E COMME ETATS-UNIS (1)

Episode 1

          Tous les quatre ans, à l’occasion des élections présidentielles américaines, le monde entier tourne son regard vers ce pays complexe considéré comme la première puissance mondiale. Le pays de la liberté ? L’incarnation de l’idéal démocratique ? Pour les européens habitués au suffrage universel direct, les élections américaines, avec ses primaires et un système de délégués par Etats, sont pratiquement incompréhensibles. Des élections aux résultats incertains, malgré la tyrannie des sondages…

Les Etats-Unis peuvent-ils encore nous surprendre ?

La diversité de son cinéma documentaire en tout cas, nous en montre des facettes souvent surprenantes, mais toujours significatives d’un pays qui peut encore faire rêver, mais  qui cristallise aussi les critiques et l’opposition au mode de vie de plus en plus dominant sur notre planète.

Retour sur quelques-uns des films phares de ce cinéma qui, bien que situé en dehors des circuits de production et de distribution dominés par l’industrie hollywoodienne, a réussi à gagner une place de premier plan dans le cinéma mondial.

Commençons cette série par un road movie documentaire, qui donne une vision saisissante de l’Est des Etats-Unis :

         Route one / USA, Robert Kramer , 1989

Partir du nord, de la frontière canadienne, là où commence la route one, et de la suivre jusqu’à son terme, au sud, à Key West. Un voyage nord-sud alors que toute l’histoire des États-Unis est marquée par l’appel de l’ouest. Mais il faut en finir avec les mythes, les grandes plaines, les Rocheuses, les déserts, la Californie. La route one, c’est la traversée d’une autre Amérique, les zones rurales, les petites villes, les grandes métropoles avec leurs buildings vus depuis les banlieues, les ghettos aussi.

Le début du film montre la forêt et le travail qui l’exploite. Quelques plans, un arbre abattu à la tronçonneuse, un bulldozer qui évacue les branchages, une machine qui charrie les troncs, les fumées d’une usine à papier, suffisent pour évoquer la destruction, la pollution, la mainmise de l’homme sur la nature. Dans le Maine, la première rencontre est celle d’une communauté indienne, les Pnobscot, lors d’un bingo (un loto) dont les bénéfices contribueront à leur survie. Là aussi, pas besoin de longs développements pour rendre compte de la situation actuelle de ces indiens rescapés de l’extermination. Plus loin, on entre dans l’intimité d’une communauté chrétienne. Au petit déjeuné, le père parle de Dieu à ses enfants de 5-6 ans préoccupés par leurs tartines de beurre de cacahouète. Au temple, le sermon du pasteur vilipende les parents qui cherchent à expliquer la vie aux enfants. L’éducation, la vraie éducation, n’a rien à justifier. Elle doit s’imposer, par la force physique s’il le faut. Dans une réunion publique, le même pasteur défend ouvertement le régime d’apartheid de l’Afrique du sud. Dans une autre micro-séquence, le patron d’une usine de pressing tient un discours des plus paternaliste vis-à-vis de ses ouvriers, dont il se targue d’assurer l’avenir. En contre-point, Kramer filme le travail à la chaîne dans une conserverie de poisson. Le film nous présente aussi quelques-uns des lieux marquants de l’histoire américaine. La maison de Thoreau par exemple, cet avocat qui osa défendre le capitaine John Brown, condamné à mort pour s’être élevé contre l’esclavagisme. A Boston, c’est aussi l’histoire des noirs, des soldats participants aux différentes guerres, qui est rappelée. A Washington, un guide présente la salle où fut rédigée la constitution américaine.  Recueillement ensuite devant le monument funéraire où sont inscrits les noms de tous les soldats américains tués au Vietnam, par ordre chronologique. Plus au sud, dans un « musée des tragédies », un plan rapide présentera la voiture où fut assassiné Kennedy à Dallas. Des traces du passé récent, mais aussi des fouilles découvrant des silex préhistoriques utilisés comme objets de tous les jours. Le rapport des américains à l’histoire de leur pays est pour le moins ambigu.

L’Amérique c’est aussi les pauvres, les défavorisés, les membres de communautés exclues du rêve américain, Indiens, Noirs, travestis, immigrés d’Amérique latine, comme cette femme venue du Salvador qui raconte la torture et le viol dont elle a été victime. Maintenant elle s’occupe de renseigner les sans papier à la recherche d’un travail.

Un film qui ne se veut pas un bilan définitif sur l’Amérique, mais qui en montre la diversité, le côté souvent imprévisible et surtout les aspects contradictoires.

E comme Ecologie

Des films militants. Qui prennent positions. Qui dénoncent. Qui tirent la sonnette d’alarme. Qui dressent des réquisitoires sans appel contre les multinationales et les puissances de l’argent qui n’hésitent pas à détruire notre environnement et à remettre en cause notre santé. Des combats pour sauver l’avenir de la planète et de ses habitants. Des procès dont on espère qu’ils pourront infléchir les politiques mondiales.

 Au banc des accusés :

–     En tout premier lieu, Monsanto (Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin, 2008.), entreprise chimique fondée en 1901 avant de se lancer dans l’agroalimentaire pour devenir le numéro 1 mondial de la biotechnologie. L’histoire de Monsanto est jalonnée de scandales en tout genre. Monsanto est sans doute la multinationale le plus critiquée, la plus décriée, qui soit. Par exemple, un rapport secret montre que la firme connaissait les risques que le pyralène fait courir à la santé humaine bien avant que les scientifiques les révèlent. Mais il s’agissait de ne pas « perdre un dollar » ! Dans le cas du Roundup, l’herbicide utilisé tout autant à une échelle industrielle que dans les petits jardins des pavillons de banlieue, la mention « biodégradable » n’a été enlevé des étiquettes du produit que sur décision de justice. A propos des OGM c’est surtout la pratique commerciale de la firme qui est montrée du doigt à travers sa politique des brevets mettant en difficultés financières de nombreuses exploitations aux Etats Unis et conduisant nombre de paysans au suicide en Inde. Le monde selon Monsanto, un monde où toute l’agriculture, tous les produits que nous consommons seraient d’origine transgénique, c’est sans doute le rêve de Monsanto. Un moyen d’assoir un pouvoir sans limite sur le monde entier qui ne peut que nous effrayer.

– Le modèle américain de « la révolution verte », dominant depuis les années 50 (Nos enfants nous accuseront, Jean-Paul Jaud, 2008 ; Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin, 2010 ; Les Moissons du futur, Marie-Monique Robin 2012). Un modèle qui implique le recourt aux machines agricoles et surtout l’utilisation intensive de produits chimiques, omniprésents dans les insecticides, fongicides et herbicides. Si l’on ajoute à cela le développement de l’agroalimentaire et l’usage d’additifs complémentaires dans toute l’alimentation, alors on comprend que la chimie est présente quotidiennement dans notre assiette. Le constat est alors sans appel : selon l’Organisation Mondiale de la Santé, il y a dans le monde 1 à 3 millions d’intoxications aiguës qui causent 200 000 morts. Les maladies chroniques et en particuliers les cancers qui se développent de plus en plus dans les pays riches, sont dus principalement à l’usage de produits chimiques dans l’agriculture et donc à leur présence dans ce que nous mangeons quotidiennement.

Le nucléaire. (Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre, Brigitte Chevet, 2008 ; Tous cobaye, Jean-Paul Jaud, 2012) La catastrophe de Fukushima ne pouvait évidemment qu’accroitre les craintes  et les angoisses concernant les dangers du nucléaire. Les infographies présentées dans le film de Jaud,  montrant les conséquences d’éventuelles explosions des centrales françaises sur l’environnement et la population, s’apparentent à un scénario catastrophe. Peut-on sortir du nucléaire en France ? Non seulement le problème des déchets est loin d’être résolu, mais le démantèlement d’un réacteur nucléaire, comme le montre le film sur Brennilis, est particulièrement couteuse, et surtout dangereuse. Personne au fond ne sait vraiment s’il est possible de la mener à bien. « Sortir du nucléaire » n’est donc pas si simple. En même temps, l’évocation des défaillances techniques et des revirements incessants des responsables, laisse à penser qu’EDF et ses ingénieurs ont joué les apprentis sorciers ne maîtrisant pas toujours, malgré les affirmations officielles, une situation dont il reste difficile de connaître toutes les implications.

Le gaz de schiste. (Gasland, Josh Fox, 2010 ; No gasaram, Doris Buttignol et Carole Menduni, 2014 ). Comment ignorer les risques de l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydrolique, les énormes quantités d’eau nécessaire et le nombre impressionnant de substances chimiques, toutes polluantes, envoyées sous terre ? A Strasbourg, les députés européens dénoncent le lobbying intense effectué par les entreprises américaines qui ont investi dans la technologie d’extraction du gaz de schiste et qui en possèdent les brevets. Le gaz de schiste est ainsi au cœur d’un conflit intense, opposant les industriels aux écologistes, ceux qui n’utilisent qu’un langage économiste à ceux qui défendent l’environnement et qui s’inquiètent de l’avenir de la planète.

 

 

 

 

 

E COMME ELECTION 2 (Paris)

E COMME ELECTION 2 (Paris)

La campagne pour l’élection à la mairie de Paris en 2001. Bien plus qu’une élection, une véritable guerre, une guerre entre amis d’hier, qui devront bien redevenir amis demain, un affrontement dont les vaincus auront du mal à se relever. C’est Paris à tout prix de Yves Jeuland et Pascale Sauvage.

         Ce film, c’est surtout l’analyse détaillée des rivalités entre personnalités et de la marche en avant des ambitions personnelles, une marche aveugle, n’hésitant pas à écraser tout ce qui pourrait faire obstacle à sa progression. La campagne électorale dans Paris à tout prix, ce n’est pas l’affrontement de deux programmes. Les choix en matière de politique municipale sont pratiquement totalement absents en dehors de quelques formules creuses brodant sur la formule « Paris aux parisiens ». Il ne s’agit pas non plus d’une simple politique spectacle, même si les médias sont bien présents et les supporters délirants d’enthousiasme. Ce que le film montre, c’est une politique guerrière où ce qui se tramait auparavant en coulisses éclate au grand jour, où les barrières érigées par les bonnes manières de la civilité sautent, où la langue de bois est laissée de côté au profit d’attaques directes, sans équivoque. Les insultes fusent en public. Comme le dit un proche d’un candidat à qui il était reproché le geste de trancher la gorge de l’adversaire de son propre camp : « je n’égorge personne, je tue ».

A gauche, les choses pourraient être simples. Le candidat naturel est Bertrand Delanoë, puisqu’il est le chef des socialistes au conseil de Paris. Seulement voilà, un candidat « national » va faire irruption en la personne de Jack Lang qui, nous dit-on, s’ennuie dans sa ville de Blois. Celle-ci se vengera d’ailleurs de cette tentative d’infidélité, puisqu’il ne sera pas réélu. La guerre entre les deux candidats de gauche n’aura pourtant pas vraiment lieu, Lang étant appelé au gouvernement par Jospin ; la voie est libre pour Delanoë.

         A droite, il y aurait bien aussi un candidat naturel en la personne du maire sortant, Jean Tiberi, successeur choisi de Chirac lors de son élection à la présidence de la république. Seulement voilà, personne ne soutient plus son bilan et le film laisse même entendre que l’Elysée l’a lâché. Alors la piste semble libre pour que les adjoints puissent se déclarer, ce que ne fait pas le premier adjoint, Jacques Dominati, malgré son envie manifeste ; ce que fait par contre Françoise Panefieu qui jure qu’elle ira jusqu’au bout, même encore deux jours avant de se retirer. Si elle le fait, c’est que deux candidats « nationaux » se sont successivement déclarés, Edouard Balladur d’abord, qui semble vite dépassé par la tournure des événements, et Philipe Seguin, qui lui ira jusqu’au bout, même s’il a de plus en plus conscience de foncer droit dans le mur. Mais celui qui ne renoncera jamais, c’est Tiberi. Malgré son exclusion de son parti, le RPR, il restera candidat jusqu’au second tour. Dans de telles conditions, la gauche ne peut plus perdre.

Le durcissement du combat politique que représente cette élection est-il une tendance profonde de la vie politique de notre époque ou n’est-il dû qu’à l’importance de l’enjeu ? Le film ne répond pas à cette question. Il en reste à une idée qui fait incontestablement son chemin dans l’opinion publique : la politique est avant tout affaire de rivalités personnelles.

 

E COMME ELECTIONS

 Filmer des élections, ou plutôt des campagnes électorales, c’est filmer le débat politique, les arguments des candidats, leurs efforts pour convaincre. Un exercice indispensable à l’exercice de la démocratie. Même si les électeurs sont rarement placés au premier plan, sauf d’apparaître comme des supporters plus ou moins fanatisés. Un cinéma assurément politique, qui se nourrit de politique, qui intervient aussi dans le débat politique. Filmer des élections n’est jamais neutre. Les hommes politiques ne s’y trompent pas, qui se méfient souvent des cinéastes. Preuve éclatante : une fois élu en 1974, le candidat Giscard d’Estaing interdit le film que Depardon avait réalisé sur sa campagne présidentielle.

Si les campagnes présidentielles sont le terrain de choix de ces films, c’est sans doute parce que les candidats peuvent y être traités comme de quasi héros, ce qui d’ailleurs peut très bien aussi être le cas d’élections locales, municipales en particulier, surtout dans les grandes villes, comme Paris ou Marseille. Les documentaires réalisés à l’occasion de grand duels aux enjeux incertains peuvent alors jouer sur une forte dose de suspens, même si en voyant le film nécessairement après les résultats, les spectateurs ne peuvent sans doute pas les ignorer. Mais le déroulement d’une campagne électorale est un combat qui ne peut pas être présenté comme gagner d’avance, à moins de donner une valeur scientifique aux sondages, ce qui bien sûr est loin d’être le cas. De toute façon, c’est toujours de politique-spectacle dont il s’agit, ce à quoi le cinéma n’est pas totalement étranger.

Jusqu’à présent en tout cas, les référendums n’ont pas particulièrement inspiré les cinéastes. Si les consultations populaires se multiplient à propos de l’Europe, parions que cette lacune sera rapidement comblée.

 Voici la liste des films qui font l’objet d’une présentation dans le Dictionnaire du cinéma documentaire.

Amérique, Afrique, Israël, les campagnes électorales ont inspiré les cinéastes pratiquement du monde entier.

 1974, une partie de campagne de Raymond Depardon

Atalaku de Dieudo Hamadi

La Cause et l’usage de Dorine Brun et Julien Meunier

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel  Sharon de Avi Mograbi

Marseille contre Marseille de Jean-Louis Comolli

Paris à tout prix de Yves Jeuland et Pascale Sauvage

Le  Président de  Yves Jeuland

Primary de Robert Drew

Sucre amer de Yann Le Masson

 

E COMME ECOLE MATERNELLE (LES SEMENCES DE NOTRE COUR)

Et à l’étranger, l’école pour les tout-petits, c’est quoi ?

Allons faire un tout au Brésil, à Sao Paolo, dans une école privée, fondée il y a une cinquantaine d’année par par Therezita Pagani et filmée par Fernanda Heinz Figueiredo dans un film qui porte un titre particulièrement éloquent : Les Semences de notre cour.

 C’est une école comme beaucoup rêvent d’en voir en France. Même si ce genre d’établissement voué à l’épanouissement de l’enfant, basé sur le rapport à la nature et à la créativité artistique, on peut en rencontrer chez nous, dans la mouvance de Maria Montessori et Françoise Dolto. Ce sont souvent des écoles privées, qui d’ailleurs ne revendiquent pas toutes une étiquette. Et dans le système éducatif officiel, bien des enseignants de maternelle pratiquent aussi une pédagogie qui repose globalement sur les mêmes valeurs. Voir ces valeurs s’incarner avec tant de force au Brésil ne peut que renforcer la conviction de les considérer comme universelles.

         Ce film est aussi un hommage à cette grande pédagogue, inconnue en France, qu’est Therezita Pagani. Elle est d’ailleurs omniprésente dans le film. Elle  accueille les enfants le matin ou tient avec eux des conférences lorsqu’il y a un problème. Des exemples ? Un premier concerne cet enfant qui a frappé l’oie du jardin. Le bec de l’animal est en sang. Les enfants s’alarment. Comment faire comprendre à l’auteur de cette agression qu’elle est tout autant inadmissible qu’un coup donné à un autre enfant ? Deuxième exemple, le cas de ce petit garçon qui refuse de manger parce qu’il n’aime pas le poisson. Son argument : il y a des arêtes. Pas du tout lui dit Therezita, et elle ne cédera pas. Puisqu’il n’y a pas d’arête dans le plat, il n’y a pas de raison de ne pas manger ce poisson. Elle finira par avoir gain de cause. Mais ce n’est pas pour elle une victoire affirmant son pouvoir sur l’enfant. Celui-ci a argumenté, allant jusqu’à essayer le chantage ; « je veux changer d’école ». D’habitude ce sont plutôt les adultes qui font du chantage ! De toute façon ça ne marche jamais. A l’école de Therezita Pagani encore moins qu’ailleurs.

         L’école accueille les enfants très tôt, dès 18 mois dans certains cas, et jusqu’à 6 ou 7 ans. Lorsqu’ils la quittent, ils sont prêts à affronter le monde. Quel que soit leur itinéraire, ils auront acquis l’énergie nécessaire pour faire face à toutes les situations. Ils se seront construits dans la plus grande liberté. Ils auront entre leurs mains tout ce qui est indispensable pour devenir maître de son destin. Que l’école puisse y contribuer, c’est ce que tout enseignant, tout éducateur, doit espérer.

Les Semences de notre cour, film de Fernanda Heinz Figueiredo, Brésil, 2012, 115 minutes.semences2semences 3

E COMME ECOLE PRIMAIRE (ETRE ET AVOIR)

Comment le cinéma documentaire rend-il compte de l’école ? Comment montre-t-il la pédagogie qui y est mise en œuvre sans pour autant faire un film didactique qui aurait pour seul but de soutenir un type de pédagogie (ou un courant) ? Comment est filmé aussi le travail des enseignants  et surtout comment les enfants vivent ce temps et cette espace, l’école, qui occupe presque toute leur vie d’enfant ?

Il est utile pour cela de revenir sur le célèbre (par son succès public) film de Nicolas Philibert, Etre et avoir, un film qui date de 2002 et qui reste sans doute le plus connu des films qui nous font entrer dans cette école que tous les adultes ont connue, mais aussi globalement oubliée, en dehors des stéréotypes les plus courants, ou de la mythologie que développe à son sujet notre époque.

Philibert filme une petite école rurale, une toute petite école même, puisque qu’elle ne comporte qu’une seule classe et n’accueille que treize enfants au total. Ils sont inscrits respectivement dans tous les cycles du premier degré de la scolarité, de la petite section de maternelle, jusqu’au CM2. Il s’agit donc d’une classe unique, selon la terminologie employée, un type de classe longtemps dominant dans les zones rurales les plus éloignée des centres urbains, et qui est en voie de disparition du fait des regroupements entre les communes et aussi de la désertification qui touche ces régions. Ici le maître n’a pas de collègue dans l’enceinte de l’école, et il doit assurer la scolarité des petits comme des grands, leur apprendre à lire au CP, les préparer au CM2 à entrer au collège, et tous les autres apprentissages qui sont inscrits dans les programmes de chaque niveau.

Être et avoir n’est pas un film pédagogique. Il ne défend aucune thèse sur le fonctionnement ou le devenir du système éducatif. Il ne critique ni ne fait l’éloge d’aucune méthode. Celle mise en œuvre par le maître, Monsieur Lopez, étant plutôt traditionnelle, mais caractéristique du type de classe où il doit prendre en charge des enfants d’âges si différents. Le film s’intéresse tout autant aux enfants, à leur vécu d’écoliers et à leurs problèmes d’enfants. Des enfants qui ont chacun leur personnalité, avec leur côté attachants mais aussi des défauts qui peuvent vite les rendre insupportables. Le maître n’est pas seulement celui qui pilote et organise des apprentissages (lecture, calcul ou autres  activités artistiques), il est là aussi pour les aider à grandir. Lorsqu’ils quittent l’école à la porte de l’adolescence ils pourront affronter une toute autre réalité scolaire, celle du collège, dans les meilleures conditions. Ce qui ne veut pas dire que leur réussite est déjà assurée. Le film montre la scolarité comme un cheminement, long, difficile, sinueux. Un chemin dans lequel tant d’enfants ont aujourd’hui tendance à se perdre.

Dans la classe de Etre et avoir, nous sommes bien loin de ces écoles, de banlieue ou d’ailleurs, dont on parle le plus dans les médias, ces classes qui sont quasiment représentées comme une jungle et vécues par les enseignants comme un enfer ! Il n’est certes pas inutile de rappeler qu’il existe en France des classes où les enfants peuvent à la fois apprendre et s’épanouir. Toute la  difficulté étant sans doute de faire l’un et l’autre en même temps…

Etre et avoir, un film de Nicolas Philibert, 2002, 104 minutes.

E COMME ECOLE MATERNELLE (DIS MAITRESSE)

Quelle est la spécificité de l’école maternelle et plus précisément de sa première année, la petite section, ou même la toute petite section, qui accueille des enfants de moins de trois ans, souvent dans des quartiers dits défavorisés, dans une perspective d’aide, voire de suppléance, de l’action éducative des familles ? Que l’enfant entre à l’école à 2 ans ou à 3 ans, c’est pour lui le premier contact avec cette institution qu’il fréquentera au moins jusqu’à 16 ans. Une grande partie de sa vie donc et qui aura d’une façon ou d’une autre de l’influence sur son avenir. Cette découverte de l’école, comment est-elle vécue par les principaux intéressés et qu’est-ce que cette école peut bien leur proposer comme activités, puisqu’il ne s’agit plus d’une garderie, ni même d’un jardin d’enfants comme en Allemagne ou dans les pays scandinaves. En France, l’école maternelle est une école, une vraie école (et non pas une « petite » école), c’est-à-dire un lieu où les enfants font des apprentissages. De 2 à 3 ans, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Pour suivre la première année de scolarisation Jean-Paul Julliand a choisi une présentation chronologique. Du premier jour donc parmi les pleurs des tout-petits qui ne comprennent pas pourquoi leur maman est partie et qui se retrouvent totalement désemparés au milieu d’un groupe d’enfants qui semblent tout aussi perdus, jusqu’à la fête de fin d’année ou ces mêmes enfants seront devenus des élèves tout en restant bien sûr des enfants, prêts à entrer dans la classe supérieure. Le film consacre un long moment à ce premier jour d’école où les mamans, et quelques papas, qui accompagnent leurs petits sont parfois tout aussi désemparés qu’eux. Car le film s’adresse en priorité à ces parents qui ont eux-aussi à accepter d’être séparés de leur enfant, ce qui n’est pas toujours facile. Mais bien sûr, l’expérience fondamentale, celle qui est la plus lourde de conséquences, reste celle des enfants, surtout ceux qui n’ont pas connu jusque-là de moyen de garde en dehors de la famille. Lorsque la maman s’en va, comment peuvent-ils être certains qu’elle reviendra les chercher, qu’elle ne les a pas simplement abandonnés dans ce milieu nouveau qui ne peut être, dans ces conditions, qu’un milieu hostile. Un milieu qu’il faut donc apprendre à connaître, pour petit à petit d’y sentir de mieux en mieux et pour pouvoir commencer à en tirer des bénéfices. Car c’est bien cela l’enjeu principal du film, montrer comment l’enfant change, comment il grandit, comment il devient différent de ce qu’il aurait été s’il n’était pas entré à l’école si tôt.

Au fil de l’année, le film s’attarde donc tour à tour sur les principales activités qui sont proposées aux enfants, tout ce qui vise un développement sensoriel, moteur, intellectuel, avec en filigrane permanent la dimension sociale de cette vie collective si différente de la vie familiale. Apprendre à distinguer les couleurs, les formes, les sons, les lettres. Apprendre à se mouvoir avec aisance dans l’espace quels que soient les obstacles rencontrés (des obstacles à la portée des petits bien sûr). Apprendre à s’exprimer, à verbaliser ce que l’on ressent et développer ainsi ce langage oral si important dans la vie. Manipuler aussi toute sorte d’objets et de matières, de la pâte à modeler aux images pour pouvoir peu à peu entrer dans une démarche qui a déjà un sens artistique et qui ouvre peu à peu les portes de l’imaginaire. Le film s’efforce de ne rien laisser de côté de cette pédagogie vraiment spécifique même si des enseignants pourront toujours trouver que tel ou tel aspect de leur propre pratique mériterait une bien plus grande place. Mais là n’est pas l’important. Le film n’est pas engagé dans la défense d’un courant, ou d’une chapelle, pédagogique. Il n’est pas neutre pour autant. S’il est engagé, c’est du côté des enseignants, pour montrer les difficultés de leur métier, mais aussi l’importance de leur travail.

Car le deuxième aspect du film (après sa dimension chronologique) est de donner la parole aux enseignants (le plus souvent, et même presque exclusivement des femmes) qui se consacrent à ces tâches, sans qu’elles soient pour autant désignées comme étant spécialisées dans la pédagogie de l’école maternelle. A ce niveau, le choix du réalisateur de faire entendre la pensée et les sentiments de l’une d’entre elles, celle de la classe dans laquelle il s’est immergé pour cette année scolaire. Tout au long du film nous entendons donc cette maîtresse, toujours en voix off, ou plus exactement en voix « over », ajoutée aux images, que parfois elle commente directement. Il était sans doute nécessaire pour les non-spécialistes de donner ainsi des explications sur ces activités qui sans cela risqueraient d’être considérées comme anodines ou de simples moyens d’occuper le temps des enfants. Mais en même temps, cette voix intérieure nous fait entrer dans l’intimité d’une profession dont beaucoup ont du mal à se représenter les difficultés. Une voix émouvante, essentiellement de par sa sincérité. Elle ne cache rien de ses doutes, de ses inquiétudes, de ses erreurs, de ses certitudes aussi, car il en faut des certitudes pour mener avec rigueur, jour après jour, ce travail où l’improvisation ne devrait pas avoir de place et où pourtant, chaque jour, il faut faire face à l’imprévu.

Le film montre les enfants comme souvent le cinéma, documentaire ou autre, en accentuant leur côté attendrissant, par leurs mimiques et leurs bons mots. Mais comme pour l’enseignante, ils sont ici bien réels, réellement vivant, représentant l’enfance dans ce qu’elle a de plus concret.

Un bien bel hommage à l’école maternelle française dont on dit souvent que bien des pays dans le monde nous l’envient.

Dis maîtresse, un film de jean-Paul Julliand, 2015, 75 minutes.