A COMME ANIMAL (l’abattoir)

Peut-on filmer la mort de l’animal ? Pas la mort naturelle, mais celle programmée des animaux destinés à finir dans notre assiette, en passant par la boucherie et l’abattoir, le lieu de leur mise à mort. Peut-on la filmer sans montrer le sang qui coule, ou la cruauté de l’abattage et la difficulté extrême du travail qui consiste à tuer, à dépecer, découper, emballer…Un travail à la chaîne des plus pénible, l’odeur du sang et la présence de la mort en plus.

Trois films documentaires en particulier nous font entrer dans l’abattoir pour nous y montrer la même chose, le rapport professionnel à la mort de l’animal. Mais en dehors des particularités liées aux pays (Etats-Unis, France, Algérie) il s’agit en fait de projets cinématographiques bien différents.

 

Meat de Frederick Wiseman 1976.

Il s’agit d’un parcours, d’un trajet dans lequel rien n’est laissé de côté, depuis les vertes prairies (même si le film est en noir et blanc les prairies américaines sont vertes) jusqu’à l’assiette du consommateur non végétarien. A l’abattoir on assiste à toutes les phases du travail des ouvriers. Comme dans toutes les usines où l’on travaille à la chaîne on a affaire aux mêmes cadences rapides, à la même répétition à l’infini du même geste, au même bruit. Et en plus, ici il doit y avoir des odeurs pas toujours agréables.

Le film de Wiseman en fait ne cherche nullement à nous apitoyer sur le sort des moutons ou des vaches. Ni sur celui des bouchers. Il ne prend nullement parti dans un sens ou dans l’autre. La filière de la viande qu’il filme de bout en bout est une institution comme une autre pourrait-on dire. En plus son poids économique et social est loin d’être négligeable. Alors pourquoi se fermer les yeux. Et tous ceux qui mangent de la viande ne peuvent pas ignorer le point de départ, l’animal, et son passage par l’abattoir, si désagréable que peut en être la vue.

Entrée du personnel de Manuela Frésil, 2013

Ici le propos est nettement de dénonciation. Voir mourir devant soi une vache toutes les minutes, ça donne des cauchemars. Répéter toute la journée le même geste, ça peut vous démolir complètement les poignets, ou le dos. Ici, le travail c’est la souffrance. L’usine, beaucoup y sont entrés avec l’idée d’en sortir un jour. Mais la plus part y restent. A moins d’être licenciés pour cause de maladie ou de contestation. Il n’y a guère d’autre solution.

L’abattoir est le lieu du travail le plus pénible, le plus destructeur, physiquement et mentalement. Au point où les ouvriers deviennent quasiment des robots, bien plus tristes que le Charlot des Temps modernes, capables de répéter les gestes qu’ils effectuent à longueur de journée, de les répéter inlassablement, dans toutes les conditions, à chaque instant de leur vie, et même devant une caméra. Et le film nous les montre mimant ces gestes devant leur usine, sans un mot, sans une expression du visage, dans un ballet particulièrement dérangeant. Ces ouvriers ont été totalement déshumanisés.

 

Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani, 2015.

C’est aussi un film sur l’Algérie, sur la vie en Algérie, sur les Algériens. Ceux qui sont filmés ici travaillent dans le plus grand abattoir d’Alger, mais ils sont surtout présents dans le film parce qu’ils travaillent à Alger et qu’ils ont des choses à dire sur l’Algérie.

Ici la mort des animaux n’est pas vraiment montrée, même si elle reste présente dans tout le film, et pas seulement dans les quelques plans nous montrant une carcasse de bœuf ou des pâtes de mouton que l’on découpe. En fait ces plans sont rares. Mais les images ont toutes la couleur du sang. La presque totalité du film est consacrée aux hommes, certes qui travaillent à l’abattoir, mais qui en quelques sortes font une pose pour s’entretenir avec le cinéaste, pour parler à la caméra. Leur ton est en général plutôt désabusé. Attendent-ils encore quelque chose de la vie ? Ont-ils encore de l’espoir ? D’une vie meilleure ? D’une autre vie ? Où ils pourraient échapper à leur routine, à la morosité ? Le film ne donne pas vraiment de réponse. Mais il est quand même un appel. Ces hommes peuvent-ils encore longtemps vivre la même vie ? Un rond-point, un carrefour ? Y-a-t-il plusieurs issues possibles ? Traverser la Méditerranée ou se suicider ? Quoi d’autre ?

entrée du personnel

 

A COMME AUTOBIOGRAPHIE (Chantal Akerman)

Autobiographiques, les films de Chantal Akerman le sont surement, mais certains plus que d’autres, surtout les documentaires. Et parmi eux ceux où la cinéaste se met en scène, filme ce qu’elle est en train de vivre et ses relations avec le monde, la ville (New-York ou Tel Aviv) et une personne en particulier, sa mère.

News from home, 1976

Une mère écrit à sa fille, partie loin de la maison. « Ma chère petite fille… Comment vas-tu ? Ici tout va bien…Ecris-moi plus souvent… J’attends tes lettres…Continue à bien te porter. » Un discours d’amour, de séparation, d’attente du retour, espéré mais improbable dans l’immédiat, d’attente du courrier, d’inquiétude et d’angoisse lorsque les nouvelles se font attendre. Un discours répétitif. Il ne s’est rien passé, ou si peu de choses, insignifiantes, depuis le départ de la fille.

         En regardant le film de Chantal Akerman aujourd’hui nous savons que c’est à elle partie en Amérique que les lettres sont adressées par sa mère. Nous savons qu’elle est cinéaste et qu’elle filme New-York sa nouvelle ville de résidence. Et nous savons que c’est elle qui lit les lettres de sa mère en voix off dans son film.

         Le film nous montre donc New-York. Les rues et les avenues d’abord. Avec les voitures. Une circulation parfois dense, mais pas toujours. La caméra peut être placée au milieu de la chaussée et les véhicules viennent alors vers nous. Ou bien, plutôt d’avoir une vue avec profondeur de champ, elle nous montre un carrefour et les voitures circulent de gauche à droite du cadre, ou de droite à gauche ; elles entrent et sortent du champ, plus ou moins rapidement. Mais on a toujours le temps de les distinguer, de repérer par exemple les taxis jaunes. Dans tous les cas, le plan est fixe. Au début du film il y a peu de personnes dans le cadre, en dehors des voitures. Plus tard, nous aurons des plans avec une foule dense sur les trottoirs, ou qui traverse la rue, empêchant presque les voiture de passer. Et puis il y a des plans de métro. Pas dans une station, dans une rame. Là aussi il y a deux cadrages qui se succèdent. Soit nous voyons en quasi gros plan la porte du wagon qui s’ouvre et se referme à chaque arrêt en station. Une silhouette de femme se reflète sur la vitre. Ou bien, c’est l’ensemble du wagon qui est filmé dans sa longueur, ce qui permet de voir les passagers assis à gauche et à droite, et de voir à chaque arrêt les voyageurs qui descendent ou qui montent dans la rame. Dans les deux cas nous avons aussi affaire à des plans fixes. Jamais nous ne voyons les quais des stations. Nous sommes embarqués dans un voyage en métro. Enfin, toujours dans un plan fixe, toujours dans un plan d’une durée importante, la caméra est placée sur une embarcation (un bateau sans doute) qui s’éloigne lentement de la rive. Nous pouvons alors voir la ligne des gratte-ciel du sud de Manhattan, reconnaissable en particulier aux tours jumelles du World Trade Center.

Quelle rapport y a –t-il entre la ville de New-York et les lettres d’une mère adressée à sa fille, en dehors du fait que la fille réside à New-York. Les lettres ne parlent pas de la ville. Et les plans qui nous sont proposés de New-York n’évoquent en rien la mère de la cinéaste. Nous avons là sans doute un bon exemple de ce que Gilles Deleuze appelle la distorsion entre le sonore et le visuel. Cette distorsion n’est cependant pas complète puisque les plans de rue et de métro, et même le plan final sur l’eau, comportent une bande son in, avec ses bruits enregistrés comme en direct. Mais l’ajout de la voix off (qui est d’ailleurs plutôt une vois over, même si ce n’est certainement pas un commentaire de l’image) introduit une distanciation absolue dans le filmage de la ville. Elle crée un effet de rupture par rapport aux images. La lecture des lettres introduit dans le film une dimension autobiographique, qui d’ailleurs n’est aucunement reniée. à aucun moment. Mais l’autobiographie, la relation à la mère, tend à se fondre en quelque sorte dans les images de la ville, dans la distance entre celle qui a écrit la lettre et celle qui en fait la lecture, dans la séparation entre la mère et la fille.

Là-bas, 2006

Un séjour dans une ville au bord de la mer. Une ville en Israël. Tel Aviv. Dans un appartement proche de la mer. Quelques jours, une ou deux semaines tout au plus, on ne sait pas très bien. La cinéaste, en voix off raconte ce séjour où il ne se passe rien, ou pas grand-chose. Sauf qu’elle a été malade. Une sorte de gastro-quelque chose, comme elle dit, Pour avoir mangé des salades. Maintenant elle en est réduite aux carottes et au riz. Dans l’appartement, Chantal reçoit des coups de téléphone. On lui demande comment elle va. Elle rassure ses interlocuteurs. Elle reçoit aussi la visite d’un universitaire local. Le reste du temps, elle lit, des livres « difficiles » sur les juifs, elle prend des notes, elle essaie d’écrire. Elle fait le récit de son arrivée en Israël, le policier qui lui demande à l’aéroport si elle veut bien qu’il tamponne son passeport. Oui, elle ne veut pas cacher son séjour dans le pays. « Ce n’est pas l’étoile jaune dit-elle. L’étoile jaune, je la porte en moi. » Elle évoque le souvenir de ses deux tantes qui se sont suicidées. L’une à Jérusalem, l’autre à Bruxelles. Elle raconte comment son père avait voulu partir en Palestine pendant la guerre, mais en avait été dissuadé par un ami qui en revenait. « Il n’y a que du sable ; du sable qui s’infiltre partout ». C’est comme cela qu’elle a passé son enfance en Belgique.

No home movie, 2015.

La cinéaste a vieilli. Sa mère surtout a vieilli. A la fin du film elle semble passer ses journées à dormir. C’est peut-être parce que leurs vies se rapprochent inexorablement de leur terme, que ce film existe. Un film qui n’est pourtant pas le bilan d’une vie, de deux vies. Un film qui se penche quand même sur le passé, même s’il est filmé au présent. Parlant avec sa mère, dans son appartement de Bruxelles, la cinéaste évoque, une fois encore, la judaïté et Auschwitz. Un passé ineffaçable. Quand elle est loin, aux Etats-Unis, à New-York, elle appelle sa mère non pas au téléphone, mais sur Skipe. Et le monde, comme elle dit, devient petit. Filmer l’ordinateur n’est pourtant pas facile, et le cadrage devient hésitant, presque amateur, alors que dans tous ses films ils sont si rigoureux, surtout lorsqu’il s’agit de filmer une pièce, avec ses fenêtres ou une grande baie vitrée. L’extérieur, à Tel Aviv, c’était l’immeuble d’en face. A Bruxelles, c’est la rue d’un côté, et de l’autre un jardin au gazon verdoyant avec la chaise longue bleue qui semble abandonnée.

         Au moment de sa réalisation, Chantal Akerman savait-elle que ce film, son dernier film, ne serait vu que comme un film posthume ? Il s’ouvre sur le plan d’un arbre secoué par un vent violent avec, en fond, un désert rocailleux où l’on distingue une route sinueuse dans la profondeur de champ. Un plan très long, absolument fixe. Plusieurs fois par la suite, nous retrouverons ce paysage désertique. Deux longs travellings en particulier, filmés depuis un véhicule dont la vitesse de déplacement semble importante. Un désert où il n’y a rien, rien d’important, rien de remarquable, simplement de la terre et quelques herbes éparses.

akerman

A COMME ARCHITECTURE

 

            Architecture est une série documentaire de 42 films de 26 minutes proposée par Richard Copans et Stan Newmann. Elle a été diffusée et co-produite par Arte et éditée en DVD par les Films d’Ici. Les réalisateurs des films sont Richard Copans et Stan Neumann eux-mêmes, soit isolément soit en collaboration, ainsi que Frédéric Compain. Sont présentées des œuvres architecturales du monde entier et de toutes les époques. De l’Espagne au Japon, en passant par la Finlande ou l’Italie ; des bâtiments classiques comme L’Abbatiale Sainte Foy de Conques datant de 1050, l’Alhambra de Grenade, La pyramide du roi Djoser à Saqqarah en Egypte ou La gare Saint Pancras de Londres jusqu’au Couvent de la Tourette ou Les gymnases olympiques de Yoyogi à Tokyo. Les architectes, parmi les plus connus, sont bien sûr mis à l’honneur : Le Corbusier, Gaudi, Zaha Hadid, Kenzo Palladio et bien d’autres. Paris occupe une place importante, avec l’Opéra Garnier, Le Centre Pompidou, la Bibliothèque Sainte Geneviève et l’École des Beaux Arts. Au total une somme riche et variée, s’adressant tout autant au grand public qu’à l’amateur éclairé.

            La facture des films est plutôt classique, correspondant à ce que l’on a l’habitude de voir à la télévision dans ce qu’elle propose de plus intéressant, en particulier sur Arte, avec des contenus culturels de haut niveau et une utilisation diversifié des ressources filmiques tant au niveau des images que de la bande son.

            Visiter un bâtiment, même à la télévision, a toujours une dimension plus ou moins touristique. D’ailleurs dans beaucoup de films de la série les réalisateurs n’hésitent pas à montrer le public. D’un autre côté les images sont souvent spectaculaires, jouant sur des angles de vue surprenants, plongées et contre-plongées, donnant à voir successivement le paysage global dans lequel s’inscrit l’architecture ou focalisant en gros plan sur un détail décoratif passant souvent inaperçu au visiteur sans guide.

Le montage fait alterner des images de natures différentes : photographies qui peuvent être en noir et blanc lorsque le document est ancien, maquettes ou plans, sur lesquels peuvent intervenir quelques animations sobres, flèches ou éclairages sélectifs en lien avec le commentaire. Le recours à des déclarations d’architectes pour les bâtiments contemporains complète cet arsenal de procédés pédagogiques.

            Le commentaire est très présent, de nature historique souvent, mais restant majoritairement descriptif. Il s’agit alors d’attirer l’attention du spectateur sur un élément architectural. Sa facture très spécialisée, notamment au niveau du vocabulaire employé, situe la visée culturelle de la série. Perspective qui pourrait sembler contradictoire avec la dimension grand public et touristique que renforce les poses musicales dans le commentaire et une bande son qui ne renonce pas à un certain réalisme par l’ajout de bruitage in situ, des chants d’oiseaux par exemple. En fait l’équilibre entre ces deux tendances est assez harmonieux et la série peut être considérée comme un bon exemple de visite guidée satisfaisant à la fois l’exigence de dépaysement du regard et d’apport de connaissances.

 

            Comme dans tant d’autres domaines, les documentaires sur l’architecture peuvent prendre la forme d’un portrait d’une des stars de la discipline dont il s’agit de présenter l’œuvre tout en entrant autant que possible dans la personnalité et même l’intimité du personnage. Un bon exemple de ce mélange du public et du privé se trouve dans le Jean Nouvel. Les traits de l’architecte, de Odile Fillion (2008, France 5, Dokumenta, factoïd, DVD collection Empreintes France Télévisions distribution). D’un côté on nous montre les réalisations de l’architecte, de l’autre le petit mur en pierres qu’il a construit avec son père dans la propriété familiale ; les entretiens réalisés en gros plan portent généralement sur ses positions concernant les grands problèmes actuels de l’architecture (le logement social par exemple), à quoi s’opposent les photos familiales de son enfance ou ses confidences sur ses études et sa vie familiale ; le film utilise des images d’archives de l’homme public (inauguration de l’Institut du Monde Arabe en présence du Président Mitterrand) mais aussi des films amateurs de familles montrant plus particulièrement ses enfants. Comme quoi le portrait d’un architecte connu et reconnu internationalement, peut être aussi celui d’un homme capable de chantonner en voie off C’est extra de Léo ferré

 

A COMME AUTOBIOGRAPHIE (Mekas)

L’œuvre de Jonas Mekas est une bonne illustration de la dimension documentaire que peut revêtir le cinéma autobiographique. Par cinéma autobiographique nous entendons ici un cinéma qui se déclare explicitement autobiographique, un cinéma où le cinéaste prend sa vie pour objet, qui fait de sa vie un ou plusieurs films ; et non ces films où, en créant un personnage qui est donné pour fictif, comme le fruit de l’imagination du cinéaste, permet à celui-ci de parler de lui sans en avoir l’air, de façon toujours un peu déguisée donc, comme si cela était en quelque sorte un peu honteux. La série des films de Truffaut mettant en scène Antoine Doinel en serait un bon exemple. Pour le cinéma autobiographique tel que nous le trouvons dans l’œuvre de Mekas, le moi n’est jamais haïssable, bien au contraire. De toute façon, il se situe en dehors de toute attitude exhibitionniste. Car la dimension autobiographique ne réside nullement dans la présence ou non du cinéaste à l’image ou dans la bande son. Cela peut bien sûr être le cas, comme chez Varda, mais ce n’est nullement pour Mekas l’essentiel. Ce qui compte avant tout, c’est que le film soit en première personne, que le je qui parle, le je qui filme, soit aussi le je qui est filmé, et que le je filmé soit le véritable « sujet » du film, celui qui donne sens à tout ce que le film peut donner à voir. Ce je peut être filmé au présent ou au passé, peu importe ; il peut l’être dans des évènements vécus intensément ou purement anecdotiques, cela ne change rien à l’essence du projet ; il peut tout aussi bien d’ailleurs l’être dans sa dimension individuelle que dans ses relations sociales ou familiales, dans un contexte professionnel ou culturel, tout cela est aussi possible, mais tout ce qui justifie ces occurrences, ce sera toujours le moi du cinéaste, un moi qui se donne à voir, un moi qui se fait connaître. Peu importe d’ailleurs la vérité de cette connaissance. Le spectateur d’un film autobiographique ne doit pas se poser la question de la révélation du moi profond (doit-on dire du moi réel ?) du cinéaste par le biais du moi filmé. Car on sait bien, pour tout cinéaste comme pour tout écrivain, quelles sont les difficultés, les pièges, de la connaissance de soi, des défaillances de la mémoire aux ruses de l’inconscient, des dénis aux mécanismes de défense, ou simplement la mauvaise foi qui peut conduire à se justifier ou à se positionner en martyr ou en héros. Au fond, le spectateur ne pourra jamais vraiment décider du degré d’authenticité que peut revêtir le portrait qu’un cinéaste nous donne de lui-même. Que celui-ci se révèle lorsqu’il croit se cacher – ou inversement – cela n’est au fond qu’un souci de critique ou d’exégète, posture qui n’est certainement pas celle du spectateur qui ne cherche rien d’autre que le plaisir du spectacle.

         Cette interrogation sur le moi profond du cinéaste, Jonas Mekas le court-circuite systématiquement dans la mise en œuvre du journal filmé, diary comme disent les anglo-saxons, ou journal intime. Mekas filme sa vie au jour le jour, dans les situations les plus insignifiantes ou les plus inattendues, qui toutes d’ailleurs peuvent être l’occasion d’une explosion de joie, d’un pur bonheur, ou d’une sensation de menu plaisir. Il filme les rencontres, les amis qu’il croise, les intimes avec qui il vit tous les jours. Il filme la ville, sa ville, New York, ou les lieux de vacances, à la mer ou en montagne l’hiver. Il filme les fêtes, les anniversaires, les retrouvailles. Il filme la pluie, la neige et les fleurs qui s’épanouissent au soleil du printemps.

         Tout cela produit bien évidemment une quantité considérable de rushs qu’il faut monter pour les donner à voir, pour donner naissance à un film. Et c’est là qu’intervient le coup de génie de Mekas, ce qui constitue sa marque de fabrique dans ses films autobiographiques, reconnaissable immédiatement. Son montage, n’est jamais issu d’une idée préalable. Il n’est pas non plus effectué à partir d’un sens qui se révélerait au fur et à mesure du travail de montage (comme chaz Wiseman par exemple). Mekas le dit très clairement dans As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty, il effectue toujours son montage au hasard. Ce qu’il nous propose ainsi dans ses films, ce sont des fragments de sa vie. Il pourrait très bien nous en proposer d’autres, qui ne seraient pas plus choisis pour leur « beauté » ou leur signification. Si beauté il y a, comme le dit le titre de ce film si caractéristique, elle ne peut qu’être donnée de surcroit. Elle n’est jamais préméditée. Filmer sa propre vie, c’est la prendre comme elle vient. Elle n’est pas toujours toute rose, mais elle n’est pas non plus d’une noirceur absolue. Et si par moment on peut trouver Mekas particulièrement optimiste, naïvement optimiste (ce qui de toute façon n’est qu’une vision tout à fait partielle de son œuvre), ce n’est du tout son problème à lui, ni en tant que personne, ni en tant que cinéaste. « Le cinéma est innocent »

A COMME AFRIQUE

On se souvient des polémiques qui avaient entouré le précédent film de Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin, et les accusations dont il avait fait l’objet. D’avoir en particulier inventé de toutes pièces, ou du moins affirmé sans preuves suffisantes, l’existence d’un trafic d’armes en Tanzanie dans le cadre de l’élevage intensif de la perche du Nil dans le lac Victoria. Au niveau cinématographique il lui fut reproché d’aller trop loin dans le misérabilisme. L’Afrique qu’il filme est l’Afrique pauvre, exploitée, pillée même, en proie à toutes les calamités du monde moderne, misère, sida, prostitution, corruption, violence généralisée. Les images qu’il réalise ne font pas dans la dentelle et ne peuvent que soulever l’indignation du spectateur. Le visage d’une femme borgne travaillant au séchage du poisson, par exemple, ou l’accumulation des carcasses où prolifère la pourriture et servant de nourriture à la population la plus pauvre du village qui n’a pas d’autres moyens d’échapper à la famine. Le cinéaste fut-il affecté de ces attaques? Toujours est-il qu’il attendit 10 ans pour pouvoir diffuser son nouveau film, Nous sommes venus en amis, un film qui semble être fait pour ne plus prêter le flan à ces types d’attaques. Pourtant, il s’agit bien encore d’un film de dénonciations, un film qui vise avant tout à alerter le plus grand nombre. Un film donc qui ne peut pas laisser indifférent. Un film qui s’élève avec force contre. Contre l’exploitation, contre la guerre, contre le colonialisme, contre le sort qui est fait à l’Afrique en général et plus particulièrement à ce pays, le Soudan, dont il semble que rien ne pourra mettre fin aux maux qui le rongent. Déjà en 1965 Depardon avait lancé un cri d’alarme dans Afrique. Comment ça va avec la douleur ? Aujourd’hui on peut se demander si l’Afrique peut échapper au malheur.

         Le Soudan a été divisé en deux, mais cela a-t-il réussit à mettre un terme aux guerres sans fin qui accablaient le pays ? Le cinéaste parcourt rapidement le nord, puis s’attarde au sud, le côté chrétien. Il nous montre le Soudan vu du ciel, depuis un petit ULM qui lui permet de se poser au milieu des soudanais, près des villages qui sont restés ce qu’ils ont toujours été et près des usines nouvelles construites par ces étrangers avec lesquels ils n’ont au fond pas de contact. C’est cela le nouveau visage du colonialisme. Un visage nouveau mais qui aboutit aux mêmes effets. Les puissances étrangères, la Chine et Les Etats-Unis, s’approprient les richesses du pays, sous couvert de venir en aide aux populations. Les Chinois exploitent le pétrole dans un complexe futuriste et les américains ont construit une centrale électrique. Les soudanais eux ne semblent pas pouvoir en tirer le moindre bénéfice. Le film insiste sur le contraste entre deux mondes, deux façons de vivre, deux réalités qui semblent inconciliables.

Le film de Sauper n’a pas cette fois suscité les foudres des universitaires mais il a parfaitement divisé la critique. Certains y ont vu une dénonciation, salutaire et justifiée, de la responsabilité des grandes puissances dans le malheur soudanais. D’autres ont considéré le film comme un survol des vrais problèmes, ayant recours à des effets visuels faciles et inadaptés à une réflexion en profondeur sur la tragédie que vit le pays. Libération a dans ce sens parlé d’un « tourisme de la désolation ». Le Monde par contre a évalué le film comme « à ne pas manquer ». Personnellement je pense qu’on ne peut pas rester insensible au projet du cinéaste qui tente, avec les moyens d’un cinéma inventif, de secouer l’inertie de bien des spectateurs. Le Soudan est loin de chez nous. Il est facile de l’oublier. Et puis, la guerre, là-bas, ça fait si longtemps qu’elle existe qu’on finit par ne même plus en parler. Il n’est pas alors inutile d’aller y porter son regard, même si la vue qui nous en est donné n’est pas toute la réalité. Mais le film de Sauper ne peut pas être réduit à la vision d’un seul individu.

L’Afrique dans le DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE.

Afrique 50 – Afrique, comment ça va avec la douleur ? – Après, un voyage au Rwanda – Atalaku – Au loin des villages – Barcelone ou la mort – Bilakoro – Cauchemar de Darwin (Le) – Chasse au loin à l’arc (La) – Come back, Africa – Congo River – Doulaye, une saison des pluies – Examen d’Etat – Général Idi Amin Dada. AutoportraitIrrésistible ascension de Moïse Katumbi (L’) – Larmes de l’immigration (Les) – Maîtres fous (Les) – Mille soleils – Moi un noir – Rouch Jean – Statues meurent aussi (Les)

A COMME AUTISME

Elle s’appelle Sabine, Sandrine Bonnaire.

A ciel ouvert, Mariana Otero.

Cap aux bords, François Guerch

 

Les débats sur l’autisme et son traitement qui agitèrent le monde de la santé mentale autour de l’année 2012 sont-ils aujourd’hui apaisés ? Il faut l’espérer tant ces débats prirent la forme d’une véritable guerre où tous les coups étaient permis. Le cinéma n’y échappa pas, comme le montrent les différents procès que provoqua un film, Le Mur de Sophie Robert. Il est vrai que le dispositif du film pose problème au niveau déontologique. Il utilise en effet des entretiens réalisés auprès de psychanalystes pour les retourner contre eux et en faire des arguments de démonstration de l’incurie de la psychanalyste par rapport à l’autisme et de sa totale inefficacité thérapeutique, voire de sa dangerosité vis-à-vis des familles d’enfants autistes. Est-ce que c’était une raison pour interdire le film ? La justice a tranché, après bien des hésitations semble-t-il.

Heureusement, il existe des films qui abordent le problème de l’autisme dans une perspective bien moins polémique, même s’ils peuvent prendre position sur la question de l’accueil des « autistes » dans des institutions, hôpital psychiatrique ou petites structures ouvertes. Ils ont le grand mérite de nous montrer des enfants et des adolescents dans leur vie, dans leurs souffrances, et d’être ainsi une manière indispensable de nous aider à essayer de les comprendre et surtout de les accepter.

 

Elle s’appelle Sabine, premier film réalisé par Sandrine Bonnaire, connue jusqu’alors comme actrice, est d’abord le portrait d’une jeune fille, la sœur de la réalisatrice, dont le parcours de vie est caractéristique de ces personnes dont la différence n’est jamais vraiment acceptée par la société, et dont la famille se révèle, malgré toute sa bonne volonté, bien souvent tout aussi incapable que la médecine de trouver une solution adéquate aux difficultés qu’elles rencontrent. Mobilisant des images familiales, Sandrine Bonnaire nous montre sa sœur jeune, à 18 ans. Sabine y est jeune, belle, souriante, pleine de vie et profitant pleinement de la vie, comme lors de ce voyage à New York, en Concorde, avec Sandrine. Au moment de la réalisation du film, Sabine a 48 ans. Elle a beaucoup grossi, elle sourit très peu, elle est lente dans ses mouvements et son langage très répétitif est hésitant et très pauvre. Le contraste est frappant. Que reste-t-il de la première Sabine ? Est-ce bien la même personne que l’on voit dans ces images si opposées. Que s’est-il passé ? La réponse de la réalisatrice nous est donnée dans le récit de vie qu’elle fait de sa sœur.

elle s'appelle sabine

Sabine a toujours été perçue comme différente, voire anormale, par ses camarades de classe qui l’appelaient « Sabine la folle ». Elle est déscolarisée dès 12 ans suite à des excentricités insupportables pour le système scolaire ; un jour elle se déshabille dans la cour du collège ! Ses bouffées de violence sont de plus en plus nombreuses et elle semble de plus en plus en porte à faux avec le monde qui l’entoure. La médecine se révèle vite impuissante, incapable de donner même un diagnostic. Quant à la famille, malgré ses efforts, en particulier ceux de Sandrine, elle est bien obligée de constater qu’il n’est plus possible de garder Sabine avec elle, de s’en occuper constamment.la seule solution qui s’offre alors est l’hôpital. Un séjour de 5 longues années au cours desquelles la dégradation de l’état de santé global de Sabine est lente mais régulière. Et lorsque Sandrine intervient pour la faire sortir, il est déjà trop tard.

Pour Sandrine Bonnaire, fortement engagé dans la critique de l’hôpital psychiatrique (elle a été marraine en 2001 des journées de l’autisme), il s’agit de revendiquer la création de la part des pouvoirs publics de structures adaptées au cas de ces personnes que l’hôpital prive de liberté et qui n’a souvent d’autres actions thérapeutiques que le recours massif aux médicaments. Des structures de petite taille, comme celle en Charente où Sandrine a pu faire héberger sa sœur : quatre résidents accompagnés en permanence de deux éducateurs. Une structure où il est possible de retrouver la possibilité de vivre.

Film de Sandrine Bonnaire 2007 1 H 25

A ciel ouvert. Alysson, Jean-Hugues, Evanne, Amina, des enfants diagnostiqués psychotiques ou autistes, choisis parmi les 250 enfants et adolescents vivant dans cette institution, un IMP (Institut médico-pédagogique), le Courtil, situé à la frontière franco-belge. Mariana Otero y a passé plus d’une année en repérage, ce qui était nécessaire pour qu’elle se fasse accepter, elle et sa drôle de machine (la caméra qu’elle porte seule), par eux et aussi par les membres de l’équipe soignante, qu’elle ne pouvait pas ne pas filmer.

La relation des enfants au fait d’être filmés devient au cours du film un point central et il sera d’ailleurs pris en compte par les soignants comme contribuant au travail thérapeutique. Une relation très affective avec une cinéaste qu’ils acceptent comme faisant partie de leur monde. Une cinéaste qui ne mène pas d’entretien. Elle ne les questionne pas non plus. Mais elle leur parle, elle leur répond, et ce qui se vit dans ces échanges est tout à fait fondamental pour la vie de ces enfants, mais aussi pour le cinéma.

a ciel ouvert

Côté adulte, le film insiste sur le travail d’équipe des soignants. Une équipe où il ne semble pas y avoir de hiérarchie. On assiste à une « supervision », où un intervenant évoque son action dans le cadre de son travail et écoute les conseils qui lui sont proposés. Dans une conférence réunissant une bonne partie du personnel, une intervenante donne connaissance du rapport qu’elle a rédigé à propos d’un enfant. A côté d’elle, un des fondateurs de l’institut, qui sera d’ailleurs présenté vers la fin du film comme un des « responsables » du Courtil en tirera des perspectives pour l’action à venir.

Qu’il existe des solutions alternatives à l’enfermement de l’hôpital, c’est aussi ce que montre le film de François Guerch, Cap aux bords. Il le fait sans polémiquer, sans agressivité d’aucune sorte donc, simplement en montrant la vie de trois adolescents, leur quotidien pendant un été, un été qui pourrait très bien être une année, une vie.

Le film est tourné dans une colonie de vacances bien particulière. Il n’y a là que 3 à 5 enfants accompagnés d’un animateur chacun. La caméra les accompagne dans leurs longues promenades en forêt où le seul « événement » est la difficulté éprouvé par Matéo pour sauter d’un pas par-dessus un petit fossé. De la même façon le cinéaste suit ce petit groupe dans les rues d’une petite ville un jour de marché. A la solitude et au calme presque vide de la forêt succède ainsi l’animation de la foule et l’on imagine que le ressenti de Mateo en particulier doit être bien différent. C’est peut-être pour cela que nous le retrouvons en pleine crise dans la séquence suivante. L’animateur pourtant beaucoup plus grand et costaud que lui a bien du mal à le maîtriser, de l’immobiliser pour éviter qu’il ne commette sur lui ou les autres des actes de violence, pour essayer de le ramener au calme.

Dans toutes ces séquences, le cinéaste n’intervient pas. D’aucune façon. Il n’a donné aucune information sur ces enfants, ni leur âge, ni leur passé, ni leur traitement s’ils en ont. Le pari est ici qu’il n’y a rien à savoir d’eux pour que le film nous parle vraiment d’eux, de ce qu’ils sont réellement, en dehors de toute référence biographique et surtout médicale. De même le film ne donne aucune indication sur l’institution où il est réalisé, sur son fonctionnement et ses références théoriques. Nous ne savons rien des adultes qui accompagnent les enfants, même pas leur nom ! Mais nous les voyons agir et interagir avec ceux dont à l’évidence ils ont la charge. Un cinéma de pure observation donc, où la caméra est totalement oubliée, comme la mouche en haut du mur dont parlait Leacock. Une caméra totalement neutre qui se limiterait à enregistrer le réel devant elle ? Le cinéaste n’est pas si naïf pour le croire. Et il le dit de la façon la plus forte qui soit, c’est-à-dire par les seules images qu’il nous propose. La dernière séquence du film en est la démonstration lumineuse. Au cours d’une balade en forêt, le cinéaste suit le petit groupe d’enfants et d’adultes filmé devant lui dans la profondeur de champ du chemin. Matéo s’attarde. Il se retrouve seul devant le cinéaste et sa caméra portée à l’épaule. Se met alors en place un étrange jeu de cache-cache. Matéo entre et sort du cadre. La caméra le retrouve avant qu’il ne disparaisse à nouveau lorsqu’elle s’immobilise. Et le cinéaste lui parle. « Mateo…où es-tu ? Matéo…je te vois ». Matéo ne répond pas mais son regard suffit à dire qu’il joue le jeu, que c’est lui qui dirige la situation. Etre vu, disparaître, réapparaître, pour finalement fixer la caméra, la voir en étant vu, en gros plan frontal. Le temps d’une séquence de film, Matéo existe dans ce regard caméra, il existe pour le cinéaste, pour le spectateur futur, mais surtout il existe pour lui-même.

 

 

 

 

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