M COMME MADAGASCAR – Coiffure

Nofinofy, Michaël Andrianaly, 2019, 75 minutes.

Roméo est coiffeur à Tamatave. Il manie la tondeuse dans un petit salon situé Grand’rue. Du moins au début du film. Car les autorités veulent reprendre l’emplacement, et pour cela n’hésitent pas à démolir ce qui n’est au fond qu’une cabane en bois – et à interdire au passage au cinéaste de filmer la démolition. Roméo va se trouver dans les bas quartiers, avec une clientèle différente et des tarifs qui eux aussi ont chuté. Mais ce n’est pas le premier déménagement qu’il devra accomplir.  Il sera chassé plusieurs fois par ses propriétaires bien qu’il n’oublie jamais de payer son loyer. Et même la nature s’en mêle. Une terrible tempête ne laisse rien debout. Il faudra encore reconstruire.

On comprend alors que pendant une bonne partie du film, Roméo cherche un emplacement sûr où implanter son salon. Il a un rêve, qui parait bien lointain. Construire un salon en dur. Le film se terminera sur la réalisation de ce rêve. Les murs en ciment remplacent les morceaux de bois. Une conclusion qui donne au film dans son ensemble une coloration optimiste. Et l’on ne peut que penser que Roméo mérite bien ça.

Roméo est en effet un personnage fort attachant, en dehors même de son handicap, cette jambe artificielle qui le fait boiter mais dont il se plein jamais. Visiblement il est fort apprécié par sa clientèle, et pas seulement pour sa dextérité à manier la tondeuse. Son salon est un lieu où l’on cause, une sorte de microcosme qui donne une vision précise de la vie à Madagascar.

En dehors du salon, la vie est plutôt dans la rue. Le soir les hommes du quartier se réunissent autour d’une bouteille de rhum et palabrent à l’infini. La politique n’est pas absente de ces conversations interminables. Pour critiquer les gouvernants le plus souvent. Mais ici, comme sans doute dans une grande partie de l’Afrique, les aspirations du peuple n’ont guère de chance d’être entendues.

Les films sur la réalité malgache sont plutôt rares, même si on avait pu découvrir en salles en 2018 Fahavalo, Madagascar 1947 de Marie-Clémence Andriamonta-Paes, un film historique relatant la lutte pour l’indépendance. Raison de plus d’apprécier celui-ci, qui d’ailleurs a été récompensé d’une Etoile de la Scam.

M COMME MIRAGE.

Mirage à l’italienne. Alesandra Celesia. France, 2012, 87 minutes.

         Turin – Alaska. Ne faut-il pas être un peu fou pour quitter l’Italie à destination d’un pays où les glaciers se jettent dans la mer sur la simple promesse d’y trouver du travail ? Mais lorsque la vie est devenue cette impasse de laquelle il est impossible de sortir, alors c’est avec cette énergie du désespoir (ici ce n’est plus un cliché), que l’on peut tout quitter, partir sur la foi d’une annonce publicitaire, sans se poser trop de questions sur ce qu’on trouvera à l’arrivée. L’Alaska, terre promise ? Le film ne joue pas sur le suspens. Le titre suffit à dire de quoi l’avenir est fait

         Mirage à l’italienne se compose de deux parties bien distinctes en fonction de la distance géographique. L’Alaska n’a rien à voir avec le nord de l’Italie. D’un côté le gris et la désespérance. De l’autre, la forêt et l’appel de la nature. La partie turinoise, la plus longue, peut être considérée comme un film choral. Par petites touches nous découvrons ceux qui feront partie du voyage. Ivan, l’ancien militaire qui étouffe dans son véhicule de livreur et qui n’a plus que sa grand-mère qu’il ira veiller la nuit à l’hôpital. Dario lui, travaille dans un garage et souffre de devoir sans cesse cacher son homosexualité. Giovanna, ex-toxico, enregistre messages sur messages à ses enfants sur un dictaphone. Camilla voue un culte sans borne à Marlène Dietrich à qui elle s’efforce de ressembler. Riccardo, enfin, le seul dont la situation professionnelle n’est pas précaire, mais qui a vu sa vie anéantie par la mort de son fils. Nous découvrons leur vie et leur âme, des instantanés pris sur le vif, qui se succèdent sans lien apparent, mais qui se révèleront peu à peu des éléments fondamentaux de leur personnalité et de leur histoire. Ces portraits pointillistes prendront tout leur sens dans la seconde partie du film, en Alaska, dans cette petite ville côtière où ils finiront par se découvrir eux-mêmes.

         « Vous cherchez du travail. L’Alaska vous attend » dit une publicité placardé sur les trams de Turin. Et elle en attire plus d’un. Au point de devoir mettre en place des entretiens de sélection que nous suivons en alternance avec les séquences prises dans l’intimité des candidats. Leur point commun, c’est la volonté de fuir leur situation, leur pays. La nécessité ressentie de se fuir eux-mêmes. « Moi j’ai la rage » ; « J’en ai ras le bol de ce pays » ; « Maintenant, l’Italie c’est mort » ; Les formules qu’ils emploient constituent une longue litanie sans nuance. L’un d’eux prévient même : « Mon casier judiciaire est vide pour l’instant, mais ça risque de ne pas durer. » Les petits boulots ne permettent même plus de payer les factures. Alors, pourquoi pas l’Alaska. Une nouvelle forme du rêve américain ? Même pas ! Ils sont prêts à partir, le plus loin possible. Mais en fait, ce ne sont pas des migrants. Des naufragés du monde occidental plutôt. Près à saisir la première bouée qui passe à leur portée. Si côté boulot, rien ne sera résolu, le seul fait d’être parti est déjà un sauvetage.

         En Alaska il fait froid, mais les paysages sont magnifiques. Et la splendeur de la nature sauvage permet de trouver une nouvelle raison de vivre. Resteront-ils ? Peu importe. La fin du film reste ouverte. Mais pour aucun d’eux, ce voyage n’aura été un échec.

M COMME MODE – Yamamoto

Carnets de notes sur vêtements et villes. Wim Wenders. France, 1989, 78 minutes.

            Le Centre Georges Pompidou à Paris propose un jour à Wim Wenders de réaliser un court métrage sur Yohji Yamamoto. Surprenant ! Mais c’est le cinéaste qui est le premier surpris. La mode, l’industrie du prêt à porter, ce n’est vraiment pas son truc. Pourtant, il va entreprendre de répondre à la demande. C’est pour lui l’occasion de partir à Tokyo et de filmer cette ville qui le séduit toujours autant. Ce sera aussi l’occasion d’une rencontre avec un artiste qui deviendra son ami.

            Wenders va tenir une sorte de journal intime de ses voyages à Tokyo et de ses rencontres avec le couturier. Son film fonctionne alors à partir de deux mises en relation successives. D’abord les villes. Paris et Tokyo. Qu’est-ce qui les oppose. Qu’est-ce qui les rapproche ? Les images que Wenders propose des deux métropoles ont tendance à se confondre. Mêmes immeubles, même circulation. On passe de l’une à l’autre si rapidement qu’il faut être particulièrement attentif pour percevoir le changement imm00édiatement. Pourtant chaque ville a ses particularités. Comme le dit Yamamoto, il y a à Paris un air qu’il n’y a nulle part ailleurs.

            La deuxième confrontation opérée tout au long du film porte sur les images. La nature des images. Wenders filme d’une part de façon traditionnelle en 35 mm, sur pellicule donc, mais aussi en vidéo avec une petite caméra dont les images n’auront plus du tout la même définition que les précédentes. Le film alterne dans le montage ces deux sources d’images, aussi bien à Paris qu’à Tokyo. Wenders s’interroge alors dans son commentaire sur la signification de cette évolution technologique. Pour la peinture, dit-il, les choses sont simples. Il n’y a qu’une œuvre originale et toutes les copies ne sont que des falsifications. Avec la photo et le cinéma, c’est-à-dire l’image argentique, les choses deviennent plus complexes. L’original est un négatif ; il n’existe pas sans copie. Ce sont les images multiples qui en sont tirées qui sont les vraies originales. Avec l’image électronique et digitale, il n’y a plus de négatif, plus de positif. Il n’y a plus de distinction possible entre l’original et la copie. C’est la notion même d’image originale qui disparaît.

            Wenders propose lui un mélange des deux types d’images à sa disposition. Sur les autoroutes urbaines de Tokyo il filme dans sa voiture, la chaussée défile devant lui et il inclue dans cette image un petit écran vidéo, qu’il tient à la main, montrant une autre image. Ce dispositif simple d’image dans l’image, mais de deux images de nature différente, Wenders le reprendra dans certains entretiens avec Yamamoto, celui-ci n’apparaissant que dans cet enchâssement de l’image vidéo dans une image classique montrant son atelier.

M COMME MOZART – Portal

Le Concerto Mozart. Jean-Louis Comolli et Francis Marmande. 1997, 85 minutes.

         Ce film peut être considéré à la fois comme un film musical, un film sur la musique, un film sur les musiciens, un film de musique.

         Un film musical, c’est-à-dire un film où l’on écoute de la musique, où on l’écoute parce qu’on la joue. Ici, on éprouve incontestablement du plaisir à l’écouter. Au point de vouloir poursuivre cette écoute, la répéter indéfiniment, comme les musiciens eux-mêmes répètent inlassablement certains passages. Pourtant, ce film n’est pas un film musical au sens de la captation de la musique. Nous ne sommes pas dans un concert, la musique ne s’adresse pas à un public même si certains plans nous révèlent la présence d’une ou deux personnes extérieures au groupe des musiciens. Sont-ils là du fait du projet du film ou de celui de la musique ?

         Ce film musical est aussi un film sur la musique, la musique de Mozart à travers l’analyse minutieuse et approfondie de ce concerto pour clarinette écrite par le compositeur dans les dernières années de sa vie. Michel Portal a joué ce concerto à Paris, dans une grande salle et se déclare dès le début du film totalement insatisfait de cette expérience. Il lui faut redécouvrir Mozart, repenser sa musique, trouver de nouvelles voies pour l’interpréter. D’où ce projet de s’enfermer dans un château du XVIII° siècle avec sept jeunes musiciens, non encore déformés par une carrière de concertistes, et se plonger, jour et nuit, dans le concerto. Dans la salle de ce château qui réunit un clarinettiste célèbre et de jeunes musiciens moins célèbres, ce qui compte c’est avant tout cette réunion, une rencontre organisée pour le plaisir d’être ensemble, de jouer ensemble. Qui en est à l’origine ? Michel Portal ? Les jeunes musiciens qui l’accompagnent ? Jean-Louis Comolli en tant que cinéaste, Francis Marmande en tant que scénariste ? Mais au fond peu importe. La seule chose qui compte c’est que le film nous donne l’occasion d’écouter de la musique et des musiciens réfléchir en commun sur la musique.

         Ainsi, le film qui observe cette expérience unique devient un film sur les musiciens, sur Michel Portal en particulier, surtout connu pour son travail sur la musique de jazz et sui se révèle ici d’une exigence extrême pour arriver à ce que les jeunes musiciens jouent le concerto « comme il l’entend ». Il leur demande toujours plus de concentration. Il pousse chacun à aller au-delà de ses propres limites, faisant rejouer encore et encore les mêmes mesures. Se crée ainsi une relation originale entre le soliste et les musiciens, chacun devenant tout à tout un personnage évoquant l’époque de Mozart. Une relation faite d’admiration, de soumission aussi, et de compréhension réciproque au-delà des mots. Portal n’arrive pas toujours à exprimer par le langage ce qu’il voudrait que l’interprétation du concerto soit. Mais la musique ne va-t-elle pas toujours au-delà des mots ?

         Jean-Louis Comolli filme cette immersion dans un seul morceau de musique en multipliant les gros plans. Dans les moments de réflexion collective ou à deux ou trois, il place sa caméra au plus près des musiciens et parvient à saisir l’intensité de leur pensée comme il parvient à saisir l’émotion que procure la musique. Dans les moments de pause dans le travail, il filme les moments triviaux de la vie du groupe (l’épluchage des pommes de terre) et ponctue le film de brefs plans sur le parc entourant le château. Mais l’essentiel reste la musique. S’il y a beaucoup de gravité dans le travail collectif, il y a aussi beaucoup d’éclats de rire dans le film, surtout au fur et à mesure de l’approche du moment de l’exécution finale du concerto.

M COMME MÈRE CÉLIBATAIRE – Maroc.

Mères. Myriam Bakir, Maroc, 2020, 62 minutes.

E, France la situation sociale des mères célibataires – ces jeunes filles qui ont un enfant hors mariage – a souvent été difficile, marquée par l’exclusion et l’opprobre, comme l’a bien montré le film de Sophie Brédier « Nous les filles-mères » (2020). Au Maroc c’est pire encore. C’est dans la loi que leur condamnation est inscrite. Toute relation sexuelle hors mariage est passible de prison, comme le stipule l’article 490 du code pénal marocain. La grossesse est alors le signe évident du manquement à la loi. On comprend que cela pose des problèmes difficiles à affronter pour les « coupables ». D’autant plus que, le plus souvent, les familles rejettent elles-aussi ces filles qui ont sali leur réputation.

Que peuvent faire ces filles, souvent très jeunes, rejetées par tous, et ne pouvant dès lors trouver ni travail ni hébergement. Que peuvent-elles devenir lorsque leur famille ne les considère plus comme l’une des leurs ?

Face à ces situations inextricables, une association, Oum Al Banine, a été créée à Agadir pour leur venir en aide. C’est le travail de cette association, et en particulier de sa fondatrice-présidente que le film va suivre. Un travail plus que délicat dans la société marocaine actuelle. Mais un travail indispensable.

A Oum Al Banine, il y a un foyer d’accueil pour régler les problèmes d’hébergement, il y a des assistantes sociales pour rappeler le principe de réalité, mais ce sont surtout les séances avec la directrice qui retiennent l’attention de la cinéaste. C’est elle qui reçoit pour la première fois les femmes enceintes, souvent arrivées déjà au 7° ou 8° mois, et qui ont tout fait pour cacher leur situation à leurs parents, qu’elles refusent d’ailleurs de contacter. Mais c’est la directrice se doit de prévenir la mère, de leur proposer une rencontre avec sa fille, en présence du père si possible. Nous suivons longuement une de ces rencontres où la patience et la bienveillance de la directrice finit par arrondir les angles. Un premier pas vers la réconciliation.

Le film de Myriam Bakir est un portrait de cette association et de sa directrice. Mais c’est aussi un réquisitoire, sans violence mais avec fermeté, contre les traditions qui oppriment tant de jeunes filles. C’est aussi une défense de la femme an tant que mère. Et si l’amour des enfants est fondamental, il implique qu’il faille accorder aux parents le droit de s’aimer.

Festival Primed 2020.

M COMME MARIONNETTES – Palestine

Hakawati, les derniers conteurs. Julien Gaertner et Karim Dridi, France-Palestine, 2020, 52 minutes.

Un couple de Palestiniens, Radi et Mounira, plus très jeunes puisqu’ils ont dépassé 65 ans, l’âge qui pourrait être celui de leur retraite. Depuis des décennies, ils parcourent la Palestine à bord de leur camionnette pour proposer dans les villages un spectacle de marionnettes qui émerveillent les enfants. Une vie entièrement consacrée à leur art. Un art qui, ici plus qu’ailleurs, est un acte de résistance.

Nous parcourrons donc avec eux une bonne partie de la Palestine, une Palestine occupée. Mais ici, plus que la vision devenue habituelle de la Palestine – où les Palestiniens ne sont présentés que comme des victimes ou des terroristes – c’est la vie quotidienne de ce couple qui l’objet du film. Une vie qui n’est pas toujours facile. La camionnette connaît des pannes à répétition, ce qui, vue son aspect extérieur, n’a rien d’étonnant. Et puis il y a le vent, qui rend difficile l’installation du chapiteau. Et il faut aussi obtenir les autorisations pour le spectacle. Tant de contraintes qui finissent par devenir de plus en plus difficiles à supporter.

 

Les fils de Radi et Mounira voudraient bien d’ailleurs qu’ils s’arrêtent. Pour prendre un repos bien mérité. Pour eux, cette tournée, est – doit être – la dernière. Mais les artistes ne peuvent pas si facilement cesser toute activité. C’est le contact avec leur public qui leur manquerait avant tout. Un public d’enfants dont on peut penser qu’ils n’ont pas toujours l’occasion de rire et de s’émerveiller, et d’oublier, ne serait-ce qu’un moment, les avions et les bombes.

Ce voyage de Radi et Mounira est donc une immersion dans la Palestine actuelle, avec ses paysages désertiques et une atmosphère où l’on sent la nostalgie de la paix et une certaine résignation de la guerre. Mais il nous montre aussi, à l’opposé de la fatigue du vieux couple de marionnettistes, des enfants, nombreux, qui ont droit à l’insouciance de leur âge, et qui, dans leur enthousiasme pour le spectacle, représentent un avenir qui devrait enfin leur permettre de vivre dans la paix.

Après Radi et Mounira, qui reprendra le flambeau de cet art du conte qui fait rêver, mais qui permet aussi de dépasser le désespoir que la réalité enclenche trop souvent ? Le film n’ouvre pas la porte de l’avenir, mais si Radi et Mounira sont bien définitivement les derniers conteurs, alors la Palestine sombrera dans une nuit encore plus noire et douloureuse que toutes les souffrances occasionnées par l’occupation.

Festival du film d’éducation, 2020, en ligne.

M COMME MEURTRIERES – Iran

Des ombres sans soleil (Sunless shadows). Mehrdad Oskouei, Iran, 2019, 74 minutes.

Une alternance de rires et de pleurs…

Nous sommes dans un centre de réhabilitation pour jeunes filles qui ont commis un meurtre, en Iran. Elles ont tué soi leur père, soit leur mari, ou un autre membre de leur famille. Des meurtres familiaux toujours. Elles vivent là, souvent depuis des années, et pour bien d’autres années encore. Un centre qui n’est pas tout à fait une prison. Mais elles sont quand même privées de liberté.

Elles forment un groupe qui partage les mêmes activités et la même pièce, qui est à la fois un dortoir et une salle à manger, et aussi une salle de jeux. Elles ont aussi accès à une cour extérieure où elles entreprennent des jeux de plein air.

Côté rires, ce sont ceux qui résonnent lors de ces jeux collectifs, allant de la simple marelle aux devinettes par mime. Elles peuvent aussi se poursuivre avec un jet d’eau et s’arroser. On dirait vraiment des gamines et leurs rires sonores semblent dire leur joie de vivre. Illusion passagère…

Côté pleurs, ce sont ceux qui émaillent leurs confessions organisées seules devant une caméra. Elles s’adressent à leur victime, ou bien à un des membres de leur famille, leur mère par exemple. Un dispositif où leurs propos sont diffusés sur écran de télévision à destination de ces autres femmes, dont on ne sait trop si elles sont elles-mêmes en captivité ou libres dans leur foyer.

D’un côté donc le film propose une immersion dans ce lieu clos où sont filmées les occupations journalières, de la cuisine à la prise des repas et aux travaux de couture. Certaines prennent des cours d’anglais. Elles ont droit à des séances de relaxation. Et elles s’occupent toutes du bébé de l’une d’elle. Une vie collective qu’elles partagent avec un certain plaisir. Leurs conditions de vie n’ont rien à voir avec l’enfermement dans une cellule.

Pourtant le meurtre qu’elles ont commis n’est jamais oublié, ne peut pas être oublié. Dans leurs interventions face à la caméra elles évoquent les conditions de leur acte. Et surtout elles parlent de leur famille, des relations avec les hommes de la famille, le père en premier lieu, puis le mari qu’elles n’ont pas toujours choisi – une d’elle dit avoir été marié à 12 ans. Des relations souvent marquées par la violence, les coups, les blessures. Les hommes n’ont-ils pas tous les droits ?

Le film ne nous dit pas grand-chose sur la justice en Iran et son fonctionnement, même si par moment elles évoquent leur procès. La vie sociale est tout aussi peu évoquée et la religion n’apparaît que dans deux brefs moments de prière. Par contre il documente avec précision la vie familiale, et les rapports homme-femme. A l’opposé des féminicides occidentaux, nous avons affaire ici à des meurtres d’hommes, qui sonnent comme des révoltes des femmes et des filles.

Festival Jean Rouch 2020.

M COMME MARKER Chris – Photogrammes.

Une seule image peut-elle résumer un film ? Ou du moins l’évoquer ? Faire qu’on l’identifie immédiatement et en toute certitude, sans la moindre hésitation ?

Voici 10 images tirées de ses films. Si vous identifiez facilement leur provenance, demandez-vous en quoi elles sont caractéristique du film.

L’image qui ouvre cet article est elle hors jeu, puisqu’elle ne figure pas dans un documentaire.

M COMME MEDIAS – Filmographie

Des films souvent critiques, dénonciateurs. Au regard de la déontologie. Et des pouvoirs financiers qui remettent en cause leur indépendance. Mais aussi des regards qui peuvent être empathiques, lorsque le cinéaste s’immerge totalement dans ce monde qui a toujours gardé une part de mystère et qui pour cela ne cesse de fasciner.

A la Une du New York Times. Andrew Rossi

A voir absolument (si possible). Jean-Louis Comolli

La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire. Malek Bensmail

Bondy Blog, portrait de famille. Julien Dubois

Caricaturistes : fantassins de la démocratie. Stéphanie Valloatto

Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai. Denis Robert, Nina Robert

Charlie 712 – Histoire d’une couverture. Philippe Picard, Jérôme Lambert

Charlie, le rire en éclats. Yves Riou, Philippe Pouchain

Choron dernière. Pierre Carles.

Contre-pouvoir. Malek Bensmail

Depuis Médiapart. Maruna kaplan de Macedo

En formation. Julien Meunier, Sébastien Magnier

Enfin pris. Pierre Carles

Faits divers, enquête sur la mécanique du pire. Bernard George

Le Fantôme de Theresienstadt. Baptiste Cogitore

Les Gens du Monde. Yves Jeuland

Jean Daniel, la liberté de rompre. Joël Calmettes

Le Kiosque. Alexandra Pianelli

Libération : je t’aime moi non plus. Patrick Benquet

La Maison de la radio. Nicolas Philibert

Les Médias, le Monde et Moi. Anne-Sophie Novel, Flo Laval

Médias partout…info nulle part ! Jean-Marc Durrieu

Michèle Cotta, sur le fil du pouvoir. Alice Cohen

Mourir ? Plutôt crever! Stéphane Mercurio

Les Nouveaux chiens de garde. Gilles Balbastre et Yannick Kergoat,

Numéro zéro. Raymond Depardon

 Pas vu pas pris. Pierre Carles

Pif, l’envers du gadget. Guillaume Podrovnik

Reporters. Raymond Depardon

Solférino. Justine Triet

Tu t’es vu sans Cabu ? Jean-Marie Pasquier

USA : le blues des médias. Yves Boisset

Vietnam la trahison des médias. Patrick Barbéris

M COMME MIEL

Honeyland. Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov, Macédoine, 2019,

Des abeilles et du miel ; du miel et des abeilles.

La vie d’une femme, sa survie plutôt, grâce au miel, qu’elle récolte avec patience et beaucoup de savoir-faire.

Une vie de misère dans ces montagnes de Macédoine, loin de la vie moderne et de son agitation. Une vie que l’héroïne, Hatidze, consacre aux abeilles et à sa propre mère grabataire qu’elle nourrit à la cuillère, ou en lui achetant des bananes avec l’argent gagné par la vente du miel.

Une vie de solitude. Bien que les abeilles soient particulièrement nombreuses sans la montagne et malgré la présence d’un chien et de plusieurs chats. Une solitude qui sera encore plus grande après la mort de la mère.

Mais cette solitude sera brusquement interrompue par l’arrivée d’une famille de turcs, une famille nombreuse, avec une multitude d’enfants (un par an dira le père) et un troupeau de vaches dont on ne voit pas très bien à quoi il sert. Ils partiront comme ils sont venus, sans crier gare, avec leur camion et leur caravane. Mais ils auront perturbé grandement la vie de Hatidze et ses abeilles.

Le film peut être vu comme une glorification de la vie simple et traditionnelle de Hatidze par opposition au désordre généralisé de la famille turque. Et aux affaires quelque peu louches et assez tordues du père. L’insistance des images (certes très belles) sur l’immensité des paysages va dans ce sens, comme ces gros plans sur le visage de l’héroïne souvent filmés dans un clair-obscur très recherché. S’il s’agit de filmer la vie simple, le filmage n’a vraiment pas cette caractéristique-là. Tout est fait pour éblouir le spectateur, même lorsque les images sont si sombres que la lueur d’une bougie devient une lumière presque surnaturelle.

Ainsi le film joue systématiquement sur les contrastes. On peut se laisser bercer par la lenteur du rythme de vie de Hatidze ; et l’on peut être agacé – ou révolté – par l’agitation et le désordre généralisé de la famille turque. Les paysages de montagne sont merveilleux, mais la crasse dans laquelle vivent les enfants et les comportements violents des parents à leur égard sont tout à fait révoltant. Au moment où, un peu partout, la survie des abeilles est en question, on peut être réconforté par leur prolification dans les montagnes de Macédoine. Mais cela peut-il nous faire oublier la pauvreté de ses habitants et les menaces qui pèsent sur leur vie ?

Le film a été reçu de manière totalement contradictoire par la presse française. Pour les uns il touche au chef-d’œuvre. Pour les autres c’est presque une escroquerie. Quoi qu’il en soit, il a au moins le mérite de ne pas nous laisser indifférent.

M COMME MARBRE.

Mille fois recommencer. Daniela de Felice, France-Italie, 2020, 75 minutes.

Carrare, une célèbre carrière de marbre blanc. Et à proximité, une non moins célèbre école, L’Académie des beaux-arts. Une école pour devenir artiste.

Ici on apprend à sculpter, à dessiner, à modeler. On apprend à utiliser tous les outils, les marteaux, les burins, les scies, les polisseuses et autres machines pneumatiques. Mais surtout on apprend à travailler la matière à la main, comme avant l’apparition des outils électriques, comme les sculpteurs ont toujours travaillé depuis l’antiquité. On apprend à travailler le marbre, bien sûr, mais peut-être pas tout de suite, pas en débutant. Avant, il faut aussi travailler la glaise, l’argile, le bois, le fer. Apprendre des gestes. Devenir artisan autant qu’artiste. Devenir artisan pour devenir artiste. Devenir artiste parce que l’on est artiste au fond de soi. Fondamentalement. Peut-être sans le savoir.

Le film de Daniela de Felice est une immersion dans cette école, au milieu des élèves, à côté des élèves, filmés sans qu’ils soient le moins du monde dérangés dans leur travail. A côté aussi des enseignants, qui accompagnent les élèves dans leur travail, les conseillant bien sûr, les encourageant, leur montant le bon geste, ou rectifiant leur réalisation, et en fin de compte les évaluant. Car, comme dans toute école, il n’y a pas de véritable apprentissage sans évaluation.

En suivant le filmage de cette année « scolaire », ce sont les élèves qui sont au premier plan. Ce sont avec les élèves (pourrait-on dire les apprentis artistes ?) que la réalisatrice dialogue. Elle enregistre leurs propos lors de courts moments d’échange où ils évoquent leur désir d’art et de création. Et surtout le chemin, spirituel surtout, qui les a conduits là, depuis toutes les régions du monde.

Nous suivons aussi les enseignants, dans quelques interventions magistrales devant un groupe attentif et que l’on sent passionné. L’incipit du film montre d’ailleurs un « cours » où l’enseignant commente des photos en noir et blanc d’ouvrier dans la carrière de Carrare. Mais ces interventions sont rares dans le film. Le travail des enseignants est plutôt d’accompagnement individuel. Ils parcourent en silence les salles de travail, s’arrêtant un instant derrière un étudiant concentré sur sa tâche, n’intervenant que de quelques mots qui n’ont rien de perturbateur.

Les images de Matthieu Chatellier, toujours très précises avec ces gros plans de visages et de mains, contribuent à créer une atmosphère à la fois studieuse mais aussi chargée d’émotion et d’imaginaire. Comme dans cette séquence où, à la fin de la journée, la nuit tombe peu à peu, la caméra parcourant dans ce silence de la salle abandonnée par ses étudiants, une série de têtes sculptées semblant attendre le retour, le lendemain, de ceux qui leur donne vie.

Le film se termine par les examens de fin d’année. Les étudiants présentent leurs travaux en les commentant. Les profs posent des questions et donnent leurs évaluations. Le dernier plan est celui d’un étudiant rayonnant de joie après avoir été félicité par le jury.

Quelle vision de l’art le film véhicule-t-il ? Pas vraiment une conception romantique. Nous sommes dans une école. Tout repose sur l’apprentissage, le soin apporté au travail, la minutie, la patience, la persévérance – ce que dit très bien le titre du film. Si ces jeunes artistes sont des génies en herbe, nous ne les verrons pas éclore dans le film. Mais nous sentons que rien ne pourra arrêter leur volonté créatrice.

M COMME MIL

L’éloge des milsHéritage africain. Idriss Diabaté, 2017, 71 minutes.

Le mil, sauvage ou cultivé, la céréale emblématique de l’Afrique, comme le blé l’est pour les Européens, le riz pour les asiatiques ou le maïs pour les Américains. Une céréale nourricière, qui a tout pour combattre la sécheresse et le risque de famine. Mais comment résiste-t-elle devant la mondialisation et sa recherche incessante de l’augmentation des rendements qui conduit bien des africains à se tourner vers le maïs, ou même le coton ? Le mil, une céréale à défendre.

Après un incipit en dessin animé qui retrace rapidement l’origine des mils, le film nous conduit dans un voyage au Sénégal et au Mali, dans ce Sahel toujours guetté par la sécheresse. Nous y rencontrons les différents acteurs concernés par les problèmes actuels de l’agriculture en Afrique. Des chercheurs qui font état de leurs travaux, mais surtout de simples paysans pour qui la culture du mil est toute une tradition et surtout une question de survie. On est frappé par le bon sens de ces agriculteurs qui subissent la concurrence du maïs et du coton qui sont sans doute plus rentables sur le moment. Mais, l’un d’eux insiste avec force sur les risques encourus par l’utilisation des engrais, obligatoires pour faire pousser le maïs, alors que le mil n’en a pas besoin.

Les images proposées par Idriss Diabaté nous immergent dans les champs de mil. Nous assistons à la récolte, manuelle ou avec des machines. Dans les villages les femmes pilent les grains de façon traditionnelle et cuisinent pour les hommes. Nous allons sur les marchés et même dans une boulangerie qui propose des utilisations nouvelles du mil. Des images toujours pleines de vie.

Du réalisateur, Idriss Diabaté, nous connaissions jusqu’à présent son film sur Jean Rouch, Jean Rouch, cinéaste africain, accessible sur le dvd d’hommage au cinéaste ethnographe (Il était une fois Jean Rouch) publié par les éditions Montparnasse. Il a d’autre part fait l’image du film de Constance Ryder, portrait de Monique Peytral, l’auteure des peintures du facsimilé de la grotte de Lascaux (Monique Peytral : peindre Lascaux, peindre la vie). Avec cet éloge des mils, il nous propose de nous pencher sur les problèmes concrets de la vie quotidienne au Sahel concernant l’agriculture et la nourriture, des problèmes que le réchauffement climatique rend sans doute beaucoup plus aigus ici que partout ailleurs.

M COMME MIROIR.

Le peuple des miroirs. Clément Safra, 2020, 65 minutes.

Le peuple cambodgien, un peuple meurtri à jamais par le génocide qui l’a décimé. Peut-on le filmer sans que sa présence – plus que son souvenir – ne s’inscrive, d’une façon ou d’une autre dans les images ? Même pour un jeune cinéaste français appartenant à une génération qui n’a pas connu le génocide dans son actualité. Clément Safra n’est pas allé au Cambodge pour filmer les traces, ou la mémoire, du génocide. Mais il l’a rencontré. Et ce n’est pas un simple clin d’œil, ou une concession à une quelconque bonne – ou mauvaise – conscience, si son film se termine par deux images du génocide, deux images faites pour ne pas oublier. Deux images faites pour invalider à l’avance toute tentative de négationnisme. Deux images qui inscrivent toutes celles qui ont précédé, le film dans sa totalité, dans une dimension historique. Les légendes aussi ne peuvent échapper à l’Histoire.

Clément Safra est allé au Cambodge pour filmer une légende. La légende des miroirs. Elle est présentée simplement par un texte qui s’inscrit sur l’écran. Ce sont les seules « paroles » du film. Car le cinéaste a choisi d’exclure la parole de son film. De ne pas parler et de ne pas faire parler les cambodgiens qu’il rencontre. Sans pour autant faire un film muet. La musique – surtout dans des scènes de danse – et les bruitages, sans oublier le champ des oiseaux, sont bien présents et donnent toujours une grande consistance aux images. Mais ce sont les images qui font un film. Cette évidence n’a jamais été claire que dans le film de Safra. Une force donc, percutante. Une prégnance, indépassable.

Les miroirs ? Peut-on les traverser ? Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? Les références affluent. Cette chanson enfantine par exemple : « le petit singe dans la glace ». Et Lacan, entre autres. Au Cambodge, ils ont partie liée avec des monstres.

Si le miroir est un stade important dans la construction du moi, ce n’est pas une individualité que filme Safra, ou alors c’est l’individualité d’un peuple. Le film cherche-t-il à appréhender l’âme du peuple cambodgien ? On peut alors se demander de quel côté du miroir se situe les images du film. Le « réel » ou son reflet ? Les images ne sont-elles que des illusions, évanescentes ? Disparaissent-elles dès qu’on ne regarde plus le miroir. Le recours aux manipulations numériques que propose le film peut nous laisser penser que plus rien n’est réel. Ou que le réel ne peut pas ne pas être suspect, ou sujet à suspicion, ou du moins être questionné sur son épaisseur, sa consistance. Et si des monstres peuvent sortir des miroirs c’est parce qu’ils peuplent notre imaginaire, c’est parce qu’ils sont profondément ancrés en nous.

Nous savons cependant parfaitement les laisser derrière le miroir, ou les y refouler. Le film de Clément Safra n’est pas un film fantastique. Il se situe plutôt du côté du merveilleux. Il ne nous interdit pas de nous abandonner au plaisir des images. Bien au contraire.

M COMME MAIER Viviane.

A la recherche de Viviane Maier. John Maloof et Charlie Siskel. Etats Unis, 2014, 84 minutes.

         Viviane Maier a de la chance. Elle a rencontré John Maloof. Ou plus exactement, c’est John Maloof qui l’a rencontrée. On devrait d’ailleurs dire qu’il l’a « inventée », comme ont pu être inventées des grottes préhistoriques, de Lascaux à la grotte Chauvet. Une chance posthume en fait, dont elle ne tirera aucune gloire et aucun bénéfice. Ce qui n’est pas le cas de John Maloof. Dans le film, il se donne le beau rôle. Bien sûr il a découvert les photographies de Viviane Maier par hasard. Mais il a très vite compris qu’il mettait la main sur une œuvre exceptionnelle. A sa perspicacité artistique, il faut ajouter la persévérance. Alors que tous les musées à qui il s’adresse refusent de prendre en compte le travail de Maier, lui fera tout ce qui est en son pouvoir pour le faire connaître, et reconnaître à sa juste valeur. Tirages, numérisation, classement, exposition, le film montre toutes les facettes de l’activité qu’il déploie, en le présentant comme totalement désintéressé. Pour Maloof, une seule chose compte, donner à l’œuvre photographique de Viviane Maier la place qu’elle mérite dans l’histoire de la photographie, une des premières. C’est du moins ce qu’il ne cesse de répéter.

         Une partie du film correspond bien à son titre. Qui était exactement Viviane Maier. Que pouvons-nous savoir sur sa vie, sur sa personnalité ? Une « nounou », placée dans des familles pour s’occuper des enfants, qu’elle semblait d’ailleurs ne pas particulièrement aimer. Elle était toujours avec sa caméra et s’occupait plus de son activité photographique que de son activité professionnelle. Maloof a retrouvé beaucoup de ces enfants devenus adultes qui ont été dans leur enfance placés entre les mains de cette nounou plutôt excentrique. Ils évoquent leurs souvenirs, rapportent quelques anecdotes. Aucun n’est vraiment accusateur, mais ils ne gardent pas vraiment une réelle admiration, ni même une simple estime, pour leur gardienne. Le portrait que le film essaie de dessiner d’elle est assez contrasté, rempli de zones d’ombre. Le film se perd un peu dans des débats passablement superficiels. Son accent français est-il authentique ou contrefait ? Nous n’apprendrons pas grand-chose de sa famille, ni de ses relations sociales. D’ailleurs avait-elle vraiment une vie sociale ? Mais la question fondamentale reste celle qui concerne son travail photographique. Pourquoi n’a-t-elle jamais cherché à le faire connaître ? Comment réagirait-elle à sa gloire posthume ? Pour Maloof il n’y a pas d’hésitation à avoir. Les photos qu’il possède révèlent un génie de la photographie. Pouvait-il ne pas le faire entrer dans l’histoire de l’art ?

         Au-delà de la femme, reste donc l’œuvre, un nombre impressionnant de négatifs pas toujours développés, des scènes de rue, des portraits d’inconnus, beaucoup d’enfants, toujours très expressifs. Le film nous donne à voir ces photos sans les resituer dans le temps. L’œuvre de Viviane Maier n’a pas d’histoire, pas de chronologie et son travail n’a jamais connu la moindre hésitation. Maloof donne bien la parole à quelques photographes connus qui esquissent une analyse de l’œuvre. Mais pour Maloof, il suffit de montrer l’affluence des spectateurs dans les expositions pour dissiper le moindre doute sur sa portée et son importance artistique. On aimerait cependant avoir à notre disposition plus d’éléments nous permettant de nous faire un avis par nous-mêmes.

Second half of June, 1953

M COMME MANOUCHE.

Les Fils du vent. Bruno Le Jean. France, 2012, 96 minutes.

            Ce film n’est pas seulement un documentaire sur le jazz manouche centré sur quatre de ses représentants les plus connus actuellement (Angelo Debarre, Moreno, Ninine Garcia, Tchavolo Schmitt), c’est aussi une rencontre avec toute une communauté, un mode de vie différent de la majorité mais auquel ces « gens du voyage » tiennent par-dessus-tout.

            La musque, pour les manouches, c’est toute leur vie. Le film nous la fait découvrir, ou redécouvrir sous tous ses aspects. Les musiciens, ces virtuoses de la guitare, ne pourraient vivre sans elle. Une semaine sans toucher sa guitare, affirme l’un d’eux, c’est totalement impensable. Qu’ils jouent seuls ou en groupe, dans un concert ou un festival, en répétition ou dans une fête d’anniversaire, ils ont toujours tous le même plaisir de jouer, jouer encore et toujours. La guitare, ils l’on apprise dès leur plus jeune âge et leurs enfants, les garçons du moins, l’apprennent à leur tour comme ils l’apprendront aussi le moment venu à leur propre descendance. Et cela dur depuis plusieurs générations. Depuis Django Reinhardt au moins. Django, c’est leur maître à tous, leur référence incontestable et incontestée. Se recueillir sur sa tombe, y déposer un médiator, est un pèlerinage que les parents doivent faire faire aux enfants. Cela en dit long sur leur admiration pour le musicien, et l’homme. Sa façon de jouer avec deux doigts (sa main gauche ayant été quasiment détruite dans un accident) est proprement incompréhensible rationnellement. La marque incontestable du génie.

            Si les manouches sont prioritairement perçus comme des musiciens, ce sont aussi des voyageurs, ce que le film aborde avec tout autant de précision. Le voyage, pour eux, c’est la liberté, l’amitié, la vie en caravanes par opposition au domicile fixe. Le film ne gomme pas les contraintes auxquelles les gens du voyage sont confrontés, l’impossibilité d’avoir une carte d’identité puisqu’ils n’ont pas d’adresse à donner, les difficultés de plus en plus grandes pour trouver un lieu où stationner, le manque de point d’eau pour se ravitailler. Surtout les musiciens, qui deviennent ainsi les portes parole de leur communauté, insistent sur les discriminations toujours aussi importantes dont ils sont victimes. Pourtant, aucun d’eux ne porte de jugement négatif sur les modes de vie qui ne sont pas les leurs. Ils demandent simplement, mais c’est fondamental, d’être acceptés tels qu’ils sont, heureux de vivre, de voyager et de jouer de la guitare.

M COMME MARAIS – Guyane.

Eaux noires. Stéphanie Régnier, France, 2018, 54 minutes.

Un film de rencontres. Rencontre avec un pays, la Guyane française, ou plutôt un espace, avec ses paysages, ses eaux, sa végétation surtout aquatique, et ses animaux, beaucoup d’oiseaux et pour l’élevage, des zébus.

Rencontre avec quelques-uns des habitants du lieux, des éleveurs ou des pécheurs, des femmes âgées aussi, qui évoquent leurs ancêtres et le temps de l’esclavage, cette époque de misère qu’elle n’ont pas connu directement mais dont on leur a tant parlé. La cinéaste les sollicite. Elles ont bien quelques chansons anciennes à nous présenter. Et des légendes aussi. L’histoire de la Maman de l’eau, ou celles des esprits, la Bête à feu ou le Maître de la forêt.

Le film n’a pas d’autre visée que de nous faire partager ces moments de vie. Pas d’explications, pas de commentaires bien sûr, les paroles recueillies se suffisent à elles-mêmes. Il n’y a rien de touristique dans ces images de paysage, des images toujours très belles comme celles de l’incipit où la caméra flotte au-dessus de l’eau du marais. Et si quelques plans – des gros plans d’oiseaux en particulier – ont un petit air de film animalier, ce n’est bien sûr qu’une illusion, vite dissipée. Car le film de Stéphanie Régnier correspond parfaitement à ce que l’on entend généralement par documentaire de création, le point de vue personnel d’une autrice qui sait, par la magie de ses images, créer un monde unique avec son atmosphère si particulière.

Une atmosphère où la bande son tient une place irremplaçable. Un travail d’enregistrement des sons du marais, du bourdonnement des insectes au chant des oiseaux, d’une précision extrême, mais d’un rendu d’une évidence toute simple, sans jamais être redondante avec les images.

Si les eaux du marais sont noires, c’est que le ciel est souvent chargé de lourds nuages qui assombrissent l’horizon. Vivre ici, entre ce ciel et ces eaux, c’est être pratiquement en dehors du monde. En dehors du temps aussi. Une vie où chaque spectateur pourra ressentir les émotions qui correspondent le mieux à sa personnalité, la nostalgie quelque peu, l’espoir pourquoi pas, la sérénité certainement.

M COMME MONTAND Yves.

La solitude du chanteur de fond. Chris Marker, 1974, 60 minutes.

Ce film n’est pas la captation d’un tour de champ ou d’un spectacle du chanteur, même s’il nous offre quelques extraits du « one man show » que Montand a donné à Paris en 1974 en soutien aux Chiliens victimes de la répression féroce à la suite du coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Un engagement du chanteur. Et bien sûr un engagement aussi du cinéaste.

Ce film n’est pas non plus un biopic (le concept existait-il à la date de réalisation du film), même si par moment, Montand parle de lui, de sa carrière – assez peu en fait – et surtout de ses engagements politiques.

Ce film serait-il donc simplement un portrait. Portrait ? Evidemment, mais pas si simple. S’il est centré sur la personne de Montand, c’est surtout son travail qu’il nous montre, la précision et les contraintes des répétitions et de la mise en place du spectacle. Un portrait comme en fin de compte il est rare d’en voir, tant le montage réussit à nous faire pénétrer, non seulement dans la personnalité d’un chanteur, mais surtout dans la beauté des chansons, comme dans les plans où Montand est filmé de profil, seule tâche de lumière dans le noir, lorsqu’il interprète Le Chant des partisans ou Le Temps des cerises. De tels cadrages réussissent à nous faire partager le plaisir que peuvent ressentir les spectateurs présents dans la salle.

Un film donc qui a tout pour devenir un classique – pour ne pas dire un modèle, ce qui serait peut-être en porte à faux avec la légendaire modestie du cinéaste – du film musical. Un film où la musique n’est pas simple divertissement (même si la dimension poétique des chansons est ici évidente), mais raisonne en parfait accord avec des prises de positions politiques. La chanson – et le cinéma bien sûr – comme dénonciation de la dictature et soutien à ceux qui en sont victimes. Une posture qui reste – hélas – d’actualité.

M COMME MIGRANT – Portrait.

Traverser. Joël Richmond Mathieu Akafou, – France, Burkina Faso, Belgium, 2020 77 minutes

Partir. Traverser la mer. Traverser des frontières. Traverser des pays. Partir toujours. Traverser d’autres frontières, d’autres pays. Traverser les montagnes. Traverser la vie.

Traverser les épreuves. Traverser les souffrances. Traverser les difficultés. Traverser les apparences aussi, ce monde où le bonheur fuit sans cesse devant soi.

Ne faire que passer. Pour aller ailleurs. Pour aller plus loin. Là-bas, où la vie sera meilleure.

Le film de Mathieu Akafou fait le portrait de Junior, migrant qui ne vient pas d’un pays en guerre, l’Afghanistan ou la Syrie. Migrant parmi tant d’autres qui quittent l’Afrique avec le rêve de l’Europe en tête, simplement l’espoir d’une autre vie.

Junior a quitté sa mère, ses amis, sa famille en Côte d’Ivoire. Il a traversé la Méditerranée. Il a connu la prison en Lybie. Nous le retrouvons en Italie où il a une place d’hébergement dans un camp organisé par une association. Mais il ne peut pas rester. Il veut aller en France. Il doit aller en France. Le film se terminera à son arrivée à paris où il n’a pas d’hébergement. Il appelle au secours. Devra-t-il dormir dans la rue.

Junior est un garçon sensible. Très sensible. Nous le voyons souvent pleurer. Lors de l’enterrement qui ouvre le film en Afrique. Lorsqu’il parle avec sa mère une fois arrivé en Europe. Et puis il a des relations compliquées avec ses petites amies. Amanita, Michelle, Brigitte, son amie « blanche » comme il dit. Il passe de l’une à l’autre. Il est sans doute sincère lorsqu’il dit à Michele qu’il l’aime. Mais cela ne suffit pas. Il ne fait pas ce qu’il faut pour ne pas être abandonné.

Traverser est un film sur l’émigration africaine, réalisé par un cinéaste africain. L’émigration vue de l’intérieur. Il met plus l’accent sur le vécu intérieur que sur les conditions matérielles du voyage. Un voyage solitaire où le seul lien avec le monde est le téléphone portable. Qui permet de parler avec sa mère. La personne qui compte le plus pour lui, vers laquelle il se tourne sans cesse. Pour trouver auprès d’elle, le point d’appui qui lui manque si souvent.

Après Vivre riche, Traverser est le deuxième film réalisé par Mathieu Akafou où apparaît Touré Inza Junior. Il faisait alors parti d’un groupe de jeunes qui montaient des coups plutôt louches pour extorquer des européens. Des européennes plutôt d’ailleurs. Des situations souvent sans issue, qui ne pouvaient que laisser Junior insatisfait. Il n’est pas étonnant qu’il ne penser qu’à partir. La France lui apportera-t-elle le salut ?

Visions du réel 2020.

En 2017, Vivre Riche avait obtenu le Prix du meilleur moyen métrage à Visions du réel.

M COMME MUSIQUE – Country Teasers

THIS FILM SHOULD NOT EXIST. Gisella Albertini – Massimo Scocca – Nicolas Drolc, 1995-2020, 95 minutes.

Ce film ne devrait pas exister…Il va vous en mettre plein les oreilles. Et plein la tête. Réveiller des souvenirs. Est-ce supportable ?

Ce film ne devrait pas exister…Il va secouer, bousculer toutes vos habitudes musicales. Si vous n’écoutez que du violon, même pas électrifié, il n’est pas fait pour vous. Et si vous adorez les chansonnettes dans lesquelles l’amour rime toujours avec toujours, alors là, fuyez !

Ce film ne devrait pas exister…Parce que plus personne ne connait les Country Teasers. Plus personne n’écoute leur musique. Leurs disques existent-ils encore, s’ils en ont fait. Et d’ailleurs où pourrait-on bien avoir l’occasion de l’écouter ? Dans un film ?

Ce film ne devrait pas exister…Oui, pourquoi faire l’histoire de ce groupe, de cette époque, de cette folie ? Pourquoi risquer plonger ceux qui l’ont vécue dans un abime de nostalgie qui, à coup sûr, finira par les submerger.

Ce film ne devrait pas exister…Parce qu’il n’est plus possible de partir en tournée comme ça se faisait à l’époque, partir sur une route qui ne peut mener qu’au plus profond du néant. Et les Oblivians, pourquoi ne sont-ils pas restés à Memphis, Tennessee ?

Ce film ne devrait pas exister…parce qu’il va corrompre notre belle jeunesse, faire rêver les ados d’aventure, de liberté, d’amitié, de plaisir.

Ce film ne devrait pas exister…Parce qu’il veut nous faire croire qu’il existe encore à notre époque des génies méconnus. Il existe des génies méconnus. Au moins un !

Ce film ne devrait pas exister…Un portrait de plus ! Un héros en costard-cravate, lunettes et petit chapeau. Qui va-t-il  pouvoir séduire ?

Ce film ne devrait pas exister…Ces concerts déjantés dans des caves profondément enterrées peut-on en sortir indemne ?

Ce film ne devrait pas exister…De quel droit faire revivre ces images délirantes réalisées en 1995 ?

Ce film ne devrait pas exister…Parce que nous sommes en 2020 et non plus en 1995. Mais Ben Wallers existe toujours. Il est toujours là. Il chante toujours. Plus vivant que jamais. Plus que jamais lui-même. Unique.