M COMME MARSEILLE – Elections 3.

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

La question des alliances, 1997, 90 minutes

Élections législatives 1997

Marseille contre Marseille III 6

.         Après avoir suivi les mésaventures des supporters de Tapie dans l’épisode précédent, Jean-Louis Comolli et Michel Samson explorent les stratégies de la droite, c’est-à-dire essentiellement les rapports entre la droite libérale, le RPR et l’UDF, et le Front national de Jean-Marie Le Pen, représenté en région PACA essentiellement par Bruno Mégret. Que faire du FN ? Etre avec lui, contre lui, sans lui ? Une alliance électorale est-elle possible ? Pour sauvegarder des sièges de députés ? Pour ne pas risquer une victoire nationale de la gauche ? Le « patron » de la région, Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional, va être au centre de cette problématique. C’est sa position que Comolli et Samson présente donc en premier. Il repousse systématiquement toute alliance avec le FN. Mais, est-ce si simple ?

Le FN est très présent dans le film. Des meetings d’abord. Celui de Le Pen où sont présentés les candidats de chaque circonscription de la région. Des candidats bruyamment applaudis par une salle de partisans qui leur sont entièrement acquis. La caméra cadre souvent Le Pen sur scène pour la partie de son intervention consacrée à l’immigration. On assiste à un meeting du FN, tenu par un autre candidat du parti où la caméra montrera beaucoup plus les personnes dans la salle, cadrant en gros plan les visages, tous attentifs et concentrés. Des images ne correspondant pas à celle le plus souvent utilisées par les médias montrant plutôt des partisans bruyants conspuant les noms des responsables des partis de gauche comme de droite et applaudissant à tout rompre les « bons mots » de leur leader. La caméra s’attarde d’ailleurs sur le visage d’une femme qui esquisse un léger sourire. Tout au long du film, ceux qui votent FN n’ont aucune honte à affirmer leur choix. Ils sont de plus en plus décomplexés, sûrs de la légitimité de leur parti. Les discours des responsables de droite éviteront d’ailleurs de diaboliser l’extrême droite. En région PACA, le FN n’occupe pas une place marginale dans le paysage politique. Le film prend acte de cette évolution fondamentale.

Samson n’interroge pas Le Pen. Par contre il mènera un long entretien avec Mégret, filmé de façon entièrement statique, dans un face-à-face où dominent les gros plans du visage du responsable frontiste. La caméra n’esquisse pas de mouvement et Samson n’apparaît pas dans le cadre en même temps que Mégret. La mise en scène de Comolli introduit de la sorte une distance entre les deux interlocuteurs, comme ce sera le cas dans l’entretien réalisé avec la candidate FN de la circonscription du député RPR sortant, Renaud Muselier. Par contre, lorsque Samson interroge ce dernier, ce sera à la terrasse d’un restaurant pendant un repas en commun. L’entretien se déroule alors dans une proximité décontractée et même chaleureuse. Un contraste de mise en scène lourd de sens.

En ce qui concerne la droite traditionnelle, le film fait le choix de suivre particulièrement la campagne de Christian Rossi, candidat RPR à Vitrolles où se présente Mégret. Nous le voyons en réunion publique où Gaudin vient lui apporter son soutien. Puis le film le retrouve dans sa permanence le soir du premier tour. Les résultats des différents bureaux de vote arrivent les uns à la suite des autres. Tous mauvais pour Rossi. Son score est très bas. Il ne pourra pas se maintenir au second tour. Que va-t-il faire ? Appeler à faire barrage au FN ? Ce serait entrer dans la logique du Front Républicain que Gaudin a écarté à plusieurs reprises. Peut-il appeler ouvertement à voter socialiste ? Avant le second tour, les directives nationales des partis de droite excluent cette solution. Au niveau national les résultats de l’élection seront très serrés. La droite risque fort de perdre la majorité à l’assemblée nationale. La position de Gaudin n’est pas particulièrement confortable. Comment réussir à la fois à ne pas faire élire un candidat FN et ne pas favoriser l’élection d’un socialiste ? A Vitrolles, Rossi ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs et déclare que personnellement il votera pour le candidat socialiste. Mégret ne sera pas député. Mais Samson, dans ses rencontres avec Gaudin, insiste beaucoup dans ses questions pour mettre en évidence toute l’ambiguïté de la position de la droite, dont le discours officiel n’est pas exempt d’hypocrisie. Beaux joueurs, Samson et Comolli clôtureront quand même leur film sur le triomphe de Gaudin après le second tour. Nationalement, son camp politique a perdu la majorité. Mais localement, ses principaux députés sortants sont réélus. Et le FN n’obtient aucun siège dans la région. Jusqu’à quand ?

Nos deux Marseillaises. 2001, 52 minutes

Élections municipales et cantonales, 2001

Marseille contre Marseille III 4

Il faut bien le reconnaitre, les femmes sont peu présentes dans Marseille contre Marseille. Deux ou trois apparition de Edmond Charles-Roux dans le premier épisode, un entretien avec une candidate du Front National dans La Question des alliances, tout au plus. Sont-elles absentes de la vie politique locale ? Pas vraiment. Nos deux Marseillaises dresse le portrait de deux d’entre elles, jeunes militantes socialistes engagées en politique à partir de leur expérience de terrain dans les quartiers nord de la ville et qui ont le point commun d’être issues de l’immigration maghrébine.

Samia Ghali et Nadia Brya sont les symboles de l’évolution du parti socialiste, encore quelque peu timide cependant. La première est candidate aux élections municipales et, de par sa position sur la liste, où elle se présente, elle a toutes les chances d’être élue. Le film commence par le mariage d’un couple d’immigrés où c’est elle qui officie en tant qu’élue du secteur. Le PS ne gagnera pas la mairie de Marseille mais Samia va devenir conseillère municipale de la ville, ce qui a une toute autre dimension. Nadia elle, est candidate aux cantonales, dans un canton particulièrement difficile car tenu depuis longtemps par le PC. Le FN y présente une de ses vedettes, Bruno Mégret, ce qui donne à l’élection une dimension de test. Puisque l’élection de Samia ne fait pas de doute, le film va suivre essentiellement la campagne de Nadia.

         Nadia ne fait pas une campagne centrée sur l’immigration, encore moins uniquement en direction des enfants d’immigrés. Elle va le plus possible au contact avec la population touchée par le chômage et où le racisme n’est jamais très loin. Samson l’interroge lors d’un loto d’une école où elle est présentée aux joueurs. Sa prise de conscience politique date de sa vie étudiante où elle participait dans ces quartiers défavorisés à l’aide aux devoirs. Pour elle, c’était une façon de donner la même chance de réussite à tous. Comolli la filme au volant de sa voiture, nous faisant découvrir le quartier dont elle commente l’évolution. Sa campagne se veut joyeuse et elle n’hésite pas à chanter et danser sur une petite place où ses partisans reprennent en cœur Les Copains d’abord de Brassens. Le soir du premier tour, dans sa permanence, les premiers résultats qui arrivent lui sont assez favorables. Mais elle ne veut surtout pas se réjouir trop tôt. La suite lui donnera raison. Comme l’y oblige la discipline de son parti elle se désistera pour la candidate communiste qui la devance d’une centaine de voies.

         Comme les précédents, cet épisode nous situe au cœur d’une campagne électorale. Mais en se focalisant sur deux candidates, et même sur l’une d’elle seulement, il prend une tournure particulière. Les adversaires des deux Marseillaises sont totalement absents. Le jeu des partis n’est pas vraiment évoqué. Est-ce l’apparition d’une nouvelle façon de faire de la politique ? L’engagement des enfants des immigrés est sans doute un gage de changement. Le film le voit comme un espoir, pour Marseille en tout cas.

Rêves de France à Marseille, 2001, 104 minutes

Élections municipales 2001

Marseille contre Marseille III 7

Le dernier film de la série Marseille contre Marseille reprend la problématique abordée dans l’épisode précèdent : quelle place dans la vie politique locale pour les enfants de l’immigration, ces filles et fils d’immigrés surtout maghrébins, de la deuxième et troisième génération ? Dans Nos deux marseillaises, Comolli et Samson suivaient plus particulièrement une candidate socialiste aux élections cantonales. Ici, c’est la campagne pour les municipales de qui est au centre du film, ou plus exactement, la pré-campagne, c’est-à-dire la constitution des listes pour ce scrutin à deux tours pour lequel les grandes manœuvres politiciennes commencent au moins un bon mois avant la date limite de dépôt des dites listes.

Le film s’ouvre sur une intervention en conseil municipal du seul conseiller, sur 101, à porter un nom arabe, Tahar Rahmani. Il est vice-président du groupe socialiste au conseil, groupe qui fait partie de l’opposition au maire sortant, Jean-Claude Gaudin. La question que pose le film est simple. Combien de ces nouveaux militants, enfants d’immigrés, seront-ils élus au prochain conseil, quelle que soit d’ailleurs la liste gagnante ? Tout dépendra bien sûr du vote des électeurs, mais dans ce type de scrutin de liste et par secteurs, il est clair que le rang accordé à chaque candidat est déterminant. D’où l’importance dans les partis des négociations lors de l’élaboration de ces listes. Le film va suivre ces tractations au sein du parti socialiste, puisque le seul candidat sortant issu de l’immigration en fait partie et que de nouveaux militants se sont de plus en plus engagés dans des actions de terrain et aspirent à occuper les postes de responsabilité correspondants.

Du côté du maire sortant, candidat à sa propre succession, les choses semblent ne poser aucun problème. Comolli filme Gaudin dans une réunion où il fait l’historique de l’immigration à Marseille, des arméniens aux maghrébins en passant par les italiens et les juifs. Il évite systématiquement le mot invasion, employé systématiquement dans les campagnes précédentes. En 2001, pour la droite qu’il représente, l’immigration est devenue une chance et une richesse. Il n’hésitera pas à placer au moins quatre candidats en position éligible, prenant ainsi de court les socialistes.

Car au PS, les choses ne sont décidément pas simples. Le cas de Tahar Rahmani en particulier pose problème. Samson le rencontre dès le début du film et prend note de sa volonté de poursuivre son action au conseil municipal. Mais dans une première liste qui circule, il n’est pas en position éligible. Les discussions se déroulent dans des réunions où la caméra n’est pas admise. Mais Samson est toujours là, à la sortie, pour questionner et même exiger que chacun déclare publiquement sa position. Dans cette succession de courts entretiens réalisés sur le vif, personne ne critique ouvertement Rahmani. Mais qui le soutient positivement ? Les déclarations des responsables du parti ne sont pas toujours catégoriques dans un sens ou dans l’autre. Dans la vie politique marseillaise, la langue de bois est loin d’être abandonnée.

Le contraste avec le discours de Nadia, la candidate socialiste aux élections cantonales filmée dans Nos deux Marseillaises est frappant. Ici, nous sommes dans les jeux d’influence et de pouvoir au niveau des rivalités entre responsables. Nous replongeons dans la politique politicienne avec ses zones d’ombre et ses enjeux inavouables. Certes, tous sont convaincus, sans doute sincèrement, de la nécessité, dans cette ville si cosmopolite, d’ouvrir la représentation municipale à une véritable représentation multiculturelle. Mais les élus socialistes ne veulent pas aller trop vite et courir le risque de brusquer leur électorat. L’origine étrangère d’un candidat est encore perçue comme un handicap. Le racisme ambiant n’est pas prêt de disparaître de la cité phocéenne.

Marseille contre Marseille

En plus de 12 ans et sept films, Comolli et Samson ont réalisé une véritable saga de la vie politique de cette ville si particulière. Le dernier épisode filme longuement ses lieux mythiques, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le Stade vélodrome et les supporteurs de l’OM. Il s’en est passé des choses depuis la mort de Defferre et la guerre de succession qui lui fit suite, le basculement de la ville à droite, l’aventure de Tapie, la montée du Front National. Des événements dont on percevra encore longtemps l’influence. Marseille contre Marseille restera en tout cas comme un exemple type de la façon dont le cinéma peut analyser sur le long terme la vie politique d’une cité, et au-delà de tout un pays.

M COMME MARSEILLE – Elections 2

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Marseille contre Marseille IILa Campagne de Provence. 1992, 92 minutes

Elections régionales 1992.

Le film est une chronique de la campagne pour les élections régionales de 1992. Il va suivre, en les situant dans le temps par des cartons, les événements importants, les meetings, les conférences de presse, les manifestations, les débats publics et les déclarations aux médias. C’est la campagne au jour le jour, sur le terrain, passant d’un candidat à l’autre, les filmant le plus souvent au milieu de leurs supporters. La place des entretiens menés par Michel Samson est ici plus réduite que dans le film précédent. Ici nous sommes dans la politique active, le contact des candidats avec les électeurs. Un film qui montre l’agitation, l’effervescence de la vie politique dans ces moments privilégiés que sont les élections.

Lors de la convention du Conseil régional présidé par Jean-Claude Gaudin, Samson pose une seule question, qui servira d’élément structurant au film. Quels sont les trois mots clé de l’action du candidat ? Les réponses n’échappent pas à la banalité. Pouvait-il en être autrement ? Ce qui compte pour le journaliste, c’est que les mots utilisés en politique ont de l’importance dans leur répétition, dans leur circulation, dit Samson. Le film s’efforce de repérer ceux qui reviennent effectivement dans toutes les bouches. Samson s’efforce d’obtenir des définitions de la part de ceux qui les emploient. Et Comolli, dans sa mise en scène, inscrit sur des cartons ces mots au fur et à mesure de leur réapparition dans les discours. Ont-ils chaque fois le même sens ?

« Identité » par exemple. Certains parlent d’identité nationale, d’autres d’identité régionale. Mais on voit bien que c’est la question de l’immigration qui est au cœur du débat. « Invasion » est, comme le dit Comolli, le mot qui fait mal.

Ce second round des batailles politiques à Marseille et sa région voit surgir l’opposition médiatique par excellence : Tapie/Le Pen. Le film évite cependant de s’enfermer dans ce duel qui tient surtout de la politique spectacle. Il donne le change en s’arrêtant sur les manifestants écologistes qui construisent « le mur de la colère » pour dénoncer les contraintes européennes. Auparavant, une autre séquence montrait l’opposition de « Nation gardiane » à la construction d’un pont qui favoriserait l’invasion touristique et serait « un arrêt de mort pour la Camargue ». Qu’ils viennent du nord ou du sud, ceux qui sont étrangers à la région, sont toujours des intrus.

Mégret en tournée au début du film, Le Pen qui chante dans un train, le Front national tient une grande place dans le film. N’est-ce pas lui faire la place trop belle ? Comment montrer son opposition à son discours tout en lui donnant la parole ? Le film sur la campagne législative qui suivra aura une réponse radicale. La parole de Le Pen sera exclue.

Marseille contre Marseille II 2

Marseille en mars, 1993, 52 minutes

Elections législatives de 1993.

Le film s’ouvre sur les résultats de l’élection, le triomphe de Jean-Claude Gaudin et la défaite de la gauche. Un carton nous fait remonter un mois plus tôt.

Il ne s’agit pas d’expliquer ce résultat. Le film nous plonge dans la campagne, présentant les candidats un à un, leur donnant la parole dans un entretien mené par Michel Samson. Ils sont ensuite filmés dans la ville, distribuant leurs programmes et essayant d’engager le dialogue avec les électeurs. Tous les candidats ? Pas vraiment. Nous suivons Le Pen un court instant dans une rue. Il ne fait pas de déclaration. Il se contente de demander à son garde du corps de ne pas le toucher. Le choix de Comolli est évident. On ne donne pas la parole à l’extrême droite. Pourtant, sur les marchés et dans les rues, à l’occasion de la campagne des autres candidats, à plusieurs reprises, des passant affirmeront qu’ils voteront FN, que c’est la seule option positive.

Tous les autres candidats interviennent dans le film. Tous ont la parole facile. Nous retrouvons ceux qui étaient déjà présents dans la campagne municipale du premier film (Marseille de père en fils), mais aussi deux hommes qui n’étaient pas candidats en 89 mais dont nous avons fait connaissance comme membre de la société civile. Cette fois-ci, ils se sont lancés dans l’action. Leur mouvement se nomme «  2 hommes libres au service du citoyen ». Le film ne donnera pas d’indication sur le score qu’ils ont réalisé.

La question posée par Samson dès le début du film sert de fil conducteur. Qu’en est-il de la crise des partis ? L’idée qui sera émise le plus fréquemment en réponse, c’est le sentiment de la fin d’une certaine vision de la politique, la fin des utopies et de l’opposition traditionnelle gauche / droite. Les partis politiques sont mis à mal. Les hommes politiques sont discrédités. Le film met en lumière avec insistance ces idées qui n’ont pas cessé de gagner du terrain dans la population depuis.

Marseille contre Marseille II 3

Marseille contre Marseille, 1996, 88 minutes.

Elections municipales 1995

Ce film pourrait s’appeler grandeur et décadence du tapisme. Tapie sera-t-il maire de Marseille ? Sera-t-il seulement candidat ? Le film entretient le suspense. Pas seulement pour captiver le spectateur. Ce suspense-là, c’est celui que vivent les partisans de Tapie, ceux qui l’admirent, ceux qui le considèrent comme le seul capable de changer Marseille, de résoudre les nombreux problèmes de la ville. Les membres de l’association Nord Marseille n’ont pas peur d’affirmer qu’ils le considèrent comme le messie, leur sauveur, et qu’ils sont prêts à le suivre jusqu’au bout. S’il le veut, il sera tête de liste, de leur liste, qu’ils veulent opposer à la liste d’union de la gauche. Et si Tapie ne veut pas, ou ne peut pas se présenter, ils iront quand même jusqu’au bout, ils lanceront quand même leur liste indépendante. Dans cette aventure, ils espèrent bénéficier du soutien de Tapie et récolter les bénéfices de sa popularité. Dans ces quartiers défavorisés, ils sont d’ailleurs connus pour leur travail de terrain, au service de la population qu’ils défendent en toute circonstance. Mais Tapie est silencieux. Tapie se fait attendre. La suite du film nous dira brutalement pourquoi. Sa condamnation à la prison remet tout en cause. Tapie ne peut plus être candidat. Il ne sera pas maire de Marseille.

Cet épisode, dont le titre est repris comme titre de l’ensemble de la série, est donc une descente dans les espoirs, les illusions et les désillusions, de militants de ce populisme qui s’est cru un moment proche de la victoire. Ce n’est pas un film sur Tapie. Il n’apparaît que dans une seule séquence, vers le milieu du film, où il vient sur un marché serrer les mains, tout sourire, visiblement heureux de ce type de contact rapide avec la population. Ce n’est pas non plus un film sur ses idées. Pourtant, on ne parle que de lui, de son pouvoir de séduction. Suivant ses partisans, dans cette campagne où les tractations entre partis finiront par décider de tout, il nous montre la politique sous un jour nouveau, celui des convictions et de leur histoire. Il nous dit aussi clairement qu’en politique, il ne faut jurer de rien et que les engagements pris, et répétés, la main sur le cœur, ne pèsent pas bien lourds devant les menaces et les contraintes de la real politic. En politique, il y a toujours un moment où il faut choisir. Ici, c’est le moment où les listes définitives doivent être déposées. Tapie finit par annoncer qu’il soutiendra la liste PC-PS. Le groupe de ceux qui le soutenaient implose. Une partie rejoint la liste Gaudin. L’autre finira par se rallier à l’union de la gauche. Des reniements des convictions passées pris la mort dans l’âme sans doute. Des reniements quand même.

Contrairement aux films précédents, Comolli ne donne pas la parole aux différents candidats. Le Pen est totalement absent. La liste Gaudin, celle qui sera élue, est juste évoquée. Celle du PS et du PC fait l’objet des critiques des tapistes. Le candidat PC est quand même filmé dans un meeting et nous passons un moment dans son fief, le loto de l’association L’Harmonie. La presque totalité du film est ainsi consacrée à l’aventure du tapisme à Marseille. Une aventure qui tourne court. Comolli la filme de façon très intime, dans les moments d’exaltation et de doute de militants avec lesquels Samson entretient des liens d’amitié, même s’il ne nous dit rien de la façon dont il perçoit Tapie.

Ce n’est pas un hasard si le titre de cet épisode est repris pour désigner la série dans son ensemble. C’est sans doute l’épisode le plus original. Non pas par ce qu’il nous apprend de la vie politique et des compromissions qu’elle impose aux militants. Mais plutôt par sa mise en scène, qui construit un itinéraire politique. Pas celui de Tapie, celui du tapisme plutôt. L’itinéraire de l’illusion politique en fait.

Marseille contre Marseille II 5

M COMME MARSEILLE – Élections 1

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Pendant plus de 12 ans, Jean-Louis Comolli et Michel Samson ont filmé Marseille, ou plutôt ils ont filmé la vie politique de Marseille, ce qui de toute façon revient à filmer Marseille elle-même, tant la ville s’identifie avec la politique.

Ils ont filmé des campagnes électorales, trois élections municipales (1989, 1995, 2001), deux législatives (1993, 1997) une régionale (1992) et une cantonale (2001), au total sept films réunis après coup mais formant incontestablement une série unique, tant son unité est forte, unité de propos bien sûr, mais aussi unité du regard porté sur la ville et ses batailles électorales.

Marseille contre Marseille 6

Michel Samson est journaliste. C’est lui qui, dans chaque épisode, mène l’enquête. Il sillonne la ville en voiture pour nous en donner une vision dynamique. Il rencontre tous les protagonistes de cette vie politique si particulière. Il les interroge, souvent avec exigence, demandant des précisions, s’arrêtant sur les détails qui peuvent avoir de l’importance. Ses interlocuteurs, ces hommes qui font la vie politique de Marseille, il les connaît bien. Il les rencontres parfois dans un contexte difficile, réunion ou déclarations publiques, mais le plus souvent chez eux, dans leur bureau ou leur appartement, dans leur intimité. Il n’y a jamais d’hostilité dans ses questions. Du coup, en dehors du cas particulier du Front National, ils apparaissent souvent comme sympathiques, des hommes de conviction, engagés dans des luttes intenses, mais par rapport auxquelles ils savent prendre une certaine distance. Les coups bas, les coups tordus, c’est toujours les autres, le camp adverse, qui en sont les auteurs. Et tous bien sûr n’ont qu’un mot à la bouche, le bonheur des marseillais.

Marseille contre Marseille 3

Jean-Louis Comolli est cinéaste. Il met en scène cette vie politique en agençant les moments d’intense agitation, les bains de foule des candidats et toutes ces rencontres avec leurs supporters, et les moments d’entretien face à face, ou plutôt côte à côte puisque pour éviter d’être toujours assis de chaque côté d’un bureau, le journaliste-questionneur (Michel Samson) marche avec son interlocuteur, le long d’un quai du port par exemple, ou dans un atelier en désordre. Il filme aussi la ville, le port, la mer, Notre-Dame de la Garde, des marchés. Il ne s’agit pas de meubler ou de simplement situer le contexte, en faisant des plans de coupe plus ou moins cartes postales. A Marseille, la politique, c’est la vie de la ville, sa respiration, son sang. Et lorsque l’on sort de Marseille pour les élections autres que municipales, c’est la même chose. La bataille de Provence, c’est la bataille de Marseille à l’échelle de la région.

Le cinéma de Comolli, c’est un cinéma fondamentalement politique. Il filme la politique parce que la politique, c’est la vie. C’est la vie d’une ville qu’il filme comme il filme les hommes qui font de la politique, comme il filme les habitants, des femmes et des hommes anonymes, de bord, de milieu et d’origine différents, mais qui ont tous le même cri du cœur, leur amour de Marseille.

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Marseille de père en fils, 1989, 2 X 82 minutes

Elections municipales 1989

         La vie politique de Marseille a été marquée par le règne de Gaston Defferre, 33 ans à la tête de la ville. Le film s’ouvre sur sa mort. Une mort brutale, inattendue. « La ville est à prendre ». La guerre de succession s’engage. Les premières séquences sont consacrées aux cérémonies des funérailles et aux hommages rendus par toutes les communautés religieuses. Mais très vie, la belle unanimité se lézarde. Le camp socialiste n’est pas loin de l’implosion. Le leader de la Fédération, Michel Pezet, est accusé, pas seulement à mots couverts, d’avoir tué le père, de l’avoir mis en échec politiquement et ainsi d’avoir, indirectement, contribué à sa mort physique. L’accusation est grave. Elle pèsera lourd par la suite.

 

Ce premier film d’une longue série à venir est entièrement dominé par la figure de Defferre, qui vient de mourir après 33 ans à la tête de la mairie. Comolli introduit à plusieurs reprises des images d’archives le montrant à différents moments de sa carrière. Les courtes déclarations choisies entrent alors en résonances avec les faits et gestes des candidats à sa succession. Le film montre l’affection que lui portaient ses fidèles et insiste sur la « sacralisation » du personnage. Interrogeant ses proches et les témoins de son dernier combat politique, Samson insiste pour connaître le plus de détails possible. Qu’a-t-il dit ? Quelles ont été ses dernières paroles ? L’émotion est grande chez les marseillais anonymes qui assistent aux cérémonies. Même disparu, Defferre reste omniprésent à Marseille. Il faut pourtant tourner la page.

Marseille contre Marseille 7

Tourner la page Deffere, c’est élire un nouveau maire en 1989, après deux ans de transition assurée par Robert Vigouroux, qui est candidat à sa propre succession. Comme il ne fait pas vraiment campagne jusqu’au dernier moment, le film se centre sur ses adversaires dans le camp socialiste. Samson s’entretient avec Pezet, puis avec Sanmarco. Il rencontre les principaux colistiers. L’adversaire de droite, Jean-Claude Gaudin,n’apparaît que dans la deuxième partie du film (Marseille de père en fils est divisé en deux parties : 1 Ombres sur la ville ; 2 Coup de mistral). Il ne fait pas partie des fils. Son heure viendra plus tard.

Marseille contre Marseille 5

En dehors des hommes politiques, des différents candidats à cette élection municipale, Samson rencontre des habitants de. Christian Poitevin, poète et homme d’affaires. A Notre Dame de la Garde, il observe une maghrébine venue déposer des bougies. On la retrouve préparant le couscous chez elle en compagnie d’un de ses fils. Dans un café il rencontre les membres en vue de la communauté arménienne qui évoquent leur jeunesse dans les quartiers pauvres. Tout ceci illustre le côté cosmopolite de la ville que soulignent tous les politiques.

Dans la seconde partie du film, des images nous montrent les différents intervenants en surimpression sur des vues de la ville. Une mise en scène qui atténue la dimension dramatique de cette campagne électorale. Dans les dernières images la mer, filmée en gros plan, est assez agitée. Le mot fin n’est pas suivi de « A Suivre ». Pourtant, nous sommes bien mis en situation d’attendre les futurs développements de la vie politique marseillaise.

Marseille contre Marseille

M COMME MOIS DU FILM DOCUMENTAIRE.

 Le mois de novembre est le mois du film documentaire.  Comme chaque année. Une opération lancée en 2000 par Images en bibliothèques et qui connait depuis un succès sans cesse grandissant.

Il s’agit avant tout de projeter des films documentaires, des films qui ont la réputation de ne pas être des films grand public et qui, en grande partie pour cela, sont peu diffusés et donc peu vus en dehors des festivals et des grandes villes. Les films sont projetés en salles de cinéma, mais aussi dans les bibliothèques et médiathèques, ce qui permet de faire connaître les collections de documentaires existant dans ces établissements. Ils sont aussi diffusés dans d’autres structures pouvant rejoindre localement l’opération, des établissements scolaires et universitaires, des musées, des associations liées au cinéma. La coordination nationale est assurée par l’association des Bibliothécaires de l’image.

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Images en bibliothèques a été créé en 1989. C’est une association chargée de mettre en valeur les collections cinématographiques et audiovisuelles existant dans les bibliothèques, collections dont 40 % sont des documentaires. Les bibliothèques proposent ces films en prêt, mais aussi en consultation sur place et en vidéo à la demande. Elles organisent des projections publiques, pas seulement pendant le mois de novembre d’ailleurs, à destination d’associations et du public scolaire.

 

Les médiathèques disposent de fonds de films rares, non sortis en salle et non édités par ailleurs. Ces fonds existent grâce au soutien du Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) qui favorise l’accès à son catalogue, Images de la culture, riche de plus de 2500 titres, et qui constitue un outil particulièrement efficace de diffusion de films dans le secteur non commercial (établissements scolaires, bibliothèques publiques, musées, festivals, établissement pénitentiaires).

Le Mois du film documentaire est ainsi une occasion unique, sous des formes très diversifiées laissées à l’initiative des organisateurs, de voir des films sélectionnés ou non autour d’une thématique, de rencontrer des réalisateurs et d’autres professionnels du cinéma, de débattre des œuvres.

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Voici un exemple, parmi d’autres, de la programmation de l’édition 2018  : la  thématique « la guerre 1914 – 1918 » (centenaire oblige)

Là où poussent les coquelicots, Vincent Marie / 2016 / 52’

L’héroïque cinématographe, Laurent Véray et Agnès De Sacy / 2002 / 48’

Nom de code : poilus d’Alaska, Marc Jampolsky / 2011 / 90’

Elles étaient en guerre (1914-1918), Fabien Béziat et Hugues Nancy / 2014 / 94’

Les Français dans la grande guerre, Cédric Condom / 2008 / 52’

Graine de Poilu, Magali Magne / 2014 / 58’

Fusillés pour l’exemple, Patrick Cabouat / 2003 / 52’

Sillons de feu, Gérard Raynal / 1995 / 56’

1916, Fabien Bedouel / 2003 / 8’

Les Derniers de la der des ders, Jean-Marc Surcin / 1999 / 52’

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Bilan de la 18e édition (2017).

(Source le site du mois du film documentaire : http://www.moisdudoc.com/

3 137 séances

  • dont 275 séances à l’étranger
  • dont 250 séances pour les jeunes publics

1 528 films projetés

  • 22 % de films de patrimoine
  • 30 % de courts métrages

1 321 cinéastes représenté·es

  • dont 500 venu·es à la rencontre du public
  • 45 % des séances accompagnées par le/la cinéaste

150 000 spectateurs

  • 10 % de jeunes publics
  • Une hausse de la fréquentation constatée dans 33 % des lieux

Des centaines d’événements accompagnant les projections

  • 84 % des séances accompagnées de débats, expositions, ateliers pratiques, -* conférences, etc.

2 154 structures participantes

  • 799 médiathèques
  • 344 salles de cinéma
  • 332 structures culturelles
  • 301 institutions publiques
  • 157 structures pour le cinéma
  • 91 établissements éducatifs
  • 84 structures sociales
  • 40 structures du réseau culturel français à l’étranger
  • 5 structures de presse / media

M COMME MOULLET.

Cinéaste français (né en 1937)

Luc Moullet a toujours occupé une place à part dans le cinéma français. Il débute dans la mouvance de la Nouvelle Vague dans les années 60. Mais très vite son œuvre prend une tournure personnelle, incontestablement originale. Car les films de Moullet, même ses documentaires, font rire. Ils sont faits pour faire rire, ce qui est la façon qu’a le cinéaste de ne pas laisser le spectateur indifférent, de le bousculer dans sa position de spectateur, on dirait aujourd’hui de le faire participer. Faire rire, mais pas de n’importe quel rire. Les documentaires de Moullet ne sont pas des comédies. Humour, ironie, burlesque, sont les termes qui pourraient tenter de les définir, ou de découvrir sa touche personnelle. Leur multiplicité indique cependant leur imprécision, ou leur inadéquation si on les prend isolément.

Si l’on peut parler de documentaire à propos d’une partie, importante, de l’œuvre cinématographique de Moullet, c’est d’abord parce qu’il donne une forme documentaire à ces films. De La Cabale des oursins à La Terre de la folie, Moullet enquête, sur le terrain, examine certains aspects d’une réalité (un lieu, un espace, un monde, un univers) qu’il prétend « étudier », dont il propose sinon une connaissance, du moins une vision personnelle. Et s’il nous conte une histoire, c’est celle de sa relation personnelle avec cette réalité, une réalité qui n’est pas le fruit de son imagination, mais qu’il est bien le seul à aborder comme il l’aborde.

essai d'ouverture

Faire rire, pour Moullet, découle d’abord du choix de ses sujets. Certains peuvent paraître bien futiles. La résolution des problèmes que l’on peut rencontrer dans l’ouverture d’une bouteille de Coca n’a pas la prétention de changer la face du monde (Essai d’ouverture, 1988). D’autres sont plus proches des préoccupations de l’air du temps, comme savoir ce que l’on a dans son assiette (Genèse d’un repas, 1978). Tous sont ancrés dans la vie quotidienne. Car, après tout, habiter à côté d’un terril, a nécessairement une influence sur sa perception du paysage. Mais le plus propre à faire rire réside surtout dans les interventions de Moullet lui-même dans le traitement de ses sujets. De toute évidence, il ne cultive pas la posture de star. Il fait plutôt penser à un Monsieur Hulot perdu dans une réalité dérisoire. Mais là où Tati construisait de film en film un personnage, Moullet se contente d’être lui-même. Et lorsqu’il est si maladroit qu’il en devient drôle, sa façon d’exploiter cette maladresse dans le film ne l’érige pas pour autant en jeu d’acteur.

La dimension documentaire de l’œuvre de Moullet, c’est aussi sa portée critique de la société, ou plus exactement du comportement dérisoire de nos contemporains. Dans Barres (1984), il filme tous ces voyageurs du métro qui essaient (et beaucoup réussissent) de franchir l’obstacle mis à l’entrée dans le but de les obliger à valider leur ticket. Un documentariste autre que Moullet aurait donné la parole à ces resquilleurs. Moullet se contente de les montrer à l’œuvre, jouant sur l’effet de répétition et sur le fait que voir une petite chute fait toujours rire. Son film pourrait très bien être considéré comme un film d’intervention militante (sur les comportements citoyens), mais il se garde bien d’en tirer une morale ou de faire la leçon au spectateur.

A propos de Moullet, comment ne pas signaler les deux formules frappées dans le marbre qui resteront attachées à son nom ?

Jean-Luc Godard : « Moullet, c’est Courteline revu par Brecht. »

Jean-Marie Straub : « Moullet est le seul héritier à la fois de Bunuel et de Tati. »

Signalons aussi son activité de producteur. Outre certains de ses propres films, il peut s’enorgueillir d’avoir produit Eustache (La Rosière de Pessac et Le Cochon) et Marguerite Duras (Nathalie Granger).

M COMME MANDELA.

Le Procès contre Mandela et les autres, Nicolas Champeaux et Gilles Porte, France – Afrique du sud, 2018, 105 minutes.

Du procès intenté à Mandela et à ses compagnons de l’ANC en 1963 par le gouvernement pro-apartheid d’Afrique du Sud il ne reste aucune image,  mais la bande son de l’ensemble des séances a elle été conservée. Idéal pour une émission radio, mais un peu juste pour faire un film. Ce serait sans compter sur l’ingéniosité et la créativité des cinéastes Nicolas Champeaux et Gilles Porte qui ont parfaitement réussi cette entreprise.

procès Mandela

S’ils utilisent bien cet enregistrement audio du procès, ils le font dans un dispositif particulièrement efficace : faire écouter en même temps qu’ils la proposent au spectateur du film les extraits qu’ils en ont choisis aux survivants du groupe des neuf accusés et de leurs proches, comme Winnie Mandela, ou le fils du procureur. Il s’agit alors de les laisser réagir à cette remémoration de ce qui reste encore aujourd’hui le sens de toute leur vie. Des moments particulièrement dramatiques, puisque, rappelons-le, ils risquaient la peine de mort.

Nous suivons ainsi en même temps qu’eux les divers interrogatoires menés par un procureur qui apparaît très vite comme faisant le jeu du gouvernement. Nous ne le verrons pas en chair et en os dans le film, mais les cinéastes ont retrouvé son fils, enfant au moment du procès et qui, aujourd’hui est très critique vis-à-vis du régime soutenu par son père.

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Pour ne pas en rester à des gros plans sur ces personnages –malgré l’importance de leur présence à l’image – les cinéastes convoquent des images dessinées, et animées (nous les devons à OERD), des images en noir et blanc et au très fort pouvoir évocateur, en particulier lorsqu’elles reconstituent les actions de l’ANC (le sabotage de pilonnes électriques), et surtout l’arrestation de Mandela et de ses compagnons. Elles mettent en scène également, les phases principales du procès, les interrogatoires des accusés et des témoins. Elles suppléent ainsi au manque d’images d’archives. Mais ce n’est pas tout. Car elles ajoutent de façon évidente une charge émotive important à leur dimension informative. C’est le cas en particulier dans les phases d’interrogatoire où l’image du procureur se transforme en une ombre noirs qui enveloppe les accusés comme pour mieux les étouffer.

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Le film resitue avec beaucoup de précision le procès dans le contexte politique de l’époque, grâce à des images d’archives particulièrement bien choisies, comme la séance à l’ONU qui condamne l’apartheid, l’intervention du représentant des États-Unis ayant sans doute contribué à sauver la vie de Mandela et de ses compagnons.

Si le film trace le procès dans l’ordre chronologique de son déroulement, il ne cherche nullement à introduire un quelconque suspens quant à son dénouement. Le verdict de condamnation à perpétuité peut alors être compris comme une victoire pour les accusés, une victoire qui va mettre cependant plus de 27 ans pour être réellement effective. Les images de la libération de Mandela sont là pour le prouver. Des images bien connues de son premier discours, images que soulignent d’ailleurs de façon impressionnante les vues d’avion des longues files zigzaguant dans la campagne des électeurs noirs se rendant pour la première fois aux urnes.

Le film se termine par une rencontre des trois survivants des accusés du procès auxquels s’est joint un des deux avocats de Mandela. Le film est bien un hommage à ces combattants de la liberté. Il est aussi le procès de l’apartheid.

M COMME MONSANTO.

Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin, 2008, 108 minutes.

    Fondée en 1901, Monsanto est d’abord une entreprise chimique avant de se lancer dans l’agroalimentaire pour devenir le numéro 1 mondial de la biotechnologie. Presque 90 % des semences transgéniques utilisées dans le monde lui appartiennent. Pour en arriver là, l’histoire de Monsanto est jalonnée de scandales en tout genre. Monsanto est sans doute la multinationale le plus critiquée, la plus décriée, qui soit. Il n’est pas possible de parler d’elle sans passion et surtout sans être engagé pour ou contre. Le film que lui consacre Marie-Monique Robin évite de se passionner en adoptant un recul par rapport aux faits.Ilse veut objectif et indique ses moyens d’investigation. Il n’en reste pas moins systématiquement situé dans l’opposition à la firme, position qui constitue même son point de départ, au risque pour la cinéaste d’apparaître partisane.

Marie-Monique Robin mène l’enquête en journaliste d’investigation qu’elle déclare être. Son outil principal ? Internet. On la voit tout au long du film devant son écran, tapant des mots clés sur Google, sélectionnant des sites, ouvrant des dossiers et des rapports, sélectionnant des déclarations, des phrases caractéristiques, des noms d’experts, de chercheurs, d’hommes politiques ayant occupé des postes de responsabilité et des militants d’associations impliquées dans la défense des victimes de Monsanto. Puis elle se rend sur le terrain, aux États-Unis surtout, mais aussi dans le monde entier, en Inde, au Brésil, au Paraguay, au Mexique. Elle y rencontre les protagonistes identifiés sur Internet, leur pose des questions dérangeantes, surtout à ceux qui ont eu des responsabilités publiques, et écoute avec une oreille bienveillante un interlocuteur qui mène la même quête qu’elle. Son but, c’est de faire toute la clarté sur les activités de Monsanto et leurs conséquences sur les hommes et sur la planète. C’est aussi d’accumuler le plus de charges possible contre l’entreprise.

L’enquête se transforme ainsi en procès. Procès à charge bien sûr. La défense n’est pas assurée par l’accusé, Monsanto ayant décliné les demandes d’entretien de la cinéaste, et si les partisans des OMG interviennent, leurs propos sont plutôt utilisés dans un sens contraire, d’autant plus que leur embarras à répondre aux questions leur ôte pas mal de crédibilité. De toute façon, le commentaire de la cinéaste de type « quel scandale » ne laisse guère au spectateur la possibilité de se forger par lui-même une opinion.

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Monsanto est successivement accusé de cacher la vérité, de la déformer et de mentir sciemment. Par exemple, un rapport secret montre que la firme connaissait les risques que le pyralène fait courir à la santé humaine bien avant que les scientifiques les révèlent. Mais il s’agissait de ne pas « perdre un dollar » ! Dans le cas du Roundup, un herbicide utilisé tout autant à une échelle industrielle que dans les petits jardins des pavillons de banlieue, la mention « biodégradable » n’a été enlevé des étiquettes du produit que sur décision de justice. Monsanto a aussi été condamnée pour publicité mensongère et le film nous présente quelques-uns de ces spots particulièrement significatifs. Enfin, et ce n’est pas le moins important, le film montre comment Monsanto n’hésite pas à financer des études qui n’ont de scientifique que le nom et surtout il souligne les interventions auprès des hommes politiques. La séquence d’archives montrant Georges Bush père, alors vice-président de Reagan, visitant une usine Monsanto est une pièce phare du film. Au représentant de la firme se plaignant de la lenteur des décisions administratives devant permettre de développer rapidement la recherche et la commercialisation des OGM, Bush répond : « Mon job, c’est la.dérégulation ». La cinéaste a aussi réussi à obtenir quelques déclarations de la part de l’ancien ministre de l’Agriculture de Clinton. Il ne cache pas les pressions dont il a fait l’objet, de la part même de ses collègues du gouvernement favorables à la biotechnologie, uniquement pour des raisons politiques.

« Monsanto, une multinationale qui vous veut du bien », dit le sous-titre du film. Les PCB, les hormones de croissance bovine, la dioxine, la liste est longue des produits dont on ne peut nier qu’ils ont eu des conséquences désastreuses sur la santé et sur l’environnement. A propos des OGM c’est surtout la pratique commerciale de la firme qui est montrée du doigt à travers sa politique des brevets mettant en difficultés financières de nombreuses exploitations aux Etats-Unis et conduisant nombre de paysans au suicide en Inde. Un monde où toute l’agriculture, tous les produits que nous consommons seraient d’origine transgénique, c’est sans doute le rêve de Monsanto. Un moyen d’assoir un pouvoir sans limite sur le monde entier qui ne peut que nous effrayer.