I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – WILCOX de Denis Côté

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

1 Conception

Wilcox est né comme plusieurs de mes films plus ‘légers’ dans leur production. C’est-à-dire de l’imaginer d’abord comme ‘réalisable’ dans une économie entre amis ou avec l’aide d’une bourse dans un programme local, en l’occurrence ici les Conseils des arts et des lettres du Canada ou du Québec. L’idée doit être simple, hyperréaliste, sans besoins coûteux. Pour Wilcox encore plus que les autres puisque je n’ai même pas tenté de le proposer aux instances culturelles locales. J’ai imaginé un film sur un bonhomme errant mystérieux, à cheval entre docu et fiction. Mon pari était de proposer un film complètement ouvert aux interprétations, tourné à l’arrache.    

2 Production

L’important pour Wilcox était de savoir ce qu’il y avait sur la table:  l’équivalent de 4000 euros de ma tirelire puis un autre 4000 de la poche d’un producteur local indépendant. Quand on connaît son cadre, on reste à l’intérieur, sans dérapage avec les cartes de crédits ni endettement. Il s’agit ensuite de convenir de forfaits amicaux pour les salaires des collaborateurs hors-union, garder sa parole, respecter les heures de tournage proposées. Il y a un équilibre à garder entre le bénévolat demandé aux gens, l’amour de l’art et obtenir ce qu’il faut pour honorer sa vision.  

3 Réalisation

Tout est resté petit. Nos voitures, nos goûters, la caméra personnelle du directeur photo, un preneur de son bénévole pour quelques heures. Il nous fallait des permissions, des gracieusetés, quelques accessoires. Nous avons tourné pendant 6 ou 7 jours, comme des étudiants. Nous n’étions jamais plus de 5. Pour la postproduction, j’ai pu me servir de ma réputation et mon nom pour obtenir des heures en gracieuseté dans un studio, pour presque toutes les étapes. Wilcox c’est vraiment très petit mais il faut quand même avoir une ambition (donner vie au film, le diffuser, festivals, atteindre un public). Si on se comporte trop en dilettante, le château de cartes peut s’écrouler.   

4 Diffusion

J’ai décidé de le distribuer moi-même, sachant que nous ne ferions pas de ventes majeures avec un tel objet (qui frise l’expérimental). J’ai mon réseau de contact dans les festivals et j’ai pu facilement proposer le film. La Première mondiale eût lieu à Locarno puis environ 25 festivals m’ont permis via des screening fees raisonnables de repayer le film.

P COMME PROSTITUTION – Cambodge.

Le Papier ne peut pas envelopper la braise. Rithy Panh. Cambodge, 2007, 108 minutes

         Il y a des prostituées à Phnom Penh, comme dans toutes les villes du monde, en Asie ou ailleurs. Comme dans tous les pays où les filles n’ont pas d’autres moyens de gagner de quoi se nourrir et aider leur famille à survivre. Si Rithy Panh leur consacre un film, c’est pour montrer leur misère, leur détresse, leurs souffrances. Beaucoup disent avoir voulu un jour se donner la mort. Si elles ne l’ont pas fait, c’est parce qu’elles pensent à leur enfant. Un film d’un pessimisme absolu, où dominent les gros plans de visages en larmes.

         Le film se déroule presque entièrement dans les chambres de ces filles, leur lieu de vie sans grand confort, où elles font la cuisine, mangent et dorment. Même vivant quasiment en collectivité, leur solitude est patente. Aucune ne peut rien pour les autres. Elles ont toutes les mêmes dettes, les mêmes problèmes d’argent, les mêmes addictions à la drogue locale, le mâ, pour laquelle elles dépensent une grande partie de ce qu’elles gagnent avec leur corps, des corps souvent marqués par la maladie, par le sida, et par les coups des clients. Elles sont toutes sous la domination d’une patronne, qui leur fait payer cher le toit où elles dorment et les services d’un rabatteur, qui les envoie travailler quel que soit leur état et qui n’hésitent pas à les battre lorsqu’elles ne rapportent pas assez d’argent. « Faire du fric » est devenu leur obsession, tellement leurs conditions de vie en dépendent.

         Il y a pourtant une grande tendresse dans les plans centrés sur les relations qu’elles tissent entre elles. Pendant le maquillage avant d’aller travailler, ou  lorsque la souffrance de la maladie est insupportable. Une caresse sur les cheveux est bien peu de choses, mais elle est le signe qu’il y a encore de l’humanité dans ces vies sans espoir.

         Contrairement aux films qu’il a consacrés au génocide Khmer rouge, Rithy Panh ne s’implique pas directement dans les scènes qu’il filme. Nul commentaire, pas même de questions pour susciter les confessions. Les filles semblent parler entre elles de leur vie tout à fait spontanément, comme si elles avaient compris qu’en faire le récit pour ce film était une façon, la seule peut-être, de retrouver leur dignité d’être humain. Que restera-t-il de leur vie ? Des portraits de femmes découpés dans des magazines et collés au mur ? Dans une belle séquence finale, elles laissent la trace de leurs lèvres sur un autre mur, elles dessinent leur silhouette, inscrivent leur nom. A quoi servent ces traces ? Les anciennes partent, d’autres arrivent.  L’une d’elle énumère ce qu’elles sont devenues. « Nous les pauvres on est toujours fautifs ».

L COMME LITTERATURE -Filmographie.

La fiction « utilise » la littérature, les romans pour ses adaptations (certaines ne sont-elles pas des trahisons ?) les écrivains pour ses biopics, qui reposent plus sur le jeu de l’acteur que sur la personnalité du modèle. Bref si la fiction cinématographique entretient souvent des rapports honnêtes avec la littérature, c’est presque toujours avec quelques arrières pensées, commerciales en particulier.

Par contre, le documentaire joue plutôt la carte de l’authenticité et bien souvent celle de la modestie. Les portraits qu’il propose ne cherche jamais la survalorisation de son personnage. Sans fard, sans fausse pudeur, sans chercher à masquer les zones d’ombre et encore moins les étapes de vies qui ne sont pas toujours toutes glorieuses. Et s’il ne s’agit pas de dégager LA vérité d’une œuvre bien des films en proposent une vision personnelle visant à instaurer un dialogue avec celle que tout lecteur peut avoir.

Pourtant le documentaire sait aussi utiliser des formes fictionnelles qui se révèlent souvent particulièrement adaptées pour mettre en évidence la face cachée de ces êtres si complexes que sont écrivaines et écrivains.

Au fond que littérature et cinéma fassent bon ménage ne peut qu’être bénéfique au développement de l’un comme de l’autre. Les lecteurs et les spectateurs – qui sont souvent une seule et même personne – ont tout à y gagner.

Voici une sélection de films documentaires, bien incomplète sans doute, où domine la littérature du vingtième siècle.

Albert Camus, une tragédie du bonheur, Joël Calmettes

Albertine Sarrazin, les routes de la liberté, Sandrine Dumarais

Annie Ernaux Timothy Miller

Aragon, le roman de Matisse. Richard Dindo

Armand Gatti, Stéphane Gatti

Arthur Rimbaud, une biographie. Richard Dindo

Béatrice Beck, Gérard Mordillat

Blaise Cendrars, 1887-1961, Claude-Pierre Chavanon

Blaise Cendrars, comme un roman. Jean-Michel Meurice

Camus, Sartre : une amitié déchirée, Joël Calmettes

Carlos Fuentes, un voyage dans le temps, Valeria Sarmiento

Cocteau et compagnie, Jean-Paul Fargier

Les Mots comme des pierres – Annie Ernaux écrivain, Michelle Porte

Edouard Glissant, Jean-Noël Cristiani

Les Enfants d’Hampâté Bâ, Emmanuelle Villard

En revoyant « Lire c’est vivre », Robert Bober

La Femme aux 5 éléphants, Vadim Jendreyko

Fragments sur la grâce. Vincent Dieutre

Françoise Sagan, Michelle Porte

Genet à Chatila. Richard Dindo

Georges Orwell 1903 1950, Christophe Muel

Georges (…) Perec, propos amicaux autour d’Espèces d’espaces, Bernard Queysanne

Guyotat en travail, Jacques Kébadian

Henry Bauchau, écrivain par espérance, Elisabeth Kapnist

Howard Phillips Lovecraft, toute marche mystérieuse vers un destin, Pierre Trividic, Patrick-Mario Bernard

Is dead, portrait incomplet de Gertude Stein, Arnaud Des Pallières

Italo Calvino 1923 1985, Edgardo Cozarinsky

Jean Cayrol, Lazare parmi nous, Jacques Loiseleux

Jean Genet, un captif amoureux. Parcours d’un poète combattant, Michelle Collery

Jean Genet l’écrivain, Michel Demoulin

Jean Genet le vagabond 1910 1943, Michel Demoulin

Jean Starobinski, l’interprète et l’écrivain, Thierry Thomas

Jean-Claude Carrière l’enchanteur, Danielle Jaeggy

Julia Kristeva, étrange étrangère, François Caillat

Julien Gracq, la chanson du guetteur, Michel Mitrani

Kateb Yacine, Kamal Dehane

La langue ne ment pas, Stan Neumann

Le Libraire de Belfast, Alessandra Celesia

Les lieux de Margueritte Duras, Michelle Porte

Les lieux de Virgina Woolf, Michelle Porte

Lire et traduire Georges Perec, Bernard Queysanne

Louis-René Des Forêts, Benoît Jacquot

Lucebert temps et adieu. Johan van der Keuken

Luis Sépulveda, l’écrivain du bout du monde, Sylvie Deleule

Maniquerville. Pierre Creton

Max Jacob, Rolland Allard

Michel Butor mobile, Pierre Coulibeuf

Les mots comme des pierres – Annie Ernaux écrivain, Michelle Porte

Le Mythe Kafka, Karel Prokop

Nous, Princesses de Clèves. Régis Sauder 

Philippe Jaccottet, François Barat

Les poètes sont encore vivants, Xavier Gayan

Qui était Kafka ? Richard Dindo

Rainer Maria Rilke, Stan Neumann

René Char, nom de code Alexandre, Jérôme Prieur

Romain Gary, le roman du double. Philippe Kohly

Le Roman de la colère. Priscilla Pizzato

Sartre par lui-même, Alexandre Astruc, Michel Contat

Sartre vingt : ans d’absence ? Guy Seligmann

Stefan Zweig 1881 1942, Edgardo Cozarinsky

Traduire, Nurith Aviv

La véritable histoire d’Artaud le Mômo, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur

Vivre avec Camus, Joël Calmettes

I COMME ITINERAIRE D’UN FILM – TRIO d’Ana Dumitrescu.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

1 Conception

Ce n’est pas une idée mais une musique. Dès le premier jour où j’ai entendu cette musique (la balade de Cyprian Porumbescu) le film est devenu une évidence. Il fallait que je fasse un film avec le violoniste qui jouait cette musique. Ensuite tout c’est très vite accéléré. J’ai passé quelques mois en repérage pour trouver la narration et le film lui s’est fait tout seul, une fois la narration mise en place. Donc le déclencheur a été cette musique, car au départ je n’avais pas vu le violoniste. Je ne peux pas en dire plus sinon je dévoile la fin du film où on retrouve sa genèse. La fin est donc le début de tout.

2 Production

 La vérité est que nombre de financeurs m’ont dit texto « Un film avec un tzigane ? non merci ! On en trop fait, c’est plus à la mode. Et en plus en noir et blanc ? Vous rêvez là !». Le recours a donc été celui à des financeurs privés et du mécénat.  Après, quand j’ai une idée dans la tête je continue.

J’aimerai raconter une anecdote. Quand j’étais toute jeune photojournaliste, je galérais financièrement. Et je suis allé voir un ami iconographe qui me conseillait depuis le départ. Je lui ai dit :

  • Je veux arrêter la photo.
  • Mais pourquoi ?  me demande-t-il.
  • Parce que je n’ai plus d’argent.
  • Ceci n’est pas une raison valable, me dit-il.
  • Mais je fais comment ?
  • Tu fais comme tu veux mais tu n’arrêtes pas parce que tu n’as plus d’argent, ce n’est pas un motif.

J’ai mis des années à comprendre ce qu’il m’a dit. C’était il y a bientôt 15 ans. Je suis toujours là et demain je serai encore là. Alors si quelqu’un vient me voir, je lui répondrai exactement la même chose que m’a dit mon ami à ce moment là.

3 Réalisation

Je voulais un film avec une esthétique particulière. J’ai donc mené mon projet à bout en filmant et en réalisant ce film. Je ne suis pas à mon premier essai et mon précédent film Licu a été récompensé de nombreux prix dont le Golden Dove à Dok Leipzig en 2017. Le tournage a été fait comme pour une fiction, scénarisé et monobloc. C’est un véritable film. La seule différence avec la fiction est que ce qui se passe dans chaque scène est vrai.

4 Diffusion

Pour la diffusion, il faut demander cela au coronavirus. Le film devait sortir en salle le 08 avril 2020 et tout a été reporté. Le distributeur m’a fait un très bon retour sur les avis des exploitants qui l’ont visionné. Donc il ne reste plus qu’à attendre. Encore une fois, je ne suis pas à mon premier film et tous mes films ont été distribué en France et/ou à l’étranger.

Concernant la VOD, je ne crois absolument pas à une économie viable. Trop de films, pas assez de possibilités de mettre en évidence les films art et essai. Personnellement je n’y crois pas.

I COMME ITINERAIRE D’UN FILM – GRAINES DE RONDS-POINTS de Jean-Paul Julliand

I COMME ITINERAIRE D’UN FILM – GRAINES DE RONDS-POINTS de Jean-Paul Julliand

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

1 Conception

« Graines de ronds-points » est né d’une préoccupation – j’étais très intrigué par le mouvement des gilets jaunes, véritable OVNI politique sorti de nulle part – et d’une opportunité. Ralenti par des gilets jaunes sur un rond-point, pas très éloigné de mon domicile, le dialogue s’engage. Je me gare. Je me présente en tant que réalisateur. Je laisse ma carte de visite… et j’attends une réponse à ma proposition d’un tournage en immersion. Après quelques jours de flottements, le feu vert arrive.

Durant tout le tournage (6 mois), je filme sans faire signer de droits images. J’annonce simplement qu’avant toute sortie, sur quelque support qui soit, je ferai une projection privée où je solliciterai la signature de droits images ; ce qui est le cas en juin 2019. Deux interviewés sur dix-neuf refusent d’apparaitre dans le film. Je dois donc remonter en partie le documentaire durant l’été 2019 pour être prêt en septembre. Mais j’étais préparé à cette hypothèse.

2 Production

Je fonctionne dans le cadre de l’association Electron Libre Compagnie qui avait sur son compte un petit « trésor de guerre », suite à la production et/ou la distribution de films précédents. Mais je fais 90% du film tout seul… ce qui a ses limites, notamment pour les prises de son. Dans ce cadre-là, je suis bénévole. Seuls mes frais sont pris en compte. En revanche, le mixage son et la colorimétrie sont « sous-traités » à des copains, rémunérés à minima… Mais qui auraient été associés aux bénéfices, si le film avait dépassé les 5000 entrées ; ce qui ne sera pas le cas.

3 Réalisation

Je cadre. Je prends le son. Je monte… et je réalise.

Tout se joue dans ma tête… et un peu en réaction avec les initiatives des autres projets. Ainsi j’ai dû tenir compte de la sortie de « J’veux du soleil » de Gilles Perret et François Ruffin. Ils travaillent à chaud, dans l’urgence, autour d’une personnalité connue. Je décide donc de filmer sur le long terme, en prenant mon temps et en n’apparaissant jamais dans le film ; rajoutant juste une voix off d’intro et une autre, très brève, de pré-conclusion.

Je commence à pré-monter au bout de trois mois de tournage, mais de façon très grossière pour avoir une idée d’où je pouvais aller avec ce film.

4 Diffusion

J’ai tenté de proposer le film à une boite de prod, qui en a parlé à une télévision régionale… Mais rapidement le diffuseur a su que d’autres films sortiraient en interne dans son réseau… Donc l’idée a germé d’un autre film sur le suivi des gilets jaunes accompagnants les projections de « Graines de ronds-points » en salles de cinéma… Ce projet a finalement été abandonné… J’ai énormément de mal à travailler avec des boites de prod, qui sont sur des rythmes et des modes de fonctionnement qui ne sont pas les miens… à 74 ans.

Le film est sorti en salles le 13 novembre… pour l’anniversaire du mouvement. La distribution est assurée par Electron Libre Compagnie qui a désormais de bons contacts avec un grand nombre d’exploitants, rencontrés lors des projections débats de mes films précédents et qui aiment bien ma façon d’animer les échanges post-projections.

Quelques exploitants ont cru que ce documentaire ferait une carrière comparable à « J’veux du soleil ».

Mais la plupart a bien senti que le vent avait tourné. Les gilets jaunes n’étaient plus au top dans l’opinion publique, d’autres mouvements sociaux se dessinaient (réforme des retraites) et les gilets jaunes eux-mêmes s’étaient usés, sans négliger les divergences de points de vue internes.

Bilan : 50 salles… 2000 entrées avec des succès enthousiasmants et des bides énormes. Sans parler des séances signées mais annulées du fait du Covid19.

Mais dans tous les cas de belles rencontres et beaucoup d’enrichissements personnels.

Depuis le début du confinement, le film est disponible sur deux plateformes VOD et l’association commercialise en direct (via Facebook) le DVD… qui pour le moment se vend très peu.

Mais, au-delà de la richesse des rencontres humaines, je pense que ce film devrait être utile, dans l’avenir, pour aider à comprendre ce qui s’est passé… et peut-être aussi ce qui va se passer.

Jean Paul Julliand

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – NOUS LE PEUPLE de Claudine Bories et Patrice Chagnard.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

CONCEPTION

Au commencement il y a notre désir de faire un film qui interroge le politique, la nécessité du politique aujourd’hui.

Nous souhaitions que ce film s’inscrive dans la continuité de nos deux films précédents Les Arrivants et Les règles du jeu et qu’il en constitue en quelque sorte le dernier acte.

Comme souvent en documentaire, ce projet est donc né d’un désir un peu large, un peu abstrait. Le premier travail consistait à trouver comment l’incarner : dans quels lieux, en s’appuyant sur quelles situations et avec quelles personnes.

Ce dont nous étions certains, c’était de désirer faire un film ouvert et positif, un film « qui donne envie ».  Nous ne voulions plus seulement dénoncer, filmer là où ça fait mal. Nous avions envie de quelque chose d’heureux.

Nous avions bien conscience que faire un film positif à propos de la politique en 2016 c’était quasiment impossible, c’était une idée de cinglé. C’est ce qu’on se disait un jour sur deux. Et l’autre jour on se disait que si le désir persistait en dépit de cette impossibilité, c’est que c’était le moment d’y aller.

Nous étions fin 2016. Au printemps nous avions vécu Nuit Debout. Ça avait été une expérience passionnante qui proposait et appelait d’autres façons de faire de la politique. Mais quelque chose nous avait retenus d’y adhérer totalement : l’origine sociale et culturelle trop homogène de ses acteurs. L’absence des habitants des quartiers populaires, l’absence de personnes issues de l’immigration et l’impuissance des « nuits debout » à dépasser cette contradiction, nous avaient interrogés.

Nous sommes partis de là.

Pourquoi le peuple des banlieues était-il absent ? Qu’est-ce que cela aurait changé s’il avait été dans le coup ? Quel serait son apport ? Quelles propositions ferait-il ?

Et quel film pouvions-nous imaginer autour de ces questions ?

Parallèlement à notre réflexion se mettait en place la campagne pour les élections présidentielles de 2017. Autour de nous on sentait se réveiller l’intérêt pour le politique. Les interrogations portaient sur la démocratie et ses impasses, la concentration des pouvoirs, la non-représentation du peuple.

Nous avons commencé à contacter quelques personnalités en leur racontant notre projet.

Charlotte Girard de LFI qui travaillait avec d’autres sur cette question de la représentation, Etienne Chouard, blogueur militant pour une démocratie directe, Anne Cécile Robert, journaliste politique au Monde Diplomatique. Anne-Cécile nous a conduits à André Bellon, ancien député PS, président de l’association Pour une Constituante. Et André Bellon nous a invités à assister à un atelier constituant qui se tenait à Montreuil en Seine-Saint-Denis.

C’est là que tout a commencé à prendre forme.

L’atelier durait tout l’après-midi et réunissait une quarantaine de personnes diverses, des jeunes, des vieux, des immigrés, des habitants du quartier.

Le travail consistait à lire à plusieurs voix le texte du Préambule et les premiers articles de la Constitution. Ensuite chaque table devait faire une proposition de réécriture puis l’assemblée votait sur ces propositions.

Pour nous ce fut une révélation.

La confrontation avec les textes fondateurs de la république faisait jaillir de la parole, de l’émotion, de l’intelligence. C’était joyeux et vivant. On avait le sentiment d’assister à la naissance d’une parole politique.

Dans tous les ateliers constituants auxquels nous avons assistés (il y en a eu d’autres), nous avons retrouvé ce même surgissement d’une parole collective libérée des clivages partisans et des raideurs idéologiques.

Nous tenions un fil…Mais nous ne tenions pas un film.

Ces ateliers se réunissaient de façon aléatoire, en fonction des libertés des uns et des autres. D’une séance à l’autre on n’y retrouvait pas forcément les mêmes personnes. De plus la finalité, l’enjeu de ces rassemblements n’étaient pas évidents. Si intéressants fussent-ils, ces ateliers ne permettaient pas de construire un récit ni de faire émerger des personnages.

C’est alors que Jonathan Vaudey de l’association Les Lucioles du Doc nous a parlé de leur projet d’organiser des ateliers constituants avec trois groupes, des lycéens, des détenus et des femmes immigrées. Le dispositif qu’il se proposait de mettre en œuvre correspondait exactement à ce que nous cherchions. Il durerait un an, les participants (tous volontaires) seraient les mêmes, il devrait aboutir à un texte collectif final.

Jonathan et Les Lucioles font un travail d’éducation populaire à partir du cinéma documentaire. Ils avaient diffusé nos films précédents dans le cadre de leurs activités et nous nous connaissions. Mais ils ne souhaitaient pas que nous filmions ces ateliers qui étaient pour eux expérimentaux.

Par ailleurs ils intégraient dans leur propre dispositif des tournages vidéos pour communiquer d’un groupe à l’autre et ces tournages pourraient in fine constituer la matière d’un film collectif.

Pas question pour eux d’autoriser un autre tournage que le leur.

C’est un classique du cinéma documentaire. Pour nous en tout cas, presque chaque film a commencé par un refus des protagonistes ou de l’institution d’accueillir notre tournage !


Nous avons insisté pour « juste voir » (avec une certaine mauvaise foi…) et Jonathan a accepté notre présence en tant qu’observateurs. C’était peu mais nous n’avions rien à y perdre. Cela nous aiderait à confirmer ou non notre propre désir et, au cas où ça se débloquait de leur côté, ça nous permettait de réunir la matière nécessaire à l’écriture d’un scénario pour chercher des financements.

Nos premiers repérages nous ont confortés dans l’idée que non seulement il y avait un film possible, mais que ce film serait bien plus insolite que ce que nous avions imaginé. La rencontre avec les détenus de Fleury Mérogis en particulier nous avait scotchés : leur capacité d’invention, leur liberté intérieure, leur culture, tout en eux était à des lieues des représentations classiques de prisonniers.

Nous avons écrit un premier texte d’intention d’une dizaine de pages que nous avons déposé à l’aide à l’écriture au CNC et à la Région Ile de France début 2017. 

En même temps nous commencions l’écriture du scénario dont nous aurions besoin pour l’Avance sur recettes et l’aide à la production d’Ile de France. Ce scénario prenait la forme d’une continuité dialoguée rédigée à partir de ce que nous voyions et entendions au cours des séances d’atelier et de nos propres réflexions en cours.

Et nous continuions à observer l’évolution du travail et des relations au sein des trois groupes et entre eux. Ce temps de repérages et d’écriture a été extrêmement fécond. Bien sûr nous étions dans l’incertitude sur la faisabilité du film (Les Lucioles accepteraient-elles finalement ? Y aurait-il une deuxième édition de ces ateliers, sans laquelle rien ne serait possible ? Trouverions-nous l’argent ?)

Mais nous étions portés par l’adéquation magique entre ce que nous avions espéré et la réalité que nous découvrions. Nous sentions qu’il y avait là un film à faire qui n’avait jamais été fait ! Et nous savons par expérience que ce désir est communicatif…

PRODUCTION

Nous nous lancions dans l’aventure avec notre petite société de production Les Films du Parotier. Catherine Bizern qui nous accompagne sur nos films depuis de nombreuses années, serait notre productrice maison. Elle était assez disponible à ce moment-là et s’occuper de la production de notre film l’intéressait.

En avril 2017 nous avons reçu une réponse négative des deux commissions d’aide à l’écriture.

En juin nous avons déposé notre scénario d’une cinquantaine de pages à l’Avance sur Recettes ainsi qu’à la région IDF.

Entre temps, nous avions avancé sur plusieurs plans.

Les Lucioles du Doc avaient finalement accepté que nous filmions (après un examen de passage auquel nous avait soumis un juré composé d’une vingtaine de jeunes « lucioles »!)

C’est même notre projet de film qui les avait décidés à entreprendre une deuxième édition de leurs ateliers – choix sur lequel ils avaient hésité à cause de leur manque de moyens. 

Et Jonathan ne serait pas seul dans l’aventure. Une nouvelle venue, Léa Aurenty, venait d’être engagée par l’association pour mener à bien le projet avec lui. Nous avions gagné un personnage de plus et Léa nous plaisait beaucoup…


Par ailleurs nous avions avancé sur le contenu du film.

Depuis le début il nous semblait qu’il manquait un enjeu à cette histoire d’atelier.

C’était d’ailleurs ce qu’avait exprimé assez crument une des lycéennes: « M’sieur ! C’est quoi votre truc, c’est seulement une activité ? Parce que si c’est juste une activité, moi j’arrête ! ».

En en parlant avec Jonathan et Léa l’idée d’aller plus loin dans le projet et de répondre ainsi à la question de la lycéenne s’est concrétisée.

Le nouveau projet serait non seulement de parvenir à une ré écriture collective de la Constitution mais aussi de rencontrer les députés de la commission des Lois pour leur proposer ce texte.

Nous avions intégré ce nouvel élément dans notre scénario sans savoir si la rencontre projetée avec les députés aurait lieu ou non. En un sens peu importait. Il suffisait que l’enjeu existe pour que cela donne un sens beaucoup plus fort à leur travail et donne matière à un suspense et à des rebondissements.

Les scénarios déposés, tout devenait urgent : nous étions en juin 2017 et nous visions un début de tournage en septembre, date à laquelle Jonathan démarrerait sa deuxième édition avec de nouveaux participants – dans le même dispositif et les mêmes lieux.

Côté production nous nous sommes alors associés avec Patrick Sobelman d’Agat films/Ex Nihilo avec lequel nous avions déjà co-produit avec bonheur « Les règles du jeu ». Nous serions coproducteurs délégués.

Nous n’avions toujours pas un sou. Mais tout le monde était partant ! Nous avions même un co-producteur suisse, Michel Bulher d’ADDOK Films.

A la fin de l’été nous avons reçu une série de réponses négatives : de l’Avance sur Recettes, de la Région IDF et d’ARTE.

Nous avons repoussé de trois mois le début du tournage et nous avons modifié notre scénario, après avoir obtenu une dérogation pour nous représenter à l’Avance et à la Région.

Nous tenions compte des réserves faites par les lecteurs (qui en gros ne croyaient pas qu’une rencontre avec les députés soit possible et du coup ne marchaient pas dans l’avancée du récit ) en renforçant les personnages, leur travail et leurs relations mais sans renoncer à la rencontre à l’Assemblée nationale.

En Suisse notre projet avait obtenu un financement de 60 000€ …Mais nous n’avions pas la part de financement français suffisante pour monter un dossier de co-production ! La rage au cœur, nous avons dû renoncer à l’apport suisse.

Par ailleurs nous avions fait lire le scénario à plusieurs distributeurs et de ce côté là l’intérêt pour Nous le peuple était évident.

Les films du Losange d’une part et Epicentre d’autre part étaient prêts à distribuer le film.
Epicentre mettait d’emblée un à valoir de 30 000€, Le Losange ne mettait pas un sou. On a donc choisi Epicentre.

Cet apport était le seul financement dont nous disposions à ce stade. Il nous permettait d’assurer l’essentiel des frais de tournage et de verser un minimum de salaire à Jonathan en tant qu’assistant réalisateur à mi-temps et à Pierre Carrasco notre ingénieur du son sans qui ce tournage n’était pas envisageable. Nous avions affaire à un film de parole et la qualité du son était primordiale. Or les lieux où nous filmerions étaient extrêmement ingrats pour l’image mais aussi pour le son : résonnance métallique et rumeur de la prison, passages d’avions chez les femmes de Villeneuve Saint Georges…Il nous fallait un très bon ingé son, capable de percher des heures sans craquer et en faisant du son stéréo…

C’est dans ces conditions de production incertaines, avec le seul apport du distributeur, que nous avons pris la décision avec Patrick et Catherine de lancer le tournage, sachant que si nous n’obtenions pas davantage de financement nous devrions pour finir le film en partager le coût sur nos fonds propres.

RÉALISATION

Le tournage s’est déroulé sur huit mois entre décembre 2017 et Juillet 2018.

Un tournage épuisant à cause de l’incertitude où nous avons été jusqu’au bout de ce qui se passerait in fine à l’Assemblée nationale, un tournage où notre état d’esprit changeait au hasard des différentes journées : déprimés lorsque les lycéens nous opposaient leur bien-pensance, excités avec les détenus dont chaque idée, chaque réaction nous surprenaient, bouleversés par les femmes de Villeneuve, submergés par cette réalité folle et désordonnée avec laquelle nous nous battions pour en extraire notre propre vision…

Pendant ce temps nous continuions à chercher des financements.

Nous étions reçus par les membres de la commission Images de la diversité qui avait soutenu nos films précédents. Et là encore nous nous sommes heurtés à un mur d’incompréhension (« Vous croyez vraiment que des députés vont recevoir ces gens? »…« Et pourquoi aller chercher des détenus pour écrire une constitution ?») et notre demande a été rejetée.

Idem pour l’Avance sur recettes et l’Ile de France. Avec toujours les mêmes incompréhensions, la même incrédulité sur l’importance d’un tel sujet et de cette vision du politique…

On se voyait déjà en train de racler les fonds de tiroir pour finaliser le film…

C’est à ce moment-là que la bonne nouvelle est arrivée : Ciné + s’engageait à nos côtés.

Bruno Deloye s’était intéressé au projet dès le premier scénario mais des problèmes internes à Canal+ avaient suspendu sa réponse. On n’y croyait plus.

Après un silence de plusieurs mois, il venait enfin confirmer un préachat de Ciné+ de 50 000€. Le montage était sauvé !

Toutefois le salaire que nous pouvions proposer à notre chef monteuse n’était pas suffisant et elle ne pouvait l’accepter malgré son désir de travailler sur ce film. Nous avons alors choisi d’engager une jeune femme dont ce serait le premier montage : Emeline Gendrot que nous avions rencontrée alors qu’elle synchronisait nos rushes à Polyson comme assistante-monteuse. Elle parlait des rushes avec un enthousiasme et une curiosité qui nous ont convaincus.

Nous ne l’avons pas regretté.

Nous avons commencé le montage en octobre 2018 chez Julie Gayet (Rouge international) qui nous accueillait à prix modique pour le montage.

Nous étions en plein dérushage lorsque le mouvement des Gilets jaunes s’est déclaré. Nos journées sont devenues doubles : lorsque nous rentrions le soir, les infos prenaient le relais de ce que nous avions visionné le jour !

Quel bonheur ! L’Histoire offrait tout à coup un écho aux paroles de nos trois groupes. Notre intuition de la nécessité d’un  « retour du politique » se trouvait confirmée. Nous avions raison d’y avoir cru, d’y croire encore.

Le montage tout entier s’est déroulé en parallèle au mouvement des gilets jaunes. Dans quelle mesure cette actualité nous a-t-elle influencés dans nos choix ? C’est difficile à dire. Sauf peut-être s’agissant de la dernière séquence du film où les femmes de Villeneuve, blessées par le refus de la Présidente de la commission des Lois de les recevoir, brûlent sa lettre de refus…

Violence qui préfigurait bien d’une certaine façon la violence du refus d’entendre ce que les Gilets jaunes criaient chaque samedi…

Le montage proprement dit a été un grand bonheur. Bonheur d’avoir réalisé notre « projet de cinglés », d’avoir tenu bon sur notre désir, notre vision de départ. Car une chose était certaine : qu’on aime ou pas ce que le film raconte, ce qu’il propose comme vision du politique est incontestablement ouvert et joyeux !

DIFFUSION

En avril 2019 le film était terminé.

Nous l’avons soumis à l’Avance sur recettes après réalisation et cette fois-ci il a été très apprécié ! L’avance obtenue a été fixée à 100 000 euros. De quoi payer les compléments de salaires auxquels nous nous étions engagés vis-à-vis de nos collaborateurs et de quoi nous rémunérer en tant qu’auteurs.

Fin avril le film a été montré pour la première fois en public au festival International de La Rochelle. Puis aux Etats Généraux de Lussas où il a reçu un accueil enthousiaste avec une standing ovation de plusieurs minutes !

Marie Bigorie d’Epicentre a montré le film à de nombreux exploitants enthousiastes eux aussi, qui se sont engagés pour une sortie en septembre.
Elle l’a proposé à l’AFCAE dont il a obtenu le soutien.

Nous avons obtenu également le partenariat et le soutien de la Ligue des Droits de l’Homme, de Médiapart, des journaux Le Monde et Politis, de Ciné+…

Nous le peuple est sorti le 18 septembre 2019 dans une cinquantaine de salles en France dont quatre salles à Paris.

Contrairement à ce que nous attendions et à ce que le distributeur, les producteurs, les exploitants, tout le monde attendait, le public n’a pas été au rendez-vous dans les proportions espérées mais le film vit sa vie.

Une centaine de débats ont eu lieu. Nous ne les faisons pas tous. D’autres que nous se sont emparés du film : Jonathan, Léa et Ulysse des Lucioles du Doc, mais aussi Geoffrey (le détenu philosophe) qui a été libéré au moment de la sortie, Hassiba (la jeune fille qui brûle la lettre), certains lycéens et lycéennes et aussi Edwy Plénel, Charlotte Girard, Les Pinçon Charlot, François Ruffin, le Comité Adama…

Quels que soient les intervenants, les débats sont toujours riches et joyeux.

On nous dit que le film donne la pêche, qu’il surprend, qu’il change le regard qu’on peut avoir sur les personnes détenues ou les habitants des quartiers populaires, qu’il redonne le goût du politique.

Et c’est bien ce que nous voulions.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – PRINCES ET VAGABONDS de Fabienne Le Houérou.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

 

CONCEPTION

Je faisais des recherches en Inde depuis 2008 sur la diaspora tibétaine et , dans le cadre de ces recherches,  sur « genre et diaspora », j’ai réalisé deux documentaires sur des femmes tibétaines en exil en Inde (2010 et 2014)[1]. Lors d’un de mes voyages un ami producteur de musique, Robert Dray, m’a fortement incitée d’aller à Jaiselmer au Rajasthan. Il m’a mise en contact avec l’un des musiciens que l’on voit dans le film  « Princes et Vagabonds »Salim Khan. Salim a été extrêmement amical et , grâce à lui, j’ai été invitée à un premier mariage dans sa famille en 2015. Cette rencontre a été fondamentale et fondatrice. Ce mariage en plein désert du Thar a été un émerveillement esthétique. L’intensité des couleurs dans ce désert, or et ocre, les mélodies renversantes se sont superposées pour m’ouvrir sur un monde que je ne connaissais pas. Un monde qui m’a très vite adoptée. Les premières images de cette rencontre se trouvent dans le film avec le statut d’archives car elles ont été tournées avec un simple portable. Un musicien aveugle fait une performance vocale bouleversante et je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je les ai cachées discrètement, avec le foulard que je portais sur la tête,  mais elles n’ont pas échappé à la sagacité des regards des musiciens manganiars rassemblés ce jour là pour un mariage.  Le lendemain je recevais une vingtaine de messages sur Facebook me demandant d’être « amis » et l’un d’entre eux a particulièrement insisté pour que je le rencontre et fasse un film sur eux. Tout a commencé de cette manière. Je n’avais aucune intention au départ de m’engager sur un terrain anthropologique qui n’était pas le mien. Leur insistance a fait le reste.

L’anthropologie est faite de rencontres on l’oublie trop souvent  en faisant des personnes entendues des terrains d’études. En tant que cinéaste, je ne perçois pas les rapports sociaux comme des objets. La rencontre humaine est essentielle. Jean Rouch appelait cela « l’Anthropologie partagée » et, ici,  le partage est d’autant plus important que ce sont les musiciens eux- même qui ont provoqué les choses. Le projet de film ils l’ont inspiré en me déclarant que si j’avais pleuré sur leur musique, c’est que je devais en parler et les aider à partager leurs mélodies. Ils l’ont proposé comme une évidence. J’ai été entraînée dans cette évidence. Mais après les choses ont été plus difficiles. Les musiciens sont des êtres sensibles et parfois très narcissiques et je me suis trouvée parfois au cœur de disputes d’égos parfois délicates. Il était question de rivaliser pour se faire inviter en France quitte à dire du mal de son frère ou de son cousin. Se dépatouiller dans ce nœud  inextricable de conflits à été parfois une épreuve au moment du tournage et après le tournage en mettant un bémol à mon idéal de partage.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

REALISATION

Il faut savoir que les musiciens manganiars sont des artistes itinérants depuis toujours. Ils parcouraient l’Inde de long en large. Le désert du Thar. Invités à se produire au cours d’événements comme des naissances ou des mariages, ils partaient souvent à dos de chameau pour se rendre dans des villages éloignés. Les mariages duraient parfois des semaines entières et ils jouaient pendant plusieurs jours. Moments privilégiés de virtuosité musicale. Leur répertoire est donc lié à ce vagabondage artistique. Ce vagabondage traditionnel s’est transformé dans les années 1990 lorsqu’un mécène indien a organisé des tournées internationales. C’est un turning point dans l’histoire de cette musique avec le début de sa globalisation.   Depuis cette date,  les groupes de musiciens parcourent le monde et de desert-trotters ils sont devenus globe-trotters. De nombreux musiciens, dans le désert, me montraient fièrement leurs visas et évoquaient leurs voyages à travers le monde. Aussi lorsqu’un des musiciens a insisté pour que je l’invite en France, j’ai accepté. Cette séquence illustre cette internationalisation et la rencontre avec un public français étonné comme le regard de ce bébé, (dans une séquence du film), qui, émerveillé et ébahi, regarde le musicien indien dans un concert en France. Pour moi, cette séquence est  signifiante. Elle incarne  le  face-face avec l’altérité. La rencontre dans ce qu’elle a de plus  noble et de plus douce. A l’heure où le vagabondage est criminalisé, je souhaitais également évoquer ces migrations musicales qui nous montrent que les voyages font partie d’une  dynamique créative continue. Cette dynamique fait émerger une culture globale.  Criminaliser ces rencontres est une aberration culturelle.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

PRODUCTION

Cela fait 20 ans que je fais des films de cette manière en occupant tous les postes. Je cadre, je filme, je prends le son et j’organise le tournage moi même. De A à Z.  Souvent je paye presqu’entièrement mes tournages. J’ai personnellement payé la venue en France du musicien qui est venu à Paris. Les quelques soutiens obtenus par les universités et les organismes de recherches sont largement insuffisants pour finaliser un film de façon professionnelle. Même modestes ces aides universitaires ont été indispensables. Sans elles, il n’y aurait tout simplement pas de film du tout.  Donc même dans ma pauvreté « du faire  avec des bouts de ficelles » je ressens de la gratitude pour les organismes de recherche comme MIGRINTER, L’IREMAM, Aix-Marseille-Université, l’INSTITUT CONVERGENCES MIGRATIONS et bien sûr le CNRS grâce à son ouverture sur le monde. Si je fais tout -ou presque- sur un film ce n’est pas par goût du « je suis partout »  mais tout simplement parce que je n’ai jamais les budgets qui me permettent de rémunérer correctement un technicien aux tarifs syndicaux.  Cela étant,  j’ai parfois été aidée par des techniciens du CNRS. L’un d’entre eux, un webmaster de Poitiers, est venu en 2017 pour m’assister. Mais le tournage s’est étalé sur 4 ans et en 2018, au tournage, j’ai sollicité les musiciens eux-mêmes pour m’aider et une jeune graphiste comme Alba Penza. J’ai été énormément aidée par la monteuse Aurélie Scortica. Une jeune femme exceptionnelle. C’est elle, qui a été l’aide la plus précieuse. Son savoir faire, sa modestie, sa façon de ne penser qu’au film et de ne pas rentrer dans « des névroses d’égos » a été fondamentale. J’ai réalisé plusieurs films avec elle en 10 ans. Nous avons évolué ensemble, tissé un langage ensemble. J’ai eu cette chance immense de travailler avec elle. Enfin, la rencontre avec le musicien et musicologue David Fauci a également été un atout important dans ce film. Il se trouve que David Fauci avait bénévolement accompagné un de mes films « Hôtel du Nil, Voix du Darfour » (sur le génocide au Darfour) en 2007. Il a composé les mélodies du film et j’avais été vraiment séduite par son talent de musicien. David Fauci avait également fait un travail 15 ans avant moi sur les musiciens manganiars au Rajasthan. En toute logique, je me suis tournée vers ses travaux en musicologie,  lorsqu’il était étudiant à Aix-Marseille-Université. Le film utilise trois enregistrements de cette période. Son savoir profond et simple a été une carte fondamentale pour le film. Il partage ses connaissances de ce milieu musical avec le spectateur. J’ai réalisé un entretien avec lui que j’ai filmé avec Alba Penza, en novembre 2019, une jeune graphiste talentueuse. L’entretien avec David Fauci sur son expérience m’a servi de commentaire. David Fauci prend un peu le spectateur « par la voix » pour l’entrainer dans un voyage à travers cette musique sublime qu’est la musique des Manganiars. Alors, oui, c’est vrai,  vous avez raison, je n’ai pas de producteur autre que moi-même.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Diffusion

Enfin « at last », les regards intelligents  de Dobrila Diamantis  directrice du Cinéma et de Francesca son assistante ont été également motivants. Grâce à elles, je suis restée en dialogue constant avec des regards critiques et bienveillants.  Car il ne faut pas oublier le rôle essentiel du Cinéma Saint André des Arts dans la volonté de faire découvrir des gens hors circuits comme moi. Des cinéastes qui ne sont jamais invités à Cannes et ne jouissent pas des ivresses des carnets d’adresses mondains. Sans ces amoureux d’un cinéma pluriel, issu de la diversité, libre et non formaté,  les indépendant .e.s  comme moi ne pourraient pas exister ! En ce qui concerne la diffusion ce cinéma d’Art et d’essai connu depuis des lustres dans le 6éme arrondissement ont à sa tête des personnalités très engagés dans le cinéma d’auteur. La place qu’il occupe, force est de le souligner, est déterminante pour les jeunes auteurs notamment grâce au cycle « Les découvertes » qui font émerger de nouveaux talents dans une quête d’originalité et de nouveauté  rare et fragile.  Pour ce faire et en raison de mon inexpérience en terme de diffusion Dobrila et Francesca ont été des atouts plus que précieux. Pour ce cycle très organisé il fallait mettre un place une série de discussions à la fin de chaque projection. Or, les projections ont duré quinze jours. J’ai donc institué  un séminaire à la fin du film en invitant des personnalités scientifiques, artistiques afin d’engager des interactions avec le public. Le séminaire s’est intitulé « Filmer l’exil » , le détail peu être consulté sur le site de l’IREMAM, https://iremam.cnrs.fr/spip.php?article6193 il a été mis en place grâce à l’IREMAM, mon laboratoire d’appartenance depuis 1996, (je souligne) qui, depuis cette date, a toujours soutenu mes travaux filmiques. J’ éprouve une immense gratitude car mon laboratoire m’a parfois soutenue contre l’avis de chercheur.e.s  isolées qui s’opposaient à mes travaux filmiques de façon farouche, voire agressive, argumentant qu’il était impossible d’être à la fois « chercheur » et « cinéaste ». Mon laboratoire a fait preuve de courage dans ses choix.

Ainsi de nombreux collègues de l’IREMAM se sont déplacé d’Aix-Marseille Université au cinéma Saint André des Arts à Paris afin d’évoquer plusieurs thématiques traitées dans le film comme le soufisme,  la musique indienne, le statut de la femme en Inde et les vertus du cinéma anthropologique… Les vertus tout court du cinéma dans l’enseignement. Phlippe Cassuto , qui nous a quitté depuis, a embarqué notre public en évoquant son expérience académique avec un film  support d’un de ses  enseignements à Aix-Marseille Université. Myriam Laakili, Sabine Partouche et l’un de mes étudiants Hugo Darroman a évoqué la notion multiscalaire et polysémique des exils, Maya Ben Ayed, chercheur.e associée a fait une lecture également très fouillée sur l’altérité et la place symbolique des femmes absentes du film, exilées du champ de la caméra, mais dont la présence troublante, sans apparaître, parcourt tout le film. Le film explore la dynamique d’une absence /présence féminine.  Lors des dernières interactions avec  le public une musicienne est venue embrasser les deux intervenantes de mon laboratoire. La chercheure.e que je suis a été comblée par ces interactions entre les invités et les spectateurs. D’ailleurs les réactions des spectateurs sont visibles sur le site allociné (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=275638.html)  où ils ont eu la gentillesse de laisser leurs impressions sur le film. L’enthousiasme des spectateurs a été le plus beau cadeau. La richesse des discussions et le climat amical ont été inoubliables. L’ensemble du personnel de ce cinéma a été d’une extrême bienveillance. Je pense au projectionniste Emmanuel que j’ai embêté pour  caler le son et qui s’est prêté aux essais avec amitié. La diffusion  m’a aidée à refermer quatre longues années de combat pour réunir les quelques sous permettant de finaliser le film et les multiples trahisons de ceux qui étaient censés m’aider. Mais ce sont les histoires de tous les  films, chaque œuvre possède son lot d’anges et de démons. J’ai pris le parti de n’évoquer  que les personnes généreuses et d’ignorer les autres.

Crédit photo Fabienne Le Houérou

Après un mois de projection au saint André des Arts, l’Alliance Française de New Delhi a organisé une projection avec les Centre de Sciences humaines. Nicolas Gravel et Jean François  Ramon ont  été très accueillants et je les remercie de ne pas avoir annulé la projection du 11 mars 2020  car celle-ci est arrivée à la veille des confinements en France et en Inde. A New Delhi,  le public -déjà impacté par les règles strictes-  a été moins nombreux, mais la qualité de la discussion a été au rendez vous, grâce aux chercheurs du centre de New Delhi dont Julien Lesvesque qui a animé le débat. La réaction de la salle et la réception du film  y a été très différente qu’à Paris. http://www.csh-delhi.com/events/event/screening-discussion-prince-and-vagabonds-by-fabienne-lehourou/A New Delhi, le film a été « entendu » dans sa dimension politique notamment en résonnance avec les événements de décembre/janvier 2019 en Inde. (https://www.20minutes.fr/monde/2679415-20191220-inde-manifestations-contre-loi-citoyennete-font-deux-morts)  et la politique du gouvernement Modi à l’égard de la citoyenneté des musulmans en Inde. En effet, il faut savoir que le Parlement indien a définitivement adopté la réforme de la loi sur la nationalité qui modifie très substantiellement le principe du sécularisme ou de laïcité inscrit dans la Constitution. La chambre haute, la Rajya Sabha, qui avait rejeté le texte en 2016, l’a approuvé, mercredi 11 décembre 2019, comme la chambre basse, la Lok Sabha, deux jours plus tôt. (Voir l’article du Monde : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/23/l-inde-est-en-train-d-institutionnaliser-la-discrimination-des-musulmans_6023843_3210.html

Ce film explore un répertoire musical hybride original et évoque l’existence un sujet social musical (l’existence du citoyen musicien). Il  a été conçu sans arrière pensée politique, mais il est devenu, dans ce contexte historique précis, un film sur le « vivre-ensemble ». Sans que je n’y mette aucune intention de départ (j’insiste).  Le film incarne la douceur des spiritualités métisses et tolérantes. Un film fini toujours par échapper à son créateur et c’est tant mieux !

Le sujet du film est imbriqué à la spiritualité hybride de ces musiciens à cheval entre l’hindouisme et l’islam et dont les spiritualités métisses défont les allants de soi sur l’exclusivisme religieux. A   la croisement de deux religions et en harmonie aussi bien avec l’une que l’autre, la musique très riche des Manganiars est le fruit de  ce syncrétisme du désert du Thar.

Aussi je pense que c’est en tant que symbole du vivre ensemble à l’indienne que de nombreuses villes m’ont demandé de venir projeter le film. J’avais un agenda riche et varié de débats /projections. L’une d’elle prévoyait de se dérouler dans le désert dans une école de filles intouchables. J’avais voyagé avec un vidéo projecteur pour l’offrir à cette école. Le confinement a frappé et j’ai dû rentrer en France en urgence le 18 mars 2020 par un des derniers vols Air France. Depuis l’histoire du film s’est endormie. Assoupie dans cette pandémie planétaire qui a impacté 1, 3 milliards d’Indiens.


[1] Le premier film « Les Sabots roses du Bouddha », 26 minutes, a été tourné en 2008 et diffusé en 2010. Il est visible sur le site Dailymotion : https://www.dailymotion.com/video/xd94rf. Le deuxième film a été tourné en 2013 « Angu, une femme sur le fil(m) » 44 minutes, diffusé en 2014 avec une version anglaise sur Dailymotion

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – L’HOMME QUE NOUS AIMIONS LE PLUS de Danielle Jaeggi.

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Mon père et son ami Thiel ont cru de toutes leurs forces au communisme stalinien. Ils se sont engagés, au risque de leur vie dans la Guerre d’Espagne, puis ont joué le rôle d’hommes d’affaires suisses pendant la Guerre Froide afin de contourner l’embargo américain sur les matières premières. Leur engagement les a conduits à accepter l’inacceptable, notamment l’arrestation de leur ami Noël Field, emprisonné et torturé à Budapest, accusé à tort d’être un espion. Ce film raconte cette histoire du point de vue de l’enfant que j’étais alors, et qui ne comprenait pas ce qui se tramait derrière la porte.

Conception :

En retraçant le parcours de Reynold Thiel, j’ai cherché à questionner son engagement total, qui s’est transformé en un acquiescement muet aux crimes du stalinisme. J’ai une raison toute personnelle de m’immerger dans cette Histoire : mon père François Jaeggi, partageait les mêmes convictions que Thiel au point de travailler avec lui dans une agence commerciale au service du communisme à Genève. Évoquer la figure de Thiel, c’est faire revivre l’un des personnages les plus énigmatiques de mon enfance ; c’est aussi m’interroger sur les errements de mon propre père.

Avec ce film, j’ai donc voulu entrecroiser mon histoire personnelle et l’Histoire. Ce n’est pas une enquête sur mon père en tant que père, mais sur son engagement secret qui était une énigme pour moi : Comment peut-on être homme d’affaires et communiste ? Il s’entourait de mystère, mais j’ai découvert, à l’occasion de ce film, que la police suisse savait presque tout (!) mais restait en retrait, attendant son heure (mon père a été surveillé jusqu’à sa mort). Très suisse, cette surveillance que l’on garde sous le coude en vue du jour où elle sera utile. C’est comme un placement à long terme.

Mais le nombre impressionnant de documents policiers sur Thiel et mon père ne disent rien, dans leur froideur administrative, de leur passion pour la politique, rien de leurs liens avec l’insaisissable Jean Jérôme, éminence grise du parti communiste français, très lié à l’ex URSS.

Ces souvenirs, longtemps enfouis, m’ont incitée à recréer, avec le concours d’Alain Campiotti, qui a consacré une série d’articles à Thiel dans le journal  Le Temps, et à la dramaturge Sophie Reiter,  l’atmosphère lourde de secrets des milieux d’affaires communistes que fréquentaient Thiel et mon père dans les années 1950 ; à questionner leurs voyages fréquents en Roumanie, en Pologne, en Chine ; à faire resurgir les questions anxieuses et suspendues que je me posais, enfant, à exprimer, selon la belle formule de Patrick Modiano, « l’odeur du temps de ces années ».

Production

Le film a été produit par Louise Productions Lausanne avec l’aide de OFC (Office fédéral pour la culture) la Fondation romande pour le cinéma (Cineforom), la télévision suisse RTS.

Réalisation

Le film est construit sur l’amitié qui liait Thiel à mon père et sur mon point de vue d’enfant qui ne comprenait pas pourquoi mon père avait abandonné la médecine pour devenir homme d’affaires.

Il a été tourné en Suisse et en France.

J’ai rencontré certains témoins de cette époque dont le policier qui avait pratiqué des filatures de Thiel et de mon père.

J’ai trouvé de nombreuses archives filmiques d’actualités d’époque ainsi que des documents personnels.

Jean-Luc Godard a écrit à propos de mon film :

« Toutes vos réflexions sur cet homme que vous aimez le plus, me paraissent adéquates et touchantes à propos de ce film, aussi intelligent que sensible qui sait faire rimer grande Histoire et petite (qui est grande autant). »

Diffusion

L’homme que nous aimions le plus a reçu le prix du documentaire au festival d’Histoire de Pessac 2018

Le film est sorti en Suisse le 17 février 2020 sous le nom « Thiel le Rouge, un agent si discret »

Il a été présenté à la Cinémathèque de Lausanne le 25 février 2020.

Il va être diffusé à la télévision suisse RTS fin 2020.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM – Les poètes sont encore vivants de Xavier Gayan

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

 Conception

J’avais pour voisin le poète Stéphane Bataillon. Chaque fois que l’on faisait des soirées ensemble il me faisait découvrir des poètes contemporains. Il possède des centaines d’ouvrages de poésie actuelle. Un jour une idée a jailli, je me suis dit que j’aimerai bien voir un film où je découvrirais des poètes d’aujourd’hui, de genres différents car j’étais autant touché par la poésie de l’intime, et je trouvai enrichissantes toutes les formes plus expérimentales comme la poésie sonore. Et une idée prédominait : Elles ne s’excluent pas mais mènent les unes aux autres. Comme je réalise les films que j’ai envie de voir, je me suis lancé dans l’aventure. Je voulais des entretiens assez intimes avec les poètes, essayez d’installer une relation qui les éloignerait de leur discours habituel, en tout cas d’une d’un langage trop formel.

Production

Aucune production n’était emballée par le projet alors je suis parti avec très peu d’argent, des techniciens bénévoles, le chef op a amené sa propre caméra, l’ingénieur du son, son propre matériel, le monteur son ordinateur, le monteur son et le mixeur ont travaillé bénévolement, l’étalonneur aussi…Ce sont tous des amis qui aime mon travail et avaient déjà participé à d’autres de mes films.

Réalisation

J’ai organisé le tournage sur un mois selon les disponibilités du chef opérateur et de l’ingénieur du son et des poètes qui m’avaient répondu favorablement en majorité. Nous avons tourné beaucoup en Île de France mais aussi en Picardie, à Lille et en Bretagne à Lannion.

Diffusion

A la fin du montage un producteur de documentaire renommé a voulu voir le film et m’a témoigné un grand enthousiasme. Il m’a dit qu’il le prenait et qu’il allait tout faire pour le vendre à la télé même si un sujet sur la poésie ça n’allait pas être simple. Au bout d’un an et demi il m’a abandonné car aucune chaîne n’en avait voulu, même des petites chaînes locales. J’ai alors contacté un producteur Gilles Coudert qui avait produit un film sur le poète sonore Bernard Heidsieck et je reçu un coup de téléphone un dimanche matin de ce dernier (ce qui est assez original de la part d’un producteur) qui me dit qu’il avait adoré le film et qu’il voulait l’éditer en DVD. Je l’avais proposé à d’autres éditeurs DVD qui n’avait même pas voulu le regarder car un film sur les poètes ça n’était pas vendeur. Ensuite le film a été sélectionné par la commission d’Images en Bibliothèque ce qui aida beaucoup le film, qui s’est très bien vendu dans les médiathèques, les écoles, et a été diffusé 4 mois sur Mediapart dans la sélection Les pépites du documentaire. Le film a été projeté dans une trentaine de soirées dans toute la France et en Belgique, festivals de littérature et de poésie, dans le cadre du mois du film documentaire, dans de nombreuses médiathèques et est sorti dans une petite salle à Paris avec des débats tous les jours. J’ai été invité en Inde par les lycées français de New Delhi et Pondichéry et par l’institut français. Le film a été pas mal vu à l’école où j’ai parfois été invité à discuter avec les élèves ou élaborer un travail avec eux.  Le film fait partie du catalogue de la bibliothèque du centre Pompidou : Les yeux docs.

I COMME ITINÉRAIRE D’UN FILM -PETITES LUMIÈRES HUMAINES de François Zabaleta

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Conception

Ce film est en fait le premier film que j’ai réalisé (2007). Il s’appelait MON OBJET PRÉFÉRÉ. J’en ai redonné une autre version en 2014 mais sans chercher finalement à lui donner une vraie existence (festivals etc…) comme si je pressentais que j’en donnerais une version ultime plus tard. Les deux premières versions comportaient un texte en voix off. Il y avait quelque chose d’un peu obsessionnel dans ce sujet. Pendant des années j’ai filmé des gens avec leur objet préféré. Je collectionnais des images de collectionneurs en quelque sorte. C’était une sorte d’ethnologie de proximité. Et puis quand j’ai voulu donner une version définitive à ce projet il m’a semblé évident que la force de ce qu’exprimaient ces gens qui me regardaient frontalement se passait de tout commentaire. J’ai voulu aussi travailler sur l’hybridation des matériaux et des gens. La technique a énormément évolué au fil du temps. Et j’ai voulu garder la trace de cette mutation technologique en conservant certains fichiers d’origine. Pour la bande son il m’a paru comme une évidence de trouver un équivalent sonore à l’image. Et la chanson populaire souvent a cappella prise sur le vif m’a semblé une évidence que j’ai mis des années à percevoir. 

Je rajoute des extraits du texte en voix off des premières versions de ce film :  Riches ou pauvres presque tous mes modèles affirment ne pas être attachés aux objets.

 Il y a plusieurs cas de figure. Il y a d’abord ceux qui hésitent entre plusieurs objets et qui ne se décident qu’au dernier moment, devant la caméra, quelques minutes avant de tourner. Il y a ceux qui ont une idée précise et définitive de l’objet qui compte le plus à leurs yeux. Et puis il y a les autres. Ceux qui ne savent pas. Qui ne savent pas du tout. Ce n’est pas qu’ils mettent de la mauvaise volonté, mais sincèrement il n’y a aucun objet auquel ils tiennent au point de vouloir être filmer avec lui. Ils le regrettent d’ailleurs. Ils aimeraient beaucoup faire partie de ce projet mais non, vraiment, ils ne voient pas du tout ce qu’ils pourraient choisir. Et puis ça vient. Ça vient à chaque fois. Ils sont certains qu’ils ne trouveront pas. Et puis ils trouvent. Ils trouvent tous. Pas un n’a fait exception à la règle. Pas un jusque-là ne m’a fait faux bond. Il suffit de se montrer patient. De ne pas les brusquer. D’attendre tout à coup que l’objet s’impose à eux avec une évidence qui les fait souvent rire.

Les objets choisis sont de plusieurs natures. Il y a ceux qui renvoient directement au monde de l’enfance. Ceux qui évoquent la perte et la nostalgie de quelque chose ou de quelqu’un dont le manque les obsède. Il y a ceux, plus prosaïques, qui illustrent le goût de leur propriétaire pour une activité donnée. Cela va de l’outil qui leur sert à exercer leur profession en passant par l’accessoire de sport, la voiture qui leur offre la liberté de mouvement, l’ordinateur, l’instrument de musique, le baladeur ou même, c’est sans doute le plus conceptuel de tous, l’ultime joint du soir fumé avant de dormir dans l’obscurité de la chambre à coucher. Et pour finir il y a ceux, plus rares, avec lesquels les modèles entretiennent des liens superstitieux. Ils s’excusent de choisir cet objet qu’ils ne trouvent en général même pas beau. Mais c’est plus fort qu’eux. Ils ne comprennent pas pourquoi sa perte constituerait pour eux une vraie tragédie. Ils n’ont pas l’impression d’avoir choisi cet objet mais plutôt d’avoir été choisi par lui. Un peu comme Sister Blood et moi. Je pense à l’un de modèles préférées, Janine, qui me parle avec gêne du chapelet qui se trouve en permanence dans son sac à main. Elle se défend d’être croyante. Elle ne croit pas en dieu ni à l’au-delà. Les morts sont morts et qu’ils le restent, m’a-t-elle déclaré un jour avec sa véhémence coutumière. Et pourtant cet objet l’obsède depuis toujours sans savoir pourquoi. Jusqu’à maintenant elle ne veut pas être filmée avec lui. Elle en a honte. Elle ne veut pas que les gens la pensent croyante. Grenouille de bénitier, précise-t-elle en éclatant de rire. En dépit de son caractère têtu j’espère parvenir à la convaincre. 

Depuis toujours je me demande ce que l’art apporte aux gens. En quoi il leur est utile. On entend souvent dire que l’art aide les gens à vivre ou à survivre. Qu’il leur a sauvé la vie. Loin de moi l’idée de mettre en doute la sincérité de ce point de vue, je serais mal placé, mais je me suis toujours demandé de quelle manière une œuvre d’art pouvait dissuader quelqu’un par exemple de se tuer. Mettre en rapport une œuvre et une envie de suicide me questionne depuis toujours. Ce serait donc cela. L’art serait un antidote à nos récurrentes pulsions de mort ?

Certains de ces objets sont de vrais petits poèmes visuels.

 Il y a Loïc et sa boule de pétanque. Il me raconte l’histoire de son accident de voiture. Cette lourde boule en métal a violemment traversé son pare-brise. Elle est passée à quelques centimètres de son visage. Elle aurait pu le tuer ou le défigurer. Elle a choisi de l’épargner.

Il y a cette jeune femme dont je ne me rappelle pas le prénom et sa poupée de petite fille. Sa maison a brûlé lorsqu’elle était enfant. Elle est retournée la rechercher au péril de sa vie.

Il y a Marie-Claude et son tableau abstrait. Elle me dit ne pas l’aimer vraiment. Ne pas trop comprendre pourquoi elle lui est à ce point attachée. Pourtant elle ne peut concevoir de vivre sans.

 Il y a Marie-Pierre et ses chaussures de marque. Elle me confesse vouloir être incinérée avec.

Il y a Jean-Michel et le manuscrit, illustré par lui lorsqu’il était très jeune, du premier livre écrit par l’homme, devenu un historien reconnu de la photographie, qui partage son existence depuis trente ans.

Il y a Ali et l’assiette orientaliste dont le motif de femme lui rappelle sa mère libanaise restée loin de lui à Beyrouth.

Il y a Emmanuel et sa divinité indienne qui tue l’ego.

Il y a Antony et la pile électrique une nuit qui lui a permis de sortir indemne de sa voiture accidentée.

Il y a Xavier et sa machine à coudre, unique bien terrestre de sa grand-mère aujourd’hui décédée.

Il y a Catherine et le couteau très ordinaire qu’elle garde dans son sac à main depuis toujours.

Il y a Danièle, l’amie morte vivante, redevenue enfant suite à un accident cérébral, dont les gâteaux et les éclairs au chocolat en particulier lui reste une inépuisable félicité terrestre.

Au courrier du matin, ce mail d’un ami.

« J’aurais été heureux de participer à nouveau à l’un de tes projets, mais hélas, j’ai beau chercher et chercher, je n’ai pas d’objet préféré…

Bien sûr, comme tout le monde, je décore et j’achète des objets inutiles, mais rien qui ne me soit essentiel, rien qui reste de mon enfance, pas même une photo ou autre chose…

Sans doute cela remonte-t-il à mon adolescence : la maison voisine de la mienne est partie en fumée, laquelle fumée a envahi la mienne, que j’ai évacuée avec ma famille dans la précipitation à 4H du matin. Pendant quelques instants, en la regardant menacée par les flammes alors que j’étais dehors en pyjama, je me suis demandé à quoi je tenais vraiment à l’intérieur, et qui me manquerait une fois irrémédiablement détruit. Curieusement, je n’ai pensé à rien en particulier, et je me suis senti étrangement serein au milieu de la panique générale, presque libéré pour ainsi dire.

Mais peut-être que cette contribution pourra t’intéresser quand même ?

(Suis-je un original ?) »

 Production et Réalisation

 Par inconscience, naïveté, méconnaissance du milieu, je suis devenu, dès mon premier film, (une fiction) LA VIE INTERMEDIAIRE producteur et je le suis resté. (j’ai réalisé et produit plus de 40 films). Mais mon cas n’est pas rare du tout (Rémi Lange etc.) font de même. J’ai croisé des producteurs mais jusqu’au jour d’aujourd’hui on ne s’est pas compris. Je ne suis pas contre travailler avec un producteur à la condition qu’il me laisse travailler librement. Avec le temps je me suis habitué à cette façon de faire des films. Je ne dis pas qu’elle est idéale, loin de là. Mais elle a aussi ses avantages. J’ai décidé en fait d’attendre que le destin, le hasard, la providence, appelez-le comme vous voudrez, me montre le chemin à suivre. Je n’avais pas de plan de carrière. Mon premier film a été sélectionné au festival de Cannes en 2009 dans la section ACID. J’ai continué à faire des films. Et au fil des années des sélectionneurs de festivals (et non des moindres (Côté Court, Clermont Ferrand, Chéries Chéris, Doc en courts…) et des distributeurs (le cinéma parisien LE SAINT ANDRÉ DES ARTS qui a sorti trois de mes films, les éditions de L’Harmattan) se sont intéressés à mon travail et me sélectionne avec une  fidélité qui m’émeut toujours. Je fais partie des chanceux je m’en rends compte. Car mes films sont vus en salle, publiés en DVD et commentés. Parfois ils font salle comble parfois il y a trois spectateurs. Mais toujours ça me donne l’énergie de continuer. Je ne lutte pas contre un système. Je ne suis pas contre. Je suis à côté. J’ai inventé une façon de faire des films qui ne seraient sûrement pas possible pour beaucoup d’autres cinéastes. J’ai inventé le strapontin sur lequel je suis assis. Et quand je doute je pense à ces artistes qui m’ont toujours maintenu par leur exemple la tête hors de l’eau (Duras, Akerman, Jonas Mekas, Michael Snow, Pasolini, Cavalier, Chris Marker, Johan van der Keuken, Sophie Calle, Godard, Varda et tant d’autres). Admirer c’est survivre. Un producteur m’a dit ironiquement un jour. Tu es une industrie à toi tout seul. Je m’en moque. Je travaille beaucoup, je travaille tout le temps car pour moi comme pour tant d’autres vivre c’est filmer, inventer, montrer, vivre n’a pas d’autre sens à mes yeux. Pour aimer j’ai besoin d’une caméra. C’est peut-être triste mais c’est comme ça. Le cinéma est une voie spirituelle au même titre qu’une autre qui m’a permis d’accepter mes très petites limites et d’y trouver une forme de bonheur, filmer c’est ça aussi, surtout, célébrer la vie, la vie sous toutes ses formes, sans jugement, accepter et s’accepter….

 Diffusion.

Il me semble avoir répondu à cet aspect au-dessus. Je voudrais dire que je ne sais pas trop si j’aurais continué à filmer sans les soutiens que j’ai évoqués plus haut (Dobrila Diamantis, Jacky Evrard, Jacques Gerstenkorn, Hervé Joseph Lebrun, Didier Roth Bettoni, Gregory Tilhac, Jean-Pierre Carrier, Fabienne Hanclot, Rémi Lange, la Cinémathèque française etc etc…). Aurais-je tenu aussi longtemps sans l’Autre, sans les autres, je l’ignore et, honnêtement, je préfère ne pas me poser la question. Bien sûr j’ai conscience de mes limites, mais nos limites ce sont nous, c’est notre miroir, il faut les accepter et les aimer pour ce qu’elles sont : nos raisons d’être. Pour conclure je voudrais, bien humblement, citer quelqu’un dont j’ai suivi quelques cours dans ma jeunesse perdue, Gilles Deleuze : « Je voudrais dire ce que c’est qu’un style, écrivait-il en 1977 dans un livre d’entretiens.  C’est la propriété de ceux dont on dit d’habitude « ils n’ont pas de style ». Ce n’est pas une structure signifiante, ni une organisation réfléchie, ni une inspiration spontanée, ni une orchestration, ni une petite musique. C’est un agencement, un agencement d’énonciation. Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile, parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. »

O COMME OBJET PRÉFÉRÉ.

PETITES LUMIÈRES HUMAINES, François Zabaleta, 2021, 75 minutes

Son objet préféré ? Un porte-bonheur, un fétiche, un talisman, un souvenir ? Quelle place peut-il avoir dans la vie ? Un compagnon quotidien, celle d’une utilité irremplaçable, une simple habitude ou un objet transitionnel, comme le doudou de l’enfant. Si on le perd, est-il encore possible de vivre ? De survivre ?

Voici comme le cinéaste en parle, en a parlé aux personnes qu’il a rencontré, qu’il a interrogé, les sollicitant sur leur objet préféré. Façon de susciter une présence authentique, sincère, profonde malgré la pose souvent conventionnelle.

« L’idée est simple. Je suis allé demander à des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition sociale d’accepter de poser devant ma caméra, avec leur objet préféré, avec leur Rosebud. En guise d’introduction je leur ai dit la chose suivante :
Choisissez un objet avec lequel vous entretenez un lien particulier.
Un lien unique. Presque superstitieux.
Un objet qui vous représente. Qui serait comme votre double.
Un objet qui participe de votre identité.
Un objet qui parle de vous comme personne n’en a jamais parlé.
Un objet lorsque vous ne serez plus là qui tiendra lieu de vous.
Peu importe l’objet. Peu importe son prix, sa cote.
Il peut s’agir d’une œuvre d’art ou non.
L’essentiel est l’intensité du lien qui vous unit.
Sa vérité. »

« Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » demandait Lamartine. François Zabaleta nous donne une réponse, sa réponse, construite à partir de toutes les images qu’il a recueillies. Il réalise trois plans par personnes, trois images cadrées de plus en plus serrées, jusqu’au gros plan.

La première permet de situer la personne dans son environnement, si du moins il choisit de ne pas poser sur un fond neutre. Puis le plan suivant permet de visualiser plus directement. Enfin le visage du gros plan est bien cette porte vers l’âme si souvent évoquée par les philosophes. Mais bien sûr ce dispositif filmique n’a rien de systématique, et bien des variations sont introduites. Comme dans la façon de présenter ces poses. Le plus souvent elles sont accessibles directement comme elles ont été filmées. Mais elles peuvent aussi passer par l’intermédiaire d’un de ces petits écrans dépliables sur lesquelles étaient projetées en famille les diapositives de vacances.

Mais si l’âme des objets est invisible pour les yeux, comment la rendre sensible ? C’est là qu’intervient, que doit intervenir, le génie du cinéaste.

Car Petites lumières humaines est loin de se limiter au simple enregistrement d’images évoquant un objet, des images qui pourraient se limiter à le décrire. Ou même évoquer par association quelque chose d’autres que lui, un souvenir, une personne, un lieu. Et si le cinéma a ce pouvoir stupéfiant de rendre les objets animés (sans être pour autant des dessins), c’est bien parce que le cinéaste filme avec sa conviction, sa foi, son implication « corps et âme » dans le cinéma.

Car si les personnes filmées sont muettes (ce sont les objets qui parlent) la bande son crée un monde parallèle aux images, un monde surprenant, parfois déroutant, créant des effets de distances par rapport aux images, comme ces bruitages de nature ou d’oiseaux et autres animaux ; comme ces chansons dites traditionnelles ou anciennes (de A la claire fontaine à Heure esquisse, en passant par le Temps des cerises et Au clair de la lune) chantées a capella (parfois il y a quand même de la musique aussi, et des extraits de textes littéraires nous aussi, mais rarement, proposés), peut-être par une des personnes présentes à l’écran. Mais dans le fond on n’a pas besoin de savoir qui chante.

Pour clore le film, peut-être – est-ce bien une clôture ?  – le cinéaste, qui est d’ailleurs présent à plusieurs reprises dans le film (dans la bande son mais aussi à l’image) nous propose le passage célèbre des entretiens d’ Hitchcock avec Truffaut sur le « MacGuffin » cette invention d’Alfred faite pour faire parler les bavards.

Un film exigeant donc, comme beaucoup des films de François Zabaleta. Un film en noir et blanc, comme toujours, qui a plutôt tendance ici à pencher vers le blanc, une lumière qui n’est pas celle du soleil pourtant, puisque rien n’est jaune dans le film. Un film presque muet, en tout cas qui refuse le bavardage. Un film qui laisse le spectateur à ses propres pensées, à ses propres rêves, à ses propres images d’objet préféré.

T COMME TRAIN – de nuit.

Il passaggio della linea. Pietro Marcello, Italie, 2007, 60 minutes.

Un train qui traverse toute l’Italie, du sud au nord. Pas vraiment un voyage touristique.

Un voyage dans la nuit, du soir tombant au lever de soleil. Pas vraiment l’occasion d’admirer le paysage. Plutôt les lumières de la nuit. Ou alors au petit matin, avec les premiers rayons du soleil, la mer que l’on longe et les cimes des montagnes enneigées.

Un film de voyage donc. Pas étonnant que les travellings dominent. Par la vue des fenêtres, c’est tout un pays qui défile. Ou bien ces autres trains que l’on croise. Mais la vitesse fait qu’il est bien difficile de distinguer quoi que ce soit. En dehors des trainées de lumières.

Heureusement il y a les gares. Pour prendre un peu de repos. De courtes haltes, avec toujours les mêmes mouvements. Ceux qui descendent du train et qui, sur les quais, se dirigent vers la sortie. Et ceux qui montent dans les wagons. Sur les quais les cheminots peuvent renseigner les voyageurs.

Tout le film, nous restons dans le train. Lorsque l’extérieur ne nous est pas donné à voir, nous pouvons épier les compartiments. Ou le plus souvent errer dans les couloirs. Au fur et à mesure du voyage, le train semble de plus en plus bondé. Au point que beaucoup s’entassent dans les couloirs, essayant de dormir sur leur bagage.

Au début, personne ne dort. Nous captons quelques bribes de conversations. Des phrases qui se succèdent sans vraiment s’enchainer. Presque des bruits de fond.

Pourtant peu à peu, comme si nous avons eu le temps de faire connaissance, nous retrouvons quelques-uns des voyages pour écouter leur histoire personnelle. Car le voyage est propice à la confidence, au récit de vie, même fragmenté. Comme pour ce napolitain qui n’en est pas à son premier aller-retour vers le nord, suivant les fluctuations des emplois. Ou bien cet homme âgé qui semble vivre dans les trains, en profitant de son abonnement. Une vie mouvementée dont il est fier de raconter les péripéties. Et le cinéaste ne peut faire autrement que de s’arrêter un instant pour l’écouter.

Ces voyageurs qui finissent par s’endormir, ce sont surtout des hommes, des travailleurs, des migrants intérieurs ou même venus de plus loin, d’au-delà de la mer. Décidément voyager de nuit n’est pas une partie de plaisir. Et ce train qui s’arrête souvent n’a pas le confort des plus modernes trains à grande vitesse.

Comme tout film, ce Passage de la ligne a un début et une fin, ici un embarquement et un terminus. Nous ne pouvons aller plus loin, si ce n’est un voyage de retour. Mais personne ne semble souhaiter revenir à son point de départ. Ce train, il est fait pour partir, aller de l’avant, sans regarder derrière soi, sans regrets pour ce que l’on quitte. Une transition entre deux régions, deux vies. Vers l’inconnu, comme lorsque le train s’engouffre dans un tunnel.

C COMME CANCER – JVDK.

Vacances prolongées. Johan Van der Keuken, Pays Bas, 2000, 142 minutes

         Un film de maladie et de mort. Le cinéaste vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la prostate. L’issue ne fait pas de doute. La seule incertitude concerne le temps qu’il lui reste à vivre. Un an ? Deux ans ? Plus ? Comment réagir à cette annonce ? Pour Johan van der Keuken et sa femme, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Ils vont partir en voyage. Comme ils l’ont toujours fait, avec une caméra. Partir filmer à l’autre bout du monde. Filmer, c’est la vie de van der Keuken, toute sa vie. S’il ne filme pas il ne peut plus vivre. Le jour où il ne filmera plus, c’est qu’il sera mort. Seul problème, technique, la lourde caméra traditionnelle risque d’être bien lourde pour le cinéaste au fur et à mesure de l’avancée de la maladie. Van der Keuken décide alors d’expérimenter une petite caméra DV. Toute situation, aussi dramatique soit-elle, a toujours son côté positif. De toute façon, au début du film, Johan Van der Keuken se sent en pleine forme. De bonnes conditions pour réaliser un film. Un film que sera peut-être le dernier. Mais jusqu’à la fin de sa vie, il filmera.

         Vacances prolongées va donc être constitué du matériau accumulé par le cinéaste tout au long de cette fin de vie. Ce sera ainsi un film autobiographique, où Van der Keuken n’hésitera pas à se mettre lui-même en scène. Il intervient d’ailleurs en voie off dès la première séquence pour présenter la situation, sa situation et son projet de film de voyage. Ces interventions jalonneront tout le cours du film où alternent les séquences de voyage et les consultations médicales. D’un côté un Van der Keuken traditionnel, celui qui porte un regard personnel original sur le monde qu’il filme et qui sait faire partager cette vision tout en laissant une entière liberté de pensée au spectateur. De un cinéaste qui s’engage personnellement dans son film, face à la maladie et à la mort et surtout face à son activité de cinéaste. Vacances prolongées, comme son titre nous y invite, peut être considéré comme la suite des Vacances du cinéaste où Van der Keuken avait inauguré un examen réflexif de son travail de faiseur d’images, photographiques et cinématographiques. D’ailleurs une séquence du premier film (celle où Van der Keuken filme sont plus jeune fils descendant un escalier de pierre, précédée d’un extrait du générique accompagné de la chanson Douce France de Charles Trenet) figure dans Vacances prolongées. Certains des voyages qu’il proposera sont occasionnés par des festivals, à Rotterdam ou San Francisco, proposant une rétrospective de son œuvre et auxquels Van der Keuken assistera en tant qu’invité. Une occasion pour lui de recevoir un award et pour nous de participer en tant que spectateur du film à cet hommage devenu posthume.

         Les consultations médicales de van der Keuken nous conduisent d’abord à Utrecht, chez le professeur qui assure son suivi. Le film comportera plusieurs visites, occasion de longs entretiens où le médecin est filmé face à la caméra et à son patient qui dialogue avec lui. C’est l’occasion d’apporter quelques éléments techniques sur la maladie, mais l’essentiel réside surtout dans la question de la durée du délai de vie qu’elle peut laisser au cinéaste. Van der Keuken ne rejetant a priori aucune possibilité de guérison se rend ensuite dans l’Himalaya chez une praticienne des méthodes de médecine tibétaine et filme la longue séance de transe qui doit pouvoir le guérir. Van der Keuken ne prend pas parti sur l’efficacité de cette pratique. Il constate simplement qu’elle est suivie d’un certain soulagement. Il en est de même d’une dernière consultation, à New York, avec un professeur qui propose de nouvelles modalités de thérapie. Les différents aspects de cette partie médicale du film restent relativement neutres, sans effusion d’aucune sorte, comme si le cinéaste n’était pas celui que la maladie concerne au premier chef. 

         Dans les voyages, nous retrouvons le van der Keuken que nous connaissons déjà dans l’ensemble de son œuvre. La personnalisation de son travail de cinéaste est seulement plus accentuée que dans les films précédents. Dans des séquences de coupe, Van der Keuken filme les objets familiers de son appartement, sur un fond neutre qui les transforme en nature morte. Chaque voyage est introduit par un filmage de l’installation dans l’avion, des repas qui y sont pris et nous pouvons jeter un œil par le hublot sur le premier paysage du pays visité. Après le Bhutan, van der Keuken se rend au Burkina Faso où il appréhende avec une grande précision le problème de l’eau dans le sahel. La séquence des enfants qui disent leur nom devant la caméra, avec leurs mimiques et leurs expressions personnelles, procure une grande émotion, dans sa simplicité même.

         Le film s’achève sur l’eau, thème si fréquent dans les films de Van der Keuken. Des bateaux dans un port ou sur les canaux. Il n’est pas dit s’il s’agit d’Amsterdam. Peu importe au fond. Les images proposées sont en effet de plus en plus floues. De plus en plus abstraites en somme. Dans un dernier plan, Van der Keuken filme l’eau elle-même dans une sorte de luminosité terne qui s’accorde sans doute avec son état d’esprit. Un dernier geste cinématographique : la création d’un oxymore visuel.

A COMME AMITIÉ.

Green boys. Ariane Doublet, 2018, 71 minutes.

Un film d’une simplicité extrême, d’une simplicité absolue.

Un film qui nous dit ce qu’il a à dire sans détour, directement, sans sous-entendus, sans fausse piste.

Ce qu’il nous dit, c’est que l’amitié abolit la distance entre les êtres. Ici, deux garçons que rien ne destinait à ce qu’ils se rencontrent, à ce qu’ils passent une partie de leur vie ensemble. Parce que l’un croit aux diables et pas l’autre. Parce qu’ils ne sont pas nés sous les mêmes étoiles.

Alhassane a 17 ans. Il est noir. Il vient de Guinée. Il en est parti seul, pour émigrer en Europe. Il est arrivé en France après ce long voyage plein de difficultés et de dangers que l’on a toujours du mal à imaginer. Il a été pris en charge par une association. Et accueilli par en famille en Normandie. Il répond à la double étiquette de migrant et de mineur isolé. Son sort dépend en grande partie de l’administration de notre pays. Une administration qui se montre tatillonne, fidèle en cela à sa réputation. N’a-t-il vraiment que 17 ans, alors qu’il est grand de taille et qu’il commence, comme on dit, à avoir du poil au menton. Peut-il rester sur ce territoire où il commence à faire sa place, en particulier en tissant des liens d’amitié avec Louka.

Louka a 13 ans. Il vit chez ses parents en Normandie, pas loin de la mer. De sa vie familiale, on ne saura presque rien et il en sera de même pour sa vie sociale. Il est en vacances comme tous les collégiens en été. Il passe la plus grande partie de ses journées dehors, avec Alhassane.

Des journées remplies de petits riens. Grimper dans les arbres ou pêcher les crevettes. Des moments calmes, qui se déroulent lentement, sans éclats. Où les rires ont un petit goût de bonheur.

Portant, il y a une grande aventure dans leur été. C’est la construction d’une cabane « africaine » sur une falaise qui domaine la mer. Elle fera l’admiration des rares promeneurs qui passent par là. Louka voudrait bien y dormir une nuit. Alhassane n’en a pas particulièrement envie. Pour lui ce ne sera pas une bien grande aventure. Après ce qu’il a vécu.

Ce qu’il a vécu, son voyage de migrant, nous y avons accès grâce au récit qu’il en fait en voix off, des souvenirs encore bien présents en lui, qui occupent toutes ses pensées. Pourtant son avenir est bien sûr préoccupant. La fin du film le montrera en apprentissage dans un garage automobile. La cabane, l’amitié avec Louka, l’été et les vacances, tout cela n’a-t-il été qu’une parenthèse ?

P COMME PRINCE MIIAOU.

Le Prince Miiaou. Marc-Antoine Roudil. Belgique, 2012, 102 minutes.

Un groupe de rock, français et féminin. Un groupe qui s’affirme de plus en plus d’album en album. Le film que lui consacre Marc-Antoine Roudil nous fait suivre le processus musical allant des premiers accords de guitare à la production de l’album et à la prestation en concert. Un film entièrement consacré à la musique, à la recherche musicale, nous enfermant dans un appartement transformé en studio de répétition et d’enregistrement. Un appartement dont on ne sort pratiquement presque jamais. Un plan nous montre une maison de campagne et un autre filme la chanteuse du groupe prendre un café en extérieur, seule, au soleil. Pour le reste, nous ne sortons pas de la musique.

         La chanteuse du Prince Miiaou, c’est Maud-Elisa Mandeau. C’est sur elle qu’est centré le film, sur elle et sur son travail. Un travail long, répétitif, intense, fatiguant, nécessaire. Elle est présente dans pratiquement tous les plans, sauf pour un solo de batterie et quand son manager lui rend compte de ses entrevues avec les maisons de disques. Elle reste quand même, par ses réponses en off. Pour le reste, on a l’impression que c’est elle qui fait tout. C’est elle qui compose, elle joue de tous les instruments, surtout de la basse et de la guitare, c’est elle qui chante bien sûr. Le film joue alors d’une certaine ambigüité. D’un côté tout repose sur elle. Et elle est effectivement le plus souvent filmée en gros plan, seule face à son ordinateur pour composer, et seule devant le micro pour enregistrer. Mais en même temps, il y a la présence de tous les autres, les musiciens et surtout le preneur du son qui lui demande sans cesse de faire une prise supplémentaire (comme au cinéma !) Si c’est elle qui est au centre du processus créatif, celui-ci ne prend vraiment corps que dans les échanges avec ses collaborateurs, son groupe sans lequel rien ne serait abouti.

         Malgré la dernière scène, où le réalisateur nous donne un aperçu du résultat de tout le travail qui a précédé dans une magnifique prestation du Prince Miiaou sur scène, le film de Roudil ne devrait pas être étiqueté film musical. C’est un film sur la musique, sur une musicienne. Certes. Mais c’est surtout un film sur le travail, sur l’effort, sur la volonté de réussir et le perfectionnisme d’une artiste qui ne joue pas les génies inaccessibles. Le film n’a alors rien de romantique. Et surtout il échappe totalement à l’esthétique du clip. Il est fait en majorité de plans fixes et qui n’hésitent pas à durer pour rendre compte du tâtonnement créatif. Bref, un film qui va à contre-courant des films de rock. Il a fallu beaucoup de courage au Prince Miiaou pour accepter un tel défi.

B COMME BICENTENAIRE – Révolution Française.

Le Masque. Johan Van der Keuken. 1989, 52 minutes.

         Eté 1989 à Paris, célébration du bicentenaire de la Révolution française, avec ses feux d’artifice à la tout Eiffel, son défilé militaire aux champs Élysées, sa fête populaire à la bastille et les publicités télévisées qui s’engouffrent dans ce contexte. Il y a aussi du tennis à la télé et des images des massacres de Tien An Men. Dans les rues de Paris, ou dans les gares la nuit, il y a des « sans domiciles fixes » selon la terminologie en vigueur. C’est tout cela que filme van der Keuken dans ce film jouant systématiquement sur l’opposition entre l’affirmation réitérée des droits de l’homme et du citoyen et l’exclusion des plus démunis et de ceux qui sont sans travail ce qui, trop souvent hélas, les pousse à des réaction racistes et xénophobes.

         Le film de van der Keuken se centre sur un personnage principal, Philippe, qui se présente lui-même comme étant particulièrement instable. « J’ai fait quelques bêtises » dit-il sans préciser davantage. A la mort de sa mère chez qui il vivait, il se retrouve seul, désemparé, et ne peut garder ses emplois successifs. Il a pourtant un métier, serveur de café et peut travailler dans la restauration. Lorsque van der Keuken le rencontre, il est à la rue, dormant le plus souvent dans la gare de Lyon ou, pendant quinze jours seulement, dans le foyer de l’armée du salut. Il le suit dans le métro, sur les escalators, dans les rues aussi où il se promène parce qu’il n’a rien d’autre à faire. Dans l’oisiveté, le temps passe si lentement, surtout la nuit, dans le froid. « La solitude, c’est très dur ». Le cinéaste l’écoute, lui pose des questions. Quel est son plus grand désir ? Philippe répond costume et souliers anglais, pour pouvoir faire bonne impression. Et la politique de la France ? Philippe se sent menacé par les immigrés. Il veut que la France reste française. En réponse van der Keuken filme un concert où se rassemble des jeunes « de toutes les couleurs ». La caméra s’attarde longuement sur le chanteur arabe et l’africain qui lui succède. De la même façon le montage fait alterner un discours contre le racisme et l’antisémitisme et des images de Le Pen à la télévision.

         Van der Keuken est venu à Paris pour la commémoration de la Révolution française, un acte de mémoire. Son film lutte pour qu’aucun homme ne tombe dans l’oubli.

B COMME BLACK – Power.

What You Gonna Do When The World’s On Fire ? Roberto Minervini, Italie, États-Unis, France, 2018, 123 minutes.

Un titre énigmatique, atypique. Qui ne dit pas grand-chose du film qu’il annonce. Du moins pas ouvertement. Un titre long. Trop long. Et qui plus est, sous forme interrogative. A qui s’adresse la question posée ? Qui peut y répondre ? Les protagonistes du film ? Les spectateurs ? Ou le film dans sa totalité. Après visionnage. Parce que ce film veut nous interroger. Nous mettre mal à l’aise. En nous adressant une mise en garde. Presque un ultimatum. Lorsque le monde brulera, il sera trop tard. De toute façon, il est peut-être déjà trop tard.

Nous sommes dans le sud des États-Unis. Quelque part en Louisiane ou au Texas. Peu importe la localisation exacte. Ce qui compte c’est que nous sommes dans une région habitée par des noirs et où la loi est du côté des blancs.

Le film nous présente plusieurs portraits, développés successivement, s’enchainant sans transition. Une façon de plonger dans des vies qui ne se croisent pas vraiment, mais qui qui révèlent les mêmes difficultés, les mêmes incertitudes, les mêmes oppressions.

Une femme, Judy, qui chante et danse remarquablement. Elle possède un bar, mais elle a de plus en plus de mal à payer un loyer en constante augmentation. Elle se sent contrainte à s’en séparer. Son avenir est des plus incertainS.

Deux gamins. Deux frères, Ronaldo et Titus. Ils sont souvent laissés à eux-mêmes et tuent le temps comme ils peuvent. Ronaldo, l’ainé, subit plusieurs fois les leçons de morale de sa mère, inquiète qu’il ne suive le mauvais exemple de son père qui est en prison.

Un chef indien qui prépare le costume tout en plumes et en perles qu’il portera pour la fête du mardi-gras.

Et puis un groupe de militants du New Black Panther Party, qui demande justice pour les meurtres de noirs commis par des blancs. Leurs slogans proclament le Black Power. Une séquence les montre distribuant de l’eau et des sandwichs à des SDF. Lors de la dernière manifestation, plusieurs d’entre eux sont arrêtés sans ménagement par la police.

Au total, on peut dire qu’il s’agit d’un film noir, et pas seulement parce qu’il a renoncé à la couleur. Un film sur la vie des noirs au royaume des blancs. Les images sont noires. La musique est noire. Les danses sont noires. L’avenir est noir. Le cinéaste ne propose pas la moindre lueur d’espoir. Il montre tout au plus comment ses personnages peuvent supporter le présent.

V COMME VISAGE -Johan van der keuken.

Face value. Johan Van der Keuken. Pays-Bas, 1990, 120 minutes.

« Tout tourne autour du visage et du voir : le désir de se donner à voir, la peur de se faire voir, l’impossibilité de se voir soi-même, la peur et le désir de voir l’autre. Et dans cette thématique du voir, la lutte confuse pour l’identité, la lutte féroce pour le territoire, les grands mouvements de l’amour et de la mort ». Qui peut mieux parler d’un film que son réalisateur ?

         Van der Keuken filme donc des visages. Le plus souvent en gros plan, en très gros plan même, jusqu’à ce qu’ils occupent tout le cadre. Des visages de femmes et d’hommes, d’enfants aussi, souriant ou en pleurs, immobiles ou en mouvement, des visages portant les marques de la richesse ou révélant la pauvreté, l’alcoolisme, la détresse. Certains visages prennent des coups, comme ces boxeurs dont l’un d’eux est envoyé au tapis. D’autres sont tout ce qu’il y a de plus sérieux, comme ce couple lors de leur mariage ou dans la séance de studio pour la photo souvenir. Il y a des visages vieux, ridés, avec un regard vide parce que les yeux ne distinguent plus vraiment les formes. « Qu’est-ce que tu vois de moi », demande le cinéaste à son oncle qui est en train de devenir aveugle. Il y a à l’opposé des visages maquillés, presque peints, comme celui de cette artiste contorsionniste qui fait prendre à son corps toutes sortes de positions. Elle ne cesse de sourire, un sourire figé, froid, impersonnel, qui n’a rien de commun avec le sourire apaisé de la femme qui vient d’accoucher, un visage qui dit alors le bonheur de la vie. Parfois les visages laissent le premier plan au corps, comme pour ces deux hommes dont le torse, le dos, les bras sont entièrement tatoués. Tous ces visages sont bien vivants, toujours expressifs, qu’ils chantent ou crient, qu’ils prient ou se recueillent. Beaucoup sont filmés de façon muette. Mais ils donnent accès à l’intériorité, ce que souligne l’usage de la voie off. Un film sur les visages ne peut qu’être un film où l’émotion explose à chaque plan.

         Face value est un film mosaïque. Les visages de toute origine, de toute condition, filmés dans des lieux différents, Marseille, Liège, Prague, Berlin, Londres ou Amsterdam, qui se succèdent à l’écran sans logique apparente, comme au hasard des rencontres et des voyages, sans rime ni raison. Et pourtant. Le montage est ici comme dans tout film ce qui donne sens. Les ruptures, les contrastes, les oppositions entre les séquences en sont la preuve. Van der Keuken n’introduit que très rarement des effets de transition. Il passe tout simplement d’un visage à l’autre, d’un ensemble de visages à un autre, situés dans des contextes qui n’ont au premier abord aucun lien entre eux. Le montage, ici, c’est éclairer les images les unes par les autres, mais essentiellement dans une direction rétrospective. Les images que nous voyons à un temps T ne prennent pas sens par celles qui l’ont précédée. C’est celles que nous voyons au présent qui donnent sens à celles que nous avons vu précédemment. La fureur des supporters du match de foot apparait vraiment comme telle lorsque nous voyons ensuite le calme de ces jeunes musulmans qui parlent de leur religion. Mais le contraste le plus fort, l’opposition irréconciliable, concerne le filmage du discours de Le Pen, filmage où la caméra finit par avoir des soubresauts, suivi d’une séquence filmant un ancien déporté tchèque dont toute la famille a été décimée dans les camps de la mort. Aujourd’hui il est gardien du cimetière juif de Prague, celui où repose Kafka. Ce qui donne l’occasion au cinéaste de nous faire entendre un beau texte de l’écrivain. Un juif rescapé de la Shoah, Kafka, ce sont ces images qui disent toute la violence grossière du discours de Le Pen.

         Dans une des premières séquences du film, Van der Keuken filme son propre visage en gros plan. Il ôte ses lunettes, l’image devient floue. Elle ne redeviendra visible que lorsqu’il les aura remises. Une façon de dire que si la caméra est un œil, elle ne fait voir que ce que le cinéaste a décidé de montrer et comment il a choisi de le montrer.

P COMME PEINTRE – Lucebert.

Lucebert temps et adieu. Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1994, 52 minutes.

         Cet hommage à son ami Lucebert, poète et peintre néerlandais mort en 1994, nous rappelle que van der Keuken était un cinéaste expérimental, constamment à la recherche de formes visuelles adéquates aux sujets qu’il abordait. Un hommage à un artiste lui-même très créatif se devait de nous faire accéder à son œuvre autrement que par une vision frontale de ses tableaux, les faire parler sans les commenter, montrer son travail en captant le geste créatif sans qu’il soit nécessaire de donner la moindre explication. Le film de Van der Keuken est un véritable poème cinématographique, un poème en images où les images filmées par Van der Keuken se confondent avec les images dessinées et peintes par Lucebert. Un film qui nous montre la pertinence du cinéma pour rendre compte du monde de l’art.

         Le film se compose de trois parties, trois films courts réalisés à trois périodes différentes, abordant l’œuvre de Lucebert de trois manières différentes en fonction justement du moment où ils sont réalisés.

         1962. Une première vision de l’œuvre de Lucebert, poèmes et tableaux, une découverte, une première approche personnelle de la part du cinéaste. En fait, cette partie constitue le pré-générique du film, un long incipit de plus de dix minutes, puisque le titre et les indications habituelles à tout générique apparaissent à son terme. Van der Kauken nous donne à entendre un long texte de Lucebert et il filme ses tableaux dans son atelier. Les images sont extrêmement mobiles. Mais ce qui frappe surtout, c’est qu’elles ne sont pas en couleurs. Elles ne sont pourtant pas en noir et blanc comme on aurait pu s’y attendre lorsqu’il s’agit de faire disparaître les couleurs. Van der Keuken nous propose des images monochromes, d’une teinte bleutée. Aux tableaux se mêlent des photos de l’artiste. La caméra instaure des va et vient entre le visage de l’artiste et sa main qui dessine. La musique, très free jazz, de Willem Breuker, avec ses improvisations au saxo, donne une vitalité extrême aux images. Des onomatopées totalement décousues accompagnent des vues de visages grimaçants. Pourtant cette parie s’achève dans un calme relatif. « Il y a tout dans le monde. C’est tout » dit le poète. Des enfants apparaissent à l’image. Des plans fixes d’eau, de rochers, d’herbe, de nuages. Mais l’orage n’est sans doute pas loin.

         La deuxième partie, réalisée en 1966, est faite avec la participation active de l’artiste. « Un film pour Lucebert » dit le cinéaste qui ajoute « pour toi… j’ai vu ces images ». Nous sommes transportés au véritable commencement de l’œuvre ? Lucebert, à 10 ans, assiste aux émeutes qui enflammèrent Amsterdam en 1934 et leur répression par la police. Une photo de l’artiste enfant filmée longuement en gros plans fixes est pourtant hachée par instant par de brefs inserts de vues de ses tableaux. Puis la couleur, enfin, dans l’atelier où l’artiste travaille. « La lumière est de plus en plus liqueur de vie ». L’image de l’atelier est surcadrée par un pan de mur à droite de l’écran, comme si le cinéaste ne voulait pas déranger l’acte créatif. Van der Keuken filme des objets familiers, d’une grande banalité, qui peuvent avoir inspiré le peintre ou qu’il associe lui-même librement à, ses œuvres, des vélos, des trompettes d’enfant, des tracteurs, des fruits, des jouets en plastiques, un ensemble hétéroclite monté en alternance avec des vues des tableaux de Lucebert en gros plans. Les images s’enchainent sans lien apparent. Il serait vain d’y chercher une logique. On est plutôt du côté de cette « tempête d’images » que van der Keuken réalisa par ailleurs. Il filme des têtes de veau à l’étalage d’un boucher. Des enfants font des découpages. Une vieille dame en noir propose de petits bouquets de plantes aux passants dans un marché. Dans une carrière, des ouvriers cassent des pierres. Une chèvre est égorgée sous nos yeux. Une citation de Lucebert « un grand nègre maussade est descendu en moi » déclenche une série de vues prises sur le vif dans la foule où sont cadrés des visages de noirs. Une femme sourit à la caméra, furtivement. A la fin du marché un noir balaie la place. Et tout au long de cette cascade d’images, en insert, apparaissent des gros plans d’extraits de tableaux de Lucebert. Cette partie s’achève sur une séquence où le travail filmique s’intègre parfaitement au travail créatif du peintre. Devant un grand mur, Lucebert réalise une fresque. Mais le filmage de l’œuvre en train de se faire n’est nullement linéaire. Des coupures d’image font apparaitre et disparaitre des formes et des couleurs, comme s’il s’agissait des remords de l’artiste. Le peintre lui-même n’est pas présent en continu devant son œuvre qui est animée de façon indépendante par le montage. Une séquence qui en finn de compte est un véritable film d’animation. En même temps elle anticipe ce que sera bien plus tard le street art et les façons de le filmer au moment de la réalisation des œuvres.

         La dernière partie du film est réalisée en 1994, après la disparition de Lucebert. Van der Keuken précise « nous avons décidé avec Lucebert en avril de refaire un film, mais il est mort en mai. Il faut se passer de lui. » Le film de Van der Keuken devient alors l’œuvre posthume de Lucebert, centré sur son poème. « Si tu sais où je suis, cherche-moi » A quoi fait écho une dernière citation. « Sans me chercher tu me trouveras ». Dans toute cette partie, van der Keuken filme l’atelier du peintre, sa table de travail, sa bibliothèque, ses tableaux. Tous ces lieux vides mais imprégnés de sa présence. A des moments de grand calme succède une frénésie d’images de plus en plus intense. Des zooms rapides sur les visages peints, des mouvements de caméra dans tous les sens sur des fragments de toiles. L’objectif est parfois si près du tableau que l’image est floue, d’autant plus que les panoramiques latéraux sont des plus rapides. Comme Van der Keuken lui-même, le spectateur ne peut pas rester insensible à l’art de Lucebert.

         Le film se termine pourtant par la présentation par la compagne du peintre de ses derniers carnets de dessins. Elle dialogue sereinement avec le cinéaste maintenant totalement apaisé. L’œuvre de Lucebert peut passer à la postérité.

I COMME INDE – Johan van der Keuken.

L’Œil au-dessus du puits. Johan van der Keuken. Pays Bas, 1988, 90 minutes.

         Johan van der Keuken, grand voyageur, nous présente souvent dans ses films des itinéraires surprenants dans plusieurs pays ou régions, sur tous les continents, jouant sur les oppositions, les contrastes, les complémentarités aussi. Dans L’œil au-dessus du puits, il reste dans le même pays, l’Inde, et plus précisément, dans une seule région, le Kerala. Pourtant, la diversité, la variété de son film sautent aux yeux. Il ne nous propose certes pas une Inde uniforme ou uniformisée. Comme toujours, c’est la vision d’un monde global, avec ses multiples facettes, dont il nous offre la découverte.

         Comme d’autres cinéastes occidentaux qui se sont intéressés à l’Inde, de Louis Malle à Gianfranco Rosi, van der Keuken filme la foule dans les rues, l’exubérance de la vie, ce désordre apparent du mouvement, des déplacements à pied, la circulation des deux roues parmi les véhicules et les animaux, comme cette file d’éléphants qui est là aussi, bien sûr, pour la couleur locale. Il s’arrête sur les visages (comment faire autrement ?), des enfants ou des vieillards. Une femme sourit furtivement à la caméra. Mais il filme aussi les pieds, nus, chaussés de sandales ou de toutes sortes de chaussures, évitant les flaques d’eau par un petit détour. Un cadrage à ras du sol, pas plus haut que les genoux, qui nous dit beaucoup sur la façon dont le cinéaste regarde la vie, de façon particulièrement non conventionnelle. Le montage est toujours rapide. Des plans brefs, nombreux, sans recherche apparente de raccord. Des plans fixes, mais qui n’ont rien de photographiques puisqu’il y a toujours du mouvement dans le cadre. La ville que filme van der Keuken est riche, riche en couleurs, en saveurs et odeurs presque, à travers les amoncellements de légumes et de fleurs. Elle est riche des visions qu’elle nous offre, même lorsqu’il s’agit d’un mendiant sur le trottoir, un homme tronc sans bras ni jambes que les passants évitent en faisant là aussi un petit détour. La ville, ce sont aussi les commerces, les boutiques, les murs avec d’innombrables enseignes, du texte en gros caractères comme des graffiti, des photos, des peintures, jusque sur les rideaux de fer que l’on soulève à l’ouverture de l’échoppe. La ville de van der Keuken vit. Jamais cette formule banale n’a eu autant de sens, comme pour Amsterdam.

         L’œil au-dessus du puits comprend trois parties. Un épisode central consacré à la campagne encadre les images de la ville qui débutent le film et qui se poursuivent au-delà de ce qui n’est pas une parenthèse, plutôt un passage obligé par la ruralité. Là, Van der Keuken montre une autre forme de luxuriance, celle de la végétation, une profusion de nuances de verts, jusque dans les reflets sur les cours d’eau. Le fil conducteur de cette partie est un petit usurier, forme rurale du banquier mais sans guichet ni ordinateur, qui prête un peu d’argent à ceux qui en ont besoin, et qui va des uns aux autres pour récupérer son argent et les intérêts qu’il a inscrit dans son carnet. Ces transactions financières se passent de façon particulièrement détendue. Il n’y a aucune agressivité de la part de ceux qui doivent de l’argent. Sils ne peuvent pas payer, ils demandent un délai, quelques jours qui leur sont accordés sans discussion. Cet itinéraire des prêts et des dettes permet au cinéaste de filmer les activités de ce village à l’habitat traditionnel dispersé. Nous rencontrons ainsi un maître d’école qui a lui aussi des problèmes d’argent dans la mesure où un nombre important de ses élèves n’ont pas les cinq roupies que coûte la leçon. Il s’agit d’une leçon d’écriture où les enfants dessinent les signes devant eux sur le sable en répétant en cœur les mots. Nous visitons aussi un atelier en plein air de tissage de fil de coco, la construction d’une digue sue la plage à partir d’énorme bloc de pierre qu’il faut transporter à six ou huit hommes avec un système de portage plutôt antique. Et puis, il y a la salle de cinéma. Le projectionniste installe les bobines. Les spectateurs entrent dans la salle après avoir donné leur argent et c’est la magie du cinéma. Van der Keuken choisit de montrer une séquence où l’acteur chanter dans le plus pure style bowlywodien. Un émerveillement pour la petite fille  qui le regarde, en contre-champ, les yeux grand ouverts. Comme les enfants dans la salle.

         L’œil au-dessus du puits construit ainsi une alternance entre la vie urbaine et la vie rurale, l’agitation et le calme, le mouvement incessant et la sérénité apparente. Mais là ne s’arrête pas l’originalité du film. Van der Keuken introduit en effet un autre fil rouge qui court tout au long de ses trois parties, les activités artistiques. Des arts si différents de ceux que nous connaissons en occident, danse, arts martiaux, chant, théâtre, le plus souvent sous leur forme traditionnelle où le sacré n’est jamais totalement absent. Van der Keuken filme essentiellement leur apprentissage. Le début du film nous présente ainsi une leçon de danse traditionnelle où une jeune fille doit mimer la marche de l’éléphant en suivant les indications qui lui sont données par la professeure insistant sur les mouvements des yeux et de tout le visage. Un « guru » entraine une autre jeune fille au maniement du bâton et nous présente un combat avec épées et boucliers. A la fin du film, nous assistons au maquillage d’un acteur de théâtre, véritable peinture sur le visage, avant de suivre un extrait de la représentation. Enfin, le film se termine par un long chant védique interprété comme en concert par un chanteur au visage particulièrement expressif filmé en gros plan. Un grand plaisir visuel et musical.

         L’œil au-dessus du puits. Pourquoi ce titre ? Dans l’incipit, sur des images d’arbres filmés en contre-plongée, van der Keuken nous propose un récit qu’il répétera d’ailleurs juste avant la séquence finale du chant védique. « Un homme poursuivi par un tigre grimpe sur un arbre. La branche à laquelle il est accroché plie dangereusement au-dessus d’un puits asséché. Des souris rongent la branche. Au-dessous de lui, dans le puits, il voit un tas de serpents grouillants. Un brin d’herbe a poussé sur la paroi du puits. Au bout du brin d’herbe, il y a une goutte de miel. Il lèche le miel. Cela se passe dans un monde rêvé qui se répète des milliers de fois. Cela se passe dans le seul monde que nous ayons. » Toute la philosophie de l’Inde résumée dans ces quelques lignes ? Sans doute. Mais aussi toute la philosophie du film.