nouvelle. Elle plante sa caméra dans son bureau face à ce père qui se plie semble-t-il avec bonne grâce aux exigences de sa fille. Après tout, comme il le dira, ce film devrait permettre à la cinéaste de gagner quelques sous. Il parle de sa situation de nouveau retraité. Mais c’est surtout elle qui, en voix off, dépeint la situation de son père et précise les éléments fondamentaux de sa vie, évoquant rapidement par exemple sa compagne, qui d’ailleurs ne vit pas avec lui. En fait c’est un solitaire qui trouve tout à fait son bonheur en vivant seul.

 Pourtant, il recueille chez lui une de ses sœurs, Suzanne, qui n’a plus les moyens de vivre isolée. Une cohabitation qui ne se passera jamais très bien. Suzanne est une juive très pieuse et cela a le pouvoir d’irriter au plus haut point son frère, qui lui se déclare non pratiquant. Et pourquoi devrait-on supporter ses incessantes prières, surtout lorsque la fille vient filmer, et que le père a besoin de calme et de concentration. Il en deviendrait presque violent. Surtout si elle ne veut pas se laisser enfermer dans sa chambre. Des scènes qui peuvent très bien nous laisser imaginer quels types de rapport il entretenait avec ses subalternes dans son travail.

Comme tout retraité, il va chercher de nouvelles occupations hors de chez lui. Il essaie le golf d’abord, puisque aussi bien ses collèges lui ont offert tout l’équipement nécessaire comme cadeau de départ. Mais très vite il doit reconnaître qu’il n’est pas très doué, malgré les cours. Alors il essaie le théâtre, un choix assez surprenant, mais dont se doute qu’il lui a été soufflé par la fille. Il y a là en effet de bonne situation pour le film, et la cinéaste ne s’en prive pas. Nous assistons donc à des exercices d’expression, à des répétitions de scène, dans lesquelles le père ne brille pas vraiment. Mais cela donne l’occasion aux formateurs de montrer leur savoir-faire, et il faut bien reconnaître que ce n’est pas désagréable. Comme l’atelier d’improvisation dans lequel le père s’inscrit. Au milieu de tous ces jeunes qui dansent sur une musique de leur temps, il doit se sentir quelque peu rajeunir.

Papa s’en va est certes un film familial, mais à l’évidence il aborde des problèmes qui vont bien au-delà du cas particulier. La place du travail dans la vie et bien sûr l’entrée dans ce qu’on appelle parfois le troisième âge (ou on croit être plus pudique en parlant des séniors), pour éviter de prononcer le mot vieillesse.  Des problèmes que la cinéaste n’aborde pas du tout avec une intention théorique ou explicative. Elle se contente de suivre les aventures de retraité de son père. Elle le fait avec pas mal d’humour, manifestant une certaine distanciation vis-à-vis de lui. Mais au fond elle lui voue aussi une certaine admiration et on ne peut pas dire que l’amour filial soit absent de ses sentiments. Le film finit ainsi par être un bon révélateur des rapports actuels entre les générations.

Visions du réel 2020.

G COMME GYNECOLOGIE.

Mat et les gravitantes. Pauline Pénichout, France, 2019, 25 minutes.

« Ça secoue » avoue une des participantes de l’atelier « d’auto-gynécologie » qui vient de se dérouler en groupe devant la caméra. Auto-gynécologie, de quoi s’agit-il ? Regarder à l’intérieur de son corps. Grâce à un spéculum, observer son col de l’utérus. Avec comme objectif de mieux se connaître. Être à l’aise avec son corps, en parler librement. La sexualité, la recherche du plaisir et la vie amoureuse ne doivent plus être un tabou.

Et en effet, il y a une grande liberté d’expression dans ce groupe de femmes – plutôt jeunes – qui n’hésitent pas à appeler un chat un chat (ou plutôt une chatte une chatte). La démarche qu’elles entreprennent n’est pas ouvertement inscrite dans des luttes féministes. Il s’agit d’abord d’un engagement personnel. La dénonciation de l’obscurantisme social à propos de la sexualité dont elles ont fait les frais dans leur enfance et leur adolescence. A l’école en particulier, où l’éducation sexuelle au collège n’évoquait uniquement que le plaisir masculin. Et la revendication d’un droit à la jouissance et d’une liberté totale dans tout ce qui concerne le corps.

Ces femmes ne se présentent donc pas comme des militantes. Elles n’évoquent nullement les questions de contraception et le problème de l’avortement, comme si ces combats anciens avaient abouti à des acquis définitifs. De même elles ne semblent pas vraiment concernées – du moins elles ne les évoquent pas – par les luttes contre l’excision par exemple. D’ailleurs il est assez curieux que leur réflexion sur le plaisir féminin les conduise à évoquer le col de l’utérus plutôt que le clitoris, dont il n’est absolument pas question dans le film. Mais il semble que le film se situe au lancement d’une expérience et d’une démarche qui ne peut qu’être poursuivie et approfondie. En ce sens, le film de Pauline Pénichout peut servir de déclencheur en s’inscrivant dans le contexte actuel dit post #metoo où la dénonciation du viol et des violences sexuelles doit pouvoir déboucher sur des exigences plus concrètes en matière de liberté et de droit. Ce qui n’est en rien contradictoire avec les thèmes plus généraux de l’égalité sociale homme-femme, de la dénonciation de l’homophobie et de l’affirmation des différences dans le cadre des luttes LGBT+.

« J’ai envie de jouir » dit une jeune femme qui répond aux questions de la cinéaste à propos de sa vie sexuelle et amoureuse. D’ailleurs elle ajoute « j’aime être amoureuse ». Une nouvelle éthique du bonheur.

Visions du réel 2020.

C COMME CUBA – Enfants.

Baracoa. Pablo Briones, Suisse, Espagne, États-Unis, 2019, 89 minutes.

Gosses de Cuba. Deux garçons, Antuan et Lionel. D’une dizaine d’années. Un peu moins pour le plus petits, un peu plus pour le plus grand. Deux amis désœuvrés, totalement oisifs. Qui ne savent pas quoi faire de leurs journées. Qui n’ont rien à faire. Sans doute s’agit-il d’une période de vacances scolaires. De l’école, de toute façon, il n’en sera jamais question.

Ils n’ont rien à faire, alors ils trainent ici ou là, dès le matin et jusqu’à tard dans la nuit. Au village semble-t-il ils vivent l’un et l’autre chez une grand-mère. Mais il n’est pas vraiment question de la famille, des parents. Sauf pour Antuan, le plus grand, qui parle de son père, qui vit à Baracoa, cette ville au bord de la mer où il rêve d’aller. Et d’y inviter son copain, Leonel.

Les différences entre les deux amis vont apparaître de plus en plus criantes au fur et à mesure du déroulement du film. Différence d’âge d’abord. Le grand peut sembler par moment protéger le petit (leur différence de taille est aussi importante). Mais le plus souvent il affirme son pouvoir, un ascendant sur lui qui se manifeste dans toutes les situations, tous les jeux, où la force intervient, ce qui est loin d’être rare dans leurs relations. Et puis la différence sociale devient de plus en plus manifeste. Antuan, lui qui se décolore les cheveux et qui se rase les jambes, se plait à étaler le « luxe » dont il peut jouir chez son père, plusieurs postes de télé et des ordinateurs. Pour ne pas révéler qu’il crève d’envie, Leonel n’a pas d’autre solution que de traiter son copain de menteur.

Les relations entre les deux garçons sont caractéristiques de la dimension sociale de cette période de préadolescence. Que l’on soit à Cuba ou dans bien d’autres régions du monde d’ailleurs. L’amitié entre garçon se doit d’être virile et surtout ne pas s’afficher. Les insultes ou autres formes de brimades sont monnaie courante. Pas questions d’une quelconque admiration pour son ainé, bien qu’il apparaisse souvent comme un modèle. Et le plus grand n’hésite pas à se moquer de son compagnon, de le rabrouer et de le dévaloriser, parce qu’il ne sait pas nager et qu’il a peur de l’eau. Pourtant, lorsqu’à la fin du film, ils se baignent ensemble dans la mer, c’est bien la présence, et l’aide d’Antuan qui permet à Leonel de surmonter son appréhension.

Tout au long du film le filmage, très intimiste, est à hauteur d’enfants. Et si la caméra tend à se faire oublier, dans beaucoup de situations on sent qu’elle est toujours là. Dans beaucoup de cas nous ne sommes pas loin d’une dimension fictionnelle. C’est le cas en particulier de la longue séquence où les deux garçons s’enfoncent dans l’étroit boyau d’une grotte. Les torches qu’ils ont confectionnées pour s’éclaire finissent par s’éteindre. Comment regagnent-ils la sortie dans le noir ? Le film ne se penche pas sur des problèmes de sécurité, mais on sent bien que filmer des enfants dans une telle situation n’est possible que si au moins un adulte, en l’occurrence le cinéaste, les dirige (comme des acteurs) et les guide.

L’errance des deux garçons autour de leur village nous permet d’appréhender un aspect de la campagne cubaine plutôt négatif. Pas de culture. Des vaches errent au hasard comme les garçons. Le paysage est constitué de vastes hangars désaffectés. Une carcasse de voiture (sans roues, sans sièges, sans volant) et une grande piscine vide sont des terrains de jeux misérables et qui ne peuvent guère enthousiasmer les garçons. Le contraste avec la dernière partie du film, tournée au bord de la mer, est saisissant, comme si le cinéaste voulait montrer une évolution entre deux Cuba bien différents. Leonel peut alors être émerveillé par la foule, les lumières, et la baignade devient un plaisir.

Un film sur l’enfance d’une rare authenticité.

Cinelatino 2020, Toulouse.

R COMME RÉFUGIÉ – Animation.

Tente 113, Idomèni. Henri Marbacher, Suisse, 2019, 18 minutes.

Un documentaire d’animation, en noir et blanc, d’une rare force d’évocation.

Une animation souvent très simple mais toujours évidente. Les cadrages sont plutôt larges. Pas de gros plans. Pas de recherche sur les visages. Comme dans la séquence finale montrant la modélisation d’un danseur de hip hop, ce sont les corps qui comptent. La place du corps du migrant dans les situations qu’il traverse et qui l’emportent.

Le récit d’un voyage de migration. Le récit en voix off, en première personne du voyage d’Agir, jeune kurde qui quitte la Syrie et qui aboutira en Suisse. Un voyage dont on connait bien les étapes, le passage des frontières. Ou plutôt les blocages aux frontières. La vie dans les camps, sous une tente, comme à Idomènie, lieu tristement célèbre par cette concentration de réfugiés qui attendent pour passer. Qui attendent un passeur. Pour passer « quoi qu’il en coûte », comme l’écrit Georges Didi-Huberman. Un récit sans emphase, récité presque toujours sur le même ton. Un récit dont on peut dire que bien des films nous l’ont déjà fait connaître. Mais ici, la présence des images d’animation et le rapport qu’il entretient plan par plan avec elles, lui donne une dramaturgie nouvelle.

Une dramaturgie qui s’inscrit de façon indélébile dans la mémoire de celui qui l’écoute, et qui le voit. Parce qu’il s’agit d’un film court. Où il n’y a rien de superflu. Où il n’y a rien à enlever. Mais rien à ajouter non plus. Le clin d’œil final – le retours pour une seconde de la vie « en live » – clôt la boucle du temps. Le passé est définitivement effacé de la mémoire du réfugié. Et il n’a pas d’avenir. La migration plonge l’histoire dans le néant.

J COMME JUNGLE – Paris

Jungle. Louise Mootz, France, 2020, 52 minutes.

Il faut une certaine audace – ou un brin d’insolence – pour choisir un tel titre pour un film qui ne se passe pas à Calais et qui ne concerne nullement les migrants. Nous ne sommes pas non plus dans le désert ou la savane et il n’y a ni lion ni gazelle. Dira-t-on alors qu’il s’agit d’un titre métaphorique qui documente, avec une prétention ethnologique ou sociologique, une faune urbaine particulièrement sauvage. Non. Le film de Louise Mootz n’est pas si simpliste.

Nous sommes à Paris, dans l’est de la capitale, du côté de Gambetta ou Stalingrad. Pas les beaux quartiers. Mais pas vraiment la banlieue non plus. Pas grand-chose ici n’évoque le 93. Un Paris vivant, coloré, lumineux même la nuit. Surtout la nuit. Un Paris où les jeunes affichent leur différence, leur dynamisme et leur joie de vivre. Enfin, une certaine forme de joie de vivre. Faite d’insouciance dans doute. Les problèmes d’avenir, il sera bien temps de les aborder plus tard.

Elles ont autour de 20 ans. Au sortir de l’adolescence il est temps de devenir adulte. Mais il n’y a pas urgence ! Un groupe d’amies, de filles qui se connaissent depuis toujours, mais qui commencent aussi à avoir leur vie propre. Un groupe mais qui n’est pas souvent réuni. Le film passe de l’une à l’autre, presque comme un film choral. L’incipit les présente tour à tour et le générique de fin reviendra sur leur identités. Mais l’unité ne réside pas seulement dans les lieux où elles vivent. Elles ont les mêmes préoccupations, le même style de vie. On les confondrait presque dans la nuit de la ville.

Leur souci premier est celui de leur apparence physique. Le maquillage (dès les premiers plans) et la coiffure. Pas de doute, le bleu est bien une couleur chaude. Une coiffeuse professionnelle peut facilement vous changer de tête. Et un peu de personnalité. Dans les discussions, le sexe revient sans cesse. L’amour, la vie de couple et l’homosexualité aussi. Elles parlent donc des garçons, qui ne sont là bien souvent que comme faire-valoir. Dans les boites pourtant la nuit, lorsque tout le monde suit le rythme de la musique, il n’y a pas de barrière ni de distinction entre les genres, et les trans se confondent avec tous les autres.

Le rythme du film épouse parfaitement le rythme de la vie de ces filles qui aiment jouer (viser les gens dans le métro avec un gun) et surtout rire, rire bruyamment, à gorge déployée, sans retenu, tout au long du film. Une ambiance de dérision bien souvent. Mais le sérieux existe quand même, lorsqu’il s’agit de faire le test du sida ou lorsque l’on parle avec sa mère.

La recherche sur les images est incessante. Dans les cadrages et le montage bien sûr. En particulier les plans sur le métro sont souvent originaux. On a même droit à un voyage entre deux stations dans la cabine du conducteur. La bande son aussi est très travaillée et pas seulement dans le choix des musiques qui nous donne un bon aperçu de ce que les jeunes écoutent aujourd’hui.

Un film trépidant. Un film d’aujourd’hui.

Une cinéaste à suivre.

Visions du réel 2020.

Sesterce d’argent
Meilleur moyen métrage

R COMME REFUGIE AFGHAN

Begzor Begzar. Bijan Anquetil, France 59 minutes.

Un réfugié Afghan. Un parmi bien d’autres. Mais c’est lui que le cinéaste a rencontré. Maintenant ils se connaissent. Sobhan peut devenir le personnage central du film de Bijan Anquetil. Un film qui sera donc un portrait. Mais bien plus qu’un portrait.

Le film suit la vie de Sobhan pendant une durée s’étendant autour d’une année. Une vie d’errance puisque la demande d’asile déposée par Sobhan a été rejetée. Alors il est expulsé. Expulsé de France, mais il reviendra. A pied s’il le faut. Il ira en Autriche. En Italie. Mais pendant longtemps, son but, c’est l’Angleterre. Comme des centaines – ou des milliers – de réfugiés Afghans. Tous ceux qui se retrouvent à Calais dans l(attente d’une opportunité pour franchir la mer. Une attente longue. Et si la possibilité se présente de se cacher dans un camion, le voyage est des plus périlleux. Et incertain. Sobhan le réussira, une fois. Mais arrivé à Douvres, il sera expulsé d’Angleterre.

Le fil est constitué de longs entretiens entre Sobhan et le cinéaste qui parle Afghan. C’est d’abord bien sûr le récit des voyages de Sobhan. Depuis le trajet initial depuis l’Afghanistan, jusqu’aux déplacements en Europe dus au système d’expulsion. Sobhan a fait enregistrer ses empreintes digitales en Autriche. C’est là qu’il échouera. Et comme l’Italie ne lui déplait pas il tente de se faire enregistrer dans un commissariat. Un commissariat qui se révèlera introuvable au cours d’une nuit de recherche vaine. Comme si rien des projets quotidiens ne pouvait aboutir. Comme s’il devenait, au fil du temps, de plus en plus inutile de faire des projets.

Sobhan ne tombe pas pour autant dans la résignation. C’est vrai que le lien social tissé avec le cinéaste est visiblement une bouée de sauvetage pour lui. Anquetil le filme souvent en gros plan. Et l’on sent qu’il y a dans ce choix la volonté de nous le rendre sympathique et attachant. Leurs discutions ne tombent jamais dans le registre de la plainte. Ou de la colère. Et le cinéaste ne manifeste aucun apitoiement.

Le cinéma documentaire s’est beaucoup penché ces dernières années sur la situation des réfugiés, que ce soit dans la jungle de Calais, ou lors de leurs tentatives pour franchir des frontières que les Etats européens s’efforcent de rendre de plus en plus infranchissables. Le titre du livre de Georges Didi-Huberman consacré au film Les spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannati , Passer quoi qu’il en coûte, est devenu le slogan de tout réfugié en Europe. Pourtant dans le film de Bijan Anquetil, il semble être hors de propos. Nulle attitude combative dans les errances et les voyages de Sobhan. Mais bien sûr ce n’est qu’une illusion. Car l’opiniâtreté qui est la sienne, quelle que soit sa situation, est tout le contraire du renoncement.

Le titre du film renvoie à une chanson Afghane que Sobhan évoque à la fin du film, « Laisse-moi et poursuit ton chemin ». Mais ce n’est pas vraiment une conclusion. L’errance de Sobhan n’a pas de fin. Et le film se termine uniquement parce qu’un jour il disparaît, sans prévenir le cinéaste, poursuivant son voyage sans la compagnie d’une caméra, sans le témoignage de la caméra. En dehors de l’œil un tant soit peu inquisiteur de la caméra.

Visions du réel 2020.

F COMME FAMILLE – Fratrie

Brothers. A Family Film. Valentin Mez Tanören, Suisse, 18 minutes.

Un film de famille. Un film sur la famille. Sur les rapports familiaux. Ou plus exactement sur les rapports entre deux frères. Cette fratrie limitée, nous ne sommes plus à l’époque des familles nombreuses. Deux frères très proches par l’âge, mais si différents, par leur vie, par ce qu’ils sont. Par leur rapport respectif avec les parents aussi. Des parents qu’on ne voit pas. Dont ils parlent peu en fait. Mais qui n’en sont pas moins omniprésents dans la vie et les pensées de leurs fils.

Valentin et Adrian passent une semaine ensemble. Rien qu’eux deux. Il semble qu’il y ait longtemps qu’ils ne se sont pas vus, qu’ils ne se sont pas côtoyé si intimement. C’est que Valentin est parti de la maison familiale, alors que son frère vit toujours avec ses parents. Une situation qu’il n’a pas choisie. Elle découle simplement de sa reconnaissance de personne handicapée. Un handicap qui se manifestera dans le film par de violentes colères, que le fils ainé semble avoir du mal à supporter. Des colères qui perturbent grandement son rapport aux autres et au monde.

Pourtant Adrian semble respirer la joie de vivre. Quand tout va bien il rit beaucoup. Et semble toujours prêt à s’amuser. Même s’il s’agit de jeux d’enfant. Mais la longue scène (elle occupe une bonne partie du film) de la fabrication de la mousse au chocolat nous le montre très agressif envers son frère, qu’il traite d’handicapé. Il n’est pas loin de le frapper. De même dans cette promenade dans un bois, où le calme de l’environnement n’a aucun effet sut lui. Par opposition, les rires des deux frères au réveil dans la chambre de montrent qu’ils sont capables de communiquer et de se comprendre. Mais la scène est bien courte. Comme si c’était une exception.

En se centrant sur cette relation entre les frères, une relation toujours tendue mais qui peut aussi être d’une grande tendresse, le film explore en creux les dégâts que peut faire sur les liens familiaux et sociaux une situation de handicap. Au bout d’une semaine, Valentin repartira, laissant son frère regagner la maison parentale. Pour lui, il n’y a pas d’avenir.

Visions du réel 2020

L COMME LETTRES.

Correspondance. Carla Simon et Dominga Sotomayor, Espagne, 19 minutes.

Chère Carla, Chère Dominga…

Un échange de lettres entre deux amies, deux cinéastes. Leur correspondance ne peut que prendre une forme filmique. Chacune réalise sa lettre, choisi des images. Et enregistre une bande son, le texte de la lettre en voix off. Au final, un film à quatre mains. Mais pas vraiment une coréalisation. Chaque lettre est autonome, comme dans toute correspondance. Le film constitué de leur juxtaposition peut alors révéler leurs différences, leur singularité, un style personnel peut-être. Mais aussi leurs points communs, forgés par une longue amitié.

De quoi parlent-elles. Elles donnent des nouvelles d’abord. De leur vie, de leurs proches. Les petits événements qui forment l’actualité familiale. De leurs réflexions personnelles, de leurs petits secrets. De leur intimité en somme. Par exemple à propos de la maternité. Des propos très féminins, ancrés dans une réalité féminine, sans pouvoir pour autant être considérés comme féministes.

 Et puis, et ce n’est pas le moindre intérêt du film, elles parlent cinéma, du cinéma comme moyen d’expression qu’elles ont choisi et qu’elles pratiquent avec pas mal de succès déjà. Elles parlent aussi de leurs films, des documentaires, courts ou longs métrages, qui ont acquis une certaine notoriété au-delà de leur pays d’origine, une reconnaissance internationale concrétisée par plusieurs prix en festival.

Mais ce cinéma très intimiste n’en reste pas à ce niveau égocentré qui risquerait vite de devenir nombriliste. Leur vie de cinéaste est on ne peut plus ouvert sur le monde. Les images qu’elles convoquent sont souvent des archives familiales. Mais aussi des images du monde, faites aux quatre coins du monde. Le Chili est alors tout naturellement en première ligne, avec son histoire mouvementée, des images de manifestations qui renvoient à ce besoin de démocratie et de liberté fortement revendiqué. Au fond, ces lettres personnelles ne s’adressent pas seulement à cette amie désignée comme destinataire officielle. Et c’est là leur paradoxe – et la pertinence du film Correspondance. Le cinéma, dès le moment où un film achevé est projeté (même si au départ il n’avait qu’une dimension privée), ne peut pas ne pas s’adresser à l’ensemble de ses spectateurs.

Visions du réel 2020