B COMME BIO-FILMOGRAPHIE : Denis Côté

Denis Côté (1973) (Nouveau-Brunswick, Canada) fonde nihilproductions dans les années 90 et tourne une quinzaine de courts métrages.

Il a été journaliste et critique de cinéma avant de réaliser son premier long métrage Les états nordiques en 2005.

 Suit Nos vies privées en 2007 qui fait le tour du circuit festivalier.

 Carcasses (2009) est présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes pendant que Curling, son cinquième long métrage, remporte les honneurs au Festival de Locarno en 2010.

Vic+Flo ont vu un ours (2013) a obtenu l’Ours d’argent de la Berlinale en Allemagne pour son innovation.

Les films singuliers de Denis Côté ont été montrés dans des centaines de manifestations cinématographiques en plus de faire l’objet d’une trentaine de rétrospectives à travers le monde.

Photo : Gerhard Kassner

2005 Les états nordiques

2007 Nos vies privées

2008 Elle veut le chaos

2009 Carcasses

2010 Curling

2010 Jeonju Digital Project : Les lignes ennemies

2012 Bestiaire

2013 Vic et Flo ont vu un ours

2014 Que ta joie demeure  

2015 Excursoes (cm)

2015 Que nous nous assoupissions (cm)  

2016 Boris sans Béatrice

2017 Ta peau si lisse

2019 Répertoire des villes disparues

2019 Wilcox    

Denis Côté www.vimeo.com/deniscotecinema

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE : Simon P.R. Bewick

INFO
vimeo.com/user2783457
http://www.simonprbewick.com
http://www.imdb.com/name/nm7400438/

CONTACT
FRANCE
+33 (0)6 61 84 12 24
siperabe @gmail.com

EDUCATION

Master 2 de Sciences
Humaines et Sociales
spécialité Histoire

 EMPLOIS DIVERS
Personnel navigant commercial
AIR FRANCE
2006 – 2010
Professeur d’Histoire Géographie
Ecole de l’image des Gobelins

Édition papier de la revue spécialisée Spectres du cinéma

Juré au Festival international du film des droits de l’homme de paris

Juré au Festival de Cannes 2013 du Prix Révélations France 4 à la Semaine de la Critique

Chroniqueur cinéma pour Technikart

Chroniqueur cinéma pour la revue Hommes et migrations

PRODUCTEUR
Fais le mort ! de Matthew Lancit (doc. 90mn. Quilombo films. 2020).
Primo da cruz de Alexis Zelensky (doc. 60mn. Quilombo films 2020).
Le silence n’est pas un oubli de Perin K. Caspar (doc. 50mn. 2019).
En Formation
de J.Meunier & S. Magnier (doc. 73mn. Triptyque & Quilombofilms. 2019).

RÉALISATEUR

Le jour où un zèbre devint tigre (en développement, The Cup of Tea)
De quoi rêvent les libellules ? (17mn.Quilombo Films.2018) sélection FID2018
Ne pas nous déranger, nous sommes en séance (doc.54mn.Quilombo Films.2015)
Moi, ma mère et l’échec scolaire (doc. 108mn. 2012)
Sois Jeune et Parle ! (doc.18mn. Ministère des Affaires Étrangères/EEF. 2010).

ASSISTANT RÉALISATEUR
Retour à Bollème de Saïd Hamish (67mn. Fiction. Barney Production. 2017)
Au secours ! de Bénédicte Brunet (45mn. DHR. 2016)
Swagger de Olivier Babinet (86mn. IRENE. 2016)
Des footballeurs contre le paludisme (26mn.Esprit D’Ebène.TV5 monde. 2010)
Yves Wermert, Dérangeur Sonore (26mn.Veilleur de Nuit Production. FR3. 2010).

TRADUCTEUR
Still Recording de Saaed Al Batal, Ghiath Ayoub (doc. 128mn. Films de Force Majeure. 2019).
Porte sans clef de Pascale Bodet (77mn. Barberousse films. 2019).
Les chants de la maladrerie de Flavie Pinatel (doc.26mn. Films de Force Majeure. 2017)
Je ne me souviens de rien de Diane Sara Bouzgarrou (doc. 59mn. Triptyque films. 2017).
Silencio de Christophe Bisson (doc.59mn. Triptyque films. 2016).

COMÉDIEN
Une habitude de jeune homme de Pascal Cervo (39mn. Barberousse films. 2019).
Paul Sanchez est revenu ! de Patricia Mazuy (111mn. AGAT Films & Cies. 2018).
Hugues de Pascal Cervo (47mn. Barberousse films. 2017).
Au secours ! de Bénédicte Brunet (45mn. DHR. 2016)
Deux rémi deux de Pierre Léon (69mn. Ferris&Brockmann. 2015).

B COMME BIO-FILMOGRAPHIE : Matthieu Chatellier

Matthieu Chatellier a suivi des études de cinéma en CinéSup à Nantes puis à l’ENS Louis Lumière à Paris.

Entre 1997 et 2004, il réalise ses premiers films de fiction tout en organisant des actions culturelles dans des quartiers défavorisés d’Amiens puis de Caen.

 En 2006, alors qu’un vaste mouvement social mobilise les universités contre un nouveau type de contrat de travail, Matthieu Chatellier réalise avec Daniela de Felice le film « (G)rêve général(e) » (2008). Il y fait le récit de la découverte de l’engagement et de la lutte politique par de jeunes étudiants de province bloquant leur université.

En 2010, approfondissant l’exploration de ses thèmes de prédilection –l’intimité et le huis-clos –, il réalise « Voir ce que devient l’ombre », qui évoque sa rencontre avec les artistes Cécile Reims et Fred Deux.

Doux amer (2011) est le journal intime du cinéaste à l’époque où il apprend qu’il est atteint d’une maladie grave. À travers notamment un récit off et des images filmées dans la solitude ou bien en famille, le film témoigne d’une conscience exacerbée de la fragilité de la vie.

Dans « Sauf ici, peut-être » (2013), le réalisateur s’immerge au sein d’une petite communauté Emmaüs en lisière d’un bois. Il y noue une relation avec différents compagnons, qui l’emmènent dans leur chambre, lui racontent l’histoire des objets qui les entourent, esquissant ainsi un récit de leur propre vie.

 Avec « La Mécanique des corps » (2016), Matthieu Chatellier décrit avec délicatesse et retenue l’acceptation de l’hybridation du corps chez des personnes amputées.

 Il renoue avec la fiction et la coréalisation avec Daniela de Felice en 2019 pour le court métrage Angèle à la Casse. La même année, il commence la réalisation du long métrage « Nos forêts », entre fiction et documentaire. Il y expérimente une forme nouvelle où se mêlent la force documentaire du cinéma du réel et une intimité imaginaire, portée par des comédiens non professionnels.

B COMME BELLEVILLE.

Les marches de Belleville, Brigitte Tijou, 2019, 60 minutes.

Vous vous souvenez du film de Laurent Cantet,  Entre les murs, Palme d’or à Cannes en 2008. Un film qui nous faisait entrer dans une classe d’un collège du nord de Paris, à Belleville. Et qui nous faisait rencontrer une bande d’adolescents, plus indisciplinés les unes que les autres, surtout les filles. Vous vous souvenez sans doute de deux ou trois de ces gamines impertinentes, qui menaient la vie dure aux profs, qui leur tenaient tête et qui n’hésitaient pas à les regarder droit dans les yeux lorsque elles faisaient l’objet de remarques, de remontrances et de rappel à l’ordre.

Entre les murs n’a jamais été présenté comme un documentaire. Mais il en avait tout l’air. Et pas seulement l’air d’ailleurs. Certes les élèves ados étaient considérés comme des acteurs. Mais ils jouaient leurs propres rôles – ou des rôles qu’ils connaissaient bien pour les côtoyer quotidiennement. Et ils « jouaient » particulièrement bien d’ailleurs, car ils n’avaient guère à se forcer. Quant au prof (le personnage principal interprété par François Bégaudeau), il retrouvait là une fonction qu’il avait occupée dans le passé. Il en avait fait un récit autobiographique dont le film est une adaptation. Bref on n’est pas loin du Jean Rouch de La Pyramide humaine (un film réalisé avec des lycéens africains) passé maître dans l’art d’appréhender le réel à travers une « fictionnalisation », elle-même fictive, de la réalité.

Que sont devenus ces adolescents, acteurs le temps d’un film, qui eurent l’honneur de fouler le tapis rouge de Cannes. Que font-ils 10 ans après. Leur vie a-t-elle été modifiée (bouleversée ?) par le cinéma. Et quels souvenirs – quelles impressions, quels ressentis – ont-ils gardés de cette expérience unique.

Brigitte Tijou a eu la lumineuse idée de partir à leur recherche et de les faire se retrouver entre eux. Dans son film elle leur donne la parole par petits groupes de deux ou trois. Et ce qu’ils ont à nous dire va bien au-delà de la simple évocation d’un beau souvenir de cinéma.

Tous reconnaissent d’abord que cette expérience du film  a  créé des liens entre eux, les avait «soudés » comme ils disent. Et si une partie a quitté le quartier, la majorité est restée à Belleville et  y reste très attachée.  Mais leur retrouvaille devant une nouvelle caméra est surtout l’occasion d’évoquer leur trajectoire, de se pencher sur ce qu’ils sont devenus à partir de leur sortie du collège et de l’orientation (fin de troisième donc) qui leur a été proposée – ou plus exactement imposée. Certes, le premier de la classe a pu poursuivre sa scolarité secondaire dans un lycée prestigieux, mais les autres, ceux qui n’ont pas été dirigés vers l’enseignement général ? Ils ont clairement le sentiment de ne pas avoir choisi leur avenir, de ne pas avoir été maître de leur destin. Néanmoins, le film n’est pas totalement pessimiste. Ces jeunes adultes ne sont pas désespérés. Et l’on a le sentiment que la force qu’ils ont pu ressentir un jour, dans une merveilleuse expérience cinématographique, rayonne encore en eux. Son évocation n’a rien de simplement nostalgique. Au contraire elle réactive en eux le dynamisme et la vivacité d’esprit qui les caractérisaient alors.

Incluant dans son déroulement quelques images du tournage d’Entre les murs – en particulier les essais devant la caméra des élèves qui en deviendront les acteurs et actrices – Les marches de Belleville est aussi un hommage au cinéma.

B COMME BAMBI

Film de Sébastien Lifshitz. France, 2013, 58 minutes

         La vie de Marie-Pierre Pruvot, née Jean-Pierre, un prénom qu’elle n’a jamais supporté, comme sa qualité de garçon et tout ce que cela supporte. Une vie mouvementée, qu’elle raconte en toute simplicité, sans effets d’aucune sorte, sans faire le moindre éclat. Depuis la petite enfance en Algérie jusqu’à la retraite de professeur de l’éducation nationale, en passant bien sûr par sa carrière d’artiste de cabaret parisien sous le pseudonyme de Bambi qui la rendit célèbre. Une célébrité qu’elle ne met jamais en avant. Comme elle n’insiste pas sur les difficultés qu’elle a pu connaître à une époque où changer de sexe était considéré comme la chose la plus incompréhensible qui soit et bien sûr était condamné au nom de la normalité et des bonnes mœurs de l’époque. Bambi aujourd’hui ne regrette rien. Mais elle ne se donne pas en modèle. Elle a simplement réussi à être elle-même, à être ce qu’elle a toujours ressenti qu’elle était, au plus profond d’elle-même.

         Sébastien Lifshitz filme cette vieille dame sans ride, encore pleine de charme avec son petit sourire espiègle, de façon toute simple. Face à la caméra, en plan fixe assez serré, qui ne variera pas tout au long du film, elle parle pratiquement sur le même ton, mais son discours n’est jamais monotone ou ennuyeux. Le cinéaste a su se faire oublier. Il a su masquer les effets de montage dans le discours de Marie-Pierre. Bambi n’existe plus, et pourtant, elle est bien vivante dans le film. Un film qui n’en fait pas une icône, la « première transsexuelle française ». Il la présente avec une sympathie évidente, ce qui n’exclut pas une coloration générale du portrait qui s’oriente plutôt du côté de la neutralité. Le film de Lifshitz n’est pas vraiment une autobiographie. Ce n’est pas non plus un biopic. C’est un film qui présente une personne effectuant un retour sur sa vie, pour le seul plaisir du souvenir.

         Bambi, le film, est construit en alternant le filmage du récit de vie fait par marie-Pierre, et des images d’archives qui concrétisent, beaucoup plus qu’elles n’illustrent, le déroulement chronologique de cette vie. De l’enfance en Algérie nous voyons les photos de famille. Puis ce sont des images extraites de films en super 8 réalisées par Bambi elle-même et dont le caractère amateur n’est jamais gommé. Le voyage à Paris, l’évocation fréquente des relations avec la mère, le début de carrière sur la scène du Carrousel, l’amitié avec coccinelle, le recours aux hormones puis à la chirurgie, tout cela semble couler de source, en tout cas s’enchaîner de façon cohérente. Plus surprenant est la « reconversion » de Bambi en professeur de français en collège, une seconde carrière où elle change totalement de look, mais elle réussit tout autant. Pour nous faire appréhender tout cela, le réalisateur a su construire une démarche parfaitement rigoureuse, évitant d’avoir recours à des témoignages de proches, ce qui fait toujours courir aux films qui utilisent ce procédé pourtant courant, le risque de devenir plus hagiographique.

         Après Les Invisibles, Sébastien Lifshitz poursuit son investigation des modes de vie marginaux, ou plutôt des modes de vie que la société a tendance à renvoyer, et renvoie effectivement encore trop souvent, à la marginalité. Un cinéma qui contribue à combattre toutes les formes de discrimination.

B COMME BONHEUR

A la poursuite du bonheur,  Louis Malle. France, 1986, 77 minutes.

Après sa halte dans un village du Minnesota (Gos’s country, 1985), Louis Malle repart sur les routes des Etats Unis qu’il va sillonner de long en large à la rencontre des nouveaux immigrés dans le pays du traditionnel Melting Pot. Ils viennent encore du monde entier, d’Asie, d’Afrique, de l’URSS, de Cuba, réfugiés politiques ou immigrants plus traditionnels fuyant la misère de leur pays et surtout attirés par le rêve américain. Le film fait le bilan de cette exploration, nous proposant des portraits de ces immigrés rencontrés au Texas, en Californie ou à New York. Ce serait presque un documentaire choral, sauf qu’il ne fonctionne pas en mélangeant les interventions des personnes rencontrées, chaque portrait étant traité en une fois.

Le film commence par une rencontre surprenante. Un homme à pied (il marche à bonne allure) fait le tour du Texas, 1500 kilomètres, à l’occasion du 150° anniversaire de l’Etat. Une façon pour lui, originaire de Roumanie, de manifester son amour et son admiration pour son nouveau pays. La porte d’entrée aux Etats Unis étant traditionnellement New York, nous nous retrouvons à la douane de son aéroport où une famille de réfugiés cambodgiens arrive après avoir échappé au génocide. Tout se passe bien, ils ont des papiers, sont attendus par de la famille et les douaniers ne sont pas trop regardant sur la nourriture présente dans leurs bagages. Le commentaire de Malle prend soin de préciser que tous n’ont pas cette chance.

Ce qui intéresse le cinéaste, c’est de savoir pourquoi ils sont quitté leur pays, si celui-ci ne leur manque pas trop et comment ils ont, ou non, réussi à faire leur trou dans leur nouvelle vie. Une bonne partie du film est consacrée à mettre en évidence les réussites comme ces africains qui se sont regroupés pour fonder leur propre compagnie de taxi, ou ce pakistanais devenu ingénieur en informatique après avoir commencé par faire la plonge. Une réfugiée de Cuba qui a acheté sa propre maison manifeste un optimisme à toute épreuve. « Grâce aux études et au travail, dit-elle, on a tout ce que l’on veut ». Pour elle, ce n’est pas un lieu commun.

Pourtant, tout n’est pas toujours idyllique dans la construction d’une nouvelle vie dans un pays qui n’est pas toujours aussi accueillant qu’on veut le croire. A Huston, Malle s’arrête sur le cas d’une cité HLM datant des années 30 et jusqu’ici habitée essentiellement par des noirs. Mais les asiatiques sont arrivés. Ils ont plus d’&argent pour payer les loyers et ont chassé les anciens occupants de leurs appartements. Des heurts entre les deux communautés n’ont pas tardé à se produire et chacune vit maintenant sans aucun contact avec l’autre. « Les préjugés ont la vie dure » affirme un immigré du Moyen-Orient. Et il sait de quoi il parle. Pour les américains tous les arabes sont des terroristes !

La dernière parie du film propose une longue séquence sur le problème de l’immigration clandestine à la frontière mexicaine en Californie. Il n’y a pas encore de mur entre les deux pays, mais la police fait déjà la chasse à ces hommes, souvent très jeunes, qui espèrent trouver un petit boulot leur permettant de nourrir leur famille restée au pays. Reconduits à la frontière, ils n’ont pas d’autre solution que de tenter à nouveau, autant de fois qu’il le faudra, de réussir le passage. Une séquence prémonitoire.

Mais le film ne se termine pas sur ces considérations inquiétantes pour l’avenir. Le réalisateur nous introduit dans la luxueuse demeure du Général Somoza, ancien dictateur du Nicaragua, chassé par la révolution sandiniste. Un contraste fort avec la situation du Mexique évoquée précédemment. Ou bien le film essaie-t-il de nous faire comprendre qu’il s’agit d’immigrés comme les autres ?

Le rêve américain existe-t-il encore ? Peut-il devenir réalité ? Certainement pour ceux qui en ont les moyens financiers et beaucoup de chance. Mais les autres ? Tous les immigrés rencontrés dans le film ne font pas l’expérience du côté enrichissant du contact entre des cultures différentes. D’ailleurs, devenir américain, cela n’implique-t-il pas la nécessité de renoncer à ses propres racines ? Des enfants vietnamiens apprennent 2 heures par semaine leur langue d’origine. Mais entre eux, ils ne parlent qu’américain.

B COMME BUNUEL

Buñuel après l’âge d’or, de Salvador Simó, Espagne, 2019, 80 minutes.

Comment le cinéma peut-il aborder la misère du monde ? En s’émouvant bien sûr. Et en tentant d’émouvoir ses spectateurs, de les alerter, de les secouer, de les sortir de leur indifférence, de leur ignorance, de leur bonne conscience. Mission difficile, mais pas impossible tant le cinéma possède des armes et des ressources qui ont dans maintes occasion fait leurs preuves. Même si la face du monde n’en a pas pour autant été changée.

Réagir devant une situation insupportable, c’est ce que va tenter Buñuel en 1930 à propos d’une région reculée de l’Espagne, Las Hurdes, un coin perdu quelque part dans une région plutôt montagneuse et oubliée de tous. Une région d’une pauvreté extrême où la population est des plus démunie. Ayant à peine à se nourrir, sans moyen de transport, hommes, femmes et enfants essaient de survivre dans des conditions des plus précaires, des cabanes pour habitation plutôt que des maisons. Et partout une grande saleté. De quoi secouer les habitants de la ville qui débarquent là pour faire un film. Surtout s’ils viennent de Paris, comme Buñuel.

terre sans pain

En 1930, Buñuel a déjà réalisé deux films, Le Chien andalou et l’Age d’or, en collaboration avec Salvador Dali et dans la mouvance du groupe de poètes surréalistes. Ces films ont suscité un scandale retentissant, tant ils choquaient les tenants des bonnes meurs de la bourgeoisie étable. Pour bousculer le public, Buñuel a déjà de l’expérience. Mais découvrir la misère réelle, bien réelle, c’est une tout autre histoire.

Buñuel va entreprendre ce documentaire – Las Hurdes, Terre sans pain en français – un peu par hasard. Surtout parce qu’il n’a pas d’autres possibilité de tourner, toutes les portes se fermant devant lui, suite au scandale de l’Age d’or. Alors, il se tourne vers ses amis Espagnols. Et là c’est le miracle, une chance inespérée. Son ami, le sculpteur Ramon Acin, gagne à la loterie et devient le producteur du film.

bunuel 4

Nous allons donc être plongés au cœur des Hurdes, en suivant le tournage du film de Buñuel. Le film de Salvador Simó est en images animées, puisque de toute façon il n’existe sans doute pas d’archives utilisables. Mais ce recours à l’animation permet aussi de mettre en place un dispositif particulièrement efficace. Les séquences phare de Terre sans pain sont extraites du film original, en noir et blanc bien sûr, des images à la limite du supportable. Et les images animées – en couleur – nous montrent comment elles ont été réalisées.

Dans ce dispositif, l’insistance est mise sur la façon dont Buñuel intervient dans Ede l’enterrement de l’enfant) et même à provoquer des faits (la chute de la chèvre). Pour obtenir les images les plus saisissantes, il ne se contente pas à enregistrer le réel, se situant ainsi tout à fait dans la lignée des premiers grands documentaires, Nanouk of the North  de Robert Flaherty en tête.

bunuel 5

A cette façon de nous plonger dans le processus de réalisation – et de création – du documentaire, Buñuel après l’âge d’or ajoute un bon nombre de séquences montrant différents aspects de la personnalité du réalisateur, ses relations avec son père en particulier, à travers un certain nombre de rêves – de cauchemars – donnant une dimension onirique –surréalisme oblige – au film. La création cinématographique n’existe pas sans l’implication du cinéaste. Après l’Age d’or, c’est toute la carrière future de Buñuel qui est en jeu. Mettre en évidence le rôle joué alors par la réalisation de Las Hurdes, n’est pas le moindre des hommages adressé au documentaire.

bunuel 6.jpg

B COMME BANKSY

Faites le mur ! Banksy ? Royaume-Uni, 2010, 87 minutes.

Le street-art a son documentaire. Et bien sûr, puisqu’il ne s’agit pas d’une forme d’art conventionnelle, le documentaire en question se doit aussi d’échapper aux formes classiques.

Banksy, célèbre gaffeur anglais, s’est attelé à la tâche et s’est manifestement beaucoup amusé à brouiller les pistes. D’abord, il affirme ne pas faire un film sur lui-même, mais sur un type qui voulait faire un film sur Banksy. Le véritable personnage central du film, du moins celui qui occupera les plus de place à l’écran, ce n’est donc pas Banksy, mais Thierry Guetta, Français immigré à Los Angeles et qui est d’abord présenté comme un accro de la vidéo, filmant tout ce qui passe dans son champ de vision. Faites le mur remplit ainsi sa fonction de documentaire, nous présentant des gaffeurs plus ou moins célèbres, leurs œuvres, leurs méthodes de travail. Toute cette partie du film est présentée comme le travail vidéo de Guetta alors qu’on nous montrera ses cassettes contenant les rushes s’entassant dans des cartons sans jamais être visionnées. Qui filme Guetta ? Banksy ? Mais qui filme Banksy filmant Guetta ? Qui dit ce commentaire rajouté après coup pour expliquer quand même un peu le sens du street-art et pour brouiller un peu plus les pistes au sujet du film que nous sommes en train de voir ?

Banksy 6

Et Banksy dans tout ça ? Dans le film, on ne voit qu’une silhouette noire, capuche sur la tête, sans visage. Même sa voix est modifiée. Il va cependant apparaître peu à peu comme prenant en main la conduite du film. Il va donc embarquer Guetta dans ses propres aventures artistiques. Enfin, et c’est là que le film devient véritablement « sioux », Banksy incite Guetta à devenir lui-même un artiste du street-art et de se lancer dans la création sous le nom de Mr Brainwash (Monsieur Lave-cerveau !). Guetta bien sûr prend Banksy au mot et se lance dans l’organisation d’une immense exposition qui n’est autre que la copie conforme de celle de Banksy et qui connaîtra le même succès fulgurant. Que valent vraiment ses œuvres ? Certainement pas le prix qu’elles atteignent sur le marché de l’art contemporain. Alors, s’il est manipulé par Banksy, n’est-ce pas pour piéger les marchands ou tous ceux qui se prétendent connaisseurs, mais qui ne sont que les victimes naïves d’une mystification dont ils n’ont aucun soupçon ?

Banksy 4

C’est bien là le sens du film. À travers son caractère embrouillé, superficiel à l’extrême, passablement déjanté, il ouvre une véritable réflexion sur l’art contemporain et sa relation au commerce. Le street-art ne doit-il pas, pour survivre, garder ce caractère contestataire, hors normes sociales, qui l’a vu naître ?

Mais le film lui-même ? Utilisant parfaitement tous les ressorts (toutes les ficelles ?) du cinéma spectaculaire, n’est-il pas en définitive rien d’autre qu’un divertissement, parfaitement réussi et donc capable d’engranger les dollars ?

Banksy.jpg

B COMME BANDE DESSINÉE.

Avril 50, Bénédicte Pagnot, 2007, 32 minutes.

Brest avril 1950. Des grèves massives dans le bâtiment, dans cette ville en pleine reconstruction après les destructions de la guerre.ne manifestation d’ouvriers gréviste. Une manifestation qui tourne mal. Les manifestants font face à la police. Des coups de feu. Il y aura un mort, un ouvrier. Et de nombreux blessés. Une page noire du mouvement ouvrier français.

Comment garder la mémoire de l’événement ?

Trois éléments vont s’entrecroiser.

Au lendemain de la fusillade, les syndicats font appel à René Vautier qui se rend sur les lieux immédiatement. Le cinéaste est connu dans les milieux militants comme l’auteur de Afrique 50, le premier film anticolonialiste français. Le film est interdit et Vautier poursuivi, car bien sûr il effectue des projections clandestines en milieu ouvrier. Le film qu’il réalise à Brest, Un homme est mort, est aujourd’hui perdu, mais le souvenir des événements de Brest n’est pas effacé pour autant.

un homme est mort 3

Des années plus tard, deux auteurs de bande dessinée, un scénariste, Chris, et un dessinateur, Etienne Davodeau, vont entreprendre la réalisation d’un ouvrage qui portera le même titre que le film perdu de Vautier, Un homme est mort (Futuropolis). Il s’agit pour eux de rendre compte à la fois des événements de Brest et du travail de Vautier, filmant le jour et projetant le soir ses images aux principaux intéressés.

Bénédicte Pagnot réalise un film où elle nous immerge dans le processus de création de la BD en suivant les deux auteurs dans les différentes étapes de leur travail. Son film rend donc compte par l’intermédiaire de la bande dessinée des événements de Brest et de l’implication d’un cinéaste militant, René Vautier, par rapport à ces événements.

un homme est mort 4

Arrivant en dernière position, le film fonctionne en ricochet. Si son point de départ est la bande dessinée, elle aborde du même coup les événements de Brest et la couverture qu’a pu en faire, cinématographiquement et non pas journalistiquement, René Vautier. Son principal intérêt reste cependant dans le travail nécessaire pour la réalisation de la bd, la documentation que réunit le scénariste, les esquisses dessinées des différents personnages, la mise en couleur de l’album jusqu’aux derniers réglages avec l’éditeur. Et puis les hésitations, surtout sur les scènes clés des événements, principalement la mort de l’ouvrier. Sur ce dernier point, Etienne Davodeau nous présente les différentes versions de cette planche cruciale. Comment représenter l’action de la police. Dans quelles circonstances exactes les policiers ont-ils ouvert le feu sur les grévistes ? En l’absence de données incontestables sur les faits, les auteurs vont adopter une position relativement neutre, laissant au lecteur la possibilité de se forger sa propre interprétation.

un homme est mort 6

 

Donner la parole aux auteurs d’une œuvre, montrer les difficultés, les contraintes de leur travail, les choix nécessaires, les enjeux éthiques qu’ils peuvent rencontrer, est toujours éclairant. Bénédicte Pingot le fait en allant toujours à l’essentiel et en évitant les propos superflus. La bande dessinée apparait ainsi comme un art plus complexe qu’il pourrait paraître au premier abord. Et puis, avoir redonné vie au film perdu de René Vautier n’est pas son moindre mérite.

B COMME BANLIEUE – Les Bosquets.

Les Bosquets, Florence Lazar, 2010, 50 minutes

La cité des Bosquets à Montfermeil est en travaux. Les immeubles vont être réhabilités, rénovés. Des tours vont être détruites. Il était sans doute temps de mettre fin à la décrépitude, de montrer que la banlieue peut encore être vivable. Un grand projet d’urbanisme va être mis en œuvre. Une excellente occasion de se pencher sur le vécu des habitants de ces quartiers où prirent naissance les émeutes de 2005.

bosquets 1

Florence Lazar filme la cité en longs plans fixes, presque sans mouvement, sans action notoire. Comme si une torpeur s’abattait sur elle dans l’attente du changement. Les seuls moments où il semble se passer quelque chose, ce sont les réunions d’information, la présentation en images de synthèse du nouvel aspect de la ville. En attendant, les habitants ne semblent pas particulièrement concernés. Certains s’interrogent sur les nouvelles couleurs des façades, mais les nouveautés annoncées ne soulèvent pas les passions. Chacun continue sa vie comme si de rien n’était, comme ces deux femmes, assises l’une en face de l’autre sur un tapis posé dans l’herbe. Elles ne savent pas trop de quoi parler. Elles restent ensemble, tout simplement.

La vie en banlieue peut-elle changer ? Le film ne cherche pas une réponse. La cinéaste, d’ailleurs, ne pose pas la question aux habitants qu’elle filme. Les pelleteuses creusent le sol. Des enfants jouent sur un tas de sable. Les plus grands discutent et rient. La plupart du temps, les paroles que nous entendons viennent du hors-champ, sans que nous sachions très bien qui les profère. Un procédé qui interdit toute proximité avec les personnes filmées. Même les gros plans de visages restent impersonnels. Le film ne cherche pas à faire pénétrer le spectateur dans la cité, à lui faire partager les problèmes des banlieues. Mais l’urbanisme réussira-t-il à faire que la cité ne soit plus un « quartier de ouf » ?

bosquets 3

Le film est très lent, statique, sans commentaire, sans aucune prise de position. Une simple photographie de la réalité, ou du moins de ses aspects les plus visibles de l’extérieur, les plus superficiels. Nous ne pénétrons pas dans les immeubles, pas même dans les cages d’escaliers. Les deux seuls travellings du film nous montrent les façades éventrées par les travaux, au raz de la rue. Le temps semble s’être arrêté. Cette impression de vide est-elle trompeuse ? Le feu ne couve-t-il pas sous ce calme apparent ? La banlieue a-t-elle un avenir ?

B COMME BERLIN – Dieutre.

Berlin based, Vincent Dieutre, 2018, 88 minutes.

Ils se sont installés à Berlin. Ils ont quitté la France, Paris, une ville où ils ne reviendront certainement pas. Resteront-ils à Berlin. Sans doute, pour quelques années encore certainement.

Pourquoi ont-ils choisi Berlin ? Y ont-ils trouvé ce qu’ils cherchaient ?

Ce ne sont pas des exilés. Encore moins des immigrés. Dans cette ville cosmopolite, ils semblent parfaitement intégrés. Ils ont trouvé leurs marques sans difficulté. Aucun ne se plaint de problèmes sociaux ou relationnels à son arrivée. Et une fois les aspects matériels résolus, Berlin est décidément une ville où il fait bon vivre.

berlin based 3

 

C’est du moins ce qui ressort des entretiens menés avec ces artistes – peintres, sculpteurs, plasticiens, écrivains, etc. – que rencontre Vincent Dieutre et qui vont nous parler de ce Berlin d’après le mur et la réunification, de leur vécu dans la ville, de leur vision de cette ville qui pour eux est unique au monde. Une ville qui suscite spontanément l’inspiration. Une ville idéale donc pour la création artistique.

Au fur et à mesure de ces rencontres, au fil des discours des « Berlin Based », se construit par petites touches un portrait de ce nouveau Berlin, cette ville « expérimentale » après la réunification, où tout est encore à faire, où le champ des possibles est infini. Pour ces artistes sans contraintes professionnelles, Berlin est une fête permanente, avec sa multitude de bars et de boites où il est si facile de passer la nuit. Et le jour le calme y est impressionnant ! Avec ses grands espaces, que l’on retrouve dans aucune autre capitale européenne et que nous donne à voir l’incipit du film, des plans aériens filmés depuis un hélicoptère à bord duquel Dieutre a pris place en compagnie de Helke. Et puis les galeries se comptent par centaines. Sans parler de toutes ces caves ou autres entrepôts où il est si facile d’installer un atelier. Berlin n’a pas usurpé sa réputation d’être la capitale mondiale de l’art.

berlin based 6

Dieutre filme donc Berlin, ses grandes avenues, ses rues presque secrètes, de quartier en quartier, un itinéraire d’ouest en est, de Kreuzberg à Mitte. Il la filme au fil des saisons, sous la pluie ou dans la chaleur de l’été où il fait bon de se dorer au soleil dans les parcs.  Il prend le métro, le tram. Il réalise de longs travelings sur les façades des vitrines des rues commerçantes. Le film semble ainsi être en perpétuel mouvement. Il s’arrête pourtant dans des rues peu fréquentées. Le temps de nous laisser nous imprégner de ce calme dont il a été question. Et de déchiffrer, si possibles, les innombrables graffitis sur les murs. Une promenade apparemment sans but, en suivant les pas l’amie de Dieutre, Helke, qui peut ainsi nous servir de guide. Mais elle reste muette. Filmer la ville pour Dieutre ne nécessite aucun commentaire touristique.

berlin based 10

 

Pourtant Dieutre parle de Berlin. En voix off, avec ce ton, ce rythme musical de la voie tout à fait caractéristique et que nous avons déjà rencontré dans nombre de ses films. Dieutre connaît bien Berlin. Il y est venu du temps du mur. Son récit personnel, – en première personne comme toujours –  commence au passé. « Je vis encore dans le monde d’avant, je m’y accroche » dit-il. Dans la suite du film, il sera surtout attentif aux mutations de la ville. Mais le passé, ce lourd passé que tous ceux qui vivent à Berlin portent en eux, ce passé de la division, du mur, et plus loin encore le passé du triomphe du nazisme qui a fait de la ville le lieu du mal absolu, ce passé ne peut s’oublier.

berlin based 8

Les « Berlin Based » que rencontre Dieutre sont surtout des hommes. Il y a pourtant dans le film une femme dont les propos revêtent une dimension fondamentale pour l’avenir de la ville. Elle souligne la tolérance qu’elle a trouvée à Berlin, une ouverture d’esprit maximale. « Tout le monde s’en fout que je sois gay » dit-elle. Pourtant le film se termine par l’évocation des slogans qui fleurissent sur les murs de la ville ou dans les manifestations. « Gays dehors, juifs dehors, Français dehors ». La survivance de la haine fait peur. Mais Dieutre ne veut pas se laisser dominer par la peur. Sa dernière phrase confirme la légèreté, et même la joie, qui dominait dans l’ensemble du film. « Après la nuit, soyez-en sûrs, à Berlin ou ailleurs, elle reviendra, la renaissance ».

Cinéma du réel 2019, compétition française.

B COMME BANLIEUE – Filmographie.

Il y a un avant et un après 2005 à propos des banlieues. La télévision, bien sûr, s’est mobilisée pendant les émeutes et immédiatement après. Reportages, enquêtes, il s’agissait de rendre compte des événements, rarement de les analyser en profondeur. Il est banal de dire que la télévision est condamnée à l’immédiateté. Le cinéma documentaire, lui, prétend prendre le temps de la réflexion, avec le recul nécessaire pour ne pas être influencé par l’air du temps, les discours officiels et les stéréotypes de tout poil. Les documentaires sur la banlieue sont alors un bon indicateur de l’état de la société et de la pertinence des analyses qu’elle est capable de développer sur elle-même.

         Les films récents filment le plus souvent ceux qui vivent dans les banlieues, ceux qui ont choisi d’y vivre, ceux qui ne peuvent pas faire autrement, ceux qui ne désirent rien d’autre que d’aller vivre ailleurs. Les jeunes, les adolescents surtout, y occupent une grande place. Dans leur scolarité bien sûr (les collèges de banlieue comme exemple type des difficultés du métier d’enseignant), mais aussi dans leur vie sociale, leurs relations de groupe ou même de couple. Les jeunes de banlieue ce sont ceux qui font peur quand ils descendent en ville, et ils sont de plus en plus souvent identifiés comme « casseurs » dans les manifestations violentes. Comment peuvent-ils échapper aux stéréotypes ?

Y a-t-il donc une vie dans les banlieues ? Une vraie vie, avec du lien social et de la culture, avec de la solidarité et de l’entre-aide. Une vie où la mixité sociale peut être une réalité et la pluralité culturelle une richesse. Une banlieue dont le cinéma nous dit qu’il est permis de rêver.

Filmographie sélective.

 9-3 Mémoire d’un territoire de Yamina Benguigui, 2008.

On dit 9-3 pour ne pas dire 93 ? Pas vraiment une coquetterie, plutôt un tic de langage. Pour éviter de dire le vrai nom, Seine-Saint-Denis, de ce département pas comme les autres. Pour bien marquer son côté à part, sa différence, son caractère unique. Une dénomination lourde de sous-entendus, tous négatifs. Si l’on vient du 9-3, tout de suite on est repéré, et pas vraiment à son avantage.

Le film commence par quelques images rapides des émeutes de 2005, en pré-générique. Des émeutes qui éclatèrent à Clichy-sous-Bois à la suite de la mort de deux adolescents poursuivis par des policiers. Le film leur sera d’ailleurs dédié et un de ses deniers plans montrera la douleur des familles et des amis lors des obsèques. Les émeutes débutèrent dans le 9-3, mais se répandirent rapidement dans toute la France, dans toutes les banlieues à risque, révélant un malaise profond, interpellant tous les pouvoirs, locaux et nationaux, mais aussi l’ensemble de la population. Avec ce déferlement de violence, le 9-3 ne pouvait qu’être encore plus stigmatisé.

 

 93 la belle rebelle de Jean-Pierre Thorn, 2010.

Connaissez-vous la musique des banlieues ? La musique qui vibre au cœur des banlieues, une banlieue qui se sait  créative, ne faisant qu’un avec sa musique, une musique vivante, qui constitue la raison de vivre de tous les jeunes qui la pratiquent. ? Une musique qui donne une image de la banlieue qui échappe aux clichés.

93 La belle rebelle est l’histoire de la vie musicale de Seine-Saint-Denis, depuis le premier déferlement du rock chez les yé-yés des années 60 jusqu’à la vague rap des années 2000. En même temps, le film montre l’évolution de ce département qui deviendra le symbole de la banlieue française et de ses échecs. Un département qui pourtant pouvait offrir des raisons d’espérer une vie meilleure à ses habitants. Ceux qui trouvaient justement dans la musique le moyen de se construire un avenir, une vie à leur dimension.

 

 Alimentation générale de Chantal Briet, 2005

L’épicerie d’Ali pourrait être le centre du monde. Ce n’est que le centre d’une cité de banlieue. Mais c’est déjà beaucoup. C’est même tout à fait essentiel pour les habitants de la cité. Le seul commerce ! Un lieu de rencontres. Où l’on peut boire un café en discutant. Où l’on peut passer le temps. Combler un moment sa solitude. Où trouver un accueil permanent pour ceux qui n’ont pas d’autre lieu pour continuer à vivre. Et même trouver quelques occupations, faire de la manutention ou livrer des commandes, ou simplement porter le panier d’une vieille dame. Et pour les gosses du quartier, c’est la caverne d’Ali Baba, avec tous ces bonbons qu’on achète par poignées pour quelques sous. Et tant pis pour les dents.

Le film est un portrait de la banlieue elle-même, une banlieue d’avant l’embrasement des émeutes. Un portrait qui ne cache pourtant les difficultés qu’il y a à vivre ici (la Source à Epinay-sur-Seine), comme ailleurs bien sûr, même si ce n’est pas pire qu’ailleurs. Pourtant, si l’on ne peut certes pas dire qu’il fait bon vivre ici, on peut quand même y percevoir des lueurs de bonheur, dans les rires des enfants d’abord, dans la chaleur de l’accueil d’Ali ensuite. Les difficultés, pourtant, sont nombreuses, et de toutes sortes. A côté des problèmes personnels, il y a ce qui touche la vie collective, surtout au niveau matériel, les imperfections de la réhabilitation des immeubles, le manque d’espaces verts et de tout autre aménagement, les ascenseurs qui sont si souvent en panne, ce qui oblige les personnes âgées qui vivent au 8° étage à ne plus descendre de chez elles, de peur de ne plus pouvoir remonter par les escaliers. Tout ceci est bien réel, mais le film ne dresse pas un tableau désespéré de cette banlieue. Ici il n’y a pas de drogue, entend-on dire. Et l’on ne voit jamais la police. Pas parce qu’elle a peur de venir. Simplement on n’a pas besoin d’elle.

 

Les Bosquets de Florence Lazar, 2010.

La cité des Bosquets à Montfermeil est en travaux. Les immeubles vont être réhabilités, rénovés. Des tours vont être détruites. Il était sans doute temps de mettre fin à la décrépitude, de montrer que la banlieue peut encore être vivable. Un grand projet d’urbanisme va être mis en œuvre. Une excellente occasion de se pencher sur le vécu des habitants de ces quartiers où prirent naissance les émeutes de 2005.

 

Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera 1992.

Cette banlieue, c’est le Val Fourré. Une banlieue idéale. Du moins si l’on en croit les images d’archives que la cinéaste place en pré-générique de son film. Des images qui devaient faire rêver. Le commentaire, grandiloquent, vante la modernité de ce nouveau quartier où tout a été pensé, les espaces verts à l’extérieur, les jeux pour enfants, les parkings. Les immeubles HLM, les tours, les appartements flambant neufs, vont permettre de vivre dans le plus grand confort. La cité représente alors la promesse d’une vie meilleure. Des images qui surprennent aujourd’hui, mais qui nous replacent dans le contexte d’une époque que l’histoire récente des banlieues rend bien difficile à imaginer et à comprendre. Et c’est toute l’histoire des banlieues qui est retracée. La lente dégradation des conditions de vie. La naissance des ghettos.

Clichy pour l’exemple, d’Alice Diop, 2006.

Le film d’Alice Diop trouve son origine, comme d’autres de la même époque, dans les émeutes de 2005. Il est d’ailleurs dédié à Bouma Traoré et Zyed Benna, les deux adolescents dont la mort, à Clichy-sous-Bois, fut leur point de départ. Automne 2005, « les banlieues se rappellent à la République ». Il s’agit alors, presque un an après, de comprendre la révolte des jeunes de ces cités, ce ras-le-bol qui dégénéra en tant de violence. Les problèmes que connaissaient les habitants de ces quartiers défavorisés ont-ils disparu? La cinéaste ne cherche pas à dresser un bilan des actions qui ont été entreprises et de ce qui reste à faire. Elle filme certains aspects de la vie quotidienne. Et surtout, elle donne la parole aux habitants, les jeunes en particulier, ceux qui au sortir de l’école ne trouvent pas de travail, même s’ils ont décroché un diplôme, un BTS par exemple. Ce qui s’exprime alors c’est « la souffrance du quotidien ».

 

Grands comme le monde  de Denis Gheerbrant, 1998.

La vie, et l’intimité, d’un petit groupe de jeunes de 12 à 14 ans, élèves dans un collège de banlieue parisienne. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs.

 

Nous princesses de Clèves, de Régis Sauder (2010)

La banlieue, c’est d’abord le décor du film qui présente souvent des plans d’ensemble de la cité et des façades des immeubles. Mais c’est surtout le contexte de vie des lycéens, ces filles et ces garçons presque tous issus de l’immigration. Leur relation au « quartier » ne semble pas pourtant conflictuelle. Ou du moins, ils n’en parlent pas vraiment. C’est plutôt les parents que ça interroge, surtout un père qui s’inquiète pour la sécurité de sa fille lorsqu’elle rentre du lycée en hiver, lorsqu’il fait déjà nuit le soir.

Public Housing de Frederick Wiseman, 1997.

. Nous sommes à Chicago, dans une cité de banlieue dénommée Ida B. Wells. On y trouve les mêmes problèmes que dans les banlieues françaises, le chômage, l’oisiveté des jeunes, les rivalités entre gangs, la violence, la drogue. Beaucoup d’appartements sont insalubres et envahis par les cafards. Mais tous ne sont pas logés et il y a un nombre important de SDF. Ce quartier est un ghetto.

Wiseman filme la pauvreté et la misère mais le ton de son film n’est jamais désespéré. Il y est question de violence, mais Wiseman ne la filme pas. Il n’y a pas d’émeute à I. B. Wells. Le film met plutôt en évidence le travail des associations et des gens qui œuvrent pour améliorer le sort de leur communauté. Dans le film, des solutions existent. Des opérations sont lancées, souvent par des initiatives privées, comme l’opération propreté et l’opération lavage de voiture. Des actions éducatives sont menées auprès des jeunes, dans un collège et même dans une maternelle où une marionnette met en garde les enfants contre les dangers de la drogue. « Si tu aides, tu seras aidé » dit un habitant lors d’une réunion visant à mobiliser en vue d’actions d’entraide.

 

La République Marseille

La Marseille de Denis Gheerbrant, ce n’est pas le Marseille touristique du Vieux Port ou de la Canebière. Ce n’est pas le Marseille des beaux quartiers. C’est la Marseille populaire, la Marseille des Marseillais qui ne sont pas tous nés à Marseille mais qui y sont restés lorsqu’ils ont immigré en France. Gheerbrant va à la rencontre de ce Marseille cosmopolite, de ces Marseillais qui souffrent mais qui gardent le sourire et pour qui il a visiblement une grande sympathie.

La vie dans cette cité de banlieue (les « Rosiers ») devient de plus en plus difficile. Le chômage, les discriminations, le racisme sont monnaie courante. Difficile surtout pour les jeunes d’avoir des perspectives d’avenir. Jean-Yves, le directeur du centre social Les Rosiers est sans illusion. Pourtant, il ne baisse pas les bras. Ce travail, il l’a choisi. Et il croit toujours à l’utilité des petites actions quotidiennes qui sont autant d’aides personnelles indispensables, aider à la rédaction du CV par exemple ou apprendre à lire à des femmes africaines. Pour les enfants, découvrir un conte, ou faire du karaté sont des occasions d’oublier que certains ne mangent pas toujours à leur faim.

Les Roses noires d’Hélène Milano, 2010.

Retour sur un film indispensable sur la banlieue et la vie des jeunes filles qui l’habitent. Elles s’appellent Aïsselou, Rajaa, Farida, Claudie, Kahina, Sarah, Farah, Sébé, Coralie, Roudjey, Hanane, Moufida. Elles ont entre 13 et 18 ans. Elles habitent la Seine-Saint-Denis ou la banlieue nord de Marseille. Elles ont accepté de parler d’elles, de leur vie, de ce qui les identifie comme filles des banlieues : leur langage et leurs relations (on devrait plutôt dire leur absence de relation) avec les garçons.

 

Les Rumeurs de Babel, Brigitte Chevet, 2017

La banlieue ici, c’est le quartier de Maurepas, à Rennes. Un quartier que beaucoup de ceux qui n’y vivent pas doivent désigner comme sensible. Un quartier conçu en 1967, avec cinq tours et une série de bâtiments plus petits, moins hauts, formant des bars. Un quartier « où plus personne ne choisit d’habiter » Un quartier qui a ses problèmes, sa violence, ses dégradations…Et pourtant. « Dans ce quartier, on existe » dira vers la fin du film une de ses habitantes qui a du mal de le quitter pour aller habiter en dehors de la cité. Le « miracle » de Maurepas.

Swagger d’Olivier Babinet

Un film sur les jeunes de banlieue. Un de plus. Oui, mais certainement le plus original. Pas vraiment cependant dans le choix des thèmes proposés à cette dizaine d’ados pour ces entretiens éclatés, à savoir, pour les principaux : la question de l’immigration : l’identité nationale, l’appartenance culturelle, la différence entre la vie en France et au bled. Les rêves et projets d’avenir : faire de l’architecture ou se lancer dans la mode en tant que styliste. L’amour : les relations entre les sexes sont toujours difficiles, et de toute façon ne sont pas vraiment une préoccupation majeure. La politique : l’indifférence domine, difficile de se sentir concerné. La religion (catholicisme ou islam) : la grande affaire, un réconfort dans les moments difficiles, un soutien toujours. Mais ces entretiens sont toujours filmés dans des lieux surprenants, dans des cages d’escaliers, dans des couloirs vides, dans des salles du collège, en contre-plongée parfois, en gros plans le plus souvent.

B COMME BABEL

Les Rumeurs de Babel, Brigitte Chevet, 2017, 52 minutes.

Une vision de la banlieue comme on ne la voit pas d’habitude. Une vision littéraire, poétique plus exactement, une vision de poète, la vision du poète.

La vision d’une cinéaste aussi, qui accompagne le poète, qui filme le poète, qui fait un film poétique.

Banlieue et poésie, qui aurait cru que cette rencontre se ferait un jour.

La banlieue, c’est le quartier de Maurepas, à Rennes. Un quartier que beaucoup de ceux qui n’y vivent pas doivent désigner comme sensible. Un quartier conçu en 1967, avec cinq tours et une série de bâtiments plus petits, moins hauts, formant des bars. Un quartier « où plus personne ne choisit d’habiter » Un quartier qui a ses problèmes, sa violence, ses dégradations…Et pourtant. « Dans ce quartier, on existe » dira vers la fin du film une de ses habitantes qui a du mal de le quitter pour aller habiter en dehors de la cité. Comment cela est-il possible ?

Rumeurs de babel 2

Le poète, c’est Yvon le Men. Il vient vivre en résidence (trois mois) à Maurepas. Il vient regarder et écouter, comme il dit. Et il écrit. Il écrit au jour le jour, des poèmes qui nous sont proposés en voix off et qui constitueront in fine un « poème-reportage » long d’une centaine de pages, publié sous le titre Les Rumeurs de Babel.

La cinéaste, c’est Brigitte Chevet. Elle filme la banlieue comme d’autres cinéastes l’ont déjà filmée, les immeubles la nuit, des vues d’ensemble le jour en plongées, les escaliers avec leurs graffitis et la voiture de police au pied des tours. Mais surtout, elle filme les habitants, ceux que rencontre le poète et qui s’entretiennent avec lui, et ceux, anonymes, qui vivent là, qui sont la vie du quartier. Car ce quartier vit. Et grâce aux images du film nous le regardons, et l’écoutons vivre.

Rumeurs de babel 5

La vie de Maurepas, ce sont les associations et les initiatives collectives, là où on se rencontre, où on se parle, où on échange. L’Atelier créatif, par exemple, ou l’Etal convivial où les fruits et légumes sont vendus à prix réduit pour permettre à ceux qui ont des fins de mois difficiles de pouvoir en consommer. C’est aussi le Cabinet photographique avec ses centaines de portraits des habitants, ou l’atelier de poésie. Car si Yvon Le Men présente aux habitants les poèmes qu’il écrit ici, sur cette vie des habitants qu’il rencontre, il écoute aussi les poèmes qu’eux, les habitants, ont écrits dans cet atelier. Et jusqu’aux enfants de l’école, comme celui-là qui récite devant la classe son émouvant « hommage à (son) grand-père qui est mort ».

Rumeurs de babel 4

Mais bien sûr Maurepas a aussi ses problèmes, ses difficultés, que le film ne cherche pas à cacher ou à minimiser. Dans la première séquence, Yvon Le Men évoque « le chômage, la pauvreté, la solitude la maladie… » Il évoque le bruit incessant dans les immeubles, les appartements où on entend tout ce qui se passe chez les voisins, au point que le bruit devient obsessionnel pour tout le monde. Et pourtant un des premiers habitants rencontré affirme que le cadre est « magnifique ».

Rumeurs de babel 7

Le film nous propose donc aussi quelques portraits de ces habitants qui, dans leur diversité, font la richesse de Maurepas. Et du film. Il y a Vonne, originaire du Laos qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait que deux ans. « Ici, c’est ma deuxième peau » dit-elle et elle a effectivement trouvé grâce à la vie associative et à l’école de ses enfants, une véritable vie sociale. Il y a Dania-Rosania qui, elle, vient du Costa Rica et qui s’épanouit pleinement en touchant la terre du petit jardin partagé qu’elle cultive.

Il y a aussi Pascal, qui occupe une place importante dans le film, parce qu’il incarne, lui l’ancien taulard illettré, la possibilité de « résurrection », grâce à ceux avec qui il a tissé des liens dans le quartier.

Rumeurs de babel 8

Les Rumeurs de Babel n’est certes pas un film pessimiste. Mais il n’a rien de naïf. Il ne nous dit pas qu’il fait bon vivre dans les banlieues. Il nous dit simplement que la vie associative peut vaincre la solitude et donner du sens à la vie.

Rumeurs de babel 10

B COMME BRÉSIL 2 .

Puisque nous sommes nés, Jean-Pierre Duret et Andrea Santana, France-Brésil, 2008, 90 minutes.

Une station-service, sur le bord d’une grande route, c’est tout un monde. Le soir surtout, elle déborde d’activités. Les gros camions, imposants avec leurs remorques, s’y arrêtent pour faire un brin de nettoyage, surtout des pare-brise. Bien alignés sur les parkings, ils sont prêts à repartir à la première heure le lendemain. Les cars déversent leur cohorte de touristes qui se précipitent sur les boutiques, choisissent quelques souvenirs et se rendent au restaurant. Dans le film de Duret et Santana, deux adolescents du coin s’y rendent tous les soirs et y passent une bonne partie de la nuit, essayant de gagner quelques sous ou de trouver quelques restes mangeables sur les tables abandonnées. Ils évoquent leur vie, leurs souffrances, leurs rêves, quand ils en ont encore.

Puisque nous sommes nés 10

Le film est placé sous le signe du trafic routier, intense, rapide, bruyant. L’ouverture montre des enfants jouant sur un muret en bordure de la route. Les rafales de vent provoquées par les camions lancés à toute vitesse sont tellement violentes qu’on a l’impression qu’ils ont du mal à rester debout. Mais c’est cela leur jeu. Une façon encore innocente de côtoyer la mort.

« Que fais-tu pour oublier ta faim quand tu n’as rien à manger ? », demande l’un des adolescents à son copain. Cocada, le plus grand, ne rêve que d’une chose, devenir chauffeur routier. Il passe déjà la nuit endormi dans la cabine de son ami chauffeur qui le considère presque comme son fils. Il a vu son père assassiné mourir dans ses bras. Une blessure qui reste indélébile en lui. Son copain, Nego, n’a plus de rêve d’avenir. Il parle de chercher un poison pour en finir rapidement. Sa mère a dix enfants, ce qui fait beaucoup à nourrir. Son père est parti, ou il est mort, on ne sait pas très bien. En tout cas, il n’a pas de père. Nego passe sa journée en petits travaux domestiques, égrène le maïs, garde les chèvres. Parfois il gagne un peu d’argent en portant sur une brouette les achats d’une vieille dame. Sa mère insiste pour qu’il aille à l’école et fasse ses devoirs. Mais le film ne montre pas l’école. Existe-elle seulement ?

Puisque nous sommes nés

 

Puisque nous sommes nés est réalisé pendant la campagne électorale qui conduira à la réélection de Lula, le « président des pauvres », comme il le dit dans un fragment de discours qui nous est donné à voir. Tout au long du film, des haut-parleurs appellent à voter pour les élections législatives. Mais cette agitation politique ne semble pas préoccuper en quoi que ce soit les adolescents. Les adultes non plus d’ailleurs. Les contraintes de la vie quotidienne, avec ses incertitudes, ne leur en laisse guère le temps… Le vieux fabricant de tuile, par exemple, a du faire bruler le cadavre de sa vache morte. Il en achète une autre mais devra faire un nombre impressionnant de tuiles supplémentaires pour payer ses dettes.

Comme les deux précédents films du tandem Duret-Santana (Romances de terre et d’eau ; Le Rêve de São Paulo) Puisque nous sommes nés est un film qui montre la difficile survie d’une partie de la population brésilienne. Lors de la distribution d’eau effectuée par un camion-citerne, certains repartent sans avoir pu remplir leur bassine de la moindre goutte. La route elle, est toujours animée. Le trafic ne s’arrête jamais. Cocada réussira-t-il à l’emprunter un jour au volant d’un camion ? Pour l’heure, il fait partie de ceux qui regardent passer la circulation et restent sur le bord de la route.

B COMME BIO.

Nos enfants nous accuseront, Jean-Paul Jaud, France, 2008, 107 minutes.

Les enfants de Barjac, petite commune du Gard, ont de la chance. Sur décision du maire, ils mangent bio à la cantine, comme les personnes âgées à qui les services municipaux livrent les repas. Une décision qui résulte d’une prise de conscience. Comme le film l’affirme dès son ouverture, la jeune génération est en moins bonne santé que celle de leurs parents. Et cela tient à l’augmentation des maladies (cancer, diabète, stérilité) liées à des facteurs environnementaux. Il est grand temps de faire attention à ce que nous mettons dans nos assiettes et de changer nos pratiques alimentaires. Le film de Jean-Paul Jaud propose une solution : passer à l’alimentation bio !

nos enfants nous accuseront 5

         Si l’on regarde ce que mangent les enfants dans une cantine traditionnelle, le constat fait frémir, surgelés et légumes en boite sont gorgés de pesticides, de métaux lourds, de colorants et de conservateurs qui sont autant de produits chimiques. Le bio permet non seulement de retrouver une nourriture saine, mais aussi beaucoup plus savoureuse parce que naturelle et composée de produits issus d’une agriculture locale artisanale. L’usage des pesticides et des engrais chimiques dans l’agriculture est donc mis sur la sellette. Et cela ne concerne pas seulement la santé des agriculteurs. C’est la protection de tout notre environnement qui est en jeu.

nos enfants nous accuseront 1

         Les élèves de l’école de Barjac sont ravis. Le pain bio est nettement meilleur ! La mobilisation en faveur de l’initiative municipale est d’ailleurs de grande ampleur. Les cuisiniers sont convaincus de travailler pour la bonne cause. Les réunions avec les parents visent à développer l’alimentation bio dans les familles pour être en cohérence avec l’école. Et en classe, les maîtresses trouvent aussi dans une pédagogie active des occasions de sensibiliser leurs élèves. La culture de salades et de légumes dans le jardin pédagogique est une activité collective qui dure toute l’année. On comprend le plaisir des enfants qui savourent les fraises qu’ils ont eux-mêmes cultivées.

nos enfants nous accuseront 3

         Nos enfants nous accuseront est un film militant dans la même veine que les autres réalisations de son auteur. Alternant les prises de paroles d’experts internationaux et l’action concrète sur le terrain, son côté démonstration didactique est renforcé par l’accumulation de données chiffrées présentées en surimpression sur les images. Des images qui jouent souvent sur la beauté des paysages. Le Gard est une très belle région. En sortant du film, on ne peut que souhaiter la préservation de cette nature sauvage. De quoi faire rêver ceux qui ne peuvent faire autrement que vivre dans les banlieues des grandes villes.

nos enfants nous accuseront 2

B COMME BERGER.

Un berger (et deux perchés) à l’Élysée ? Pierre Carles et Philippe Lespinasse, 2018, 101 minutes.

Une campagne électorale présidentielle sans intervention du cinéaste-trublion Pierre Carles, impensable ! En 2017, c’est le candidat berger béarnais Jean Lassalle qui va mobiliser son énergie et devenir le sujet de son film, co-réalisé avec Philippe Lespinasse, journaliste.

berger à l'Elysée 3

Les deux compères vont-ils réaliser une enquête sur le candidat (sa vie, sa carrière politique, son programme) ; suivre sa campagne pas à pas (sans oublier les faux-pas) façon reportage télé ; et en prenant de la hauteur de vue, faire un grand film politique sur les élections et le nombre grandissant d’abstentionnistes ? Rien de tout ça, quoi qu’on puisse retrouver par moment dans le film quelques-unes de ces modalités somme toute bien classiques. Mais justement Carles ne veut pas faire un film classique. Donc pas de portrait (il montrera quand même la personnalité de Lassalle et ira jusqu’à rencontrer sa mère). Pas de reportage de campagne (il suivra quand même les difficultés rencontrées par l’équipe de Lassalle pour réunir les 500 parrainages nécessaires à sa candidature). Pas d’analyse style sciences po (de toute façon son candidat n’a pas vraiment de programme et il se réclame plutôt du bon sens que d’une pensée politique originale). Non, rien de tout ça. Carles prétend être actif et s’auto-proclame « directeur de campagne », en même temps que conseiller à la communication de Lassalle. Après tout, il est un homme de médias et le film qu’il s’engage à faire pour le premier tour de l’élection sera une pièce maîtresse déterminante dans le succès du candidat. Mais de film il n’y en aura point avant l’élection et le candidat béarnais retournera dans sa montagne avec 1,20% des voix au premier tour de l’élection.

berger à l'Elysée 5

Le film prend par moment l’aspect d’une fable, ce que d’ailleurs le titre tend à suggérer. Le bon sens terrien, ancré dans son terroir régional, à la conquête du pouvoir, voilà qui sent bon la France profonde et peut facilement déboucher sur une critique de la politique politicienne parisienne et de ses représentants dont les « affaires » de la pré-campagne montreraient la corruption. Mais Lassalle ne va pas dans ce sens. Après tout il est député centriste (inscrit au Modem de son « ami » Bayrou – quoique ce dernier soit totalement ignoré dans le film) et cela depuis deux législatures et il sera à nouveau élu aux élections législatives qui suivront la présidentielle. Quant à Carles il se prend réellement au jeu et donne l’impression de croire sincèrement (du moins pendant une bonne moitié du film) aux chances de son candidat de passer le premier tour de l’élection et même d’être le gagnant du second. Sincèrement ? Ou bien n’est-ce qu’un effet de style, une posture cinématographique de façade. En tout cas il ne se départ pas de son sérieux de départ (qui va jusqu’à faire de Lassalle l’équivalent du président révolutionnaire de l’Équateur Rafael Correa) et semble réellement affecté des faux-pas de son candidat (son voyage en Syrie et sa rencontre avec Bachar el-Assad) et de son mauvais score final. On aurait pu attendre plus d’humour de sa part. Ou alors il joue le deuxième ou troisième degré…

berger à l'Elysée 6

Reste que le film fait de Lassalle un personnage plutôt sympathique (du moins avant l’épisode de la Syrie). N’a-t-il pas fait une grève de la faim pour défendre une usine dans sa circonscription et ne s’est-il pas permis d’entonner un chant béarnais à l’assemblée nationale pour interrompre un discours de Sarkozy. Mais en dehors de ces hauts faits du passé, le film n’a quand même pas grand-chose à mettre à son actif. Et ce ne sont pas Carles et Lespinasse qui vont en faire comme par enchantement une « pointure » politique internationale – ni même nationale. Au fond, ne peut-on pas tirer comme leçon de l’aventure – et du film – que l’élection présidentielle reste en France une chose trop importante – et sérieuse – pour que tout un chacun puisse un jour se déclarer candidat. A moins qu’il s’agisse là d’une remise en cause de l’institution. Mais Lassalle ne va guère dans ce sens. Et Carles non plus.

berger à l'Elysée 7

B COMME BOLOGNE

Bologna Centrale, Vincent Dieutre, France, 2001, 59 minutes.

Bologna Centrale est une réflexion sur le temps. Le temps qui passe, irréversible, le temps qui éloigne inexorablement de sa jeunesse. Vincent Dieutre fait le récit d’un voyage à Bologne, filmé au présent avec une petite caméra 8mm, un récit qui est en fait l’occasion d’un autre récit, celui d’un autre voyage effectué à Bologne 20 ans plus tôt, dans une ville bien différente de la ville actuelle, une ville qu’il perçoit et ressent aujourd’hui bien différemment que par le passé.

bologna centrale3.jpg

Le film propose donc un récit dans un récit, fait en première personne, toujours en off, sans que l’emboîtement de l’un dans l’autre soit repérable par un changement de cette voix intérieure, hésitante, comme improvisée, enregistrée sans doute sur un petit appareil portable dont on entend l’enclenchement des touches. C’est cette voix qui prend en charge le récit autobiographique, puisque les images ne sont pas narratives, du moins en ce qui concerne le récit du premier voyage. Pourtant, la bande son ne se limite pas à cette voix. Elle ajoute une voix de femme qui ouvre et clôt le film, donnant des éléments d’information (l’attentat terroriste de la gare de Bologne du 2 août 1980 qui fit 85 morts) mais aussi situant les deux voyages l’un par rapport à l’autre dans le temps. Cette voix parle du cinéaste à la troisième personne, introduisant un regard extérieur indéterminé, objectivant le récit. « Là il vient de sortir de la gare. Il a gagné la station de métro qui est aussi le terminus des bus écologistes. » Enfin, à trois reprises, comme la voix féminine, des extraits d’éditions spéciales de la radio italienne consacrées à l’attentat achèvent cette objectivation, inscrivant le film dans une actualité politique, politique et sociale. Le récit autobiographique ne cherche nullement à ignorer l’Histoire, puisqu’il évoque systématiquement les manifestations, les occupations, les grèves et l’attentat. C’est bien sûr à propos de l’attentat que l’imbrication de l’intime (le récit de la découverte de l’amour) avec L’Histoire est la plus prégnante. Mais le temps fait son œuvre dans la conscience du cinéaste. « Je peux pas m’empêcher de haïr ce que je vois maintenant de Bologne¸ cette Italie qui ne ressemble en rien à celle que j’ai connue. » Au moment du départ, à la gare centrale, devant la plaque de marbre commémorative, il fera la lecture des noms, prénoms et âges des victimes du « terrorisme fasciste ».

bologna centrale9

La confrontation entre les deux récits, le présent et le passé, a une dimension tout autant politique que personnelle. Le premier voyage était celui des découvertes : découverte de la ville, découverte de l’amour, des premières rencontres, du premier baiser, des premiers rapports sexuels. Des découvertes vécues dans l’enthousiasme et l’exaltation, alors même que la ville est de plus en plus en effervescence, gagnée par une lourde tension évoquant la guerre civile. Dans le voyage du présent du film , ce temps est révolu. L’émerveillement des premières fois a disparu. La ville a changé. « Son café favori, le Zanarrini, n’existe plus, remplacé comme il se doit par une boutique Prada sport ». Les amours de jeunesse sont bien loin et même la drogue devient une routine. Le ton du récit est de plus en plus désabusé. Le berlusconisme triomphant a, semble-t-il, imposé la paix sociale. Pour combien de temps ? « Une nouvelle Italie s’est installée, et aujourd’hui elle triomphe. Elle triomphe tellement fort que moi je sais qu’elle n’en a plus pour longtemps. »

bologna centrale8

L’œuvre du temps : la fin d’une époque, la fin d’un monde, la perte de la jeunesse. La disparition de l’image idéalisée d’une ville. Dieutre filme Bologne d’une façon extrêmement banale. De grandes avenues occupées par les voitures et les piétons qui les traversent lorsque c’est possible. Des carrefours en plans fixes. Quelques travellings sur les boutiques. Des images qui n’ont aucun éclat, contrairement à celles de Paris par exemple, dans Bonne Nouvelle ou Fragments sur la grâce – même si ce sont alors essentiellement des images nocturnes noyées par la pluie. Ici, la ville est filmée en plein jour, mais les couleurs sont ternes, plates, comme passées. Et cela est encore plus évident dans les plans du rideau de la fenêtre de la chambre où le super 8 et le manque de lumière ne peuvent donner qu’une image sale, sans aucune définition. Le filmage de la préparation du shoot est de cet ordre, purement mécanique. Pour le cinéaste, il est grand temps de tourner la page. On peut revenir sur les lieux de sa jeunesse ; on ne peut pas la revivre.

bologna centrale6

B COMME BERLIN.

Berlin, symphonie d’une grande ville, Walter Ruttmann, Allemagne, 1927, 64 minutes.

Peut-on considérer Walter Ruttmann (1887-1941) comme le Vertov allemand ? Doit-on attribuer à ses films d’avant-guerre (Berlin, symphonie d’une grande ville et Mélodie du monde en 1929) une place et une importance équivalente dans l’histoire du cinéma documentaire (et donc du cinéma tout court) à celles reconnues depuis longtemps au cinéaste soviétique ? Le film de Ruttmann sur Berlin précède d’une bonne année L’Homme à la caméra. Mais l’influence possible est plutôt à rechercher dans l’autre sens. Quand il réalise son film, Ruttmann connaît les théories des cinéastes soviétiques (Eisenstein et Vertov) concernant le montage et il est évident qu’il s’en inspire. Du coup, les points communs entre son film et L’Homme à la caméra sautent aux yeux.

berlin 1

Comme Vertov, Ruttmann cherche dans la mise en œuvre d’un montage toujours signifiant un langage cinématographique spécifique, donnant au film son rythme propre. Comme Vertov, Ruttmann filme une ville dans toutes les manifestations de sa vie et il construit son film à travers l’écoulement temporel d’une journée. Beaucoup de plans peuvent se retrouver d’un film à l’autre : le train qui passe sur la caméra enterrée sous la voie, les trams qui se croisent face au spectateur, les puissants jets d’eau servant au nettoyage des rues et des véhicules, etc. Dans les deux films, la recherche de cadrages originaux est constante et l’on doit reconnaître qu’elle est tout aussi efficace chez Ruttmann que chez Vertov, même si ce dernier utilise plus systématiquement les surprises visuelles. Ruttmann introduit aussi dans son film des effets spéciaux purement visuels (le jeu sur les lignes géométriques à partir des fils électriques vues depuis le train qui fonce vers Berlin), de nature très proche de ceux qui constituent une des grandes originalités de L’Homme à la caméra. Ils sont cependant nettement moins nombreux que chez Vertov, qui reste le maître incontesté en la matière. Il n’est pas jusqu’au rythme même des deux films qui peuvent être rapprochés. Tout commence dans le calme d’une ville qui s’éveille lentement pour s’accélérer jusqu’à une certaine frénésie dans l’agitation de la circulation aux heures de pointe de la journée.

berlin 16

Pourtant Berlin n’est pas Moscou, et la portée politique et sociale des deux films sont quasiment opposées. Chez Vertov, le personnage principal du film, c’est le peuple soviétique et son projet cinématographique est clairement de contribuer par le cinéma au développement de la révolution bolchévique. Chez Ruttmann, rien de tel. Il montre bien différentes couches sociales, des mendiants dans les rues aux puissances de la finance et de la politique. La différence de classes saute aux yeux, mais il ne s’agit pas de la critiquer. Et l’insistance que le cinéaste met à filmer la diversité des habitants de la ville ne rentre pas dans une visée contestatrice. Chez Ruttmann, il n’y a pas de peuple et le héros du film, c’est Berlin, la ville, plutôt que ceux qui y vivent.

berlin 7

L’œuvre de Ruttmann fut longtemps ignorée après-guerre dans la mesure où le cinéaste s’engagea après 1933 dans le nazisme, travaillant au service de la propagande aux côté de Leni Riefenstahl, la cinéaste officielle du régime.

Berlin, symphonie d’une grande ville est composé en cinq actes, annoncés par des cartons, sans titre. Le film se présente comme un court séjour d’une journée à Berlin, depuis le voyage en train au petit matin jusque tard dans la nuit. La découverte de la ville se fait ainsi progressivement, mais de façon très complète, en tenant compte de la spécificité de chaque moment de la journée. A l’excitation du voyage en train et de l’arrivée en gare, succède un premier contact avec la ville où chacun se rend à son travail sans précipitation, du moins pour les travailleurs car ensuite, les écoliers et les lycéennes se rendant dans leurs classes sont déjà plus dynamiques. La pause méridienne est un moment de retour au calme et de repos tout en se restaurant. Même l’éléphant du zoo se couche pour faire la sieste ! Les activités reprennent de plus belle dans l’après-midi et la nuit révèle les richesses de la vie nocturne berlinoise avec ses spectacles, ses défilés de mode et ses cabarets fréquentés par des couples élégants.

berlin 21

L’ensemble de cette journée met en évidence la diversité de la vie moderne. Le montage est toujours très rapide, les plans courts s’enchaînent sans pose. L’agitation des rues domine cette vie urbaine moderne, des piétons devant les boutiques commerçantes du centre-ville aux moyens de transport, omniprésents, que ce soient des trains, des voitures, des trams ou des attelages de chevaux. Ce désordre apparent ne tourne pas à la catastrophe grâce à l’action énergique des agents de la circulation bien seuls au milieu du trafic.

berlin 24

La deuxième caractéristique du film est l’insistance mise sur la mécanisation de la production industrielle. La caméra s’attarde longuement, par exemple sur une machine qui, sans l’intervention du moindre ouvrier, produit des ampoules à un rythme effréné. En contre-point de cette vision quelque peu idyllique de l’industrie, Ruttmann filme les activités sportives des Berlinois aisés en fin de journée, du golf au tennis en passant par le polo et les jeux d’eau pour les enfants. Berlin apparaît ainsi comme une ville riche, où il fait bon vivre, où les loisirs et la culture semble prendre le pas sur le travail. La nuit en tout cas est entièrement consacrée aux plaisirs. La pauvreté apparaît bien dans quelques plans rapides dans les banlieues, mais on ne peut parler de misère. Cette Allemagne-là, visiblement, ne connaît pas la crise.

berlin 30

B COMME BELFAST – Libraire.

Le Libraire de Belfast, Alessandra Celesia, France, 2011, 54 minutes

John est libraire à la retraite. Pendant 40 ans, il a vendu des livres, avec passion. Pas pour faire fortune, dit-il. Les livres c’est sa vie.  Il les bichonne encore, recolle les couvertures déchirées. Il leur parle comme à des enfants. Ce sont ses enfants. Même sans librairie, il continue à fouiller chez les brocanteurs, à la recherche d’éditions rares. Il en achète encore. Et les revend. Ou plutôt il les donne.

libraire belfast 6

         Le film d’Alessandra Celesia est un portrait tout en nuances d’un personnage attachant, au milieu de ses livres et de ses amis. Un petit univers où la culture domine, la poésie, la Rome antique, Puccini mais aussi le rap et le rock. Un portrait d’une petite communauté unie par des liens très forts, dans une ville où l’histoire nous renvoie plutôt du côté de la haine et de la violence, que le film d’ailleurs ne montre pas directement.

Les amis de « John, le livre », le surnom affectueux du libraire, ce sont surtout des jeunes, Jolène la serveuse du resto du coin, Rob le punk (si l’on en juge par sa coiffure) et Connor, son frère qui écrit du rap. Le libraire passe de longs moments avec eux, discutant de la vie, racontant sa vie, l’alcoolisme par exemple, dans lequel il avait sombré mais dont il a réussi à s’échapper. Dans sa vie sociale, le livre, la poésie, sont omniprésents. Il fréquente un foyer de personnes âgées, parle des livres qu’il aime et il reçoit un poète venu lire ses textes. Le film le montre souvent dans cet exercice de la lecture à haute voix, qu’il pratique pour son plaisir personnel, ou un de ses amis en particulier. Rob, le punk, occupe d’ailleurs une place de choix dans le film. Il écoute Puccini, ce que Jolène n’arrive pas à comprendre. Pour elle, c’est de « la merde ». Pour lui, c’est « la beauté pure ». Malgré ces positions irréconciliables, ils sont en très bons termes. Jolène chante dans une boite, pour un concours ou le groupe d’amis est là pour la soutenir.

libraire belfast

Au fond, c’est cette amitié qui est le véritable sujet du film. Une amitié qui lie ces êtres si différents, par l’âge, par le look et par leur vie personnelle. C’est cette amitié qui leur permet de faire face aux difficultés de la vie, dans cette ville qui n’apparaît qu’en arrière-plan, la nuit, ou dans une séquence plus réaliste, où John aide une vieille dame à retrouver son chemin dans un quartier bouclé par la police. Les rumeurs du monde, ce sont aussi ces images du Tsunami au Japon, regardées à la télé, et qui relativisent les problèmes personnels. Alors, quitter Belfast ou y rester ? C’est la question que se posent les deux frères en contemplant la ville depuis une colline qui la surplombe. Rob rêve de partir aux États-Unis. Son frère prédit qu’il sera revenu deux semaines après son départ. Le film formule une morale toute simple : « Il ne faut pas priver l’homme de ses rêves. » Ce Libraire de Belfast est une belle illustration d’un cinéma de l’intériorité qui montre que la vie est faite de rêves auxquels il ne faut pas renoncer. De rêves, et de poésie.

 

 

B COMME BELFAST – Plage

Sur la plage de Belfast, Henri-François Imbert, France, 1996, 40 minutes.

Un film dans le film. Un film sur un film, un film perdu et miraculeusement retrouvé. Un petit film oublié dans une caméra super-8 achetée chez un antiquaire à Belfast. Il était très tentant de faire développer cette pellicule pour découvrir ces images venant d’une autre époque, bien lointaine sans doute. Mais cela pouvait-il être l’occasion de faire un film ?

belfast 2

Tombé entre les mains d’Henri-François Imbert, le petit film suscite une interrogation insistante. Qui sont ces gens que l’on voit ? Le film comporte trois séquences : sur une plage d’abord, une famille qui se baigne, une petite fille, ses parents et sa grand-mère ; puis une femme sort d’une maison et s’avance vers la caméra en lui présentant un plat en argent ; enfin, une suite d’images tremblées, pas très réussies, survolant les objets entassés dans une boutique d’antiquités. Ces images d’amateur, anonymes, appartiennent pourtant à quelqu’un. Le projet du film va être de retrouver l’auteur du film et ses « personnages ». Projet qui peut paraître un peu ridicule, ou même farfelu, sans grande portée en tout cas. Et pourtant… Tout l’art d’Imbert sera d’en faire le ressort même de son cinéma.

belfast 3

Une enquête donc, mais aussi une aventure, incertaine au départ, qui peut s’avérer vaine, mais qui peut aussi permettre des rencontres, des découvertes. Peu importe qu’elle aboutisse ou non. (Mais dans les films que fera par la suite Imbert sur ce modèle, elles seront néanmoins toujours couronnées de succès.)

belfast

S’il y a peu d’indices au départ, une analyse minutieuse des images du film permettra de trouver une première piste que le cinéaste suivra avec patience et persévérance pour, de rencontre en rencontre, arriver enfin au but. L’intérêt du film tient bien sûr dans cette réussite, même s’il ne vise pas vraiment à créer un suspens, ni même une attente du dénouement. Mais surtout, il nous permet de suivre de l’intérieur le travail du cinéaste, un cinéaste qui s’implique entièrement dans son film et dans la quête qui le constitue. Les deux ne faisant d’ailleurs qu’un. Imbert peut alors inscrire son film dans la réalité historique du moment. Il arrive à Belfast le lendemain de l’annonce par le parti loyaliste de l’acceptation du cessez-le-feu proposé par l’IRA. Cette première démarche de paix en Irlande du Nord n’est pas le sujet du film. Mais elle en constitue bien plus qu’un simple contexte. Elle est parfaitement en cohérence avec la démarche du cinéaste qui est elle aussi, fondamentalement, une démarche de paix, dans la rencontre avec des inconnus que le film nous rendra familiers.

Premier film d’Henri-François Imbert, Sur la plage de Belfast annonce une œuvre à venir d’un cinéaste original, occupant une place à part dans le cinéma documentaire, mais dont l’importance ira grandissante et sera de plus en plus reconnue.