N COMME NEW YORK – Taxi

Taxiway. Alicia Harrison. France, 2013, 60 minutes.

            Les chauffeurs de taxi newyorkais sont-ils tous issus de l’immigration ? Beaucoup sans doute. Toujours est-il que ceux qu’Alicia Harrison a filmés le sont. Un film entièrement tourné dans des taxis. Nous sommes à côté du conducteur que nous voyons donc de profil. Parfois il y a un passager à l’arrière. Mais le plus souvent ils n’interviennent pas. Nous voyons défiler les rues, les trottoirs, les façades des immeubles, les vitrines des boutiques derrière le chauffeur. La caméra peut aussi cadrer la rue devant le véhicule, des rues et des avenues où il y a souvent beaucoup de circulation, beaucoup de taxis d’ailleurs. Ces plans sont suffisamment larges pour nous faire littéralement visiter la ville. La voir comme ces travailleurs de la rue la voient tous les jours, dans tous les quartiers, dans les avenues commerçantes où il y a beaucoup de piétons sur les trottoirs. Dans d’autres rues, il y a presque personne. Les buildings sont moins hauts. Il y a même des arbres en bordure des voies de circulation.

            Le film nous propose une série de portraits de ces chauffeurs, tous immigrés, venant d’Inde (la seule femme), du Ghana, de Colombie, du Maroc, du brésil ou d’Ouzbékistan. Tous sont contents de leur travail, « a good job », tous parlent anglais, tous connaissent parfaitement la ville, tous ont le sens de l’entraide. Leur taxi, c’est un peu leur maison. S’ils, parlent de leur métier, ils parlent aussi d’eux, de leur enfance, malheureuse, dans un lointain pays, dans des familles nombreuses. Ils évoquent plutôt rapidement les difficultés rencontrées à leur arrivée. Ils ne s’appesantissent pas sur ce côté négatif. Maintenant on les sent intégrés, sans doute grâce à leur travail. Venir aux Etats Unis les a rendus plus forts, capables d’affronter les difficultés seuls, de se battre seuls sans compter sur personne. Ce qui ne supprime pas le problème du racisme. L’un d’eux raconte comment, alors qu’il écoutait à la radio une émission très critique vis-à-vis de Bush, le passager à côté de lui finir par lui dire « tu n’es même pas américain ». A quoi il répondit « je suis plus américain que toi. Moi j’ai choisi de le devenir. Toi tu es né ici ». Il y a beaucoup de bon sens dans leurs récits, beaucoup de réflexion philosophique aussi. « La circulation c’est comme la vie, il faut traverser les épreuves avant d’arriver au paradis. » la cinéaste intervient peu. Elle pose quand même parfois quelques questions. Mais on sent qu’elle a créé une relation d’intimité avec ses interlocuteurs. L’un d’eux l’appelle par son prénom. Un autre s’étonne qu’elle dise avoir 18 ans au moment des attentats de 2001. « Tu es si jeunes ».

            Tous ces personnages sont plus attachants les uns que les autres. Les anecdotes qu’ils racontent sont souvent drôles. Comme Neeru, originaire d’Inde. Il n’y avait pas de prénom sur son passeport. Alors le service des licences de taxi a noté FNU pour « First Name Unknown ». Depuis, on lui dit «  comment ça va Fnu ? » Le marocain a un ami d’enfance qui lui a immigré en Italie. Au téléphone il l’appelle Taxi Driver, et il raconte cela en imitant la voix de De Niro. Un autre moment montre un chauffeur qui ne parle pas parce qu’il écoute attentivement un concerto de Mozart. Un autre chante My Way qu’il connait par cœur. De petites surprises qui font tout le sel de ces voyages en taxi.

            Mine de rien, le film construit par petites touches une vision de la spécificité de New York. A un feu rouge, un groupe  de photographes et de cinéastes investissent la chaussée devant le taxi arrêté. Une femme habillée de cuir noir pose devant eux, dos à la caméra de la réalisatrice qui filme la scène depuis le taxi. Quand le feu redevient vert, le groupe disparaît aussi rapidement qu’il était entré dans notre champ de vision. Certains plans ne sont pas sans rappeler Le New York New York de Depardon, comme ce travelling sur un pont ou celui montrant les lumières de la ville dans la nuit.

            Taxiway est un film résolument optimiste, sans jamais tomber dans la niaiserie de l’évocation du rêve américain. Simplement, Alicia Harrison a rencontré des immigrés heureux. Et cela est particulièrement réconfortant.

R COMME ROUCH Jean. – cinéaste et ethnographe.

Cinéaste français (1917 – 2004)

         Jean Rouch n’est pas devenu ethnologue parce qu’il était cinéaste, il est devenu cinéaste parce qu’il était ethnologue. Le cinéma, il le découvrit un peu par hasard, comme outil de l’ethnographie. Le premier film de Rouch (Au pays des mages noirs, 1946) fut donc un film ethnographique, comme certains de ceux qui suivront, en particulier Les Maîtres fous, le film auquel il doit d’être connu au-delà du cercle étroit des spécialistes de m’ethnologie. L’ethnographie, il ne l’abandonna pas vraiment après avoir découvert le cinéma. Ses compétences de spécialiste en ce domaine sont reconnues officiellement par l’obtention d’une thèse de doctorat sous la direction de Marcel Griaule. Mais découvrant le cinéma en Afrique, Rouch deviendra cinéaste, bien au-delà de la simple perspective du cinéma ethnographique. Les Maîtres fous, c’est d’abord et essentiellement un film, reposant sur un dispositif original et novateur, avant d’être de l’ethnographie.

         Rouch l’Africain blanc. Ce qualificatif affectueux dit tout de l’homme et du cinéaste. Il découvrit l’Afrique dès 1942 pour y revenir après-guerre. Il ne coupera jamais le lien extrêmement fort qu’il établit alors avec le continent et deux pays en particulier, le Mali et le Niger. Un des grands événements de sa vie fut sans doute la descente du fleuve Niger de la source à l’embouchure, avec ses amis Jean Sauvy et Pierre Ponty. Une aventure périlleuse à l’époque qui l’ancrera profondément dans la réalité africaine. Chargé de recherche au CNRS, il crée en 1953, avec des ethnologues aussi célèbres que André Leroi-Gourhan et Claude Lévi-Strauss, le comité du film ethnographique. L’Afrique, il ne la quittera jamais vraiment, même lorsqu’il fera des allers-retours avec la France, où sa carrière de cinéaste s’épanouira peu à peu pour culminer dans les années 60, et ne jamais tomber dans l’oubli par la suite.

         Le cinéma en France pour Rouch, c’est d’une part la Nouvelle vague, et de l’autre le cinéma-vérité expression qu’il propose avec Edgar Morin dans l’introduction du film phare qui deviendra une sorte de manifeste, ou du moins de référence, pour une grande majorité du cinéma documentaire, Chronique d’un été. Même si l’expression fut très vite remplacée par celle de cinéma direct proposée par Mario Ruspoli, et à laquelle Rouch se ralliera sans problème, la direction esthétique qu’elle sous-entend ne sera jamais abandonnée dans ses films ultérieurs. Pour reprendre la remarque de Gilles Deleuze, on peut dire que Rouch est un des cinéastes qui a le mieux compris, et le mieux fait comprendre, la vérité du cinéma.

         Rouch est généralement considéré comme un cinéaste documentariste. Et pourtant la fiction n’est jamais absente de son œuvre. Pas seulement parce qu’il réalisa quelque œuvre ouvertement non documentaire (en particulier l’épisode Gare du nord du film collectif Paris vu par…), mais surtout parce que la distinction entre documentaire et fiction n’a pour lui pas vraiment de sens. En fait, le cinéma de Rouch est essentiellement un cinéma expérimental, ce que mettra en évidence avec éclat Moi un noir (1958). Moi un noir, un film qui parle de l’Afrique comme un documentaire, mais aussi un film qui raconte des histoires d’Africains comme une fiction. Avec Rouch, il ne saurait être question de dire qu’il traite un contenu documentaire sous forme de fiction, ou l’inverse. La seule chose quoi compte, c’est qu’il s’agisse de cinéma.

A COMME ABECEDAIRE – Delphine Deloget

Afrique

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Amour

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Chine

L’homme qui cherchait son fils

Colonialisme

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Doubs

Andrée Kuentzmann, en attendant la Libération

Droits humains

Voyage en barbarie

No London Today

Egypte

Voyage en barbarie

Esclavage

Voyage en barbarie

Famille

L’homme qui cherchait son fils

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Andrée Kuentzmann, en attendant la Libération

Guerre

Andrée Kuentzmann, en attendant la Libération

Homosexualité

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Kidnappage

L’homme qui cherchait son fils

Libération

Andrée Kuentzmann, en attendant la Libération

Migration       

No London Today

Obsession

L’homme qui cherchait son fils

Paternité

L’homme qui cherchait son fils

Paris

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Photographie

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Andrée Kuentzmann, en attendant la Libération

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Portrait

L’homme qui cherchait son fils

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Réfugiés

No London Today

Sénégal

Andrée Greffrath, une enfance en Afrique coloniale

Sexe

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Torture

Voyage en barbarie

Travestis

Pilou, un homosexuel entre deux guerres

Violence

Voyage en barbarie

P COMME PIANO – Gare.

Tuning. Ilan Yagoda. Israël, 2020, 53 minutes.

Un piano perdu dans la gare centrale de Tel-Aviv, au milieu d’un trafic incessant, des voyageurs plus pressés les uns que les autres et qui n’ont presque jamais le temps de s’arrêter – pour écouter, pour jouer. Un piano au milieu des annonces des haut-parleurs et du bruit des trains au niveau inférieur, celui de la ville très présente avec ses immeubles, ses embouteillages et sa circulation automobile. Un piano mis à la disposition des voyageurs. Et effectivement il y a bien toujours quelqu’un qui se met à jouer.

Qui sont-ils ? Il est clair que le réalisateur a fait des choix. Son film n’a pas le style caméra de surveillance : je pose la caméra près du piano et je la laisse enregistrer ce qui se passe. Non. Le projet du film est de montrer d’abord la diversité de ceux qui jouent. Car bien sûr n’ont été retenus que des musiciens, non pas professionnels, mais simplement des hommes et des femmes qui simplement aiment ma musique et la pratiquent, des jeunes et des plus âgé.e.s, les soldats et des employés de la gare, tous différents dans leur tenue vestimentaire et leur apparence physique. Mais tous savent jouer. Il y a bien quelques hésitations parfois, mais c’est comme s’il s’agissait de se dégourdir les doigts, ou de réfléchir un moment au sujet du morceau à interpréter. Tous ont, de façon évidente, ; une formation musicale. Il n’y a que quelques enfants qui, passant par là, appuient sur des touches simplement pour produire des sons. Ceux qui s’installent sont des voyageurs comme les autres. Il ne s’agit pas pour eux de meubler l’attente d’un train. S’ils jouent, c’est qu’ils aiment la musique. S’ils chantent c’est qu’ils aiment chanter. D’ailleurs, ils ne jouent pas pour un public -très peu de personnes s’arrêtent pour les écouter. Ils jouent et chantent pour eux, pour leur plaisir.

Mais ils jouent aussi pour la caméra, et donc pour le public indéfini qui verra le film. A l’évidence ils savent qu’ils sont filmés (leur nom est d’ailleurs mentionné au générique). Mais ils jouent le jeu. Concentrés sur le piano, ils ne regardent pas la caméra. De toute façon les angles de prise de vue sont variés et toujours changeants. Ils s’arrêtent, s’assoient, jouent ou chantent, se lèvent et repartent. Le film les laisse dans l’anonymat. Sans jamais chercher à savoir qui ils sont, d’où ils viennent et où ils vont. Sauf pour ceux qui demandent leur chemin ou qui indiquent leur destination à la femme assise dans la cabine des renseignements près du piano. Tout ce que nous savons d’eux, c’est qu’ils prennent le train eux aussi.

Que jouent-ils ? Comme ces musiciens sont très variés, les musiques qui composent ce concert improvisé l’est aussi. De la musique classique (Chopin) à la musique américaine (un morceau de Ray Charles chanté en anglais) et même du rap, israélien bien sûr ! Les chants sont des chansons d’amour pour les plus jeunes ou des chants plus traditionnels pour les plus âgés. Mais toujours, le filmage leur rend justice et ne les coupent jamais en plein morceaux. Et les plans sur les visages savent toujours capter l’émotion.

Le film montre ainsi que la musique peut rapprocher les personnes, même dans un lieu aussi déshumanisé qu’une gare. Preuve, cette séquence où une dame assez âgée s’arrête près du piano où un jeune homme commence à jouer. Elle lui demande si elle peut chanter et elle interprète deux morceaux, accompagnée par le pianiste qui visiblement éprouve un grand plaisir de le faire.

Grâce à la musique, et malgré la présence envahissante des soldats, ce film réussit à nous donner l’image d’un pays tranquille, qui aurait enfin trouve la paix. Un message politique donc.

Fipadoc 2021

I COMME ITINERAIRE d’un film : Femmes de méninges de Guillaume Estivie

Une idée comme point de départ. D’où vient-elle ? Et comment chemine-t-elle – a-t-elle cheminé– dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Choisir que filmer et comment le filmer. Des images qui ne prendront souvent sens qu’au montage, lorsqu’elles rencontreront d’autres images.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

Conception

Mon producteur m’appelle pour me dire qu’un ami à lui, auteur de pièces de théâtre, va commencer à donner des cours dans une régie de quartier qui emploie des femmes des ménage. Je décide d’aller filmer les premières leçons, afin de m’assurer qu’un documentaire est possible. Un film qui mettrait en lumière ces femmes (et ces hommes) à travers la création d’une œuvre théâtrale.

Production

Le producteur s’attelle alors à chercher des financements, auprès de BIP TV en 1er lieu, puis du CNC, de la Procirep-Angoa, et des différentes régions. Enfin, Public Sénat s’engage dans l’aventure.

Réalisation

Je filme seul (cadre et son), ce qui me permet une belle intimité avec les femmes de ménage assez timides et discrètes, qui me font rapidement confiance.  Puis un ingénieur du son me rejoint pour m’épauler.

Les entretiens que mène l’auteur de la pièce avec elles me permettent d’éviter le principe classique des ITW face-cam. Le cœur du tournage s’étale sur six mois, à raison de 2h par semaine, le temps de la préparation de la pièce jusqu’à la représentation finale devant un public.

Diffusion

Le film est diffusé par Public Sénat en mars 2020, après de très bons retours presse. Les femmes de ménage dont je dresse le portrait sont ravies !  Normandie Images le diffuse également en collaboration avec Passeurs d’Images, le film est montré à des jeunes de quartiers défavorisés.

P COMME PASSION MUSIQUE

The band. Ladislav Kabos, Slovaquie et République Tchèque, 2018, 80 minutes.

Soul Kids. Hugo Sobelman, France, 2019, 90 minutes.

Dans son édition 2021 en ligne, le festival Fipadoc de Biarritz propose une section compétitive consacrée aux films musicaux (intitulée Musical documentary), une sélection de huit films particulièrement éclectiques, allant de Brahms (The Brahms code de Christian Berger) à Typh Barrow (Typh Barrow, d’une voix à l’autre de Benoît Vlietinck) en passant par le chorégraphe et danseur britannique Akram Khan (Move featuring de Thierry Demaizière et Alban Teurlai.

Dans cette sélection nous retiendrons ici deux films, en apparence aussi opposés que possible, mais qui, chacun à sa manière, sont d’éclatants hommages à l’amour de la musique, cette passion vitale sans laquelle la vie n’a pas de sens pour ceux qui la ressentent en eux.  Donner sens à la vie des plus défavorisés, et donc en quelque sorte les sauver, qu’est-ce qui pourrait mieux le faire, que la passion de la musique ?

Dans Soul Kids, nous sommes introduits dans une école de musique à Memphis aux Etats-Unis. Dans un autre monde, The Band filme la vie quotidienne d’un village rom de l’est de la Slovaquie.

Memphis, c’est le berceau de la Soul Music, une ville aujourd’hui totalement décadente, où la musique qui fit sa grandeur, est désormais de plus en plus laissée de côté. Sauf à la Stax Music Academy, cette école gratuite (reprenant le nom du célèbre label des années 60) qui offre aux adolescents des quartiers pauvres un refuge par rapport aux vicissitudes de la vie, un havre de paix où pouvoir échapper à la violence et à la drogue.

En Slovaquie, ce sont de jeunes adultes qui fondent un groupe de musique tzigane, qui leur permet de rêver d’échapper à la misère locale. Jouant dans les rues et sur les places des villes – ce qui leur permet de récolter pas mal de petites pièces – ils irons jusqu’au prestigieux festival international de Pohoda Trenčín, où ils connaîtront un succès phénoménal devant une foule en délire.

Dans les deux cas, les cinéastes nous font partager cette passion de la musique en filmant au plus près ces chanteurs et musiciens, plus doués les uns que les autres. A Memphis, l’accent est mis sur la beauté des voix, mais les moments collectifs sont tout aussi enthousiasmant à écouter. L’enthousiasme des jeunes chanteuses et chanteurs noirs est des plus communicatifs. Dans Lomnické Čháve, les musiciens ne sont peut-être pas des virtuoses, mais l’entrain avec lequel ils jouent collectivement donne inévitablement envie de danser.

Ces deux films sont une excellente illustration de la pertinence du film musical. Non seulement ils nous permettent d’apprécier la musique elle-même (mais direz-vous c’est la moindre des choses) en insistant sur le côté passionné de ceux qui l’interprètent, mais il nous ouvre aussi une compréhension fine du contexte dans lequel elle prend place.

Fipadoc 2021

ABECEDAIRE – Naruna Kaplan de Macedo

Bibliothèque

Mon week-end au centre commercial

Citoyenneté

Convention citoyenne : démocratie en construction

Chemin de fer

24h dans la vie d’une gare

Climat

Convention citoyenne : démocratie en construction

Commerce

Mon week-end au centre commercial

Démocratie

Convention citoyenne : démocratie en construction

Ecologie

Convention citoyenne : démocratie en construction

Election

Depuis Mediapart

Ernaux Annie

Mon week-end au centre commercial

Hôpital

Cité-hôpital

Israël

Depuis Tel-Aviv

Journalisme

Depuis Mediapart

Limoges

Mon week-end au centre commercial

24h dans la vie d’une gare

Cité-hôpital

Média

Depuis Mediapart

Politique

Convention citoyenne : démocratie en construction

Depuis Mediapart

Référendum

Convention citoyenne : démocratie en construction

Tel-Aviv

Depuis Tel-Aviv

Train

24h dans la vie d’une gare

Ville

Mon week-end au centre commercial

Depuis Tel-Aviv

Voyage

24h dans la vie d’une gare

D COMME DÉMOCRATIE – Climat

Convention citoyenne, démocratie en construction. Naruna Kaplan de Macedo, 2020, 58 minutes.

Filmer la Convention Citoyenne pour le Climat, comme le fait Naruna Kaplan de Macedo – dès l’annonce de sa création par Emmanuel Macron jusqu’à la remise au chef de l’Etat de leurs propositions  neuf mois après,  en suivant toutes les étapes de cette aventure inédite, montrant tous ses moments forts et en donnant la parole au plus possible de des 150 tirés aux sort, sans oublier les organisateurs-animateur – voila un projet qui non seulement rend compte d’une actualité récente, mais qui deviendra, à l’évidence, un document pour l’histoire. Un document irremplaçable.

Réaliser un tel documentaire est en soi une gageure. Car la cinéaste ne peut éviter d’aborder au moins deux problèmes cruciaux pour le cinéma documentaire. 1 En quoi son film se distinguera du reportage télévisé qui joue dans l’actualité un rôle d’information à chaud sans doute nécessaire. 2 En quoi son travail peut-il être considéré comme une vision « objective » des faits. Peut-on aborder cet événement unique sans préjugés, sans parti-pris, dans arrière-pensée ? Peut-on s’affranchir de toute position politique ? Peut-on éviter de prendre position de façon militante ?

Incontestablement, la cinéaste a su éviter les écueils qui se présentaient à elle. Et ce en présentant explicitement son film comme un point de vue sur la réalité historique de la Convention. Pour cela, elle intervient en voix off, à la première personne, s’impliquant directement et personnellement dans ce regard qui devient ainsi celui d’une autrice et non celui d’un média, organe de presse ou de télévision, réalisé dans une perspective journalistique.

Le film n’échappe pas pour autant à un petit air de reportage. Mais un reportage qui se démarque nettement de ceux où la caméra se contente d’être un simple instrument d’enregistrement des faits. Ici, si l’on peut effectivement être en prise directe avec les faits, le travail cinématographique vise aussi – et peut-être surtout – à rendre compte d’une ambiance, d’une atmosphère, dans cette sorte de huis-clos qu’est la Convention puisque le film ne sort du Palais d’Iéna où elle se déroule qu’une seule fois – pour une courte séquence sur le parvis du palais filmant une manifestation de gilets jaunes (pour le contexte politique de l’époque). Les plans des séances en vision, imposées par le confinement, renforcent d’ailleurs cette sensation d’enfermement que l’on peut avoir dans les séances plénières ou de petits groupes.

Dans quelques années – ou quelques décennies – le film de Naruna Kaplan de Macedo pourra sans doute être considéré comme un document historique fiable à propos de cette Convention Citoyenne pour le Climat. Certes le film ne prétend pas être exhaustif et le choix des personnages mis en évidence, plus présents à l’image que d’autres – une jeune fille de 17 ans et une femme plus âgée et souvent contestataire ; ou un homme qui est souvent porte-parole de son groupe et qui acquiert un statut de leader – ne sont sans doute pas le fait du hasard. Mais le montage précis et rigoureux du film lui donne non seulement un rythme soutenu évitant tout temps-morts, mais aussi une portée qui dépasse la simple anecdote pour se situer au niveau des grands événements historiques.

Comme les films consacrés au mouvement Nuit Debout ou des Gilets Jaunes, le film de Naruna Kaplan de Macedo nous donne dès maintenant une vision de l’aspiration populaire à plus de démocratie en France au début du XXI° siècle.

Fipadoc 2021

A COMME ABATTOIR – Travail.

Les damnés, des ouvriers en abattoir. Anne-Sophie Reinhardt, 2020, 65 minutes.

Le travail en abattoir, nous en avions déjà appréhendé la dangerosité dans le film de Manuela Frésil, Entrée du personnel. Au moment où la question du bien-être animal est de plus en plus médiatisée et présente à l’Assemblée nationale.

Le film de Anne-Sophie Reinhardt, donne donc la parole à ces travailleurs de la mort animale. Des paroles qui enfonce systématiquement le clou à propos de ce travail particulièrement inhumain – et déshumanisant – qui ne laisse intact ni le corps ni l’esprit. Un métier qui nous fait redécouvrir le sens fort du mot aliénation – être un autre que soi – puisqu’il ne peut s’effectuer qu’en dissociant son esprit de son corps et de la situation présente.

Il y a beaucoup de point commun entre toutes ces différentes interventions. Ce qui dresse un tableau effrayant, sans concession, ni pour les patrons ni pour le système qui permet qui permet cette forme d’exploitation extrême.

Un simple résumé de ce qui n’est présenté presque que comme des constatations fait réellement froid dans le dos. Un métier donc que l’on ne choisit pas, que l’on fait que parce qu’on ne peut pas faire autre chose. Un métier dans lequel on entre que pour quelques temps, quelques semaines au plus et que l’on n’a quitté pas au bout de 10, 20, 30 ans. L’abattoir, un lieu qui ressemble à un asile, où cette « industrie de la mort » ne peut que conduire à la folie.

Les descriptions de la chaîne de travail sont particulièrement précises, un réalisme aveuglant. Et pourtant on ne voit aucun animal mort dans le film, aucune carcasse, même pas le moindre petit steak. S’il y a bien quelques images d’animaux -un chien, une vache et quelques chevaux – il sont filmés dans la forêt, derrière des buissons, presque flous. La souffrance ici, c’est d’abord celle des hommes, avant d’être celle de l’animal.

L’originalité du film, c’est de filmer ces travailleurs dans une forêt, loin de l’abattoir donc, loin – très loin – de leur lieu de travail. Du coup leur parole est presque apaisée, sans colère en tout cas. Sauf ce moment particulièrement fort, où Mauricio, cet immigré italien, dénonce sans pouvoir retenir ses larmes, le fait de devoir tuer des vaches prêtes à mettre bas et de devoir « jeter à la poubelle » leurs veaux de déjà 25 kilos. Si tous essaient de ne pas se présenter en victimes, on sent bien pourtant que leur vie ne peut que se résumer dans ce métier où ils ne trouvent aucune bribe de bonheur.

Alors, le film est-il une réponse à ce procès, montré en quelques images dans l’incipit, où des travailleurs d’abattoir sont poursuivis en justice pour maltraitance animale ?

Un de ces travailleurs dira dans le film, parlant des vaches qu’il regarde dans les yeux avant de leur administrer le coup mortel : « Je pleure avec elles ».

Fipadoc 2021

C COMME CONGO – Guerre

En route pour le milliard. Dieudo Hamadi, Congo, 2020, 88 minutes.

Un film de révolte, de protestation, de revendication. Parce qu’on a le sentiment d’être oublié, délaissé, trompé, volé. Depuis presque 20 ans. Les victimes de la guerre des 6 jours, à Kisangani, attendent d’être indemnisés, que les promesses soient enfin tenues. Pour apaiser un peu leur souffrance. Même si rien ne pourra leur faire oublier leur handicap.

La guerre des 6 jours : les troupes du Rwanda et de l’Ouganda s’affrontent à Kisangani. Deux pays étrangers. Et les victimes congolaises se comptent par milliers.

Le film de Dieudo Hamadi renvoie à cette tragédie. Mais il n’en fait pas l’historique. Il se situe 20 ans après les faits, auprès des survivants, rescapés de la tuerie, mais portant dans leur corps les marques indélébiles de cette guerre absurde, qui ne les concernait pas.

En route pour le milliard est construit comme une pièce de théâtre, une succession de tableaux, d’actes, en prise directe avec la succession des faits, le déroulement chronologique de cette aventure collective. Les victimes de la guerre des 5 jours décident de se rendre à la capitale Kinshasa pour alerter les autorités sur leur sort, pour réclamer justice. Une tragédie en cinq actes.

Cette dimension théâtrale est d’ailleurs appuyée par des extraits de la pièce que ces victimes ont montée à partir de leur histoire. Des extraits qui encadrent le film et qui en jalonnent le cours.

Premier acte du film : l’état des lieux. La vie des rescapés, handicapés, amputés, d’une ou des deux jambes, des bras aussi. Puis la bénédiction lors d’une cérémonie collective des lieux où ont été enterrées dans des fosses communes les victimes de la guerre.

Acte deux : la préparation du voyage. Qui en fera partie ?

Acte trois : le voyage. En bateau sur le fleuve Congo. La partie le plus cinématographique du film. Des images du fleuve souvent très belles, qui rappellent le film inoubliable de Thierry Michel, Congo River. Mais un voyage dangereux, long, épuisant. Hamadi filme longuement une tempête qui s’abat sur le bateau, le vent qui arrache les toiles qui servent d’abri, l’eau qui envahit tout. Et les handicapés qui essaient tant bien que mal de ne pas être emportés.

Acte quatre : les manifestations. A Kinshasa, devant le parlement, ou dans les rues, avec des pancartes et des slogans décrivant leur situation. Dans l’indifférence presque totale. Sauf pour les forces de l’ordre. Par trois fois l’écran devient noir, un policier intervenant brutalement pour empêcher le cinéaste de filmer.

Acte cinq : les élections. Ils sont venus à Kinshasa pendant la campagne électorale présidentielle. Les résultats donnent vainqueur l’opposant au pouvoir en place. Une promesse de changements. Les scènes de liesse populaire se multiplient. L’histoire des victimes de la guerre des 6 jours se font dans l’histoire du Congo.

Le film se termine sur cet espoir. Les vieilles promesses seront-elles tenues ? L’Afrique échappera-t-elle à ses vieux démons, la corruption et le mépris des gouvernants pour le peuple ?

Fipadoc 2021

V COMME VILLE NOUVELLE

J’ai aimé vivre là. Régis Sauder, 2020, 90 minutes.

En parlant de Cergy Pontoise, on ne dit pas la banlieue. On dit la ville nouvelle. Pourtant à 40 kilomètres de Paris, par temps clair – pas trop pollué – depuis les hauteurs de la ville, on peut apercevoir la tour Eiffel. Dans l’incipit du film nous suivons le RER qui nous y conduit. Et dans son final nous repartons vers Paris. Entre temps nous aurons découvert la ville et ses habitants.

Une ville nouvelle donc, sans passé, sans histoire, surgie d’un vaste terrain vague où il n’y avait rien. Une architecture récente qui comporte bien des expérimentations (comme la fameuse pyramide inversée). Parmi les habitants que le cinéaste rencontre, une des premières habitantes, et des jeunes filles et jeunes garçons qui sont nés là. Celles qui passent le bac s’interrogent sur leur avenir. Il leur faudra sans doute quitter Cergy pour une université parisienne.

Régis Sauder n’habite pas Cergy, mais il y vient souvent. En particulier pour rendre visite à Annie Ernaux qui, elle, connait bien la ville puisqu’elle y réside depuis de nombreuses années. Le film est né de cette rencontre, le rencontre du cinéma et de la littérature.

La littérature ici, ce sont les textes d’Annie Ernaux, des extraits de ses livres où elle parle de Cergy, de sa relation à la ville, et du temps qui passe dans cette vie citadine. Des textes que l’autrice lit elle-même, ou bien qui sont lus par les jeunes habitants de Cergy que l’on voit parfois livre en main.

Les images sont souvent en étroites corrélation avec ces textes, sans jamais être redondants ou simplement descriptifs. Il s’agit plutôt d’une vision cinématographique de la ville, qui garde son autonomie par rapport à celle de l’écrivaine. Mais la concordance, et la juxtaposition, de ces deux visions procure un plaisir double, celui du texte et de l’image. J’ai aimé vivre là n’est pas de la littérature filmée. On devrait plutôt parler d’une connivence entre les deux modes d’expression.

Mais le film a aussi sa perspective propre, dans les rencontres que fait le cinéaste et les entretiens qui en découlent. Sauder donne une grande place aux jeunes – une ville nouvelle est elle-même dans sa jeunesse. Il suit des groupes de filles et de garçons qui effectuent une sorte de visite guidée dans les lieux caractéristiques de Cergy, les bâtiments, les places, le lac et ses jeux nautiques, le parc où on se sent à la campagne. Il les faits parler sur la ville, sur leur relation à la ville, mais surtout sur leur vie. Les loisirs tiennent une grande place, concert de musique et moment de danse.

Tout ceci donne une tonalité sereine au film, même si les lycéens s’inquiètent un peu sur le moment où il leur faudra quitter Cergy. Une tonalité que l’on doit pouvoir retrouver dans les romans d’Annie Ernaux. Une sérénité que l’on retrouve dans ce pique-nique familial qui réunit une mère antillaise et ses cinq enfants.

Il y a pourtant un moment du film d’une toute autre gravité. La patinoire a été transformée en centre d’accueil de réfugiés. Une jeune femme qui travaille là est submergée par l’émotion en évoquant la situation de ceux qui ont traversé bien des dangers pour venir jusque-là. Ses larmes sont un véritable hommage à tous les migrants.

Le film se termine par un feu d’artifice. Décidément, il fait bon vivre à Cergy-Pontoise.

A COMME ABECEDAIRE -Mohamed El Aboudi.

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 E COMME ECOLE -Désert

School of hope. Mohamed El Aboudi, Maroc, 2020, 78 minutes.

Une école dans le désert. L’école du désert. Une école pour les nomades du désert. Des nomades qui sont de plus en plus rares à vivre dans le désert. La sécheresse les contraint à renoncer. Plus d’eau, plus de vie. Pour les troupeaux comme pour les hommes. Il ne reste qu’une tribu à vivre tant bien que mal dans ce désert marocain. Une tribu qui a son école.

Le film débute à l’arrivée du nouvel instituteur à l’école du désert, une école qu’il nomme – il inscrit le nom en lettres noires au-dessus de la porte d’entrée – l’école de l’espoir.

Mohamed El Aboudi nous propose donc d’abord un portrait de cet instituteur, donnant à voit l’exercice de son métier, ses relations avec les élèves mais aussi avec leurs parents. Un jeune homme simple, plutôt réservé, qui est accueilli à bras ouverts par les nomades avec qui il partage souvent les repas. Mais ces nomades vivent-ils vraiment cette école comme un espoir ?

Un espoir pour leurs enfants, l’espoir de pouvoir accéder grâce aux études à un autre mode de vie. Mais les choses ne sont pas toujours simples. Si les enfants rêves presque tous d’un métier, les parents ne sont pas tous entièrement favorables à ce qu’ils viennent à l’école. Il y a bien le cas de cette mère qui insiste auprès de son mari pour qu’il laisse leur fille suivre sa scolarité. Mais il y a ce père qui est plus que réticent. Il a besoin dit-il de son fils pour s’occuper de son troupeau de brebis. Devant l’insistance de l’enfant, il finit par concéder deux ou trois jours d’école, pas plus. Une promesse sur laquelle il reviendra aussitôt. Nous retrouvons l’enfant, seul et triste, sur un chantier de construction, où visiblement le travail qu’il effectue ne l’épanouit pas.

Les nomades dans ce désert marocain doivent faire face au grave problème de la sécheresse. Une sécheresse de plus en plus grave. Le cinéaste multiplie les plans sue cette terre aride, qui se craquelle de plus en plus. Le point d’eau où les troupeaux vienne s’abreuver finit par être à sec. C’est la survie même de la tribu qui est en jeu.

Le film se déroule sur un ton grave, à un rythme particulièrement lent, malgré les jeux des enfants pendant les récréations et les exercices physiques que leur propose le maître. Le manque d’eau, dans le désert, ne peut qu’être angoissant. Pourtant, les enfants sont filmés avec une grande sérénité. Et la précipitation avec laquelle ils lèvent le doigt pour répondre aux questions du maître laisse penser que cette école est bien pour eux l’école de l’espoir.

Fipadoc 2021.

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