M COMME MEDIAS – Filmographie

Des films souvent critiques, dénonciateurs. Au regard de la déontologie. Et des pouvoirs financiers qui remettent en cause leur indépendance. Mais aussi des regards qui peuvent être empathiques, lorsque le cinéaste s’immerge totalement dans ce monde qui a toujours gardé une part de mystère et qui pour cela ne cesse de fasciner.

A la Une du New York Times. Andrew Rossi

A voir absolument (si possible). Jean-Louis Comolli

La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire. Malek Bensmail

Bondy Blog, portrait de famille. Julien Dubois

Caricaturistes : fantassins de la démocratie. Stéphanie Valloatto

Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai. Denis Robert, Nina Robert

Charlie 712 – Histoire d’une couverture. Philippe Picard, Jérôme Lambert

Charlie, le rire en éclats. Yves Riou, Philippe Pouchain

Choron dernière. Pierre Carles.

Contre-pouvoir. Malek Bensmail

Depuis Médiapart. Maruna kaplan de Macedo

En formation. Julien Meunier, Sébastien Magnier

Enfin pris. Pierre Carles

Faits divers, enquête sur la mécanique du pire. Bernard George

Le Fantôme de Theresienstadt. Baptiste Cogitore

Les Gens du Monde. Yves Jeuland

Jean Daniel, la liberté de rompre. Joël Calmettes

Le Kiosque. Alexandra Pianelli

Libération : je t’aime moi non plus. Patrick Benquet

La Maison de la radio. Nicolas Philibert

Les Médias, le Monde et Moi. Anne-Sophie Novel, Flo Laval

Médias partout…info nulle part ! Jean-Marc Durrieu

Michèle Cotta, sur le fil du pouvoir. Alice Cohen

Mourir ? Plutôt crever! Stéphane Mercurio

Les Nouveaux chiens de garde. Gilles Balbastre et Yannick Kergoat,

Numéro zéro. Raymond Depardon

 Pas vu pas pris. Pierre Carles

Pif, l’envers du gadget. Guillaume Podrovnik

Reporters. Raymond Depardon

Solférino. Justine Triet

Tu t’es vu sans Cabu ? Jean-Marie Pasquier

USA : le blues des médias. Yves Boisset

Vietnam la trahison des médias. Patrick Barbéris

M COMME MIEL

Honeyland. Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov, Macédoine, 2019,

Des abeilles et du miel ; du miel et des abeilles.

La vie d’une femme, sa survie plutôt, grâce au miel, qu’elle récolte avec patience et beaucoup de savoir-faire.

Une vie de misère dans ces montagnes de Macédoine, loin de la vie moderne et de son agitation. Une vie que l’héroïne, Hatidze, consacre aux abeilles et à sa propre mère grabataire qu’elle nourrit à la cuillère, ou en lui achetant des bananes avec l’argent gagné par la vente du miel.

Une vie de solitude. Bien que les abeilles soient particulièrement nombreuses sans la montagne et malgré la présence d’un chien et de plusieurs chats. Une solitude qui sera encore plus grande après la mort de la mère.

Mais cette solitude sera brusquement interrompue par l’arrivée d’une famille de turcs, une famille nombreuse, avec une multitude d’enfants (un par an dira le père) et un troupeau de vaches dont on ne voit pas très bien à quoi il sert. Ils partiront comme ils sont venus, sans crier gare, avec leur camion et leur caravane. Mais ils auront perturbé grandement la vie de Hatidze et ses abeilles.

Le film peut être vu comme une glorification de la vie simple et traditionnelle de Hatidze par opposition au désordre généralisé de la famille turque. Et aux affaires quelque peu louches et assez tordues du père. L’insistance des images (certes très belles) sur l’immensité des paysages va dans ce sens, comme ces gros plans sur le visage de l’héroïne souvent filmés dans un clair-obscur très recherché. S’il s’agit de filmer la vie simple, le filmage n’a vraiment pas cette caractéristique-là. Tout est fait pour éblouir le spectateur, même lorsque les images sont si sombres que la lueur d’une bougie devient une lumière presque surnaturelle.

Ainsi le film joue systématiquement sur les contrastes. On peut se laisser bercer par la lenteur du rythme de vie de Hatidze ; et l’on peut être agacé – ou révolté – par l’agitation et le désordre généralisé de la famille turque. Les paysages de montagne sont merveilleux, mais la crasse dans laquelle vivent les enfants et les comportements violents des parents à leur égard sont tout à fait révoltant. Au moment où, un peu partout, la survie des abeilles est en question, on peut être réconforté par leur prolification dans les montagnes de Macédoine. Mais cela peut-il nous faire oublier la pauvreté de ses habitants et les menaces qui pèsent sur leur vie ?

Le film a été reçu de manière totalement contradictoire par la presse française. Pour les uns il touche au chef-d’œuvre. Pour les autres c’est presque une escroquerie. Quoi qu’il en soit, il a au moins le mérite de ne pas nous laisser indifférent.

M COMME MARBRE.

Mille fois recommencer. Daniela de Felice, France-Italie, 2020, 75 minutes.

Carrare, une célèbre carrière de marbre blanc. Et à proximité, une non moins célèbre école, L’Académie des beaux-arts. Une école pour devenir artiste.

Ici on apprend à sculpter, à dessiner, à modeler. On apprend à utiliser tous les outils, les marteaux, les burins, les scies, les polisseuses et autres machines pneumatiques. Mais surtout on apprend à travailler la matière à la main, comme avant l’apparition des outils électriques, comme les sculpteurs ont toujours travaillé depuis l’antiquité. On apprend à travailler le marbre, bien sûr, mais peut-être pas tout de suite, pas en débutant. Avant, il faut aussi travailler la glaise, l’argile, le bois, le fer. Apprendre des gestes. Devenir artisan autant qu’artiste. Devenir artisan pour devenir artiste. Devenir artiste parce que l’on est artiste au fond de soi. Fondamentalement. Peut-être sans le savoir.

Le film de Daniela de Felice est une immersion dans cette école, au milieu des élèves, à côté des élèves, filmés sans qu’ils soient le moins du monde dérangés dans leur travail. A côté aussi des enseignants, qui accompagnent les élèves dans leur travail, les conseillant bien sûr, les encourageant, leur montant le bon geste, ou rectifiant leur réalisation, et en fin de compte les évaluant. Car, comme dans toute école, il n’y a pas de véritable apprentissage sans évaluation.

En suivant le filmage de cette année « scolaire », ce sont les élèves qui sont au premier plan. Ce sont avec les élèves (pourrait-on dire les apprentis artistes ?) que la réalisatrice dialogue. Elle enregistre leurs propos lors de courts moments d’échange où ils évoquent leur désir d’art et de création. Et surtout le chemin, spirituel surtout, qui les a conduits là, depuis toutes les régions du monde.

Nous suivons aussi les enseignants, dans quelques interventions magistrales devant un groupe attentif et que l’on sent passionné. L’incipit du film montre d’ailleurs un « cours » où l’enseignant commente des photos en noir et blanc d’ouvrier dans la carrière de Carrare. Mais ces interventions sont rares dans le film. Le travail des enseignants est plutôt d’accompagnement individuel. Ils parcourent en silence les salles de travail, s’arrêtant un instant derrière un étudiant concentré sur sa tâche, n’intervenant que de quelques mots qui n’ont rien de perturbateur.

Les images de Matthieu Chatellier, toujours très précises avec ces gros plans de visages et de mains, contribuent à créer une atmosphère à la fois studieuse mais aussi chargée d’émotion et d’imaginaire. Comme dans cette séquence où, à la fin de la journée, la nuit tombe peu à peu, la caméra parcourant dans ce silence de la salle abandonnée par ses étudiants, une série de têtes sculptées semblant attendre le retour, le lendemain, de ceux qui leur donne vie.

Le film se termine par les examens de fin d’année. Les étudiants présentent leurs travaux en les commentant. Les profs posent des questions et donnent leurs évaluations. Le dernier plan est celui d’un étudiant rayonnant de joie après avoir été félicité par le jury.

Quelle vision de l’art le film véhicule-t-il ? Pas vraiment une conception romantique. Nous sommes dans une école. Tout repose sur l’apprentissage, le soin apporté au travail, la minutie, la patience, la persévérance – ce que dit très bien le titre du film. Si ces jeunes artistes sont des génies en herbe, nous ne les verrons pas éclore dans le film. Mais nous sentons que rien ne pourra arrêter leur volonté créatrice.

M COMME MIL

L’éloge des milsHéritage africain. Idriss Diabaté, 2017, 71 minutes.

Le mil, sauvage ou cultivé, la céréale emblématique de l’Afrique, comme le blé l’est pour les Européens, le riz pour les asiatiques ou le maïs pour les Américains. Une céréale nourricière, qui a tout pour combattre la sécheresse et le risque de famine. Mais comment résiste-t-elle devant la mondialisation et sa recherche incessante de l’augmentation des rendements qui conduit bien des africains à se tourner vers le maïs, ou même le coton ? Le mil, une céréale à défendre.

Après un incipit en dessin animé qui retrace rapidement l’origine des mils, le film nous conduit dans un voyage au Sénégal et au Mali, dans ce Sahel toujours guetté par la sécheresse. Nous y rencontrons les différents acteurs concernés par les problèmes actuels de l’agriculture en Afrique. Des chercheurs qui font état de leurs travaux, mais surtout de simples paysans pour qui la culture du mil est toute une tradition et surtout une question de survie. On est frappé par le bon sens de ces agriculteurs qui subissent la concurrence du maïs et du coton qui sont sans doute plus rentables sur le moment. Mais, l’un d’eux insiste avec force sur les risques encourus par l’utilisation des engrais, obligatoires pour faire pousser le maïs, alors que le mil n’en a pas besoin.

Les images proposées par Idriss Diabaté nous immergent dans les champs de mil. Nous assistons à la récolte, manuelle ou avec des machines. Dans les villages les femmes pilent les grains de façon traditionnelle et cuisinent pour les hommes. Nous allons sur les marchés et même dans une boulangerie qui propose des utilisations nouvelles du mil. Des images toujours pleines de vie.

Du réalisateur, Idriss Diabaté, nous connaissions jusqu’à présent son film sur Jean Rouch, Jean Rouch, cinéaste africain, accessible sur le dvd d’hommage au cinéaste ethnographe (Il était une fois Jean Rouch) publié par les éditions Montparnasse. Il a d’autre part fait l’image du film de Constance Ryder, portrait de Monique Peytral, l’auteure des peintures du facsimilé de la grotte de Lascaux (Monique Peytral : peindre Lascaux, peindre la vie). Avec cet éloge des mils, il nous propose de nous pencher sur les problèmes concrets de la vie quotidienne au Sahel concernant l’agriculture et la nourriture, des problèmes que le réchauffement climatique rend sans doute beaucoup plus aigus ici que partout ailleurs.

M COMME MIROIR.

Le peuple des miroirs. Clément Safra, 2020, 65 minutes.

Le peuple cambodgien, un peuple meurtri à jamais par le génocide qui l’a décimé. Peut-on le filmer sans que sa présence – plus que son souvenir – ne s’inscrive, d’une façon ou d’une autre dans les images ? Même pour un jeune cinéaste français appartenant à une génération qui n’a pas connu le génocide dans son actualité. Clément Safra n’est pas allé au Cambodge pour filmer les traces, ou la mémoire, du génocide. Mais il l’a rencontré. Et ce n’est pas un simple clin d’œil, ou une concession à une quelconque bonne – ou mauvaise – conscience, si son film se termine par deux images du génocide, deux images faites pour ne pas oublier. Deux images faites pour invalider à l’avance toute tentative de négationnisme. Deux images qui inscrivent toutes celles qui ont précédé, le film dans sa totalité, dans une dimension historique. Les légendes aussi ne peuvent échapper à l’Histoire.

Clément Safra est allé au Cambodge pour filmer une légende. La légende des miroirs. Elle est présentée simplement par un texte qui s’inscrit sur l’écran. Ce sont les seules « paroles » du film. Car le cinéaste a choisi d’exclure la parole de son film. De ne pas parler et de ne pas faire parler les cambodgiens qu’il rencontre. Sans pour autant faire un film muet. La musique – surtout dans des scènes de danse – et les bruitages, sans oublier le champ des oiseaux, sont bien présents et donnent toujours une grande consistance aux images. Mais ce sont les images qui font un film. Cette évidence n’a jamais été claire que dans le film de Safra. Une force donc, percutante. Une prégnance, indépassable.

Les miroirs ? Peut-on les traverser ? Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? Les références affluent. Cette chanson enfantine par exemple : « le petit singe dans la glace ». Et Lacan, entre autres. Au Cambodge, ils ont partie liée avec des monstres.

Si le miroir est un stade important dans la construction du moi, ce n’est pas une individualité que filme Safra, ou alors c’est l’individualité d’un peuple. Le film cherche-t-il à appréhender l’âme du peuple cambodgien ? On peut alors se demander de quel côté du miroir se situe les images du film. Le « réel » ou son reflet ? Les images ne sont-elles que des illusions, évanescentes ? Disparaissent-elles dès qu’on ne regarde plus le miroir. Le recours aux manipulations numériques que propose le film peut nous laisser penser que plus rien n’est réel. Ou que le réel ne peut pas ne pas être suspect, ou sujet à suspicion, ou du moins être questionné sur son épaisseur, sa consistance. Et si des monstres peuvent sortir des miroirs c’est parce qu’ils peuplent notre imaginaire, c’est parce qu’ils sont profondément ancrés en nous.

Nous savons cependant parfaitement les laisser derrière le miroir, ou les y refouler. Le film de Clément Safra n’est pas un film fantastique. Il se situe plutôt du côté du merveilleux. Il ne nous interdit pas de nous abandonner au plaisir des images. Bien au contraire.

M COMME MAIER Viviane.

A la recherche de Viviane Maier. John Maloof et Charlie Siskel. Etats Unis, 2014, 84 minutes.

         Viviane Maier a de la chance. Elle a rencontré John Maloof. Ou plus exactement, c’est John Maloof qui l’a rencontrée. On devrait d’ailleurs dire qu’il l’a « inventée », comme ont pu être inventées des grottes préhistoriques, de Lascaux à la grotte Chauvet. Une chance posthume en fait, dont elle ne tirera aucune gloire et aucun bénéfice. Ce qui n’est pas le cas de John Maloof. Dans le film, il se donne le beau rôle. Bien sûr il a découvert les photographies de Viviane Maier par hasard. Mais il a très vite compris qu’il mettait la main sur une œuvre exceptionnelle. A sa perspicacité artistique, il faut ajouter la persévérance. Alors que tous les musées à qui il s’adresse refusent de prendre en compte le travail de Maier, lui fera tout ce qui est en son pouvoir pour le faire connaître, et reconnaître à sa juste valeur. Tirages, numérisation, classement, exposition, le film montre toutes les facettes de l’activité qu’il déploie, en le présentant comme totalement désintéressé. Pour Maloof, une seule chose compte, donner à l’œuvre photographique de Viviane Maier la place qu’elle mérite dans l’histoire de la photographie, une des premières. C’est du moins ce qu’il ne cesse de répéter.

         Une partie du film correspond bien à son titre. Qui était exactement Viviane Maier. Que pouvons-nous savoir sur sa vie, sur sa personnalité ? Une « nounou », placée dans des familles pour s’occuper des enfants, qu’elle semblait d’ailleurs ne pas particulièrement aimer. Elle était toujours avec sa caméra et s’occupait plus de son activité photographique que de son activité professionnelle. Maloof a retrouvé beaucoup de ces enfants devenus adultes qui ont été dans leur enfance placés entre les mains de cette nounou plutôt excentrique. Ils évoquent leurs souvenirs, rapportent quelques anecdotes. Aucun n’est vraiment accusateur, mais ils ne gardent pas vraiment une réelle admiration, ni même une simple estime, pour leur gardienne. Le portrait que le film essaie de dessiner d’elle est assez contrasté, rempli de zones d’ombre. Le film se perd un peu dans des débats passablement superficiels. Son accent français est-il authentique ou contrefait ? Nous n’apprendrons pas grand-chose de sa famille, ni de ses relations sociales. D’ailleurs avait-elle vraiment une vie sociale ? Mais la question fondamentale reste celle qui concerne son travail photographique. Pourquoi n’a-t-elle jamais cherché à le faire connaître ? Comment réagirait-elle à sa gloire posthume ? Pour Maloof il n’y a pas d’hésitation à avoir. Les photos qu’il possède révèlent un génie de la photographie. Pouvait-il ne pas le faire entrer dans l’histoire de l’art ?

         Au-delà de la femme, reste donc l’œuvre, un nombre impressionnant de négatifs pas toujours développés, des scènes de rue, des portraits d’inconnus, beaucoup d’enfants, toujours très expressifs. Le film nous donne à voir ces photos sans les resituer dans le temps. L’œuvre de Viviane Maier n’a pas d’histoire, pas de chronologie et son travail n’a jamais connu la moindre hésitation. Maloof donne bien la parole à quelques photographes connus qui esquissent une analyse de l’œuvre. Mais pour Maloof, il suffit de montrer l’affluence des spectateurs dans les expositions pour dissiper le moindre doute sur sa portée et son importance artistique. On aimerait cependant avoir à notre disposition plus d’éléments nous permettant de nous faire un avis par nous-mêmes.

Second half of June, 1953

M COMME MANOUCHE.

Les Fils du vent. Bruno Le Jean. France, 2012, 96 minutes.

            Ce film n’est pas seulement un documentaire sur le jazz manouche centré sur quatre de ses représentants les plus connus actuellement (Angelo Debarre, Moreno, Ninine Garcia, Tchavolo Schmitt), c’est aussi une rencontre avec toute une communauté, un mode de vie différent de la majorité mais auquel ces « gens du voyage » tiennent par-dessus-tout.

            La musque, pour les manouches, c’est toute leur vie. Le film nous la fait découvrir, ou redécouvrir sous tous ses aspects. Les musiciens, ces virtuoses de la guitare, ne pourraient vivre sans elle. Une semaine sans toucher sa guitare, affirme l’un d’eux, c’est totalement impensable. Qu’ils jouent seuls ou en groupe, dans un concert ou un festival, en répétition ou dans une fête d’anniversaire, ils ont toujours tous le même plaisir de jouer, jouer encore et toujours. La guitare, ils l’on apprise dès leur plus jeune âge et leurs enfants, les garçons du moins, l’apprennent à leur tour comme ils l’apprendront aussi le moment venu à leur propre descendance. Et cela dur depuis plusieurs générations. Depuis Django Reinhardt au moins. Django, c’est leur maître à tous, leur référence incontestable et incontestée. Se recueillir sur sa tombe, y déposer un médiator, est un pèlerinage que les parents doivent faire faire aux enfants. Cela en dit long sur leur admiration pour le musicien, et l’homme. Sa façon de jouer avec deux doigts (sa main gauche ayant été quasiment détruite dans un accident) est proprement incompréhensible rationnellement. La marque incontestable du génie.

            Si les manouches sont prioritairement perçus comme des musiciens, ce sont aussi des voyageurs, ce que le film aborde avec tout autant de précision. Le voyage, pour eux, c’est la liberté, l’amitié, la vie en caravanes par opposition au domicile fixe. Le film ne gomme pas les contraintes auxquelles les gens du voyage sont confrontés, l’impossibilité d’avoir une carte d’identité puisqu’ils n’ont pas d’adresse à donner, les difficultés de plus en plus grandes pour trouver un lieu où stationner, le manque de point d’eau pour se ravitailler. Surtout les musiciens, qui deviennent ainsi les portes parole de leur communauté, insistent sur les discriminations toujours aussi importantes dont ils sont victimes. Pourtant, aucun d’eux ne porte de jugement négatif sur les modes de vie qui ne sont pas les leurs. Ils demandent simplement, mais c’est fondamental, d’être acceptés tels qu’ils sont, heureux de vivre, de voyager et de jouer de la guitare.

M COMME MARAIS – Guyane.

Eaux noires. Stéphanie Régnier, France, 2018, 54 minutes.

Un film de rencontres. Rencontre avec un pays, la Guyane française, ou plutôt un espace, avec ses paysages, ses eaux, sa végétation surtout aquatique, et ses animaux, beaucoup d’oiseaux et pour l’élevage, des zébus.

Rencontre avec quelques-uns des habitants du lieux, des éleveurs ou des pécheurs, des femmes âgées aussi, qui évoquent leurs ancêtres et le temps de l’esclavage, cette époque de misère qu’elle n’ont pas connu directement mais dont on leur a tant parlé. La cinéaste les sollicite. Elles ont bien quelques chansons anciennes à nous présenter. Et des légendes aussi. L’histoire de la Maman de l’eau, ou celles des esprits, la Bête à feu ou le Maître de la forêt.

Le film n’a pas d’autre visée que de nous faire partager ces moments de vie. Pas d’explications, pas de commentaires bien sûr, les paroles recueillies se suffisent à elles-mêmes. Il n’y a rien de touristique dans ces images de paysage, des images toujours très belles comme celles de l’incipit où la caméra flotte au-dessus de l’eau du marais. Et si quelques plans – des gros plans d’oiseaux en particulier – ont un petit air de film animalier, ce n’est bien sûr qu’une illusion, vite dissipée. Car le film de Stéphanie Régnier correspond parfaitement à ce que l’on entend généralement par documentaire de création, le point de vue personnel d’une autrice qui sait, par la magie de ses images, créer un monde unique avec son atmosphère si particulière.

Une atmosphère où la bande son tient une place irremplaçable. Un travail d’enregistrement des sons du marais, du bourdonnement des insectes au chant des oiseaux, d’une précision extrême, mais d’un rendu d’une évidence toute simple, sans jamais être redondante avec les images.

Si les eaux du marais sont noires, c’est que le ciel est souvent chargé de lourds nuages qui assombrissent l’horizon. Vivre ici, entre ce ciel et ces eaux, c’est être pratiquement en dehors du monde. En dehors du temps aussi. Une vie où chaque spectateur pourra ressentir les émotions qui correspondent le mieux à sa personnalité, la nostalgie quelque peu, l’espoir pourquoi pas, la sérénité certainement.

M COMME MONTAND Yves.

La solitude du chanteur de fond. Chris Marker, 1974, 60 minutes.

Ce film n’est pas la captation d’un tour de champ ou d’un spectacle du chanteur, même s’il nous offre quelques extraits du « one man show » que Montand a donné à Paris en 1974 en soutien aux Chiliens victimes de la répression féroce à la suite du coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Un engagement du chanteur. Et bien sûr un engagement aussi du cinéaste.

Ce film n’est pas non plus un biopic (le concept existait-il à la date de réalisation du film), même si par moment, Montand parle de lui, de sa carrière – assez peu en fait – et surtout de ses engagements politiques.

Ce film serait-il donc simplement un portrait. Portrait ? Evidemment, mais pas si simple. S’il est centré sur la personne de Montand, c’est surtout son travail qu’il nous montre, la précision et les contraintes des répétitions et de la mise en place du spectacle. Un portrait comme en fin de compte il est rare d’en voir, tant le montage réussit à nous faire pénétrer, non seulement dans la personnalité d’un chanteur, mais surtout dans la beauté des chansons, comme dans les plans où Montand est filmé de profil, seule tâche de lumière dans le noir, lorsqu’il interprète Le Chant des partisans ou Le Temps des cerises. De tels cadrages réussissent à nous faire partager le plaisir que peuvent ressentir les spectateurs présents dans la salle.

Un film donc qui a tout pour devenir un classique – pour ne pas dire un modèle, ce qui serait peut-être en porte à faux avec la légendaire modestie du cinéaste – du film musical. Un film où la musique n’est pas simple divertissement (même si la dimension poétique des chansons est ici évidente), mais raisonne en parfait accord avec des prises de positions politiques. La chanson – et le cinéma bien sûr – comme dénonciation de la dictature et soutien à ceux qui en sont victimes. Une posture qui reste – hélas – d’actualité.

M COMME MIGRANT – Portrait.

Traverser. Joël Richmond Mathieu Akafou, – France, Burkina Faso, Belgium, 2020 77 minutes

Partir. Traverser la mer. Traverser des frontières. Traverser des pays. Partir toujours. Traverser d’autres frontières, d’autres pays. Traverser les montagnes. Traverser la vie.

Traverser les épreuves. Traverser les souffrances. Traverser les difficultés. Traverser les apparences aussi, ce monde où le bonheur fuit sans cesse devant soi.

Ne faire que passer. Pour aller ailleurs. Pour aller plus loin. Là-bas, où la vie sera meilleure.

Le film de Mathieu Akafou fait le portrait de Junior, migrant qui ne vient pas d’un pays en guerre, l’Afghanistan ou la Syrie. Migrant parmi tant d’autres qui quittent l’Afrique avec le rêve de l’Europe en tête, simplement l’espoir d’une autre vie.

Junior a quitté sa mère, ses amis, sa famille en Côte d’Ivoire. Il a traversé la Méditerranée. Il a connu la prison en Lybie. Nous le retrouvons en Italie où il a une place d’hébergement dans un camp organisé par une association. Mais il ne peut pas rester. Il veut aller en France. Il doit aller en France. Le film se terminera à son arrivée à paris où il n’a pas d’hébergement. Il appelle au secours. Devra-t-il dormir dans la rue.

Junior est un garçon sensible. Très sensible. Nous le voyons souvent pleurer. Lors de l’enterrement qui ouvre le film en Afrique. Lorsqu’il parle avec sa mère une fois arrivé en Europe. Et puis il a des relations compliquées avec ses petites amies. Amanita, Michelle, Brigitte, son amie « blanche » comme il dit. Il passe de l’une à l’autre. Il est sans doute sincère lorsqu’il dit à Michele qu’il l’aime. Mais cela ne suffit pas. Il ne fait pas ce qu’il faut pour ne pas être abandonné.

Traverser est un film sur l’émigration africaine, réalisé par un cinéaste africain. L’émigration vue de l’intérieur. Il met plus l’accent sur le vécu intérieur que sur les conditions matérielles du voyage. Un voyage solitaire où le seul lien avec le monde est le téléphone portable. Qui permet de parler avec sa mère. La personne qui compte le plus pour lui, vers laquelle il se tourne sans cesse. Pour trouver auprès d’elle, le point d’appui qui lui manque si souvent.

Après Vivre riche, Traverser est le deuxième film réalisé par Mathieu Akafou où apparaît Touré Inza Junior. Il faisait alors parti d’un groupe de jeunes qui montaient des coups plutôt louches pour extorquer des européens. Des européennes plutôt d’ailleurs. Des situations souvent sans issue, qui ne pouvaient que laisser Junior insatisfait. Il n’est pas étonnant qu’il ne penser qu’à partir. La France lui apportera-t-elle le salut ?

Visions du réel 2020.

En 2017, Vivre Riche avait obtenu le Prix du meilleur moyen métrage à Visions du réel.

M COMME MUSIQUE – Country Teasers

THIS FILM SHOULD NOT EXIST. Gisella Albertini – Massimo Scocca – Nicolas Drolc, 1995-2020, 95 minutes.

Ce film ne devrait pas exister…Il va vous en mettre plein les oreilles. Et plein la tête. Réveiller des souvenirs. Est-ce supportable ?

Ce film ne devrait pas exister…Il va secouer, bousculer toutes vos habitudes musicales. Si vous n’écoutez que du violon, même pas électrifié, il n’est pas fait pour vous. Et si vous adorez les chansonnettes dans lesquelles l’amour rime toujours avec toujours, alors là, fuyez !

Ce film ne devrait pas exister…Parce que plus personne ne connait les Country Teasers. Plus personne n’écoute leur musique. Leurs disques existent-ils encore, s’ils en ont fait. Et d’ailleurs où pourrait-on bien avoir l’occasion de l’écouter ? Dans un film ?

Ce film ne devrait pas exister…Oui, pourquoi faire l’histoire de ce groupe, de cette époque, de cette folie ? Pourquoi risquer plonger ceux qui l’ont vécue dans un abime de nostalgie qui, à coup sûr, finira par les submerger.

Ce film ne devrait pas exister…Parce qu’il n’est plus possible de partir en tournée comme ça se faisait à l’époque, partir sur une route qui ne peut mener qu’au plus profond du néant. Et les Oblivians, pourquoi ne sont-ils pas restés à Memphis, Tennessee ?

Ce film ne devrait pas exister…parce qu’il va corrompre notre belle jeunesse, faire rêver les ados d’aventure, de liberté, d’amitié, de plaisir.

Ce film ne devrait pas exister…Parce qu’il veut nous faire croire qu’il existe encore à notre époque des génies méconnus. Il existe des génies méconnus. Au moins un !

Ce film ne devrait pas exister…Un portrait de plus ! Un héros en costard-cravate, lunettes et petit chapeau. Qui va-t-il  pouvoir séduire ?

Ce film ne devrait pas exister…Ces concerts déjantés dans des caves profondément enterrées peut-on en sortir indemne ?

Ce film ne devrait pas exister…De quel droit faire revivre ces images délirantes réalisées en 1995 ?

Ce film ne devrait pas exister…Parce que nous sommes en 2020 et non plus en 1995. Mais Ben Wallers existe toujours. Il est toujours là. Il chante toujours. Plus vivant que jamais. Plus que jamais lui-même. Unique.

M COMME MISOGYNIE.

           Maso et Miso vont en bateau, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, 1976, 55 minutes.

Soit une émission de Bernard Pivot sur Antenne 2 en 1975, Apostrophe. Une émission comme les autres, sur laquelle nous pourrions porter aujourd’hui un regard nostalgique, un peu attendri, vis à vis de l’aisance du présentateur et de la sympathie qui émane de son sourire. Mais ce n’est de cela qu’il s’agit. Car son titre, à lui seul, est tout un programme : Encore un jour et l’Année de la femme, ouf ! C’est fini, qui ne pouvait qu’alerter les féministes de l’époque. Les Insoumuses », les autrices du film, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, vont réagir à leur façon. Par un film impertinent, drôle mais caustique, qui va détourner l’émission, en proposer une critique pas à pas, une critique faite avec les moyens du cinéma, les moyens de l’époque, c’est-à-dire sans gros moyens techniques mais avec une précision méticuleuse, qui ne laisse rien passer. Et côté stéréotypes sexistes et pouvoir masculin triomphaliste, elles ont de quoi faire.

Mais Pivot s’en sort lui particulièrement bien. De toute façon ce n’est pas lui qui est la cible directe du procès intenté à une misogynie galopante qui ne cherche même plus à se cacher ou à se trouver des excuses. La cible, déclarée dès le début du film, c’est l’invitée de Pivot : Françoise Giroud présente en tant que secrétaire d’Etat à la condition féminine. L’objectif est clair : démontrer qu’un tel poste est parfaitement inutile, qu’il ne sert strictement à rien (en dehors d’être un alibi et donner bonne conscience aux gouvernants). Et que celle qui l’occupe n’est en aucune façon au service de la cause des femmes. Sur le plateau de Pivot elle restera toujours souriante, ne prenant aucun risque. Il lui faut, dans la perception qu’elle a de son rôle, veiller à surtout ne heurter personne. Elle en restera donc aux formules convenues, aux généralités qui ne mangent pas de pain. Et pourtant, en tant que femme, elle aurait bien des raisons à être sinon scandalisée, du moins quelque peu choquée par les propos qu’elle entend.

Pivot en effet, en bon professionnel de télévision, c’est-à-dire en homme de spectacle, avait convoqué un plateau qui aurait pu devenir pour le moins électrique, surtout s’il avait invité les « Insoumuses » ou  autres représentantes des mouvements féministes  particulièrement actives depuis au moins mai 68 et les luttes pour la libéralisation de l’avortement. Mais Madame le ministre, comme dit Pivot (les Insoumuses insistent elles sur son titre de Secrétaire) n’est pas là pour polémiquer. Et les misogynes de service pourront se sentir conforter dans leurs convictions.

De qui s’agit-il ? Un choix assez diversifiés et représentatif des « personnalités publiques » habituées des plateaux télévisés, à savoir : José Arthur, journaliste radio; Marcel Julian, PDG d’Antenne 2; Pierre Belemarre, journaliste ;  Jacques Martin, animateur télé; Marc Féraud, couturier; Marc Linski, navigateur ; Alexandre Sanguinetti, président de la chambre des députés ; ou encore Christian Guy, chroniqueur gastronomique. Et l’on a très vite l’impression qu’ils se livrent à une sorte de compétition pour être celui qui se montrera le plus hautin et méprisant vis-à-vis des femmes, voire carrément insultant. Mais ce n’est pas Madame le ministre qui va se sentir offusquée. Elle ne prendra pas la défense des accusées. Visiblement, elle n’est pas concernée, laissant clairement entendre que la misogynie est quelque chose de naturel et que, de toute façon, les femmes aiment ça !

Alors ce sont les Insoumuses qui vont passer à l’attaque. Elles ne perdront pas de temps à relever les énormités assénées avec le sourire par les misogynes de service. Mais elles vont ponctuer les réponses (les absences de réponses en fait) de Françoise Giroud, de cartons moqueurs et perfides, reprenant les slogans des manifestations de rue des féministes (exemple : « Menu ONU, 1974 Faim, 1975 Femme, 1976 Fromage ou dessert ») ; et tout cela dans la joie, le rire et les chansons. Bref leur film contient tous les ingrédients du cinéma d’intervention mis en œuvre au centre audiovisuel Simone de Beauvoir, créé par Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig. Un cinéma qui utilise systématiquement la vidéo et qui renonce à courtiser les médias traditionnels et en particulier la télévision.

La dernier carton du film explicitera le sens de son titre et peut être considéré comme une synthèse de la perspective engagée du film :  » Aucune femme ministre ne peut représenter les autres femmes au sein d’un gouvernement patriarcal. Elles ne peuvent qu’INCARNER LA CONDITION FEMININE oscillant entre le désir de plaire (féminisation : Maso) et le désir d’accéder au pouvoir (masculinisation : Miso) ».

A lire : l’abécédaire de Carole Roussopoulos

M COMME MURS

D’un mur l’autre. De Berlin à Ceuta , Patric Jean, France, 2008, 90 minutes.

         De Berlin à Ceuta, un voyage entre deux murs. L’un a été abattu. Il n’en reste qu’une ligne sur le sol et quelques pans offerts aux photos des touristes. La honte qu’il représentait s’est déplacée, vers le sud. A Ceuta, aux confins de l’Espagne, à la limite de l’Afrique. Une haute barrière de barbelés essaie d’empêcher les candidats à l’immigration de pénétrer dans ce nord qui représente pour eux le seul espoir d’une vie meilleure, et même le seul espoir d’une vie tout court. Franchir le mur symbolise la difficulté actuelle de l’immigration.

         Des immigrés, il en existe pourtant partout en Europe, et Patric Jean va effectivement les rencontrer dans tous les pays qu’il va traverser dans cette descente vers le sud. Des immigrés, qui n’ont pas toujours été refoulés, qu’on est même allé chercher lorsque l’industrie ou les mines avaient besoin d’une main d’œuvre bon marché et prête à travailler dans n’importe quelle condition. Cette immigration là, qu’est-elle devenue. Ces Polonais ou autres Bulgares venus après guerre, comment ont-ils été reçus en Europe et quelle est leur situation sociale aujourd’hui ?

         Le film n’est pas un itinéraire de découverte. C’est une sorte de road movie où chaque étape est une rencontre, des immigrés de différents âges, originaires de pays différents, plus ou moins intégrés dans la société. Jean filme le voyage, le défilement du paysage depuis sa voiture sur l’autoroute. Il décrit en voix off les images qu’il nous montre, un commentaire souvent redondant avec les images, qui présente les personnes rencontrées. Une façon originale de construire un commentaire qui souligne le caractère personnel du film, qui dit ce que nous voyons à l’écran, ce que le cinéaste veut que nous voyons. Les images de la télévision par exemple, toujours présente dans les appartements, mais aussi dans les cafés ou dans d’autres lieux publics où des retransmissions d’événements sportifs sont organisés sur grand écran. La plupart sont des matchs de foot, une compétition internationale qu’on devine être la coupe du monde. Au moment des hymnes nationaux, la caméra cadre en gros plan le visage des joueurs de l’équipe de France. Le cinéaste qui inclut les images de la télé dans son film souligne ce qu’il voit : le premier joueur est noir, le second aussi, et le troisième, le quatrième… Jean ne dit pas qu’il s’agit d’immigrés. D’ailleurs il n’a pas la prétention, ni la possibilité, de les rencontrer.

         La succession des rencontres dans le film montre surtout la diversité des immigrations existant en Europe. Quel point commun peut-il y avoir par exemple entre ce candidat, aveugle et originaire d’Algérie, aux élections législatives et travaillant à la mairie de Paris et cette jeune Rom vivant avec toute sa famille dans une caravane abandonnée sous un pont où passent sans cesse des rames de RER ? Si la présence d’un vendeur de souvenir pakistanais dans les rues de Berlin ne surprend pas vraiment, le numéro d’un humoriste congolais sur la scène d’un théâtre de Bruxelles est plus surprenant. D’autant plus que son succès auprès du public belge est important, alors même qu’il  dénonce en s’en moquant l’attitude polie, mais au fond plutôt méprisante, des blancs vis à vis des noirs. Le film montre comment l’Europe est devenue ce qu’elle est, interculturelle.

Le mineur sicilien venu en Belgique faire tourner l’industrie minière ou la bonne colombienne qui garde à domicile l’enfant d’une mère qui travaille dans le sud de l’Espagne, tous garde cette nostalgie fondamentale du pays natal. Même s’ils parlent la langue de leur nouveau pays, même s’ils peuvent paraître bien intégrés, ils se sentent quand même déracinés. Et s’ils ont connus une vie meilleure au niveau matériel, l’ensemble de leurs discours montre au fond que les autochtones des différents pays d’accueil restent pour eux des étrangers.

M COMME MARGINAUX

Sous le niveau de la mer, Gianfranco Rosi, Italie, 2008, 119 minutes.

         Le lieu où est tourné ce film a-t-il pour nom « nulle part » ? La formule est facile, trop facile. Ce lieu existe bel et bien, un désert quelque part en Amérique du côté de la Californie. Un désert dont la caractéristique est de culminer à 35 mètres au-dessous du niveau de la mer. Un désert qui devrait donc être recouvert par les eaux et dont l’existence est en soi un paradoxe. Paradoxe renforcé par le fait que ce désert sans nom dans le film est un désert habité. Se retrouve là en effet, de façon non concertée, toute une foule de marginaux, de solitaires, ayant fui la société ou en ayant été chassé, et qui vivent  là, dans des conditions matérielles souvent problématiques, sans eau et sans électricité, qui sous une tente, qui dans un bus aménagé ou dans n’importe quel autre véhicule pouvant contenir de quoi dormir. De toute façon, si le vent ne soulève pas trop le sable, ils vivent aussi dehors, dans de petits campements improvisés.

         De toute façon, aucun de ces « SDF » ne cherche le confort. Avoir de quoi se déplacer et pouvoir joindre par téléphone un proche, un membre de la famille à qui laisser un message puisqu’il ne répond pas, est largement suffisant. S’il n’y a pas de point d’eau, l’approvisionnement est quand même assuré par les services de … qui possède une citerne. A part cette donnée matérielle, le film ne s’arrête guerre sur la façon dont ils se nourrissent. Leur présence dans ce désert dit assez en elle-même leur détachement de la dimension matérialiste de la vie.

         Entrant peu à peu, par petite touche successives, dans leur intimité, le cinéaste rassemble les pièces éparses qui pourraient expliquer comment et pourquoi ils sont arrivés là. L’explication peut être simple : en ville dormir dans un parc est illégal. Ici au moins, aucun policier ne viendra vous embêter. Ce type de revendication, quelque peu anarchisante n’est pourtant pas le leitmotiv de discours tenus à la caméra. Ceux qui vivent là ne forment pas une communauté. Ils vivent les uns à côté des autres et peuvent très bien s’ignorer. Ils ne partagent pas forcément les mêmes idées. Chaque parcours de vie est original, et la dimension chorale du film nous laisse la tâche d’essayer de reconstituer le puzzle même si, le plus souvent, il manque toujours une ou deux pièces. Au fond, leur seul point commun, c’est d’être là, dans ce lieu improbable et d’avoir quitté, provisoirement ou définitivement la vie « civilisée ». Définitivement ? La plupart ne se posent pas la question. Le film se contente de montrer ce qu’ils sont maintenant. Et c’est déjà beaucoup.

         Les portraits que dessine le film constituent une galerie d’individualités originales, toujours surprenantes, dès que l’on va, comme le fait Rosi, un peu plus loin que la première apparence. A côté du porteur d’eau, il y a la coiffeuse qui essaie de redonner une beauté à des visages vieillis ;  il y a la docteure qui soigne aussi les chiens. Ceux qui n’ont pas de fonction plus ou moins professionnelle ont quand même leur surnom qui souligne leur spécificité. Le degré d’empathie du cinéaste avec ceux qu’il filme que le spectateur ne peut que trouver un côté attachant à chacun. Malgré cela, le film ne nous présente pas un mode de vie idyllique. Visiblement la solitude pèse à certains. Et la dernière partie du film est entièrement consacrée à la tentative de rencontre entre deux d’entre eux. Peuvent-ils vivre ensemble ? Former un couple ? Elle lui reproche le désordre et la saleté de son bus. Et s’il décide de raser sa barbe hirsute, cela ne sera peut-être pas suffisant pour la convaincre.

         Sous le niveau de la mer est un bon exemple de l’évolution actuelle du cinéma direct. S’immergeant dans une réalité peu commune, il ne se contente pas de la faire découvrir à la manière d’un reportage. Il en explore les différentes facettes et nous en montre, au final,  la dimension universelle.

A lire aussi de Gianfranco Rosi : Fuocoammare

M COMME MOZAMBIQUE

Terra Pesada, Leslie Bornstein, Etat-Unis, 2019, 123 minutes.

Le Mozambique n’est pas particulièrement présent dans le cinéma documentaire français. Pays africain non francophone, il est bien trop éloigné géographiquement et ne fait plus l’actualité depuis la fin de la guerre qui l’a ensanglanté. Et dans le cinéma mondial ? Portugais peut-être ?

Et puis voilà qu’un film américain, réalisé par une cinéaste New Yorkaise, va nous y conduire, nous faire découvrir une des facettes de ce pays, sa musique – du moins un type de musique, le Heavy Métal, que pratiquent des groupes de jeunes de plus en plus nombreux et qui vivent là une aventure stimulante, enthousiasmante, qui donne sens à leur vie.

Terra Pesada est donc d’abord une plongée dans cette musique, un inventaire des groupes qui composent cette scène principalement basée dans la capitale du pays, Maputo – Silent Spirits, O.V.N.I., Magna, Mikaya, et bien d’autres encore. Des groupes que nous suivons en répétition, en concert, dans des bars ou des lieux quelque peu improbables, ou même au Centre Culturel franco-Mozambicain, où ils ont droit à une vraie scène.

Leur musique, le Métal, a plutôt une réputation sulfureuse, associée le plus souvent à la destruction. Les références que les musiciens mobilisent sont systématiquement occidentales, Metallica, Bon Jovi, Six Feet Under, Sepultura, Dream Theater, ou d’autres évoqués au détour d’une discussion. Il faut bien reconnaître que cette musique est pour le moins violente, sans nuance, toute en énergie. Et si sur scène, une fille jouant des claviers est immobile et raide, les autres, les guitaristes surtout, se déchainent, se déhanchent, sautent sur place ou arpentent l’espace en tous sens. Et le public, bien sûr n’est pas en reste.

Ces musiciens, tous très jeunes, la cinéaste leur donne la parole, les écoute, les interroge, établissant une sorte de connivence avec eux. Ils nous parlent de leur musique bien sûr, de leurs influences, de leur désir de trouver un son spécifique. Nous les voyons chercher sur Internet des informations, des contacts, de l’inspiration peut-être. Car ici aussi la toile, les réseaux sociaux, Facebook en tête, font partie de leur quotidien, indispensables, comme le téléphone portable. Une jeunesse qui n’a pas connu la colonisation portugaise, ni la guerre. Une jeunesse qui, comme toutes les jeunesses du monde entier, s’interroge sur son avenir.

Le film est donc une rencontre – une série de rencontres- avec des jeunes, filles et garçons, que nous suivons chez eux, dans leur famille, au collège et dans leurs réunions entre amis. Ils évoquent avec la cinéaste leurs conditions de vie, leurs difficultés, leurs espoirs, leurs rêves. Et cette musique qui est le sel de leur vie, leur force vitale, le ciment de leur communauté.

Un voyage passionnant dans ce pays si mal connu. Comme il serait intéressant que ce film soit distribué en France.

M COMME MINEUR ISOLE

Cœur de pierre, Claire Billet et Olivier Jobard, 2019, 86 minutes.

« Sans cœur de pierre, je ne serais jamais arrivé en France ». Et pourtant, Ghorban, ce jeune Afghan immigré en France à l’âge de 13 ans, est loin d’être insensible, même si les conditions de son exil l’ont pas mal endurci. De retour dans son pays natal après plus d’une décennie passée loin des siens, il ne peut retenir ses larmes. Comme sa mère et sa grand-mère. Des retrouvailles qui ne peuvent faire oublier qu’un jour, sans prévenir, il est parti au loin, quittant sa famille pour faire sa vie ailleurs, loin, très loin de  l’Afghanistan.

Le  film de Claire Billet et Olivier Jobard retrace les longues années de l’exil de Ghorban, depuis son arrivée à Paris jusqu’au moment où, devenu jeune adulte et ayant obtenu la nationalité française, il décide de revenir dans son pays pour retrouver sa famille, ne serait-ce que le temps d’un voyage qui prend quelque peu la forme de vacances, d’une parenthèse. Un long parcours, avec ses difficultés, ses obstacles, ses moments de découragement, mais aussi ses réussites et cette ténacité, cette persévérance  qui interdit de renoncer.

Arrivé en France après un long et difficile voyage, seul, Ghorban va bénéficier des aides accordés aux mineurs isolés. Pris en charge par l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance, il sera hébergé dans un foyer jusqu’à ses 18 ans où il pourra alors s’installer dans un chez soi, dans un foyer de jeunes travailleurs. Il sera tout au long de ces longues années d’apprentissage de la vie en France suivi par un psychologue dont le film présente régulièrement des moments des séances de tête à tête, où le jeune immigré gagne peu à peu de la maturité et se forge les outils nécessaire à son intégration sociale.

Dès son arrivée, Ghorban veut aller à l’école, même s’il devra attendre une bonne année avant d’y être accepté. Sa scolarité, qui se déroule sans, semble-t-il, trop de problèmes, le conduira jusqu’à l’obtention d’un bac pro. Une consécration qui sera contemporaine avec la délivrance d’une carte d’identité française. A la fin du film, sa vraie vie d’adulte peut commencer. Après le voyage au pays natal.

Les rencontres avec le psychologue permettent d’appréhender les difficultés de vie que rencontre le jeune adolescent, difficultés sans doute rendues plus âpres par la situation d’exilé, mais qui au fond sont celles que rencontrent bien d’autres adolescents. La solitude, bien sûr, et les difficultés relationnelles avec les camarades d’école, les filles surtout. Les insomnies fréquentes. Les échéances scolaires et les incertitudes qui les accompagnent. Et surtout le souvenir de l’enfance, de la mère, de la famille, du pays, qui ne peut être effacé. Mais Ghorban fait du sport, s’intéresse à la politique, construit peu à peu des relations sociales. Si le chemin est long et souvent incertain, le film laisse clairement entendre que Ghorban est devenu un adulte qui peut trouver sa place dans la société française.

Mais le côté le plus original du film est ce voyage de retour au pays natal pour retrouver sa famille, son village, des conditions de vie qui n’ont sans doute que peu évoluées depuis son départ. Passé le moment de la grande émotion des retrouvailles et la distribution des cadeaux, il faut bien évoquer les conditions – et les raisons –  du départ du jeune adolescent, de sa fuite loin des siens. C’est tout le vécu de l’exil – du côté de celui qui part mais aussi de ceux qui restent et qui peuvent se sentir avoir été abandonnés – qui est condensé dans la confrontation entre la mère et cet enfant qui lui revient si différent, dans son costume neuf d’européen.

Une des dernières séquences du film montre Ghorban dans un champ de pavot où sa famille récolte l’opium. De bien belles images qui expriment parfaitement le sentiment de différence, et la distance, que celui qui s’est exilé un jour pour de longues années, ressentira toujours dans son propre pays.

M COMME MUSIQUE – Filmographie

Tous les genres, ou presque. Avec une nette domination du contemporain et de l’actualité. Les archives musicales existent pourtant. Et sont d’ailleurs de plus en plus  exploitées.

Des concerts et leur backstage, des répétitions, des entretiens avec les musiciens, ou leur entourage, famille et amis. Sans oublier les spécialistes, ceux qui « ont autorité » pour dire le sens d’une œuvre, retracer les grands moments d’une carrière, révéler le fond de l’âme de personnalités hors du commun.

L’art donc, mais aussi l’industrie, le commerce, les millions de disques vendus, la gloire et la déchéance. N’est-il pas dans le destin des pop-stars, de mourir à 27 ans ?

Les salles de cinéma ont aujourd’hui les moyens de donner à la musique la force – ou la pureté – qui lui est due. Voir un film musical – un film où la musique tient la première place – ce n’est donc pas uniquement admirer des images, c’est avant tout vivre une expérience sonore, où la musique n’a rien d’un simple fond ou un  accompagnement. Même si la « musique de film » a connu et connait encore de grande réussite. Il n’en sera pas question ici. Comme nous ne prendrons pas en compte les comédies musicales, ni les captations de concerts, qui ne peuvent pas être considérées comme des documentaires.

Classique

Leçons de ténèbres de Vincent Dieutre

Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre (Schubert)

Le concerto Mozart de Jean-Louis Comolli

Shut up and Play the Piano de Philipp Jedicke (Chilly Gonzales)

Royal Orchestra de Heddy Honigmann

Traviata et nous de Philippe Béziat

Orquestra Geração de Filipa Reis et João Miller Guerra

L’Opéra de Jean-Stéphane Bron

Musique

Expérimentale

Conférence sur rien de Jean-Jacques Palix (John Cage)

We don’t care about music anyway de Gaspard Kuentz et Cédric Dupire.

Chanson

La solitude du chanteur de fond de Chris Marker (Yves Montand)

Ne change rien de Pedro Costa (Jeanne Balibar)

Arno dancing Inside my head de Pascal Poissonnier (Arno)

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Leonard Cohen – Bird on a Wire ! De Tony Palmer

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Pop, Rock

No direction home de Martin Scorcese (Bob Dylan)

Rolling thunder revue de Martin Scorsese

Ziggy Stardust and the Spiders from Mars de D. A Pennebecker (David Bowie)

Gimme Shelter de David et Albert Maysles (The Rolling stones)

Eat That Question: Frank Zappa in His Own Word de Thorsten Schütte

Twenty feet from stardom de Morgan Neville

Le Prince Miiaou deMarc-Antoine Roudil

Janis de Amy Berg

Ami de Asif Kapadia

Kurt Cobain, About a Son de AJ Schnack

Shine a light De Martin Scorsese (The Rolling Stones)

Eric Clapton, live in 12 bars de Lili Fini Zanuck

Vingt mille jours sur Terre de Iain Forsyth et Jane Pollard (Nick Cave)

Whitney: Le Droit d’être moi de Nick Broomfield et Rudi Dolezal

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Punk

L’Obscénité et la fureur de Julien Temple

Des jeunes gens mödernes de Jean-François Sanz

Rap

93 la belle rebelle de Jean-Pierre Thorn

Jazz

Chasing Trane : The John Coltrane Documentary de John Scheinfeld

Ornette, Made in America de Shirley Clarke

Michel Petrucciani de Michael Radford

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Jazz manouche

Les fils du vent de Bruno Le Jean

 

Blues

The Blues : Godfathers and Sons de Marc Levin

The blues : Du Mali au Mississippi de Martin Scorcese

The Blues : Piano Blues de Clint Eastwood

 

Gospel

Amazing grace, Aretha Frankling de Alan Elliott, Sydney Pollack

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Country

Bungalow session de Nicolas Drolc

Flamenco

Paco de Lucía, légende du flamenco de Curro Sánchez Varela

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Afrique

Finding Fela de Alex Gibney

 

Arabe

Le Blues de l’orient de Florence Strauss

El Gusto de Safinez Bousbia

Cuba

Buena Vista Social Club de Wim Wenders

Mexique

Chavela Vargas de Catherine Gund et Daresha Kyi

Brésil

Saudade do futuro  de César Paes et Marie-Clémence Paes

 

Musique du monde

The music of strangers de Morgan Neville

Fanfare

L’harmonie de Blaise Harrison

Chorale

D’une seule voix de Xavier De Lauzanne

 

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Suger Man

M COMME MUSICIENS

Cuivres débridés. À la rencontre du swing, Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1992,  106 minutes

La musique dans tous ses états? Pas vraiment. Il n’y a dans le film de Van der Keuken ni musique « classique », ni jazz, ni rock, ni pop, ou tout autre courant musical destiné aux jeunes. L’Amérique du Nord et l’Europe ne sont pas présentes. Le film n’est ni une anthologie ni une compilation. Comme dans tous ses autres films, le cinéaste part explorer le monde avec un fil conducteur, une idée issue d’un désir ; ici la place de la musique dans des pays où les Européens n’ont pas l’habitude d’aller la chercher. Comme toujours, la vision que nous propose Van der Keuken est on ne peut plus personnelle.

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Nous suivons donc le cinéaste du Ghana au Surinam, du Népal à l’Indonésie. Pas de transition entre ces différents lieux. Pas de logique apparente non plus dans l’itinéraire que construit le film. Il débute au Ghana et nous retournerons dans ce pays dans une des dernières séquences. La fin du film propose d’ailleurs un montage juxtaposant les formations musicales que nous avons eu l’occasion d’écouter précédemment. Jouant le même morceau, nous passons de l’une à l’autre dans un fondu-enchaîné musical plutôt que visuel. Il n’y a pas de frontière dans la musique, pas de prévalence, pas de préférence. Chaque découverte musicale doit être un plaisir en soi, un vrai plaisir.

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Si nous entendons beaucoup de musique dans le film, son centre d’intérêt ce sont les musiciens. Des musiciens que nous rencontrons dans leur vie quotidienne, leur famille, leur métier, tailleur par exemple. C’est l’occasion bien sûr de quelques échanges où il est question de l’importance de la musique, surtout au niveau social. « La musique se moque des castes » nous dit ce damaï de Katmandou qui ajoute «  La musique permet de monter dans l’échelle sociale ». Cette inscription du social dans le film, nous la retrouvons dans pratiquement toutes les séquences, que ce soit explicitement comme dans cette maternité où il est distribué une portion de nourriture aux nouvelles accouchées, ou plus indirectement lorsque la caméra s’arrête sur les intérieur des maisons ou bien encore dans cette scène où une femme vaque à ses occupations ménagères à côté du groupe de musiciens. Si le social est omniprésent, la dimension historique n’est pas oubliée. Dans une courte séquence, sur des images d’archive en sépia, la voix de Van der Keuken en off évoque l’esclavage. Cette unique présence du cinéaste lui-même dans son film fait figure de signature.

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Si la musique est un travail, comme le dit un musicien du Surinam, la fabrication des instruments en est un encore plus évident. Dans un petit atelier artisanal, nous assistons à la fabrication d’un tuba, depuis la mise en forme des tubes de bambou jusqu’à la soudure des plaques de cuivre. Le tuba semble d’ailleurs être l’instrument favori de Van der Keuken, celui en tout cas qu’il met volontiers dans ses images comme lorsqu’il filme le paysage des pays traversés en longs travellings latéraux avec le pavillon d’un tuba en amorce à gauche de l’image.

M COMME MODE.

McQueen, Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, Grande Bretagne, 2019, 111 minutes.

Un anglais star de la haute couture, plutôt surprenant n’est-ce pas ? D’autant plus qu’après avoir conquis Londres, il s’attaque à Paris, via Givenchy, cette vieille maison qu’il entreprend de dépoussiérer. Et c’est un succès incontestable ! Tous ses défilés sont des triomphes. Des spectacles grandioses en fait. Mobilisant une énergie folle et des moyens non moins considérables. Le film n’hésite pas à nous en présenter des extraits significatifs. Des mannequins à la démarche caractéristique, mais que le créateur sait aussi transformer, quitte à ce que son travail passe pour de la provocation (il n’hésite pas à les présenter seins nus). Et les robes et tenues sont tout aussi provocantes, importables diront certains, mais résultat d’une telle créativité dans les formes et les jeux de couleurs – sans parler de l’emploi de matériaux inattendus – que c’est le régal des yeux qui compte avant tout. Avec Alexander McQueen la mode entre dans la sphère de la fascination et de la mécanisation robotique. Un mélange explosif.

 

Le film qui lui est consacré – et dont nous découvrons in fine qu’il s’agit d’un hommage posthume – utilise tous les ingrédients nécessaires à la réussite de ce genre d’exercice. Les images d’archives pour suivre les étapes de sa carrière présentée par ordre chronologique avec pour titre des parties celui du défilé caractéristique de la période. Les images familiales pour retracer sa vie, son enfance particulièrement (dont on apprend qu’elle fut marquée par une agression sexuelle), avec les interventions des membres de sa famille, sa mère et sa sœur en particulier. En dehors de la famille, sa vie affective et amoureuse est évoquée longuement et avec force détails intimes par ses compagnons successifs. La dimension professionnelle est abordée par ceux qui l’ont côtoyé dans son métier. Tous le présentent comme très travailleur et souvent imprévisible dans ses créations. La marque du génie en somme. Quelques extraits d’entretien avec le principal intéressé lui-même ponctuent le tout. Résultat, le portrait proposé en fait un personnage attachant dont on finit par adopter la vision particulière de ce monde à part dans la société contemporaine qu’est la mode et la haute couture.

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Pour rendre compte de ce personnage hors du commun et de sa carrière exceptionnelle ; le film ne se devait-il pas de sortir des modes de représentations habituels ? C’est ce qu’il fait essentiellement dans le filmage des défilés et du milieu de la mode dans lequel évolue McQueen. On a alors des images particulièrement travaillées, des gros plans sur des objets difficilement identifiables, des effets spéciaux mêlant les couleurs et les formes. La caméra est des plus mobile pour suivre le rythme d’une musique au tempo plus que vif, et le montage devient saccadé. Ça bouge sans cesse et peu importe si l’image devient flou ou finit par ne capter que des pieds sur le sol – ou le sol uniquement. Heureusement, les entretiens sont plus cool et la fin du film (un ensemble de photos en noir et blanc après l’annonce de son suicide) nous laisse quand même sur une impression de paix.

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Pour qui n’est pas un habitué des défilés de haute couture, ce film est une excellente occasion d’observer ses dimensions à la fois spectaculaire et intime. Et si on se laisse fasciner, c’est bien parce que le cinéma en a le pouvoir.

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