E COMME ENSEIGNANTE – portrait

L’Epine dans le cœur. Film de Michel Gondry. France, 2010, 82 minutes.

         Michel Gondry a une tante dénommée Suzette. Elle a été institutrice pendant plus de trente ans, dans les Cévennes, plus exactement dans huit écoles successives dans le département du Gard. Elle est maintenant à la retraite depuis une bonne vingtaine d’années. Lorsque son cinéaste de neveu décide de faire un film sur elle, c’est d’abord pour retracer cette carrière professionnelle bien remplie. Mais très vite cet aspect passe quasiment au second plan. Ce que raconte le cinéaste Michel Gondry, c’est la vie de Suzette Gondry, sa vie personnelle, sa vie de famille. Une famille qui est aussi celle de Michel. Une façon détournée de parler de soi, avec pudeur, mais aussi avec sincérité. Une enquête familiale quoi résonne comme une autobiographie.

         La vie professionnelle de Suzette, ce sont des changements d’école, la découverte de nouveaux villages, la rencontre de nouveaux collègues, de nouveaux voisins. Gondry ponctue cet itinéraire avec des vues d’un train électrique (dont on découvrira vers la fin du film que c’est une passion de Jean-Yves, le fils de Suzette), avec en surimpression l’indication du village et de l’année de nomination. Suzette évoque au fil de ce parcours les difficultés de ses débuts, son arrivée dans une classe unique sans formation, le premier rapport de l’inspection, les locaux souvent vétustes. Ce voyage souvenir lui permet de retrouver d’anciens collègues, d’anciens élèves ou leurs parents.  Un ancien Harki par exemple qui raconte son arrivée dans les Cévennes et sa scolarisation dans la classe de Suzette. Toutes ces rencontres font l’éloge de Suzette, de sa dévotion pour son travail, de son dévouement pour les élèves. Le côté « innovant » de ses pratiques est aussi évoqué, comme le fait de conduire sa classe à la piscine pour que les enfants apprennent à nager. Un portrait attendrissant d’une institutrice « à l’ancienne », dans une France rurale où la vie sociale était fondamentale. Gondry a-t-il pensé à Pagnol en le réalisant ?

         Ce portrait d’enseignante, c’est aussi le portrait d’une femme, une femme simple, gaie (le fou rire du pré-générique est un morceau d’anthologie), dynamique dont le film retrace, par petites touches, les joies et les peines, les moments cruciaux de la vie ou des instants plus anodins. Si Suzette est bien sûr le personnage principal du film, un personnage que Gondry transforme en véritable actrice de cinéma, son fils, Jean-Yves, lui ravie presque la vedette dans les nombreuses séquences où il évoque sa scolarité (ce n’est pas facile d’être dans la classe de sa mère), ou ses relations avec son père, à propos en particulier de la découverte de son homosexualité. Gondry alterne ainsi avec une grande maîtrise du montage, les moments de joie et de tristesse, les rires et les pleurs, mais toujours avec une retenue qui évite tout risque d’exhibitionnisme.

         Le film inclue tout au long de ces portraits des images du passé tournées en 8 mm, en particulier par Jean-Yves à l’occasion de fêtes et de réunions familiales. Il nous propose aussi des images de certaines classes de Suzette et de ses élèves. Visiblement, la famille Gondry a une passion pour le cinéma.

E COMME ENTRETIEN Alphonse Ntep

1 Quelle est la genèse de votre film, Le Grand Ecran ? D’où vient l’idée première ? Quelles ont été les étapes de sa mise en œuvre ?

Alphonse Ntep : Il faut dire que l’idée de faire ce film date de trois ans.  Je m’en souviens comme si c’était hier. Les chiffres, je les connais par cœur parce qu’il s’agit de mon pays. En 2018, le Compte d’Affectation Spéciale pour le Soutien de la Politique Culturelle attribuait à la « CATEGORIE CINEMA ET AUDIOVISUEL » une enveloppe de 26.850.000XAF soit 40.000€ sur un total général de 221.900.000XAF soit 338.000€ destinée au secteur artistique et culturel de tout le triangle national. 32 projets avaient bénéficié de cette enveloppe. Des projets, qui, pour la plupart n’ont pas vu le jour ou du moins, ne verront « jamais » le jour.

 Dès lors, je me suis posé mille et une questions… : Quelle est la place de la culture en général et du cinéma en particulier dans un pays comme le nôtre ? Pourquoi ne pas produire avec cette enveloppe un film de qualité qui pourrait valablement représenter les couleurs de la nation de par le monde ?

Il est peut-être vrai que plusieurs pays d’Afrique francophone connaissent le même sort… Mais, des efforts sont faits. On peut voir avec le cas du Sénégal qui investit à l’heure actuelle 2 Milliards XOF par an dans ce secteur, soit 3 Millions €, le Burkina Faso et la Cote d’Ivoire ne sont pas en reste (1 Milliard XOF soit 1.5 Million € par an).

Dans ce désarroi, j’ai eu le plaisir de faire la rencontre d’une jeune compatriote, Carole Djoukam, qui, avait partagé avec moi l’idée de faire un film sur le Festival Ecrans Noirs. Ce n’est qu’à partir de là que je me suis formellement engagé à réaliser et produire ce film, qui, est une conjugaison d’idées.

Il faut dire que le titre a connu beaucoup de mutation de : « BLACK SCREENS, THE REVERSE », en passant par « L’ECRAN, AU CŒUR DU DEVELOPPEMENT… » pour aboutir à « LE GRAND ECRAN », ce fameux court métrage documentaire de 23’.

Cette autoproduction est un véritable plaidoyer qui devrait ouvrir des perspectives aux cinéastes camerounais (surtout les jeunes) mais aussi ceux d’autres pays d’Afrique francophone. Il devrait inciter les autorités publiques, les organismes à créer un véritable fonds non seulement pour la formation des métiers du cinéma mais aussi de « prendre en compte le cofinancement de la diffusion avec le secteur privé ».

Vous comprendrez donc que c’est un documentaire propagandiste qui vante les mérites du cinéma. C’est tout aussi un film d’information car il conserve toute sa valeur informative même si pour certain, il présenterait l’inconvénient de travestir l’information sur la réalité montrée en l’arrangeant selon mes convenances. 

Les étapes de sa mise en œuvre ont été très simples quoique cela nous ait pris trois années de notre vie, mon équipe et moi. Mais, il a été avant tout important :

  • De bien définir le sujet… au regard des multiples intentions ;
  • De faire une investigation et une recherche de documents relatifs au sujet ;
  • Ensuite, un inventaire des documents trouvés a été fait, repérages ;
  • Après, le tri, organisation et classification des documents trouvés par catégories et nature ;
  •  Ensuite, il a été question de faire le choix du contenu à aborder et de l’angle d’attaque (car on ne pouvait pas tout montrer. Il fallait choisir ce qui allait être montré ou dit sur le sujet). Elaboration de la trame et du canevas.
  • Place au développement (écriture du sujet). Il était question de rédiger la narration off qui devait accompagner les images. Cette narration faisait office de « scénario » ou plus exactement du conducteur (texte emplacement des interviews plus les prévisions images et sons de chaque segment). Une tâche qui a été effectué par Loris Clet Adiang et Carole Djoukam qui signent le scénario du film.
  • Nous avons par la suite enchainé avec les tournages sur les sites (prises de vues et sons, interviews…) pendant deux ans années successives 2019, 2020 sur une période de 7 jours par an car il fallait attendre chaque édition du festival Ecrans Noirs et avoir les accords de certains intervenants. Tous ne vivent pas au Cameroun. Les tournages ont donc été faits au Cameroun et en Belgique.
  • Ce n’est qu’en Juin 2021 que mon équipe et moi avons entamé les montages. Il est important de dire que ça nous a pris du temps avant de commencer à le monter car je recherchais une véritable aide à la post-production pour ce film que je n’ai malheureusement pas pu obtenir. Il m’a fallu tendre la main du côté de la société civile qui m’a été d’un très grand soutien pour la finition de ce projet.

Cette étape a connu : le tri et maquettage (montage brut), la fabrication des éléments d’habillage (graphiques, affiches,..),  post-production image et mixage son (Montage final, étalonnage et habillage). La version PAD est donc disponible depuis août 2021.

Par ailleurs, je ne dirais jamais assez merci aux membres de mon équipe, qui, pour la plupart ont travaillé sans « véritable salaire ».

Actuellement, nous en sommes à la phase de vente et de diffusion… Nous y travaillons et espérons qu’il soit largement diffusé dans le monde.

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2 Quelle est la place du documentaire dans le cinéma africain en général et celui du Cameroun en particulier ?

Alphonse Ntep : Je vais éviter de parler d’un « cinéma » dit africain car pour moi le cinéma est universel et nous partageons nos cultures, nos valeurs et nos connaissances à travers son langage.  Je dirais dès lors que le documentaire occupe une place importante dans le cinéma en Afrique comme partout ailleurs bien sûr. On peut le reconnaitre non seulement sur le plan quantitatif mais aussi qualitatif des productions du cinéma documentaire qui font la fierté du continent Africain de par le monde. Les exemples sont légion : « EN ROUTE POUR LE MILLIARD » de Dieudo Hamadi (RDC), « POISSON D’OR, POISSON AFRICAIN » de Thomas Grand et Moussa Diop (Sénégal) ou même « NUIT DEBOUT » de Nelson Makengo (RDC)… pour ne citer que ces films-là.

En ce qui concerne le Cameroun en particulier, autant dire avec franchise que c’est l’un des pays africains qui produit le moins de film documentaire sur une année… A quelques rares exceptions près avec les cinématographies des réalisateurs qui ont toujours fait bouger les lignes à savoir Jean Marie Teno, Mary-Noël Niba, Rosine Mbakam, François Woukoache… la liste est exhaustive.

Mais, il faut noter que depuis un certain temps, avec la nouvelle vague de cinéastes au Cameroun, on observe de plus en plus un grand intérêt pour le genre documentaire. D’ailleurs, au Cameroun, des initiatives collectives sous formes de programmes tels que Patrimoine-Héritage ou Yaoundé Lab Film accompagnent des jeunes auteurs et autrices dans l’écriture, le développement, la production et la coproduction des projets de films documentaires.

3 Quel type de public le cinéma a-t-il au Cameroun ?

Alphonse Ntep : Je pense qu’à l’heure actuelle, au Cameroun, le cinéma produit localement est en phase de réconciliation avec le grand public. Même s’il faut reconnaitre que le public jeune répond le plus présent. Mais, ce qui manque à la production locale, c’est la communication autour du produit (film) pour pouvoir atteindre la cible préétablie. Le grand public consomme davantage ce qui est vulgarisé. Mais, je pense que pour une industrialisation effective du secteur du cinéma au Cameroun l’on devrait concilier ces trois piliers : les films (qui se font de plus en plus rares, moins de 10 films produits par an), les salles (pratiquement toutes inexistantes et/ou fermées) et le public (de plus en plus exigeant et averti). 

4 Le festival Ecrans noirs occupe une grande place dans votre film. Pouvez-vous évoquer pour nous son histoire. Quel est son retentissement en Afrique ?

Alphonse Ntep : Tout à fait… Quoiqu’on dise, on ne saurait parler d’un rayonnement du cinéma en Afrique centrale sans évoquer le groupe nominal « ECRANS NOIRS ».

Le festival Ecrans Noirs a été créé par la société Les Films Terre Africaine  (du réalisateur camerounais Bassek Ba Kobhio)qui a financé ses premières  années d’existence avec le soutien de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique(ACCT), etc… Sa première édition s’est ténue en 1997… Son but étant de valoriser « les cinémas d’Afrique et Monde Noir ». Il devient en 2008 un festival compétitif mettant en exergue de nombreux prix et talents… Près de 10 ans après sa première édition, l’Association Ecrans Noirs verra le jour pour la bonne gestion du festival. De plus en plus, le festival écrans noirs a cessé d’être une affaire unipersonnelle pour devenir une affaire collective. C’est ainsi que s’est développé le festival et l’association Ecrans Noirs…

En décembre 2019, il est classé 7e parmi le TOP 10 des festivals de cinéma en Afrique par l’Association Royale de la Presse Nord Sud. Il devient donc l’évènement cinématographique le plus important d’Afrique Centrale.

5 Comment êtes-vous devenu cinéaste ? Quel est votre itinéraire personnel dans le cinéma ?

Alphonse Ntep : Il faut dire que je n’étais pas prédestiné à être cinéaste. Dès l’âge de 10 ans, je rêvais d’être écrivain. Des circonstances m’ont conduit à étudier les sciences humaines. Ce n’est qu’en 2015, lorsque j’entrais en 3e année géographie physique que j’ai véritablement commencé à m’intéresser aux métiers du cinéma. Passionné d’actorat, mais piètre comédien, je tournais dans les rues de Yaoundé quelques vidéos amateurs que l’on visionnait entre potes croyant faire du cinéma.

Ce n’est qu’en 2017 que j’ai la chance de participer à deux ateliers de formations notamment en scénario et réalisation cinéma… Sous l’encadrement de Mohamed Arious (Scénariste Marocain) et Serge Alain Noa (Scénariste et Réalisateur Camerounais).

Pour moi c’était déjà un bon départ… Jusqu’à ce que je fasse également la connaissance de Robert Lombaerts (Journaliste et Cinéaste Belge) qui décide de partager avec moi à distance son expérience. Je ne prétendrais donc pas avoir fait des études supérieures en cinéma ou autres… Je me considère avant tout comme un autodidacte.

La même année, je participe au projet de film court métrage « NYANGONO » de Marc Anda en qualité de premier assistant réalisateur.

L’an qui suivait, 2018, j’ai été pendant six mois, assistant réalisateur stagiaire à la société de production Les Films Terre Africaine.

Je réalise la même année mon premier court métrage « SURPRISE » qui a reçu un excellent accueil au Cameroun et en Europe ce qui m’a valu la reconnaissance de l’Etat du Cameroun en qualité d’artiste cinéaste.

Par la suite, je m’essaie à une pratique : la critique cinématographique. Essai qui s’est soldé par la parution de plusieurs articles sur le cinéma en Afrique lorsque j’étais Correspondant de l’Association Royale de la Presse Nord Sud pôle Afrique (Bureau de liaison Bruxelles), rubrique cinéma.

En 2020, durant sa 24e édition, je suis convoqué par l’Association Ecrans Noirs pour siéger au plus haut niveau dans le comité de visionnage et de sélection des films pour l’évènement cinématographique voire artistique le plus important d’Afrique Centrale, le festival Ecrans Noirs.

6 Quels sont vos projets actuels ? Avez-vous un film en préparation ou en cours de réalisation ?

Alphonse Ntep : J’ai un projet en développement sur lequel je consacre une partie de mon temps. La réécriture du scénario de mon projet de premier long métrage de fiction intitulé « KENGBA », une adaptation de mon ouvrage. En espérant trouver, les moyens et les bons collaborateurs pour sa réalisation… Mais bon, ça c’est pour plus tard…

Le court métrage, indispensable école dans le parcours des longs… J’ambitionne réaliser encore un ou deux courts en dehors des deux déjà réalisés.

Des scénarii existent déjà et pour certain avec une carrière à l’instar de mon projet de court métrage « CLAP » sélectionné à la résidence d’écriture scénaristique durant festival international des films de femmes de Salé au Maroc en 2017.

Donc, il serait possible que dans les prochains mois, je réalise un prochain court métrage de fiction.

7 Quels sont les cinéastes africains qui vous ont influencé ? Et dans le cinéma mondial, quels sont ceux que vous admirez ?

Alphonse Ntep : En parlant des cinéastes en Afrique qui m’ont d’une manière ou d’une autre influencé, il y’a le très célèbre écrivain et cinéaste sénégalais ; j’ai nommé Sembène Ousmane. Je n’ai peut-être pas eu la chance de le connaitre personnellement ou même de le rencontrer car il décède alors que je n’étais qu’un gamin en 2007 (je devais être en classe de 6e cette année-là). Mais, je m’intéressais fortement à la littérature… C’est comme ça je me suis frotté à la lecture de certains ouvrages tel que « O PAYS, DE MON BEAU PEUPLE », l’un de ses ouvrages(le vadémécum de mon feu grand père).

Naïvement, je ne savais pas qu’on pouvait être écrivain et faire autre chose, en occurrence le cinéma. Plus tard j’ai eu le privilège de découvrir pour la toute première fois un film en salle. C’était « MOOLAADE » de Sembene Ousmane… J’avais été captivé par l’une des thématiques qu’abordait le film (l’excision) car on en parlait déjà dans nos programmes scolaires à cette époque-là.

En dehors du grand Sembène, j’ai beaucoup été marqué par Fadil Chouika, réalisateur marocain pour son film « LA MAIN GAUCHE » et son excellent travail de direction photo. En toute honnêteté, c’est un court métrage que je peux visionner n fois sans me fatiguer pour l’originalité du sujet, l’accroche, sa technique mais également pour son excellente création musicale…

Pour ce qui est du cinéma mondial, j’ai beaucoup d’admiration pour James Cameron avec ses films tels que « TITANIC » et « ALITA : BATTLE ANGEL » pour lequel il est producteur et coscénariste. Mais aussi Luc Besson, waouh… pour son film « ANNA ».

8 Comment voyez-vous l’avenir du cinéma en Afrique ? Etes-vous optimiste ?

Alphonse Ntep : L’Afrique c’est l’avenir !!! Et le cinéma en Afrique a de beaux jours devant lui. Ce qui manque, c’est vraiment la professionnalisation dont-on a besoin pour assurer véritablement une production internationalement reconnue. Même si certains efforts sont faits, cela se voit à travers des films comme « LA NUIT DES ROIS » de Philippe Lacôte (Côte d’Ivoire), « BENDSKINS » de Narcisse Wandji (Cameroun)… Mais, il faut penser à pérenniser une telle mouvance… A travers la coproduction Sud-Sud, pas seulement pour la qualité des films mais aussi pour faire plus de films parce qu’il y a de moins en moins de guichets mais aussi la formation.

Des écoles existent, mais parlant des écoles professionnelles, pas beaucoup. On connait celles de l’Afrique du Sud, du Maroc, du Ghana, du Burkina Faso, du Bénin… Mais, des écoles un peu partout.

Au Cameroun en particulier, nous travaillons sur Création d’une Fédération des cinéastes. Au niveau de l’enseignement supérieur, on note la création des cycles licence et master professionnels en cinéma dans certains instituts privés sous la tutelle des universités d’Etat… En plus, depuis trois années, on a annoncé l’introduction de l’enseignement du cinéma dans les programmes du secondaire. On espère que cela sera effectif très bientôt.

A travers de telles initiatives, on peut se dire que les autorités s’engagent désormais dans la lutte pour le développement durable d’une culture cinématographique dans la sous-région Afrique Centrale. Il y a donc en réalité une compréhension des acteurs de l’image et des autorités sur la question essentielle : l’Afrique a besoin de ses propres images.

E COMME EPOQUE

Une image, un film : L’époque de Matthieu Bareyre, 2018, 94 minutes.

Rose écrit et dessine sur ses jambes, ses bras et ses mains. « Les Pocks », c’est le bruit que font les coups de matraques sur la tête dit-elle.

Des bruits, il y en aura bien d’autres dans le film. Surtout des explosions, un bruit autrement plus fort. Des bruits de manifestations. Avec ses face-à-face avec les forces de l’ordre. Et toujours dans un épais brouillard. Celui des gaz lacrymogènes.

Mais surtout des cris de révolte de toute une jeunesse. Celle des quartiers comme on dit. Des jeunes qui n’ont souvent que les pavés pour s’exprimer. Mais ici ils peuvent dire ce qu’ils ont sur le cœur. Et ils ne s’en privent pas.

Rose est omniprésente dans le film. Avec sa franchise, sa gaité, ses jugements définitifs et la pertinence de sa vision du monde. Son monde. Et celui de tous ceux que le cinéaste a accueillis devant sa caméra.

Paris, 2015 2016 2017 précise l’incipit du film. De l’après-Charlie à l’élection de Macron.

Une époque qui semble bien lointaine aujourd’hui. Une époque caractéristique du monde d’avant. Qu’est devenue Rose pendant la pandémie ?

E COMME EXPULSION

Vol spécial. Fernand Melgar, Suisse, 2011, 100 mn

Frambois est un centre de détention administrative à côté de Genève comme il en existe 27 autres en Suisse. Les étrangers en situation irrégulière y sont internés dans l’attente de l’exécution d’un jugement d’expulsion. La politique de contrôle des flux migratoires s’est fortement durci ces dernières années en Suisse, pays traditionnel de la neutralité et du droit d’asile. L’asile est de plus en plus difficile à obtenir, ce qui était le sujet du précédent film de Melgar (La Forteresse). Les expulsions vers le pays d’origine deviennent de plus en plus nombreuses.

Le séjour à Frambois est plus ou moins long et peut aller jusqu’à une bonne année. De longs mois d’incertitude vécus dans l’angoisse. Mais l’expulsion est inévitable pour presque tous ceux qui sont détenus là. La procédure « vol spécial » est obligatoirement employée lorsque l’expulsé refuse de regagner « librement » son pays dans le cadre d’une « procédure normale ». L’expulsé est conduit contre son gré dans un avion par la police. Jambes entravées et mains menottées il sera porté assis sur une chaise à laquelle il aura été attaché. Il sera « accompagné » tout au long du voyage jusqu’à destination. Le film de Melgar, restant à l’intérieur du centre de Fambois, ne filme pas la mise en œuvre totale de la procédure. Mais le cinéaste filme toutes les étapes de sa préparation. Le film se termine par l’annonce en ouverture du journal télévisé du soir de la mort par étouffement (on lui avait mis un masque et du sparadrap sur la bouche) d’un détenu d’un autre centre de détention. Ce jour-là, cinq des détenus de Frambois faisait partie du même vol spécial. Au centre, l’émotion est grande. La colère des détenus aussi.

Le film montre la vie quotidienne au centre. Le personnel a visiblement une grande expérience, ce qui n’empêche pas certain, comme Denis, d’entretenir des relations cordiales avec les détenus. Lors de la préparation des détenus au vol spécial, ils essaient tous, directeur en tête, de les réconforter, de leur manifester quelques marques de sympathie. Mais l’essentiel reste que tout se passe bien, sans complication.

Le film joue sur le contraste entre cette vision parfaitement lisse de la vie du centre où tout semble se passer sans la moindre anicroche et le vécu des détenus, leur angoisse, leurs peurs, leurs souffrances, leur ressentiment pour ce pays auquel ils sont venus demander de l’aide et qui les rejette sans grande considération en dehors des apparences. La procédure du vol spécial atteint un sommet d’inhumanité et ceux qui risquent fort d’y être soumis la dénoncent avec véhémence. Le directeur du centre et son personnel sont d’ailleurs particulièrement mal à l’aise à l’annonce de « l’accident ». L’événement révèle de façon éclatante l’hypocrisie générale de la politique officielle. Cette hypocrisie est particulièrement sensible dans les séances de parloir où les détenus ont le droit de voir, une dernière fois, leur femme et leurs enfants. Avant tout, il faut respecter le temps officiel qui leur est accordé.

On sait que ce film a suscité en Suisse un bon nombre de polémiques, l’accusant tour à tour de déformer les faits pour soutenir la cause des étrangers ou au contraire de complaisance envers une politique de plus en plus intolérante. Toujours est-il que ce film ne peut pas laisser indifférent. Son mérite est certainement de mettre les citoyens et les responsables politiques des pays riches face à leurs responsabilités et à leur conscience morale

E COMME ETOILES de la Scam 2021

Les Etoiles de la Scam présentées sur Le cinéma documentaire de A à Z.

L’Argent ne fait pas le bonheur des pauvres de Manuela Frésil

Critique : https://dicodoc.blog/2020/08/21/b-comme-bonheur-des-pauvres/

Au-delà des mers, rêves de théâtre de Marie Maffre

Critique : https://dicodoc.blog/2020/10/10/t-comme-theatre-outre-mer/

La Cravate d’Etienne Chaillou et Mathias Théry

Critique : https://dicodoc.blog/2020/02/06/e-comme-extreme-droite/

Histoire d’un regard de Mariana Otero

Critique : https://dicodoc.blog/2020/02/19/p-comme-photographie-gilles-caron/

Il n’y aura plus de nuit d’Eléonore Weber

Critique : https://dicodoc.blog/2020/03/26/n-comme-nuit/

Mille fois recommencer de Daniela De Felice

Critique : https://dicodoc.blog/2020/10/07/m-comme-marbre/

Itinéraire : https://dicodoc.blog/2020/10/24/i-comme-itineraire-dun-film-mille-fois-recommencer-de-daniela-de-felice/

 Naître d’une autre de Cathie Dambel

Critique : https://dicodoc.blog/2021/01/23/d-comme-desir-denfant/

Entretien : https://dicodoc.blog/2021/01/27/e-comme-entretien-cathie-dambel/

 Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais

Critique : https://dicodoc.blog/2019/10/02/h-comme-hurler/

Entretien : https://dicodoc.blog/2019/11/03/e-comme-entretien-frank-beauvais/

 One More Jump de Manu Gerosa

Critique : https://dicodoc.blog/2020/12/05/p-comme-parkour-gaza/

 Papa s’en va de Pauline Horovitz

Critique : https://dicodoc.blog/2020/04/22/r-comme-retraite/

 Parler avec les morts de Taina Tervonen

Critique : https://dicodoc.blog/2020/03/29/d-comme-deuil/

 Un été à la Garoupe de François Lévy-Kuentz

Critique : https://dicodoc.blog/2020/12/28/p-comme-picasso-et-ses-amis/

 

E COMME EXCISION

Bilakoro. Johanna Bedeau, 2006, 52 minutes.

Au Mali, une femme qui n’est pas excisée est « Bilakoro », c’est-à-dire impure. Dans ce pays, 92% des femmes sont excisées, ce qui mesure le poids de la tradition. Dans le monde, deux millions de jeunes filles sont excisées chaque année. Ces chiffres, la cinéaste les rappelle froidement dans le pré-générique de son film. Un film qui date de 2006, mais rien ne laisse supposer que les chiffres actuels soient radicalement différents.

Le film de Johanna Bedeau s’élève contre la pratique de l’excision. Une condamnation précise, rigoureuse, sans jouer sur le pathétique. La cinéaste ne cherche pas à scandaliser. Elle vise simplement à alerter, s’attachant, sans ajouter de commentaire, aux conséquences vécues de l’excision, tant au niveau corporel et médical, qu’au niveau psychologique personnel.

Ce vécu c’est celui de trois femmes. Des femmes qui ont accepté de parler devant la caméra. Et si leur témoignage est d’abord personnel, il a bien sûr une portée universelle.

Deux de ces femmes ont été excisée. Mais pas la troisième. L’une vit en France, mais elle est née au Mali, comme les deux autres. Cette diversité de parcours ne donne que plus de poids à leurs propos. Toutes les trois ont bien des raisons de condamner l’excision.  Elles le font sans haine. En espérant simplement, mais fortement, un changement prochain des lois, et surtout des mentalités.

La première de ces femmes a six enfants, et ses filles ont toutes été excisées à son insu, dès leur plus jeune âge, sans donc qu’elle puisse s’y opposer. Mais elle est bien décider à le faire pour sa petite dernière. Elle-même a été excisée très jeune, et ne s’est rendu compte de rien jusqu’à sa première visite chez un gynécologue parisien. Ce fut pour elle un choc, le sentiment d’avoir été mutilée, d’être incomplète. Son itinéraire est particulièrement intéressant. Venue en France pour faire des études, elle va devenir mannequin, un métier où elle peut s’exprimer avec son corps. Et puis surtout, elle va découvrir une pratique chirurgicale qui peut « reconstitier » son clitoris. Elle vit l’opération comme une possibilité de retrouver son intégrité physique et morale, et en même temps de découvrir la plénitude du plaisir sexuel.

Une de ces femmes n’a pas été excisée, car elle appartient à une ethnie du nord du Mali qui ne la pratique pas. Mais elle a vu mourir une jeune fille des suites de son excision. Le choc fut pour elle un déclencheur. Créatrice d’une association, elle milite activement pour informer les femmes de son pays. Elle parcourt les villages du Sahel avec des photos et une maquette, expliquant les différentes formes d’excision et leurs conséquences. Ses propos sont mis en perspective dans le film avec les interventions d’un médecin énumérant les risques de l’excision, les hémorragies, les infections, les contaminations au sida ou à l’hépatite, sans oublier le traumatisme psychologique inévitable.

L’ensemble de ce constat est déjà largement éloquent, mais il reste une dernière pièce à verser au dossier, la plus forte sans doute : la parole d’une exciseuse. Elle fait partie de la caste des forgerons, la seule pouvant pratiquer l’excision. Elle a appris à le faire de sa mère, qui elle-même l’avait appris de sa mère, et ainsi de suite. On voit bien là la dimension traditionnelle de cette pratique. Elle essaie pourtant de trouver une justification. Elle explique : si on ne coupe pas le clitoris, il grandit et finit pas empêcher la fille de marcher. La cinéaste a bien compris qu’il n’y avait aucun commentaire à ajouter à cela.

Bilakoro est in film particulièrement utile dans la lutte mondiale contre les violences faites aux femmes.

E COMME ECLIPSE

E-Clip-se. Chris Marker, 1999, 8 minutes et 13 secondes.

Un film court, très court. Un clip pour sa dimension musicale. Un haïku pour sa dimension poétique.

Des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes, des qui parlent et des qui ne disent rien. Mais tous mettent des lunettes pour regarder le ciel et le phénomène extraordinaire qui s’y produit.  Le tout filmé depuis l’observatoire de Paris.

Peu à peu, le ciel s’obscurcit. L’image passe au noir et blanc, au ralenti. Les têtes sont toujours tournées vers le ciel, mais sans lunettes pour la plupart.

Le temps est suspendu, ce que renforce l’accompagnement musical très répétitif.

Le hibou s’endort-il ? Se réveille-t-il ?

Puis la vie reprend son cours, les images s’accélèrent, la musique devient plus rapide jusqu’au plan final, un plan fixe sur un très beau visage de jeune fille avec des lunettes rouges.

Le titre du film ne s’inscrit sur l’écran qu’au moment de ce dernier plan.

Un titre en jeu de mot. Ou plutôt en forme de jeu d’écriture. Pour dire qu’on est au cinéma

Le soleil obscurci par la lune se transforme en un mot : Chris.

Un film court. Un jeu peut-être. Une expérimentation. Le plaisir de filmer pour le plaisir du spectateur.

la captation d’un moment exceptionnel, unique. Le cinéaste ne le revivra certainement plus. En dehors de son film. Ces quelques minutes devenues quelques images seront alors inoubliables.

E COMME ENFANTS – heureux. Un film en images

Un petit coin de paradis. Andrzej CICHOCKI, Pologne, 2020, 19 minutes

Filmer des enfants – tout simplement. Le plus simplement possible.

Filmer leur visage, leurs yeux, leur regard.

Filmer leurs corps aussi.

Filmer leur sommeil. Filmer leurs jeux. Filmer leur vie.

Des enfants dynamiques, joyeux, vivants.

Sans les parents, ou presque sans adultes.

Des enfants dans la nature, dans la vie.

FIPADOC Biarritz, 2021.

E COMME ELECTION – filmographie

1974. Une partie de campagne. Raymond Depardon. Election présidentielle de 1974.

Les Ames dormantes. Alexander Abuturov. Election présidentielle russe à Atchinsk en Sibérie

Atalaku. Dieudo Hamadi. Election présidentielle et élections législatives de 2011 en république Démocratique du Congo.

Au nom du Duce. Amos Gitaï. Election municipale de 1993 à Rome et naples.

La Bataille du Chili. Patricio Guzman Elections législative de mars 73 gagnées par l’Unité populaire.

Un berger et deux perchés à l’Élysée ? Pierre Carles et Philippe Espinasse. Election présidentielle 2017.

La Cause et l’usage. Dorine Brun et Julien Meunier. Election municipale à Corbeil-Essonnes de 2009.

Le Choix de Donzi.  Bénédicte Loubère et Pierre Chassagnieux. Election présidentielle de 2017.

Les Clés de Marseille. Jean-Louis Comolli, Michel Samson. Elections municipales. 2008

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Avi Mograbi. Elections générales 1996. Israël.

Contre pouvoirs. Malek Bensmaïl. Election présidentielle algérienne de 2014

Depuis Médiapart. Naruna Kaplan de Macedo. Election présidentielle de 2017.

Les deux Marseillaises. André S. Labarthe et Jean-Louis Comolli. Elections législatives de juin 1968 à Asnières.

L’Expérience Blocher. JeanStéphane Bron. Elections fédérales 2011. Suisse

De grands événements et des gens ordinaires. Raoul Ruiz, Elections législatives de 1978 dans le 11° arrondissement de Paris

Grano amaro. Cyril Berard et Samuel Picas. Election municipale de Predappio (Italie) en 2019.

Hollande, DSK, etc. Pierre Carles, Nina Faure, Aurore Van Opstal. Election présidentielle 2012

L’Irrésistible Ascension de Moise Katumbi. Thierry Michel.Elections provinciales, République Démocratique du Congo. 2006

Kinshasa Makambo. Dieudo Hamadi. Election présidentielle, République Démocratique du Congo, 2017.

Mare Madnum. Ester Sparatore et Letizia Gullo. Election municipale sur l’ïle de Lampedusa en 2012

Marseille contre Marseille. Jean Louis Comolli et Michel Samson

  • Marseille de père en fils. Elections municipales, 1989.
  • La campagne de Provence. Elections régionales, 1992.
  • Marseille en mars. Elections législatives, 1993.
  • Marseille contre Marseille. Elections municipales, 1995
  • La question des alliances. Elections législatives, 1997.
  • Nos deux marseillaises. Elections municipales et cantonales, 2001.
  • Rêves de France à Marseille. Elections municipales, 2001.

Marseille entre deux tours. Jean-Louis Comolli, Jean-Louis Porte, Michel Samson. Elections municipales, 2014.

Paris à tout prix. Yves Jeuland. Election municipale, Paris. 2001.

Poutine pour toujours. Jean-Michel Carré. Election présidentielle, Russie. 2012

Le Président. Yves Jeuland. Elections régionales 2010

Primary. Robert Drew. Elections primaires, Etat-Unis. 1960.

Seekers. Aurore Vullierme. Elections tribales dans la réserve des Apaches Jicarillas, Dulce, Nouveau-Mexique, Etats-Unis.

Sucre amer. Yann le Masson. Elections législatives, La Réunion, 1963

Vote off. Fayçal Hammoum. Election présidentielle algérienne de 2014.

 E COMME ECOLE -Désert

School of hope. Mohamed El Aboudi, Maroc, 2020, 78 minutes.

Une école dans le désert. L’école du désert. Une école pour les nomades du désert. Des nomades qui sont de plus en plus rares à vivre dans le désert. La sécheresse les contraint à renoncer. Plus d’eau, plus de vie. Pour les troupeaux comme pour les hommes. Il ne reste qu’une tribu à vivre tant bien que mal dans ce désert marocain. Une tribu qui a son école.

Le film débute à l’arrivée du nouvel instituteur à l’école du désert, une école qu’il nomme – il inscrit le nom en lettres noires au-dessus de la porte d’entrée – l’école de l’espoir.

Mohamed El Aboudi nous propose donc d’abord un portrait de cet instituteur, donnant à voit l’exercice de son métier, ses relations avec les élèves mais aussi avec leurs parents. Un jeune homme simple, plutôt réservé, qui est accueilli à bras ouverts par les nomades avec qui il partage souvent les repas. Mais ces nomades vivent-ils vraiment cette école comme un espoir ?

Un espoir pour leurs enfants, l’espoir de pouvoir accéder grâce aux études à un autre mode de vie. Mais les choses ne sont pas toujours simples. Si les enfants rêves presque tous d’un métier, les parents ne sont pas tous entièrement favorables à ce qu’ils viennent à l’école. Il y a bien le cas de cette mère qui insiste auprès de son mari pour qu’il laisse leur fille suivre sa scolarité. Mais il y a ce père qui est plus que réticent. Il a besoin dit-il de son fils pour s’occuper de son troupeau de brebis. Devant l’insistance de l’enfant, il finit par concéder deux ou trois jours d’école, pas plus. Une promesse sur laquelle il reviendra aussitôt. Nous retrouvons l’enfant, seul et triste, sur un chantier de construction, où visiblement le travail qu’il effectue ne l’épanouit pas.

Les nomades dans ce désert marocain doivent faire face au grave problème de la sécheresse. Une sécheresse de plus en plus grave. Le cinéaste multiplie les plans sue cette terre aride, qui se craquelle de plus en plus. Le point d’eau où les troupeaux vienne s’abreuver finit par être à sec. C’est la survie même de la tribu qui est en jeu.

Le film se déroule sur un ton grave, à un rythme particulièrement lent, malgré les jeux des enfants pendant les récréations et les exercices physiques que leur propose le maître. Le manque d’eau, dans le désert, ne peut qu’être angoissant. Pourtant, les enfants sont filmés avec une grande sérénité. Et la précipitation avec laquelle ils lèvent le doigt pour répondre aux questions du maître laisse penser que cette école est bien pour eux l’école de l’espoir.

Fipadoc 2021.

E COMME ENTRETIEN – Cathie Dambel

Pouvez-vous nous présenter les grandes étapes de votre carrière professionnelle.

Je suis venue au cinéma en réponse à une nécessité vitale : donner vie et place aux images manquantes à la fois  sur le plan personnel  et  sur le plan  collectif  aux zones d’invisibilité sociale.

Je viens d’un milieu  oú on ne se projette pas dans le  monde du cinéma.

 J’ai eu la chance –alors que je travaillais la journée  comme institutrice- de pouvoir suivre les cours du soir de L’E.S.A.V  en formation continue à Toulouse, le cinéma s’est rapproché. J’ai rapidement trouvé du travail à l’issue de ces études ou j’ai pu apprivoiser toutes  les techniques.

Vous êtes aussi monteuse. Quelle importance a pour vous ce travail ? A-t-il des répercutions sur vos propres réalisations ?

Les deux activités sont intrinsèquement liées ; j’aime faire naître les films.

Je  monte les films des autres mais je travaille avec un monteur/monteuse pour mes propres  films. La dialectique est très importante. J’ai sans doute développé  au cours des montages une capacité à imaginer la matière nécessaire au film et à l’organiser, aujourd’hui, je vais très vite à l’essentiel.

Votre filmographie semble dominée par des thématiques comme la famille, la parentalité, avec une coloration assez psychologique…

Je placerai plutôt au centre de mes films la question des fêlures  générées par l’histoire familiale ou collective.  Comment l’individu va faire avec ça, ce qu’il  inventera à partir de ça ; c’est cette parole que je cherche à faire émerger et qui me bouleverse. Je filme des évènements de parole !

 Quelle a été la genèse de votre dernier film Naître d’une autre. Avez-vous rencontré des difficultés particulières – par ex dans la production – pour traiter de la GPA, qui soulève souvent des contestations.

Je  me suis intéressée à cette situation limite et  périlleuse, une femme dont  le corps est «  colonisé » pendant neuf mois  qui porte un enfant pour une autre. Qu’est ce qui l’anime ? Le risque de la fêlure est là. Quelle société permet cela ? La production a été longue à monter car le sujet dérangeait beaucoup.

Il y a beaucoup de  confusion sur la question.  Je ne fais pas un film pro G.P.A, le film explore la limite et montre que- à certaines conditions très précises –  notamment la reconnaissance de la mère  qui porte et de son acte, c’est peut-être possible.

La relation avec l’équipe du CHU s’est construite dans le temps ; le film leur tend un miroir sur leur pratique et leur permet de la ré-fléchir .

La première projection du film a eu lieu au FIFF de Namur le 4 octobre dernier, j’étais touchée de sentir un public captif capable de s’ouvrir à une réflexion tout à fait nouvelle et déstabilisante qui bouleverse tous les repères

Quels sont vos projets cinématographiques ? Sur quoi travaillez-vous actuellement.

Je dois terminer un film Les sept vies d’Eugénia, le portrait d’une femme sculpteur née en Argentine qu’elle a du fuir pour se reconstruire en taillant des blocs de marbre. Encore un film sur l’identité et l’intégrité menacées. J’ai eu une bourse Brouillon d’un rêve de la Scam avec lequel j’ai finalement tourné  tout le film en autoproduction,  mais l’autoproduction a ses limites,  il manque l’altérité.

Et puis après ?  Je laisserai  venir, Les films viennent à moi. A un moment la nécessité est là et  c’est un sentiment assez puissant  pour venir à bout de tous les obstacles.  

E COMME ÉMIGRATION – Côte d’Ivoire.

Tidiane. Laure-Anne Bomati, 2019, 56 minutes.

Un portrait d’un africain en France, nous en avons déjà vu au cinéma. Par exemple, le récent Mallé en son exil, de Denis Gheerbrant qui filme un malien immigré en France depuis une vingtaine d’années. Il vit dans un foyer et travaille à Paris, dans des immeubles des « beaux quartiers » où il fait le ménage du hall et des couloirs et où une bonne partie de son temps est occupée à sortir et rentrer les poubelles. Tidiane, lui, est Ivoirien. Il a fui la guerre dans son pays et demande l’asile en France. Une demande qui tarde à aboutir et qu’il abandonnera lorsqu’il va obtenir une carte de séjour qui reste, d’année en année, temporaire.

La différence entre ces deux portraits, c’est que celui de Tidiane repose sur une relation beaucoup plus étroite – on pourrait même dire qu’il s’agit d’une relation d’amitié – entre le la cinéaste et son personnage. Alors que Gheerbrant prenait nettement ses distances par rapport aux positions culturelles de Mallé (à propos de la polygamie et de l’excision en particulier, Bomati aborde très peu avec Tidiane ses options culturelles et sa vie personnelle en Afrique. Nous savons seulement qu’il a laissé deux enfants et il garde contact avec sa famille par l’intermédiaire d’un frère.

Ce qui préoccupe essentiellement Tidiane – et on le comprend – ce sont les problèmes du logement et du travail. Il a d’abord résidé dans le squat de Cachan avant d’être expulsé avec le millier d’exilé qui vivait là. Depuis il a une chambre d’hôtel et se rend souvent au gymnase de Cachan soutenir les grévistes de la faim. Côté travail il lui faut d’abord obtenir un titre de séjour. Ce qui sera long, très long.

Tidiane finira par trouver un emploi. Il se mariera, aura des enfants, un grand appartement.  Beaucoup de chose pour être heureux, un bonheur bien mérité bien sûr, après toutes ces années de galère, que le film n’approfondit pas, mais qui reste très présentes jusqu’au plan final.

La cinéaste est très présente dans son film, du moins dans la bande son, en voix off ou au cours de dialogue avec son personnage. Un portrait participatif donc, qui n’apporte pas vraiment de révélations sur la vie des immigrés en France, mais qui a le mérite de nous faire partager l’intimité de l’un d’eux.

ÉMIGRATION – Maroc

Vidas minores. Alfredo Torrescalles. Espagne, 2019, 82 minutes.

Rester au Maroc, y passer toute sa vie, et surtout sa jeunesse, cela semble totalement impossible pour tant de jeunes marocains. Dès 13-14 ans ils n’ont qu’une idée, partir. Partir en Europe, en Espagne, en France, en Suède. N’importe où. Parce qu’au Maroc, il n’y a aucun avenir. Alors ils vont faire le « risky ». Risquer leur vie pour passer les frontières. A Ceuta d’abord. Une porte vers une autre vie. Vers une vie meilleure. Ils le croient tous…

Ils sont de plus en plus nombreux, ces jeunes marocains mineurs, à être candidats à l’émigration. Le film va suivre un petit groupe d’entre eux pendant une année, dans une grande partie de l’Europe. De Ceuta à Madrid ou Barcelone, de Bilbao à Saint Sébastien puis Hendaye et la France. Une courte séquence en Allemagne puis la Suède. Et tout au long de ces longues pérégrinations, nous retournons au Maroc, retrouver la famille – les mères surtout – de ces enfants. Souvent ils restent en contacts avec elles. Et elles, elles ne peuvent les oublier, ne pouvant que demander à Dieu qu’ils réussissent dans leur voyage.

Vidas minores est un portrait de groupe, le portrait de toute une génération. Ils n’hésitent pas à parler à la caméra, à confier leurs espoirs et leur souffrance. Beaucoup refuse d’aller dans les centres pour mineurs qui, à Ceuta et ensuite en Espagne, ont pourtant les moyens de les accueillir. Ils préfèrent rester dans la rue, profitant de la solidarité de groupe en cas de coup dur. A Ceuta, où nous restons une bonne partie du film, ils n’hésitent pas à tenter de se faufiler sous les camions. Certains y laissent leur vie. Tout se passe comme à Calais. Sauf qu’ici il y a du soleil. Et qu’on ne parle pas de l’Angleterre.

En Espagne, l’essentiel sera d’essayer d’obtenir des papiers. Sans papier pas de travail. Pourtant ceux que l’on suit ne semble pas réussir à s’établir. Ils semblent tous condamnés à l’errance sans fin. Un seul revient au Maroc. Est-ce un échec ? Sa situation n’est certes pas donnée en exemple. Pourtant il y a quand même dans le film des moments de bonheur, les retrouvailles par exemple d’Ismaël avec sa mère.  Et le jour de ses 18 ans le directeur du centre qui l’héberge lui annonce qu’il a obtenu des papiers. Il pourra partir en Espagne (en hélicoptère !) après avoir partagé son gâteau d’anniversaire avec ses amis.

Le cinéaste réussit à nous montrer ces jeunes mineurs sans fausse pudeur. Sans compassion non plus. Il y a dans son film de vrais moments d’intimité avec eux. De connivence même. Plus qu’une simple sympathie. Dans des moments plutôt scabreux (par rapport à la police par exemple, ou sur le problème de la drogue), certains s’insurgent contre la présence de la caméra. Si le cinéaste insiste – pas trop quand même – ce n’est pas par voyeurisme. De toute façon il ne montre rien qui leur soit dommageable. Son regard de cinéaste est aussi un regard d’ami.

Escales documentaires, La Rochelle, 2020.

E COMME ETATS-UNIS – Filmographie

Une sélection plutôt. Un choix personnel donc. Un pays de plus en plus contrasté. Entre fascination et horreur. Les hippies / le KKK ; La statue de la liberté / le mur sur la frontière du Mexique ; le jazz / les armes à feu. Et des élections où ce n’est pas celui qui obtient le plus de voix qui est élu.

À la poursuite du bonheur. Louis Malle

A la une du New York Times. Andrew Rossi

America. Claus Drexel

American Passages. Ruth Becherman

At Berkeley. Frederick Wiseman

Blue Meridian. Sofie Benoot

Bowling for Columbine. Mickael Moore

Boxing gym. Frederick Wiseman

Braddock America. Jean-loïc Portron et Gabriella Kessler

City Hall. Frederick Wiseman

City of dreans. Detroit, une histoire américaine. Steve Faigenbaum

Cleveland contre Wall Street. Jean-Stéphane Bron 

Crisis. Robert Drew 

De l’autre côté. Chantal Akerman

Distinguished Flying Cross. Travis Wilkerson

Fahrenheit 9/11. Michael Moore 

Foreign Parts. Véréna Paravel, John-Paul Sniadecki

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

Game Girls. Alina Skrzeszewska

Gasland. Josh Fox

God’s country. Louis Malle

In Jackson Heights. Frederick Wiseman

 Into the abyss. Werner Herzog

Killing Time, entre deux fronts. Lydie Wisshaupt-Claudel

The Last Buffalo hunt. Lee-Ann Schmitt

The Last Hillbilly. Diane Sara Bouzgarrou, Thomas Jenkoe

Long Story Short. Natalie Bookchin

Louisiana. Roberto Minervini

Meat. Frederick Wiseman

Monrovia, Indiana. Frederick Wiseman

Of men and war. Laurent Bécue-Renard

Primary. Robert Drew

Prison valley. Philippe Brault et David Dufresne

Public Housing. Frederick Wiseman 

Route one/USA. Robert Kramer 

Sous le niveau de la mer. Gianfranco Rosi

Sud. Chantal Ackerman

Taxiway. Alicia Harrison

Tchoupitoula. Bill et Turner Ross 

Twenty feet from stardom. Morgan Neville

Violences domestiques. Frederick Wiseman

We blew it, Jean-Baptiste Thoret

What You Gonna Do When the World’s On Fire ?  Roberto Minervini

E COMME ELECTIONS – primaires

Primary. Robert Drew. 1960. Noir et blanc 53 minutes. .

Réalisé par Robert Drew, filmé par Richard Leacock et Albert Maysles, produit par Donn Alan Pannebacker, Primary retrace la campagne pour les élections primaires du parti démocrate en 1960 dans l’Etat du Wisconsin. Cette élection oppose le futur président des Etats Unis, John Kennedy au sénateur Hubert Humphrey.

            Ce film est considéré comme le premier exemple de « cinéma direct », annonçant les œuvres marquantes des années 60 au Québec (Brault, Perrault) et en France (Ruspoli, Rouch). Il y est en effet expérimenté une nouvelle façon de filmer grâce à l’utilisation d’une caméra portée à l’épaule, au milieu de la foule souvent, pour suivre les personnages (les deux candidats) au plus près. Ici pas d’interviews, pas d’analyse par des journalistes ou autres spécialistes politiques. Très peu de commentaire off aussi. On suit uniquement les candidats dans leurs déplacements, en montant parfois avec eux dans leur voiture, dans les meetings dans les rues où il leur faut serrer les mains encore et encore, à la télévision aussi. On entre ainsi vraiment dans la vie des hommes politiques. Chaque situation est montrée d’un point de vue particulier. Le film n’est pas réalisé du point de vue des électeurs, de la foule. Dans les meetings nous ne sommes pas dans la salle mais sur la scène, derrière ou à côté du candidat, parmi ceux qui l’accompagnent (Jacky et Robert Kennedy sont très présents  aux côtés de John), dans les coulisses aussi, en particulier celles de la télévision. Ce point de vue n’est pas non plus vraiment celui des candidats eux-mêmes. Aucune prise de vue ne peut être considérée comme réalisée par une caméra subjective. Il s’agit en fait d’un point de vue tout à fait particulier, purement cinématographique, celui du cinéaste-caméraman.

            Si le montage a son importance pour donner du rythme au film, il faut souligner que fondamentalement ce film est fait au tournage. Ce n’est pas un hasard alors si beaucoup de critiques et d’historiens du cinéma attribuent en fait le film à Richard Leacock, passant sous silence Robert Drew ou Robert Maysles. C’est Leacock en effet qui filme Kennedy, alors de Maysles est chargé de suivre Humphrey. Si les séquences concernant Kennedy semblent plus importantes que celles consacrées à son rival, ne n’est pas uniquement parce que ce sera lui le vainqueur de la primaire et ensuite de l’élection présidentielle. Voir le film aujourd’hui a certes une dimension historique concernant l’ascension de Kennedy vers la présidence des Etats Unis. Mais en même temps, il faut reconnaître la force du filmage de Leacock. Les séquences les plus percutantes du film sont par exemple celle où Kennedy fend la foule pour accéder à la scène où se tient son meeting. Ou encore celle où à côté de Jacky il sert à n’en plus finir les mains de tous ces américains qui défilent devant lui. Leacock a réussi à montrer un John Kennedy particulièrement charismatique, subjuguant les foules dans ses discours, immédiatement sympathique et proche de ses électeurs. Il en fait une véritable star de cinéma. Et c’est bien cela que nous montre le film dans son ensemble : le quotidien de l’action politique avec ses contraintes et ses routines, sa langue de bois et ses promesses électoralistes. Mais il montre aussi la starisation de l’homme politique, signant des autographes comme un chanteur ou un acteur d’Hollywood, répondant avec un évident plaisir, malgré la fatigue tout aussi apparente, aux ovations de la foule. On peut considérer Primary comme le film de la naissance d’un mythe.      

E COMME ÉMIGRATION – Philippines.

Overseas, Yoon Sung-A, Belgique-France, 2019, 90 minutes.

Elle nettoie, elle brique, elle frotte, elle récure, elle fait briller la cuvette des wc et le carrelage tout autour. Elle passe et repasse son éponge. On dirait qu’elle ne peut pas s’arrêter. Qu’elle ne s’arrêtera jamais. A quel moment ce sera assez propre ? Et puis, peu à peu, par petites touches sonores, on l’entend pleurer. Seule dans son travail. Et ses pleurs deviennent de vrais sanglots. De gros sanglots. Un plan fixe, de plus de quatre minutes. Un incipit qui dit clairement ce que le film se propose de développer. La condition tragique de ces femmes chargées du nettoyage des wc, et de la maison, de toute la maison, et plus encore.

Nous sommes aux Philippines. Les Philippines exportent leur personnel féminin. Les femmes, jeunes, vont travailler dans les riches pays du golfe (Arabie Saoudite, Quatar, Dubaï…) ou à Hong Gong, ou Singapour. Elles partent comme employée de maison. On devrait d’ailleurs dire domestique, ou bonne – bonne à tout faire – ou tout simplement esclave. Car c’est bien d’esclavage qu’il s’agit. Corvéables à merci, du matin au soir. Et même du soir au matin. Faire la cuisine, servir les repas, faire le ménage, les courses. Satisfaire tous les désirs des maîtres, ceux qu’on appelle pudiquement les employeurs. Un travail épuisant. Il faut obéir à tous les ordres. Et bien sûr, comme ce sont des esclaves, elles n’ont droit à aucune considération. Dans certains cas elles sont même battues. Sans parler du harcèlement, depuis les gestes déplacés jusqu’aux tentatives de viol. Pour certaines de ces femmes il s’agit vraiment d’un enfer. D’autant plus qu’elles sont loin de chez elles, loin de leur famille, loin de leurs enfants qu’elles ont laissés à une parente. Et cet éloignement est ce qui leur coûte le plus.

Le film a l’originalité d’aborder ces situations dans le cadre d’une « école » où sont formées les candidates à cette émigration. Une formation qui comporte d’abord des aspects techniques, comment mettre le couvert ou faire le lit. Mais elle est surtout une préparation psychologique. Comment supporter les vexations, et même les coups. Comment être forte, et rester forte. « On ne pleure jamais devant l’employeur ». Un précepte qu’il est bien difficile de suivre. La formation met en scène des jeux de rôle qui abordent les aspects les plus délicats de cette vie de « robot ». Comment résister par exemple à une tentative de viol. Pulvériser par exemple du parfum dans les yeux de l’assaillant semble une bonne solution. Ou, comme le dit une des « élèves » qui a du vivre cette situation, le frapper aux parties sensibles. Sa franchise fait bien rire ses condisciples et détend un peu l’atmosphère. Mais le plus souvent, celles qui sont ici pour faire part de leur expérience passée aux candidates au départ, ne cachent pas la dimension dramatique de leur vie d’émigrées.

E COMME ETRETAT.

La saison des tourteaux. Martin Benoist, 2020, 52 minutes.

Etretat, les falaises, comme on ne les a jamais vues. Sous l’Arche, tout près de l’Aiguille. Les pieds dans l’eau, sur les rochers. Des images magnifiques. Et le cinéaste ne se prive pas de nous éblouir. Qui s’en plaindrait ?

Pourtant, il ne s’agit pas de réaliser un dépliant touristique, mais de nous proposer un portrait. Le portrait d’un « non-voyant profond » comme il se présente lui-même. Mais cela au fond n’est pas sa caractéristique essentielle. Il préfère se définir comme pêcheur. Un pécheur de crabes, et de homards. Une pêche à la main, dans les rochers, sous les falaises. Une pêche qui est tout un art.

Si nous voyons beaucoup les falaises dans le film, c’est que nous suivons notre pêcheur, sur la plage, sur les rochers, dans l’eau à marée basse. Nous le voyons pêcher, patiemment, filmé au plus près. Une technique impeccable : il plonge la main sous l’eau après avoir repéré un trou et au toucher, il sait s’il y a une étrille, un tourteau ou un homard, qu’il suffit alors de sortir de sa cachette sans se faire pincer. Une pêche assez dangereuse en somme. Dont la simplicité n’est qu’apparente. Sans compter les risques de chute sur les rochers glissants.

Un film sur la mer et la beauté du paysage, certes. Mais surtout un film sur le handicap, ou plutôt sur le dépassement du handicap. Un film qui montre comment un handicap peut ne plus être une limitation de son activité, mais bien une force. Pêchant les tourteaux depuis l’âge de 14 ans, Christophe, notre pêcheur mal-voyant a tiré profit de l’acuité de son sens du toucher. Dans la mer il est dans son élément, au point où il en vient à affirmer pouvoir admirer la beauté du paysage. Unr bien belle leçon d’optimisme et d’amour de la vie.

E COMME ENTRETIEN – Anne Lenfant

1- Vous avez réalisé un film d’entretiens avec Benoîte Groult intitulé Une chambre à elle. Benoîte Groult ou comment la liberté vint aux femmes. Comment avez-vous eu l’idée de ce film ? Quelle a été sa genèse ?

Réaliser ce documentaire était une nécessité. La fin des années 90, le début des années 2000, c’était le plein backlash pour le féminisme, le retour de manivelle. Même si en France on a pu assister à une certaine récupération institutionnelle ou politique, se dire féministe était mal vu. Plus personne n’osait en parler réellement, ou c’était une insulte. Benoîte Groult était alors bien oubliée. Son dernier livre, Histoire d’une évasion, remontait à plusieurs années lorsque j’ai entrepris le film en 2002.

C’est la première raison qui m’a conduite à vouloir réaliser ce documentaire. Vulgariser le féminisme. A partir de sa vie, ce matériau incroyable qu’elle avait elle-même utilisé pour parler d’émancipation et des multiples prisons de verre dont les femmes avaient dû se libérer au XXe siècle, famille, mariage, religion, et tout ce qui soutient ces carcans, médecine, éducation, académie, presse, etc. Ce féminisme qui était en train de s’éteindre alors que les injustices étaient toujours là. Et Benoîte avait déjà été une passeuse entre deux générations, comme le dit Josyane Savigneau. Il me semblait que son style direct, percutant, drôle, son humanisme, son humour employé avec bonheur pourraient à nouveau convaincre en rappelant les évidences qui n’avaient, au fond, que peu changé. Sa voix pourrait exprimer ma colère, et ma caméra lui redonner la parole.

Je souhaitais également aller plus loin avec elle et l’interroger sur la prise de conscience. Comme elle, je n’avais pris conscience des injustices faites aux femmes et surtout du système de domination qui les constituent que tardivement. Cela nous rapprochait. La compréhension de ce système de domination, au-delà même du fait ou combiné au fait d’être lesbienne dans une société qui l’acceptait encore mal, m’avait, de mon côté, amenée à prendre conscience de manière plus structurée d’autres oppressions, le racisme en premier lieu, comme si une nouvelle grille de lecture m’avait été donnée qui me permettait non seulement d’avoir de l’empathie mais aussi de comprendre d’autres rapports de pouvoir, de classe et de race notamment. Je m’interrogeais à la fois sur ce qui rendait possible la prise de conscience et sur la place que nous avions individuellement dans ces différents systèmes, tantôt dominée, tantôt dominante. Et le fait qu’elle ait écrit sur sa propre prise de conscience tardive me donnait envie de l’interroger à ce sujet.

Aussi, la vieillesse m’intéressait. À titre personnel mais surtout en termes politiques car les femmes âgées sont peu montrées à l’écran, et peu visibles dans les media. C’était bien avant qu’elle écrive La Touche étoile mais, sachant qu’elle défendait le droit de mourir dans dignité, je pressentais qu’elle pourrait m’en parler franchement et avec intelligence, partant de son expérience comme toujours. Les chapitres d’Histoire d’une évasion sur les parties de pêches de deux septuagénaires (Benoîte et son époux Paul Guimard) me permettaient d’imaginer des images pour le film.

Ces sujets dont j’imaginais qu’ils constitueraient les trois thèmes principaux du documentaire n’étaient pas la seule raison qui m’avait amenée à avoir envie de rencontrer cette écrivaine pour faire un film sur elle et avec elle sur l’actualité du féminisme. La manière dont elle a raconté l’histoire d’amour de sa mère avec Marie Laurencin, romancée notamment dans Les Trois Quarts du temps, me laissait entrevoir une ouverture d’esprit assez rare pour son temps et me donnait envie d’inciter à la lire.

Au-delà de toutes ces motivations, le déclic, l’urgence que j’ai ressentie à faire ce film, sont venues d’un constat. J’ai découvert Benoîte Groult assez tard, à plus de 30 ans, avec Ainsi soit-elle, dont l’actualité m’a frappée alors qu’il avait été écrit vingt-cinq ou trente ans plus tôt, en 1975. Je me suis mise à en parler autour de moi et me suis aperçue d’une fracture nette. Les femmes de plus de 40 ans me répondaient toutes : « Benoîte, bien sûr… » tandis que celles de moins de 40 n’en avaient jamais entendu parler. J’ai eu le sentiment que quelque chose se perdait et qu’il fallait faire quelque chose.

Des concours de circonstance à l’origine du projet peuvent être par ailleurs évoqués. C’est en récupérant la bibliothèque féministe d’une amie qui venait de mourir subitement que j’ai découvert Ainsi soit-elle, son livre le plus connu. C’est ensuite par hasard qu’une amie traductrice, à qui j’avais parlé de mon désir de réaliser un documentaire avec Benoîte (sans savoir qu’elle la connaissait), lui en a fait part sans que je m’y attende et m’a ainsi mise, sans s’en rendre compte, au pied du mur lorsque j’ai su qu’elle attendait que je la contacte…

J’ai beaucoup travaillé en amont, ayant tout lu d’elle avant de la rencontrer pour le film. Je pressentais qu’elle serait sensible aux questions de transmission, ayant écrit des biographies comme celle de Pauline Rolland, et ouverte au dialogue entre générations (auquel elle s’était déjà livrée dans une livre composé en partie d’entretiens avec Josyane Savigneau, Histoire d’une évasion, et qui d’ailleurs m’avait laissé entrevoir la possibilité du film). J’avais anticipé et réfléchi aux thèmes, aux plans, aux lieux, aux situations de tournage. Ça a facilité les entretiens, auxquels j’ai pris un grand plaisir. Un certain nombre de choix étaient clairs dès le départ pour moi, ne pas recourir à une voix off ni entendre mes questions par exemple. Mais jusqu’au montage, j’avais beau avoir choisi les thèmes, je n’arrivais pas à trouver la structure du film. Et ça m’inquiétait car j’ai l’habitude de l’écrit et d’avoir un plan avant de me lancer. Tout s’est éclairci d’un coup, comme le choix du titre est venu d’un coup, après avoir longuement tâtonné. Et le montage a été un moment magique, au cours duquel j’ai découvert concrètement à quel point deux images, ou du son, peuvent en produire une troisième, dont le sens peut totalement nous échapper. C’est une expérience autant physique qu’intellectuelle, qui m’a réellement enthousiasmée tout en renforçant mon sentiment de responsabilité quant à ce qu’on produit.

Au final, le film lui-même, Une chambre à elle. Entretiens avec Benoîte Groult, est assez court, 22 minutes, mais le succès rencontré dans les festivals et surtout la demande renouvelée du public d’en voir plus m’ont décidée à reprendre les entretiens menés dans les différents lieux où elle habitait (et d’autres interviews et situations filmées) pour monter trois heures trente de bonus réunis en cent questions complémentaires au film dans un double DVD, intitulé Une chambre à elle. Benoîte Groult ou comment la liberté vint aux femmes. Il est organisé par thème et j’y ai également inclus, outre des biographies et un diaporama des nombreuses photos que Benoîte m’avait confiées, une importante documentation sur la situation des femmes et leur histoire, pour aller plus loin que ce que nous avions pu aborder et ainsi apporter des données à jour. Tout ceci autant pour les lectrices et lecteurs de Benoîte qui souhaitaient continuer de l’entendre qu’à des fins plus pédagogiques. Avec un graphiste débutant dans l’authoring de DVD, tout cela s’est fait de manière très artisanale mais on a voulu en faire un bel objet.

J’avais imaginé initialement un film qui mêlerait portrait de Benoîte, histoire des femmes au XXe siècle et questions féministes. Au montage, j’ai finalement abandonné l’idée d’un portrait classique pour me concentrer sur quelques questions d’actualité féministes vues par elle, préférant rester dans un format court et plutôt donner envie de la lire pour la découvrir et aller plus loin. Sans doute par timidité aussi, car c’était mon premier film et je ne voulais pas ennuyer le spectateur. Mais le projet m’a rattrapée et le matériau que j’avais était trop riche pour que je le laisse de côté. La conception du double DVD m’a permis d’y revenir de manière originale et de donner à voir sa vie telle qu’elle la raconte, d’approfondir l’histoire des femmes et leur situation. Le montage des compléments du DVD, plus simple, plus brut, presque un bout à bout s’il n’y avait ces inserts visuels variés de sa vie, m’a aussi permis de faire entendre sa parole – et par là même sa pensée – telle qu’elle se déploie, dans sa longueur et sa complexité, à son rythme à elle. Ce qui me semblait important car le film, lui, est rythmé, concentré, et avance à mon pas plus qu’au sien. Sans la trahir, j’avais un peu « sculpté » sa parole pour le film, pour traduire un sentiment d’urgence. Dans le DVD, j’ai redonné place à sa voix et pris ma place à côté, par l’apparition de mes questions dans les coupes et par la documentation complémentaire.

Globalement, on peut dire que tout cela partait d’une envie de mettre en lumière quelque chose. Triplement. D’une conviction, que le féminisme est un humanisme, toujours d’actualité, qui concerne tout le monde. D’une quête, d’une interrogation, de savoir ce qu’elle était devenue et de ce qu’elle pouvait m’apporter sur les questions que je me posais et qu’elle n’avait pas traitées dans ses livres. Et d’une nécessité que je ressentais de créer des témoignages, des archives, de documenter un certain nombre de choses. En particulier quelque chose qui me semblait sur le point de disparaître ou d’être oublié.

2- Votre film est autoproduit. En quelque sorte, vous l’avez fait seule. Est-ce un choix (stratégique) ou est-ce parce que vous n’avez pas pu faire autrement ?

Oui, le film a été entièrement autoproduit et je l’ai distribué en l’envoyant aux festivals. C’était mon premier film, je m’étais un peu formée mais je n’avais aucune légitimité pour défendre une demande de financement. Connaissant quelques personnes qui avaient travaillé dans le cinéma, je savais que la recherche financement pouvait prendre des années et ne pas aboutir. Or j’avais un sentiment d’urgence et n’étais pas sûre d’avoir ce temps. Benoîte avait déjà 82 ans quand j’ai commencé à la filmer en 2002. Surtout, je voulais avoir une totale liberté pour parler du féminisme comme je l’entendais car il s’agissait d’un projet très personnel. C’était déjà assez compliqué pour moi de déterminer exactement ce dont je voulais parler, comment mettre en perspective les propos de Benoîte, pour ne pas en plus avoir à négocier avec un producteur, que ce soit une forme, un format (comme ces 22 minutes qui ne rentrent pas dans les cases mais qui me semblaient justes), un contenu, un délai.

Notamment j’ai eu besoin de faire une pause de 2002 à 2005, littéralement de laisser reposer les rushes, pour mûrir le projet à partir de la série d’entretiens que j’avais menés. Et notamment pour savoir quoi faire de la déception que j’avais ressentie lors de ses réponses sur les questions de classe et de racisme. À travers nos échanges filmés apparaissait comme un impensé. Le montrer ou pas, comment. Qu’est ce qui me semblait le plus important à ce moment-là. Je n’aurais pas voulu être influencée d’une manière ou d’une autre par un producteur ou un financeur à ce moment-là. C’était un projet très personnel et j’avais besoin de le mener à mon rythme. Et j’ai eu besoin de plus de deux ans pour déterminer ce que j’allais faire de ce que j’avais filmé. Alors que jusque là, malgré une longue préparation et réflexion, je n’avais pas trouvé la structure du film, celle-ci est devenue évidente pour moi en regardant à nouveau tous les rushs après cette pause. Bien sûr beaucoup de choses se sont jouées au montage, j’ai découvert ce moment intense où les images prennent tour, ou pas, mais l’essentiel était clair dans ma tête.

Sans production, je n’ai pas pour autant fait ce film seule. Je me suis entourée de professionnel.les : ma compagne photographe, Brigitte Pougeoise, un monteur, un graphiste pour le DVD. J’avais un travail à côté, j’ai pu financer tout ça moi-même en montant une petite association, Hors-champ, et parce que le matériel vidéo professionnel était alors relativement abordable. Je n’avais pas prévu d’acheter de droits d’images télévisuelles, toujours très chères, ce n’était pas le type de portrait que je voulais faire. Benoîte m’a donné accès à ses archives photos personnelles et le temps et l’imagination ont remplacé le banc-titre. Je ne voulais ni musique ni voix off non plus. C’était un choix formel de ne pas souligner d’avantage un propos, pas seulement un souci de simplicité dans les moyens. J’ai quand même rédigé un dossier de demande de financement auprès du CNC, autant pour m’obliger à écrire que « pour voir », mais ça n’a rien donné à ce moment-là.

En revanche, après le film, j’ai demandé et obtenu une aide à l’édition DVD de la part du CNC, ce qui m’a permis de concevoir un double DVD assez original, hybride d’outil pédagogique, d’objet ludique, d’archive. Il a ensuite obtenu le label d’Images en bibliothèques, ce qui a sans aucun doute facilité son achat.

3- Quelles ont été les conditions de tournage avec Benoîte Groult ? Vous l’avez beaucoup rencontrée et beaucoup filmée ?

Oui, après la lettre que je lui ai envoyée, nous nous sommes rencontrées chez elle à Paris et elle a tout de suite accepté. J’ai commencé par rencontrer quelqu’un qui avait organisé un colloque pour les 25 ans d’Ainsi soit-elle (ma première expérience d’interview) et j’ai ensuite retrouvé Benoîte à Hyères, l’un de ses trois lieux de vie, pour continuer d’échanger sur le projet, mais elle m’a tout de suite fait confiance pour commencer à tourner. C’était quelqu’un de très généreux envers les autres femmes, prête à faire confiance aux jeunes féministes, curieuse aussi de ce partage.

Cette confiance est peut-être venue du fait qu’elle a senti que j’étais prête et pas seulement motivée. Je m’étais vraiment préparée, j’avais tout lu d’elle et sur elle. Je lui avais envoyé à l’avance les guides d’entretiens avec les questions que j’avais préparées (une série de cinq longs entretiens, sur l’histoire des femmes, sur sa vie, sur diverses questions féministes historiques ou d’actualité, sur la vieillesse). J’ai passé du temps avec elle dans ses trois lieux, Paris, Hyères et sa maison de Doëlan, pour mener ces interviews mais aussi l’accompagner dans ce qui constituait alors sa vie. Ces trois années où j’ai tourné, c’est une époque où elle n’était plus du tout invitée dans les media, ni pour des conférences ou rencontres littéraires où j’aurais voulu la filmer. Heureusement il y a eu le salon du livre de Guidel. Ces invitations sont revenues après avec la sortie de La Touche étoile, et c’est à titre amical que je l’ai ensuite accompagnée dans les coulisses des plateaux TV d’émissions qui l’impressionnaient toujours… Le verre de vodka s’imposait ensuite avec sa toute jeune attachée de presse pour se remettre de ses émotions, elle qui était plutôt familière d’un verre de whisky chaque soir.

J’ai fait de même avec les autres personnes interviewées, sans passer autant de temps avec elles bien sûr. En les filmant dans leurs lieux (chez elles ou à leur travail lorsque c’était pertinent) et surtout, car je ne voulais prendre personne par surprise, en leur envoyant mes questions à l’avance, et même en envoyant le compte-rendu de notre entretien préparatoire à Yvette Roudy de telle sorte qu’il soit clair que je comptais sur son témoignage notamment pour une certaine mise en perspective, et un rappel de contexte sur l’origine sociale et le milieu privilégié de Benoîte. Dans cette période de recul du féminisme, toutes les personnes que j’ai rencontrées ont été très généreuses de leur temps envers une jeune réalisatrice non-professionnelle mais motivée.

4- Vous avez participé à l’organisation d’un festival de films lesbiens. Pouvez-vous nous en parler ?

Ça a été très formateur pour moi sur le plan politique. C’est un festival féministe et lesbien de plus de trente ans, important puisqu’il réunissait près de 2 000 femmes pour voir 80 films en quatre jours, débattre et imaginer le monde autrement. J’ai fait partie de la programmation quelques années et il m’a permis d’oser. Pour l’anecdote, c’est là que j’ai rencontré la traductrice qui connaissait Benoîte. Surtout c’était un endroit où l’on voyait des films du monde entier impossibles à voir autrement avant l’ère d’Internet, par et sur des femmes et des lesbiennes, et dont le fonctionnement autogéré, autofinancé, au consensus, cherchait à échapper au fonctionnement capitaliste et patriarcal habituel et à favoriser l’émancipation et l’autonomie. J’y ai appris l’organisation de vrais débats, sans « sachant », où la prise de parole était réellement facilitée pour toutes à l’époque. La non-mixité en était un élément essentiel et a permis à beaucoup d’entre nous de prendre confiance, devenir fières de ce que nous étions, et mieux comprendre les enjeux politiques et intimes de nos vies. J’étais passionnée de cinéma (en tant que spectatrice) et je cherchais un endroit pour m’engager pour les droits LGBTQI quand j’ai découvert ce festival. Je m’y suis tout de suite sentie à ma place. Tout cela a forgé ma culture féministe, trans, intersexe et lesbienne à l’époque, a nourri mon envie de passer derrière la caméra, et plus seulement derrière le projecteur, et m’a sans doute permis d’oser me lancer dans ce projet militant et personnel, à ma façon.

5- Pensez-vous qu’il y a aujourd’hui une spécificité des films faits par les femmes, en en particulier dans le domaine du documentaire ?

Je pourrais répondre par une pirouette en vous disant qu’on ne demande jamais aux hommes s’il y a une spécificité des films faits par des hommes. Je suis toujours un peu embarrassée de cette question mais c’est sans doute par crainte d’être mal comprise et que la réponse soit retournée à tous les coups contre les femmes : s’il n’y en a pas, alors pourquoi vouloir à tout prix augmenter la proportion de femmes qui font des films ; s’il y en a une, c’est donc qu’il y a une différence entre les hommes et femmes, différence essentielle qui pourrait justifier un traitement sexiste.

Je ne crois pas que ce qu’on a entre les jambes détermine par nature ce que l’on peut faire. Les femmes peuvent tout faire, il n’y a donc pas de raison en soi qu’il y ait une différence. Ou plutôt il y a autant de possibilités que d’individus. Mais nous sommes construits socialement et la plupart des femmes vivent des expériences différentes des hommes puisque la société nous distingue à coup d’injonctions, et souvent de violences… J’admire autant les films de Rithy Panh, Patricio Guzmán, Pasolini ou Wiseman que ceux de Varda, mais ce sont des documentaires comme Who’s Counting de Terre Nash, L’Ordre des mots de Cynthia et Mélissa Arra, des réalisatrices militantes et ou pionnières comme Aishah Shahidah Simmons, Pratibha Parmar, Cheryl Dunye, Carole Roussopoulos, Chantal Akerman qui m’ont montré des femmes à qui l’on ne donnait pas la parole, qui ont révélé des situations, mis au jour des rapports de forces, ouvert des imaginaires inaccessibles sans ces femmes. Et qui m’ont donné un sentiment de liberté, la force de croire que tout est permis si l’on est sincère, qu’il ne faut pas attendre que d’autres racontent nos histoires, ni absolument être passée par une école de cinéma ou avoir une production pour se lancer.

N’oublions pas non plus que les femmes ont moins de moyens et de ressources que les hommes pour réaliser leurs films. Je ne pense pas seulement aux plus petits budgets dont elles disposent, je pense souvent à tous ces deuxièmes ou troisièmes films que des réalisatrices talentueuses n’ont jamais pu tourner. La domination des hommes à la tête de l’industrie du cinéma a aussi conduit à effacer les femmes pionnières en ce domaine, au tout début de cet art, et a imposé une manière de tourner, de mettre en scène, le regarder, le « male gaze » comme le définit Laura Mulvey dans Au-delà du plaisir visuel. Iris Brey explique très bien dans Le Regard au féminin, une révolution à l’écran comment un « female gaze » peut être produit par un homme, que la mise en scène du regard ne dépend pas rigoureusement de l’identité du réalisateur ou de la réalisatrice. Je ne dirais donc pas qu’il y a une spécificité de films faits par les femmes – la diversité des festivals de films de femmes en témoigne – mais il est certain qu’elles apportent une richesse de points de vue et d’imagination dont le cinéma a cruellement manqué et continue de manquer.

6- Benoîte Groult est-elle toujours d’actualité aujourd’hui ? Le féminisme a-t-il changé depuis l’époque de la réalisation de votre film ?

Le féminisme a en effet changé, et il avait déjà changé entre l’époque où Benoîte Groult était au faîte de sa renommée dans les années 70 et le moment où j’ai réalisé le film au début des années 2000. C’était une époque où on a commencé à s’interroger sur l’absence de transmission, de mémoire du féminisme (contrairement à d’autres mouvements politiques qui connaissent leur histoire), question qui semble bien lointaine au vu des conflits de génération actuels. En outre, non seulement le féminisme évolue sans cesse, mais je crois qu’il n’y a jamais eu « un » féminisme, mais toujours plusieurs en même temps.

En termes de générations, je me suis rendue compte en lisant le livre d’Aurore Koechlin La Révolution féministe à quel point je suis inscrite dans une histoire, et qu’on peut me situer entre la 2e et la 3e vague du féminisme en France (si on les fait commencer là, je ne suis pas totalement convaincue de cette numérotation qui ignore le passé plus lointain, mais c’est comme ça qu’on les nomme aujourd’hui). C’est pour cela que j’ai été si mal à l’aise de ne pouvoir développer quelque chose sur les femmes racisées ou de classes défavorisées dans le film et qu’il m’a fallu du temps pour admettre qu’il valait mieux le faire dans un autre projet, et ne pas chercher à m’appuyer sur Benoîte Groult pour le faire. Me trouver entre deux générations m’a sous doute amenée à vouloir construire des ponts entre ces générations mais surtout aujourd’hui à vouloir retenir le meilleur de chacune. Et c‘est ce que fait la 4e vague aujourd’hui, venue notamment d’Amérique Latine. Les raisons qui rendent le féminisme nécessaire n’ont au fond pas tellement changé. Les féminicides, les viols, les violences masculines ne reculent pas, les hommes n’arrêtent pas de vouloir, et de pouvoir, décider à la place des femmes (des trans et des intersexes aussi), de l’avortement à la PMA, et dans tous les domaines de leur vie, les inégalités de toutes sortes sont là si on veut regarder, le système inhérent à cette domination n’a pas été remis en cause. Hétéro-patriarcal, capitaliste, il s’approprie le corps des femmes, des exploité.es, des racisés.es, des colonisé.es comme tout ce dont il a besoin pour fonctionner d’ailleurs : nature, animaux, espace… Et les manières directes et violentes comme les plus insidieuses d’y parvenir (à commencer par le conditionnement des enfants, la féminisation des petites filles et le sexage,) persistent.

Pour ce qui est de l’actualité de Benoîte Groult, je me posais déjà la question lorsque j’ai réalisé le film. Les thèmes de la prise de conscience et du passage entre générations étaient au cœur de mes questionnements lorsque, jeune trentenaire, je me suis présentée à elle qui avait passé 80 ans. Faire ce film, c’était non seulement parler de Benoîte mais aussi de ses millions d’admiratrices dans les années 70, se demander ce que leurs espoirs étaient devenus, et comment la prise de conscience d’une nouvelle génération pouvait se faire, avec ou sans la connaissance des réflexions et des luttes féministes antérieures.

Et je me suis à nouveau posé cette question en préparant une intervention récemment pour le centenaire de sa naissance, à la bibliothèque qui porte maintenant son nom à Paris. Alors que je ne m’étais pas replongée dans ce travail ni dans les œuvres de Benoîte depuis des années, j’ai relu plusieurs de ses livres pour l’occasion. Et après avoir craint que son écriture soit datée, j’ai retrouvé son style, que j’aimerais que tout le monde découvre.

Alors oui, c’est toujours un bonheur de la lire. Quelques-uns de ses livres m’ont peut-être moins touchée que d’autres, parce qu’un peu trop hétéro pour moi, mais ils sont le reflet d’une époque où le divorce et le couple libre entrait dans les mœurs, et je ne suis pas sûre qu’une femme hétéro se posant des questions sur la fidélité ne les trouve pas toujours aussi pertinents. Pour ce qui me concerne, Ainsi soit-elle, Les Trois Quarts du temps sont des œuvres majeures qui méritent de devenir des classiques et, dans le bon sens du terme, vous décapent le cerveau.

Surtout, la variété, la richesse de ses écrits, essais, romans, journaux intimes, biographies, éditoriaux, la générosité de ses collaborations littéraires (elle a rédigé de nombreuses préfaces, traduit les nouvelles de Dorothy Parker etc.) et de son engagement (en tant que présidente de la Commission de féminisation des noms de métiers et de fonctions, conférencière, marraine, etc.) est époustouflante. La relire permet de voir comment elle a parfois brodé mille et une variations sur un thème au fil de ses différents ouvrages.

Lorsque j’ai réalisé le film, il n’existait pas d’écrits académiques ou d’analyse de ses livres hors des critiques de presse pour la plupart polémiques sur les sujets qu’elle soulevait et d’un livre écrit encore au début de sa carrière littéraire. Depuis, à l’occasion du don de ses manuscrits au Centre des archives du féminisme à l’université d’Angers, et d’une rencontre organisée à Angers en 2014, des personnalités ont écrit sur son œuvre. Ces textes, publiés en 2016 sous la direction de Sylvie Camet (Benoîte Groult. Le Genre et le temps), confirment s’il le fallait son importance littéraire, et font apparaître la profondeur de son œuvre à travers diverses analyses littéraires passionnantes. L’évolution de son style et de la construction de ses livres, reflétant son émancipation littéraire et l’affirmation progressive du « je », y sont par exemple remarquablement mises en évidence ainsi que la grande originalité de ses formes d’écriture.

Son engagement pour la féminisation des noms de métiers est tout juste en train de porter ses fruits, grâce à l’engagement de bien d’autres depuis, comme Eliane Viennot aujourd’hui mais aussi de toutes celles qui ont eu le courage de revendiquer qu’on les nomme au féminin. La place des femmes dans la presse qui l’a tant mobilisée n’a, elle, pas progressé.

Les questions que son engagement féministe posait déjà à l’époque par rapport à d’autres formes de domination continuent de se poser, et même de manière de plus en plus accrue et plus pertinente aujourd’hui puisque ces autres formes de domination n’ont pas été remises en cause mais arrivent à être dénoncées grâce à de nouveaux media. Le contexte était bien différent à l’époque : le travail de Benoîte contre les mutilations génitales était alors critiqué par certains hommes universitaires, ethnologues ou médecins, blancs, français qui opposaient leur relativisme soi-disant respectueux des cultures à son indignation, mais elle faisait chemin avec des féministes de divers pays africains qui luttaient contre ces pratiques. Et sa manière de relativiser à elle était de ne jamais considérer que la situation était pire pour les femmes dans telle ou telle culture ou religion. Elle mettait sur le même plan toutes les religions monothéistes et n’avait de cesse de balayer devant notre porte en ne laissant passer aucune injustice faite aux femmes. J’ai fini par me réconcilier avec mes attentes déçues pas ses « non-réponses » sur les questions de classe et de race qu’elle n’avait manifestement pas cherché à creuser. J’ai retrouvé certains passages d’Ainsi soit-elle comme celui-ci. « De la même façon, la sollicitude virile va s’effacer miraculeusement devant les nécessités de l’ère industrielle. Les avocats ne voulaient pas d’avocates, mais les patrons, eux, ont besoin de main d’œuvre docile, non syndiquée, donc sous-payée… suivez mon regard… Et soudain les beaux raisonnements qui avaient servi à écarter les femmes des professions libérales vont s’effacer devant une argumentation inattendue : « Ce sont les femmes qui seront employées à décharger les betteraves la nuit dans les raffineries parce qu’elles sont plus habiles et plus souples que les hommes et parce qu’elles résistent mieux à la boue et au froid » (circulaire des Raffineries du Nord 1860). » Elle cite Kate Millett : « L’effort physique est en général un facteur de classe, non de sexe. Les tâches les plus pénibles sont toujours réservées à ceux d’en bas, qu’ils soient robustes ou non. » Et aussi : « Exit la fameuse galanterie française, un bel attrape-nigaudes et qui ne s’exerce jamais qu’à l’intérieur d’une classe. Avez-vous jamais vu un « monsieur bien » prendre la valise d’une femme moche et pauvre avec un bébé dans les bras sur un quai de gare ? » Ou encore : « « Nous sommes tous des juifs allemands », criaient les étudiants de Mai 68. Nous aussi, d’une certaine façon, nous sommes toutes des prostituées. Et même les femmes qui les haïssent ont bénéficié de chacun des mouvements féministes. J’aimerais qu’elles le sachent et qu’elles le sentent, car c’est le livre de l’amitié que je voudrais écrire, ou plutôt le livre de ce qui n’existe pas encore, d’un sentiment et d’un mot qui ne sont même pas dans le dictionnaire et qu’il faut bien appeler faute de mieux la « fraternité féminine ». » Cette latiniste n’avait pas encore trouvé le mot sororité. Le fait qu’elle ait surtout puisé dans sa vie pour écrire l’a amenée à souvent centrer ses romans sur des milieux privilégiés qu’elle connaissait, elle n’a pas pour autant ignoré que d’autres femmes souffraient à la fois des mêmes maux qu’elle, mais aussi de ceux de leur classe, de leur origine ou de leur orientation sexuelle.

Juillet 2020

E COMME ELEVAGE.

Nous la mangerons, c’est la moindre des choses. Elsa Maury, Belgique-France, 2020, 65 minutes.

« Cocotte n’est pas allée à l’abattoir ». Cocotte, c’est une des brebis du troupeau qu’élève Nathalie dans le sud de la France. Une brebis à laquelle elle s’était particulièrement attachée. Depuis le jour où, c’est la première séquence du film, le petit qu’elle vient de mettre bas ne survie pas.

Une scène qui a aussi particulièrement impressionné la cinéaste qui en fait une sorte d’emblème du comportement maternel de l’animal (elle lèche le corps inanimé de l’agnelle et le secoue avec sa patte comme si elle voulait le réveiller) et qui en accentue la dramaturgie en multipliant les gros plans.

Le film se terminera par une autre naissance. Réussie cette fois. L’agneau gambadant, dès sa venue au monde, autour de sa mère. Une vision plutôt joyeuse.

Entre ces deux scènes, le film nous aura montré le travail de l’éleveuse, filmée le plus souvent seule au milieu de son troupeau. Un film où on ne parle pas beaucoup. Nathalie murmure souvent à l’oreille de ses brebis, ou bien se parle à elle-même pour souligner ses actions. Les seuls dialogues apparaissent dans la séquence du repas, ou lors de la visite de la vétérinaire. Et dans cette séquence importante pour le sens du film, où Nathalie apprend, couteau en main, à découper les viscères de l’animal qui vient d’être abattu à l’abattoir.

Car si élever des animaux c’est les faires vivre, la mort – leur mort – est tout aussi présente, car il ne peut pas être ignoré qu’ils sont destinés à fournir de la nourriture sous forme de viande. Le film peut alors être perçue comme une réponse aux végétariens et autre végans. Oui on peut aimer les animaux d’un élevage, c’est-à-dire en prendre le plus grand soin, par exemple en les nourrissant au biberon si un problème surgit à la naissance, et en pas refuser de cuisiner leur viande le moment venu et s’en régaler entre amis. Il s’agit seulement – mais c’est important pour Nathalie- d’éviter toute souffrance inutile. Et en particulier de ne pas les envoyer à l’abattoir, même s’il y a des situations où on ne peut pas faire autrement. C’est pourquoi elle apprendra les gestes précis, et l’usage des outils ad hoc.

Mais le film vise aussi à rendre hommage au travail de ces éleveurs qui comme cette jeune femme sont engagés pourrait-on dire corps et âme dans leur métier. Il nous propose de bien belles vues du troupeau dans cette région dominée par un soleil éclatant. La bande son est quasiment saturée de bêlements et du tintement des clochettes. Mais la dominante des images nous conduit vers une vue bucolique de la campagne. Le récit fait par Nathalie de sa vie s’inscrit sur le fond noir de l’écran. Un moyen d’éviter le recours à la voix off et au commentaire. La dimension dramatique de la première séance laisse vite la place à une grande sérénité.

E COMME ESPAGNE – Histoire

L’année de la découverte. Luis Lopez Carrasco, Espagne-Suisse, 2019, 210 minutes.

L’histoire de l’Espagne. Une grande partie de son histoire. Celle du XX° siècle. Une histoire récente donc. Évoquée par ceux qui l’ont vécue. Ou qui en ont des souvenirs, grâce aux récits que leurs parents – surtout des pères – ont pu en faire.

Une histoire des ouvriers surtout. Une histoire du travail. Une histoire des luttes pour défendre les emplois. Du chômage lorsque les usines ferment. Du désespoir et de la colère que cela suscite. Une colère contre les gouvernants qui ne font rien pour venir en aide aux ouvriers. Au contraire. N’ont-ils pas décidé la fin de certaines industries ?

Nous sommes à Carthagène. Dans le sud-est du pays. Une région industrielle. Des mines de plombs exploitées depuis toujours. Et les usines qui transforment le minerai. Pour ceux qui sont nés ici, l’avenir a été longtemps tout tracé. Ouvrier de père en fils.

Le prétexte du film, le point focal vers lequel nous sommes peu à peu conduits, ce sont les manifestations ouvrières de 1992 – une crise de grande ampleur – et leur point culminant, l’incendie du parlement. Un évènement grave, exceptionnel. A lui tout seul il synthétise l’atmosphère d’une époque, les vies brisées, l’avenir bouché. Et l’incompréhension. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-il se faire que les socialistes au pouvoir à l’époque, au niveau régional comme national, n’aient pas sauvé une industrie qui ne semblait pas être particulièrement en difficulté. Pourquoi les ouvriers ont-ils été abandonnés ?

Pour essayer d’éclairés cette situation, le cinéaste recueille les souvenirs des uns et des autres, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui évoquent leur vécu, ou ce qu’ils ont pu connaitre de l’histoire de leur pays à travers les évocations qu’ont pu en faire leurs ainés.

La majorité de ces discours sont recueillis dans un café, dans l’agitation au moment du premier café, puis de la première bière, du repas de midi. Des gros plans de visages, des consommateurs ou de la cuisinière qui prépare les toasts et du barman qui tire la bière. Pas de plans d’ensemble. Mais en bruit de fond, l’ambiance bien spéciale de ce lieu de rencontres et de discussion.

On évoque donc la grande Histoire, celle du franquisme en particulier. Mais aussi l’histoire personnelle ou celle de ses parents. On parle beaucoup de travail, d’emploi. Des conditions très dures du passé. La vie à l’usine, dès 14 ans. Parce qu’il n’était pas question pour un fils d’ouvrier de faire des études. Et puis les choses qui change, avec la mort de Franco, l’arrivée de la démocratie et l’entrée dans l’Europe. Les opinions formulées sont loin d’être uniformes (pas de point commun entre ce nostalgique du franquisme et cette militante communiste pionnière des revendications féministes). Ce pluralisme est un des grands intérêts du film. Avec cette centration sur le vécu personnel. Des points de vue pris sur le vif, lors d’un repas en famille ou lors d’une partie de carte entre amis. Il n’y a que le récit des émeutes et de l’incendie du parlement, récit fait par les syndicalistes qui y ont participé activement, qui prend un tour plus solennel, celui d’entretiens non improvisés.

Le film est long, plus de trois heures. Mais il regorge de vie. Dans sa dernière partie – celle consacrée aux émeutes – les images d’archives, très violentes, souligne la dimension dramatique de l’époque et des événements qui sont rapportés. Un document d’une grande richesse historique.

Et puis, il est le résultat d’un travail visuel d’une grande originalité. Certes la division de l’écran en deux parties (split screen) n’est pas quelque chose de nouveau, même si les documentaires qui l’utilisent restent rares.. Mais les relations entre les deux parties ne sont jamais les mêmes, comme si le cinéaste avait fait le projet de l’en explorer les différentes possibilités. Par exemple :

  • A droite des clients du café qui discutent entre eux ; à gauche le barman ou la cuisinière au travail. Une façon de contextualiser les propos tenus.
  • Les deux côtés n’ont pas de liens directs. On n’entend les propos tenus que dans l’un deux. Mais on passe à l’autre par une sorte de fondu-enchainé sonore. Ce qui met en évidence la diversité des positions exprimées.
  • Les deux côtés font partie de la même situation (la même discussion), et les propos tenus se répondent. La simultanéité des deux vues est alors l’équivalent d’un champ-contrechamp, sans avoir recours au montage, ce qui vise une plus grande fluidité de la représentation du débat.
  • Et puis dans certains cas, un seul côté de l’écran comporte une image, l’autre restant noir. Une façon de souligner l’importance des propos tenus, surtout si l’image de celui qui parle finit par occuper la totalité de l’écran.

Film indispensable sur l’histoire du mouvement ouvrier en Europe, L’Année de la découverte est particulièrement significatif de cette orientation du film d’histoire où l’appel au vécu des acteurs des événements supplante le recours aux experts et autres spécialistes.