M COMME MAISON

Une maison qui est presque un château. Pas ancien, puisqu’il se construit petit à petit, au jour le jour, depuis la fin de la guerre, à Pristina. Une maison qui accumule les étages, au grès de l’inspiration de ses futurs habitants. Un vrai jeu de construction, sans ingénieurs, sans architectes, sans permis non plus. Il y a bien quelqu’un qui coordonne le tout, Batusha en personne, mais sans rien imposer. Chacun peut devenir constructeur et aménager son lieu de vie selon ses besoins et ses goûts. Une vision de l’architecture particulièrement originale.

Le film multiplie les scènes de construction, les bétonnières qui tournent, le béton qui coule, l’équipe réunie pour une pause café et toujours cette apparente anarchie. La maison est réalisé sans qu’il ait été besoin de demander des autorisation. Dans la ville, cette ville qui n’est pas n’importe quelle ville, elle est devenue le symbole de la renaissance, de la résurrection après la guerre.

Car l’histoire de cette maison, et de la ville, ne peut pas ignorer la guerre. D’autant plus que Batusha l’a vécue, et même l’a faite les armes à la main, dirigeant un groupe de combattants. Le film nous le montre dans des images d’archive, Mais les cinéastes visent beaucoup plus à faire un portrait de cet homme hors du commun, que de retracer le récit des conflits. Ils retracent les différentes étapes de sa vie, les manifestations contre la Serbie et pour l’indépendance du Kosovo, l’exil de 10 ans en Suisse comme demandeur d’asile avec sa famille, son départ pour revenir combattre pour son pays malgré l’opposition de sa femme. Et la pais enfin revenue, il peut se lancer dans la construction d’un monde nouveau, où plus rien n’est comme avant, surtout pas les maisons.

Batusha’s house, de Tino Glimman et Jan Gollob, Suisse, Kosovo, 2016, 70 minutes.

Visions du réel, section Helvétiques.

M COMME MICHAEL MOORE

L’incipit du film donne le ton : depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, aucune des aventures militaires américaines n’a connu le succès. Corée, Vietnam , Afghanistan, Irak… Alors, les chefs militaires du pays n’ont plus qu’une seule solution : faire appel à Michael Moore, et le charger d’une mission de sauvetage désespérée : partir en Europe pour y découvrir « ce qui marche », des recettes qui, appliquées aux États Unis pourraient résoudre les maux du pays, comme la violence policière dont Michael Moore nous montre à plusieurs reprises des images particulièrement éloquentes.

Et voila donc notre cinéaste partir à l’assaut de la vieille Europe. Il va aller de découvertes en découvertes, toutes plus stupéfiantes les unes que les autres pour un américain, des solutions locales qu’il appréhende d’abord avec un certain scepticisme, mais vis à vis desquelles il va vite être convaincu, même avec un enthousiasme qui se veut communicatif.

La liste des solutions miracle à la Michael Moore constitue un catalogue fourni des innovations politiques, économiques et sociales de cette Europe parfaitement inconnue pour les habitants du nouveau monde. Qu’on en juge. En Italie les employés bénéficient de plus de 80 jours de congés payés par an, ont un treizième mois et un congé de maternité pour élever les enfants. En France, les cantines scolaires servent aux élèves des repas que tout américain ne peut considérer que comme gastronomique. En Finlande, le système scolaire, le plus performant du monde, a supprimé les devoirs à la maison et l’épanouissement de l’enfant passe avant tout autre considération. En Allemagne, on enseigne la Shoah pour que personne ne puisse oublier son horreur et que la formule « plus jamais ça » ne soit pas un simple slogan creux. Et ainsi de suite. La gratuité de l’enseignement supérieur éviterait que des étudiants soient envoyés en prison parce qu’ils ne peuvent plus payer leur dettes. La dépénalisation de la drogue ferait baisser sa consommation. En Islande, le premier pays au monde à avoir élu à la présidence une femme, la seule banque qui ne sombra pas dans la crise financière a justement des femmes à sa tête et en Tunisie les femmes se sont massivement investies dans la révolution qui mis fin au régime de Ben Ali. La succession de ces idées toutes simples est impressionnante. Et l’on ne peut que s’étonner qu’il ait fallu attendre le film de Michael Moore pour les faire connaître de l’autre côté de l’Atlantique.

Le film joue beaucoup sur l’humour et l’ironie, surtout dans sa première partie. Et il ne peut qu’être reçu avec la plus grande sympathie dans cette Europe dont c’est un américain qui en affirme sans réserve le génie. Mais comment sera-t-il perçu aux États Unis, par les partisans de Trump par exemple ? Et d’ailleurs suffit-il d’appliquer des recettes qui peuvent certes être efficaces dans un contexte donné pour qu’immédiatement tous les problèmes soient résolus ? Mais après tout, la naïveté de Moore ne doit pas minimiser l’intérêt de son projet : montrer aux américains qu’ils ne sont pas toujours nécessairement les plus forts et qu’ils devraient mettre un bémol à cette superbe qui les fait ignorer le reste du monde. Une tentative de dénoncer cet orgueil national démesuré qui risque d’être vécue comme une « blessure narcissique » insupportable. Et bien, tant pis pour les américains. Et tant mieux pour le reste du monde, un monde qui, chez Michael Moore, ne connaît pas la misère, le chômage, le terrorisme et bien d’autres maux que les belles solutions que présente le film n’ont pas réussi à éradiquer. Question de temps ? Au fond, ne soyons pas rabat-joie. Le bonheur social existe, Michael Moore l’a rencontré. Avec un peu d’effort, il est à la portée de tous. On voudrait bien y croire.

Where to invade next ? De Michael Moore, États Unis, 2015, 120 minutes.

M COMME MARIAGE POUR TOUS

Le mariage pour tous, ou du moins la loi permettant à des personnes du même sexe d’officialiser leur union devant un officier d’état civil, a divisé les français au moment de sa préparation et de son vote. Des mois de contestations, de manifestations et de contre-manifestations, de déclarations véhémentes et de prise de positions plus ou moins argumentées. De la rue à l’assemblée nationale, l’ambiance n’a pas toujours été détendue, c’est le moins que l’on puisse dire. Comment le cinéma pouvait-il rendre compte sereinement d’un tel débat plus proche du conflit que de la conversation de salon.

Le titre du film de Etienne Chaillou et Mathias Théry n’évoque pas le mariage pour tous, et ce n’est pas une coquetterie de producteur destinée à titiller la curiosité des spectateurs. Le titre, plutôt énigmatique à priori, indique clairement que nous n’avons pas affaire à un reportage style télévision, ni non plus à un film historique. Après avoir vu le film nous pourrons mesurer ce qu’il contient de personnel et de familial puisque la sociologue dont il est question, Irène Théry, spécialiste de la famille souvent présentée comme étant la première à avoir utilisé l’expression « famille recomposée », n’est autre que la mère d’un des réalisateurs du film. Une vraie affaire de famille donc.

Le film ne peut cependant pas rentrer dans la catégorie « drame familial ». La mère et le fils ne sont pas vraiment en opposition, ni même en désaccord, au sujet du mariage. Irène Théry soutient ouvertement le projet de loi pour lequel elle a d’ailleurs été consultée en tant qu’expert et le film ne cherche pas à contester ses positions. Et il se situe plutôt du côté des partisans de la loi.

La sociologue et l’ourson reste cependant un film documentaire, même si sa facture est loin d’être classique. Bien sûr l’emploi des peluches y est certainement pour quelque chose, mais si c’est le plus visible, ce n’est pas le plus important. Car ce qui donne sa véritable portée au film, c’est le dispositif de communication qu’il introduit entre la mère et le fils. Il ne s’agit pas de faire le récit des événements, ni de les commenter ou de les analyser d’un point de vue sociologique. Encore moins d’en proposer une interprétation. Il s’agit tout simplement d’exprimer un ressenti. Celui de citoyens engagés dans ce qui est en train de se jouer au niveau législatif mais aussi au niveau culturel. Qu’il soit possible de vivre de façon sereine un changement aussi important de la société, il n’y a que le cinéma qui pouvait nous le montrer aussi bien.

La sociologue et l’ourson, un film d’ Etienne Chaillou et Mathias Théry.

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M COMME MEDELLIN

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent. D’en haut la vue dominant la ville nous révèle une multitude de maisons, qui semblent se chevaucher, un amas informe dans lequel on se demande comment il est possible de se retrouver. Et comment il est possible d’y circuler ! Des construction souvent en bois, sujettes aux incendies qui se propagent on ne peut plus rapidement. Un court passage du film nous en montre un. L’incendie est filmé de loin. Plusieurs maisons sont concernés. La fumée est épaisse. Le danger finit par être circonscrit. Une simple péripétie dans une ville en proie à bien d’autres maux.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

Le film de Catalina Villar part à la recherche de la concrétisation de cet espoir de paix. Une aspiration tellement forte chez tous ces habitants, jeunes ou moins jeunes, que la réalisatrice a rencontrés. Elle filme plus particulièrement quelques personnages qui deviennent les symboles de ce qui est en tout premier lieu une lutte contre la résignation.

Les parents de Juan Carlos, d’abord, un de ces jeunes qui a été assassiné, dont on ne sait par trop au juste pour quelles raisons. Ils entreprennent des démarches administratifs pour obtenir une reconnaissance officielle de meurtre qui leur ouvrirait le droit à une compensation financière. L’entreprise est ardue. La démarche longue et incertaine. Leur dossier a déjà été rejeté , mais ils ne renoncent pas. Et lorsqu’ils obtiennent enfin gain de cause, leur joie et celle de leur proche est immense.

Le deuxième personnage récurent dans le film est Manuel, un ami de Juan Carlos. Il milite pour la communauté de quartier. Des actions au quotidien de proximité comme on dit, qui ne visent pas à révolutionner du jour au lendemain le monde, mais qui peuvent aider ceux qui habitent là à redonner un peu de sens à leur vie. La route semble pourtant bien longue avant que la réalisation de cette « nouvelle Medellin », soit vraiment effective dans la totalité de la ville.

Catalina Villar avait filmé Juan Carlos quelques années avant son assassinat. Il écrivait des poèmes dont il fait la lecture pour sa mère et pour la cinéaste. Des poèmes où la mort est omniprésente. Une poésie en prise directe avec la réalité d’une ville et d’une jeunesse, première victime de l’omniprésence de la violence. Mais c’est bien sur cette jeunesse, comme le montre l’exemple de Manuel, que repose l’espoir du changement, une véritable renaissance de la ville et de ses habitants.

La Nueva Medellin de Catalina Villar, 2016, 85 minutes.

Présenté au festival Cinéma du réel, compétition française

M COMME MINE

Une exploitation minière perdue dans la montagne bolivienne. Une petite concession qu’on pourrait dire artisanale. Il n’y a aucun équipement particulier. Les hommes descendent au fond tant bien que mal, en rampant, parfois en glissant le long d’une corde. Au début du film le travail n’est pas mécanisé. Il faut creuser sans l’aide de marteaux piqueurs. Ils ne viendront qu’ensuite, lorsqu’on aura réussi à hisser en haut de la montagne le compresseur. Un travail dur, pénible et surtout dangereux. Le film évoque constamment la présence de la mort. Comme si la montagne se vengeait, selon une croyance tenace, en gardant dans la mine les âmes des hommes qui y ont péri.

Le film nous offre des images d’une grande beauté. Les cimes des montagnes enneigées, ou émergeant difficilement de la brume. Le contraste est fort bien sûr avec l’obscurité des galeries souterraines, uniquement éclairées par les lampes frontales des mineurs. Des images réalisées au plus près des hommes, de leur travail, de leur courage, en prenant quasiment les mêmes risques qu’eux.

La mine est la possession d’une famille dans l’intimité de laquelle nous pénétrons peu à peu. Les conditions de vie sont précaires, mais si on a la chance de tomber dans la mine sur un bon filon, alors la vie quotidienne pourra s’améliorer. L’avenir pourtant n’est nullement assuré. Pourra-t-on continuer l’exploitation alors que c’est toute la montagne qui risque de s’effondrer ? Déjà des concessions similaires ont été fermées par les autorités. Les enfants pourront-ils poursuivre le travail de leur père ?

Reveka est un film d’hommes. Pourtant une séquence donne la parole à une femme de mineur. Que fera-t-elle si son mari ne revient pas du travail ? Comment abordera-t-elle la peine, le deuil ? Une confession très émouvante.

Reveka de Benjamin Colaux et Christopher Yates, Belgique, 2015, 75 minutes,

Ce film a été présenté au festival Cinéma du réel en mars 2016, compétition internationale premiers films.

M COMME MARIAGE

Le mariage proprement dit, c’est-à-dire la cérémonie, à la mairie et à l’Église, avec les officiels et les deux familles réunies, nous ne le verrons pas, Le film s’arrête en chemin, Dans la voiture qui y conduit le marié. Tout se limite donc à la préparation de l’événement. Une préparation qui pose bien des problèmes à la famille réunie pour l’occasion dans la maison de campagne où se déroulera la fête, le film n’est donc pas vraiment une réflexion sur la signification sociale ou même personnelle ( au niveau des sentiments) du mariage, Par contre, c’est une exploration en profondeur de la famille, une institution qui a fait l’objet de tant de critiques et de remises en cause qu’on aurait tendance à la considéré comme un archaïsme n’intéressant plus grand monde. Or ici, se plonger, s’immerger, dans sa propre famille comme le fait la cinéaste, c’est montrer qu’elle reste une valeur indépassable de notre culture.

La famille de Checco, celui qui se marie, est certes une famille plutôt non-conventionnelle. Apparemment, les sœurs du marié ne s’encombre pas vraiment des contraintes de la tradition et du poids des relations sociales. Ce qui nous est présenté ici, c’est le théâtre des relations collectives au sein de cette famille tout entière mobilisée par la préparation du mariage, un événement qui fonctionne comme le révélateur des sentiments et des relations que chacun entretien avec les autres,

Si Checco se marie à l’Église, c’est pratiquement pour faire plaisir à sa fiancée dont la famille est pratiquante. La relation entre les deux familles, qu’on perçoit comme étant bien différente l’une de l’autre, n’est pas non plus abordé dans le film. Il faut être deux pour se marier, mais ici on reste d’un seul côté, pour mieux en montrer la complexité, toute la richesse. Car bien sûr, rien ne va vraiment de soi pour que la fête soit réussie. Il n’est pas question de mettre des nappes à carreaux sur les tables qui serviront au cocktail. Mais il est tout aussi impensable d’utiliser des nappes brodées puisque la réception se déroule à la campagne, Un détail bien trivial que cette histoire de nappe. Mais si la cinéaste s’y arrête avec une certaine insistance, c’est bien que ce détail si futile soit-il permet d’éviter les vrais problèmes, les questions d’argent par exemple (qui surgiront pourtant au moment où on ne les attendait pas) et la question de l’amour. Car en suivant les remarques faites par les uns ou les autres, des remarques anodines faites comme en passant, celles du marié lui-même ou celles de ses sœurs, on peut se demander pourquoi au fond il se marie alors qu’il a déjà la quarantaine et qu’il ne cache pas avoir vécu pas mal d’aventures féminines. Alors, si ce mariage n’est pas une obligation sociale, est-il un mariage d’amour ? Le film ne pose pas ouvertement la question et donc ne donne pas de réponse. La question de l’amour est le hors-champ du film, comme la mariée elle-même qui reste absente pour n’apparaître, presque comme un fantasme, que dans un dernier plan, qui est d’ailleurs situé hors film. Alors, quelle importance a le mariage pour la famille ? On sent bien que pour celle qui est filmée, il n’en constitue pas un élément fondateur. Alors peut-être simplement n’est-il que l’occasion de faire un film, c’est-à-dire de proposer au spectateur un moment de plaisir.

Il matrimonio (le mariage), de Paola Salerno, Italie, 2016, 84′, présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition internationale premiers films.

M COMME MILITANT

Le cinéma militant existe-t-il dans le cinéma documentaire ? Cinéma militant, c’est-à-dire un cinéma qui ne soit pas purement et simplement de la propagande bien sûr mais qui se distingue quand même du cinéma engagé, on aurait presque envie de dire « simplement » engagé.

         Est-il bien utile de faire ces distinctions ? Propagande, militantisme, engagement, où sont les frontières ? N’y a-t-il pas dans chacune de ces postures une propension à glisser vers l’un ou l’autre de ses mitoyennetés ? Des distinctions si ténues ne risquent-elles pas d’être purement formelles ? Essayons cependant.

         Le cinéma engagé, le plus fréquent dans le documentaire actuel, est un cinéma qui prend position sur les grands enjeux de société. Sa forme première est la dénonciation. Des exemples ? Dans le domaine de l’écologie, un film qui dénonce l’usage intensif des pesticides dans l’agriculture (Le Monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin) ; dans celui de la santé mentale, un film qui dénonce l’enfermement en hôpital psychiatrique (Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire) ; deux films engagés. Et ainsi de suite. Le film engagé se veut témoin, mais témoin actif, participatif. Il vise avant tout à éveiller les consciences, à faire bouger les représentations en critiquant les idées reçues et en combattant les préjugés. Mais n’y a-t-il pas une pente naturelle du film engagé à devenir militant, c’est-à-dire à entrer dans l’action, non plus sur l’écran mais dans la vie ?

         Le film militant est d’abord un film engagé, mais qui n’en reste pas à la dénonciation. Il pousse à l’action, plus ou moins organisée mais jamais uniquement individuelle. Mais il ne se veut pas au service d’une idéologie. Beaucoup de films actuels présentent en fait de nouvelles formes de militantisme, un militantisme plus libre, plus spontané, en prise directe avec les réalités concrètes, souvent locales. Il se veut un cinéma d’intervention, soutenant les luttes, et pas seulement en les popularisant. On pourrait y voir la résurgence d’expériences comme celle d’Alexandre Medvedkine, le ciné-train concrétisation des perspectives de l’agit-prop dans l’URSS des années 20. Un train équipé en studio de développement des rushes et de montage part dans les usines pour stimuler l’ardeur révolutionnaire. Filmé la veille, monté la nuit, diffusé le lendemain : le cinéma fait partie de l’utopie. Mais aujourd’hui, le militantisme nouveau n’est plus au service du pouvoir et il ne cherche pas à prendre le pouvoir.

         Nous prendrons comme exemple, Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis les deux films de Yannis Youlountas. On peut noter immédiatement que leurs titres est déjà une incitation à l’action. Et effectivement ils essaient d’abord de lutter contre la résignation. Et lutter c’est d’abord descendre dans la rue, manifester sa volonté de changement. D’où les images récurrentes dans Je lutte donc je suis de l’opposition aux forces de l’ordre avec cette image filmée de nuit de manifestants cagoulés qui lancent des pierres. Mais ce militantisme se veut aussi plus positif. D’où les séquences sous formes de reportages qui présentent des actions réelles de solidarité, en Grèce et en Espagne, lors des crises récentes. Athènes a son quartier où l’utopie tente de devenir réalité, Exarcheia, où l’on dénonce le fascisme des groupes d’extrême droite et où on expérimente de nouvelles manières de vivre en communauté, pour aider matériellement, en les logeant et en les nourrissant, ceux que la police expulse de leur logement pour cause de non remboursement de prêts aux banques. Le film se veut résolument optimiste, ou du moins évite systématiquement de tomber dans la morosité, ou dans l’apitoiement, qui conduirait au défaitisme. Il y a beaucoup de chansons dans Je lutte donc je suis et la musique tente de soutenir les luttes, de stimuler aussi. Que ce soit en ville ou dans les campagnes, en Grèce, en Catalogne ou dans le sud de l’Espagne, partout nous est montré cette même chaleur de l’action collective, de l’entraide et de la solidarité.

         Ce cinéma militant est bien sûr produit en dehors des circuits économiques traditionnels. Et la diffusion emprunte aussi des voies parallèles. Les films sont projetés dans des séances spéciales, organisées en partenariat avec des associations locales, de chômeurs et de précaires par exemple, le plus souvent en présence du cinéaste. Là est mise en œuvre concrètement l’action solidaire que le film peut présenter sur l’écran, par la vente de livres, de revues, de dvds. Pour le cinéma militant, la solidarité ne doit pas rester un simple slogan !

On peut consulter les sites des films de Yannis Youlountas : http://jeluttedoncjesuis.net/

http://nevivonspluscommedesesclaves.net/?lang=fr