F COMME FARHENHEIT

Farhenheit 9 / 11 , Michael Moore , Etats Unis, 2004, 122 minutes.

Ce film reste aujourd’hui encore un des rares documentaires à avoir obtenu la palme d’Or au festival de Cannes (2004), le deuxième en fait – le premier et longtemps unique primé étant Le Monde du silence, de Louis  Malle et Yves Cousteau en 1956.

Brulot, charge violemment anti Bush, intervention politique visant à empêcher la réélection du président sortant, le film de Michael Moore n’a jamais caché ses intentions et a bien été perçu comme tel. Cela n’a d’ailleurs pas manqué de favoriser les débats souvent vifs entre les détracteurs d’une telle démarche et des moyens utilisés et ceux qui la défendent mettant en avant sa sincérité et sa rareté dans le contexte du cinéma américain. Engagé, Michael Moore l’est de toute évidence, mais un engagement tout imprégné de la culture politique américaine qui trouve ses armes beaucoup plus dans le monde du spectacle et des médias que dans les travaux théoriques.

            La méthode de Moore consiste à accumuler des images d’actualités et à les utiliser comme preuves. Comment montrer que Bush est un Président incompétent ? Les images des vacances pendant l’été 2001 montrant Bush jouant au golf, sur son bateau ou « jouant au cowboy » dans son ranch au Texas, parlent d’elles-mêmes. Autre preuve, les images le montrant, le 11 septembre. Bush est en visite dans une école. On vient lui communiquer la nouvelle des attentats. Il ne réagit pas. A-t-il seulement compris l’ampleur de l’événement.

            Le déroulement du film retrace chronologiquement les événements marquant du premier mandat de Bush. De son élection contestée jusqu’à la guerre en Irak en passant par la protection dont jouit la famille Ben Laden après les attentats du 11 septembre, le Patriot act, la guerre en Afghanistan, la « grande coalition » contre l’Irak et les bombardements de Bagdad. Chaque fois, Moore s’attache à rétablir la vérité contre les thèses officielles (les manipulations politiques et médiatiques en Floride pour l’élection de 2000 ou l’affirmation de la possession par l’Irak d’armes de destruction massive). Il cherche aussi à montrer l’envers de la médaille, juxtaposant aux déclarations bellicistes de certains soldats des images de morts et de blessés des deux camps, et filmant la douleur de mères dont le fils fait partie des victimes de guerre.

Moore a le don de trouver les images dérangeantes. Ce ne sont pas toujours des images choc. Mais toutes écornent un peu plus l’image de marque du Président. Les moments de maquillage sur le plateau de télévision avant l’interview ou la déclaration officielle par exemple. Une façon de nous dire que ce qu’il nous montre, lui, ce n’est pas ce que la télévision a l’habitude de nous montrer. Moore utilise d’ailleurs toutes les images qui lui tombent sous la main. De courts extraits de reportage télévisés, des photos publiées dans la presse, des spots publicitaires, des extraits de fiction même, comme ces passages de western qui visent à démasquer par analogie les pratiques du pouvoir. Le montage est toujours extrêmement rapide, opérant des rapprochements ou des contrastes qui se veulent révélateurs d’une vérité cachée. Pour Moore, le cinéma doit démasquer. Démasquer les hommes politiques (ceux du bord adverse s’entend), leurs mensonges, leurs contradictions, en un mot leur malhonnêteté. Et pour cela rien de plus efficace que les images. Peu importe qu’elles soient sorties de leur contexte. Peu importe que le commentaire soit souvent à la limite de la manipulation. A l’époque du règne des médias, et de leur utilisation par les politiques, il n’y a qu’un moyen de se faire entendre, c’est d’utiliser les mêmes moyens qu’eux, et de le faire sans état d’âme. Le pouvoir politique a perdu toute moralité. Les médias aussi. Le cinéma ne peut alors échapper à la perte de sens moral qu’en la dénonçant inlassablement. C’est là son principal code éthique.

            En dehors du commentaire rédigé à la première personne, mais dit en voix off, Moore lui-même est relativement peu présent à l’image (bien moins que dans ses films précédents en tout cas). Il intervient quand même directement, devant le congrès à Washington par exemple, pour demander aux députés qui défendent la guerre s’ils sont prêts à envoyer leur fils en Irak. On se doute de l’accueil qu’il reçoit. Et puis, il sait aussi faire preuve de retenue. Pour évoquer les attentats du 11 septembre, il utilise un écran noir, la bande son seule renvoyant à l’impact des avions. Les images qui suivent montrent des américains horrifiés, en larmes. Des américains de toutes conditions. Par la seule présence de cette séquence, le film de Michael Moore ne peut pas être taxé d’antiaméricanisme primaire.

F COMME FEMMES – Filmographie.

Des films qui traitent des femmes, de la vie des femmes, des activités des femmes (familiales ou professionnelles), des problèmes de femmes. Qu’ils soient réalisés par des femmes ou des hommes. Des films où le plus souvent elles resplendissent à l’écran. Même si parfois nous partageons leur douleur, leurs souffrances mais aussi leurs espoirs et leurs amours. Des portraits, des rencontres souvent inoubliables. Des films qui toujours découvrent une face cachée et pénètrent dans une intimité. Des ouvrières, des mères de familles, des artistes, des écrivaines, des résistantes, des victimes des hommes aussi.

Beaucoup de ces films sont militants, ou du moins engagés. Ils défendent une cause, cette cause appelée la Cause des femmes. Ils revendiquent l’égalité bien sûr. Et le respect des droits fondamentaux, qui dans de nombreux pays encore ne sont pas respectés. Faire un film sur une femme, sur les femmes, c’est forcément faire acte de féminisme. Mais c’est aussi plus simplement, tout simplement, proposer un témoignage, un regard sympathisant ou de connivence.

Photo de couverture : Mimi de Claire Simon.

 

 Sélection. Dans le domaine du documentaire, évidemment.

24 portraits (1987 – 1991) d’Alain cavalier

A la recheche de Vivian Maier (2014) de John Maloof et Charlie Siskel

Alma, une enfant de la violence (2013) de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère.

Amal (2017) de Mohamed Siam

Anna Halprin et Rodin, voyage vers la sensualité  Ruedi Gerber

Annie Leibovitz : life through a lens (2007) de Barbara Leibovitz

Assassinat d’une modiste (2005) de Catherine Bernstein

Bambi (2013) de Sébastien Lifshitz

Belinda (2016) de Marie Dumora

Belle de nuit. Grisélidis Real. Autoportraits (2017) de Marie-Eve de Grave

Charlotte, “vie ou théâtre?” (1992) de Richard Dindo

Chavela Vargas (2017) de Catherine Gund et Daresha Kyi

Dans la chambre de Wanda (2001) de Pedro Costa

De guerre lasses (2003) de Laurent Bécue-Renard

La Dentelle du signe (2008) de Isabelle Singer

Djamilia (2018) Aminatou Echard

Dil Leyla (2016) de Asli Özarslan

La Domination masculine (2009) de Patric Jean

Elle s’appelle Alice Guy (2016) de Emmanuelle Gaume

Elle s’appelle Sabine (2007) de Sandrine Bonnaire

En bataille, portrait d’une directrice de prison (2016) de Eve Duchemin

L’enfant (2010) de Yonathan Lévy

L’Espionne au tableau (2015) de Brigitte Chevet

Femmes d’Islam (1994) de Yamina Benguigui

La femme aux 5 éléphants (2009) de Vadim Jendreyko

Femmes-Machines (1996) Marie-Anne Thunissen

Fengming. Chronique d’une femme chinoise  (2007) de Wang Bing

Des figues en avril (2018) Nadir Dendoune

Les Filles du feu (2018) de Stéphane Breton

Florence Delay, comme un portrait (2004) Abraham Ségal

Free Angela Davis and all political prisoners (2011) de Shola Lynch

Galères de femmes (1993) de Jean-Michel Carré

Game girls (2018) d’Alina Skrzeszewska

Genpin (2010) de Naomie Kawase

Gertrude Stein 1874-1946 (1999) de Arnaud Des Pallières

Hannah Arendt, la jeune fille étrangère (1997) Alain Ferrari

Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé (2013) de Jérôme Prieur

Histoires d’A (1973) de Charles Belmont et Maruette Issartel

Histoire d’un secret (2003) de Mariana Otero

L’homme qui répare les femmes (2015) de Henri Michel

Les îles se rejoignent sous la mer (2009) de Litsa Boudalika

Irène (2009) d’Alain Cavalier

Janis, little girl blue (2015) de Ami Berg

Je ne me souviens de rien (2017) de Diane Sara Bouzgarrou

Je vois rouge (2017) Bojina Panayotova

Julia Kristeva, étrange étrangère (2006) François Caillat

Kelly (2013) de Stéphanie Régnier

Madame Saîdi (2016) de Bijan Anquetil

Maman Colonelle (2017) de Dieudo Hamadi

Marina Abramovi, the artist is present (2012) de Matthew Akers

Mères filles, pour la vie (2005)de Paule Zajdermann

Mimi (2002) de Claire Simon

Mirror of the bride (2013) de Yuki Kawamura

La Mort du Dieu Serpent (2014) Damien Froidevaux

Muriel Leferle (1998) de Raymond Depardon

Le Mystère Koumiko (1965) de Chris Marker

Ne change rien (2009) de Pedro Costa

No movie home (2015) de Chantal Akerman

On a grèvé (2013) de Denis Gheerbrant

Ouaga girls (2017) de Thérésa Traore Dahlberg

Le Papier ne peut pas envelopper la braise (2007) de Rithy Panh

Pauline s’arrache (2015) d’Emilie Brisavoine

Peggy Guggenheim, la collectionneuse (2017) de Lisa Immordino Vreeland

Pina (2011) de Wim Wenders

Les Plages d’Agnès (2008) d’Agnès Varda

Le Procès du viol (2013) de Cédric Condon

Les Quatres soeurs (2017) Claude Lanzman

Quel que soit le songe (2012) Anne Imbert

Regarde elle a les yeux grand ouvert (1980) de Yann Le Masson

Reprise (1996) de Hervé Le Roux

Rêves d’ouvrières (2006) Phuong Thao Tran

Les Roses noires (2012) de Hélène Milano

Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007) de Alice Diop

Sœurs (2009) Katharine Dominice

Sonita (2016) de Rokhsareh Ghaem Moghami

La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens (2018) de Yves Jeuland

La Vie sombre trois fois, se relève sept, et neuf fois flotte à la dérive (2009) de Xuan-Lan Guyot

Vous êtes servis (2010) de Jorge León Sáenz

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Belinda de Marie Dumora

F COMME FRANQUISME.

Le silence des autres, Robert Bahar et Almudena Carracedo, Espagne, 2018, 95 minutes.

Une vieille dame tout de noir vêtue et qui va quotidiennement, malgré ses difficultés pour marcher, porter un bouquet de fleurs sur le bord de la route où sa mère a été assassinée. Des statues à la mémoire des victimes du franquisme mitraillées. Deux images fortes qui devraient inciter les Espagnols, et les autres, à ne plus si facilement faire silence sur le passé.

Peut-on oublier une dictature, sa pratique de la torture, ses arrestations arbitraires et ses assassinats ? Quand on en a été la victime, certainement pas. Et il en est de même lorsque ce sont ses proches, sa famille, ses parents et grands-parents qui en ont été les victimes. Alors il est tout à fait normal qu’ils réclament justice. Et qu’ils luttent contre l’oubli.

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Après le retour à la démocratie, n’est-il pas dans l’ordre des choses que l’ensemble de la société tourne la page et regarde vers l’avenir plutôt que de revenir sans cesse vers un passé révolu. C’est ce qu’a tenté de faire l’Espagne postfranquiste et cet argument revient souvent dans le film, surtout dans la bouche des plus jeunes. Peu après la mort du Caudillo une loi d’amnistie est votée. Elle libère les prisonniers et interdit de poursuivre les crimes de la dictature. Beaucoup d’Espagnols sont favorables à cette loi. Surtout ceux qui de prêt ou de loin ont soutenu Franco et ont trempé dans les exactions du régime. Mais les victimes ?

Pour beaucoup d’Espagnols d’aujourd’hui il n’est pas possible de faire comme si rien ne s’était passé pendant les 40 ans de pouvoir du franquisme. L’exemple de Pinochet, le dictateur chilien, poursuivi par la justice espagnole est un exemple qui donne des idées. Les parents des victimes et les survivants de ces années noires décident alors de s’organiser, de sensibiliser la population et tenter par tous les moyens de briser le silence.

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Pour eux, les crimes contre l’humanité ne sont pas prescriptibles. Et la torture et les assassinats massifs de la dictature franquiste sont des crimes contre l’humanité. Ils doivent être condamnés au nom d’une justice universelle qui ne connait pas de frontière et se situe au-delà des lois nationales.

Mais les poursuites juridiques sont longues et sinueuses. En Espagne, la majorité des hommes politiques est opposée à toute action devant les tribunaux. Le juge Baltasar Garzon, qui avait inculpé Pinochet est dessaisi du dossier. Une action en justice en Espagne est impossible en vertu de la loi d’amnistie de 1977. Mais les victimes ne baissent pas les bras. Ils iront jusqu’e, Argentine, où une juge prend en main l’affaire, lance des poursuites contre les tortionnaires identifiés et formellement désignés par les victimes.

Le film suit les 6 ans d’actions juridiques menées en Espagne et en Argentine. Du côté des victimes, à qui il donne la parole, soit dans des entretiens personnels, toujours très émouvants, soit dans des interventions publiques  devant la justice en tant que témoins. L’ensemble est entrecoupé d’images d’archives, des images de la guerre civile espagnole, des déclarations de Franco, sa rencontre avec Hitler, l’annonce de sa mort, les manifestations populaires en sa faveur, pendant la dictature et après le rétablissement de la démocratie. Les cinéastes ne rentrent pas dans les différents aspects de la politique espagnole actuelle. Ils se contentent des déclarations brèves et sans appel d’anciens premier ministres refusant la révision de la loi de 77.  Ils adoptent plutôt un point de vue universaliste, évoquant la dictature chilienne, les génocides rwandais ou cambodgiens.

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De la lutte contre le silence en Espagne, rien ne semble acquis définitivement à la fin du film. Mais ce qu’il montre avec force, c’est que les victimes de la dictature, ceux qui ont subi la torture ou les mères célibataires des enfants volés, toutes ceux qui ont eu à souffrir d’un pouvoir tout puissant et inhumain, ne sont pas prêt de se taire tant que justice ne leur sera pas rendu.

F COMME FAMILLE – Portrait

Backyard, Ross McElwee, Etats-Unis, 1984, 41 minutes.

Un portrait de famille. La famille du cinéaste. Pour son premier film. Un film en première personne. Où le cinéaste n’apparaît que comme celui qui film. Il est donc pratiquement absent de l’image – sauf le plan récurent où il joue du piano et celui où il apparait, l’œil dans la caméra, dans le reflet d’un miroir, en second plan, derrière son frère. Par contre il monopolise la bande son par un récit en voix off. Le récit de la vie de sa famille, qu’il est venu filmer. Pour un court séjour, le temps d’un film.

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Une famille filmée jusque dans son intimité. Avec une certaine indiscrétion. Dans la salle de bain où le père d’abord, puis le frère dans un autre plan, se rasent le matin. D’ailleurs le père taxe ce fils cinéaste de Big Brother. Ross le suit jusque sur le lieu de son travail, à l’hôpital pendant la visite à une de ses patientes et même dans le bloc opératoire lors d’une intervention chirurgicale. Mais les filmés acceptent sans protester la présence de cette caméra dans leur vie quotidienne. Ils se comportent comme s’ils n’avaient aucun secret, rien qui ne puisse être ouvertement évoqué. Une famille sans conflits donc. Ou du moins qui sait les cacher. De toute façon la présence de la caméra qui enregistre tout dissuaderait toute velléité d’opposition – on sent bien pourtant, dans le commentaire du cinéaste que l’entente est loin d’être parfaite, avec le père en particulier dont il dit être en désaccord sur tout. Du coup la vie de cette famille est des plus banales, aseptisée en quelque sorte.

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Le récit du cinéaste se caractérise par sa sincérité…et par son humour. Un récit où il ne cherche pas à cacher ses petits défauts, et où il se moque gentiment de son incompétence de pianiste. Et même de cinéaste. Au moment de filmer le père en particulier, la caméra fonctionne mal. Ross laissera dans son film ces plans loupés où l’on ne voit que quelques traces colorées. Autodérision qui introduit un certain détachement vis-à-vis de la vie familiale.

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C’est le père, omniprésent de bout en bout du film, qui en est la véritable vedette, incontestée. Mais le portrait que son fils en fait tient en assez peu de chose. Son activité professionnelle – médecin fils de médecin – et ses opinions politiques – républicain conservateur. Du frère nous ne saurons aussi pas grand-chose – il est celui qui perpétue la tradition en entreprenant des études de médecine. Les relations entre eux sont plutôt superficielles. On ne sent pas de connivence entre eux, ou de véritables échanges. Sauf peut-être lorsque les deux frères évoquent, en voiture, la mort de leur mère, dont ils ignorent la cause. Le seul moment du film où ils semblent ne plus se considérer comme des étrangers.

De la chaleur relationnelle il y en a beaucoup plus lorsque Ross filme Melvin, le jardinier noir et sa femme Lucille, qui l’a pratiquement élevé. Il les suit dans leurs activités quotidiennes, lui entretenant le jardin et elle faisant la cuisine. Ils ont nettement plus de place dans le film que la seconde femme du père, Ann, filmée à l’extérieure de la maison dans un plan totalement insignifiant.

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Avec Backyard, Ross McElwee inaugure une œuvre personnelle, très nettement autobiographique, une œuvre dans laquelle les sujets qu’il aborde – ici la vie familiale en Caroline du Nord – seront toujours traités à travers le prisme de sa vie personnelle.

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F COMME FABRIQUE DE L’IMAGE.

Une image, Harun Faroki, Allemagne, 1983, 25 minutes.

La Fabrique de l’image, comme il y a la Fabrique du Pré (Ponge)

Comme est fabriquée cette image-là ? Pas n’importe quelle image. Une image en couleur, prise en studio, d’une femme nue, destinée à un magazine, en l’occurrence Play Boy, c’est-à-dire un magazine masculin, destiné aux hommes. Une image commerciale donc. Qui doit faire vendre le magazine. Qui doit aussi correspondre aux goûts supposés de ses lecteurs, à l’image, la représentation, qu’ils se font de ce magazine là et des images qui y figurent. Une photo qui va occuper une place de choix dans le magazine – la première place en fait -, pas la couverture, mais la double page centrale, toujours occupée par la photo d’une femme nue. Une institution donc.

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Le film de Faroki n’évoque pas, n’évoque même pas, ces éléments. Son film ne porte pas sur la dimension médiatique de l’image. Il ne dit rien de Play Boy et encore moins de ceux qui verront cette image. Mais, malgré ce non-dit – ou grâce à ce non-dit – c’est bien de cela qu’il s’agit. Fondamentalement. La signification d’une photo de femme nue dans un magazine masculin. Et si le film semble se concentrer – se limiter – à la dimension photographique, au travail de l’image dans la réalisation d’une photo de studio, c’est pour mieux traiter, en creux, de sa dimension médiatique, le commerce de la nudité féminine destinée aux hommes.

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La dimension photographique nous est présentée comme un documentaire d’immersion. Nous sommes plongés au cœur du studio, parmi ceux qui travaillent. Nous suivons les étapes de ce travail pas à pas : la construction du décor, le réglage de l’appareil de prise de vue et des éclairages, l’installation du mannequin et les « réglages » (comme les machines) de sa pose. Puis ce sont les premiers essais. Le regard que portent chacun (sauf le mannequin) sur les clichés successifs. Que changer ? La pose du mannequin bien sûr. Aucun commentaire ajouté. Aucune indication sur l’identité, la fonction, de ceux qui sont là, au travail. Un travail collectif mais où chacun occupe une place précise et doit se cantonner à son rôle. Et puis, vers le milieu du film, une musique additionnelle fait subitement irruption. Relativement douce, elle n’en comble pas moins le silence du studio. Cette musique suffit à nous dire que nous ne sommes pas dans du cinéma direct.

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 Quand la photo prise sera jugée satisfaisante, le travail finit, tout le monde quitte le studio tranquillement. Il ne reste plus qu’à éteindre les éclairages et les machines.

Nous ne verrons pas la photo finale. Mais peu importe. Quelle qu’elle soit elle ne peut que s’inscrire dans le contexte de la femme-objet. Le dénoncer serait chose bien trop facile. Faroki ne s’attarde pas à cela. En fait, il va beaucoup plus loin. Car ce qu’il nous montre, c’est que le travail lui-même de toute l’équipe s’inscrit dans ce contexte. Ce qui apparaît clairement dans le « réglage » de la pose. Un réglage au millimètre. « Relève un peu tes fesses » ; remonte un peu cette jambe ». Son corps est comme modelé, de l’inclinaison de la tête à la pointe des pieds. Les yeux, le regard ne sont mentionnés qu’une seule fois. Il faut qu’elle regarde l’objectif…Cela suffit. Il ne s’agit pas d’exprimer des sentiments. L’érotisme, ici, ne prend pas en compte l’émotion. D’ailleurs le filmage lui-même reste froid, désincarné presque. Faroki évite systématiquement de filmer le mannequin autrement que comme un élément du studio, au même titre que les machines ou les opérateurs. Son film n’a absolument rien d’érotique. Rarement la nudité féminine aura était traité au cinéma avec une telle indifférence.

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F COMME la FOLIE MOULLET

La Terre de la folie, Luc Moullet, France, 2010, 90 minutes.

Le ton est grave, sérieux. C’est que l’affaire est d’importance : pourquoi dans une région bien déterminée, dans un territoire si restreint, peut-on recenser tant de crimes ? Bien plus qu’ailleurs en tout cas. Certes, cette région rurale, dans les Alpes du sud, peut être considérée comme un peu arriérée au début du xxie siècle. Certes ici comme ailleurs, il y a des rivalités familiales, des jalousies, des conflits d’intérêt. Mais ici, il semble que beaucoup des crimes recensés ne puissent pas s’expliquer si facilement. Les mobiles sont souvent bien minces. Au point qu’on en vienne à invoquer une folie meurtrière, inexplicable rationnellement, échappant à toute tentative de compréhension.

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Si Luc Moullet s’implique personnellement dans ce questionnement, c’est qu’il se sent directement concerné dans ses origines familiales, car des cas existent dans sa famille. Le premier cas qu’il évoque concerne la petite nièce de son arrière-grand-père. A la suite de problèmes avec son employeur qui sans doute a abusé d’elle, elle a des comportements qui la conduisent en hôpital psychiatrique. La fin du film évoque aussi la série de meurtres commis par un autre membre lointain de sa famille. Moullet Il se présente comme « quelqu’un de pas très normal », fuyant la société dans la solitude de sa filmothèque installée dans un grenier. Son œuvre cinématographique n’est-elle pas d’ailleurs tout à fait à part dans l’histoire du cinéma français ? Il ne rentre cependant pas dans ce genre de considération.

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Moullet ne joue pas au criminologue. Il ne propose aucune théorie. Le nuage de Tchernobyl et l’augmentation des désordres thyroïdiens qui ont suivi, la présence de sectes, ne sont que des éléments parmi d’autres. Il se contente de rassembler des faits. Il mène une enquête de terrain, interroge les témoins, jamais les auteurs des crimes. Il rencontre les habitants des villages, des membres de la famille des meurtriers. Le plus souvent, ce sont des personnes impliquées plus ou moins directement. Il présente aussi un des enquêteurs de la police judiciaire de Marseille à propos d’une affaire particulièrement sordide où un boucher coupe sa fille en morceaux qu’il disperse aux quatre coins de la ville, en se déplaçant en bus, avec de grands sacs poubelle les contenant. La buraliste qui l’a vu à chacun de ces déplacements en frissonne encore.

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Le « pentagone de la folie » que Moullet délimite sur une carte avec des élastiques n’est-il qu’une construction de l’esprit, une astuce de cinéaste pour donner une ligne directrice à son film ? Dans la dernière séquence du film, on retrouve le Moullet moqueur, prenant de la distance par rapport à son film qu’il fait questionner par une des intervenantes précédente. « Tout ce film, c’est pour justifier ta propre folie », dit-elle au cœur de la dispute. Le cinéaste campe sur ses positions. Jusqu’au bout il essaie d’être sérieux. Mais cette séquence tourne vite au burlesque. Moullet reste Moullet. Le petit grain de folie qu’il revendique, et qu’on lui attribuera volontiers, est après tout la marque de fabrique de sa création cinématographique.

F COMME FORÊT

Le Temps des forêts, François-Xavier Drouet, 2018, 103 minutes.

Dédié « aux forestiers résistants », Le Temps des forêts est un film de combat, un cri de guerre, une véhémente protestation contre une situation inacceptable et qui pourrait être évitée. La forêt française est en danger. Sur tout le territoire national, du plateau de Millevaches à la Montagne Noire en passant par le Morvan, les Landes et les Vosges. Partout c’est l’exploitation du bois qui est en cause, sur le modèle de l’agriculture intensive. Rendement oblige, on coupe de plus en plus et on replante systématiquement une seule essence, le Douglas, qui a l’avantage de pousser très vite. Mais les conséquences de ces plantations monotypes sont catastrophiques : rien de moins que la disparition de la vie. Plus d’oiseaux, des sols morts et partout des engins gigantesques qui laissent d’énormes crevasses dans la terre des « coupes rases ».  Les images d’espaces dévastés ne peuvent que révolter les amoureux de la nature.

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Mais comment s’opposer à ce régime de « mal-forestation ».

Drouet a rencontré un bucheron (en reste-t-il d’autres ?) qui travaille à l’ancienne avec sa tronçonneuse. Lui ce qu’il aime c’est travailler seul, au calme, dans cette nature qu’il aime et qui suffit à son bonheur. La forêt vivante – ce qu’il en reste – est pour lui le dernier endroit où on peut être heureux.

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Dans le Morvan il assiste à une réunion de défenseurs de la forêt regroupés au sein du « groupement forestier » qui dénonce ici aussi la monoculture du Douglas.

Dans les Landes, où la sylviculture du pin maritime est traditionnelle, les tempêtes de 1999 et 2009 ont été catastrophiques. Mais c’est l’occasion d’une renaissance de la forêt, à condition qu’on la laisse se régénérer toute seule.

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Dans les Vosges, le film s’attarde sur le travail des agents de l’ONF (Office National des Forêts). Le forestier va de moins en moins en forêt pour passer de plus en plus de temps devant un ordinateur. Une manifestation devant l’Office montre à quel point leur désespérance est grande. La restructuration entreprise depuis 2002 est perçue comme une attaque contre leur statut de fonctionnaire. Conséquences : 35 suicides de forestiers depuis.

Des données précises, des explications claires, des prises de position sans concession, mais sans sectarisme, Le Temps des forêts est un modèle de film d’utilité publique.