C COMME CHILI – Présidence Allende.

Les Enfants des mille jours, Claudia Soto Mansilla et Jaco Biderman, 2013, 90 minutes.

         Mille jours, c’est la durée de la présidence Allende, depuis son élection en 1970 jusqu’au 11 septembre 1973, jour de son suicide dans le palais présidentiel de la Moneda bombardé par les avions de la junte militaire. Quarante ans après, il est grand temps de réaliser un inventaire aussi complet que possible de cette période marquante de l’histoire du Chili mais pratiquement oubliée par les chiliens, du moins les plus jeunes. Les enfants des mille jours se donne pour tâche de raviver la mémoire de ceux pour qui la page de l’Unité Populaire est définitivement tournée  comme de ceux qui l’ayant connue sont restés traumatisés par le coup d’Etat qui y mis fin et la répression sauvage qui suivi, au point d’en être presque amnésiques. Le film donne donc la parole aux acteurs de ces mille jours, ceux qui ont été directement impliqués dans cette période historique. Cela ne garantit pas en soi l’impartialité de leurs témoignages. Mais après tout, le film ne vise pas à établir un bilan objectif de la présidence Allende. Il se présente plutôt comme un ensemble de témoignages personnels d’homme et de femmes dont l’engagement politique à gauche est clair. Certains n’hésitent pas à porter aux nues de façon inconditionnée l’expérience de l’unité populaire. Tous s’opposent au libéralisme à la Thatcher mis en place sous Pinochet. Le film s’ouvre sur une vidéo montrant les manifestations de joie des partisans de Pinera, premier président de droite élu depuis le retour de la démocratie. Leur slogan « Communistes, pédés, Pinochet est vengé » montre qu’il existe encore des nostalgiques de la dictature.

         Les témoignages que recueillent les auteurs du film sont d’abord ceux d’anciens dirigeants et des responsables politiques de l’Unité Populaire comme le père de Claudia Soto. Ils opèrent un retour sur l’action du gouvernement Allende et les réformes engagés, que ce soit la réforme agraire, la nationalisation du cuivre ou le développement de l’éducation. Des actions que leurs initiateurs défendent encore aujourd’hui comme représentant une avancée considérable sur la voie de la justice et du progrès social. A cela s’ajoute des récits plus personnels, comme celui du chauffeur particulier d’Allende parsemés d’anecdotes concernant plus l’homme que sa pensée politique. Le tout est loin d’être inintéressant, mais se limitant à un seul point de vue, le film ne peut guère prétendre à la vérité historique.

         Les entretiens et les images d’archives de l’époque où figurent en bonne place des extraits de discours d’Allende, sont entrecoupés tout au long du film par des images de l’hommage national rendu au musicien et poète Victor Jara, tué par la dictature. Son cercueil est veillé des nuits durant avant d’être conduit par une foule impressionnante à sa dernière demeure. Des images qui se veulent une preuve de la survie de l’esprit de l’Unité Populaire.

C COMME CHAUFFEUR.

D’Ici là, Matthieu Dibelius, 2018, 46 minutes.

Des journées entières au volant de son véhicule, un minibus bus équipé pour véhiculer des personnes à mobilité réduite. Tout un film en fait. Du premier plan au dernier nous n’en sortons pas. Où va-t-il ? D’où vient-il ? Peu importe. Le film n’est pas un parcours, un circuit, un trajet ou un itinéraire. C’est le conducteur qui est cadré. Presque exclusivement. Quelques-uns des passagers parfois. Des enfants. Ou des adolescents. Un adulte. Une jeune fille avec une coiffure africaine. Et puis, par la fenêtre, derrière le conducteur, nous apercevons Paris, des rues, des passants. Alors le cinéaste se permet quelques plans « urbains », rue de Rennes avec la tour Montparnasse dans la profondeur de champ, ou la Seine, ou  un bout de tour Eiffel perdue dans le brouillard.

Ce conducteur c’est Koffi. Par sa présence quasi continue à l’écran, dans des gros plans de son visage le plus souvent, on pourrait penser que le projet du film est d’en faire le portrait. Pourtant force est de constater que ce n’est pas le cas. De Koffi, nous ne saurons pas grand-chose. Rien du tout même. Nous ne rentrons ni dans son histoire personnelle, ni dans  ses sentiments ou ses émotions – qu’il n’exprime pas. Nous le côtoyons le temps d’un film –un moyen-métrage -, nous nous familiarisons avec son visage, son sourire. Nous pouvons le trouver timide, réservé, peu bavard, sympathique…ou tout autre détermination. Au spectateur de faire son choix. Et pourtant, le film ne le réduit à sa fonction de conducteur d’un véhicule dans les rues de Paris. Il suffit qu’il pose quelques questions à la passagère derrière lui ; ou qu’il échange quelques mots, avec celle qui, à côté de lui, dessine sur le parebrise du véhicule, et aussitôt il prend de l’épaisseur, non pas psychologiquement parlant, une épaisseur plutôt cinématographique ; il devient un véritable personnage de cinéma.

Mais le film est aussi un portrait de Paris, cette ville que nous situons dans un contexte bien précis grâce à la bande son principalement. Dans le véhicule la radio est allumée –rien de plus banal – et nous entendons un extrait du discours du Président de la République suite aux attentats de novembre 2015. Le ton est donné. Les images peuvent alors nous faire apercevoir un fragment du cortège d’une manifestation et s’arrêter presque Place de la République au milieu des occupants de Nuit Debout. L’intérieur du véhicule n’est pas un havre de paix qui isolerait son conducteur de la fureur du monde. En fait, de l’intérieur à l’extérieur il n’y a pas de séparation. Dehors il fait froid, le parebrise est gelé, ou bien il pleut. Mais la nuit les couleurs de la nuit restent chaudes.

C COMME COUPLES HOMOSEXUELS.

 Les Invisibles, Sébastien Lifshitz, 2012, 115 minutes.

            Les Invisibles n’est pas un film sur l’homosexualité. C’est un film sur les homosexuels. Des homosexuels particuliers que le cinéaste nous propose de rencontrer personnellement. C’est eux, hommes et femmes de la génération des années 20-30, qui nous racontent leur vécu, les aléas de leur vie, leurs tourments, leurs souffrances, leurs espoirs, leurs joies, leurs désirs. Car jamais leur discours n’est monolithique. Le film, dont la durée approche deux heures, prend le temps de la nuance, parfois même de la contradiction. En tout cas il échappe à tout manichéisme. Dans la vie de ces couples, ou de ces personnes qui se retrouvent seules (oserait-on dire célibataires ?), rien n’est tout blanc ou tout noir. Mais tous semblent avoir conquis une forme de sérénité qui peut nous faire dire que tous ont, d’une façon ou d’une autre, connu le bonheur. Bonheur de vivre et bonheur d’aimer. Par là, le film est une grande leçon de savoir vivre.

            Les Invisibles n’est pas un film historique. Mais pourtant, à travers le récit de vie de ses personnages, il nous raconte aussi l’histoire non officielle de la place de l’homosexualité dans la société française sur presque un siècle. Depuis le temps où la vision religieuse (chrétienne) de la sexualité était dominante et considérait l’homosexualité comme un péché. Depuis le temps aussi où la psychiatrie et la psychanalyse l’analysait comme une déviation et la renvoyait peu ou prou du côté de la maladie. Tant d’homosexuels ont donc du lutter pour être simplement acceptés tels qu’ils étaient. Dans leurs familles, où dominait souvent l’image de l’anormalité. Dans leur profession, puisque nombreux sont ceux qui ont fait l’expérience de perdre leur emploi pour seule cause d’homosexualité. Le film montre bien la dureté de cette lutte, surtout lorsqu’elle restait individuelle. Il montre aussi les évolutions, lentes mais irréversibles, qui se sont dessinées à partir des années 70. Grâce aux actions contestatrices des femmes en lutte pour la légalisation de l’avortement, grâce aux appels à une action révolutionnaire en particulier du FAHR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Les images d’archives de manifestations parisiennes ponctuent le récit des ex-militantes et militants présents dans le film. Elles permettent de replacer les histoires personnelles dans la grande Histoire, celle de la conquête de leur reconnaissance sociale.

            Les Invisibles est un film humaniste. En donnant la parole aux homosexuels, en mettant en images cette parole, en les rendant visibles à ceux qui les ont jusqu’à présent ignorés et rejetés, il dit simplement que les homosexuels sont des êtres humains, des femmes et des hommes qui ont droit de vivre dans la paix et le bonheur et non plus dans la honte et la culpabilité.

C COMME CHILI – Cordillère.

La cordillère des songes, Patricio Guzman, 2019, 85 minutes.

Après le désert du nord et l’exploration des étoiles, après l’océan du sud et les fonds sous-marins, la montagne du nord au sud ou du sud au nord, la découverte de l’épine dorsale – ou la colonne vertébrale, selon des clichés habituels – du Chili, un triptyque donc pour ne rien oublier de l’histoire douloureuse de ce pays que le cinéaste a quitté il y a plus de quarante ans, pour vivre en exil.

Nous survolons donc la Cordillère des Andes, les sommets enneigés se détachant sur un ciel d’un bleu pur, avec parfois quelques trainées nuageuses seulement. Une vision aussi de la chaine montagneuse vue dans la profondeur de champ avec en premier plan la ville, la capitale en vue aérienne également. Et dans la quotidienneté des habitants de Santiago, cette  immense photo –ou fresque peinte – sur le mur d’une station de métro. La montagne est omniprésente donc dans le film de Patricio Guzman, mais au fond elle lui reste inconnu, impénétrable, inaccessible. Et dans son souvenir d’exilé elle est réduite à des images bien fades sur les boites d’allumettes.

Pourtant, survoler la Cordillère permet au cinéaste de se pencher sur son passé – et sur le passé de son pays.

Son propre passé, c’est d’abord et toujours – uniquement pourrait-on dire – le coup d’état de 1973, un coup d’état sanglant, impitoyable. Certains sont restés dans le pays et ont vécus tant bien que mal sous la dictature de Pinochet. Guzman lui, a eu la possibilité de partir pour venir vivre en France. Etait-ce le bon choix.

Le passé de son pays  c’est d’abord et uniquement, le coup d’état de 73. La douleur toujours présente. Le souvenir ineffaçable. Les images toujours aussi traumatisantes : le stade national par exemple. La cordillère des songes, le film, comme les précédents de Guzman, se doit de revenir, encore et encore sur ce passé.

Pour rendre compte de la vie sous la dictature, Guzman rencontre quelques-uns de ceux qui l’ont vécue, des artistes, des écrivains. Et un cinéaste, Pablo Dalas, qui a consacré sa vie à filmer les manifestations contre Pinochet et la répression qui s’abat sur les manifestants. Il reçoit Guzman dans son studio, au milieu de ses innombrables cassettes, des images brutes qui seront autant d’archives indispensables dans l’avenir.

La cordillère des songes est le dernier volet du triptyque inauguré avec Nostalgie de la lumière et poursuivit avec Le Bouton de Nacre. Guzman peut-il maintenant se tourner vers un autre horizon, d’autres projets, loin du Chili peut-être. Mais comment l’actualité immédiate de son pays pourrait-elle le laisser indifférent ?

C COMME CHASSE – à l’orignal

La Bête lumineuse, Pierre Perrault, Canada, 1982, 127 minutes.

            Une partie de chasse dans le grand nord canadien réunit l’espace d’une semaine un groupe d’amis. Ils viennent là pour chasser bien sûr, mais aussi pour se retrouver entre soi, loin des femmes et des enfants, entre hommes, pour faire la fête, boire et rire. Rire beaucoup ; presque autant que parler .Car le film est un flot ininterrompu de paroles, que ce soit à l’extérieur, dans la nature, ou dans la cabane où ils passent des soirées arrosées, et où se tissent un ensemble de relations interpersonnelles qui constituent le niveau le plus profond du film, la chasse n’étant au fond qu’un prétexte.

            Cette chasse a pourtant sa particularité, son prestige, un rituel, une cérémonie presque, en tout cas une aventure chargée de sens pour ceux qui la connaisse et une découverte qui peut être extraordinaire pour ceux qui la découvre, comme Stéphane-Albert, dit Albert, celui qui vient là pour être initié. C’est qu’il s’agit de la chasse à l’orignal, la bête lumineuse du titre du film, un animal mythique pour les habitants de la région où elle se pratique. Le film trouve dans cette mythologie son point de départ. Mais il n’en fera pas un reportage, malgré les démonstrations sur la façon de faire et d’utiliser ces étranges porte-voix qui permettent d’appeler l’animal. L’orignal sortira-t-il enfin des bois ? Que l’on puisse le tuer et recueillir toute la gloire de l’exploit ? Mais dans le film, l’orignal se réduit à du foie qu’il faut manger cru pour faire partie du groupe des chasseurs. Ou à ses bois qui décorent le véhicule qui ouvre le film. Pour le reste, faute d’orignal les chasseurs se contenteront de lapins et de perdrix.

            La majorité du film ne se déroule pas pourtant sur les lieux de chasse, mais dans la cabane où les soirées seront de plus en plus animées sous l’effet de l’alcool. Défoulement ? Certainement. Au fil des heures, il y a de moins en moins de retenue dans les propos, dans les gestes et les attitudes aussi. Les relations humaines vont apparaître dans toute leur brutalité, abolissant les conventions et les bonnes manières. La compagnie des hommes ne serait-elle qu’une reproduction de la loi du plus fort qui règne dans la nature ?

            Perrault s’intéresse surtout à deux personnages à qui il donne une place centrale dans le film. Albert, le nouveau, invité ici par son ami d’enfance Bernard. Albert est ravi d’entrer dans  ce groupe d’hommes dont on sent pourtant très vite qu’il en est très différents et pour qui on anticipe facilement qu’il leur restera étranger jusqu’au bout. Albert, c’est le poète, le beau parleur, le plus cultivé du groupe, le seul même à posséder une culture « savante ». Un double du cinéaste en somme. Mais les autres en feront très vite leur souffre-douleur, n’acceptant pas au fond cette différence qui les remet en cause. Albert cristallise une hostilité qui prend très vite la couleur de la haine sous le couvert de plaisanteries graveleuses et de propos avinés.

            Qui découvre La Bête lumineuse en ne connaissant de l’œuvre de Perrault que la trilogie de l’île aux Coudres seront sans doute surpris. La sérénité et la grande humanité des pécheurs de marsouin fait place ici à une violence qui n’est pas que verbale. La construction du film est elle-même très différente. Ici plus de chronologie. Les conversations entre Albert et Bernard sont fragmentées tout au long du film. Les moments de chasse, l’attente de l’apparition de l’orignal, alternent avec les moments des soirées dans la cabane. La différence tient bien sûr au fait que dans cette chasse à l’orignal, nous ne sommes plus dans la société conventionnelle. Loin de chez eux, loin de leurs habitudes, les hommes reviendraient-ils aussitôt pire que des loups ? Dans La Bête lumineuse, il n’y a pas de retour à la pureté de la nature.

C COMME CHINE – Enfance

Les Trois sœurs du Yunnan, Wang Bing, France-Hong Kong, 2012, 153 minutes

Le film est tourné dans un village situé à 3 200 mètres sur les hauts plateaux du Yunnan, dans les contreforts de l’Himalaya. Un village pauvre, très pauvre, subsistant essentiellement de l’élevage de quelques moutons ou autres cochons. C’est dans une de ces habitations que nous allons faire connaissance de trois enfants, trois filles de 10, 6 et 4 ans. Nous allons suivre pendant tout le film leur vie quotidienne et surtout celle de l’aînée, Yinging, qui doit jouer le rôle de mère de famille, puisqu’au début du film elles sont seules, livrées à elles-mêmes, le père étant parti travailler à la ville.

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À 10 ans, Yinging est-elle encore une enfant ? Dans la première séquence du film, elle prépare le feu, à même le sol, ses deux sœurs jouent à côté d’elle, se disputent et elle doit essayer de consoler la plus petite. On n’a l’impression tout au long du film qu’elle ne rit jamais, même pas un sourire. Les tâches ménagères qu’elle doit effectuer se répètent inlassablement. De jour comme de nuit, ces séquences d’intérieur sont sombres, peu éclairées, même si un rayon de soleil semble tomber du ciel. Dehors, elle part garder les cochons sur de maigres prés à côté du village, ou bien elle aide le grand-père à rentrer les moutons dans ce qui leur sert d’étable. Des actions lentes, méthodiques, que Wang Bing filme sans mesurer la longueur des plans. Le film est l’exact opposé du film d’action qui vise à créer un rythme. Ici, c’est la durée qui compte. Un filmage qui demande au spectateur autant de patience, et de persévérance, que Yinging en met à cueillir de petites pommes de pins sur des arbustes rabougris.

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Le sujet du film est-il la misère de ces villageois isolés dans leur montagne, oubliés de tous ? Le père revenu un temps au village conduit ses filles à la ville voisine. Yinging va à l’école. De retour, elle s’efforcera de faire quelques devoirs sur un cahier à moitié déchiré qu’elle pliera cependant avec soin lorsqu’elle devra faire un peu de ménage et préparer le repas. Mais si la misère est omniprésente, Wang Bing filme aussi la persévérance de cette enfant, sa résistance face à des conditions matérielles de vie qu’on a du mal à croire réelle. Et pourtant…

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Sans ajouter le moindre commentaire, sans porter le moindre jugement, Wang Bing nous montrer une face de la Chine qu’on aurait tendance à oublier, tant il est tentant d’y filmer l’explosion des villes et le déferlement de biens de consommations dont quelques-uns peuvent jouir. Le cinéma de Wang Bing nous apprend à savoir ouvrir les yeux.

Sur le film lire aussi I COMME INCIPIT – Wang Bing

https://dicodoc.blog/2016/06/24/i-comme-incipit/

C COMME CHANTEUSE – Jeanne Babibar

Ne change rien, Pedro Costa, Portugal-France, 2009, 98 minutes

Ne change rien est un film musical, un film sur une chanteuse, Jeanne Balibar, qui aime la chanson autant que le théâtre et le cinéma.

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Jeanne Balibar est filmée en concert, à Tokyo, en répétition en studio, pendant un cours de chant lyrique où la professeure lui fait répéter jusqu’à épuisement les mêmes fragments et aussi sur une scène de théâtre lors d’une représentation de La Péricole d’Offenbach. Dans toutes ces situations, c’est le professionnalisme de l’actrice qui impressionne, sa volonté de perfection. Mais le film est aussi un contact très intime et en même temps très visuel avec cette femme et ses compagnons d’aventure, en particulier Rodolphe Burger, le guitariste compositeur de plusieurs de ses chansons et producteur de son premier album. Un film qui nous dit beaucoup de chose sur l’art, sur le travail artistique, sur l’implication personnelle que nécessite la chanson, telle du moins qu’elle est vécue ici par la chanteuse.

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Pedro Costa filme Jeanne Balibar en noir et blanc en une série de plans-séquences fixes, presque tous cadrés de la même façon. Soit la chanteuse est éclairée par des taches de lumière blanche, entourée des musiciens qui restent eux plongés dans la pénombre. Soit son visage est cadré en gros plan, très lumineux dans l’ambiance dominée par l’obscurité qui ressort de tout le film. Des plans qui procurent au spectateur un sentiment de communion avec la chanteuse. Car, si dans les séquences de répétition, c’est la nécessité de l’effort et l’acharnement au travail qui domine, l’émotion n’est jamais absente.

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Rarement la musique a été filmée avec une aussi grande intensité. Ne change rien est un film où l’image et le son ne font qu’un. Grâce à la présence physique de la chanteuse. Grâce aussi au travail du cinéaste.

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C COMME CANCER

Le choix d’Erik, Robin Hunzinger, 2019, 53 minutes.

Un homme seul, seul dans une cabane, une cabane perdue dans la forêt, aux pieds des montagnes, dans les Vosges.

Une simple cabane, sans électricité, sans aucune des commodités de la vie moderne.

Un homme seul. A-t-il fui ? Le monde ? La Société ? Pour retrouver la nature ? L’authenticité de la nature ? La vie de la nature.

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L’hiver il essaie de combattre le froid mordant par un feu de bois. Le printemps remplace le blanc de la neige par le vert des arbres. Les saisons se succèdent inexorablement. Le temps s’écoule. Lentement. La vie avance toujours, vers la mort.

Erik est atteint d’un cancer. Il le sait. Depuis le début il sait que l’issue sera fatale. Dans combien de temps ? Des jours, des semaines, quelques mois ? Impossible de le dire. Mais quand son heure sera venus, il veut être là. Dans sa cabane. Dans la forêt. Aux pieds des montagnes.

Le film de Robin Hunzinger n’est pas un film sur la maladie, mais c’est quand même un film sur la médecine. Nous suivons Erik à l’hôpital. Nous suivons les consultations, les traitements. L’accueil des médecins. Le réconfort des infirmières. Une médecine humaine. Pas une science qui prétend tout savoir. Devant le cancer elle ne peut de toute façon se prétendre infaillible. Elle sait simplement que les miracles ne sont pas de ce monde.

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Le film de Robin Hinzinger n’est pas un film sur la solitude. Erik n’a pas renoncé à vivre. Il reçoit ses amis, sa famille. Il s’entretient avec eux. Paisiblement. Sereinement. Comme dans cette magnifique scène où il dialogue avec une jeune nièce, adolescente qui sait si bien comprendre ce que lui, homme mûr approchant la soixantaine, il ressent.

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Erik est un personnage nietzschéen. Par son affirmation de la vie jusque dans la mort. Parce qu’il vit chaque instant de sa vie, comme s’il devait le revivre, une infinité de fois, dans l’éternité.

Le choix d’Erik est un film métaphysique. Parce qu’il pose la question « qu’est-ce que c’est vivre ». Et aussi « qu’est-ce que c’est mourir ».

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C COMME CHIEN

L’immeuble des braves, Bojina Panayotova, 2019, 22 minutes.

Un immeuble visiblement abandonné. Les vitres des fenêtres sont cassées. Les façades sont délabrées. La caméra s’attarde sur les peintures écaillées. La musique qui accompagne ces plans est presque lugubre, inquiétante certainement. On n’est pas dans un reportage sur la joie de vivre en Bulgarie. Ici le documentaire est fait comme un thriller.

En incipit, la réalisatrice déclare qu’elle est là, devant cet immeuble, un immeuble « mythique », pour faire des repérages pour un film. Nous ne saurons rien de son projet de départ. Un film, elle va bien en faire un, mais ce n’est certainement pas celui qu’elle avait pu prévoir.

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Car elle va faire une rencontre. Une rencontre due quelque peu au hasard. Un homme qu’elle va suivre et qui devient le personnage unique du film (il sera d’ailleurs le seul à être crédité au générique). Un personnage unique ? Pas tout à fait. Car tout au long du film, il entre en interaction verbale avec la réalisatrice en train de filmer. Elle le filme, lui, mais aussi ceux qu’il rencontre et qui ne sont pas toujours coopératifs avec la cinéaste. Au point de demander expressément de ne pas être filmé.

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Cette rencontre va se transformer en une quête que l’homme mène avec véhémence, tant son objet lui tient à cœur. Il habitait cet immeuble. Comme tous les habitants, il en a été expulsé. L’immeuble était « penché » dit-il. C’est là la raison officielle des expulsions. Mais il n’est pas dupe. Il sait bien qu’il s’agit en fait d’une opération financière. Il a vécu 15 ans dans cet immeuble. Et il s’est fait des amis, deux chiens errants, Sara et Gigi, qu’il revient tous les jours nourrir. Mais aujourd’hui, il a beau les appeler, il n’obtient pas de réponse. C’est pour lui un choc. D’autant plus qu’il en vient très vite à la conclusion qu’ils ont été « exécutés » par celui qu’il appelle le « flic » et qui semble être un représentant des autorités de la ville, ceux qui ont décrété l’expulsion des habitants de l’immeuble. La discussion tourne vite à l’affrontement. Mais ce n’est pas un face à face. Ils ne sont pas seuls. Il y a une caméra. La cinéaste a-t-elle le droit de filmer ? Le « flic » refuse de l’être. Elle coupe alors l’image, mais continue à enregistrer le son.

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L’Immeuble des braves est un film court, 22 minutes. Comment peut-il nous dire autant de chose en si peu de temps ? Il semble se centrer sur une sorte de paranoïa d’un homme, une idée fixe en tout cas, dans la recherche des chiens disparus. Les animaux sont-ils ses seuls amis, pouvant combler un peu ce qui doit être sa solitude.

Puis c’est le système administratif qui n(hésite pas à expulser les habitants de leur logement qui est mis en lumière. Nous sommes en Bulgarie. La cinéaste parle bulgare. A l’évidence elle connait le pays. Elle ne cherche pas cependant à proposer une analyse sociologique ou politique. <elle se contente – si on peut dire – de filmer une situation particulière, personnelle, en apparence anodine.  Mais qui devient vite lourde de sens ; Une femme rencontrée brièvement ne parle-t-elle pas de la « sauvagerie bulgare ».

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Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt du film, la cinéaste nous propose une interrogation sur les conditions de réalisation d’un film documentaire. Doit-elle s’arrêter de filmer quand une personne face à la caméra le refuse explicitement ? En cachant la caméra, en enregistrant le son, elle prend le risque de se mettre en infraction par rapport à la loi. Mais la nécessité du film n’est-elle pas plus impérative que toute autre considération ?

Ce film a reçu le prix des détenus de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy au festival Cinéma du réel, Paris, 2019.

C COMME CLAPTON Eric

Eric Clapton: Life in 12 Bars, Lili Fini Zanuck, Grande Bretagne, 2019, 134 minutes.

« Clapton is God », le roi de la guitare, le guitar hero le plus grand peut-être, le blues-man blanc, l’égal des BB King ou Muddy Waters. Une carrière musicale presque exemplaire. Même si sa vie personnelle ne l’a pas toujours été.

Le film qui lui est consacré aujourd’hui est d’abord un film musical. Partant de sa découverte de la guitare alors qu’il n’était encore qu’un enfant, il suit les différentes étapes de sa carrière, des premiers groupes dans lesquels il joue et où il devient très vite la figure de proue. Les Yardbirds, John Mayall et les Bluesbreakers, Cream, autant de groupes mythiques. Puis sa carrière solo, émaillée de titres devenus culte (Layla entre autres) et de concerts événement. Le film nous fait entendre cette musique, et c’est tant mieux. Ne va-t-on pas voir un film musical pour le plaisir des oreilles ?

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Mais un film concernant une star de la musique peut-il se limiter à cette dimension musicale ? La réponse est non. Car il s’agit aussi de rendre compte de la vie du musicien, le plus complètement possible, sans rien laisser dans l’ombre. Comme si les détails de sa vie intime pouvaient faire comprendre sa musique et par là mieux la faire apprécier. Le modèle ici est clairement le biopic – genre à la mode s’il en est – dans lequel la musique –ou l’art, ou de façon générale une œuvre – ne se suffit jamais à elle-même. Comme si pour avoir du sens et  être appréciée à sa juste valeur, il fallait impérativement l’inscrire dans les dédales d’une vie, d’une personnalité et dans le contexte d’une époque (un minimum…)

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L’originalité du film consacré à Clapton est de prendre la forme d’une confession. Une confession enregistrée dans sa seule dimension orale et présentée dans le film en voix off, ce qui renforce la dimension intimiste du film et introduit un fort contraste avec les images de concerts, de foules de fans. Aux images de rendre compte du public et à la bande son de prendre en charge le privé. Une dichotomie au fond assez simpliste, mais qui n’est pas appliquée dans la totalité du film, puisque beaucoup d’images renvoient bien à la vie privé du musicien, par exemple lorsque est évoquée la mort de son petit garçon. Mais cela ne veut-il pas dire que pour une star, il n’y a pas de vie privée, qu’il se doit tout entier à son public. Et d’ailleurs l’intime n’est-il dans ce cas précis une source d’inspiration comme le prouve la célèbre chanson dédiée à ce fils disparu ?

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La dimension confession du film renforce nettement le capital de sympathie dont jouit Clapton dès le début du film. Puisqu’il ne cache rien de lui-même, jusqu’à ses désirs les plus secrets, le spectateur sera amené à tout lui pardonner, ses échecs et ses turpitudes. La longue séquence où il sombre dans la drogue puis dans l’alcool le montre, pathétique, ne réussissant même plus à terminer un concert. Mais nil s’en sort, grâce à une énergie vitale hors du commun (c’est ce que veut montrer le film) et l’aide irremplaçable de sa nouvelle femme. D’ailleurs, le film insiste beaucoup sur la relation de Clapton aux femmes, comme s’il y avait là le sens ultime de toute sa vie et de toute sa carrière. Son amour déçu pour Pattie, la femme de son ami George Harrison  est dramatisé à l’excès. Peu importe alors l’amour du blues et la maîtrise exceptionnelle de la technique guitaristique, ce qui est donné pour fondamental dans sa musique, c’est la charge affective puisée dans les péripéties de sa vie.

En définitive, ce film est un biopic qui se cache derrière un documentaire. Mais il faut avouer que le mélange des deux composantes est quand même assez réussi.

C COMME COMPARAISON.

En comparaison, Harun Farocki, Allemagne, 2009, 62 minutes.

Trois pays, trois régions du monde plutôt, si différentes. Des différences que les images proposées par Farocki vont nous permettre d’appréhender concrètement. Des images qui n’ont pas besoin d’explication. Le film propose simplement quelques cartons, au départ très succincts, mais qui deviennent ensuite un peu plus explicites, plus développées dans les données proposées. Un film donc où le cinéaste intervient très peu. Explicitement du moins. Car bien sûr son choix des images est déterminant. Mais il laisse au spectateur le temps, en les regardant longuement, de s’en imprégner et surtout d’en saisir la portée comparative, c’est-à-dire différentielle.

L’Afrique (qui ouvre le film et qui le clôt) représentée par le Burkina Faso, une société traditionnelle.

L’Inde ensuite, pays émergent (expression remplaçant « en voie de développement »).

L’Europe de l’ouest enfin (la France, l’Allemagne, L’Autriche, la Suisse), avec ses pays industrialisés à haut niveau de technologie.

La comparaison portera sur les pratiques de construction (maisons d’habitation, école, clinique…). Une grande partie du film montrant alors comment sont fabriquées les briques, ces éléments de base qui seront ensuite assemblées, fabrication constituant la base de tout le processus.

La succession des séquences (le voyage dans les différentes parties du monde) est organisée selon une progression logique : du plus simple au plus complexe, du plus élémentaire (on pourrait dire naturel) au plus élaboré, du plus évident au plus sophistiqué (donc moins transparent).

La comparaison première met en évidence le remplacement de l’homme (le travailleur, celui qui œuvre avec ses mains) par la machine, dont l’avatar dernier est le robot. Alors l’homme ne travaille plus avec ses mains – il peut même se croiser les bras, comme un plan, parfaitement humoristique, le montre. Il surveille, vérifie, élimine les pièces jugées défectueuses. Il ne touche rien. Il ne se salie pas les mains. Il ne fournit plus aucun effet physique (ou alors par moment, pour pousser des chariots, mais une fois sur rails, ils peuvent avancer seul). A l’opposé, au Burkina, les hommes mélangent la terre en la foulant au pied, comme le raisin dans une vinification ancienne. Et les femmes lissent l’enduit sur le mur avec les mains.

En Afrique, construire un édifice qui sera public (école ou clinique) est l’affaire de l’ensemble de la communauté. Ceux qui ne travaillent pas directement sont là quand même, assistant au travail des autres comme à un spectacle, le commentant sans doute, en tout cas leur seule présence est un soutien, un encouragement, une participation à une œuvre collective. En Inde le nombre de personnes mobilisées est aussi important. Chacun ayant une place, un rôle déterminé, dont il s’acquitte sans jamais modifier ses actes. Dans la séquence réalisée en Suisse, l’homme (très peu nombreux sur les chantiers européens filmés) finit par disparaître, remplacé par le robot.

Autre évidence visuelle, la présence des femmes. En Afrique elles portent l’eau nécessaire. En Inde elles véhiculent les briques sur leur tête. En Europe elles ont disparu des images (sauf une filmée indirectement dans le reflet d’un miroir.)

On pourrait bien sût tirer de la comparaison des conclusions allant dans le sens du triomphe du progrès technique. A l’évidence le travail (la fabrication des briques) est plus rapide, plus rentable en  regard du nombre de briques produits, moins fatiguant pour les travailleurs (moins salissant aussi). Tous ces thèmes (d’une grande banalité) sont bien présents en creux dans le film. Mais là n’est peut-être pas l’essentiel. Car on sait bien que le progrès technique a aussi des conséquences sociales. Le film ne les évoque pas. Mais on ne peut éviter, en le regardant, et en effectuant les comparaisons proposées, d’interroger la notion même de progrès.

Le développement technologique est-il une nécessité – une fatalité ? – pour les sociétés humaines ? Et les sociétés traditionnelles sont-elles condamnées à disparaître ?

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Ce film n’est pas un essai. Il ne soutient pas une thèse et ne se réfère pas à une théorie. Mais c’est un bon exemple du pouvoir du cinéma documentaire : faire réfléchir, faire que le spectateur se pose des questions et entreprenne de trouver par lui-même des réponses.

C COMME CINÉMA EXPÉRIMENTAL.

Free radicals. Une histoire du cinéma expérimental, Pip Chodorov, Etats-Unis, 83 minutes.

Le cinéma expérimental est-il un art essentiellement américain ? A la vision de cette « histoire », on est porté à le croire, même si un certain nombre des artistes présentés ne sont pas américains et ont pu vivre et travailler hors des Etats-Unis. Mais son auteur, Pip Chodorov est new-yorkais et sa ville fut incontestablement un des berceaux de ces manifestations cinématographiques déroutantes, toujours à la recherche de la nouveauté et échappant systématiquement aux normes esthétiques et économiques du cinéma américain et donc du cinéma « grand public ».

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Pip Chodorov est le fils de Stephan, homme de cinéma et de télévision. La présence de l’un et l’autre dans le film suffit d’ailleurs à montrer que la perspective historique adoptée a un côté personnel incontestable qui ne prétend pas contribuer à l’édification d’une somme définitive. Free Radicals n’est pas le fruit d’une recherche. C’est un film issu de la vie et du travail de son auteur. Celui-ci a toujours baigné dans un milieu concerné par le cinéma. C’est donc tout naturellement qu’il est devenu lui-même cinéaste. Mais il est aussi musicien, éditeur et distributeur, au sein de Re : Voir, la société qu’il a créée, de ces œuvres expérimentales qu’il connaît parfaitement. Pip Chodorov a trouvé une caméra dans son berceau. Une bonne fée l’a mis sur la voie d’une carrière particulièrement riche dans laquelle il a personnellement côtoyé tous ceux qui ont compté dans l’aventure du cinéma expérimental, de Stan Brakhage à Andy Warhol, pour reprendre l’ordre alphabétique du générique, en passant par Robert Breer, Ken Jacobs, Peter Kubelka, Maurice Lemaître, Len Lye, Jonas Mekas, Joh Mhiriperi, Nam June Paik, Hans Richter, MM Serra, Michael Snow ou Stan Vanderbeek. C’est à eux qu’il laisse la place dans son film. Une galerie de portraits donc qui a les qualités de ces contacts personnels où l’on abandonne les postures conventionnelles et attendues tout autant que la langue de bois.

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Le film fonctionne sur un modèle relativement classique, faisant se succéder rencontres et entretiens avec les cinéastes et les extraits de leurs œuvres. Il nous offre même quelques réalisations courtes in extenso. Et comme il est pratiquement impossible de les voir dans d’autres conditions, ce travail de sauvegarde a un prix inestimable.

Le premier film présenté dès le générique a été tourné par le père de Pip et montre celui-ci enfant. Comment un film de famille peut-il devenir du cinéma expérimental avec une prétention artistique ? Réponse, par l’intervention quasi magique du chien de la famille, « faisant pipi » sur la pellicule, celle-ci étant alors totalement transformée, les couleurs sont délavées, et la tonalité générale de « l’œuvre » n’a alors plus rien à voir avec le produit d’origine. Une anecdote pleine d’humour, comme la grande majorité du film.

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La liste des cinéastes présents dans Free Radicals est donc impressionnante. Certains ont droit, par le choix de Pip, à une place privilégiée. Outre son père, avec qui il aime visiblement dialoguer, nous retrouvons souvent Jonas Mekas, seul ou discutant avec des amis. Vanderbeek disserte sur la place des ordinateurs dans l’art, et Kubelka commente ses expositions de pellicules devenues sculpture. Le cinéma expérimental que nous présente Pip est une affaire de famille et d’amis. Le film n’a aucune prétention de constituer un manifeste.

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Côté œuvre rare que nous avons la chance de découvrir ici, citons la première œuvre cinématographique abstraire, réalisée par Hans Richter dans les années 20. Nous pouvons voir aussi les premiers travaux de Pip lui-même réalisés sans caméra grâce à des gravures directement sur la pellicule. Le résultat obtenu est quand même moins créatif que ce que réalisera plus tard Norman MacLaren. Signalons enfin la présentation à plusieurs reprises dans le film d’extraits de l’œuvre de Mekas.

Quelles sont les caractéristiques du cinéma expérimental qui se dégagent du film ? D’abord, au niveau économique, les intervenants insistent sur le fait qu’il s’est développé en dehors des circuits commerciaux traditionnels et qu’il n’a pu survivre que par l’engagement personnel de ses créateurs. Le lancement en 1970 de l’Anthology Film Archives, auquel beaucoup des cinéastes présents dans Free Radicals ont participé, a ainsi assuré la conservation et la distribution des œuvres. Mais, que le cinéma expérimental ne soit pas commercial, il n’y a rien là de bien surprenant. N’est-il pas de sa nature même de ne pas chercher à plaire au public ? Le film de Chodorov contribue cependant à le sortir un peu du ghetto auquel il risquait sans cela d’être condamné.

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Côté esthétique, les extraits de films retenus nous montrent surtout un cinéma fait d’interventions sur la pellicule, de plans courts dont la rapidité de défilement est accentuée par le montage, nombres d’effets qui rendent souvent le visionnage difficile pour les yeux. Mais le point commun semble surtout être le renoncement au figuratif. L’image expérimentale n’a plus de fonction de ressemblance. La perception naturelle n’en est plus la référence. Elle nous offre une expérience visuelle originale, unique. Et c’est bien pour cela qu’elle a une valeur artistique.

C COMME CHRONIQUE D’UN ÉTÉ

Un film en images, Chronique d’un été, Jean Rouch et Edgar Morin, 1960, 86 minutes.

Le projet : le cinéma vérité

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chronique été 6

Le micro-trottoir : êtes-vous heureux ?

chronique été 4

Le travail en usine

 

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Mary Lou une italienne à Paris

chronique été 10

Marceline, ancienne déportée

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chronique été 14

chronique été 15

Angelo ouvrier dans l’automobile

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Landru

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Les vacances à Saint-Tropez

chronique été 20

Projection aux protagonistes du film

chronique été 22Discussion finale Rouch-Morin

chronique été 23

Sur Chronique d’un été lire : R COMME ROUCH Jean https://dicodoc.blog/2016/05/31/r-comme-rouch-jean/

C COMME CALCUTTA

Calcutta,  Louis Malle, France, 1968-1969,105 minutes.

Ce film est le portrait d’une grande ville. Une ville, dont nous ne connaissons pas l’équivalent en Europe. Comment alors un cinéaste français peut-il l’aborder ?

Un cinéaste qui n’est pas un spécialiste de l’Inde, pas plus qu’il n’est un spécialiste de la géographie, ou de la démographie, ou encore de l’économie. Un cinéaste qui n’est qu’un cinéaste. Comment peut-il la découvrir lui-même pour la faire découvrir aux européens ?

Louis Malle ne fait pas un portrait touristique de Calcutta. En dehors d’un plan plutôt fugace sur le mausolée de la reine Victoria, il ne montre pas de monuments. Il ne s’intéresse qu’à la population de Calcutta, qu’il va filmer dans son quotidien, dans sa diversité, dans ses aspects surprenants. Surprenants pour un occidental. Mais Malle ne cherche pas à fabriquer une ville mystère qu’il aurait beau jeu de prétendre ensuite dévoiler. Il regarde Calcutta avec les yeux d’un cinéaste occidental, ouvert et curieux de ce qui fait sa spécificité, mais qui ne cherche pas à écarter ce qui lui saute aux yeux et qui sauterait aux yeux de tout occidental, même si cela risque de le limiter à des stéréotypes. Le premier regard d’un Occidental sur Calcutta peut-il éviter d’être attiré par la foule, l’omniprésence de la religion et surtout par la misère ? On a là les trois entrées principales du film de Malle.

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La foule, c’est cette impression de masse, dense, compacte, que l’on peut ressentir dans tous les lieux où le cinéaste nous conduit. Cette Les rues, les grandes artères, les parcs, les bidons villes aussi. Partout, un nombre impressionnant d’hommes et de femmes, des hommes surtout d’ailleurs dans les rues. Cette foule bigarrée, Malle la filme rarement en plan d’ensemble. Il préfère placer sa caméra en son cœur même, au plus près de tous ces individus anonymes qui sont constamment en mouvement, sans pourtant être agités. Les voitures, rares, les camions, les bus, les vélos, les poussepousses, les charrettes, tous ces véhicules essaient de se frayer un chemin dans cette foule qui occupe tout l’espace urbain. Le cinéaste ne nous propose que quelques rares travellings le long des artères. Ou bien, il filme, depuis le toit d’un train de banlieue, au milieu des voyageurs qui ont grimpé là parce qu’il n’y a plus de place à l’intérieur. Mais le plus souvent, la caméra est fixe, ou portée à l’épaule dans la foule, pour filmer en plan rapproché, ou même parfois en gros plan, les visages.

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La première séquence du film nous plonge au cœur de la dimension religieuse de la ville. Parmi les cargos ancrés là, les habitants de Calcutta se livrent au rituel du bain. S’immergeant à trois ou quatre reprises, se frottant le corps et le visage, lavant des morceaux d’étoffe, ces images sont bien connues. Inaugurant le film, elles nous disent que le cinéaste ne cherche pas à tout prix l’insolite ou le jamais vu. Elles sont certes déjà dépaysantes pour un occidental. Mais surtout, elles nous préviennent qu’il va falloir essayer de ne pas regarder le film avec nos références habituelles, nos préjugés et nos préventions. Malle sait bien que cela, au fond, n’est pas vraiment possible. Mais nous devons quand même essayer au moins de ne pas juger immédiatement ce que nous voyons, comme le cinéaste lui-même ne prétend nullement juger la réalité qu’il filme. Il sait en outre que cette réalité filmable n’est qu’un effet de surface, qu’elle cache une autre réalité bien plus profonde, mais qui lui reste inaccessible.

Les pratiques religieuses des hindous, Malle leur consacrera un des sept épisodes de L’Inde fantôme. Ici, il se contente du plus immédiat, l’omniprésence des croyances, la complexité des rituels. Il filme une cérémonie de mariage dans la caste supérieure, mille invités et un repas qui coûte une fortune ; une crémation pour laquelle il donne en commentaire quelques explications sur la croyance en la réincarnation. Il filme par exemple la fabrication de magnifiques statues de la déesse Kali qui circuleront toute une journée de fête dans une grande procession dans la ville avant d’être jetées au petit matin dans la mer. Là, comme dans tout le reste du film, le commentaire ne propose pas une interprétation. Il se contente d’apporter quelques éléments, un minimum de compréhension. Il situe les lieux où se déroulent les actions. Il donne quelques chiffres sur la démographie, les mouvements d’immigration des réfugiés pakistanais ou des paysans vers la ville et surtout sur sa situation économique. Une situation pour le moins préoccupante. La nourriture de base est rationnée et chère, les loyers sont aussi hors de prix et beaucoup sont contraints de vivre dans la rue. Il n’y a pas de travail pour tous, et l’État est souvent impuissant à régler ces problèmes.

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Il a été reproché à Malle de ne montrer de Calcutta que la misère, une misère parfois à la limite du supportable. Dans le mouroir de mère Teresa, rapidement évoqué, auprès des lépreux mis en quarantaine par la société, dans les bidonvilles existant en plein centre-ville, dans les banlieues, les « slum » où la survie même est toujours problématique. Cette misère généralisée pouvait-elle être esquivée, minimisée ? En contre-point, Malle filme les riches Indiens anglicisés qui jouent au golf et fréquentent les courses de chevaux. Un tel contraste révèle assurément l’engagement politique du cinéaste.

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La politique, Malle la filme aussi à l’occasion de deux manifestations revendicatives et contestataires. Dans la première, des femmes soutiennent le front populaire au pouvoir avant d’être renversé par des manœuvres politiciennes au parlement. Elles brandissent des drapeaux orange frappés du signe du trident, emblème de leur parti. Elles sont arrêtées par la police et passeront trois jours en prison. En rapportant ces faits, le commentaire souligne leur dimension non violente. Ce qui n’est pas le cas pour les manifestations des étudiants d’extrême gauche. Jets de pierres et de gaz lacrymogène, coups de matraque, cette manifestation n’a pas la couleur locale de la précédente.

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C COMME CAMBODGE- Génocide.

S 21. La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh, France-Cambodge, 2003,100 minutes

S 21 est le nom du tristement célèbre centre d’extermination situé au cœur de Phnom Penh, dans un ancien lycée, où 17 000 hommes, femmes et enfants moururent, le plus souvent après avoir été torturés. Seuls sept d’entre eux survécurent, et deux acceptèrent de venir témoigner devant la caméra de Rithy Panh.

Le film est dédié « À la mémoire ». Il vise explicitement à ne rien laisser dans l’ombre, ou dans un oubli trop facile, surtout pour ceux qui étaient du côté des bourreaux. Faut-il, pardonner ? La réconciliation est-elle possible ? Pour Panh certainement pas au prix de l’effacement des mémoires de l’horreur et de l’ampleur du génocide.

Le film commence par l’inscription, en surimpression sur des images d’archives montrant les dignitaires khmers rouges au pouvoir, des données historiques indispensables à la contextualisation de cette tragédie historique. 1970, coup d’État contre le prince Sihanouk. 17 avril 1975, victoire des Khmers rouges. Suit l’inscription des effets de leur politique : populations déplacées, habitants chassés des villes, écoles fermées, monnaie abolie, religions interdites, camps de travail forcé, famine, terreur, exécutions. Un génocide de deux millions de morts.

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Le projet de Panh a quelque chose d’inimaginable en soi. S’il retrouve des survivants de S 21, c’est pour les confronter à leurs bourreaux, ceux qui étaient du côté de la force, les gardiens, mais aussi un membre du groupe interrogatoire, un photographe qui prenait les clichés des prisonniers à leur arrivée, un conducteur de camion qui amenaient ici ceux qui venaient d’être arrêtés, et même un médecin formé pour « soigner » ceux qui venaient d’être torturés afin qu’ils puissent répondre à un nouvel interrogatoire.. Car tout était fait pour « détruire » ceux qui été conduits là, accusés d’être des ennemis du pays, c’est-à-dire du parti. Ils étaient torturés jusqu’à ce qu’ils dénoncent 50 ou 60 autres personnes, qui à leur tour devront dénoncer, et ainsi de suite. Une mécanique implacable. Car bien sûr, personne ne pouvait résister à cette escalade de la torture, qui les conduisait tous à la mort.

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C’est un des survivants, Nath qui, pour le film, va « interroger » ceux qui travaillaient à S 21 pour les Khmers rouges. Comment ont-ils pu accepter la cruauté du système ? Comment ont-ils pu en être les acteurs ? Comment ont-ils pu renoncer à toute humanité ? Ceux qui répondent ne reconnaissent pas leur culpabilité. Ils étaient endoctrinés. Ils avaient des ordres, qu’il fallait suivre, sinon ils étaient eux-mêmes exécutés. Mais, leur fait remarquer Nath, si vous étiez vous-mêmes des victimes, alors ceux qui étaient torturés, ceux qui sont morts, que sont-ils ?s 21 4

Le film de Panh ne prétend pas cependant suppléer à l’absence de procès des auteurs du génocide au Cambodge au moment de sa réalisation. Il ne rentre pas dans une tentative, bien incertaine, de comprendre en profondeur, ou d’expliquer le comportement des bourreaux. Plus concrètement, il va mettre à jour le fonctionnement de la machinerie de la terreur et de la mort mise en place à S 21.

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Les « employés » de S21, les gardiens surtout, vont « rejouer » pour le film, les actions qu’ils effectuaient dans le camp. Mais il ne s’agit pas d’opérer une reconstitution. Les pièces, les cellules, où étaient enfermés les prisonniers, restent vides. Personne ne tient le rôle des victimes et le décor originel n’est pas reconstruit. Ils agissent en quelque sorte à vide, reproduisant mécaniquement les gestes qu’ils effectuaient alors sans réfléchir, répétant les ordres, les menaces, les insultes proférés maintes et maintes fois. Ils étaient devenus des machines, des rouages de cette énorme « machine de mort ». Ou du moins c’est ainsi qu’ils veulent apparaître devant la caméra. En ce sens, le film atteint bien son objectif, démonter le mécanisme de l’asservissement de l’homme. Mais il laisse une interrogation terrible sans réponse : ces hommes, qui pouvaient tuer sans penser, sans réfléchir, éprouvent-ils aujourd’hui du remord ? Se sentent-ils coupables ? Et comment peuvent-ils réagir et accepter le rappel de leur inhumanité ? Le film est-il pour eux une thérapie, un exorcisme ? De ce point, il n’est rien dit. Ce qui peut signifier que le travail de mémoire qu’il entreprend ne s’adresse pas à eux, mais aux générations qui n’ont pas connu le génocide. Car, au fond, c’est à eux qu’il faut s’adresser, eux qu’il faut interpeller pour qu’une telle horreur ne puisse se reproduire.

Lire https://dicodoc.wordpress.com/2016/05/15/c-comme-cambodge/

C COMME CHINE -Shibati.

Derniers jours à Shibati, Hendrick Dusollier, France/Chine, 2018, 60 minutes.

Le film d’Hendrick Dusollier repose sur un dispositif simple en apparence, mais au fond particulièrement audacieux. Ayant choisi de filmer la disparition d’un vieux quartier pauvre d’une grande ville chinoise (Chongqing), quartier voué à la destruction prochaine, il décide de s’y rendre et « simplement » de le filmer.

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Il circule donc dans ce labyrinthe de ruelles étroites au risque de s’y perdre et filme les personnes qu’il y croise, caméra bien en évidence, sans avertissement semble-t-il, sans négociation préalable, sans autorisation donc, sans consentement des personnes filmées. Et il attend les réactions, qui d’ailleurs ne tardent pas de venir.

 

Ces réactions sont de deux ordres. Plutôt négatives, ou plutôt positives.

Une fois la première surprise passée, c’est l’étonnement fait de méfiance qui ne tarde pas à se transformer en une véritable hostilité. Que vient faire cet étranger ici ? Pourquoi filme-t-il ? Dans quelle télévision est-il journaliste (Personne ne semble pas imaginer qu’il s’agisse de cinéma, et le cinéaste ne les détrompe pas) ? Ne va-t-il pas donner une image particulièrement négative de la Chine. Ce n’est pas acceptable ! D’ailleurs dans cet espace où on vend des plats préparés, il ne vient pas pour manger puisqu’il se contente de filmer. Alors on lui demande de s’en aller, de déguerpir au plus vite, ce à quoi le cinéaste se garde bien d’obtempérer.

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Cette première partie du film est, mine de rien, une réflexion fondamentale sur la nature du cinéma documentaire. Le cinéaste n’est-il pas toujours plus ou moins un intrus, indésirable lorsque ce qu’il filme n’est pas vraiment reluisant. Ce que nous dit cette séquence, c’est que saisir le réel par l’intermédiaire d’une caméra est impossible, ou pour le moins illusoire. Si l’on organise la prise de vue, en demandant par exemple aux sujets filmés d’être simplement eux-mêmes. Alors il est clair qu’on modifie leur posture puisqu’ils ne sont eux-mêmes que sur demande. Et si on ne négocie pas leur présence devant la caméra, on ne peut, comme Dusollier le montre ici avec beaucoup d’humour, que soulever de la colère, ou au mieux, de l’indifférence, voire un certain mépris.

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Mais le film n’en reste pas là. Et il y a quand même des réactions positives, le cinéaste et sa caméra étant perçu non plus comme un intrus dont on se méfie (surtout s’il est étranger), mais comme un ami possible, amitié qui, dans le cas qui nous intéresse, se révélera bien réelle au fil des mois et des visites suivantes.

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La première rencontre est celle d’un enfant,  Zhou Hong, moins d’une dizaine d’année, connaissant Shibati comme sa poche et qui donc va servir de guide à l’homme à la caméra. Courant à travers les ruelles étroite (un exploit physique d’arriver à le suivre tout en le filmant), il veut faire découvrir « la cité de la lumière et de la lune », à savoir cette galerie marchande illuminée de mille néons et qui le fascine, de loin puisqu’il sa mère lui interdit de s’y rendre. Le cinéaste l’accompagnera plus tard dans une visité expresse, où il tombera en admiration devant une borne de jeux vidéo occupée par trois gamin qui feront comme s’il n’existait pas (et qui d’ailleurs ignorent totalement la présence de la caméra). On le retrouvera aussi à la fin du film visitant avec son père le nouvel appartement qui a été attribué à sa famille, loin de Shibati, dans un immeuble flambant neuf et vide.

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Autres amitiés du cinéaste dans cette Chine en mutation, Li le coiffeur, toujours heureux d’être filmé au travail rasoir en main, et surtout Madame Xue Lian, qui fouille les poubelles pour se nourrir et qui y trouve des trésors, tous ces objets rejetés comme inutiles et dont elle fera, elle, de véritable œuvre d’art dans sa « maison des rêves ». Un portrait riche en émotions.

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Derniers jours à Shibati filme la fin d’un monde. Symboliserait-il aussi la fin d’un certain cinéma, celui qui croit pouvoir saisir et montrer le réel tel qu’en lui-même ?

C COMME CAMPS – en Chine

Les Âmes mortes, Wang Bing, Chine, 2018, 8h 26.

Un film monumental, hors normes. Comment éviter cette première réaction, ces premiers mots si répétés qu’ils finissent par tomber dans la banalité. Et pourtant…

Et pourtant, la dernière œuvre de Wang Bing ne peut que nous surprendre une fois de plus. Par sa durée d’abord (plus de 8 heures) qui rappelle inévitablement le film qui a fait connaître le cinéaste en Europe, A l’ouest des rails (2003) et ses 551 minutes. Les âmes mortes sont diffusées en France en trois parties (2h46 ; 2h44 ; 2h56), ce qui est une bonne chose et peut éviter un effet de saturation qui guette certainement les spectateurs non habitués à la longue durée documentaire chère à  Wiseman en particulier.

Une œuvre qui ne peut que nous interpeler et nous secouer par son sujet, les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort, comme Wang Bing l’avait déjà montré dans son film de fiction, Le Fossé, et dans cet autre documentaire, consacré à un seul personnage, madame Fengming, (Fengming, chronique d’une femme chinoise, 2007, 183 minutes), qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle avait décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables.

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Et puis nous retrouvons ici cette façon unique de filmer. Dans les entretiens,  les cadrages en plans poitrines des personnages, ce qui permet de les situer dans des éléments simples de décor –la pièce où ils vivent. Les plans longs –ce qui est parfaitement cohérent avec la durée totale du film – qui nous impliquent directement, nous spectateurs –comme le réalisateur lui-même – dans le récit fait par les personnages et dans les actions qui jalonnent le cours du film. Les déplacements souvent très rapides de la caméra, portée non pas à l’épaule mais devant les yeux par le cinéaste lui-même. Des mouvements de course, presque  désordonnés, sans but immédiatement apparent, et qui ne sont pas loin de nous donner le vertige. Un vertige qui de toute façon correspond inévitablement à celui provoquée par la folie mortifère de la dictature.

Les Âmes mortes est une entreprise de grande envergure pour retrouver les survivants des camps  ainsi que les traces matérielles qu’ils ont laissés, mais que le temps et les autorités ont en grande partie effacées. Les survivants, ceux qui en sont revenus mais qui restent marqués à jamais, sont interrogés, le plus souvent chez eux, seuls ou en couple. Leurs souvenirs sont toujours précis –sauf pour retrouver les noms de leurs compagnons d’infortunes qui eux n’en sont pas revenus. Ils détaillent donc les causes et les conditions de leur arrestation, les conditions de vie, ou plutôt de survie,  dans les camps, des conditions dont le film ne cherche pas à montrer l’horreur – quelles images le pourraient-elles ? Mais l’horreur est bien là, sous nos yeux, dans ces récits qui se suivent avec une étrange continuité malgré les différences de voix. Mais toutes ces voix sont calmes, posées, comme sans haine, insistant sur l’essentiel. Il est difficile d’imaginer témoignage plus rigoureux.

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Pour les traces, Wang Bing est parti les chercher dans le désert de Gobi, là où était construit le complexe de Jiabiangou. De la déportation elle-même il ne reste semble-t-il rien. Que les os des morts qui n’ont pas trouvé de sépulcre. Le cinéaste filme le sol aride, le sable nu, en marchant, en courant. L’image se fige un bref instant sur les os qu’elle découvre, un membre, un crane, et repart. Une  recherche qui parait interminable. Mais le désert a bien changé. Toute une partie est cultivée. Un berger nous guide. Wang Bing l’interroge pour l’aider à reconstituer le mieux possible la configuration de l’espace du camp. Mais la vie a repris le dessus. Deux enfants viennent en riant au-devant de la caméra pour être filmer. Comme partout dans le monde.

S’il y a bien des éclairs de vie dans le film, c’est quand même la mort qui domine, omniprésente dans les récits des survivants. Pas étonnant alors que Wang Bing consacre dans le premier épisode une longue séquence à l’enterrement de l’un d’eux. Un enterrement qui suit toute les traditions. Le discours (en gros plan) du fils ainé qu’il termine péniblement en s’effondrant en sanglots. Puis le cercueil est hissé dans la montagne, posé sur une vielle charrette tirée, et poussée, par les hommes. A chaque tournant de ce sentier de terre étroit les roues donnent l’impression qu’elles vont glisser et que le cercueil va dégringoler dans le ravin. La cérémonie se termine, au milieu des pétards et des sanglots, par la lente et difficile descente du cercueil dans le trou creusé dans la terre.

Les Âmes mortes. De Gogol à Wang Bing. De la Russie à la Chine.Toute l’histoire des malheurs de la l’humanité.

C COMME CHASSE – en Afrique

La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch, France, 1965, 88 minutes

Ce film est un conte, raconté par le cinéaste à des enfants africains qui l’écoutent bouche bée. L’histoire de leurs parents, de leurs grands-parents, qui chassaient le lion à l’arc. À la fin du film, nous les retrouvons, toujours aussi attentifs. Ils ne se sont pas ennuyés au récit des exploits de ces chasseurs mythiques, les derniers à pratiquer la chasse au lion à l’arc.

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Les bergers peuls vivent traditionnellement en bonne entente avec les lions qui mangent les animaux malades. Si les prédateurs prélèvent des vaches dans leur troupeau pour se nourrir, ce sont souvent des vaches malades. Ils préservent ainsi la bonne santé des autres. Seulement voilà, un lion ne respecte plus ce contrat tacite. Un lion méchant, qui tue pour le plaisir. Alors, les bergers, qui n’ont pas le droit de tuer des lions, font appel aux chasseurs. Ce lion, tous le connaissent bien, c’est l’Américain, un mâle redoutable accompagné de deux lionnes. La chasse sera longue, difficile, incertaine. Le récit qui va en être fait s’annonce donc palpitant, plein de rebondissements. De quoi tenir en haleine les enfants qui écoutent le conteur. Et les spectateurs du film.

 

Rouch, en bon cinéaste documentariste, commence par situer la chasse. Elle aura lieu dans la brousse, que le conte appelle « le pays de nulle part », là où il n’y a plus rien, plus de village, plus de route. Les hommes qui peuplaient la brousse, les « hommes d’avant » ont disparu, laissant simplement derrière eux des gravures sur des rochers. Les animaux sauvages eux sont restés. Les girafes, les éléphants, les lions. Puis il présente les chasseurs et leur chef. Et il consacre une longue séquence aux préparatifs de la chasse, une entreprise qui demande de respecter à la lettre tous les rites traditionnels. Sinon la chasse sera mauvaise et ne pourra être menée à son terme. Rouch explique le choix du bois qui fera les arcs, le travail du forgeron pour faire les flèches et surtout, avec tous les détails nécessaires, la fabrication du poison qui tuera les lions, une opération complexe, qui n’a lieu que tous les quatre ans, dans la brousse, et à laquelle les femmes ne peuvent pas assister. Il explique aussi les trois types de chasse existant, ce qui donne lieu à de nombreuses discutions entre les chasseurs pour savoir laquelle adopter. Finalement le chef des chasseurs tranchent. On fabriquera des pièges, de grosses mâchoires de métal reliées à un gros morceau de bois qui empêchera l’animal de s’échapper et permettra de le suivre à la trace. L’animal pris au piège sera une cible facile pour les flèches des chasseurs. Celui qui tuera le lion sera tout auréolé de cet exploit.

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Comme Bataille sur le grand fleuve se déroulait sous la forme d’une traque du vieil hippopotame, La Chasse au lion à l’arc, est une longue poursuite de l’Américain et de ses deux lionnes. Lorsqu’il a été repéré par les bergers, on installe les pièges le soir, en espérant qu’ils ne soient pas intacts au matin. Les premières tentatives se révèlent infructueuse. Tout se passe comme si les lions étaient plus forts que les chasseurs. Ou bien les pièges prennent bien des animaux, une civette et même une hyène, mais pas de lion. Ces prises, dont la viande deviendra comestible dès que les rites seront accomplis et l’âme de l’animal libérée de son corps, sont des consolations, mais si aucun lion n’est pris, c’est que la chasse n’est pas bonne. Pour savoir la cause de ce mauvais résultat, les chasseurs consulte un devin qui désigne un des chasseurs comme responsable. Il ne dit pas de qui il s’agit, mais tous le comprennent. La chasse doit donc être abandonnée.

         Elle reprendra lorsque ce chasseur sera mort. Cette fois, les pièges attraperont successivement un jeune mâle et les deux femelles de l’Américain. Mais celui-ci restera jusqu’au bout invisible, malgré une blessure à la patte occasionnée par un piège dont il a réussi à se défaire. Les mises à mort du jeune lion et des deux lionnes sont l’occasion pour Rouch de filmer cette relation particulière des chasseurs africains avec les animaux. Il multiplie les gros plans sur l’agonie de l’animal blessé jusqu’à saisir le moment précis de sa mort. En même temps, il montre tout le respect que les chasseurs, manifestent aux animaux qu’ils tuent. Ils s’en excusent toujours et demande au poison utilisé d’agir vite, pour abréger les souffrances. La chasse ici n’a rien d’une distraction, ou d’un sport à l’occidental. Son issue n’est jamais prédéterminée. Et les dangers, pour les hommes, sont bien réels.

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La preuve en est donnée dans une séquence en tout point remarquable. La deuxième lionne de l’Américain charge et blesse un des chasseurs. Rouch est bien sûr présent à cet instant précis, mais sous le coup de la surprise, il arrête de tourner. Le magnétophone continue cependant d’enregistrer le son, qui sera alors insérer au montage sur un écran noir. À cette « catastrophe » cinématographique succède un « miracle ». La lionne meurt subitement car le poison que contenait la flèche qui l’avait touchée a fait son œuvre. Il n’y aura pas d’autres blessés parmi les chasseurs. Et Rouch aura eu l’occasion, totalement imprévue, de nous montrer la dimension fondamentale de son cinéma : son implication personnelle dans l’action qu’il filme, quels qu’en soient les risques

C COMME CHARBON – Chine

L’Argent du charbon, Wang Bing, Chine, 2009, 53 minutes

            La croissance prodigieuse de l’économie chinoise nécessite de l’énergie, beaucoup d’énergie. La Chine possède beaucoup de charbon, surtout dans le nord du pays. Son exploitation systématique se fait dans des conditions qui ne tiennent comptent ni de l’écologie, ni de la sécurité des travailleurs. Les mines de charbon chinoises sont réputées pour être les plus dangereuses du monde. Le nombre d’accidents mortels ne cesse de croitre, même si les autorités font tout pour en minimiser l’importance. De tels problèmes ne pouvaient qu’attirer un cinéaste comme Wang Bing, engagé dans une approche des conséquences humaines des transformations de l’économie et de l’industrie chinoise.

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            Wang Bing ne filme pas les mines de charbon, le travail des mineurs, les risques qu’ils courent et l’exploitation dont ils sont l’objet. Il prend en compte une autre dimension de la politique énergétique chinoise, le transport du charbon depuis les mines du Shanxi jusqu’au port de Tianjin. Une route du charbon, sillonnée jour et nuit par d’énormes camions chargés à bloc. Une route tout aussi meurtrière que les mines elles-mêmes. Une route où existent tous les trafics imaginables. Une route qui se révèle très vite être une véritable jungle pour ceux qui la fréquentent et qui essaient de gagner suffisamment d’argent pour vivre, eux et leur famille.

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            Parmi ces forçats de la route du charbon, ce sont les chauffeurs de camion qui retiennent l’attention du cinéaste. C’est à eux qu’il va consacrer son film, un film tout aussi dur que ses autres réalisations, un film dont toute trace d’optimisme est absente, un film en couleurs, mais d’une tonalité aussi noire que le charbon.

            Le film commence dans un immense espace vide, envahi par la poussière des camions venus charger le charbon. L’État a vendu des hectares de mines mais interdit l’exploitation dans les galeries souterraines trop dangereuses. Alors l’extraction du charbon se fait à ciel ouvert. Les chauffeurs négocient le prix avec le propriétaire. Tout au long du film, il sera question d’argent et l’on verra au moins autant de billets de banque que de charbon.

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            Le cinéaste a pris place à côté du chauffeur. Les images subjectives qu’il réalise nous mettent dans l’ambiance. Elles sautent, deviennent floues, plus rien n’y est identifiable en dehors de la poussière. Et puis c’est le trajet. Les arrêts dans les restaurants du bord de la route, les contrôles, les amendes, les péages. Quelques moments de repos dans la cabine du camion, mais toujours la poussière, le bruit du moteur et les klaxons. Les camions roulent jour et nuit, souvent en files. Les rares voitures croisées sont bien minuscules dans cette armada de poids lourds qui semblent presque se bousculer pour se frayer un passage. Parfois la route est totalement défoncée. Mais les camions passent quand même. Tant qu’on peut rouler…

            Le charbon des chargements, ça se négocie. De longues tractations. Faire du fric est la seule idée que tous ont en tête. Le credo de la Chine actuelle.