H COMME HOMMAGE – Chris Marker par Agnès Varda.

Agnès de ci de là Varda. Episode 1

Après Berlin et Boston, deux voyages qui inaugurent sa chronique de sa vie de cinéaste célèbre et célébrée dans le monde entier, Agnès s’arrête un moment à Paris, le temps d’une rencontre avec Chris Marker, l’ami de toujours, et d’une visité filmée de son atelier. Une séquence qui constitue un véritable inventaire de l’œuvre de l’auteur de La Jetée, sa passion pour les chats, pour l’électronique et le numérique, pour l’actualité politique mondiale, et les chouettes de la sagesse. Un survol en profondeur.

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L’atelier de Chris

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Une photo de Chris.

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L’envers du décor.

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Les chats (pas seulement japonais)

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Le hibou

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Les chouettes

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Les télévisions d’info en continu du monde entier

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Un collage

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Second life

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L’avatar d’Agnès.

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La main de Marker devant l’écran de son smartphone.

H COMME HAMMER Barbara.

Barbara Hammer , Cinéaste américaine, 1939-2019

La plus grande partie de l’œuvre cinématographique de Barbara Hammer se situe du côté de ce qu’il est convenu d’appeler « cinéma expérimental ». Cette dénomination implique le développement de recherches formelles débouchant sur la réalisation d’œuvres en fort décalage par rapport aux productions cinématographiques courantes à un moment donné et se situant donc en marge des circuits de distribution visant le grand public. Les œuvres de Barbara Hammer se situant dans cette perspective utilisent des formats multiples (16 mm, vidéo, noir et blanc, couleur…) et mobilisent de très nombreux moyens techniques pour créer des effets visuels et sonores nouveaux, toujours surprenants, mais parfaitement maîtrisés. Par exemple, interventions directes sur la pellicule (colorisation ou altérations diverses), effets numériques, solarisation, surimpression, négatif, ou travail plus spécifiquement filmique comme des décadrages ou angles de prise de vue non conventionnels.

Mais Barbara Hammer est en même temps une cinéaste « documentariste » dont la particularité est de réinvestir dans des œuvres à visée documentaire les moyens habituellement utilisés dans le cinéma expérimental. Les documentaires de Barbara Hammer ne sont pas à part dans son œuvre. Ils sont explicitement conçus en cohérence dans les recherches formelles de la dimension expérimentale de ses autres créations. En même temps ils  se situent dans la même perspective thématique et conceptuelle que ses œuvres de fiction : défense et illustration de l’homosexualité féminine débouchant sur un militantisme gay et féministe au sens large. L’ensemble de son œuvre explore la sexualité et le désir féminin. Ses documentaires donnent alors la parole aux femmes dans des hommages à des personnalités du cinéma ou de l’art à travers le monde : la réalisatrice américaine d’origine ukrainienne Maya Deren, par exemple, ou la cinéaste Shirley Clarke et Claude Cahun.

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Le film qu’elle consacre à la photographe Claude Cahun, Lover/Other (2006), est d’abord un portrait de l’artiste mais c’est aussi une enquête à Jersey où elle vécut avec sa compagne, Suzanne Malherbe, connue sous le nom de Marcel Moore. Rencontrant les personnes qui ont connu ce couple hors normes pour l’époque, la cinéaste s’intéresse essentiellement au regard que la communauté de l’île pouvait porter sur la différence incarnée par les deux femmes. Pendant l’occupation de l’île au cours de la Seconde Guerre mondiale, elles entrent en résistance : ce qui vaut une condamnation à mort de Cahun à laquelle elle échappe quasiment par miracle. Ce destin exceptionnel ne pouvait qu’impressionner Hammer, ce qui est parfaitement sensible à la vision du film. Alternant les images des lieux où vécurent Cahun et sa compagne avec des vues sur son œuvre photographique (les autoportraits célèbres par leur ambigüité) et faisant déclamer par des actrices des extraits de ses textes, elle montre que l’œuvre d’art ne peut pas être abordée en dehors de la prise en compte de la personnalité de l’auteur, ce qu’elle met en œuvre elle-même dans l’ensemble de son cinéma.

Autre exemple de cette implication personnelle de la cinéaste dans son travail de réalisatrice, le film Diving Women of Jiju-Do (2007). Ce film est consacré à une petite communauté de femmes en Corée du Sud qui gagnent leur vie en cueillant des coquillages dans la mer, parfois à des profondeurs importantes. Barbara Hammer plonge avec elles pour les filmer sous l’eau, ce qui nous vaut des images d’une beauté étonnante. Mais le propos de la cinéaste ne s’arrête pas là. Elle s’immerge aussi dans la communauté des femmes, dialoguant avec elles pour comprendre leur mode de vie et leur vision du monde.

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L’œuvre de Barbara Hammer nous montre clairement que cinéma expérimental et documentaire peuvent faire bon ménage. Mieux, qu’ils peuvent constituer deux faces différentes mais complémentaires d’une même activité créatrice.

H COMME HUMANITAIRE – Afghanistan

Afghanistan, l’héritage des French Doctors, Nicolas Jallot, 2018, 67 minutes.

L’Afghanistan est un pays en guerre depuis…Depuis quand exactement ? Depuis l’invasion soviétique ? Depuis la guerre civile qui suivit ? Depuis la prise du pouvoir par les Talibans ? Des situations de guerre presque incessantes. Avec toujours les mêmes conséquences pour les civiles : les destructions, les mutilations, les blessures, la souffrance, la mort. Une situation historique complexe bien difficile à traiter dans un seul film.

Celui que propose aujourd’hui Nicolas Jallot prend un chemin d’entrée bien particulier mais très parlant pour le public français : l’aide médicale apportée à la population civile de Kaboul ou de la vallée du Panjshir par les médecins français de Médecins du Monde. Un choix qui s’inscrit dans le contexte plus général de l’aide humanitaire dans son ensemble.

Nicolas jallot prend un premier fil conducteur dans son histoire de l’action des French Doctors en Afghanistan, le cas d’une petite fille de six ans souffrant d’une malformation cardiaque de naissance et qui doit être impérativement opérée – une opération à cœur ouvert particulièrement risquée – pour être sauvée. On retrouve tout au long du film les différentes étapes de son hospitalisation, jusqu’à l’opération finale et sa réussite. La façon dont elle se blottit, une fois guérie, contre son père est bien sûr un plan particulièrement émouvant que le cinéaste nous laisse le temps de ressentir. D’autres moments du film jouent aussi sur l’émotion comme les larmes de « Docteur Laurence », cette médecin qui fut une des premières à partir en Afghanistan pour repérer les besoins et que nous retrouvons aussi tout au long du film. Un témoignage d’autant plus significatif qu’il s’agit d’une femme dans un pays dont la culture n’est pas renommée pour son côté féministe. Mais, ne nous y trompons pas, tous les Afghans ne sont pas des talibans.

Depuis au moins son film précédent, L’île de lumière, Nicolas Jallot entreprend une exploration cinématographique des actions humanitaires de médecins. L’île de lumière concernait les boat people et les actions de sauvetage en mer de Chine effectuées par le bateau affrété par Bernard Kouchner et ses compagnons. Le film se terminait par des exemples d’intégration réussie de familles vietnamiennes accueillies en France. Dans ce nouveau film, si le cinéaste utilise comme dans le film précédent des images d’archives, c’est beaucoup plus l’enquête sur le terrain – un travail des plus dangereux – qui fournit le plus d’information. Mais aussi, qui permet la réalisation d’un film particulièrement captivant. L’Afghanistan est un pays magnifique, entend-on répété dans le film. Et effectivement, les images des montagnes sont impressionnantes. Le cinéaste consacre une longue séquence – réalisée presque comme un western – montrant toutes les difficultés du parcours, de nuit pour éviter l’aviation soviétique, depuis le Pakistan pour rejoindre clandestinement la vallée du Panjshir. Les images de guerre renforcent cette dimension de film d’aventure, mais une aventure pour la bonne cause, qui n’a rien d’un divertissement plus ou moins touristique.

D’ailleurs, Nicolas Jallot n’occulte pas la question de la motivation de ces jeunes médecins français qui quittent leur confort parisien pour se retrouver sous la menace constante des mines anti-personnel et des bombes en pleine ville. S’agit-il de fuir un contexte devenu psychologiquement insupportable ? La réponse d’une jeune étudiante en médecine est claire. Bien sûr, elle ne nie pas que la dimension séduction de l’aventure soit bien réelle dans son choix. Mais elle insiste surtout sur la nécessité pour elle de l’action au bénéfice des plus démunie, une conviction qui donne tout son sens à l’action humanitaire.

En ce temps de morosité ambiante, il est réconfortant de voir, grâce au cinéma, que l’humanitaire français n’est pas simplement un passe-temps d’intellectuels.

H COMME HISTOIRE – Festival.

Le Festival international du film d’histoire de Pessac (en Gironde) en est cette année à sa 29° édition, du 19 au 26 novembre. C’est dire la longévité de cette manifestation dont le succès – le public est toujours au rendez-vous- ne se dément pas au fil des années.

Chaque année, une thématique spécifique permet l’organisation de la programmation. Celle de cette édition, « 1918 – 1939 la drôle de paix », permet certes de revenir sur la « grande guerre » et de ne pas ignorer la célébration du centenaire de sa fin, mais en même temps d’ouvrir sur ces années de « l’entre-deux-guerres » si riches historiquement et cinématographiquement parlant.

Car, et c’est là la principale originalité de ce festival, il s’agit tout autant de faire le point sur la connaissance historique de cette période que de dresser un bilan sur une production cinématographique mondiale foisonnante et particulièrement diversifiée, marquée en particulier par l’arrivée du cinéma parlant.

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Des dernières réalisations du muet nous pourrons revoir des films soviétiques (Arsenal et La Terre d’Alexandre Dovjenko, Les Aventures extraordinaires de Mister West au pays des Bolcheviks de Lev Koulechov, L’Homme à la caméra de Dziga Vertov, et La Ligne générale d’Eisenstein), mais aussi Berlin, Symphonie d’une grande ville de Walter Ruttman ou Métropolis de Fritz Lang, Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene et La rue sans joie de G W Pabst pour les films allemands. Du côté des années 30 et 40, retenons les Chaplin (Les temps modernes et Le Dictateur), L’Age d’or et Terre sans pain de Buñuel, Ninotchka de Lubitsch, L’Opéra de quat’sous et La tragédie de la mine de Pabst. Des films plus récents évoquent aussi dans un regard rétrospectif la période de référence : Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica Le Conformiste de Bertolucci et Vincere de Marco Bellochio, Land et Freedom, Jimmy’s hall et Le Vent se lève de Ken Loach et côté films français, 1929 deWilliam Karel, Indochine de Régis Wargnier, La Banquière de Francis Girod, Mayrig d’Henri Verneuil, Staviski de Resnais. Et il n’est pas possible de tous les citer…

De même pour les débats et rencontres où sont abordés entre autres la Guerre d’Espagne, Le Front populaire, la crise de 29 et bien sûr la naissance des fascismes. Des conférences où dominent les interventions d’historiens universitaires ou d’écrivains. Côté cinéma et culture le programme est tout aussi chargé : Chaplin et Keaton, le cinéma de la grande dépression, Kiki de Montparnasse et autres égéries des années 20, Damia, Mistinguett, Chevalier, Trenet…le temps du music-hall et des chansons réalistes, Joséphine Baker a deux amours sont des titres bien alléchants. Et bien sûr tout au long du festival on pourra rencontrer des réalisateurs, des producteurs et des distributeurs présents dans les salles à l’occasion des projections.

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Pour les documentaires, il existe à Pessac trois compétitions : La compétition documentaires proprement dite qui présente dix films inédits (Les aventures de Histoire du soldat de Michel Van Zele, Triptyque russe de François Caillat, Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler de Jérôme …) ; Le panorama du documentaire qui sélectionne des films marquants en particulier diffusés à la télévision ( 68 sous les pavés les flics de David Korn-Brzona et Mai 68, les coulisses de la révolte d’Emmanuel Amara) ; et la Compétition documentaires d’histoire du cinéma  qui présente des films sur Jeanne Moreau (de Virginie Linhart), Anna Karina (par Dennis Berry) ou Kiyoshi Hurosawa ( Alain Bergala et Jean-Pierre Limosin).

Enfin (car il faut arrêter cette déjà longue énumération malgré son incomplétude), comme tout festival qui se respecte, Pessac offre un choix important d’inédits (une compétition fiction en propose une dizaine) et avant-premières : Edmond d’Alexis Michalik en ouverture et Colette de Wash Westmoreland en cloture. Et parmi les séances spéciales signalons la séance hommage à Marceline Loridan-Ivens avec le film d’Yves Jeuland, La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens.

Au total, un ensemble de films et de manifestations si important qu’il n’est pas possible d’être partout (le cinéma Jean Eustache où se déroule le festival offre 5 salles et donc 5 séances en parallèle !). Des choix souvent bien difficiles pour le public ! Mais que de découvertes à faire…

H COMME HOMMAGE – Johan Van Der Keuken

Lettre à Johan Van der Keuken, Denis Gheerbrant , 2001, 30 minutes.

Écrire une lettre à quelqu’un qui vient de disparaître, quelqu’un donc qui ne la lira jamais, quelle drôle d’idée ! Une idée de cinéaste. L’occasion de faire un film. Un film hommage, où l’on pourra dire toute son admiration sans risquer de froisser la modestie de celui à qui on s’adresse. Lui dire tout ce qu’on lui doit, que sans lui on ne serait jamais devenu cinéaste. Quelle lourde responsabilité !

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Écrire une lettre, c’est partir, dit Denis Gheerbrant au début de la lettre filmique qu’il adresse à Johan Van der Keuken après sa mort. Partir loin de chez soi. Rompre avec ses habitudes. Van der Keuken, apprenant qu’il avait un cancer, réagit en partant en Afrique. Gheerbrant ne partira pas si loin. Il n’ira que dans les Cévennes. Mais il ira à pied, sac au dos. Une semaine seul dans la nature, dormant sous la tente. Une semaine lui permettant de filmer ce paysage grandiose et dire sa beauté. Une semaine sans rencontrer personne, sauf deux promeneurs et la fermière qui lui offre l’hospitalité de sa grange pour une nuit. Faire le vide en soi. Et ne penser qu’au cinéma.

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Van der Keuken et Gheerbrant ont pour point commun de réaliser leur film caméra à l’épaule, seul ou avec une équipe technique des plus réduites, et de s’adresser aux personnes rencontrées de derrière cette caméra. Deux cinéastes généralement considérés pour cela comme les successeurs du cinéma direct initié en France et au Québec dans les années 1960. Un cinéma de la rencontre, du contact avec des personnes rencontrées au fil des voyages, des personnes qui peuvent très bien ne rien avoir d’exceptionnel, mais qui méritent toujours qu’on s’intéresse à eux. Des personnes simples mais attachantes. Des personnes qui ne vont pas jouer un personnage devant la caméra.

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Dans la lettre qu’il adresse à Van der Keuken, Gheerbrant ne rencontre personne. Il ne parle avec personne. La seule parole du film est sa parole, une voix « over », qu’il ajoute après coup à ses images pour préciser sa relation avec Van der Keuken, et une voix « off », enregistrée en même temps que les images et exprimant sa relation à cette nature qu’il filme. Une façon toute simple de réaliser un face-à-face avec soi-même et de faire un cinéma à la première personne sans rien de narcissique.

 

H COMME HOMME

La place de l’homme de Coline Grando, Belgique, 2017, 60 minutes.

Un fauteuil en bois, vide, se détachant sur un fond gris-bleu sur lequel va venir s’inscrire le titre. Le cadre est donné dans ce premier plan. Il ne variera pas d’un iota. La caméra n’aura pas la moindre velléité de mouvement, d’un bout à l’autre du film.

 Des hommes vont successivement s’installer sur ce fauteuil (on ne verra jamais leur entrée ou leur sortie du champ). Et eux aussi ils ne bougeront pas. Ou alors seulement des expressions du visage (le cadre n’est pas vraiment un gros plan, même s’il est quand même assez rapproché). Ils sont là pour parler. Parler d’eux. Le plus souvent spontanément à partir de la problématique qui leur est proposé et qu’ils ont acceptée. Parfois seulement, la cinéaste leur pose une question. Pour faire préciser un point. Mais il n’y a jamais de blanc. Jamais de vide dans cette parole d’homme. Une parole toujours sincère donc. Une sincérité comme on en voit que rarement au cinéma.

Dans l’image de ces hommes il n’y a pas de hors-champ. Visuellement parlant. Où cette parole est-elle filmée. Peu importe. Le dispositif filmique ne met en jeu que les rares interventions de la réalisatrice. De petites remarques, ou questions, qui nous feront comprendre quelle est la relation qu’elle entretien avec les hommes qu’elle filme. Unr relation d’amitié sans doute. De confiance donc. Ces hommes qui parlent, qui parlent d’eux, vont se mettre à nue, ne rien cacher de leurs actes, de leurs pensées, de leurs sentiments. Des portraits introspectifs qui pénètrent véritablement dans l’intimité la plus profonde, la plus cachée de la psyché masculine.

Des hommes donc, filmés par une femme. Une centration exclusive sur les hommes. Sans hors champ visuel. Et pourtant le film est tout entier construit sur une hors-champ. Il ne fonctionne que parce qu’il y a un hors champ qui lui donne tout son sens. Ce hors champ, c’est la femme. Les femmes. Les compagnes des hommes qui parlent devant la caméra. Des femmes qu’on ne verra pas, qu’on n’entendra pas, mais qui occupe toute la parole des hommes. Et leur présence est d’autant plus forte, évidente qu’elles sont absentes à l’image, évoquées seulement par la voix hors-champ de la réalisatrice.

Le film concerne les hommes, dès le titre, et on ne voit que des hommes à l’image. Pourtant le film concerne peut-être plus encore les femmes. Et surtout la relation qu’entretienne ces hommes avec une femme, une femme avec qui ils partagent, ou ont partagé, leur vie, un moment plus ou moins long de leur vie.

Tous ces hommes ont vécu une même expérience : la grossesse non voulue, non programmée, de leur compagne. Une grossesse qu’ils n’attendaient pas lorsqu’elle leur est annoncée. Comment ont-ils réagi à cette annonce ? Telle est l’amorce de leur parole. Mais le film ira bien plus loin que cet élément factuel.

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Qu’en est-il, du désir d’enfant de ces hommes ? Et qu’en est-il du désir d’enfant de ces femmes, leurs compagnes, dont ils sont bien obligés de parler.

Le film n’a de sens que parce que nous sommes à une époque où la contraception est efficace, peut-être efficace. Une époque où un couple peut décider d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant. Et pourtant. Aucun des hommes du film n’a anticipé la grossesse de leur compagne. Aucun n’a eu l’idée de la simple possibilité de cette grossesse. Tous l’apprendront avec étonnement, comme un événement non prévue (et pourtant absolument pas imprévisible) qui vient bousculer leur vie, et leur relation avec leur compagne).

Depuis l’annonce du « je suis enceinte » par la compagne, jusqu’au récit de l’avortement, en passant par la décision de ne pas garder l’enfant (en insistant sur la prise de décision – la question faut-il le garder ou pas est inévitable puisqu’il n’y a pas eu pour ces couples de décision commune préalable d’avoir un enfant), le film propose le récit de ce moment fondamental dans la vie d’un couple et qui concerne la possibilité d’avoir un enfant, qui renvoie donc chaque membre du couple à son propre désir d’enfant. Un désir qui est d’abord individuel donc, et qui pour la majorité des cas présents dans le film le restera.

Pour la quasi-totalité des couples filmés (par la présence et la parole de l’homme uniquement) la décision sera prise de l’avortement. Une décision qui peut ne pas être immédiate, qui peut ne pas être prise facilement. Mais une fois qu’elle est prise, tout pourrait être simple, tout devrait être simple. Pour l’homme en tout cas. Et pourtant. Même, pour lui rien n’est vraiment simple. Même, s’il lui paraît évident que l’arrivée d’un enfant n’est, matériellement, ou même psychologiquement, pas possible – une arrivée non prévue, non préparée, non voulue – l’avortement n’est jamais un acte anodin, même si techniquement il ne pose pas problème (avaler deux cachets dans une journée est à la portée de tous, de toutes). Et c’est le grand intérêt du film de montrer comment la possibilité de l’enfant, qui était pour ces couples le grand non-dit de leur vie, en surgissant brusquement au grand jour, devant leurs yeux, avec une évidence qu’ils ne peuvent nier, révèle le sens même de leur couple (peuvent-ils continuer à vivre ensemble). Fondamentalement donc, un couple humain n’a de sens que par la possibilité d’avoir des enfants, même s’il décide de ne pas en avoir, de ne pas le garder lorsque la grossesse est là. La place de l’homme dans le couple c’est toujours celle du père.

Festival International du Film d’Education, Evreux, 2017

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H COMME HOMELESS (SDF)

I pay for your story, de Lech Kowalski.

Utica était une belle ville, il y a 30 ou même 20 ans. Une ville où rien ne manquait, surtout pour les enfants. Aujourd’hui, c’est bien autre chose. Comme toutes les villes de la « ceinture de rouille », au nord-est de New-York en particulier, c’est une ville sinistrée, une ville détériorée, abattue par la fin de tant d’industries. Des villes qui incarnaient pourtant le rêve américain. Utica, ancienne « capitale mondiale de la radio » est devenue une ville où domine la violence, une violence quotidienne dans les rues, où  le trafic de drogue est florissant. C’est bien d’ailleurs la seule chose qui peut l’être.

Lech Kowalski est originaire d’Utica. Du moins il y a passé une bonne partie de sa jeunesse. Ses parents, immigrés polonais, se sont installés là après quelques pérégrinations dans l’est américain. Il revient dans cette ville, dans le quartier où il jouait avec ses copains,  pour constater le désastre. Le film qu’il va réaliser sur ce retour est donc d’abord un film en première personne. Un film où le cinéaste fait le récit de ce retour en voix off sur des images de la ville, des images réalisées surtout la nuit, où la bande son est dominée par les sirènes des ambulances ou des pompiers, des images de rues vides la nuit, occupée par les voitures le jour. Dans son ancien quartier, les rencontres que va faire Lech, ce sont surtout des Homeless, les SDF américains.

Le premier plan du film nous montre ce vieil homme noir, assis sur son sac, en bordure d’une rue très passante. Une voiture s’arrête, lui tend un billet. Le cinéaste le suit dans ses quelques déplacements et l’écoute faire le récit de sa vie, de la détérioration de sa vie, de ses difficultés pour survivre alors que les loyers augmentent sans cesse, ainsi que le coût général de la vie. Les gros plans sur son visage sont impressionnants. Un contact direct avec la misère.

La suite du film est une succession de rencontres, de récits de vie. Le cinéaste a pour ce faire mis au point un dispositif particulier. Il annonce, sur une carte de visite, sur le néon lumineux situé au-dessus de l’appartement d’un ami transformé en studio de fortune, qu’il paiera (le double du taux horaire minimum) ceux qui voudront bien parler d’eux et de leur vie devant la caméra. Il filmera même certains dans un ancien club de musique désaffecté où jadis on faisait la fête. De quoi souligner encore les ravages du temps.

Tous les récits de vie ainsi recueillis  – des femmes et des hommes, soit seuls soit en couple ou en famille, avec des enfants, presque tous noirs – ont bien des traits communs. Tous ont des difficultés matérielles importantes, pour se loger et pour se nourrir, et bien sûr pour payer les factures et les fournitures scolaires des enfants. Tous s’interrogent sur l’avenir, leurs possibilités de survie. Beaucoup ont connu une enfance difficile, beaucoup ont sombrés dans la drogue ou l’alcool. Un grand nombre ont été en prison et certains sont en liberté surveillée. Ils affirment quand même leur volonté de chercher à s’en sortir. Seuls les plus âgés évoquent le temps d’avant, le temps où il faisait bon vivre. Mais est-il possible de s’assurer une vieillesse quelque peu paisible ? L’assurance avec laquelle l’un d’eux assure qu’il n’a pas d’autre issue que de choisir de revenir en prison est terrifiante. Au moins, dit-il,  j’aurai là un lit et droit à des soins médicaux…

Etre payé pour accepter d’être filmé et de raconter sa vie, n’est-ce pas dénaturer l’essence même du cinéma documentaire. La question n’est pas débattue dans le film. On comprend bien cependant les raisons du cinéaste. N’est-ce pas une façon de leur venir en aide. Et puis s’ils sont les personnages d’un film, pourquoi ne pas les rémunérer ? Certes ils ne sont pas des acteurs et ils ne sont pas filmés comme des vedettes. Le montage ne supprime d’ailleurs jamais les flous de mise au point en début d’entretien et les hésitations de cadrage. Ils restent des femmes et des hommes qui témoignent de la pauvreté, de leur pauvreté, extrême, avec sincérité. Des histoires « vraies » dit le réalisateur.

Dans la dernière séquence du film Lech Kowalski prononce quelques mots d’adieu à sa mère, dans une église, devant son cercueil. Ceux qui restent devront essayer de survivre.

Visions du réel 2017, compétition internationale.

Diffusion sur Arte, la Lucarne.

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