E COMME ECRIVAIN – Pierre Guyotat.

Guyotat en travail. Jacques Kébadian, 2011, 85 minutes.

Le cinéma peut-il rendre compte de la création littéraire ? De la fabrique des mots et des phrases, de leur agencement, de leur combinaison, de leur ciselage, de leur affutage… ? Rentrer dans l’intimité de l’écrivain, dans la solitude de la création. Et l’écrivain peut-il se dévoiler devant une caméra, dans ce qu’il a de plus secret, de plus impalpable, le surgissement du texte ?

On a pu depuis longtemps se pencher sur les manuscrits, examiner les ratures, les biffures, les ratages, les rattrapages, les repentirs. Mais l’écrivain, quand il hésite, tâtonne, expérimente, remets sans cesse le mot, les mots, les phrases, en question ? Quand il les triture pour magnifier leur puissance, leur éclat. Cela pouvait sembler impossible à saisir. Et pourtant… Filmant longtemps, avec insistance, Pierre Guyotat, Jacques Kébadian y est parvenu.

Le titre de son film dit bien, immédiatement, qu’il s’agit d’un accouchement. Faire naître un texte. Pas vraiment dans la douleur. Plutôt un certain plaisir. La main accompagne le rythme de la phrase, son modulé, la musicalité même des mots. Ici rien ne fuse. Le texte n’est pas un éclair. Il n’y a aucune immédiateté, aucune fulgurance dans ce travail. Plutôt de la patience. Une patience infinie. C’est par petites touches, petites retouches, insignifiantes au premier abord, que le texte progresse, pour trouver son exactitude. Pour devenir éternel.

Pour cela il faut du temps. C’est pour cela que le film ne multiplie pas les situations. Il reste face à l’écrivain et l’écoute. Il fixe son immobilité corporelle pour mieux voir venir le texte, le laisser advenir et l’accueillir enfin.

Un film en trois séquences seulement. La première, le travail de l’écrivain, donc. Puis le texte achevé. Guyotat le lit tel qu’il est imprimé, à Avignon, devant un public invisible, qu’il ne regarde jamais d’ailleurs. Et pourtant, c’est bien pour un public que la lecture a lieu. Une lecture sans effet théâtrale, sans rien de superflu, mais sans hésitation, un texte qui coule de lui-même. Un texte achevé, définitif, qui semble bien loin du travail de fabrication précédent. On y reconnait les passages qui étaient l’objet de la recherche, du travail. Une confrontation des plus instructives. Car si nous n’avons pas vu, si nous n’avons pas suivi l’ensemble du travail qu’il aura fallu pour y parvenir – des jours et des jours sans doute –  après tout, ce que nous en montre Kébadian est suffisant, suffisamment parlant, suffisamment instructif.

Dans la troisième partie de film nous revenons chez Guyotat. Nous sommes le matin, Guyotat est assis près d’une fenêtre, baigné par le premier soleil de la journée. Il pense à son travail en déjeunant. Il commente son travail, son écriture. Une réflexion qui fait partie de ce travail même, qui ne lui est nullement extérieur, qui n’est pas un après coup. L’écrivain ne se dédouble pas pour juger sa production, pour en donner le sens ultime, en cerner la vérité. Il exprime simplement son ressenti. Comme quoi l’écriture fait partie de sa vie. Elle est sa vie même.

Le film de Kébadian peut être vu aujourd’hui comme un hommage posthume à Guyotat. C’est aussi un formidable hommage à la création littéraire.

E COMME ENTRETIEN -Laïs Decaster

 Je ne suis pas malheureuse est un film d’école. Comment en avez-vous eu l’idée ? Quelle a été sa genèse ?

J’avais accumulé beaucoup d’images pendant plusieurs années, sans savoir si j’allais en faire quelque chose. Mais ces images me restaient en tête. La liberté qu’avaient mes amies pour parler me semblait importante, je savais que je voulais en faire quelque chose mais je ne savais pas vraiment par quoi commencer.

La première chose qui a motivé cette décision a été la découverte d’un documentaire italien au festival de Lussas intitulé D’amor si vive, de Silvano Agosti. Dans ce film documentaire le réalisateur filme en gros plan, un à un, sept personnes : un enfant, une mère, un transsexuel, un travesti, une prostituée. Chacun répond à sa façon aux questions du réalisateur, des questions précises et très intimes. Ces sept personnages m’ont touchée, leurs paroles, leurs discours sur la vie sont tellement forts et si humains qu’on est captivé par leurs récits de vie. Quand j’ai découvert ce film, j’ai tout de suite voulu continuer à filmer davantage.

J’avais commencé à filmer juste après le bac quand je rentrais à l’Université de Paris 8 en cinéma. En fin de licence, je me suis retrouvée avec de nombreuses heures de rushes, des images très diverses. Car même si nous étions un petit groupe, je ne filmais pas toujours les mêmes filles, je ne suivais pas toutes les histoires. Je n’avais pas de fil conducteur.

Je suis rentrée en master réalisation avec ce projet. C’est là que j’ai vraiment décidé que ces images allaient devenir mon film de fin d’études. J’étais suivie par Claire Simon qui m’a beaucoup aidé à retravailler mes intentions. Elle m’a conseillé pour le cadre, le son puis pour prendre du recul et affiner le montage final.

Vous filmez des étudiantes qui sont vos amies. Dans quelle disposition d’esprit ont – elles accepté votre projet ? Le tournage avec elles a -t-il été facile ?

Elles n’ont pas vraiment accepté. Nous n’avions pas parlé de ce que je faisais, je prenais ma caméra, je filmais sans arrêt et un jour je leur ai dit que finalement j’en ferai un film.  Elles ont accepté très naturellement. Mais je leur avais dit que je leur montrerai le film terminé avant de le partager et de l’inscrire en festival.

Le tournage a été très naturel et chaleureux, j’aimais les filmer et je crois qu’elles ont aimé être filmées aussi. Bien sûr parfois elles en avaient marre, elles voulaient que je revienne dans le groupe avec elles. Moi aussi à la fin de plusieurs années j’étais contente de vraiment lâcher ma caméra… de reprendre ma vie avec elles entièrement, j’en avais besoin.

Votre film a une coloration autobiographique, ou du moins personnelle, bien que vous ne filmiez pas à proprement parlé votre vie. Pensez-vous qu’il soit important – indispensable – pour un cinéaste (une jeune cinéaste) de s’impliquer personnellement dans son cinéma ?

Je ne sais pas pour les cinéastes en général. Pour moi ça a été important de m’inscrire dans le film, de prendre ma place, de me situer et de raconter pourquoi j’avais besoin de filmer à ce moment de ma vie. Je ne faisais pas seulement des images sur mes amies, je filmais notre jeunesse se dérouler et c’était aussi la mienne, donc ça a été assez évident qu’il fallait une voix off pour raconter le sentiment qui me traversait à ce moment. 

Où en est la distribution de votre film ? En festival ? En salle ?

Le film a bien tourné en festival et dans quelques cinémas à l’occasion de séances spéciales, nous avons toutes été surprises et très heureuses. La vie du film a commencé au Cinéma du Réel où nous avons eu un prix et puis à partir de ce moment-là tout s’est enchainé, nous avons fait plusieurs rencontres et débats, ça a été vraiment une expérience, on n’y pensait vraiment pas. Et là ça continue encore, c’est super de défendre le film toutes ensemble. Les retours sont souvent très enthousiastes et chaleureux.  Parfois ça me rend triste d’avoir terminé ce film parce que c’était vraiment un moment de notre vie qui n’est plus exactement le même aujourd’hui. De se retrouver pour en parler est assez fort et me laisse croire que d’une certaine façon le film continue un peu.

Quel regard portez-vous sur le cinéma documentaire actuel ? Et en particulier sur les films réalisés par des femmes.

Je regarde pas mal de documentaires (mais jamais assez), c’est un cinéma qui m’inspire beaucoup, même si je n’aime pas forcément diviser le cinéma documentaire et celui de fiction. Pour moi ces formes vont ensemble.

Si je devais parler des films documentaires réalisés par des femmes il y a bien sur Claire Simon qui restera pour moi une sorte de ‘mentor’ et qui a fait des films très importants dans ma construction, dans mon envie aussi de faire des images. Je pense notamment à Récréation, Mimi, Le Bois dont les rêves sont faits. Ce sont des films qui me font du bien, qui me ramènent à l’humain, à l’intime, à la parole. C’est une réalisatrice qui trouve toujours la bonne place, la bonne distance. Cette façon de raconter le monde m’apporte à chaque fois que je revois les films.

Il y a quelques années le film Pauline s’arrache d’Emilie Brisavoine m’a beaucoup marquée. Je crois que le film réussit à trouver une force assez incroyable parce qu’il n’a pas peur de dévoiler à quel point l’adolescence peut être cruelle. On le ressent à travers le personnage de Pauline, mais aussi à travers la caméra de la réalisatrice. Ça me fait penser aussi au cinéma de Catherine Breillat qui montre à quel point être une jeune fille ce n’est pas aussi « charmant » qu’on voudrait le croire. Ça fait du bien de voir ça, pour moi ce sont des films que je vis comme des soulagements. Ils dévoilent à quel point nous sommes autre chose. Bien sûr ce n’est pas simplement le sujet mais aussi les formes filmiques hyper singulières qui portent ces films. 

Une autre jeune femme qui fait des documentaires que j’aime est Alice Diop, je pense à Vers la tendresse. C’est un film à la frontière entre le documentaire et la fiction. Une forme qui m’intéresse beaucoup. C’est un film juste et très sincère sur la vie des jeunes de banlieue d’aujourd’hui.

Plus récemment c’est le film documentaire Histoire d’un regard de Mariana Otero que j’ai trouvé incroyable. C’est un film qui questionne la place d’un photographe et bien sûr aussi la place d’un cinéaste. Ça m’a énormément touchée, je trouve que c’est un film vraiment brillant. Et son lien avec son film Histoire d’un secret m’a bouleversée.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets de nouveaux films ?

A la fin de mon master à Paris 8, je suis finalement rentrée à La Fémis, dans la section distribution-exploitation. J’ai aussi le désir de travailler dans une salle de cinéma et surtout de défendre des films que j’aime et qui me portent. Comme ça mon parcours ne parait pas très cohérent. Mais pour moi il l’est. J’ai toujours su que j’avais envie de faire un métier très concret qui m’animait et que, peut-être, à côté, je ferais de la réalisation. Les métiers de la distribution et de l’exploitation sont au centre de l’industrie, de l’économie du cinéma, plus que de la création. Mais c’est aussi à ces endroits que l’on voit énormément de films et qu’on apprend à les défendre (cela dépend bien sûr aussi de l’endroit où l’on travaille). Voir des films, savoir en parler, c’est l’une de mes premières motivations à faire des images et à avoir envie de prendre ma caméra. La réalisation et l’exploitation sont le premier et le dernier maillon du cinéma : les faire et les montrer. Mais pour moi cela a une cohérence totale, c’est intimement lié. Et puis travailler dans une salle c’est aussi partager avec les spectateurs, en parler, c’est très concret, proche de l’humain. Donc depuis deux ans, l’école me prend beaucoup de temps, j’ai moins la place pour réaliser. Mais c’est une école où j’ai fait de grandes rencontres, un lieu très humain auquel je ne m’attendais pas. Les gens que j’ai rencontrés m’inspirent beaucoup et me donnent envie de m’investir de nouveau dans la réalisation. Je suis partie en tournage cet été pour aider des amies qui réalisaient un film à deux, des sœurs jumelles. Ça a été un moment très fort et ça m’a donné envie de travailler en équipe, et de retourner vers la réalisation. Mais je ne sais pas si j’y arriverai, je n’en suis vraiment pas sûre.

Aujourd’hui j’ai le désir de reprendre ma caméra, mais je ne sais pas si j’arriverai à faire un second film. J’ai envie d’être guidée par mon envie, pas seulement parce qu’il faut forcement faire un deuxième film. J’aimerais prendre mon temps, et peut-être qu’il y aura un film dans 10 ans, ou peut-être qu’il n’y en aura pas, je ne sais pas.  C’est pour ça que j’aime l’idée d’avoir un travail très concret à côté. En même temps, l’exploitation c’est un métier où il faut s’investir énormément. Je ne sais pas encore où je trouverai ma place dans tout ça.

E COMME EXTRÊME DROITE

La cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry, 2019, 96 minutes.

Un raffinement vestimentaire, une mode (plutôt passée d’ailleurs), une convention.

Un signe de virilité (peut-être).

Une marque de distinction (Bourdieu n’est pas loin). Surtout si on ne la porte pas uniquement les jours de mariage ou d’enterrement.

Une demande de respect, de respectabilité, de reconnaissance, d’acceptation.

Etre bien sur soi, gagner en assurance, se sentir appartenir à un certain monde, un certain milieu, sa communauté.

Et monter en grade. Ne plus faire partie du bas peuple, des sans le sous, des gueux qui trainent dans les rues. Se démarquer des immigrés qui envahissent les rues.

Porter la cravate, indispensable pour faire de la politique.

Mais si l’habit fait le moine (c’est affirmé dans le film), la cravate fait-elle l’homme politique ?

Le personnage.

Bastien. Vu de haut dans le premier plan, une plongée verticale. Mais dans tout le reste du film il sera filmé  frontalement, à sa hauteur, assis dans son fauteuil. Dans les scènes d’action il ne sera jamais filmé de très près, comme s’il s’agissait toujours de montrer le contexte, son environnement, ceux qu’il fréquente. Omniprésent à l’image, le film peut être défini comme un portrait, avec un personnage principal, tous les autres étant secondaires.

Ce personnage a-t-il la sympathie des cinéastes ? En un sens oui, même s’ils s’efforcent de montrer qu’ils ne partagent pas ses idées politiques. Mais il est filmé avec sympathie. Essentiellement parce qu’il accepte le film. Il accepte de se montrer tel qu’en lui-même. Avec ses points faibles, ses zones d’ombre, surtout dans son passé. Comme dans beaucoup de documentaire centré sur un personnage, on sent qu’il s’est instauré entre lui et les cinéastes une certaine connivence, une certaine complicité presque. On n’est pas du tout dans le registre qu’avait adopté Barbet Schroeder pour filmer Amin Dada : la qualification du film comme autoportrait, ce qui indiquait clairement que le cinéaste ne le prenait pas à son compte. (Général Idi Amin Dada, autoportrait, 1974) « Filmer l’ennemi », comme dit Jean-Louis Comolli implique de ne pas minimiser la différence de position, voire le fossé politique pouvant exister avec le cinéaste. C’est ce que fait par exemple Jean-Stéphane Bron dès le début de son film consacré au populiste d’extrême droite Blocher (L’expérience Blocher, 2013). Il n’en reste pas moins que, malgré toutes les précautions prises, filmer un homme politique court toujours le risque de lui donner un espace d’expression qu’il peut utiliser à son avantage. Et même finir par amadouer le cinéaste et le mettre pour ainsi dire dans sa poche. Expérience que filme avec beaucoup d’humour Avi Mograbi à propos d’Ariel Sharon (Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, 1997). A l’évidence le Bastien de La cravate, n’est pas un monstre, ni un fou ! Et la moindre des déontologies cinématographiques implique qu’il soit filmé avec respect, sans chercher à lui faire dire ce qu’il ne dit pas, et – cela va de soi – sans le juger.

Le militantisme.

Portrait d’un militant, le film d’Étienne Chaillou et Mathias Théry est une approche du militantisme. S’agissant d’un parti d’extrême droite l’engagement – et l’obéissance – sans faille qui est exigé de ses membres n’a rien de surprenant. Quant à la ferveur quelque peu aveugle envers la « patronne » il n’est pas non plus étonnant qu’elle se manifeste avec force lors de la campagne électorale. Bref, si militer au Front national – comme ailleurs – c’est aussi viser une carrière dans le monde de la politique, c’est peut-être surtout tout faire pour faire triompher ses idées. C’est du moins ainsi que Bastien se présente.

Plongeant dans les dessous du militantisme d’extrême droite, La Cravate est donc aussi un portrait du Front National. Son organisation hiérarchique, les rapports entre les militants (le chef de Bastien devient son confident et presque son ami – presque…), les ambitions personnelles, toute la vie quotidienne du parti est abordée d’autant plus clairement que Bastien traverse une phase de doute à son égard et en vient presque à critiquer lui-même cette dimension de politique politicienne qui fait bien peu de place à la sincérité des militants de base. Reste que dans la campagne présidentielle, la victoire semble à portée de main. La déception aux résultats sera égale à l’espoir suscité.

Le film.

Plonger dans un parti comme le Front National impliquait à l’évidence de mettre en place un dispositif filmique qui éviterait au film de tomber dans la complaisance, étant entendu qu’il se situerait nécessairement, et dès le premier plan, en dehors de toute perspective de propagande.

Le principe adopté par les deux cinéastes est d’introduire ce qu’on peut appeler un « style indirect». Par le biais d’un récit en voix off, désigné comme étant le texte du scénario du film, texte présenté au personnage principal chargé alors de réagir et de la commenter. Demande-t-il des modifications ? Introduit-il des nuances ? Donne-t-il son aval, en acceptant la présence dans le film des épisodes de sa vie tels qu’ils sont écrits – racontés – par les auteurs ? A cela s’ajoute quand même des séquences filmées dans la vie même de Bastien, son activité professionnelle d’une part et surtout son militantisme, ce qui le conduit à rencontrer les cadres du parti, jusqu’à sa présidente.

Ce détour par un récit extérieur au personnage et à sa vie – en toute rigueur il s’agit d’une voix « over », ce qui est clairement montré par cette image de la bouche du locuteur devant le micro d’enregistrement, image qui s’affiche en surimpression du visage de Bastien – réussit-il à imposer la position des cinéastes comme opposant (critique) des convictions politiques de leur personnage ? On peut se le demander dans la mesure où le Front National (devenu rassemblement national) ne fait pas opposition au film, ce qui vaut pour acceptation. Et en effet le film s’inscrit dans la perspective de la dédiabolisation du parti entreprise par son numéro deux. Si les accusations de racisme et de xénophobie sont bien présentes dans le film, elles ne sont quand même pas systématiquement mises en avant. Ce qui s’explique sans doute par la centration explicite du récit sur le personnage de Bastien, sa vie personnelle et son engagement, plutôt que sur les thèses politiques et les débats qu’elles peuvent occasionner. En dehors de quelques fragments du discours de Marine Le Pen dans le grand meeting de campagne (filmé avec force effets spéciaux pour en accentuer la dimension proche de la folie collective), les déclarations des cadres du parti, en particulier celles faites à la presse, sont systématiquement recouverte par la voix off du récit. La Cravate n’est pas un film qui discute les positions du Front national. Il ne cherche pas à expliquer le vote FN. Il ne le combat pas non plus. C’est d’abord, et uniquement, le portrait d’un jeune militant d’extrême droite. Un portrait qui nous dit beaucoup de choses sur la montée de l’extrême droite en France et en Europe.

E COMME ENTRETIEN – Géraldine Berger

Parlez-nous de votre formation. Comment vous êtes-vous destinée à devenir cinéaste ?

Avant de découvrir le cinéma documentaire, j’aimais les documentaires télévisés. J’ai grandi avec la série Que deviendront-ils ? de Michel Fresnel qui a filmé pendant douze ans la vie et les destins d’une classe de collégiens. J’étais surtout fan de l’émission belge Strip-Tease. J’ai un parcours universitaire, j’étudiais l’économie et particulièrement les modèles de développement. Je voulais devenir journaliste et j’ai commencé par faire des piges sur des sujets sociaux et économiques, notamment sur le micro-crédit. Et puis j’ai découvert le cinéma documentaire dans les salles d’art et d’essai, les œuvres des frères Maysles, de Robert Drew, Bruce Weber, Pierre Perrault, Raymond Depardon, Barbet Schröder, Alain Resnais, Claire Simon, Agnès Varda. J’aimais la liberté de formes, l’engagement et la beauté de ces films. Je ne connaissais pas encore les cinéastes comme Sergueï Dvortsevoï, Gianfranco Rosi, Patricio Guzman, Rithy Panh, mais j’avais l’intuition d’un territoire de création illimité avec le réel.

J’ai donc eu envie de m’initier au métier de documentariste et la formation des Ateliers Varan m’est apparue comme une évidence. J’ai eu des professeurs remarquables comme Mariana Otéro et Jean Lefaux. J’ai retenu de cet enseignement l’importance du point de vue et la nécessité de mobiliser tout son être, son cœur et ses tripes, bref l’essentiel. Je ne portais pas encore une histoire forte en moi, j’avais 28 ans et manquais de maturité, mais j’ai compris ce langage et les possibilités de ce cinéma. J’ai complété cette formation quelques années plus tard par une formation plus technique à l’école des Gobelins et j’ai passé cette année un master 2 en VAE d’auteur-réalisateur de documentaires à la Femis.

Avant la réalisation des Orphelins de Sankara, vous avez écrit le scénario du film Marie Curie, au-delà du mythe. Pouvez-vous nous en parler ?

Je connaissais le directeur du Musée Curie qui préparait le centenaire du prix Nobel et nous avons convenu de développer ensemble un projet de portrait pour Arte. Je l’ai co-écrit avec l’archiviste du Musée Curie et j’ai dû arrêter mon travail dans la production que j’exerçais depuis 10 ans ans pour me consacrer pleinement à ce travail d’écriture pendant plusieurs mois. Le film a été pris par Arte et nous avons eu ensuite une convention d’écriture.

C’est émouvant et très inspirant de travailler sur la vie d’une telle personnalité, J’ai pu accéder à de nombreuses archives personnelles, son journal intime et ses carnets innombrables. On a construit le film à partir de ses mots, de sa correspondance notamment. On entre à un moment dans un mystère, une certaine intimité, c’est très touchant. Je me suis passionnée pour son enfance et son adolescence en Pologne, cela m’aidait à comprendre son caractère et sa détermination hors normes. Les femmes n’avaient pas le droit d’étudier dans son pays alors occupé par les Russes. Marie Curie a donc décidé de travailler trois ans comme gouvernante dans une famille au fin fond de la Pologne, dépérissant moralement, pour financer les études de sa sœur aînée à Paris, avant de pouvoir elle-même venir étudier à la Sorbonne.

Arte a préféré orienter le film davantage sur l’œuvre et les découvertes mais ce travail de recherches, d’imprégnation, m’a aidée à saisir la richesse de la personnalité de cette femme beaucoup plus vivante, passionnée et passionnante que l’image un peu austère qu’elle a bien voulu laisser.

Le film a reçu le Prix Pierre-Gilles de Gennes pour le scénario à Parisciences et a été diffusé dans de très nombreuses chaînes à l’étranger.

Comment avez-vous découvert l’existence des orphelins de Sankara et de leur aventure.

J’ai juste entendu cette histoire dans ma voiture, dans une émission de l’Afrique Enchantée sur France Inter, consacrée à l’Afrique Rouge, communiste. Solo Soro et Vladimir Cagnolari évoquaient l’Angola, l’Éthiopie, la RDC, la Guerre Froide, l’improbable livraison d’un brise-glace au Bénin de Sékou Touré et enfin l’envoi de 600 orphelins burkinabè à Cuba par Thomas Sankara qui avait transformé et rebaptisé l’ancienne Haute-Volta en Burkina-Faso, le « pays des hommes intègres ».

J’imaginais ces 600 enfants gonflés à bloc par leur mission, je voyais leur aventure comme une odyssée. Je les trouvais incroyablement courageux d’avoir quitté leur village pour l’inconnu. Leur foi dans l’avenir me touchait, j’avais envie de savoir comment ils se représentaient Cuba. J’écoutais le drame de ces enfants à la mort de Sankara, assassiné par son fidèle ami, Blaise Compaoré. Il avait liquidé la révolution, mais aussi l’espoir de ces enfants et leur destinée. C’était une tragédie incroyable et j’avais envie de savoir ce qu’ils étaient devenus, ce qu’ils avaient fait de leur jeunesse communiste.

Je n’ai jamais rien trouvé de plus que cette émission radio, aucun témoignage ou trace de cette histoire méconnue, oubliée au Burkina-Faso. J’ai cherché dans les bibliothèques, les archives de journaux, les associations burkinabè, j’ai même lancé des appels à témoins, je n’avançais pas. Grâce aux progrès d’internet et aux alertes sur Google, j’ai finalement trouvé un article d’El Pais en 2009 évoquant un immigré ayant étudié à Cuba. J’ai pu le contacter mais il n’avait pas confiance en la France, l’ex-puissance coloniale soupçonnée de complicité dans la mort de Thomas Sankara. J’étais effondrée par son refus de me rencontrer après trois ans de recherches ! Mais il m’a mise sur la piste d’une association rassemblant les anciens élèves de Cuba à Ouagadougou, j’avais même un numéro de téléphone, c’était le sésame.

J’ai appelé et suis tombée sur le président de l’association, je n’entendais pas grand-chose, c’était la saison des pluies qui font un boucan d’enfer sur les toits en tôle mais je devais établir un contact. Il était très étonné de mon intérêt pour leur histoire. Après quelques échanges, il m’a proposé de venir à Ouagadougou à l’occasion de leur rassemblement annuel pour exposer mon projet devant leur communauté et recueillir les premiers témoignages. J’ai trouvé une production Les Films d’un Jour et je suis partie les rencontrer. C’est le début d’une relation de confiance et d’amitié formidable.

J’ai rencontré mes premiers témoins Bachir et Georges deux heures après mon arrivée, et j’ai eu immédiatement la certitude, par la qualité du récit, que cette parole, cette histoire collective ferait un film formidable. Je les regardais, c’était dans un maquis éclairé de néons, il ne manquait plus que la caméra. Je ne pensais pas que cela me prendrait huit ans encore pour tourner le film. Mais cette rencontre, la foi que j’avais dans mes personnages, choisis au fil du temps, notamment lors d’un second repérage en 2015, m’ont donné la force de mener ce projet jusqu’au bout.

Quant à Solo Soro qui m’a inspiré cette histoire, j’ai finalement pu le rencontrer et lui ai confié, sur une nouvelle version, la voix off du début du film.

Votre film peut-il être perçu comme un hommage à Sankara en tant qu’homme politique ?

Le film rend bien sûr hommage à Thomas Sankara, à son œuvre et à l’homme, mais je voulais qu’il apparaisse seulement en arrière-plan, dans la mémoire des orphelins, à travers leur histoire et l’héritage qu’il leur a légué. Il apparaît donc en mentor, en père spirituel. Je voulais que sa présence soit fantomatique. Il devait apparaître dans la ville sur des posters ou des fresques, hanter les lieux et les mémoires.

Thomas Sankara apparaît en creux, raconté par les personnages du film et j’ai fait le choix que les images d’archives apparaissent comme des réminiscences, des souvenirs enfouis. J’ai dû attendre huit ans pour accéder à ces images d’archives de la télévision nationale burkinabè. J’ai eu accès à des cassettes U-Matic en très mauvais état, pleines de sable, de poussière rouge. Nous n’avons pu transcoder qu’une petite partie de la sélection que j’avais faite car les appareils s’encrassaient vite. Les images, une fois transcodées, sont apparues rayées, rougies et je les ai trouvées formidables. Je pouvais projeter en elles l’imaginaire des orphelins, je voyais l’œuvre du temps, de l’oubli et de la chaleur écrasante.

Avec Alexandra Mélot, la formidable monteuse du film, nous avons passé un temps considérable sur ces archives, tant elles nous fascinaient. Nous avons commencé par fabriquer une chronique de la Révolution, à travers les images de télévision. Thomas Sankara occupait alors tout le devant de la scène. Il m’a fallu un certain temps pour redonner de l’espace aux orphelins. Nous avons œuvré pour que ces images d’archives figurent leurs souvenirs et pour que les orphelins fassent eux-mêmes le récit de l’Histoire.

Nous avons pris des extraits de discours de Thomas Sankara s’adressant aux femmes ou aux villageois. Nous avons utilisé un défilé à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution, un défilé d’enfants, de femmes, d’handicapés, avec des chars racontant toute la philosophie politique de la Révolution. Toutes ces archives étaient inédites, oubliées et très fortes. Je voulais que les spectateurs qu’ils soient burkinabè ou non, aient le plaisir de découvrir de nouveaux discours, car ce sont souvent les mêmes que l’on retrouve et les images sont souvent des archives occidentales, ce qui donne un autre regard.

Il y a ceux qui font l’Histoire et ceux qui la vivent. Les orphelins ont vécu au gré de ses bouleversements, de son chaos. Dans le montage il y a ce moment tout à fait crucial de la rencontre des 600 enfants avec Thomas Sankara, deux mois après leur arrivée à Cuba. Le président leur serre la main un à un. C’est un souvenir gravé dans la mémoire de chacun, un geste fondateur, déterminant dans la foi qu’ils ont développée en celui qui est je crois devenu un père véritable à ce moment-là.

J’ai choisi également de présenter Thomas Sankara dans sa dimension internationale, s’adressant à Fidel Castro mais aussi à l’ONU citant un poème de Novalis, assez mystique : « Bientôt les astres reviendront visiter la terre d’où ils se sont éloignés pendant nos temps obscurs […] les vieilles demeures seront rebâties, les temps anciens se renouvelleront et l’histoire sera le rêve d’un présent à l’étendue infinie » J’ai juste voulu montrer l’envergure et la profondeur de cet homme hors du commun, qui a marqué l’Afrique toute entière et bien au-delà, à l’exception de la France, malheureusement.

Quelles ont été les conditions de tournage du film, en particulier au Burkina ?

Lors de mes premiers repérages en 2009, il n’était pas facile de parler de Thomas Sankara, aussi je suis restée discrète et je précisais toujours que je ne faisais pas un film politique. J’avais fait appel à Fanta Régina Nacro qui était ma productrice exécutive. Je m’en remettais à elle pour savoir ce que je pouvais faire, elle m’a toujours bien conseillée et ouvert les portes. (C’est grâce à elle que j’ai pu rencontrer aussi Abdoulaye Cissé le formidable musicien du film, une vedette au Burkina-Faso.)

Après 27 ans de règne, l’Insurrection de 2014, à laquelle les orphelins ont participé, a renversé Blaise Compaoré. Le contexte était tout à fait différent, la révolution et Thomas Sankara n’appartenaient plus au passé, redevenaient un horizon. Je suis donc revenue en 2015 pour de nouveaux repérages, c’était beaucoup plus facile, Sankara était sur tous les murs. Le tournage en 2017 était aussi facile même si Sankara s’était un peu effacé. Je me suis toujours sentie en sécurité d’une manière générale.

Je suis revenue en février 2019 présenter le film au Fespaco, le festival panafricain de Ouagadougou et j’ai pu constater que la situation s’était considérablement dégradée. Tout ce qui faisait le ciment de cette nation, cette entente entre les différentes ethnies, s’effritait déjà avec le terrorisme et la présence des puissances étrangères. Je suis très inquiète. La situation politique est très complexe, très tendue.

Votre film va-t-il être distribué en salle ? Comment voyez-vous la situation de la distribution des documentaires en France ?

Le film a été conçu pour les salles, car j’avais comme objectif que le film circule dans les festivals. J’ai même investi personnellement pour payer le montage son du film et la version anglaise qui n’étaient pas prévus au budget. Alexandra Mélot a aussi investi beaucoup de son temps et travaillé en partie en participation pour arriver à cette version finale. L’économie du film était vraiment très serrée et c’est une véritable bataille de faire un film dans ces conditions. J’espère que les sélections en festivals au Fespaco, au Festival d’Amiens et au Festival international du film d’Histoire de Pessac où le film a reçu trois prix (Prix du Jury, des Lycéens et du Public) ! vont aider le film dans ce sens. J’aimerais trouver un vendeur international pour que cette histoire voyage loin. J’espère pouvoir accomplir le rêve de pouvoir présenter le film à Cuba accompagnée des personnages du film. Je serais comblée…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets.

J’ai passé un master à la Femis en VAE et me suis essayée à l’enseignement mais je compte revenir à la réalisation et au développement de films.

J’aimerais bien faire une chronique de la Révolution de Sankara avec les images d’archives de la RTB que je voudrais cette fois restaurer. Restaurer la mémoire, c’est un travail considérable que j’aimerais mener avec des historiens burkinabè. Je pense que c’est urgent en cette période de troubles politiques.

J’ai également un projet de film historique pour la télévision sur le groupe des scientifiques de la Montagne Sainte-Geneviève, très soudés dans l’amitié et engagés dans la société. Dreyfusards, progressistes et humanistes, ils ont inventé la science d’aujourd’hui et le CNRS. J’aimerais faire revivre ce groupe uni autour des Curie, Langevin, Perrin, revisiter leur utopie scientifique et humaine, leur époque, pleine de promesses et de menaces.

J’ai commencé aussi un film sur mon père qui a élaboré une théorie de physique fondamentale très audacieuse sur l’idée que le vide est constitué de corpuscules, plus petits que les particules, une hérésie qui permet d’expliquer l’origine des forces et de la matière. J’admire les personnes qui ont le courage de créer des mondes, des langages, des systèmes, la foi qui les anime m’émeut terriblement. Marie Curie parlait de cet ‘esprit d’aventure’. Ils sont pour moi révolutionnaires… Après avoir filmé mon père pendant près de dix ans, je voudrais orienter ce film sur l’idée de la transmission.

Lire O COMME ORPHELINS

E COMME ENTRETIEN – Fabienne Le Houérou

Le cinéma scientifique, pouvez-vous nous en présenter les démarches et les méthodes ?

Dans mes travaux j’évoque le terme de cinéma à intention scientifique, plus précisément. Car il faut bien l’avouer, d’emblée, le cinéma scientifique obéit aux mêmes règles que les autres cinémas. Il demeure soumis aux lois imposées par la perspective et la narration visuelle procède également d’une logique du récit avec ses contraintes  spatio-temporelles. Il est également en étroite liaison avec son écriture esthétique or depuis des siècles d’académisme et notamment l’impact de la pensée platonicienne tout ce qui est beau ou relève d’une volonté de faire beau est suspect aux yeux de la pensée et de l’académisme scientifique. Cette notion de beau est un concept clef. C’est parce que toute œuvre cinématographique traduit une subjectivité du beau que l’académisme a longtemps mésestimé le langage des images, jugé subjectif par excellence. Cette subjectivité est au cœur de la polémique pour faire science ou pas. J’ai beaucoup écrit sur la subjectivité de la science notamment en coordonnant des numéros de revues: (https://journals.openedition.org/e-migrinter/748; https://www.persee.fr/issue/cllum_1763-4261_2011_num_8_1; https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01374752/document et surtout la direction du numéro qui questionnait la place de l’émotion  dans l’érudition http://scienceandvideo.mmsh.univ-aix.fr/numeros/1/Pages/default.aspx

«Lorsque j’avais proposé de diriger une publication sur les relations ambivalentes entre les exigences d’érudition de la recherche et l’implication émotionnelle du cinéma documentaire, de nombreux collègues semblaient interloqués par cette association. Or le questionnement lié à la compatibilité de la science avec les données subjectives qui entourent sa production est loin d’être nouveau. L’interrogation est constante depuis les débuts de l’anthropologie visuelle, et les premiers films de Jean Rouch sont déjà des témoignages de cette tension entre connaissance et affects.

Les films scientifiques n’arrivent pas à se démarquer ou à se détacher de formes visuelles esthétisantes et cet ancrage dans le beau est le signe manifeste de la présence d’une certaine subjectivité. Tant le beau, même comme produit construit d’une société donnée, échappe. Ce que d’aucuns appellent la magie du beau n’est rien d’autre qu’une expression de l’énergie subjective qui se dérobe à son producteur lui-même. Les peintres le disent assez souvent lorsqu’ils évoquent le processus créatif, en soulignant à quel point entraînés par la couleur, leur propre œuvre les déborde. Cette absence de contrôle est opposée aux exigences cartésiennes du travail scientifique qui requiert une approche rationnelle du savoir et surtout l’application de certaines lois comme celle de la démonstration par la preuve.

Nous pouvons retrouver la justesse d’un raisonnement et le justifier alors qu’il est beaucoup plus difficile d’établir la beauté d’une chose. Nous savons que les objets sont beaux sans pour autant être capables de rentrer dans une explication savante. Là réside toute la difficulté des discours sur l’art, qui ne sont que des mises en organisations rationnelles d’un objet qui par essence ne l’est pas.

Le cinéma dit « scientifique », tel qu’il a été conçu à ses origines, est un cinéma éminemment irrationnel, puissamment émotif et qui, grâce à cette puissance, transmet un savoir inédit par une expression formelle qui déconcerte encore les Sciences Humaines, malgré les avancées des neurosciences et des travaux sur les zones du cerveau (Maclean, 1984) [1]. Des expériences qui ont maintenant plus de 20 ans demeurent souvent boudées par les Sciences Humaines, alors même que les résultats de ces travaux sont le produit d’une expérimentation administrant la preuve.

Les neuroscientifiques ont démontré depuis les travaux de MacLean, largement diffusés au sein du grand public, que l’on n’apprend jamais autant que lorsque les affects sont sollicités dans le processus cognitif. L’expérimentation s’est produite dans le milieu éducatif afin de démontrer que les professeurs qui étaient appréciés étaient également ceux qui arrivaient à obtenir auprès de leurs élèves les meilleurs résultats scolaires. Bien sûr, nous n’avions pas attendu les neurosciences pour le saisir empiriquement (Socrate ne le savait-il pas déjà ?). Les travaux des chercheurs ont simplement apporté des preuves mathématiques sur les probabilités de cette hypothèse.

Dans les films à caractère didactique, notamment sur la possession et la compréhension de la transe, on saisit très vite à l’image la proximité de Jean Rouch avec les êtres filmés. D’aucuns ont également parlé de fusion quasi charnelle entre les possédés et Jean Rouch, lui-même possédé par son sujet. Cette symbiose entre sujet filmant et sujet filmé ouvre un espace de compréhension qui fait du film un véritable outil de connaissance » (Le Houérou, 2008) : http://scienceandvideo.mmsh.univ-aix.fr/numeros/1/Pages/Le-Houerou-n1-2008.aspx)

La revue que je dirige depuis 2008, Science and Video, intitulait son premier numéro «Entre émotion et érudition: le cinéma d’enquête ».  Depuis la revue revient souvent sur cette question des émotions comme «souillure» de la pensée scientifique ou comme véhicule privilégié de la connaissance. Mon point de vue -défendu depuis mes premiers films- est de démontrer que l’empathie du scientifique, sa compréhension humaine d’un phénomène objectivé est fondamental pour la découverte . La vie scientifique va au delà de la vie des institutions et de la doxa.  Les résultats scientifiques dépassent largement l’organisation de la science par les politiques gouvernementales. En bref , ce que je tente de démontrer c’est que la subjectivité de l’acteur scientifique est son meilleur allié mais également son meilleur ennemi. Aussi pour reprendre mon idée du début c’est l’intention de connaissance qui fait d’un film son caractère scientifique ou pas. Il y a là une ambition qui n’est pas celle du journaliste car le cinéma du scientifique se moque du buzz, de l’audimat mais entend faire découvrir, par les images, les observations du chercheur sur son terrain.  Il est question d’un cinéma d’observation qui s’étale sur la durée. J’ai mis quatre ans, par exemple, à réaliser mon dernier film. Cette notion de durée est fondamentale. C’est une méthode de travail qui façonne les résultats.

Vous avez beaucoup travaillé dans le domaine du film ethnographique. Est-ce un domaine privilégié pour le cinéma ?

En raison même de l’utilisation de la caméra par les ethnologues au début de la discipline et aux débuts du cinéma, à l’aube du vingtième siècle, nous pouvons affirmer que cette discipline a été fondatrice dans l’utilisation des images  et des progrès du cinéma documentaire. La caméra comme outil privilégié de la connaissance du monde est très vite adoptée par les ethnologues. Les premiers films de Margaret Mead, à  Bali, sont essentiels. On la voit sur son terrain avec son casque colonial en train de filmer. « Childhood Rivalry In Bali » (1936-1938) est un chef d’œuvre https://www.youtube.com/watch?v=gITZEVAc8DY. On évoque rarement les femmes comme précursives et novatrices or, dès les débuts du cinéma, les femmes sont présentes avec toute leur créativité.  C’est vrai pour le cinéma de fiction avec Alice Guy, mais c’est vrai également avec Margaret Mead dont on parle assez peu . Les hommes parviennent mieux à tirer la couverture et la lumière sur eux.  Écartant les femmes «auteurs» en instrumentalisant leur travail pour mieux les faire oublier. Des femmes comme Sophie Ferchiou, élève de Jean Rouch, une pionnière en Tunisie ont été essentielles dans les progrès du cinéma ethnographique. On les oublie trop facilement au profit des chercheurs masculins.

Bien que ces documents  visuels soient très impactés par le moment colonial et le  regard colonial de l’époque, les années 40 et 50 ont initié des révolutions du regard qui ont justement renversé les perspectives coloniales. Je pense bien sûr à Jean Rouch dont le grand mérite aura d’opérer ce renversement du regard en évoquant une mise en partage de l’être filmé avec l’être filmant et de casser la supériorité d’une vison d’ethnographe «surplombante». C’est ce que l’on a appelé l’anthropologie partagée. Une méthode que je pratique encore

La référence à Jean Rouch est pour vous importante ? Vous avez été son élève…

Oui. C’est un cinéaste d’origine africaine, Ndiaye Adéchoubou qui, à la fin des années 80 et au début des années 90 m’a  convaincue de suivre les séminaires de Jean Rouch et j’y suis allée en tant que candidate libre. Ndiaye parlait de Jean Rouch avec passion, il le tutoyait et suivait ses cours avec assiduité. Rouch a élargi ses approches en partageant sa passion du cinéma à d’autres continents. Son séminaire était une plateforme internationale et ses cours étaient d’une générosité inégalée. Une générosité de partage des connaissances sans exclusivisme. Je pense que c’est sa rare générosité qui a fait de Rouch une sorte de phare dans les études en anthropologie visuelle. On assiste actuellement à un rétrécissement de cet «universalisme» et  la mise en place d’un jeu plus sélectif et ésotérique du cinéma anthropologique. Si bien que personne aujourd’hui n’a pu remplacer Rouch et qu’en conséquence force est de constater une forme de déclin dans la force de proposition de ce type de cinéma. L’influence du cinéma de Rouch sur la nouvelle vague est tout à fait évidente. Aujourd’hui le cinéma anthropologique semble se replier sur lui-même et ne rayonne plus sur l’ensemble du cinéma. Mais cet état de chose est épisodique et  j’espère qu’une nouvelle jeunesse, aussi libre  et généreuse que l’avait été Rouch, pourra renouveler ce type de cinéma. Je le souhaite car  nous avons besoin d’un cinéma éthique, désintéressé et insoumis à une télévision rabougrie qui se rétrécit sur des reportages simples (dans des temps éclairs qui ne sont pas ceux de la recherche)  et devient de plus en plus allergique aux paradoxes. Or, comme disait Kierkegaard les «paradoxes sont la fine fleur de la pensée». Lors de la projection de mon dernier documentaire au cinéma saint André des Arts en novembre 2019, au moins trois spectateurs m’ont dit, après le film, pendant les discussions que je faisais des films à la Jean Rouch. Or, je ne parle presque jamais de lui. Contrairement à d’autres anthropologues, je n’ai jamais rien écrit sur mes années Rouch et je n’ai jamais valorisé un quelconque héritage. Comme le cinéaste Ndiaye Adéchoubou, c’est une partie qui demeure timide, la profonde influence de Rouch n’est pas l’objet d’un jeu de miroir et de faire valoir. Aussi j’ai été très surprise que les spectateurs me rappellent celui qui fut un Artiste/Chercheur  dont la liberté a inspiré ma propre liberté. La première fois que j’ai vu Jean Rouch j’étais fascinée par tant de liberté et  un mélange original entre connaissance, esthétique et émotion.  Les analogies faites par le public au cinéma, en novembre 2019, me démontrent, de l’extérieur,  que cette influence n’est pas de surface mais qu’elle est profonde et empreinte de modestie. Le festival Jean Rouch, par exemple, n’a jamais sélectionné un des mes films. Jamais. Aussi, suis-je ravie que le public, lui,  reconnaisse cette trace dans mon cinéma, cela me permet de lui rendre hommage à ma façon.

Comment définissez-vous le cinéma d’enquête ? Le cinéma scientifique est-il toujours – ou principalement – un cinéma d’enquête?

Je parle d’enquête en sciences humaines. La sociologie et l’anthropologie sont des sciences où l’enquête joue un rôle clef de validation des connaissances. Il est question d’enquêtes orales qui procèdent par questionnaires directifs (ou non) sur un échantillon représentatif de la population étudiée. Pour ma part mes films sont au cœur d’enquêtes dans les milieux des réfugiés. «Nomades et Pharaons», «Quatre et demi», «Hôtel du Nil», «Angu, une femme sur le fil(m)» sont des mises en abîme et des mises en scènes d’enquêtés replacées dans une marche narrative.  A l’origine du film il y a une question à laquelle je réponds en images. Le cinéma scientifique ne se limite pas aux enquêtes. Il peut être tout simplement un cinéma d’observation. De nombreux cinéastes filment, par exemple, des rituels. Les images ici participeront de notre progression des connaissances par un archivage de la cérémonie qui respecte les temps du rituel pour en donner une meilleure compréhension. La caméra en archivant les étapes nous permet de mieux appréhender la société. L’objectif étant de comprendre cet Autre  et sa société. Les images sont particulièrement heuristiques en Anthropologie car la mise en scène sociale des gens eux-mêmes en dit toujours plus qu’ils ne le souhaiteraient « eux-mêmes » et permet au chercheur de formuler des hypothèses de travail qu’il n’aurait jamais pu exprimer sans les images. Les grands moments sociaux sont  généralement très riches. Tels les mariages, les enterrements, les naissances, les circoncisions, car chacun se tient à une place que la société lui réserve (au centre, en marge etc.…). Dans mon dernier film, par exemple, je débute par un mariage. Cela permet de situer le sujet socialement. Mon film traite des musiciens soufis au Rajasthan (Princes et Vagabonds) et les images de rituels me permettent de mieux rendre compte de leur particularité comme «sujet socio-musical» un concept original que je n’ai pu explorer grâce à cette mise en images des mariages. Le cinéma scientifique peut également mettre en image, de façon didactique, une découverte scientifique (sur une découverte archéologique) sur des expériences en laboratoire  et des mises en résultat en utilisant la visibilité de certains phénomènes (les neurosciences par exemple ont une utilisation très performante des images). Les astrophysiciens s’appuient également sur les images pour saisir un phénomène ou l’expliquer. C’est un cinéma varié qui a des vertus pédagogiques évidentes. A Science-Po  Aix je donnais un cours de relations internationales sur les crises humanitaires en  montrant des documents visuels. Chaque cours projetait un visuel traitant du  sujet suivi de discussions et d’analyses imagétiques avec les étudiants. Cela apportait un regard nouveau: les connaissances étaient ainsi transmises par des images en relation avec des textes. A un certain moment, il faut l’admettre, les images ne se suffisent pas en elles-mêmes et  doivent être complétées par du textuel. De mon point de vue, en reprenant l’idée de Deleuze Guattari (1980, Mille Plateaux), dans les processus de connaissances les images gagnent à s’associer aux textes dans une approche rhizomique du lien.  C’est-à-dire une approche re-liante capable d’agréger des écritures plurielles sans hiérarchiser les images et les soumettre au texte. Car l’histoire des sciences est bel et bien une histoire de soumission des images aux textes.

Quelle place faites-vous à l’esthétique dans vos films?

Je fais une très grande place à l’esthétisme. Pour évoquer la transmission des connaissances pures, j’utilise la langue académique qui est très formatée et qui tue l’esthétisme. Il faut le reconnaître, le jargon tue la beauté des textes. Or, mes terrains sont également des espaces de poésie. L’esthétique me permet de mieux rendre compte des univers spatio-temporels et humains de mes recherches. J’ai travaillé dans des pays très beaux avec des personnes pleines de poésies. Je dis souvent qu’escamoter cette dimension se ramènerait à appauvrir la science de son terreau humain et géographique. Mais l’esthétique ne se limite pas aux beaux paysages. Le beau est en quelque sorte un miracle au carrefour de différents éléments: la concordance entre les couleurs, la lumière, le sens, les émotions, le cadrage et le rythme. Un enchantement rhizomatique d’éléments hétérogènes. Cet assemblage est à la fois calculé et magique. Sans une magie transcendante, il n’y a pas de vraie beauté. Les êtres filmés possèdent leur propre beauté et dans cette « agency » d’éléments hétérodoxes on retrouve la poésie de la vie. Dans le dernier film ma volonté était de partager l’enchantement des chatoyances du Rajasthan, de ses musiques, en congruence avec les éléments de connaissances portés par le film.

Un de vos livres consacré au cinéma s’intitule «Filmer les réfugiés». Comment le cinéma peut-il –ou doit-il – aborder le problème des réfugiés ? Parmi les nombreux films traitant de l’immigration, quels sont  ceux qui vous paraissent les plus pertinents?

Sur cette question je risque d’être intarissable. Je voudrais renvoyer au livre lui-même car tout bon cinéma est également une invitation à la lecture. J’ai commencé à filmer les «migrants» et les «colons» (ensablés) il y a 20 ans car j’estimais que le langage scientifique ne me permettait pas de traiter la question des migrations en profondeur.  Mes films ont tenté également de déconstruire la vision misérabiliste sur les migrants et j’ai organisé un colloque sur cette thématique. «Réfugiés en Images/Images de Réfugiés». Le colloque a été filmé  par l’université de Poitiers et se trouve sur le web. http://uptv.univ-poitiers.fr/program/refugies-en-images-images-de-refugies-la-mise-en-scene-de-la-crise-actuelle-des-refugies-en-europe.html et publié dans la revue « Science and Video« 

L’image développe une pensée rhizomatique (lire la définition en fin d’article) c’est-à-dire une  approche entremêlée (telles des racines rhizomes souterraines)  et permet de dépasser une vision unilatérale et verticale de la migration. Les films permettent d’aller au-delà  de la complainte sur les réfugiés pour une analyse plus fine des ambiguïtés des  migrations. Le bonheur de migrer, le courage de migrer, les plaisirs d’exils et ses élixirs ne sont jamais des thèmes de recherche car il existe une approche définitivement tronquée des migrations limitant l’expérience migratoire à une expérience douloureuse et malheureuse. J’ai évoqué, dans un ouvrage, les migrations de vacances en Tunisie ( Périples au Maghreb, Voyages Pluriels, L’Harmattan, 2012) https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=37184 des classes moyennes comme des expériences heureuses de déplacements. Tous mes films présentent les réfugiés comme des héros moraux. Dans Nomades et pharaons (2005) cela est clairement posé comme hypothèse «Moral Heroes» par l’anthropologue Barbara Harrel Bond dans un entretien  filmé en 2004. Cette déconstruction par le regard permet d’avoir une vision plus hétérodoxe, plus complexe que les simples «jérémiades compassionnelles» qui, comme je l’ai démontré sont contreproductives, car en présentant les réfugiés comme des gueux impuissants on participe à leur rejet par la société, qui, par effet de miroir/repoussoir, se replie sur elle-même. Je l’ai constaté en Europe mais sur mes terrains en Egypte (dans les films: 4 et demi et Hôtel du Nil), en Afrique  et en Asie. Les migrants qui arrivent avec un capital sont partout assez bien accueillis, mais les «mendiants», eux,  sont chassés. Cela j’ai pu le constater sur les quatre continents en le filmant.  La pauvreté de celui qui migre fait peur aussi est-il important de rappeler l’infinie diversité des situations migratoires et sa complexité. Le Dalai Lama en Inde est un réfugié. Les exils heureux existent: j’ai pu les filmer dans «Nomades et Pharaons» ou encore «Les sabots roses du Bouddha». Cela ne signifie pas que les problématiques des exilés ne sont pas dramatiques. L’horreur est là : avec un marché de la migrance en Libye et ailleurs où les réfugiés sont «vendus» comme des marchandises (je pense aux réfugiés érythréens avec lesquels j’ai travaillé), ils sont torturés, martyrisés… Mais nous chercheurs avons le devoir d’analyser la réalité dans son infinie diversité et pas sous le prisme de l’horreur qui fait vendre les magazines. Cette horreur là je l’ai aussi filmée dans le documentaire sur le génocide au Darfour, je ne la nie absolument pas mais je pense qu’il faut élargir le champ de sa propre vision..

 En dehors de votre travail de chercheuse, allez-vous beaucoup au cinéma ? Quels sont les films qui ont particulièrement attiré votre attention ? Et quels sont vos cinéastes préférés?

Je vais tout le temps au cinéma, j’élabore des fiches critiques que je poste parfois dans un groupe Facebook «Critik Cinematografik».

Il m’arrive de passer des nuits entières à voir des films. Lorsque je suis à Paris je fais des cures cinéma. C’est-à-dire que je vais au cinéma presque toute la journée. Émerveillée même par les navets. C’est un pur bonheur.

Lorsque le cinéma Saint André des Arts a projeté mon film «Princes et Vagabonds» tous les jours, j’ai dû assister à mon propre film pendant 14 jours consécutifs. J’aurais été en droit de me lasser. Au contraire, grâce au grand écran j’ai remarqué des petits détails que je n’avais pas remarqués en montant le film sur un ordinateur avec un écran ultra perfectionné. Grâce à la profondeur de champ, des éléments visuels très intéressants m’ont permis de re-problématiser la question des femmes en Inde en intégrant la notion de seuil. En effet, avec le nombre de projections considérables, j’ai pu relever des répétitions visuelles signifiantes comme une présence féminine en arrière-plan (à demi cachée) mais se faisant voir à moitié par la caméra sur le seuil du foyer. Dans une posture ambivalente. Ces éléments m’ont permis d’élaborer une hypothèse de travail sur le rapport entre visibilité et invisibilité féminine au Rajasthan.  Tout cela pour conclure sur l’appauvrissement de nos regards lorsque nous visualisons nos films sur des ordinateurs. Les fermetures de cinémas d’Art et d’Essai auront pour conséquence, à terme, un appauvrissement du regard et de la pensée critique.  Les images de mauvaise qualité qui se partagent par liens vimeo sont pitoyables et consacrent la misère de regard dans notre société où le spectateur, devant son écran, consomme du film en solitaire. Le spectacle -dont la vertu est de réunir les humains- est anéanti par cette consommation isolante qui participe de l’atomisation de notre société.

Sur les migrations les fictions sont souvent plus intéressantes que les documentaires, qui, comme je le disais, limitent la migration à sa dimension la plus tragique. Sur cet aspect il existe des dizaines de films sur lesquels je compte écrire un article. Aucun n’a emporté ma conviction. J’ai beaucoup aimé le film de fiction «Nomades» pour le regard novateur sur le déplacement de jeunes marocains et le drame vu du point de vue de leur mère. La migration perçue par celle qui reste à quai et assiste à la noyade de ses fils. Ici, c’est la personne statique qui est centrale. C’est intéressant car on déplace le point de vue classique qui  s’appuie souvent sur celui qui migre. L’acteur migrant.

Mes cinéastes préférés sont Pasolini, Visconti, Fellini, De Sica. Le néoréalisme italien m’a autant marquée que Jean Rouch.  Mais aussi Emir Kusturica , Tony Gatlif, Quentin Tarantino et les nouveaux cinéastes Coréens (« Parasite » est une merveille), cette année j’ai découvert Todd Phillips avec son « Joker » époustouflant. Dans mon panthéon il y a peu d’auteurs de documentaires à part Jean Rouch et l’anthropologue Jacques Lombard dont j’aime beaucoup les films. Sublimer le réel est en quelque sorte ma recherche esthétique et je suis en train de préparer un film de fiction qui s’inspire de mon travail sur le fascisme en Ethiopie  (L’Harmattan, 1994) et  d’un roman publié en 2014 « Perla Nera » aux éditions Erik Bonnier. Il y a dans ma quête une circulation des écritures qui coexistent: l’écriture scientifique, l’écriture cinématographique et l’écriture romanesque. Ces différentes écritures se télescopent et se complètent. Je tente avec des écritures plurielles d’avoir une approche rhizomatique. Hétérodoxe, polyvalente, chaotique. Cet éloge du chaos organisé est peut être ma marque de fabrique. L’exemple même de ce rhizome est le travail polyvalent autour de « 4 et demi ». J’ai écrit des articles scientifiques, réalisé un film et publié un roman autour de ce sujet. Comme pour la musique il est question de variations autour d’un même thème.

La théorie du Rhizome développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari est l’un des éléments de la « French Theory ». Il s’agit d’une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux. Elle vise notamment à s’opposer à la hiérarchie en pyramide (ou «arborescence»).

Cette théorie a une part d’implication en philosophie, en art, ainsi que dans l’étude des évolutions sociales et politiques. Le rhizome porte en lui une part d’impermanence et de foisonnement hétérodoxe.

E COMME EDUCATION NOUVELLE.

Révolution école (1918 – 1939), Joanna Grudzinska, 2016, 85 minutes.

L’histoire, multiforme, de l’Education Nouvelle depuis le début du XX° siècle (les dates du sous-titre du film sont un peu trompeuses) jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

L’occasion de rappeler les thèses et les actions concrètes de ceux qui sont restés dans l’histoire de la pédagogie comme des pionniers, des visionnaires, des révolutionnaires. Depuis Adolf Ferrière en Belgique jusqu’à Célestin Freinet, en passant par Ovide Decroly et Maria Montessori, sans oublier Alexander Neill en Angleterre. L’Education Nouvelle, pas une école unique ou unifiée, malgré la création d’une ligue et la tenue de congrès internationaux. Et pourtant, il y a bien une unité de pensée, des objectifs communs, un combat mené certes sous des formes différentes mais qui tendait vers les mêmes buts, la libération de l’enfant du carcan de l’école traditionnelle.

Leur point de départ est donc la critique, sans concession, de l’école et des pratiques éducatives traditionnelles, l’autorité, la discipline, le système des punitions (avec châtiment corporel  officialisé en Angleterre), le tout visant à modeler un futur citoyen modèle – passif et obéissant – et un bon soldat. A cela est opposé le dynamisme et la spontanéité de l’enfant, qu’il faut respecter à tout prix, et dont il faut permettre l’expression de la créativité naturelle. Rousseau n’est pas loin !

Tous ces pédagogues ont fondé des écoles et mis en pratique leurs idées, même s’ils se sont heurtés, comme Freinet, à l’incompréhension et au rejet de l’institution scolaire. Le film nous montre dans tous ces lieux de libération, des enfants joyeux, dont le plaisir de vivre et d’apprendre est évident. Des images particulièrement stimulante et réconfortante.

Le film fait le choix d’utiliser des archives – de n’utiliser que des archives. Des images photographiques (les clichés de groupe des congrès sont impressionnantes) et cinématographiques, issues des films réalisés dans ces écoles nouvelles par les pédagogues eux-mêmes, ce qui nous rappelle que le cinéma était déjà considéré comme un outil qu’il fallait mettre au service de la diffusion des idées  mais aussi de l’épanouissement de l’enfant.

Ces archives sont muettes, pour les plus anciennes bien sûr. Pour les plus récentes elles sont redues muettes pour laisser la place à un commentaire, omniprésent et plutôt traditionnel dans sa facture, malgré la volonté la volonté de la réalisatrice de varier les voix, notamment lorsqu’il s’agit de présenter des extraits des écrits et des déclarations des pédagogues. Mais on regrettera quand même l’absence d’archives sonores en tant que telles.

Notons aussi qu’au milieu des documents authentiques, figurent des extraits de films de cinéma, par exemple du biopic sur Célestin Freinet réalisé en 1949 par Jean-Paul Le Chanois avec Bernard Blier. L’origine et la nature de ces images auraient pu être précisées.

Reste qu’un tel film est bien utile dans le contexte intellectuel et politique qui est le nôtre. Il nous rappelle qu’on ne changera pas la société sans changer l’école. Et pose clairement la question de savoir si changer l’école permettra de changer la société. Un film stimulant donc pour tous ceux qui sont concernés par le monde scolaire, enseignants et parents bien sûr mais aussi les écoliers eux-mêmes, du moins à partir du collège. Ils trouveront là l’occasion de réfléchir à leur propre statut d’élève.

E COMME ESSAIS NUCLEAIRES

Un film en images : At(h)ome, Elisabeth Leuvrey, Bruno Hadjih 2013, 53 minutes.

Le désert : le Hoggar

Les essais nucléaires français de 1962 à 1967, après les accords d’Évian. Un site des plus radioactifs

Les habitants du village de Mertoutek, photographiés par Bruno Hadjih, photographe algérien.

La vie malgré tout