B COMME BELLEVILLE.

Les marches de Belleville, Brigitte Tijou, 2019, 60 minutes.

Vous vous souvenez du film de Laurent Cantet,  Entre les murs, Palme d’or à Cannes en 2008. Un film qui nous faisait entrer dans une classe d’un collège du nord de Paris, à Belleville. Et qui nous faisait rencontrer une bande d’adolescents, plus indisciplinés les unes que les autres, surtout les filles. Vous vous souvenez sans doute de deux ou trois de ces gamines impertinentes, qui menaient la vie dure aux profs, qui leur tenaient tête et qui n’hésitaient pas à les regarder droit dans les yeux lorsque elles faisaient l’objet de remarques, de remontrances et de rappel à l’ordre.

Entre les murs n’a jamais été présenté comme un documentaire. Mais il en avait tout l’air. Et pas seulement l’air d’ailleurs. Certes les élèves ados étaient considérés comme des acteurs. Mais ils jouaient leurs propres rôles – ou des rôles qu’ils connaissaient bien pour les côtoyer quotidiennement. Et ils « jouaient » particulièrement bien d’ailleurs, car ils n’avaient guère à se forcer. Quant au prof (le personnage principal interprété par François Bégaudeau), il retrouvait là une fonction qu’il avait occupée dans le passé. Il en avait fait un récit autobiographique dont le film est une adaptation. Bref on n’est pas loin du Jean Rouch de La Pyramide humaine (un film réalisé avec des lycéens africains) passé maître dans l’art d’appréhender le réel à travers une « fictionnalisation », elle-même fictive, de la réalité.

Que sont devenus ces adolescents, acteurs le temps d’un film, qui eurent l’honneur de fouler le tapis rouge de Cannes. Que font-ils 10 ans après. Leur vie a-t-elle été modifiée (bouleversée ?) par le cinéma. Et quels souvenirs – quelles impressions, quels ressentis – ont-ils gardés de cette expérience unique.

Brigitte Tijou a eu la lumineuse idée de partir à leur recherche et de les faire se retrouver entre eux. Dans son film elle leur donne la parole par petits groupes de deux ou trois. Et ce qu’ils ont à nous dire va bien au-delà de la simple évocation d’un beau souvenir de cinéma.

Tous reconnaissent d’abord que cette expérience du film  a  créé des liens entre eux, les avait «soudés » comme ils disent. Et si une partie a quitté le quartier, la majorité est restée à Belleville et  y reste très attachée.  Mais leur retrouvaille devant une nouvelle caméra est surtout l’occasion d’évoquer leur trajectoire, de se pencher sur ce qu’ils sont devenus à partir de leur sortie du collège et de l’orientation (fin de troisième donc) qui leur a été proposée – ou plus exactement imposée. Certes, le premier de la classe a pu poursuivre sa scolarité secondaire dans un lycée prestigieux, mais les autres, ceux qui n’ont pas été dirigés vers l’enseignement général ? Ils ont clairement le sentiment de ne pas avoir choisi leur avenir, de ne pas avoir été maître de leur destin. Néanmoins, le film n’est pas totalement pessimiste. Ces jeunes adultes ne sont pas désespérés. Et l’on a le sentiment que la force qu’ils ont pu ressentir un jour, dans une merveilleuse expérience cinématographique, rayonne encore en eux. Son évocation n’a rien de simplement nostalgique. Au contraire elle réactive en eux le dynamisme et la vivacité d’esprit qui les caractérisaient alors.

Incluant dans son déroulement quelques images du tournage d’Entre les murs – en particulier les essais devant la caméra des élèves qui en deviendront les acteurs et actrices – Les marches de Belleville est aussi un hommage au cinéma.

B COMME BAMBI

Film de Sébastien Lifshitz. France, 2013, 58 minutes

         La vie de Marie-Pierre Pruvot, née Jean-Pierre, un prénom qu’elle n’a jamais supporté, comme sa qualité de garçon et tout ce que cela supporte. Une vie mouvementée, qu’elle raconte en toute simplicité, sans effets d’aucune sorte, sans faire le moindre éclat. Depuis la petite enfance en Algérie jusqu’à la retraite de professeur de l’éducation nationale, en passant bien sûr par sa carrière d’artiste de cabaret parisien sous le pseudonyme de Bambi qui la rendit célèbre. Une célébrité qu’elle ne met jamais en avant. Comme elle n’insiste pas sur les difficultés qu’elle a pu connaître à une époque où changer de sexe était considéré comme la chose la plus incompréhensible qui soit et bien sûr était condamné au nom de la normalité et des bonnes mœurs de l’époque. Bambi aujourd’hui ne regrette rien. Mais elle ne se donne pas en modèle. Elle a simplement réussi à être elle-même, à être ce qu’elle a toujours ressenti qu’elle était, au plus profond d’elle-même.

         Sébastien Lifshitz filme cette vieille dame sans ride, encore pleine de charme avec son petit sourire espiègle, de façon toute simple. Face à la caméra, en plan fixe assez serré, qui ne variera pas tout au long du film, elle parle pratiquement sur le même ton, mais son discours n’est jamais monotone ou ennuyeux. Le cinéaste a su se faire oublier. Il a su masquer les effets de montage dans le discours de Marie-Pierre. Bambi n’existe plus, et pourtant, elle est bien vivante dans le film. Un film qui n’en fait pas une icône, la « première transsexuelle française ». Il la présente avec une sympathie évidente, ce qui n’exclut pas une coloration générale du portrait qui s’oriente plutôt du côté de la neutralité. Le film de Lifshitz n’est pas vraiment une autobiographie. Ce n’est pas non plus un biopic. C’est un film qui présente une personne effectuant un retour sur sa vie, pour le seul plaisir du souvenir.

         Bambi, le film, est construit en alternant le filmage du récit de vie fait par marie-Pierre, et des images d’archives qui concrétisent, beaucoup plus qu’elles n’illustrent, le déroulement chronologique de cette vie. De l’enfance en Algérie nous voyons les photos de famille. Puis ce sont des images extraites de films en super 8 réalisées par Bambi elle-même et dont le caractère amateur n’est jamais gommé. Le voyage à Paris, l’évocation fréquente des relations avec la mère, le début de carrière sur la scène du Carrousel, l’amitié avec coccinelle, le recours aux hormones puis à la chirurgie, tout cela semble couler de source, en tout cas s’enchaîner de façon cohérente. Plus surprenant est la « reconversion » de Bambi en professeur de français en collège, une seconde carrière où elle change totalement de look, mais elle réussit tout autant. Pour nous faire appréhender tout cela, le réalisateur a su construire une démarche parfaitement rigoureuse, évitant d’avoir recours à des témoignages de proches, ce qui fait toujours courir aux films qui utilisent ce procédé pourtant courant, le risque de devenir plus hagiographique.

         Après Les Invisibles, Sébastien Lifshitz poursuit son investigation des modes de vie marginaux, ou plutôt des modes de vie que la société a tendance à renvoyer, et renvoie effectivement encore trop souvent, à la marginalité. Un cinéma qui contribue à combattre toutes les formes de discrimination.

B COMME BONHEUR

A la poursuite du bonheur,  Louis Malle. France, 1986, 77 minutes.

Après sa halte dans un village du Minnesota (Gos’s country, 1985), Louis Malle repart sur les routes des Etats Unis qu’il va sillonner de long en large à la rencontre des nouveaux immigrés dans le pays du traditionnel Melting Pot. Ils viennent encore du monde entier, d’Asie, d’Afrique, de l’URSS, de Cuba, réfugiés politiques ou immigrants plus traditionnels fuyant la misère de leur pays et surtout attirés par le rêve américain. Le film fait le bilan de cette exploration, nous proposant des portraits de ces immigrés rencontrés au Texas, en Californie ou à New York. Ce serait presque un documentaire choral, sauf qu’il ne fonctionne pas en mélangeant les interventions des personnes rencontrées, chaque portrait étant traité en une fois.

Le film commence par une rencontre surprenante. Un homme à pied (il marche à bonne allure) fait le tour du Texas, 1500 kilomètres, à l’occasion du 150° anniversaire de l’Etat. Une façon pour lui, originaire de Roumanie, de manifester son amour et son admiration pour son nouveau pays. La porte d’entrée aux Etats Unis étant traditionnellement New York, nous nous retrouvons à la douane de son aéroport où une famille de réfugiés cambodgiens arrive après avoir échappé au génocide. Tout se passe bien, ils ont des papiers, sont attendus par de la famille et les douaniers ne sont pas trop regardant sur la nourriture présente dans leurs bagages. Le commentaire de Malle prend soin de préciser que tous n’ont pas cette chance.

Ce qui intéresse le cinéaste, c’est de savoir pourquoi ils sont quitté leur pays, si celui-ci ne leur manque pas trop et comment ils ont, ou non, réussi à faire leur trou dans leur nouvelle vie. Une bonne partie du film est consacrée à mettre en évidence les réussites comme ces africains qui se sont regroupés pour fonder leur propre compagnie de taxi, ou ce pakistanais devenu ingénieur en informatique après avoir commencé par faire la plonge. Une réfugiée de Cuba qui a acheté sa propre maison manifeste un optimisme à toute épreuve. « Grâce aux études et au travail, dit-elle, on a tout ce que l’on veut ». Pour elle, ce n’est pas un lieu commun.

Pourtant, tout n’est pas toujours idyllique dans la construction d’une nouvelle vie dans un pays qui n’est pas toujours aussi accueillant qu’on veut le croire. A Huston, Malle s’arrête sur le cas d’une cité HLM datant des années 30 et jusqu’ici habitée essentiellement par des noirs. Mais les asiatiques sont arrivés. Ils ont plus d’&argent pour payer les loyers et ont chassé les anciens occupants de leurs appartements. Des heurts entre les deux communautés n’ont pas tardé à se produire et chacune vit maintenant sans aucun contact avec l’autre. « Les préjugés ont la vie dure » affirme un immigré du Moyen-Orient. Et il sait de quoi il parle. Pour les américains tous les arabes sont des terroristes !

La dernière parie du film propose une longue séquence sur le problème de l’immigration clandestine à la frontière mexicaine en Californie. Il n’y a pas encore de mur entre les deux pays, mais la police fait déjà la chasse à ces hommes, souvent très jeunes, qui espèrent trouver un petit boulot leur permettant de nourrir leur famille restée au pays. Reconduits à la frontière, ils n’ont pas d’autre solution que de tenter à nouveau, autant de fois qu’il le faudra, de réussir le passage. Une séquence prémonitoire.

Mais le film ne se termine pas sur ces considérations inquiétantes pour l’avenir. Le réalisateur nous introduit dans la luxueuse demeure du Général Somoza, ancien dictateur du Nicaragua, chassé par la révolution sandiniste. Un contraste fort avec la situation du Mexique évoquée précédemment. Ou bien le film essaie-t-il de nous faire comprendre qu’il s’agit d’immigrés comme les autres ?

Le rêve américain existe-t-il encore ? Peut-il devenir réalité ? Certainement pour ceux qui en ont les moyens financiers et beaucoup de chance. Mais les autres ? Tous les immigrés rencontrés dans le film ne font pas l’expérience du côté enrichissant du contact entre des cultures différentes. D’ailleurs, devenir américain, cela n’implique-t-il pas la nécessité de renoncer à ses propres racines ? Des enfants vietnamiens apprennent 2 heures par semaine leur langue d’origine. Mais entre eux, ils ne parlent qu’américain.

B COMME BUNUEL

Buñuel après l’âge d’or, de Salvador Simó, Espagne, 2019, 80 minutes.

Comment le cinéma peut-il aborder la misère du monde ? En s’émouvant bien sûr. Et en tentant d’émouvoir ses spectateurs, de les alerter, de les secouer, de les sortir de leur indifférence, de leur ignorance, de leur bonne conscience. Mission difficile, mais pas impossible tant le cinéma possède des armes et des ressources qui ont dans maintes occasion fait leurs preuves. Même si la face du monde n’en a pas pour autant été changée.

Réagir devant une situation insupportable, c’est ce que va tenter Buñuel en 1930 à propos d’une région reculée de l’Espagne, Las Hurdes, un coin perdu quelque part dans une région plutôt montagneuse et oubliée de tous. Une région d’une pauvreté extrême où la population est des plus démunie. Ayant à peine à se nourrir, sans moyen de transport, hommes, femmes et enfants essaient de survivre dans des conditions des plus précaires, des cabanes pour habitation plutôt que des maisons. Et partout une grande saleté. De quoi secouer les habitants de la ville qui débarquent là pour faire un film. Surtout s’ils viennent de Paris, comme Buñuel.

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En 1930, Buñuel a déjà réalisé deux films, Le Chien andalou et l’Age d’or, en collaboration avec Salvador Dali et dans la mouvance du groupe de poètes surréalistes. Ces films ont suscité un scandale retentissant, tant ils choquaient les tenants des bonnes meurs de la bourgeoisie étable. Pour bousculer le public, Buñuel a déjà de l’expérience. Mais découvrir la misère réelle, bien réelle, c’est une tout autre histoire.

Buñuel va entreprendre ce documentaire – Las Hurdes, Terre sans pain en français – un peu par hasard. Surtout parce qu’il n’a pas d’autres possibilité de tourner, toutes les portes se fermant devant lui, suite au scandale de l’Age d’or. Alors, il se tourne vers ses amis Espagnols. Et là c’est le miracle, une chance inespérée. Son ami, le sculpteur Ramon Acin, gagne à la loterie et devient le producteur du film.

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Nous allons donc être plongés au cœur des Hurdes, en suivant le tournage du film de Buñuel. Le film de Salvador Simó est en images animées, puisque de toute façon il n’existe sans doute pas d’archives utilisables. Mais ce recours à l’animation permet aussi de mettre en place un dispositif particulièrement efficace. Les séquences phare de Terre sans pain sont extraites du film original, en noir et blanc bien sûr, des images à la limite du supportable. Et les images animées – en couleur – nous montrent comment elles ont été réalisées.

Dans ce dispositif, l’insistance est mise sur la façon dont Buñuel intervient dans Ede l’enterrement de l’enfant) et même à provoquer des faits (la chute de la chèvre). Pour obtenir les images les plus saisissantes, il ne se contente pas à enregistrer le réel, se situant ainsi tout à fait dans la lignée des premiers grands documentaires, Nanouk of the North  de Robert Flaherty en tête.

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A cette façon de nous plonger dans le processus de réalisation – et de création – du documentaire, Buñuel après l’âge d’or ajoute un bon nombre de séquences montrant différents aspects de la personnalité du réalisateur, ses relations avec son père en particulier, à travers un certain nombre de rêves – de cauchemars – donnant une dimension onirique –surréalisme oblige – au film. La création cinématographique n’existe pas sans l’implication du cinéaste. Après l’Age d’or, c’est toute la carrière future de Buñuel qui est en jeu. Mettre en évidence le rôle joué alors par la réalisation de Las Hurdes, n’est pas le moindre des hommages adressé au documentaire.

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B COMME BANKSY

Faites le mur ! Banksy ? Royaume-Uni, 2010, 87 minutes.

Le street-art a son documentaire. Et bien sûr, puisqu’il ne s’agit pas d’une forme d’art conventionnelle, le documentaire en question se doit aussi d’échapper aux formes classiques.

Banksy, célèbre gaffeur anglais, s’est attelé à la tâche et s’est manifestement beaucoup amusé à brouiller les pistes. D’abord, il affirme ne pas faire un film sur lui-même, mais sur un type qui voulait faire un film sur Banksy. Le véritable personnage central du film, du moins celui qui occupera les plus de place à l’écran, ce n’est donc pas Banksy, mais Thierry Guetta, Français immigré à Los Angeles et qui est d’abord présenté comme un accro de la vidéo, filmant tout ce qui passe dans son champ de vision. Faites le mur remplit ainsi sa fonction de documentaire, nous présentant des gaffeurs plus ou moins célèbres, leurs œuvres, leurs méthodes de travail. Toute cette partie du film est présentée comme le travail vidéo de Guetta alors qu’on nous montrera ses cassettes contenant les rushes s’entassant dans des cartons sans jamais être visionnées. Qui filme Guetta ? Banksy ? Mais qui filme Banksy filmant Guetta ? Qui dit ce commentaire rajouté après coup pour expliquer quand même un peu le sens du street-art et pour brouiller un peu plus les pistes au sujet du film que nous sommes en train de voir ?

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Et Banksy dans tout ça ? Dans le film, on ne voit qu’une silhouette noire, capuche sur la tête, sans visage. Même sa voix est modifiée. Il va cependant apparaître peu à peu comme prenant en main la conduite du film. Il va donc embarquer Guetta dans ses propres aventures artistiques. Enfin, et c’est là que le film devient véritablement « sioux », Banksy incite Guetta à devenir lui-même un artiste du street-art et de se lancer dans la création sous le nom de Mr Brainwash (Monsieur Lave-cerveau !). Guetta bien sûr prend Banksy au mot et se lance dans l’organisation d’une immense exposition qui n’est autre que la copie conforme de celle de Banksy et qui connaîtra le même succès fulgurant. Que valent vraiment ses œuvres ? Certainement pas le prix qu’elles atteignent sur le marché de l’art contemporain. Alors, s’il est manipulé par Banksy, n’est-ce pas pour piéger les marchands ou tous ceux qui se prétendent connaisseurs, mais qui ne sont que les victimes naïves d’une mystification dont ils n’ont aucun soupçon ?

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C’est bien là le sens du film. À travers son caractère embrouillé, superficiel à l’extrême, passablement déjanté, il ouvre une véritable réflexion sur l’art contemporain et sa relation au commerce. Le street-art ne doit-il pas, pour survivre, garder ce caractère contestataire, hors normes sociales, qui l’a vu naître ?

Mais le film lui-même ? Utilisant parfaitement tous les ressorts (toutes les ficelles ?) du cinéma spectaculaire, n’est-il pas en définitive rien d’autre qu’un divertissement, parfaitement réussi et donc capable d’engranger les dollars ?

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B COMME BANDE DESSINÉE.

Avril 50, Bénédicte Pagnot, 2007, 32 minutes.

Brest avril 1950. Des grèves massives dans le bâtiment, dans cette ville en pleine reconstruction après les destructions de la guerre.ne manifestation d’ouvriers gréviste. Une manifestation qui tourne mal. Les manifestants font face à la police. Des coups de feu. Il y aura un mort, un ouvrier. Et de nombreux blessés. Une page noire du mouvement ouvrier français.

Comment garder la mémoire de l’événement ?

Trois éléments vont s’entrecroiser.

Au lendemain de la fusillade, les syndicats font appel à René Vautier qui se rend sur les lieux immédiatement. Le cinéaste est connu dans les milieux militants comme l’auteur de Afrique 50, le premier film anticolonialiste français. Le film est interdit et Vautier poursuivi, car bien sûr il effectue des projections clandestines en milieu ouvrier. Le film qu’il réalise à Brest, Un homme est mort, est aujourd’hui perdu, mais le souvenir des événements de Brest n’est pas effacé pour autant.

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Des années plus tard, deux auteurs de bande dessinée, un scénariste, Chris, et un dessinateur, Etienne Davodeau, vont entreprendre la réalisation d’un ouvrage qui portera le même titre que le film perdu de Vautier, Un homme est mort (Futuropolis). Il s’agit pour eux de rendre compte à la fois des événements de Brest et du travail de Vautier, filmant le jour et projetant le soir ses images aux principaux intéressés.

Bénédicte Pagnot réalise un film où elle nous immerge dans le processus de création de la BD en suivant les deux auteurs dans les différentes étapes de leur travail. Son film rend donc compte par l’intermédiaire de la bande dessinée des événements de Brest et de l’implication d’un cinéaste militant, René Vautier, par rapport à ces événements.

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Arrivant en dernière position, le film fonctionne en ricochet. Si son point de départ est la bande dessinée, elle aborde du même coup les événements de Brest et la couverture qu’a pu en faire, cinématographiquement et non pas journalistiquement, René Vautier. Son principal intérêt reste cependant dans le travail nécessaire pour la réalisation de la bd, la documentation que réunit le scénariste, les esquisses dessinées des différents personnages, la mise en couleur de l’album jusqu’aux derniers réglages avec l’éditeur. Et puis les hésitations, surtout sur les scènes clés des événements, principalement la mort de l’ouvrier. Sur ce dernier point, Etienne Davodeau nous présente les différentes versions de cette planche cruciale. Comment représenter l’action de la police. Dans quelles circonstances exactes les policiers ont-ils ouvert le feu sur les grévistes ? En l’absence de données incontestables sur les faits, les auteurs vont adopter une position relativement neutre, laissant au lecteur la possibilité de se forger sa propre interprétation.

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Donner la parole aux auteurs d’une œuvre, montrer les difficultés, les contraintes de leur travail, les choix nécessaires, les enjeux éthiques qu’ils peuvent rencontrer, est toujours éclairant. Bénédicte Pingot le fait en allant toujours à l’essentiel et en évitant les propos superflus. La bande dessinée apparait ainsi comme un art plus complexe qu’il pourrait paraître au premier abord. Et puis, avoir redonné vie au film perdu de René Vautier n’est pas son moindre mérite.

B COMME BANLIEUE – Les Bosquets.

Les Bosquets, Florence Lazar, 2010, 50 minutes

La cité des Bosquets à Montfermeil est en travaux. Les immeubles vont être réhabilités, rénovés. Des tours vont être détruites. Il était sans doute temps de mettre fin à la décrépitude, de montrer que la banlieue peut encore être vivable. Un grand projet d’urbanisme va être mis en œuvre. Une excellente occasion de se pencher sur le vécu des habitants de ces quartiers où prirent naissance les émeutes de 2005.

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Florence Lazar filme la cité en longs plans fixes, presque sans mouvement, sans action notoire. Comme si une torpeur s’abattait sur elle dans l’attente du changement. Les seuls moments où il semble se passer quelque chose, ce sont les réunions d’information, la présentation en images de synthèse du nouvel aspect de la ville. En attendant, les habitants ne semblent pas particulièrement concernés. Certains s’interrogent sur les nouvelles couleurs des façades, mais les nouveautés annoncées ne soulèvent pas les passions. Chacun continue sa vie comme si de rien n’était, comme ces deux femmes, assises l’une en face de l’autre sur un tapis posé dans l’herbe. Elles ne savent pas trop de quoi parler. Elles restent ensemble, tout simplement.

La vie en banlieue peut-elle changer ? Le film ne cherche pas une réponse. La cinéaste, d’ailleurs, ne pose pas la question aux habitants qu’elle filme. Les pelleteuses creusent le sol. Des enfants jouent sur un tas de sable. Les plus grands discutent et rient. La plupart du temps, les paroles que nous entendons viennent du hors-champ, sans que nous sachions très bien qui les profère. Un procédé qui interdit toute proximité avec les personnes filmées. Même les gros plans de visages restent impersonnels. Le film ne cherche pas à faire pénétrer le spectateur dans la cité, à lui faire partager les problèmes des banlieues. Mais l’urbanisme réussira-t-il à faire que la cité ne soit plus un « quartier de ouf » ?

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Le film est très lent, statique, sans commentaire, sans aucune prise de position. Une simple photographie de la réalité, ou du moins de ses aspects les plus visibles de l’extérieur, les plus superficiels. Nous ne pénétrons pas dans les immeubles, pas même dans les cages d’escaliers. Les deux seuls travellings du film nous montrent les façades éventrées par les travaux, au raz de la rue. Le temps semble s’être arrêté. Cette impression de vide est-elle trompeuse ? Le feu ne couve-t-il pas sous ce calme apparent ? La banlieue a-t-elle un avenir ?