M COMME MOTS CLÉS 1

Trois mots clés pour caractériser l’œuvre d’un.e cinéaste documentariste.

Ce qui nous a frappé dans leurs films. Ce dont nous nous souviendrons.

La difficulté est souvent de se limiter à trois.

Pour commencer, les cinéastes disparus.

A suivre.

Akerman Chantal : Mère, Racisme, Frontière

Brault Michel : Québec, Caméra à l’épaule, Direct.

Debord Guy : Situationnisme, Avant-garde, Contestation.

Drew Robert : Direct, Politique, Etat-Unis.

Flaherty Robert : Héroïsme, Dramatisation, Nature

Harocky Harun : Image, Industrie, Didactique.

Imamura Shôhei : Guerre, Enquête, Mémoire.

Ivens Joris : Chine, Révolution, Guerre.

Kiarostami Abbas : Iran, Simplicité, Paysages

Kramer Robert : Engagement, Gauche radicale, Collectif Newsreel.

Lanzmann Claude : Génocide, Israël, Juifs.

Leacock Richard : Direct, Directeur de la photographie, Technique.

Le Masson Yann : Japon, Enfance, Militantisme.

Le Roux Hervé : Enquête, Grève, Peinture.

Malle Louis : Inde, religion, Ouvriers.

Marker Chris : Japon, Révolution, Commentaire.

Maysles Albert et David : Direct, Art, Directeur de la photographie.

Pannebaker Dom Alan : Musique, Concert, Direct.

Perrault Pierre : Ile-aux-Coudre, Direct, Amitié.

Resnais Alain : Peinture, Colonialisme, Déportation.

Rossif Frédéric : Archives, Guerre, Nazisme.

Rouch Jean : Afrique, Transe, Cinéma vérité.

Rouquier Georges : Ruralité, Famille, Paysans.

Ruspoli Mario : Direct, Folie, Baleine.

Solanas Fernando : Argentine, Peuple, Dictature.

Van Der Keuken Johan : Pays-Bas, Voyage, Poésie.

Varda Agnès : Autobiographie, Californie, Glanage.

Vautier René. Afrique, Anticolonialisme, Ouvriers.

Vertov Dziga : URSS, Montage, Ville.

Vigo Jean : Côte d’Azur, Vacances, Travail.

Dziga Vertov at the shooting of the documentary ‘World Without Game’. Année de l’oeuvre:1925

M COMME MONDE

Melodie der welt.  Walther Ruttman. Allemagne, 1929, 49 Minutes.

            Après avoir filmé Berlin sous toutes ses facettes tout au long d’une journée, depuis le petit matin jusqu’à tard dans la nuit, Ruttman s’attèle à un projet encore plus ambitieux : filmer le monde, le vaste monde, sur les cinq continents, sans rien laisser de côté, tous les paysages, tous les peuples, toutes les activités humaines, sans introduire de préférence ou de supériorité, un cosmopolitisme vraiment universel.

Le film est organisé en trois actes, sur le modèle musical qu’indique le titre. Chacune de ces parties, qui ne portent pas de titre particulier, est introduite par un panneau énumérant les thèmes abordés. Cette identification est-elle vraiment utile ? Car ce qui compte, c’est la profusion des images et leur organisation. Filmer est une chose, et ici c’est surtout la diversité qui compte, mais il reste à faire un film, c’est-à-dire mettre en œuvre un montage qui donnera son sens à l’ensemble et qui organisera le regard du spectateur. Le film est réalisé au moment du tournant du cinéma muet vers le parlant. En dehors de la musique, qui reste l’élément fondamental pour souligner le rythme des images, la bande son comporte quelques bribes de paroles, des cris ou des ordres, mais pas de discours. Nous sommes encore dans un film muet sonorisé essentiellement par les effets musicaux.

Melodie der Welt commence par l’embarquement d’un marin sur un paquebot. Tout souriant, il ne semble pas triste de quitter sa belle qui l’a accompagné. Nous le reverrons dans quelques plans au cours du film, mais il n’est pas utilisé systématiquement comme fil conducteur. Cette première séquence introduit bien pourtant l’idée directrice du film, la notion de voyage. Le film sur Berlin commençait lui aussi sur un moyen de transport, un train qui entrait dans la ville. Ici nous partons sur les mers et les océans. Le voyage doit nous faire découvrir l’inconnu.

En bon disciple de Vertov, Ruttman construit son film selon un principe d’association d’images. Ce type de montage peut parfois produire des effets surprenant, mais le cinéaste ne cherche pas à bousculer systématiquement le spectateur. Il ne s’arrête pas sur des vues qui pourraient alors devenir du pittoresque. Il n’y a pas d’images choc dans Melodie der Welt. Ou alors, toutes les images du film sont des images chocs !

Les thèmes annoncés au début de chaque acte disent bien la dimension globalisante du projet. Il ne s’agit pas de privilégié tel ou tel aspect en fonction d’une préférence personnelle. Le cinéaste s’efface devant la profusion des images du monde. Il ne vise rien d’autres que nous entrainer dans un plaisir visuel basé essentiellement sur la diversité, le renouvellement incessant du regard, un tourbillon où il n’y a pas de moment de répit.

M COMME MORT – Filmographie

Les génocides, les guerres, les massacres, les attentats, mais aussi les meurtres et les assassinats. On en oublierait presque la mort naturelle, celle due à la vieillesse, mais aussi à la maladie. La mort de l’animal ne peut pas de son côté laisser indifférent. Surtout si elle est le fait de l’humain.

Le cinéma documentaire explore bien des facettes du royaume de la mort.

Acte de tuer. Joshua Oppenheimer. Norvège, Royaume-Uni, Danemark, 2012, 115 minutes.

L’Affaire Sofri. Jean-Louis Comolli. France, 2001, 65 minutes.

Aisheen. Still live in gaza, Nicolas Wadimoff, 2010, 86 minutes.

Les Ames mortes. Wang Bing, Chine, France, Suisse, 2018, 507 minutes.

L’Arène du meurtre. Amos Gitaï, France, 1996, 90 minutes.

Aswang. Alyx Ayn Arumpac, Philippines-France, 2019, 84 minutes. 

Au loin des villages. Olivier Zuchuat. France, 2008, 75 minutes

Avril 50. Bénédicte Pagnot, 2008, 32 minutes. 

La Bataille du chili. Patricio Guzman, France, Chili, Cuba, 1975, 97 minutes

Billie. James Erskine, Grande-Bretagne, 2020, 97 minutes

Bologna Centrale, Vincent Dieutre, France, 2001, 59 minutes

Brise-lames. Jérémy Perrin, Hélène Robert, France, 2019, 68 minutes.

Carré 35 d’Eric Caravaca, 2017, 67 minutes

Chris the Swiss, Anja Kofmel, Suisse, Allemagne, Croatie, 2018, 85 minutes.

The Choice, Gu Xue, Chine, 2019, 66 minutes

Les damnés, des ouvriers en abattoir. Anne-Sophie Reinhardt, 2020, 65 minutes.

Dans ma tête un rond-point. Hassen Ferhani, 2015. Algérie, France, Liban, Pays-Bas, 2015, 100 minutes

La deuxième nuit. Eric Pauwels, Belgique, 2016, 75 minutes.

Dieu sait quoi, Fabienne Abramovich, Suisse, 2004, 59 minutes.

Dormir, dormir dans les pierres. Alexe Poukine, 2013, 74 minutes

Duch, le maître des forges de l’enfer. Rithy Panh. France – Cambodge, 2011, 104 minutes.

En sursis. Harun Farocki, Allemagne, 2007, 40 minutes.

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie. Richard Dindo, Suisse-France, 1994, 90 minutes.

Falconetti. Paul Filippi, 2019, 52 minutes

Farrebique. Georges Rouquier. France, 1946, 90 minutes.

Le fils, Alexander Abaturov, France-Russie, 2019, 71 minutes

Fuocoammare, par-delà Lampédusa, Gianfranco rosi, 2016, 107 minutes

Genet à Chatila. Richard Dindo, 1999, 105 minutes

Hell on earth, Sebastian Junger et Nick Quested, 2017, 99 minutes

Histoire d’un secret. Mariana Otero, 2003, 90 minutes.

L’Image manquante. Rithy Panh, France-Cambodge, 2013, 92 minutes

Immortal. Ksenia Okhapkina, Russie, 2020, 61 minutes.

Into the abyss, Werner Herzog, Etats–Unis, 2011, 107 minutes.

Irène. Alain Cavalier, 2009, 82 minutes.

Kinshasa Makambo. Dieudo Hamadi, France, Congo, Suisse, Allemagne, Qatar, Norvège, 2018, 70 minutes.

Léthé. Christophe Pellet, 2019, 15 minutes.

Lucebert temps et adieu. Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1994, 52 minutes.

La maison en plastique. Allison Chhorn, Australie, 2020, 46 minutes

Lapü. Juan Pablo Polanco and César Jaimes, Colombie, 2019, 75 minutes.

Mrs Fang. Wang Bing, Chine, 2017, 86 minutes

La mort se mérite. Nicolas Drolc, France, 2017, 92 minutes.

Mourir ? Plutôt crever ! Stéphane Mercurio, 2010, 94 minutes.

Near death. Frederick Wiseman, 1989, 358 minutes.

Ne nous racontez plus d’histoires. Carole Filiu-Mouhaki et Ferhat Mouhali, 2020, 88 minutes.

Nick’s movie. Wim Wenders. 1980, 75 minutes.

No Pasáran, album souvenir de Henri-François Imbert, 2003, 68 minutes.

Nos amours de vieillesse. Hélène Milano, 2005, 53 minutes.

Notre poison quotidien. Marie-Monique Robin, 2010, 112 minutes.

Nuit et Brouillard. Alain Resnais, 1956, 32 minutes.

Parler avec les morts. Taina Tervonen, 2020, 57 minutes.

Plomb durci. Stephano Savona, 2009, 80 minutes.

Pour Sama. de Waad Al-Kateab et Edward Watts, Syrie, 2019, 95 minutes.

Pour un seul de mes deux yeux. Avi Mograbi, Israël, 2005, 100 minutes.

Qu’ils reposent en révolte. Sylvain George, 2010, 153 minutes.

Rachel. Simone Bitton, 2009, 100 minutes.

Le Recours aux forêts. Robin Hunzinger, 2019, 92 minutes.

Responsabilidad empresarial. Jonathan Perel, Argentine 2020, 68 minutes.

Romances de terre et d’eau. Jean-Pierre Duret et Andréa Santana. Brésil-France, 2001, 78 minutes.

S 21. La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh, France-Cambodge, 2003,100 minutes.

Samouni road, Stephano Savona, 2018, 126 minutes.

Sangre de mi sangre. Jérémie Reichenbach, Argentine – France, 2014, 77 minutes.

Sangue. Pippo Delbono, 2013, 96 minutes

Sete anos em maio (Sept années en mai). Affonso Uchôa, Brésil, Argentine, 2019, 42 minutes

Seule la terre est éternelle. Adrien Soland et François Busnel  France, 2019, 112 minutes.

Shoah, Claude Lanzmann, France, 1985, 570 minutes

Sinjar, naissance des fantômes. Alex Liebert et Michel Slomka, France, 2020, 103 minutes.

Le soliloque des muets, Stéphane Roland, 2017, 70 minutes.

Souvenirs de la Géhenne. Thomas Jenjoe, 2015, 56 minutes.

Sud. Chantal Akerman. Belgique – France, 1999, 70 minutes.

Tadmor. Monika Borgmann et Lokman Slim, Suisse, France, Liban, 2016, 103 minutes

This Means More. Nicolas Gourault, France, 2019, 22 min.

Vacances prolongées. Johan Van der Keuken, Pays Bas, 2000, 142 minutes.

Valse avec Bachir d’Ari Folman, Allemagne, France, Israël, 2008, 87 minutes.

La vie après la mort. Pierre Creton, 2002, 23 minutes.

La Vie est immense et pleine de danger, Denis Gheerbrant, 1994, 80 minutes

Vitalina Varela, Pedro Costa, Portugal, 2019, 128 minutes

Vol Spécial de Fernand Melgar, Suisse 2011, 100 minutes.  

Le Voyage de monsieur Crulic, Anca Diaman, Roumanie, 2011, 73 minutes

Z 32. Avi Mograbi, Israël – France, 2008, 81 minutes.

M COMME MARIAGE

No sex last night. Greg Shephard et Sophie Calle, France, 1996, 76 minutes.

C’est un film à deux mains. Ou plutôt deux films qui finalement n’en font plus qu’un. Le film d’un couple qui joue un drôle jeu de couple : se marier, ne pas se marier ? Chacun filme l’autre. C’est facile, ils sont dans la même voiture. Ils font le même voyage, une traversée des États-Unis depuis new York jusqu’à la Californie. En passant par Las Vegas. Peut-être se marieront-ils à Las Vegas…

Lui, c’est Greg, américain, photographe, artiste.

Elle c’est Sophie, française, artiste. Ses installations et ses performances sont célèbres. Elle s’est fait un nom dans le monde de l’art contemporain.

Ils partent à travers des États-Unis à bord d’une vieille Cadillac. Un voyage qui appelle immédiatement la référence au road movie. Mais un voyage qui n’ouvre guère la possibilité d’admirer le paysage. Ni de connaître les gens que l’on croise. Le voyage est plutôt orienté vers les pannes successives de la voiture et le prix de chaque réparation. A quoi s’ajoute ce qui semble être la préoccupation unique de Sophie : Greg acceptera-t-il de se marier avec elle ?

Le film que nous voyons réunit donc des fragments des deux films réalisés par l’un et l’autre. Deux films qui fusionnent donc parce qu’ils se répondent systématiquement. Ils s’entrecroisent au point de pouvoir facilement ne faire plus qu’un. Un récit commun, mais où chacun garde sa liberté d’expression.

La bande son propose des fragments de dialogue, peu nombreux. Mais surtout des apartés où chacun évoque l’autre, prend position sur leur aventure. Des commentaires brefs qui veulent rendre compte de leurs pensées, de leur état d’esprit et de leur décisions – s’ils en prennent. Des commentaires qui dans sa bouche à elle peuvent se résumer par le refrain quotidien : no sex last night.

Finalement ils se marieront à Las Vegas, sans descendre de leur voiture et passeront leur nuit de noces dans celle-ci. Pourtant ils finiront par abandonner la vieille Cadillac à Los Angeles. Tant pis pour le mythe de la belle américaine éternelle.

Plus qu’un film de Greg Shepard et Sophie Calle, No sex last night n’est-il pas en définitive une performance de Sophie Calle, uniquement. N’est-ce pas elle qui a monté le voyage, qui a introduit le pseudo suspens sur leur mariage, qui a alors décidé de la forme à donner au film ? Si elle ne le dit pas tout ici renvoie aux composants essentiels de son art : la dimension autobiographique, le récit personnel et intime, le voyage comme poursuite d’un but unique. Dans tout cela, Greg n’a qu’une place secondaire. Sa place se réduit à la possibilité de dire oui ou non à la proposition de mariage. Il va d’ailleurs occuper cette place de son mieux, passant du non au oui sur la question du mariage et jouant finalement tout simplement son rôle de marié.

Avec Sophie Calle, le cinéma peut prétendre jouer dans la cour des performances de l’art contemporain.

M COMME MENAGE – Sur internet.

Clean with me (after dark). Gabrielle Stemmer, France, 2019, 21 minutes.

Elles briquent, récurent, font briller, dépoussièrent ; elles passent l’aspirateur, le balai, le chiffon ; dans la cuisine, les chambres, le salon, partout dans la maison … C’est la guerre à la saleté, à la poussière, aux traces sur les meubles, le frigo, la machine à laver, les tables, les cuisinières. Toute la journée, elles nettoient, lavent, astiquent. Toute la journée et même parfois tard dans la nuit. Elles sont jeunes, belles, dynamiques. Elles ont une chaîne YouTube où elles se filment en train de faire le ménage. Des films parfois de plus d’une heure, qu’elles commentent avec entrain. Elles expliquent comment elles s’y prennent, dans quel ordre, avec quel produit. Et toujours avec le sourire.

Des sourires qui pourtant sur d’autres images, d’autres comptes YouTube ou Instagram, finissent par se figer. Ces sourires ne seraient-ils que de pure façade ?

Il n’est pas besoin de chercher bien longtemps sur Internet pour tomber sur de tout autres sons de cloche. Elles sont toujours belles et jeunes devant leur caméra, mais elles sourient beaucoup moins. Elles ont toujours besoin de parler et comme elles n’ont pas d’amies à qui se confier, elles parlent dans un micro et publient leurs confessions sans se poser la question de qui les écoutera. Car la réception de leurs messages n’a aucune existence. Ce qui compte, c’est de pouvoir enfin parler. Se libérer de sa souffrance, de ce poids de la vie, de cette solitude de plus en plus difficile à supporter.

Elles voudraient ne pas pleurer, mais il est bien difficile de retenir ses larmes, ses sanglots, quand on pleure toute la journée. Alors elles racontent leur vie en pleurant. Leur vie de femmes au foyer, dans un cadre souvent luxueux (la middle class américaine). Elles se sont mariées jeunes, avec un militaire qui tout aussitôt est parti au loin. Elles ont eu des enfants, qui au début pouvaient très bien combler leur solitude, mais qui très vite sont aussi devenus insupportables. De toute façon, il n’y a pas d’issue, il n’y a plus d’issue. Leurs vidéos sont sans doute des appels à l’aide. Mais elles savent très bien que personne ne répondra, et que les commentaires qui se veulent réconfortants ne sont que de pure forme.

N’y -t-il donc pas d’autres moyens qu’internet pour lutter contre l’anxiété, la dépression ? Est-ce un moyen efficace ?

Le film de Gabrielle Stemmer est un montage particulièrement cohérent – et pertinent – d’extraits de ces confessions de femmes au foyer, allant du rire aux pleurs, du clinquant style publicité au désarroi le plus profond. Ce n’est pas à proprement parler un film féministe, bien qu’en creux c’est bien la condition que la société masculine fait à ces femmes qui est en jeu. Des femmes qui ne se posent pas ce type de questions, qui continuent donc de souffrir en silence. En silence, malgré le flot de paroles amères et de larmes sincères qui envahissent internet. Internet qui est ici, encore plus qu’ailleurs sans doute, le monde de l’illusion.

Festival Filmer le travail, Poitiers, 2021.

M COMME MANIFESTATIONS – Filmographie.

Le Chili et l’Argentine en Amérique latine, les Printemps arabes, l’Ukraine en Europe et en France Mai 68, le CPE, les Gilets Jaunes, les retraites…Autant de situations qui jettent les gens dans la rue, pour s’opposer, contester, revendiquer. Partout des slogans, des pancartes, des chants et de la musique. Et puis des pavés opposés aux canons à eau et autres grenades fumigènes, des casques et des fusils. Les manifestations ne sont pas toujours pacifiques et beaucoup n’ont pas l’ambiance bon enfant des défilés du premier mai d’antan ni la dimension festive des gay prides. Dans beaucoup de pays la répression semble même de plus en plus violente. Une violence que certains jugent nécessaires pour se faire entendre et obtenir gain de cause.

L’acadie, l’acadie ?!? Michel Brault et Pierre Perrault, 1971

L’année de la découverte. Luis Lopez Carrasco, 2019.

At Berkeley. Frederick Wiseman, 2013.

Avenue Rivadavia. Christine Seghezzi, 2012

Bariz (Paris), le temps des campements. Nicolas Jaoul, 2020

Basta ya de conciliar es tiempo de luchar. Leonardo Perez, 2015.

La Bataille du Chili. Patricio Guzman, 1973.

Blacks Panthers. Agnès Varda,1968.

Bleu Blanc Rose, Yves Jeuland, 2002.

Le Chant des tortues, Jawad Rhalib, 2013.

Chats perchés, Chris Marker, 2004.

Cinq caméras brisées. Emad Burnat et Guy Davidi, 2011.

Los Desnudos. Clarisse Hahn, 2012.

La Dignité du peuple. Fernando Solanas, 2005.

En route pour le milliard. Dieudo Hamadi, 2020.

Le fond de l’air est rouge. Chris Marker, 1977 – 1993.

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch, 2012.

Grands soirs, petits matins. William Klein, 1978.

(G)rève général(e), Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, 2008.

Grève ou crève. Jonathan Rescigno, 2020.

L’Heure des brasiers. Fernand Solanas, 1968

J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd. Laetitia Carton, 2014

Kashima paradise. Yann Le Masson, 1973.

Kinshasa Makambo, Dieudo Hamadi, 2018

Maïdan. Sergueï Loznitsa, 2014.

Mémoire d’un saccage. Argentine, le hold-up du siècle, Fernando Solanas, 2004

Ne nous racontez plus d’histoires. Carole Filiu-Mouhaki et Ferhat Mouhali, 2020.

Nous ne vendrons pas notre avenir, Niki Velissaropoulou, 2018.

On a grèvé. Denis Gheerbrant. 2013

On ira à Neuilly inch’Allah, Mahdi Ahoudig, 2015.

On va tout péter, Lech Kowalski, 2019

Outcry and whisper. Wen Hai, Jingyan Zeng, Trish McAdam, 2020.

Paris est une fête, Sylvain George, 2017.

Le Printemps d’Hana, Sophie Zarifian et Simon Desjober, 2013

Les Révoltés.  Michel Andrieu, 2019.

Le Silence des autres. Robert Bahar, 2019.

Tahrir. Place de la libération. Stefano Savona

Vote off. Fayçal Hammoum. 2017.

Zona franca.  Georgi Lazarevski (2016)

M COMME MELILLA

Frontière sud. Joseph Gordillo, France, 2020, 73 minutes.       ,

Il existe au nord du Maroc deux enclaves espagnoles, Ceuta et Melilla, deux petits morceaux d’Europe en terre africaine. Deux villes qui ne peuvent qu’attirer les jeunes marocains rêvant d’une vie meilleure en Europe et décidés de quitter leur famille, leur pays et une vie sans travail, sans avenir, sans espoir. Atteindre ces terres espagnoles est déjà des plus périlleux. Mais le plus dur reste à faire. S’embarquer à bord d’un camion qui franchira la mer et leur ouvrira la porte du bonheur. Du moins le croient-ils.

Les Escales documentaires de La Rochelle 2020 avaient projeté Vidas minores d’Alfredo Torrescalles, filmé à Ceuta et montrant ces jeunes marocains mineurs survivant tant bien que mal derrière les murs qui les enfermaient dans un bout d’Espagne mais qui leur interdisaient le passage sur le continent européen.

Au Fipadoc de Biarritz, c’est à Melilla que nous rencontrons ces jeunes marocains mus par le même désir de partir et mettant toute leur énergie à chercher le moyen d’y parvenir.

Tous font le « risky ». Pas vraiment un sport, tant les solutions envisagées -sous les roues des camions – sont dangereuses. Ils sont en plus exposés à la répression de la garde civile qui les traque sans relâche avec leurs chiens dressés à les débusquer dans la moindre cachette. Un jeu de cache-cache dont ils sont le plus souvent perdants.

Joseph Gordillo dans Frontière sud filme longuement les hautes barrières qui entourent Melilla. Des vues impressionnantes. Malgré le soleil, la mer, le ciel bleu, ces jeunes Marocains sont bien en prison.

Séquence tout aussi frappante – et visuellement remarquable – toutes ces femmes qui portent sur le dos ou poussent devant elles, de gros ballot de marchandise (le film ne dit pas de quoi il s’agit exactement) qui échappe, parce qu’elles sont portées à pied, à la taxe marocaine. Un labeur quotidien particulièrement mal payé.

Si les jeunes marocains sont livrés à eux-mêmes à Melilla, il y a quand même un peu d’entraide dans la ville. Des distributions de nourriture ont lieu. Et surtout, le film montre une femme qui soigne sur la plage les plaies dues au risky – ou aux matraques de la police. Une solidarité qui tranche par rapport à l’indifférence générale qui règne par ailleurs dans la ville.

Fipadoc 2021

Vidas minores

M COMME MADAGASCAR – Coiffure

Nofinofy, Michaël Andrianaly, 2019, 75 minutes.

Roméo est coiffeur à Tamatave. Il manie la tondeuse dans un petit salon situé Grand’rue. Du moins au début du film. Car les autorités veulent reprendre l’emplacement, et pour cela n’hésitent pas à démolir ce qui n’est au fond qu’une cabane en bois – et à interdire au passage au cinéaste de filmer la démolition. Roméo va se trouver dans les bas quartiers, avec une clientèle différente et des tarifs qui eux aussi ont chuté. Mais ce n’est pas le premier déménagement qu’il devra accomplir.  Il sera chassé plusieurs fois par ses propriétaires bien qu’il n’oublie jamais de payer son loyer. Et même la nature s’en mêle. Une terrible tempête ne laisse rien debout. Il faudra encore reconstruire.

On comprend alors que pendant une bonne partie du film, Roméo cherche un emplacement sûr où implanter son salon. Il a un rêve, qui parait bien lointain. Construire un salon en dur. Le film se terminera sur la réalisation de ce rêve. Les murs en ciment remplacent les morceaux de bois. Une conclusion qui donne au film dans son ensemble une coloration optimiste. Et l’on ne peut que penser que Roméo mérite bien ça.

Roméo est en effet un personnage fort attachant, en dehors même de son handicap, cette jambe artificielle qui le fait boiter mais dont il se plein jamais. Visiblement il est fort apprécié par sa clientèle, et pas seulement pour sa dextérité à manier la tondeuse. Son salon est un lieu où l’on cause, une sorte de microcosme qui donne une vision précise de la vie à Madagascar.

En dehors du salon, la vie est plutôt dans la rue. Le soir les hommes du quartier se réunissent autour d’une bouteille de rhum et palabrent à l’infini. La politique n’est pas absente de ces conversations interminables. Pour critiquer les gouvernants le plus souvent. Mais ici, comme sans doute dans une grande partie de l’Afrique, les aspirations du peuple n’ont guère de chance d’être entendues.

Les films sur la réalité malgache sont plutôt rares, même si on avait pu découvrir en salles en 2018 Fahavalo, Madagascar 1947 de Marie-Clémence Andriamonta-Paes, un film historique relatant la lutte pour l’indépendance. Raison de plus d’apprécier celui-ci, qui d’ailleurs a été récompensé d’une Etoile de la Scam.

M COMME MIRAGE.

Mirage à l’italienne. Alesandra Celesia. France, 2012, 87 minutes.

         Turin – Alaska. Ne faut-il pas être un peu fou pour quitter l’Italie à destination d’un pays où les glaciers se jettent dans la mer sur la simple promesse d’y trouver du travail ? Mais lorsque la vie est devenue cette impasse de laquelle il est impossible de sortir, alors c’est avec cette énergie du désespoir (ici ce n’est plus un cliché), que l’on peut tout quitter, partir sur la foi d’une annonce publicitaire, sans se poser trop de questions sur ce qu’on trouvera à l’arrivée. L’Alaska, terre promise ? Le film ne joue pas sur le suspens. Le titre suffit à dire de quoi l’avenir est fait

         Mirage à l’italienne se compose de deux parties bien distinctes en fonction de la distance géographique. L’Alaska n’a rien à voir avec le nord de l’Italie. D’un côté le gris et la désespérance. De l’autre, la forêt et l’appel de la nature. La partie turinoise, la plus longue, peut être considérée comme un film choral. Par petites touches nous découvrons ceux qui feront partie du voyage. Ivan, l’ancien militaire qui étouffe dans son véhicule de livreur et qui n’a plus que sa grand-mère qu’il ira veiller la nuit à l’hôpital. Dario lui, travaille dans un garage et souffre de devoir sans cesse cacher son homosexualité. Giovanna, ex-toxico, enregistre messages sur messages à ses enfants sur un dictaphone. Camilla voue un culte sans borne à Marlène Dietrich à qui elle s’efforce de ressembler. Riccardo, enfin, le seul dont la situation professionnelle n’est pas précaire, mais qui a vu sa vie anéantie par la mort de son fils. Nous découvrons leur vie et leur âme, des instantanés pris sur le vif, qui se succèdent sans lien apparent, mais qui se révèleront peu à peu des éléments fondamentaux de leur personnalité et de leur histoire. Ces portraits pointillistes prendront tout leur sens dans la seconde partie du film, en Alaska, dans cette petite ville côtière où ils finiront par se découvrir eux-mêmes.

         « Vous cherchez du travail. L’Alaska vous attend » dit une publicité placardé sur les trams de Turin. Et elle en attire plus d’un. Au point de devoir mettre en place des entretiens de sélection que nous suivons en alternance avec les séquences prises dans l’intimité des candidats. Leur point commun, c’est la volonté de fuir leur situation, leur pays. La nécessité ressentie de se fuir eux-mêmes. « Moi j’ai la rage » ; « J’en ai ras le bol de ce pays » ; « Maintenant, l’Italie c’est mort » ; Les formules qu’ils emploient constituent une longue litanie sans nuance. L’un d’eux prévient même : « Mon casier judiciaire est vide pour l’instant, mais ça risque de ne pas durer. » Les petits boulots ne permettent même plus de payer les factures. Alors, pourquoi pas l’Alaska. Une nouvelle forme du rêve américain ? Même pas ! Ils sont prêts à partir, le plus loin possible. Mais en fait, ce ne sont pas des migrants. Des naufragés du monde occidental plutôt. Près à saisir la première bouée qui passe à leur portée. Si côté boulot, rien ne sera résolu, le seul fait d’être parti est déjà un sauvetage.

         En Alaska il fait froid, mais les paysages sont magnifiques. Et la splendeur de la nature sauvage permet de trouver une nouvelle raison de vivre. Resteront-ils ? Peu importe. La fin du film reste ouverte. Mais pour aucun d’eux, ce voyage n’aura été un échec.

M COMME MODE – Yamamoto

Carnets de notes sur vêtements et villes. Wim Wenders. France, 1989, 78 minutes.

            Le Centre Georges Pompidou à Paris propose un jour à Wim Wenders de réaliser un court métrage sur Yohji Yamamoto. Surprenant ! Mais c’est le cinéaste qui est le premier surpris. La mode, l’industrie du prêt à porter, ce n’est vraiment pas son truc. Pourtant, il va entreprendre de répondre à la demande. C’est pour lui l’occasion de partir à Tokyo et de filmer cette ville qui le séduit toujours autant. Ce sera aussi l’occasion d’une rencontre avec un artiste qui deviendra son ami.

            Wenders va tenir une sorte de journal intime de ses voyages à Tokyo et de ses rencontres avec le couturier. Son film fonctionne alors à partir de deux mises en relation successives. D’abord les villes. Paris et Tokyo. Qu’est-ce qui les oppose. Qu’est-ce qui les rapproche ? Les images que Wenders propose des deux métropoles ont tendance à se confondre. Mêmes immeubles, même circulation. On passe de l’une à l’autre si rapidement qu’il faut être particulièrement attentif pour percevoir le changement imm00édiatement. Pourtant chaque ville a ses particularités. Comme le dit Yamamoto, il y a à Paris un air qu’il n’y a nulle part ailleurs.

            La deuxième confrontation opérée tout au long du film porte sur les images. La nature des images. Wenders filme d’une part de façon traditionnelle en 35 mm, sur pellicule donc, mais aussi en vidéo avec une petite caméra dont les images n’auront plus du tout la même définition que les précédentes. Le film alterne dans le montage ces deux sources d’images, aussi bien à Paris qu’à Tokyo. Wenders s’interroge alors dans son commentaire sur la signification de cette évolution technologique. Pour la peinture, dit-il, les choses sont simples. Il n’y a qu’une œuvre originale et toutes les copies ne sont que des falsifications. Avec la photo et le cinéma, c’est-à-dire l’image argentique, les choses deviennent plus complexes. L’original est un négatif ; il n’existe pas sans copie. Ce sont les images multiples qui en sont tirées qui sont les vraies originales. Avec l’image électronique et digitale, il n’y a plus de négatif, plus de positif. Il n’y a plus de distinction possible entre l’original et la copie. C’est la notion même d’image originale qui disparaît.

            Wenders propose lui un mélange des deux types d’images à sa disposition. Sur les autoroutes urbaines de Tokyo il filme dans sa voiture, la chaussée défile devant lui et il inclue dans cette image un petit écran vidéo, qu’il tient à la main, montrant une autre image. Ce dispositif simple d’image dans l’image, mais de deux images de nature différente, Wenders le reprendra dans certains entretiens avec Yamamoto, celui-ci n’apparaissant que dans cet enchâssement de l’image vidéo dans une image classique montrant son atelier.

M COMME MOZART – Portal

Le Concerto Mozart. Jean-Louis Comolli et Francis Marmande. 1997, 85 minutes.

         Ce film peut être considéré à la fois comme un film musical, un film sur la musique, un film sur les musiciens, un film de musique.

         Un film musical, c’est-à-dire un film où l’on écoute de la musique, où on l’écoute parce qu’on la joue. Ici, on éprouve incontestablement du plaisir à l’écouter. Au point de vouloir poursuivre cette écoute, la répéter indéfiniment, comme les musiciens eux-mêmes répètent inlassablement certains passages. Pourtant, ce film n’est pas un film musical au sens de la captation de la musique. Nous ne sommes pas dans un concert, la musique ne s’adresse pas à un public même si certains plans nous révèlent la présence d’une ou deux personnes extérieures au groupe des musiciens. Sont-ils là du fait du projet du film ou de celui de la musique ?

         Ce film musical est aussi un film sur la musique, la musique de Mozart à travers l’analyse minutieuse et approfondie de ce concerto pour clarinette écrite par le compositeur dans les dernières années de sa vie. Michel Portal a joué ce concerto à Paris, dans une grande salle et se déclare dès le début du film totalement insatisfait de cette expérience. Il lui faut redécouvrir Mozart, repenser sa musique, trouver de nouvelles voies pour l’interpréter. D’où ce projet de s’enfermer dans un château du XVIII° siècle avec sept jeunes musiciens, non encore déformés par une carrière de concertistes, et se plonger, jour et nuit, dans le concerto. Dans la salle de ce château qui réunit un clarinettiste célèbre et de jeunes musiciens moins célèbres, ce qui compte c’est avant tout cette réunion, une rencontre organisée pour le plaisir d’être ensemble, de jouer ensemble. Qui en est à l’origine ? Michel Portal ? Les jeunes musiciens qui l’accompagnent ? Jean-Louis Comolli en tant que cinéaste, Francis Marmande en tant que scénariste ? Mais au fond peu importe. La seule chose qui compte c’est que le film nous donne l’occasion d’écouter de la musique et des musiciens réfléchir en commun sur la musique.

         Ainsi, le film qui observe cette expérience unique devient un film sur les musiciens, sur Michel Portal en particulier, surtout connu pour son travail sur la musique de jazz et sui se révèle ici d’une exigence extrême pour arriver à ce que les jeunes musiciens jouent le concerto « comme il l’entend ». Il leur demande toujours plus de concentration. Il pousse chacun à aller au-delà de ses propres limites, faisant rejouer encore et encore les mêmes mesures. Se crée ainsi une relation originale entre le soliste et les musiciens, chacun devenant tout à tout un personnage évoquant l’époque de Mozart. Une relation faite d’admiration, de soumission aussi, et de compréhension réciproque au-delà des mots. Portal n’arrive pas toujours à exprimer par le langage ce qu’il voudrait que l’interprétation du concerto soit. Mais la musique ne va-t-elle pas toujours au-delà des mots ?

         Jean-Louis Comolli filme cette immersion dans un seul morceau de musique en multipliant les gros plans. Dans les moments de réflexion collective ou à deux ou trois, il place sa caméra au plus près des musiciens et parvient à saisir l’intensité de leur pensée comme il parvient à saisir l’émotion que procure la musique. Dans les moments de pause dans le travail, il filme les moments triviaux de la vie du groupe (l’épluchage des pommes de terre) et ponctue le film de brefs plans sur le parc entourant le château. Mais l’essentiel reste la musique. S’il y a beaucoup de gravité dans le travail collectif, il y a aussi beaucoup d’éclats de rire dans le film, surtout au fur et à mesure de l’approche du moment de l’exécution finale du concerto.

M COMME MÈRE CÉLIBATAIRE – Maroc.

Mères. Myriam Bakir, Maroc, 2020, 62 minutes.

E, France la situation sociale des mères célibataires – ces jeunes filles qui ont un enfant hors mariage – a souvent été difficile, marquée par l’exclusion et l’opprobre, comme l’a bien montré le film de Sophie Brédier « Nous les filles-mères » (2020). Au Maroc c’est pire encore. C’est dans la loi que leur condamnation est inscrite. Toute relation sexuelle hors mariage est passible de prison, comme le stipule l’article 490 du code pénal marocain. La grossesse est alors le signe évident du manquement à la loi. On comprend que cela pose des problèmes difficiles à affronter pour les « coupables ». D’autant plus que, le plus souvent, les familles rejettent elles-aussi ces filles qui ont sali leur réputation.

Que peuvent faire ces filles, souvent très jeunes, rejetées par tous, et ne pouvant dès lors trouver ni travail ni hébergement. Que peuvent-elles devenir lorsque leur famille ne les considère plus comme l’une des leurs ?

Face à ces situations inextricables, une association, Oum Al Banine, a été créée à Agadir pour leur venir en aide. C’est le travail de cette association, et en particulier de sa fondatrice-présidente que le film va suivre. Un travail plus que délicat dans la société marocaine actuelle. Mais un travail indispensable.

A Oum Al Banine, il y a un foyer d’accueil pour régler les problèmes d’hébergement, il y a des assistantes sociales pour rappeler le principe de réalité, mais ce sont surtout les séances avec la directrice qui retiennent l’attention de la cinéaste. C’est elle qui reçoit pour la première fois les femmes enceintes, souvent arrivées déjà au 7° ou 8° mois, et qui ont tout fait pour cacher leur situation à leurs parents, qu’elles refusent d’ailleurs de contacter. Mais c’est la directrice se doit de prévenir la mère, de leur proposer une rencontre avec sa fille, en présence du père si possible. Nous suivons longuement une de ces rencontres où la patience et la bienveillance de la directrice finit par arrondir les angles. Un premier pas vers la réconciliation.

Le film de Myriam Bakir est un portrait de cette association et de sa directrice. Mais c’est aussi un réquisitoire, sans violence mais avec fermeté, contre les traditions qui oppriment tant de jeunes filles. C’est aussi une défense de la femme an tant que mère. Et si l’amour des enfants est fondamental, il implique qu’il faille accorder aux parents le droit de s’aimer.

Festival Primed 2020.

M COMME MARIONNETTES – Palestine

Hakawati, les derniers conteurs. Julien Gaertner et Karim Dridi, France-Palestine, 2020, 52 minutes.

Un couple de Palestiniens, Radi et Mounira, plus très jeunes puisqu’ils ont dépassé 65 ans, l’âge qui pourrait être celui de leur retraite. Depuis des décennies, ils parcourent la Palestine à bord de leur camionnette pour proposer dans les villages un spectacle de marionnettes qui émerveillent les enfants. Une vie entièrement consacrée à leur art. Un art qui, ici plus qu’ailleurs, est un acte de résistance.

Nous parcourrons donc avec eux une bonne partie de la Palestine, une Palestine occupée. Mais ici, plus que la vision devenue habituelle de la Palestine – où les Palestiniens ne sont présentés que comme des victimes ou des terroristes – c’est la vie quotidienne de ce couple qui l’objet du film. Une vie qui n’est pas toujours facile. La camionnette connaît des pannes à répétition, ce qui, vue son aspect extérieur, n’a rien d’étonnant. Et puis il y a le vent, qui rend difficile l’installation du chapiteau. Et il faut aussi obtenir les autorisations pour le spectacle. Tant de contraintes qui finissent par devenir de plus en plus difficiles à supporter.

 

Les fils de Radi et Mounira voudraient bien d’ailleurs qu’ils s’arrêtent. Pour prendre un repos bien mérité. Pour eux, cette tournée, est – doit être – la dernière. Mais les artistes ne peuvent pas si facilement cesser toute activité. C’est le contact avec leur public qui leur manquerait avant tout. Un public d’enfants dont on peut penser qu’ils n’ont pas toujours l’occasion de rire et de s’émerveiller, et d’oublier, ne serait-ce qu’un moment, les avions et les bombes.

Ce voyage de Radi et Mounira est donc une immersion dans la Palestine actuelle, avec ses paysages désertiques et une atmosphère où l’on sent la nostalgie de la paix et une certaine résignation de la guerre. Mais il nous montre aussi, à l’opposé de la fatigue du vieux couple de marionnettistes, des enfants, nombreux, qui ont droit à l’insouciance de leur âge, et qui, dans leur enthousiasme pour le spectacle, représentent un avenir qui devrait enfin leur permettre de vivre dans la paix.

Après Radi et Mounira, qui reprendra le flambeau de cet art du conte qui fait rêver, mais qui permet aussi de dépasser le désespoir que la réalité enclenche trop souvent ? Le film n’ouvre pas la porte de l’avenir, mais si Radi et Mounira sont bien définitivement les derniers conteurs, alors la Palestine sombrera dans une nuit encore plus noire et douloureuse que toutes les souffrances occasionnées par l’occupation.

Festival du film d’éducation, 2020, en ligne.

M COMME MEURTRIERES – Iran

Des ombres sans soleil (Sunless shadows). Mehrdad Oskouei, Iran, 2019, 74 minutes.

Une alternance de rires et de pleurs…

Nous sommes dans un centre de réhabilitation pour jeunes filles qui ont commis un meurtre, en Iran. Elles ont tué soi leur père, soit leur mari, ou un autre membre de leur famille. Des meurtres familiaux toujours. Elles vivent là, souvent depuis des années, et pour bien d’autres années encore. Un centre qui n’est pas tout à fait une prison. Mais elles sont quand même privées de liberté.

Elles forment un groupe qui partage les mêmes activités et la même pièce, qui est à la fois un dortoir et une salle à manger, et aussi une salle de jeux. Elles ont aussi accès à une cour extérieure où elles entreprennent des jeux de plein air.

Côté rires, ce sont ceux qui résonnent lors de ces jeux collectifs, allant de la simple marelle aux devinettes par mime. Elles peuvent aussi se poursuivre avec un jet d’eau et s’arroser. On dirait vraiment des gamines et leurs rires sonores semblent dire leur joie de vivre. Illusion passagère…

Côté pleurs, ce sont ceux qui émaillent leurs confessions organisées seules devant une caméra. Elles s’adressent à leur victime, ou bien à un des membres de leur famille, leur mère par exemple. Un dispositif où leurs propos sont diffusés sur écran de télévision à destination de ces autres femmes, dont on ne sait trop si elles sont elles-mêmes en captivité ou libres dans leur foyer.

D’un côté donc le film propose une immersion dans ce lieu clos où sont filmées les occupations journalières, de la cuisine à la prise des repas et aux travaux de couture. Certaines prennent des cours d’anglais. Elles ont droit à des séances de relaxation. Et elles s’occupent toutes du bébé de l’une d’elle. Une vie collective qu’elles partagent avec un certain plaisir. Leurs conditions de vie n’ont rien à voir avec l’enfermement dans une cellule.

Pourtant le meurtre qu’elles ont commis n’est jamais oublié, ne peut pas être oublié. Dans leurs interventions face à la caméra elles évoquent les conditions de leur acte. Et surtout elles parlent de leur famille, des relations avec les hommes de la famille, le père en premier lieu, puis le mari qu’elles n’ont pas toujours choisi – une d’elle dit avoir été marié à 12 ans. Des relations souvent marquées par la violence, les coups, les blessures. Les hommes n’ont-ils pas tous les droits ?

Le film ne nous dit pas grand-chose sur la justice en Iran et son fonctionnement, même si par moment elles évoquent leur procès. La vie sociale est tout aussi peu évoquée et la religion n’apparaît que dans deux brefs moments de prière. Par contre il documente avec précision la vie familiale, et les rapports homme-femme. A l’opposé des féminicides occidentaux, nous avons affaire ici à des meurtres d’hommes, qui sonnent comme des révoltes des femmes et des filles.

Festival Jean Rouch 2020.

M COMME MARKER Chris – Photogrammes.

Une seule image peut-elle résumer un film ? Ou du moins l’évoquer ? Faire qu’on l’identifie immédiatement et en toute certitude, sans la moindre hésitation ?

Voici 10 images tirées de ses films. Si vous identifiez facilement leur provenance, demandez-vous en quoi elles sont caractéristique du film.

L’image qui ouvre cet article est elle hors jeu, puisqu’elle ne figure pas dans un documentaire.

M COMME MEDIAS – Filmographie

Des films souvent critiques, dénonciateurs. Au regard de la déontologie. Et des pouvoirs financiers qui remettent en cause leur indépendance. Mais aussi des regards qui peuvent être empathiques, lorsque le cinéaste s’immerge totalement dans ce monde qui a toujours gardé une part de mystère et qui pour cela ne cesse de fasciner.

A la Une du New York Times. Andrew Rossi

A voir absolument (si possible). Jean-Louis Comolli

La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire. Malek Bensmail

Bondy Blog, portrait de famille. Julien Dubois

Caricaturistes : fantassins de la démocratie. Stéphanie Valloatto

Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai. Denis Robert, Nina Robert

Charlie 712 – Histoire d’une couverture. Philippe Picard, Jérôme Lambert

Charlie, le rire en éclats. Yves Riou, Philippe Pouchain

Choron dernière. Pierre Carles.

Contre-pouvoir. Malek Bensmail

Depuis Médiapart. Maruna kaplan de Macedo

En formation. Julien Meunier, Sébastien Magnier

Enfin pris. Pierre Carles

Faits divers, enquête sur la mécanique du pire. Bernard George

Le Fantôme de Theresienstadt. Baptiste Cogitore

Les Gens du Monde. Yves Jeuland

Jean Daniel, la liberté de rompre. Joël Calmettes

Le Kiosque. Alexandra Pianelli

Libération : je t’aime moi non plus. Patrick Benquet

La Maison de la radio. Nicolas Philibert

Les Médias, le Monde et Moi. Anne-Sophie Novel, Flo Laval

Médias partout…info nulle part ! Jean-Marc Durrieu

Michèle Cotta, sur le fil du pouvoir. Alice Cohen

Mourir ? Plutôt crever! Stéphane Mercurio

Les Nouveaux chiens de garde. Gilles Balbastre et Yannick Kergoat,

Numéro zéro. Raymond Depardon

 Pas vu pas pris. Pierre Carles

Pif, l’envers du gadget. Guillaume Podrovnik

Reporters. Raymond Depardon

Solférino. Justine Triet

Tu t’es vu sans Cabu ? Jean-Marie Pasquier

USA : le blues des médias. Yves Boisset

Vietnam la trahison des médias. Patrick Barbéris

M COMME MIEL

Honeyland. Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov, Macédoine, 2019,

Des abeilles et du miel ; du miel et des abeilles.

La vie d’une femme, sa survie plutôt, grâce au miel, qu’elle récolte avec patience et beaucoup de savoir-faire.

Une vie de misère dans ces montagnes de Macédoine, loin de la vie moderne et de son agitation. Une vie que l’héroïne, Hatidze, consacre aux abeilles et à sa propre mère grabataire qu’elle nourrit à la cuillère, ou en lui achetant des bananes avec l’argent gagné par la vente du miel.

Une vie de solitude. Bien que les abeilles soient particulièrement nombreuses sans la montagne et malgré la présence d’un chien et de plusieurs chats. Une solitude qui sera encore plus grande après la mort de la mère.

Mais cette solitude sera brusquement interrompue par l’arrivée d’une famille de turcs, une famille nombreuse, avec une multitude d’enfants (un par an dira le père) et un troupeau de vaches dont on ne voit pas très bien à quoi il sert. Ils partiront comme ils sont venus, sans crier gare, avec leur camion et leur caravane. Mais ils auront perturbé grandement la vie de Hatidze et ses abeilles.

Le film peut être vu comme une glorification de la vie simple et traditionnelle de Hatidze par opposition au désordre généralisé de la famille turque. Et aux affaires quelque peu louches et assez tordues du père. L’insistance des images (certes très belles) sur l’immensité des paysages va dans ce sens, comme ces gros plans sur le visage de l’héroïne souvent filmés dans un clair-obscur très recherché. S’il s’agit de filmer la vie simple, le filmage n’a vraiment pas cette caractéristique-là. Tout est fait pour éblouir le spectateur, même lorsque les images sont si sombres que la lueur d’une bougie devient une lumière presque surnaturelle.

Ainsi le film joue systématiquement sur les contrastes. On peut se laisser bercer par la lenteur du rythme de vie de Hatidze ; et l’on peut être agacé – ou révolté – par l’agitation et le désordre généralisé de la famille turque. Les paysages de montagne sont merveilleux, mais la crasse dans laquelle vivent les enfants et les comportements violents des parents à leur égard sont tout à fait révoltant. Au moment où, un peu partout, la survie des abeilles est en question, on peut être réconforté par leur prolification dans les montagnes de Macédoine. Mais cela peut-il nous faire oublier la pauvreté de ses habitants et les menaces qui pèsent sur leur vie ?

Le film a été reçu de manière totalement contradictoire par la presse française. Pour les uns il touche au chef-d’œuvre. Pour les autres c’est presque une escroquerie. Quoi qu’il en soit, il a au moins le mérite de ne pas nous laisser indifférent.

M COMME MARBRE.

Mille fois recommencer. Daniela de Felice, France-Italie, 2020, 75 minutes.

Carrare, une célèbre carrière de marbre blanc. Et à proximité, une non moins célèbre école, L’Académie des beaux-arts. Une école pour devenir artiste.

Ici on apprend à sculpter, à dessiner, à modeler. On apprend à utiliser tous les outils, les marteaux, les burins, les scies, les polisseuses et autres machines pneumatiques. Mais surtout on apprend à travailler la matière à la main, comme avant l’apparition des outils électriques, comme les sculpteurs ont toujours travaillé depuis l’antiquité. On apprend à travailler le marbre, bien sûr, mais peut-être pas tout de suite, pas en débutant. Avant, il faut aussi travailler la glaise, l’argile, le bois, le fer. Apprendre des gestes. Devenir artisan autant qu’artiste. Devenir artisan pour devenir artiste. Devenir artiste parce que l’on est artiste au fond de soi. Fondamentalement. Peut-être sans le savoir.

Le film de Daniela de Felice est une immersion dans cette école, au milieu des élèves, à côté des élèves, filmés sans qu’ils soient le moins du monde dérangés dans leur travail. A côté aussi des enseignants, qui accompagnent les élèves dans leur travail, les conseillant bien sûr, les encourageant, leur montant le bon geste, ou rectifiant leur réalisation, et en fin de compte les évaluant. Car, comme dans toute école, il n’y a pas de véritable apprentissage sans évaluation.

En suivant le filmage de cette année « scolaire », ce sont les élèves qui sont au premier plan. Ce sont avec les élèves (pourrait-on dire les apprentis artistes ?) que la réalisatrice dialogue. Elle enregistre leurs propos lors de courts moments d’échange où ils évoquent leur désir d’art et de création. Et surtout le chemin, spirituel surtout, qui les a conduits là, depuis toutes les régions du monde.

Nous suivons aussi les enseignants, dans quelques interventions magistrales devant un groupe attentif et que l’on sent passionné. L’incipit du film montre d’ailleurs un « cours » où l’enseignant commente des photos en noir et blanc d’ouvrier dans la carrière de Carrare. Mais ces interventions sont rares dans le film. Le travail des enseignants est plutôt d’accompagnement individuel. Ils parcourent en silence les salles de travail, s’arrêtant un instant derrière un étudiant concentré sur sa tâche, n’intervenant que de quelques mots qui n’ont rien de perturbateur.

Les images de Matthieu Chatellier, toujours très précises avec ces gros plans de visages et de mains, contribuent à créer une atmosphère à la fois studieuse mais aussi chargée d’émotion et d’imaginaire. Comme dans cette séquence où, à la fin de la journée, la nuit tombe peu à peu, la caméra parcourant dans ce silence de la salle abandonnée par ses étudiants, une série de têtes sculptées semblant attendre le retour, le lendemain, de ceux qui leur donne vie.

Le film se termine par les examens de fin d’année. Les étudiants présentent leurs travaux en les commentant. Les profs posent des questions et donnent leurs évaluations. Le dernier plan est celui d’un étudiant rayonnant de joie après avoir été félicité par le jury.

Quelle vision de l’art le film véhicule-t-il ? Pas vraiment une conception romantique. Nous sommes dans une école. Tout repose sur l’apprentissage, le soin apporté au travail, la minutie, la patience, la persévérance – ce que dit très bien le titre du film. Si ces jeunes artistes sont des génies en herbe, nous ne les verrons pas éclore dans le film. Mais nous sentons que rien ne pourra arrêter leur volonté créatrice.

M COMME MIL

L’éloge des milsHéritage africain. Idriss Diabaté, 2017, 71 minutes.

Le mil, sauvage ou cultivé, la céréale emblématique de l’Afrique, comme le blé l’est pour les Européens, le riz pour les asiatiques ou le maïs pour les Américains. Une céréale nourricière, qui a tout pour combattre la sécheresse et le risque de famine. Mais comment résiste-t-elle devant la mondialisation et sa recherche incessante de l’augmentation des rendements qui conduit bien des africains à se tourner vers le maïs, ou même le coton ? Le mil, une céréale à défendre.

Après un incipit en dessin animé qui retrace rapidement l’origine des mils, le film nous conduit dans un voyage au Sénégal et au Mali, dans ce Sahel toujours guetté par la sécheresse. Nous y rencontrons les différents acteurs concernés par les problèmes actuels de l’agriculture en Afrique. Des chercheurs qui font état de leurs travaux, mais surtout de simples paysans pour qui la culture du mil est toute une tradition et surtout une question de survie. On est frappé par le bon sens de ces agriculteurs qui subissent la concurrence du maïs et du coton qui sont sans doute plus rentables sur le moment. Mais, l’un d’eux insiste avec force sur les risques encourus par l’utilisation des engrais, obligatoires pour faire pousser le maïs, alors que le mil n’en a pas besoin.

Les images proposées par Idriss Diabaté nous immergent dans les champs de mil. Nous assistons à la récolte, manuelle ou avec des machines. Dans les villages les femmes pilent les grains de façon traditionnelle et cuisinent pour les hommes. Nous allons sur les marchés et même dans une boulangerie qui propose des utilisations nouvelles du mil. Des images toujours pleines de vie.

Du réalisateur, Idriss Diabaté, nous connaissions jusqu’à présent son film sur Jean Rouch, Jean Rouch, cinéaste africain, accessible sur le dvd d’hommage au cinéaste ethnographe (Il était une fois Jean Rouch) publié par les éditions Montparnasse. Il a d’autre part fait l’image du film de Constance Ryder, portrait de Monique Peytral, l’auteure des peintures du facsimilé de la grotte de Lascaux (Monique Peytral : peindre Lascaux, peindre la vie). Avec cet éloge des mils, il nous propose de nous pencher sur les problèmes concrets de la vie quotidienne au Sahel concernant l’agriculture et la nourriture, des problèmes que le réchauffement climatique rend sans doute beaucoup plus aigus ici que partout ailleurs.

M COMME MIROIR.

Le peuple des miroirs. Clément Safra, 2020, 65 minutes.

Le peuple cambodgien, un peuple meurtri à jamais par le génocide qui l’a décimé. Peut-on le filmer sans que sa présence – plus que son souvenir – ne s’inscrive, d’une façon ou d’une autre dans les images ? Même pour un jeune cinéaste français appartenant à une génération qui n’a pas connu le génocide dans son actualité. Clément Safra n’est pas allé au Cambodge pour filmer les traces, ou la mémoire, du génocide. Mais il l’a rencontré. Et ce n’est pas un simple clin d’œil, ou une concession à une quelconque bonne – ou mauvaise – conscience, si son film se termine par deux images du génocide, deux images faites pour ne pas oublier. Deux images faites pour invalider à l’avance toute tentative de négationnisme. Deux images qui inscrivent toutes celles qui ont précédé, le film dans sa totalité, dans une dimension historique. Les légendes aussi ne peuvent échapper à l’Histoire.

Clément Safra est allé au Cambodge pour filmer une légende. La légende des miroirs. Elle est présentée simplement par un texte qui s’inscrit sur l’écran. Ce sont les seules « paroles » du film. Car le cinéaste a choisi d’exclure la parole de son film. De ne pas parler et de ne pas faire parler les cambodgiens qu’il rencontre. Sans pour autant faire un film muet. La musique – surtout dans des scènes de danse – et les bruitages, sans oublier le champ des oiseaux, sont bien présents et donnent toujours une grande consistance aux images. Mais ce sont les images qui font un film. Cette évidence n’a jamais été claire que dans le film de Safra. Une force donc, percutante. Une prégnance, indépassable.

Les miroirs ? Peut-on les traverser ? Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? Les références affluent. Cette chanson enfantine par exemple : « le petit singe dans la glace ». Et Lacan, entre autres. Au Cambodge, ils ont partie liée avec des monstres.

Si le miroir est un stade important dans la construction du moi, ce n’est pas une individualité que filme Safra, ou alors c’est l’individualité d’un peuple. Le film cherche-t-il à appréhender l’âme du peuple cambodgien ? On peut alors se demander de quel côté du miroir se situe les images du film. Le « réel » ou son reflet ? Les images ne sont-elles que des illusions, évanescentes ? Disparaissent-elles dès qu’on ne regarde plus le miroir. Le recours aux manipulations numériques que propose le film peut nous laisser penser que plus rien n’est réel. Ou que le réel ne peut pas ne pas être suspect, ou sujet à suspicion, ou du moins être questionné sur son épaisseur, sa consistance. Et si des monstres peuvent sortir des miroirs c’est parce qu’ils peuplent notre imaginaire, c’est parce qu’ils sont profondément ancrés en nous.

Nous savons cependant parfaitement les laisser derrière le miroir, ou les y refouler. Le film de Clément Safra n’est pas un film fantastique. Il se situe plutôt du côté du merveilleux. Il ne nous interdit pas de nous abandonner au plaisir des images. Bien au contraire.