M COMME MURS

D’un mur l’autre. De Berlin à Ceuta , Patric Jean, France, 2008, 90 minutes.

         De Berlin à Ceuta, un voyage entre deux murs. L’un a été abattu. Il n’en reste qu’une ligne sur le sol et quelques pans offerts aux photos des touristes. La honte qu’il représentait s’est déplacée, vers le sud. A Ceuta, aux confins de l’Espagne, à la limite de l’Afrique. Une haute barrière de barbelés essaie d’empêcher les candidats à l’immigration de pénétrer dans ce nord qui représente pour eux le seul espoir d’une vie meilleure, et même le seul espoir d’une vie tout court. Franchir le mur symbolise la difficulté actuelle de l’immigration.

         Des immigrés, il en existe pourtant partout en Europe, et Patric Jean va effectivement les rencontrer dans tous les pays qu’il va traverser dans cette descente vers le sud. Des immigrés, qui n’ont pas toujours été refoulés, qu’on est même allé chercher lorsque l’industrie ou les mines avaient besoin d’une main d’œuvre bon marché et prête à travailler dans n’importe quelle condition. Cette immigration là, qu’est-elle devenue. Ces Polonais ou autres Bulgares venus après guerre, comment ont-ils été reçus en Europe et quelle est leur situation sociale aujourd’hui ?

         Le film n’est pas un itinéraire de découverte. C’est une sorte de road movie où chaque étape est une rencontre, des immigrés de différents âges, originaires de pays différents, plus ou moins intégrés dans la société. Jean filme le voyage, le défilement du paysage depuis sa voiture sur l’autoroute. Il décrit en voix off les images qu’il nous montre, un commentaire souvent redondant avec les images, qui présente les personnes rencontrées. Une façon originale de construire un commentaire qui souligne le caractère personnel du film, qui dit ce que nous voyons à l’écran, ce que le cinéaste veut que nous voyons. Les images de la télévision par exemple, toujours présente dans les appartements, mais aussi dans les cafés ou dans d’autres lieux publics où des retransmissions d’événements sportifs sont organisés sur grand écran. La plupart sont des matchs de foot, une compétition internationale qu’on devine être la coupe du monde. Au moment des hymnes nationaux, la caméra cadre en gros plan le visage des joueurs de l’équipe de France. Le cinéaste qui inclut les images de la télé dans son film souligne ce qu’il voit : le premier joueur est noir, le second aussi, et le troisième, le quatrième… Jean ne dit pas qu’il s’agit d’immigrés. D’ailleurs il n’a pas la prétention, ni la possibilité, de les rencontrer.

         La succession des rencontres dans le film montre surtout la diversité des immigrations existant en Europe. Quel point commun peut-il y avoir par exemple entre ce candidat, aveugle et originaire d’Algérie, aux élections législatives et travaillant à la mairie de Paris et cette jeune Rom vivant avec toute sa famille dans une caravane abandonnée sous un pont où passent sans cesse des rames de RER ? Si la présence d’un vendeur de souvenir pakistanais dans les rues de Berlin ne surprend pas vraiment, le numéro d’un humoriste congolais sur la scène d’un théâtre de Bruxelles est plus surprenant. D’autant plus que son succès auprès du public belge est important, alors même qu’il  dénonce en s’en moquant l’attitude polie, mais au fond plutôt méprisante, des blancs vis à vis des noirs. Le film montre comment l’Europe est devenue ce qu’elle est, interculturelle.

Le mineur sicilien venu en Belgique faire tourner l’industrie minière ou la bonne colombienne qui garde à domicile l’enfant d’une mère qui travaille dans le sud de l’Espagne, tous garde cette nostalgie fondamentale du pays natal. Même s’ils parlent la langue de leur nouveau pays, même s’ils peuvent paraître bien intégrés, ils se sentent quand même déracinés. Et s’ils ont connus une vie meilleure au niveau matériel, l’ensemble de leurs discours montre au fond que les autochtones des différents pays d’accueil restent pour eux des étrangers.

M COMME MARGINAUX

Sous le niveau de la mer, Gianfranco Rosi, Italie, 2008, 119 minutes.

         Le lieu où est tourné ce film a-t-il pour nom « nulle part » ? La formule est facile, trop facile. Ce lieu existe bel et bien, un désert quelque part en Amérique du côté de la Californie. Un désert dont la caractéristique est de culminer à 35 mètres au-dessous du niveau de la mer. Un désert qui devrait donc être recouvert par les eaux et dont l’existence est en soi un paradoxe. Paradoxe renforcé par le fait que ce désert sans nom dans le film est un désert habité. Se retrouve là en effet, de façon non concertée, toute une foule de marginaux, de solitaires, ayant fui la société ou en ayant été chassé, et qui vivent  là, dans des conditions matérielles souvent problématiques, sans eau et sans électricité, qui sous une tente, qui dans un bus aménagé ou dans n’importe quel autre véhicule pouvant contenir de quoi dormir. De toute façon, si le vent ne soulève pas trop le sable, ils vivent aussi dehors, dans de petits campements improvisés.

         De toute façon, aucun de ces « SDF » ne cherche le confort. Avoir de quoi se déplacer et pouvoir joindre par téléphone un proche, un membre de la famille à qui laisser un message puisqu’il ne répond pas, est largement suffisant. S’il n’y a pas de point d’eau, l’approvisionnement est quand même assuré par les services de … qui possède une citerne. A part cette donnée matérielle, le film ne s’arrête guerre sur la façon dont ils se nourrissent. Leur présence dans ce désert dit assez en elle-même leur détachement de la dimension matérialiste de la vie.

         Entrant peu à peu, par petite touche successives, dans leur intimité, le cinéaste rassemble les pièces éparses qui pourraient expliquer comment et pourquoi ils sont arrivés là. L’explication peut être simple : en ville dormir dans un parc est illégal. Ici au moins, aucun policier ne viendra vous embêter. Ce type de revendication, quelque peu anarchisante n’est pourtant pas le leitmotiv de discours tenus à la caméra. Ceux qui vivent là ne forment pas une communauté. Ils vivent les uns à côté des autres et peuvent très bien s’ignorer. Ils ne partagent pas forcément les mêmes idées. Chaque parcours de vie est original, et la dimension chorale du film nous laisse la tâche d’essayer de reconstituer le puzzle même si, le plus souvent, il manque toujours une ou deux pièces. Au fond, leur seul point commun, c’est d’être là, dans ce lieu improbable et d’avoir quitté, provisoirement ou définitivement la vie « civilisée ». Définitivement ? La plupart ne se posent pas la question. Le film se contente de montrer ce qu’ils sont maintenant. Et c’est déjà beaucoup.

         Les portraits que dessine le film constituent une galerie d’individualités originales, toujours surprenantes, dès que l’on va, comme le fait Rosi, un peu plus loin que la première apparence. A côté du porteur d’eau, il y a la coiffeuse qui essaie de redonner une beauté à des visages vieillis ;  il y a la docteure qui soigne aussi les chiens. Ceux qui n’ont pas de fonction plus ou moins professionnelle ont quand même leur surnom qui souligne leur spécificité. Le degré d’empathie du cinéaste avec ceux qu’il filme que le spectateur ne peut que trouver un côté attachant à chacun. Malgré cela, le film ne nous présente pas un mode de vie idyllique. Visiblement la solitude pèse à certains. Et la dernière partie du film est entièrement consacrée à la tentative de rencontre entre deux d’entre eux. Peuvent-ils vivre ensemble ? Former un couple ? Elle lui reproche le désordre et la saleté de son bus. Et s’il décide de raser sa barbe hirsute, cela ne sera peut-être pas suffisant pour la convaincre.

         Sous le niveau de la mer est un bon exemple de l’évolution actuelle du cinéma direct. S’immergeant dans une réalité peu commune, il ne se contente pas de la faire découvrir à la manière d’un reportage. Il en explore les différentes facettes et nous en montre, au final,  la dimension universelle.

A lire aussi de Gianfranco Rosi : Fuocoammare

M COMME MOZAMBIQUE

Terra Pesada, Leslie Bornstein, Etat-Unis, 2019, 123 minutes.

Le Mozambique n’est pas particulièrement présent dans le cinéma documentaire français. Pays africain non francophone, il est bien trop éloigné géographiquement et ne fait plus l’actualité depuis la fin de la guerre qui l’a ensanglanté. Et dans le cinéma mondial ? Portugais peut-être ?

Et puis voilà qu’un film américain, réalisé par une cinéaste New Yorkaise, va nous y conduire, nous faire découvrir une des facettes de ce pays, sa musique – du moins un type de musique, le Heavy Métal, que pratiquent des groupes de jeunes de plus en plus nombreux et qui vivent là une aventure stimulante, enthousiasmante, qui donne sens à leur vie.

Terra Pesada est donc d’abord une plongée dans cette musique, un inventaire des groupes qui composent cette scène principalement basée dans la capitale du pays, Maputo – Silent Spirits, O.V.N.I., Magna, Mikaya, et bien d’autres encore. Des groupes que nous suivons en répétition, en concert, dans des bars ou des lieux quelque peu improbables, ou même au Centre Culturel franco-Mozambicain, où ils ont droit à une vraie scène.

Leur musique, le Métal, a plutôt une réputation sulfureuse, associée le plus souvent à la destruction. Les références que les musiciens mobilisent sont systématiquement occidentales, Metallica, Bon Jovi, Six Feet Under, Sepultura, Dream Theater, ou d’autres évoqués au détour d’une discussion. Il faut bien reconnaître que cette musique est pour le moins violente, sans nuance, toute en énergie. Et si sur scène, une fille jouant des claviers est immobile et raide, les autres, les guitaristes surtout, se déchainent, se déhanchent, sautent sur place ou arpentent l’espace en tous sens. Et le public, bien sûr n’est pas en reste.

Ces musiciens, tous très jeunes, la cinéaste leur donne la parole, les écoute, les interroge, établissant une sorte de connivence avec eux. Ils nous parlent de leur musique bien sûr, de leurs influences, de leur désir de trouver un son spécifique. Nous les voyons chercher sur Internet des informations, des contacts, de l’inspiration peut-être. Car ici aussi la toile, les réseaux sociaux, Facebook en tête, font partie de leur quotidien, indispensables, comme le téléphone portable. Une jeunesse qui n’a pas connu la colonisation portugaise, ni la guerre. Une jeunesse qui, comme toutes les jeunesses du monde entier, s’interroge sur son avenir.

Le film est donc une rencontre – une série de rencontres- avec des jeunes, filles et garçons, que nous suivons chez eux, dans leur famille, au collège et dans leurs réunions entre amis. Ils évoquent avec la cinéaste leurs conditions de vie, leurs difficultés, leurs espoirs, leurs rêves. Et cette musique qui est le sel de leur vie, leur force vitale, le ciment de leur communauté.

Un voyage passionnant dans ce pays si mal connu. Comme il serait intéressant que ce film soit distribué en France.

M COMME MINEUR ISOLE

Cœur de pierre, Claire Billet et Olivier Jobard, 2019, 86 minutes.

« Sans cœur de pierre, je ne serais jamais arrivé en France ». Et pourtant, Ghorban, ce jeune Afghan immigré en France à l’âge de 13 ans, est loin d’être insensible, même si les conditions de son exil l’ont pas mal endurci. De retour dans son pays natal après plus d’une décennie passée loin des siens, il ne peut retenir ses larmes. Comme sa mère et sa grand-mère. Des retrouvailles qui ne peuvent faire oublier qu’un jour, sans prévenir, il est parti au loin, quittant sa famille pour faire sa vie ailleurs, loin, très loin de  l’Afghanistan.

Le  film de Claire Billet et Olivier Jobard retrace les longues années de l’exil de Ghorban, depuis son arrivée à Paris jusqu’au moment où, devenu jeune adulte et ayant obtenu la nationalité française, il décide de revenir dans son pays pour retrouver sa famille, ne serait-ce que le temps d’un voyage qui prend quelque peu la forme de vacances, d’une parenthèse. Un long parcours, avec ses difficultés, ses obstacles, ses moments de découragement, mais aussi ses réussites et cette ténacité, cette persévérance  qui interdit de renoncer.

Arrivé en France après un long et difficile voyage, seul, Ghorban va bénéficier des aides accordés aux mineurs isolés. Pris en charge par l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance, il sera hébergé dans un foyer jusqu’à ses 18 ans où il pourra alors s’installer dans un chez soi, dans un foyer de jeunes travailleurs. Il sera tout au long de ces longues années d’apprentissage de la vie en France suivi par un psychologue dont le film présente régulièrement des moments des séances de tête à tête, où le jeune immigré gagne peu à peu de la maturité et se forge les outils nécessaire à son intégration sociale.

Dès son arrivée, Ghorban veut aller à l’école, même s’il devra attendre une bonne année avant d’y être accepté. Sa scolarité, qui se déroule sans, semble-t-il, trop de problèmes, le conduira jusqu’à l’obtention d’un bac pro. Une consécration qui sera contemporaine avec la délivrance d’une carte d’identité française. A la fin du film, sa vraie vie d’adulte peut commencer. Après le voyage au pays natal.

Les rencontres avec le psychologue permettent d’appréhender les difficultés de vie que rencontre le jeune adolescent, difficultés sans doute rendues plus âpres par la situation d’exilé, mais qui au fond sont celles que rencontrent bien d’autres adolescents. La solitude, bien sûr, et les difficultés relationnelles avec les camarades d’école, les filles surtout. Les insomnies fréquentes. Les échéances scolaires et les incertitudes qui les accompagnent. Et surtout le souvenir de l’enfance, de la mère, de la famille, du pays, qui ne peut être effacé. Mais Ghorban fait du sport, s’intéresse à la politique, construit peu à peu des relations sociales. Si le chemin est long et souvent incertain, le film laisse clairement entendre que Ghorban est devenu un adulte qui peut trouver sa place dans la société française.

Mais le côté le plus original du film est ce voyage de retour au pays natal pour retrouver sa famille, son village, des conditions de vie qui n’ont sans doute que peu évoluées depuis son départ. Passé le moment de la grande émotion des retrouvailles et la distribution des cadeaux, il faut bien évoquer les conditions – et les raisons –  du départ du jeune adolescent, de sa fuite loin des siens. C’est tout le vécu de l’exil – du côté de celui qui part mais aussi de ceux qui restent et qui peuvent se sentir avoir été abandonnés – qui est condensé dans la confrontation entre la mère et cet enfant qui lui revient si différent, dans son costume neuf d’européen.

Une des dernières séquences du film montre Ghorban dans un champ de pavot où sa famille récolte l’opium. De bien belles images qui expriment parfaitement le sentiment de différence, et la distance, que celui qui s’est exilé un jour pour de longues années, ressentira toujours dans son propre pays.

M COMME MUSIQUE – Filmographie

Tous les genres, ou presque. Avec une nette domination du contemporain et de l’actualité. Les archives musicales existent pourtant. Et sont d’ailleurs de plus en plus  exploitées.

Des concerts et leur backstage, des répétitions, des entretiens avec les musiciens, ou leur entourage, famille et amis. Sans oublier les spécialistes, ceux qui « ont autorité » pour dire le sens d’une œuvre, retracer les grands moments d’une carrière, révéler le fond de l’âme de personnalités hors du commun.

L’art donc, mais aussi l’industrie, le commerce, les millions de disques vendus, la gloire et la déchéance. N’est-il pas dans le destin des pop-stars, de mourir à 27 ans ?

Les salles de cinéma ont aujourd’hui les moyens de donner à la musique la force – ou la pureté – qui lui est due. Voir un film musical – un film où la musique tient la première place – ce n’est donc pas uniquement admirer des images, c’est avant tout vivre une expérience sonore, où la musique n’a rien d’un simple fond ou un  accompagnement. Même si la « musique de film » a connu et connait encore de grande réussite. Il n’en sera pas question ici. Comme nous ne prendrons pas en compte les comédies musicales, ni les captations de concerts, qui ne peuvent pas être considérées comme des documentaires.

Classique

Leçons de ténèbres de Vincent Dieutre

Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre (Schubert)

Le concerto Mozart de Jean-Louis Comolli

Shut up and Play the Piano de Philipp Jedicke (Chilly Gonzales)

Royal Orchestra de Heddy Honigmann

Traviata et nous de Philippe Béziat

Orquestra Geração de Filipa Reis et João Miller Guerra

L’Opéra de Jean-Stéphane Bron

Musique

Expérimentale

Conférence sur rien de Jean-Jacques Palix (John Cage)

We don’t care about music anyway de Gaspard Kuentz et Cédric Dupire.

Chanson

La solitude du chanteur de fond de Chris Marker (Yves Montand)

Ne change rien de Pedro Costa (Jeanne Balibar)

Arno dancing Inside my head de Pascal Poissonnier (Arno)

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Leonard Cohen – Bird on a Wire ! De Tony Palmer

musique 3.jpg

Pop, Rock

No direction home de Martin Scorcese (Bob Dylan)

Rolling thunder revue de Martin Scorsese

Ziggy Stardust and the Spiders from Mars de D. A Pennebecker (David Bowie)

Gimme Shelter de David et Albert Maysles (The Rolling stones)

Eat That Question: Frank Zappa in His Own Word de Thorsten Schütte

Twenty feet from stardom de Morgan Neville

Le Prince Miiaou deMarc-Antoine Roudil

Janis de Amy Berg

Ami de Asif Kapadia

Kurt Cobain, About a Son de AJ Schnack

Shine a light De Martin Scorsese (The Rolling Stones)

Eric Clapton, live in 12 bars de Lili Fini Zanuck

Vingt mille jours sur Terre de Iain Forsyth et Jane Pollard (Nick Cave)

Whitney: Le Droit d’être moi de Nick Broomfield et Rudi Dolezal

musique 4

Punk

L’Obscénité et la fureur de Julien Temple

Des jeunes gens mödernes de Jean-François Sanz

Rap

93 la belle rebelle de Jean-Pierre Thorn

Jazz

Chasing Trane : The John Coltrane Documentary de John Scheinfeld

Ornette, Made in America de Shirley Clarke

Michel Petrucciani de Michael Radford

musique 2

Jazz manouche

Les fils du vent de Bruno Le Jean

 

Blues

The Blues : Godfathers and Sons de Marc Levin

The blues : Du Mali au Mississippi de Martin Scorcese

The Blues : Piano Blues de Clint Eastwood

 

Gospel

Amazing grace, Aretha Frankling de Alan Elliott, Sydney Pollack

musique 8.jpg

 

Country

Bungalow session de Nicolas Drolc

Flamenco

Paco de Lucía, légende du flamenco de Curro Sánchez Varela

musique 6.jpg

Afrique

Finding Fela de Alex Gibney

 

Arabe

Le Blues de l’orient de Florence Strauss

El Gusto de Safinez Bousbia

Cuba

Buena Vista Social Club de Wim Wenders

Mexique

Chavela Vargas de Catherine Gund et Daresha Kyi

Brésil

Saudade do futuro  de César Paes et Marie-Clémence Paes

 

Musique du monde

The music of strangers de Morgan Neville

Fanfare

L’harmonie de Blaise Harrison

Chorale

D’une seule voix de Xavier De Lauzanne

 

musique 7
Suger Man

M COMME MUSICIENS

Cuivres débridés. À la rencontre du swing, Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1992,  106 minutes

La musique dans tous ses états? Pas vraiment. Il n’y a dans le film de Van der Keuken ni musique « classique », ni jazz, ni rock, ni pop, ou tout autre courant musical destiné aux jeunes. L’Amérique du Nord et l’Europe ne sont pas présentes. Le film n’est ni une anthologie ni une compilation. Comme dans tous ses autres films, le cinéaste part explorer le monde avec un fil conducteur, une idée issue d’un désir ; ici la place de la musique dans des pays où les Européens n’ont pas l’habitude d’aller la chercher. Comme toujours, la vision que nous propose Van der Keuken est on ne peut plus personnelle.

cuivres débridés.jpg

Nous suivons donc le cinéaste du Ghana au Surinam, du Népal à l’Indonésie. Pas de transition entre ces différents lieux. Pas de logique apparente non plus dans l’itinéraire que construit le film. Il débute au Ghana et nous retournerons dans ce pays dans une des dernières séquences. La fin du film propose d’ailleurs un montage juxtaposant les formations musicales que nous avons eu l’occasion d’écouter précédemment. Jouant le même morceau, nous passons de l’une à l’autre dans un fondu-enchaîné musical plutôt que visuel. Il n’y a pas de frontière dans la musique, pas de prévalence, pas de préférence. Chaque découverte musicale doit être un plaisir en soi, un vrai plaisir.

cuivres debrides 2

Si nous entendons beaucoup de musique dans le film, son centre d’intérêt ce sont les musiciens. Des musiciens que nous rencontrons dans leur vie quotidienne, leur famille, leur métier, tailleur par exemple. C’est l’occasion bien sûr de quelques échanges où il est question de l’importance de la musique, surtout au niveau social. « La musique se moque des castes » nous dit ce damaï de Katmandou qui ajoute «  La musique permet de monter dans l’échelle sociale ». Cette inscription du social dans le film, nous la retrouvons dans pratiquement toutes les séquences, que ce soit explicitement comme dans cette maternité où il est distribué une portion de nourriture aux nouvelles accouchées, ou plus indirectement lorsque la caméra s’arrête sur les intérieur des maisons ou bien encore dans cette scène où une femme vaque à ses occupations ménagères à côté du groupe de musiciens. Si le social est omniprésent, la dimension historique n’est pas oubliée. Dans une courte séquence, sur des images d’archive en sépia, la voix de Van der Keuken en off évoque l’esclavage. Cette unique présence du cinéaste lui-même dans son film fait figure de signature.

cuivres débridés 5

Si la musique est un travail, comme le dit un musicien du Surinam, la fabrication des instruments en est un encore plus évident. Dans un petit atelier artisanal, nous assistons à la fabrication d’un tuba, depuis la mise en forme des tubes de bambou jusqu’à la soudure des plaques de cuivre. Le tuba semble d’ailleurs être l’instrument favori de Van der Keuken, celui en tout cas qu’il met volontiers dans ses images comme lorsqu’il filme le paysage des pays traversés en longs travellings latéraux avec le pavillon d’un tuba en amorce à gauche de l’image.

M COMME MODE.

McQueen, Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, Grande Bretagne, 2019, 111 minutes.

Un anglais star de la haute couture, plutôt surprenant n’est-ce pas ? D’autant plus qu’après avoir conquis Londres, il s’attaque à Paris, via Givenchy, cette vieille maison qu’il entreprend de dépoussiérer. Et c’est un succès incontestable ! Tous ses défilés sont des triomphes. Des spectacles grandioses en fait. Mobilisant une énergie folle et des moyens non moins considérables. Le film n’hésite pas à nous en présenter des extraits significatifs. Des mannequins à la démarche caractéristique, mais que le créateur sait aussi transformer, quitte à ce que son travail passe pour de la provocation (il n’hésite pas à les présenter seins nus). Et les robes et tenues sont tout aussi provocantes, importables diront certains, mais résultat d’une telle créativité dans les formes et les jeux de couleurs – sans parler de l’emploi de matériaux inattendus – que c’est le régal des yeux qui compte avant tout. Avec Alexander McQueen la mode entre dans la sphère de la fascination et de la mécanisation robotique. Un mélange explosif.

 

Le film qui lui est consacré – et dont nous découvrons in fine qu’il s’agit d’un hommage posthume – utilise tous les ingrédients nécessaires à la réussite de ce genre d’exercice. Les images d’archives pour suivre les étapes de sa carrière présentée par ordre chronologique avec pour titre des parties celui du défilé caractéristique de la période. Les images familiales pour retracer sa vie, son enfance particulièrement (dont on apprend qu’elle fut marquée par une agression sexuelle), avec les interventions des membres de sa famille, sa mère et sa sœur en particulier. En dehors de la famille, sa vie affective et amoureuse est évoquée longuement et avec force détails intimes par ses compagnons successifs. La dimension professionnelle est abordée par ceux qui l’ont côtoyé dans son métier. Tous le présentent comme très travailleur et souvent imprévisible dans ses créations. La marque du génie en somme. Quelques extraits d’entretien avec le principal intéressé lui-même ponctuent le tout. Résultat, le portrait proposé en fait un personnage attachant dont on finit par adopter la vision particulière de ce monde à part dans la société contemporaine qu’est la mode et la haute couture.

mcqueen 5

Pour rendre compte de ce personnage hors du commun et de sa carrière exceptionnelle ; le film ne se devait-il pas de sortir des modes de représentations habituels ? C’est ce qu’il fait essentiellement dans le filmage des défilés et du milieu de la mode dans lequel évolue McQueen. On a alors des images particulièrement travaillées, des gros plans sur des objets difficilement identifiables, des effets spéciaux mêlant les couleurs et les formes. La caméra est des plus mobile pour suivre le rythme d’une musique au tempo plus que vif, et le montage devient saccadé. Ça bouge sans cesse et peu importe si l’image devient flou ou finit par ne capter que des pieds sur le sol – ou le sol uniquement. Heureusement, les entretiens sont plus cool et la fin du film (un ensemble de photos en noir et blanc après l’annonce de son suicide) nous laisse quand même sur une impression de paix.

mcqueen 4

Pour qui n’est pas un habitué des défilés de haute couture, ce film est une excellente occasion d’observer ses dimensions à la fois spectaculaire et intime. Et si on se laisse fasciner, c’est bien parce que le cinéma en a le pouvoir.

mcqueen