A COMME ARGENTINE

Histoires de la plaine de Christine Seghezzi.

Après avoir filmé la grande ville dans Avenue Rivadavia en 2012, la plus grande avenue du monde disent les Argentins, Christine Seghezzi est revenue en Argentine pour filmer la pampa, cette campagne typique, réputée pour être une des terres les plus fertiles de la planète et produisant, grâce à l’élevage extensif, la meilleure viande du monde. Mais c’était autrefois. Depuis quelques années les choses ont changé. Des changements imposés par la crise. Des changements qui ont peut-être apporté des devises au pays, mais qui ont surtout provoqué une catastrophe écologique et sanitaire dont les effets néfastes ne se sont pas tous encore manifestés.

Il n’était pas possible de filmer aujourd’hui l’Argentine rurale sans dénoncer explicitement cette situation. Christine Seghezzi le fait avec beaucoup de délicatesse, en filmant les grands espaces de la pampa recouverts à perte de vue de soja, même plus de maïs ou de blé, et les vaches sont maintenant élevées en batterie. En donnant aussi la parole à quelques habitants de ces villages dont on peut penser qu’ils sont voués à disparaître purement et simplement. Elle filme ce désastre sans proposer d’explication. Son film n’est pas une démonstration. Il se contente de montrer. C’est-à-dire qu’il fait une entière confiance en la force des images.

Les images, ce sont de longs plans fixes où il ne se passe pratiquement rien. Le soja donc. Mais aussi ces vastes étendues où il semble ne rester que les dernières vaches. Les veaux eux se bousculent, entassés dans l’espace réduit du cadre. Il y a aussi tout au long du film ces plans très photographiques où les habitants de la région posent, immobiles et muets, devant la caméra. La cinéaste leur donne quand même la parole et ils évoquent, avec un calme apparent – mais on sent quand même la colère rentrée – les changements intervenus par rapport à « autrefois ». L’arrivée de la culture du soja qui a rapidement supplanté toutes les autres et qui a généralisé l’emploi massif des pesticides et ses conséquences déjà visibles sur la santé des hommes et la fertilité des terres. Ce tableau est d’une noirceur effrayante. Mais tous semblent résignés. Qui aurait la force d’entreprendre un combat que l’on sait perdu d’avance.

Il y a bien dans le film quelques plans d’action. La maîtresse d’école chante l’hymne national lors de la levée du drapeau – que l’on ne voit pas d’ailleurs. Les enfants de l’école ne peuvent pas s’empêcher de rire devant la caméra. Le reste n’a rien de drôle, les carcasses des vaches à l’abattoir et le sang qui gicle. Dans le ciel, un avion passe et repasse au-dessus du soja qu’il va pulvériser. Il ne fonce pas sur les spectateurs comme dans Hitchcock, mais il est tout aussi inquiétant.

Restent les histoires du titre. Elles sont dites par une voix féminine en off – celle de la cinéaste, la première personne faisant subitement irruption dans l’un de ces récits. Des histoires d’immigration, depuis l’Europe, comme cet Autrichien (« Oscar était mon grand-oncle ») parti faire fortune dans le Nouveau Monde et qui après avoir été refoulé à New York se retrouve en Amérique latine où il devient gardien de bétail. C’est aussi l’histoire de Marie, cette française enlevée par les indiens et qui va prendre « l’aspect des indiens » au point de refuser de quitter son amant indien lorsque une expédition tente de la libérer. Ou bien encore l’histoire de ce couple d’origine française devenu militants révolutionnaires et retrouvé les corps criblés de balles. Des histoires du passé qui nous disent les drames de cette région. En écho, un villageois fait le récit, au présent,  de l’accident d’un camion dont la cargaison  de pesticide pur se déverse sur une terre qu’elle empoisonne pour toujours. Le drame a changé d’échelle.

Le dernier plan reprend celui qui avait inauguré le film : le bar qui sert de téléphone public et de distributeur d’essence. Il n’y a pas de client. Reste-t-il un avenir ?

histoires de la plaine 3

A COMME ALGER

Bienvenue à Madagascar de Franssou Prenant

Irons-nous à Madagascar ? Le titre du film nous en fait la promesse, ou du moins nous en offre la perspective. Nous attendons sa réalisation tout au long du film. Elle ne sera pas tenue. Mais ce n’est pas vraiment une déception. Nous pouvons très bien nous contenter de rester à Alger.

Le film se déroule donc entièrement à Alger. Et nous propose, en plus des images de la ville, une histoire de l’Algérie récente, depuis la guerre de libération et l’accession à l’indépendance, jusqu’à aujourd’hui, en passant par les années de plomb et le terrorisme islamiste.

La caractéristique principale du film, c’est la façon dont il pratique la dissociation systématique de l’image et du son. Deux composantes réellement autonomes, malgré quelques points de rencontre, très peu nombreux en fait. D’un côté un ensemble d’images de la ville, Alger tout en splendeur. De l’autre un ensemble de dialogues, parfois des fragments de monologue ou déclarations plus privées, et quelques relativement rares interventions musicales. Mais le tout forme quand même une parfaite unité, un film en non pas deux. Un film qui sait simplement multiplier le plaisir spéculaire par deux.

La bande son propose donc un ensemble polyphonique, des voix qui par instant se superposent, des voix féminines et masculines, jeunes ou de tonalités plus mûres, des voix qui peuvent être gaies ou sérieuses, parfois simplement murmurées, parfois presque chantantes. Une bande son qui nous laisse imaginer des lieux de rencontres, des débats entre amis qui peuvent devenir enflammés, des conversations plus intimes, et même des bribes de confessions secrètes. Des voix toujours attachantes, parmi lesquelles se détache celle de la réalisatrice elle-même, que l’incipit du film nous a fait découvrir dans une déclaration en première personne fondatrice de sa démarche. Par la suite elle deviendra une composante du film comme les autres, les interventions  des uns et des autres n’étant aucunement hiérarchisées, même si certaines sont plus fréquentes, ou plus longues et donc plus marquantes pour l’auditeur. Mais toutes n’ont de sens que par l’ensemble dans lequel elles prennent place. S’il y a récit, ce n’est que dans cet effet de globalité.

Les images d’Alger se présentent comme un flux ininterrompu, passant des clichés convenus ou autres photos touristiques (les immeubles blancs du front de mer vus depuis un bateau) aux découvertes les plus surprenantes, les toits et les ruelles, et même le souk et les commerces ne nous donnent jamais l’impression de déjà vus. Bref, une visite de la ville dans sa totalité, dont il se dégage une grande chaleur et une grande vitalité même si les personnages sont rares. Une ville explorée, fouillée dans ses moindres recoins, où chacun peut privilégier ce qui va correspondre à la tonalité de ses sensations du moment. Une visite donc très sensuelle et très physique à quoi s’ajoute la dimension spirituelle apportée par les images d’archives. Et la diversité de la nature des images, du 8 mm au numérique, que la différence de grain laisse entrevoir, renforce cette dimension de pluralisme, que le foisonnement des voix permettait déjà d’appréhender. Une ville qui ne nous est pas proposée dans une vision unique qui ne pourrait être que restrictive.

Bienvenue donc dans cette ville plurielle, où le seul dénominateur commun à toutes les vues qui nous en sont proposées, reste sans doute la blancheur.

 

A COMME AUTOBIOGRAPHIE (récit de vie).

Les Plages d’Agnès, d’Agnès Varda.

Les plages d’Agnès, ce film autobiographique par excellence  est donc en parfaite cohérence avec l’œuvre entière de Varda, fictions comprises. Elle y est présente comme auteure, comme narrateur, et comme  personnage du film, personnage presque unique avec ses proches et en particulier son compagnon, J Demy et ses enfants, Rosalie et Mathieu,  très présents dans le film à ses côtés.

Un film rétrospectif,  qui remonte dans le passé (depuis l’enfance), mais qui est aussi fortement inscrit dans le présent, dans le travail de cinéaste d’Agnès, ce que dit clairement l’incipit du film. Un film qui retrace une histoire personnelle, qui est en même temps un itinéraire de cinéaste.

Comment raconter sa vie dans un film, cad par des moyens cinématographiques.

Un rapide inventaire des moyens que mobilise Varda dans son film montrera les possibilités qui sont celles du film autobiographique.

1 Les images d’archive, photos de famille en particulier, conservées pieusement et qui permettent de dresser un inventaire iconique complet de toute la famille

2 Le filmage de lieux. Agnès ira filmer les lieux où elle a vécu, tels qu’ils sont aujourd’hui, images du présent mélangées à celles du passé, images du présent pour faire revivre le passé. Car c’est d’abord avec les images que se fait le travail de mémoire.

3 Les rencontres avec des personnes connues jadis, les amies d’Agnès essentiellement, filmées aujourd’hui pour évoquer celles qu’elles étaient dans le temps d’alors. Des adultes donc, voire des personnes âgées qui ne se souviennent plus très bien, qui parlent quand même du passé. Il ne s’agit pas de le faire revivre, ce passé, mais c’est un moyen de le concrétiser, dans leur présence, malgré  les marques du temps.

4 les reconstitutions. A Sète par exemple, l’enfance, l’adolescence, l’occupation (les gendarmes français qui arrêtent les enfants juifs), souvent de courtes séquences (en couleurs bien sûr puisqu’elles sont tournées aujourd’hui, dans le présent de la réalisation du film), des scènes jouées, avec des figurants ou des acteurs des comédiennes connues, comme Jane Birkin.

Si elles étaient mises bout à bout, peut-être qu’elles constitueraient un film dans le film. Mais elles restent des flashs, des sortes de spots, ou de clips, ou même plutôt des scénettes bien qu’elles ne soient pas à proprement parler théâtrales.

5 Le commentaire (l’évocation narrative, sur le ton de la confidence.)

Le commentaire est-il un récit de vie. Il ponctue plutôt des images, sert de transition entre les lieux ou les épisodes de la vie. Jamais il ne raconte à lui seul, même s’il a souvent une tournure très littéraire.

Bien sûr, il a aussi parfois une fonction d’explicitation ou de confirmation de ce que les images disent à leur façon, comme à propos du sida de Jacques Demy. Mais les gros plans du visage de ce dernier, lors de sa maladie, sont autrement plus émouvants que les mots.

Ce commentaire a aussi une dimension introspective. Agnès parle d’elle-même. Elle donne la perception qu’elle a d’elle-même, sa timidité dans son adolescence par exemple et la façon dont elle a pu la surmonter. C’est la partie la plus traditionnelle du  film. La possibilité de la connaissance de soi, connaissance authentique, n’est pas remise en cause, ni même questionnée. Il suffit à Varda de se placer dans le registre de la sincérité pour écarter tout doute sur la pertinence de son propos.

6 L’œuvre cinématographique. L’œuvre de Varda, dans toute sa variété : photographies et films, documentaires et fictions, courts et longs métrages, images traditionnelles en 35 mm ou images numériques, jusqu’aux installations récentes, à Venise ou à la fondation Cartier. Varda a toujours été une exploratrice des possibilités ouvertes à l’image par les technologiques. Son film de vie mélange toutes ces images, comme il mélange les multiples sources de son passé et de son présent. Les extraits des films de Varda non seulement retracent sa carrière, citations jalonnant un itinéraire artistique, mais constituent en eux-mêmes un nouveau film, l’autobiographie filmique de la cinéaste.

 

A COMME ANDES

Le mystère des lagunes, fragments andins de Atahualpa Lichy, Venezuela, 2011.

Si vous ne connaissez pas les Andes vénézuéliennes, ce film est une bonne occasion de les découvrir. Il nous offre en effet une plongée au cœur de ces hautes montagnes, avec des vues vertigineuses sur les profondes vallées, et des échappées tout près des nuages et même du ciel. Les images ont la beauté que l’on attend, n’évitant pas –comment serait-ce possible d’ailleurs – une part d’exotisme. Mais il évite de sombrer purement et simplement du côté du tourisme, car il réussit à nous faire pénétrer dans la vie des habitants de ces petits villages, de les suivre dans leur vie culturelle, en écoutant leur musiques et leurs chants, en participant presque à leurs danses et surtout à leurs fêtes, particulièrement colorées et bruyantes ! Une région reculée du monde, presque isolée, où les coutumes et traditions ancestrales restent particulièrement vivantes. Et comme aux plus belles heures du cinéma direct, celles de la trilogie de l’Île-aux-Coudres des Perrault et Brault, le film acquière une véritable portée ethnographique, sans jamais être exagérément didactique, même lorsqu’il s’agit de recueillir la parole de spécialistes.

Le film est construit de façon particulièrement ingénieuse. Si le générique nous présente, dans un texte en surimpression, la présence et la prégnance des légendes, la première séquence est beaucoup plus terre à terre. Nous rencontrons en effet l’animateur de la radio locale, seul moyen de communication dans cette région que les ondes hertziennes de la télévision ne peuvent pas atteindre. Et puis, nous le retrouvons dans sa tournée de « bibliomule », parcourant sur son animal les sentiers escarpés pour porter des livres aux enfants des villages les plus lointains. Et c’est un grand plaisir de voir la joie de ces enfants à son arrivée et leur attention dans la lecture d’un album. Nous sommes bien loin des légendes annoncées et il faudra attendre les dernières séquences du film pour aborder directement ce « mystères des lagunes » du titre. Entre temps nous aurons écouté beaucoup de chants et de musiques, surtout du violon, nous aurons assisté à la fête de la Saint Isidore et à celle de la Saint Benoit où les innombrables danseurs et musiciens, habillés comme la statue du Saint, ce sont passé le visage à la suie pour être noir comme lui. Tout cela et surtout la longue séquence de cette fête qui prend des dimensions inimaginables dans nos campagnes, nous conduit à petit pas vers cette évocation finale des lagunes de haute montagne et des croyances qui s’y rattachent. Le calme de l’eau après la furie de la multitude d’explosions de poudre qui scandent la fête. Pourtant les eaux des lagunes  ne sont pas vraiment dormantes.

Ce film est accessible en VOD sur Viméo. Un bonne occasion de faire des découvertes surprenantes.

A COMME AMOUR

A COMME AMOUR

Si l’amour est sans doute le thème le plus traité par le cinéma de fiction (l’amour sous tous ses aspects, même si en fin de compte les films peuvent se résumer le plus souvent par la simple formule « l’amour toujours »), qu’en est-il du cinéma documentaire ? Peut-il explorer d’autres voies que la simple enquête à visée plus ou moins sociologique ou psychologique ? De l’observation méticuleuse des manifestations d’amour à l’évocation nostalgique de ses propres aventures amoureuses, bien des films montrent que c’est possible. Et le sentiment amoureux en sort le plus souvent magnifié, le regard chaleureux porté sur lui ne lui faisant nullement perdre son mystère.

Illustration par quelques exemples choisis.

1 – La dimension autobiographique d’abord. Le plus souvent dans un regard rétrospectif. Le souvenir des moments du bonheur passé. Une évocation nostalgique donc mais qui montre aussi que les sentiments ont une deuxième vie dans les souvenirs.

  • Jaurès de Vincent Dieutre, 2012.

Pendant tous ces mois où il venait passer la nuit avec Simon dans l’appartement de Jaurès, la station de métro, Vincent faisait des images prises depuis la fenêtre de l’appartement. Les rues, les voitures, les passants, le métro, un immeuble en face, et surtout le canal en contrebas.

Ces images, Dieutre n’en fera un film qu’après sa séparation d’avec Simon, à la fin d’un amour vécu comme grandiose, le plus fort, le plus beau qu’il ait connu. Un bonheur qui ne pouvait pas ne pas s’achever un jour. Ce jour-là, cette fin, ouvre le temps du film.

. De l’homme aimé, il n’y a pas d’image. Du bonheur non plus en définitive. Il s’incarne seulement dans ces quelques vers repris plusieurs fois dans le film :

« S’il est vrai Simon que tu m’aimes

Et j’entends que tu m’aimes bien

Je ne crois pas que les rois même

Aient un bonheur pareil au mien. »

  • Une jeunesse amoureuse de François Caillat, 2011.

Un itinéraire amoureux, du merveilleux premier amour jusqu’au drame de l’amour devenu enfin adulte. Le récit cinématographique des amours de jeunesse quelques 30 ans après, en  filmant les lieux où ils ont été vécues. Se dessine ainsi une géographie parisienne des amours, du pont de Bir-Hakeim à la place Gambetta, du jardin du Luxembourg au Marais. Caillat filme les rues, les immeubles, les portes, les fenêtres des appartements qu’il a successivement occupés avec ses amoureuses. Et il alterne ce matériau avec des photos, des films en super-8 tournés à l’époque, et surtout les lettres qu’il a reçues, en grand nombre, chaque fois que, dans son aventure amoureuse, le couple vivait des moments de séparation. Les photos sont plutôt floues, refilmées en 8 mm. Les personnages, le cinéaste et ses amoureuses, sont peu reconnaissables. La qualité des films « amateurs » contrastent aussi avec les images réalisées aujourd’hui. Les couleurs sont presque passées. Le temps a fait son œuvre.

Restent les lettres, pieusement conservées. Nombreuses dès la première rencontre, avec un leitmotiv : je t’aime. Mais aussi de belles formules que le cinéaste prend plaisir à répéter. Il filme le texte en gros plan, promenant sa caméra sur le texte, rapidement, n’isolant que quelques mots ou expressions. Des amours enfouies dans le passé mais qui revivent le temps d’un récit filmique.

2 – Puis les amours de tout le monde. Les amours de tous les jours. Marqués par la banalité sans doute. Mais toujours authentiques devant le regard attentif et participant du cinéaste.

  • Amour rue de Lappe, Denis Gheerbrant, 1984.

Rue de Lappe, en plein cœur de Paris, près de La Bastille. Une petite rue, où les immeubles sont plutôt délabrés. Une rue pas très commerçante, mais il y a plusieurs cafés, des bistrots qui foisonnent de vie et où se retrouvent les habitués, habitant le quartier essentiellement.

Les Parisiens que Gheerbrant rencontre dans les cafés, il les retrouve, certains du moins, chez eux, dans leur intimité, en couple ou seul. Se construit ainsi une série de portraits mêlant vie sociale et vie personnelle où le thème de l’amour revient sans cesse. De l’émoi du premier baiser à la complicité du couple de vieux mariés, en passant par ces deux homosexuels qui ont lu dans les cartes du tarot la solidité de leurs sentiments, ce sont toutes les facettes du vécu amoureux qui sont ainsi évoquées en toute simplicité, sans fausse pudeur et sans effet littéraire. Bien sûr, la majorité de ceux qui fréquentent les bistrots de la rue ne sont plus toujours très jeunes. Leurs propos sont parfois empreints de nostalgie. Mais aucun n’est tourné vers le passé. C’est à leur vie présente qu’ils sont attachés, sans regrets particuliers, pour profiter autant qu’ils le peuvent des plaisirs de la vie.

3 – L’amour adolescent, vu par les adultes, les parents. Une mère par exemple. Un premier amour, le temps de vacances dans le midi ensoleillé. Un amour qui devra se terminer à la rentrée.

  • 800 kilomètres de différence, Claire Simon, 2001.

Une représentation romantique de l’adolescence comme moment du rêve et peut-être de l’illusion. Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, passe ses vacances dans un petit village du Var avec sa mère, la cinéaste Claire Simon. Le film est donc d’emblée situé dans le cadre d’une histoire familiale. S’il raconte l’aventure amoureuse de Manon avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village, c’est précisément à travers le regard de cette mère cinéaste qui prend un plaisir évident à filmer le visage de ce jeune garçon et surtout celui de sa propre fille, épanouie par le soleil des vacances et la rencontre amoureuse.

Outre la distance géographique indiquée dans le titre, bien des choses distinguent les deux jeunes amoureux. Elle vit à Paris, une fille des villes ; il vit dans un petit village du Midi. Elle est lycéenne, attirée par la culture et la littérature ; il est apprenti boulanger et se passionne pour le foot et la chasse au sanglier. Elle a 15 ans, lui plus de 18. Elle vit avec sa mère (il n’est pratiquement pas question du père) ; il vit avec son père, sa mère n’étant même pas évoquée.

Tout se termine par les pleurs de la séparation, inscrite pourtant dès le début de l’aventure. Une adolescence naïve, sans doute. Mais entièrement sincère dans l’expression de ses sentiments.

4 – L’amour toujours. L’amour dont on parle entre amis. L’amour dont on aime parler, jusque tard dans la nuit. Surtout les nuits d’été où personne n’a sommeil. Des récits multiples dont on pourrait faire un film aussi long que la nuit.

  • Un peu, beaucoup, passionnément, Fabienne Abramovich, 2016

La question fondamentale : qu’est-ce que l’amour ? peut-elle avoir une réponse unique? Evidemment non ! Le film propose plutôt un ensemble d’élément vécus, de remarques ponctuelles puisées dans les expériences des uns et des autres, des couples d’amoureux qui se regardent les yeux dans les yeux, ou des amis dont chacun attend des conseils de l’autre et n’hésite pas d’ailleurs à en donner. S’élabore ainsi un petit répertoire des questions existentielles qui caractériseraient cette jeunesse amoureuse bien insouciante et d’un romantisme qu’on aurait pu croire d’un autre siècle. Comment sait-on qu’on est amoureux ? Comment sait-on que l’autre est amoureux de soi ? L’amour est-il une passion qui submerge, qui transporte, qui transforme ? Et quelle place la tendresse peut-elle y occuper ? Des questions éternelles. Mais auxquelles chacun croit pouvoir apporter sa réponse personnelle, pas forcément originale, mais sincère et donc authentique.

 

A COMME AFRIQUE (images)

Un continent en 4 Images.

4 images, 4 films, qui nous disent tellement de choses sur ce continent maudit, de la colonisation à son exploitation dans le cadre de la mondialisation, sa misère, ses souffrances et ses guerres interminables, mais  aussi son exubérance, sa démesure, ses espoirs de renouveau. Des films dénonciateurs.

Afrique 50 de René Vautier.

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         Premier film anticolonialiste français, l’existence même d’Afrique 50 tient du miracle. D’abord parce que Vautier dû ruser avec l’interdiction, en vertu d’un décret de 1934 signé par Laval, de filmer en Afrique sans autorisation et sans surveillance. Le film ne pouvait être que clandestin. Après le tournage, il fallait rapatrier les bobines en France, ce qui ne put se faire que par des voies détournées avec l’aide d’étudiants africains. Les 50 bobines tournées arrivèrent à bon port, mais furent immédiatement saisies par la police. Le cinéaste ne pourra en sauver que 17. Enfin, une fois monté et sonorisé, le film dû essuyer les foudres de la censure. Il fut totalement interdit et son auteur condamné à un an de prison. Malgré tout, il fut pendant des années largement diffusé dans des projections militantes sans avoir jamais reçu de visa officiel.

Le film commence pourtant comme un banal récit de voyage. Le cinéaste découvre un village du Niger, sur le bord du fleuve. Après avoir tissé des liens avec la population et en particulier les enfants, il entreprend de découvrir leur vie quotidienne. Le pillage du mil par les femmes, la pèche par les hommes. Les jeux des enfants, attirent ainsi son attention. S’ils tirent la langue à la caméra, c’est pour lui souhaiter la bienvenue, c’est pour dire leur acceptation d’être filmés. C’est quasiment un signe de connivence.

 Mais très vite, le ton change. Les enfants ne sont pas scolarisés et il n’y a pas de médecin dans le village. « Le pittoresque cache mal une grande misère » annonce le commentaire. La suite sera un réquisitoire implacable. Contre l’exploitation de la main d’œuvre peu payée, le travail des femmes et des enfants ; contre aussi les destructions de villages pour cause d’impôts non payés et des meurtres commis par « des balles françaises ». La voix du jeune cinéaste peine à cacher l’indignation et la colère. Pourtant le film s’achève sur une lueur d’espoir : des manifestations et des mouvements s’organisent, partout en Afrique, pour revendiquer l’indépendance

Les Maîtres fous de Jean Rouch

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Le film présente les rites de possession de la secte des Haoukas au Niger. Il s’agit d’immigrés nigériens venus trouver du travail à Accra, la grande ville moderne. Tous les dimanches, dans une banlieue de la ville, ils pratiquent les rites ancestraux de leur religion. La cérémonie commence par une série de confessions publiques qui aboutiront à des punitions de certains des participants. Puis tous attendent la transe. Rouch filme cette phase avec une extrême précision, cadrant les membres, bras et jambes, guettant le moindre signe de son déclenchement, puis suivant sa progression dans l’ensemble du corps. Les possédés vont tour à tour incarner les fonctions essentielles du monde des Blancs, les colonisateurs. Ils reproduisent cette hiérarchie qui leur est imposée et à laquelle ils doivent se plier. Les images sont impressionnantes, les yeux sont révulsés, les bouches remplies de bave blanche, les corps sont secoués de convulsions. Des images extrêmement fortes qui restent encore aujourd’hui difficiles à regarder. Le film s’achève par une séquence tournée le lendemain matin. Nous retrouvons ces hommes, méconnaissables lors de la possession, redevenus eux-mêmes, reposés et détendus, prêts à reprendre leur travail quotidien, comme si la cérémonie dans son ensemble leur en avait donné la force nécessaire.

Un film qui surpris par sa violence, ce qui lui fut tout aussi violemment reproché. Il donnait sans doute une vision de l’Afrique que l’Occident avait du mal à accepter.

 Congo River de Thierry Michel

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Remonter le fleuve Congo sur plus de 1 200 kilomètres dans sa partie navigable, c’est effectuer « un voyage à travers la mémoire », embarqué sur une barge, seul moyen de traverser le pays, avec toute une population et une cargaison des plus variées. Chaque escale permet d’entrer encore plus dans la vie de ce pays que le réalisateur connaît bien et dont il nous exposera les enjeux actuels à partir de l’évocation des grands moments de son histoire.

Tout au long du parcours, ce sont les vestiges de l’époque coloniale qui attirent l’attention, de grands bâtiments devenus inutiles ou tombant en ruine par manque d’entretien. Les manifestations religieuses sont aussi nombreuses, de l’évocation des pratiques traditionnelles de sorcellerie à ce grand meeting où un prédicateur en costume jaune des plus voyants récolte des fonds pour lutter contre la mouche tsé-tsé.

Lorsque le fleuve n’est plus navigable, à cause des rapides et des cascades que seuls les piroguiers peuvent approcher, le voyage continue par la voie des airs, avec de magnifiques vues aériennes, ou par la terre. Cette dernière partie sera consacrée au malheur du pays. C’est d’abord la dictature de Mobutu qui est évoquée à travers la visite des restes de son château inachevé. Mais il est surtout question des guerres qui ont ravagé un pays qui a bien du mal à s’en remettre, comme toutes ces femmes violées et mutilées qui sont soignées tant bien que mal dans des hôpitaux surpeuplés.

Cauchemar de Darwin de Huber Sauper

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Un film qui souleva bien des polémiques.  Il fut accusé en particulier d’avoir inventé de toutes pièces, ou du moins affirmé sans preuves suffisantes, l’existence d’un trafic d’armes en Tanzanie dans le cadre de l’élevage intensif de la perche du Nil dans le lac Victoria. Au niveau cinématographique il lui fut reproché d’aller trop loin dans le misérabilisme. L’Afrique qu’il filme est l’Afrique pauvre, exploitée, pillée même, en proie à toutes les calamités du monde moderne, misère, sida, prostitution, corruption, violence généralisée. Les images qu’il réalise ne font pas dans la dentelle et ne peuvent que soulever l’indignation du spectateur. Le visage d’une femme borgne travaillant au séchage du poisson, par exemple, ou l’accumulation des carcasses où prolifère la pourriture et servant de nourriture à la population la plus pauvre du village qui n’a pas d’autres moyens d’échapper à la famine.

 

 

A COMME AUTEUR

Quelles sont les voies les plus riches de potentiel créatif qu’emprunte aujourd’hui le documentaire dit de création, ou documentaire d’auteur ?

Voici un  rapide repérage, avec des exemples parmi bien d’autres possibles, qu’il s’agira ensuite de développer et d’approfondir.

Il s’agit principalement des différentes modalités de la présence (à l’image et/ou dans la bande son) du  (de la) cinéaste

Si dans la fiction l’effet de réel interdit l’inscription de la personne de l’auteur dans le récit, dans le documentaire  de création c’est dans l’œuvre même que la présence de l’auteur-e est affirmée, en tant qu’auteur-e.

Le documentaire  de création affirme qu’il y a  nécessairement un auteur. Et cet auteur  dit que c’est lui qui fait le film. Donc il n’hésite pas à être présent à l’écran, même si ce n’est dans certain cas que par une voix off, venant de ce hors champ spécifique qui est la place de la caméra.

Quelles formes prend cette affirmation de l’existence de l’auteur dans le doc de création ?

On peut en mentionner plusieurs, qui bien sûr ne sont pas toutes présentes en même temps dans chaque film.

1 l’interpellation du cinéaste par la personne filmée (ce qui est d’ailleurs déjà le cas dans le regard caméra, qui est une sorte d’interpellation silencieuse). Il peut s’agir d’une salutation, d’un simple bonjour, ou d’une remarque dépendant de la situation filmée. En tous cas, il s’agit essentiellement de la reconnaissance par la personne filmée du fait qu’elle est filmée.

Exemple : l’incipit de Je suis le peuple d’Anna Roussillon.

Dans Mafrouza, de Emmanuelle Demoris,  Les habitants du bidonville vont jusqu’à donner un petit nom affectueux à la cinéaste (ce qui bien sûr est la marque de sa parfaite intégration dans la réalité qu’elle filme)

 2 le dialogue entre la personne filmée, présente à l’écran, et le cinéaste en tant que cinéaste.

Je ne pense pas ici au modèle de l’interview, notamment télévisé, au simple jeu questions-réponses, destiné à faire parler. Je pense au véritable dialogue, c’est-a-dire une interaction verbale, supposant une égalité entre les interlocuteurs.

L’exemple phare : Shoah de Claude Lanzman.

Il y a chez Lanzman une pratique de l’entretien dialogué tout à fait exemplaire. L’entretien crée une situation particulière, caractérisée par son authenticité. Il s’agit de faire que la personne interrogée se remémore le passé, un passé douloureux, presque de le revivre, ce qui  peut déboucher sur une invasion de la situation par l’émotion (cf le dialogue devient impossible à poursuivre, mais Lanzman souvent insiste, il faut aller jusqu’au bout, dire tout même ce qui est difficilement dicible, voire même ce qui en soit ne peut pas être dit).

3  la voix intérieure du cinéaste, faisant d’une façon ou d’une autre le récit du film en train de se faire.

Depardon dans Profils paysans.

Eric Pauwels, Les films rêvés (comme d’ailleurs dans les 2 autres titres de sa trilogie autobiographique, Lettre d’un cinéaste à sa fille et La deuxième nuit).

 4 Le mise en scène du (de la) cinéaste

Agnès Varda, la Glaneuse (Les glaneurs et la glaneuse). Elle se filme visitant des musées, elle se filme filmant avec une petite caméra DV les patates en forme de cœur, elle filme ses mains pendant les trajets sur l’autoroute, elle filme les camions que sa voiture double et qu’elle essaie de saisir avec son poing en forme d’objectif de caméra…

Alain Cavalier, Le filmeur.

Un filmeur n’est pas un cinéaste. Un cinéaste fait du cinéma, de l’art et de l’industrie. Un filmeur fait des films. Il les fait seul, sans les moyens du cinéma, le plus souvent avec une petite caméra aussi peu encombrante que possible, ce que le numérique permet parfaitement aujourd’hui.

Pour Cavalier, être filmeur, c’est filmer sa vie, les petits riens de tous les jours ou les grands événements qui marquent définitivement une existence, comme la maladie ou la mort d’un proche, d’un parent.

La grande originalité du film, ce sont ces plans réalisés à la sauvette, montrant une poire sur une table, un oiseau qui picore du grain ou des asticots dans une assiette, un gigot dans un plat qui fera le délice du repas du soir, des billets de 500 francs avec le visage de Pascal. Et ainsi de suite. On pourrait allonger presque indéfiniment la liste tant ces plans, souvent très courts, sont nombreux et diversifiés. Parfois Cavalier ajoute en voix off un commentaire, une remarque personnelle. Une obsession de l’enregistrement presque. Et la caméra est, nous dit-il, d’une efficacité redoutable pour ne rien oublier, pour que rien ne disparaisse de ce qui constitue une vie. « Avant, je notais tout. Maintenant, je filme ».