O COMME ORPHELINS.

Les orphelins de Sankara, Géraldine Berger, 2018, 84 minutes.

Des enfants, au Burkina Faso. Les enfants de Sankara. 600 garçons et filles d’une dizaine d’années. Des enfants qui ont perdu leur père, ou leur mère, ou même les deux. Envoyés depuis leur Afrique natale, sur l’Île de la jeunesse à Cuba, pour apprendre, une culture, révolutionnaire, et aussi un métier. Et revenir chez eux, pour aider leur pays à sortir de la misère, à faire la révolution. Ces enfants qui deviendront à nouveau et définitivement orphelins à la mort de ce Président, qui les avait visités sur leur île lointaine un mois avant son assassinat et qui leur avait redonné confiance, en eux et en leur pays.

Ces enfants devenus adultes, Géraldine Berger les a retrouvés au Burkina et les a longuement écoutés parler de cette aventure hors du commun. Ils racontent donc avec force détails leur départ – ils ne savaient pas ce que c’était un avion, ni aussi un bateau – leur installation dans leur école – certains tenteront même de s’échapper et de revenir, à pied, chez eux. Et puis, petit à petit ils vont s’adapter, grandir, se former (à tous les sens du terme). Leur retour aussi sera difficile, dans ce Burkina de l’après Sankara, qui tente de les ignorer. Mais leur détermination est farouche, à l’image de cette gynécologue qui finit, après une longue bataille, par obtenir l’équivalence de son diplôme de médecin et le droit de travailler dans un hôpital où elle transformera radicalement les pratiques.

Les orphelins de Sankara propose donc aussi une vision de l’Afrique, une Afrique pauvre mais où beaucoup travaillent avec détermination pour faire bouger les choses, comme cette associations des anciens enfants partis à Cuba qui continuent à se réunir et à s’entraider. Un film finalement plutôt optimiste sur l’avenir de l’Afrique.

Enfin, dans sa dimension politique, le film esquisse un portrait de Sankara, grâce à des images  d’extraits de ses discours. « Tout ce qui vous manque, vous l’aurez » dit-il en présentant son projet « révolutionnaire ». On le verra aussi à Cuba, venus visiter « ses enfants », accueilli par Fidel Castro qui assurera la poursuite de leur éducation après sa disparition. Un hommage discret à ce président qui aurait pu infléchir le cours de l’histoire.

« Le ciel d’Afrique était si serein » dit la chanson chargée d’émotions qui ouvre le film. Si serein, avant que les hommes ne se fassent la guerre. Est-il possible de  retrouver la sérénité ?

Ce film a obtenu le prix lycéens, le prix du public et le prix du jury au festival du film d’histoire de Pessac en 2019. Trois prix dans un seul et même festival, chose rare, mais amplement méritée.

O COMME OCCUPATION – Palestine.

Derrière les fronts. Résistance et résiliences en Palestine, Alexandra Dols, 2017, 113 minutes.

Comment peut-on vivre dans un pays occupé ? Comment peut-on supporter – accepter – l’humiliation de la perte de liberté. Ne plus être maître chez soi. Ne plus être chez soi dans son propre pays. Supporter la limitation de ses mouvements, de ses déplacements, de l’accès à son travail. Etre voué à l’arbitraire des décisions des soldats aux check points, ces contrôles incessants où le bon vouloir des soldats a force de loi. Comment supporter les brimades  incessantes de ces contrôles où il faut à chaque fois prouver son identité et surtout ne pas déplaire aux soldats. Comment supporter – ne pas être totalement  effondré, étouffé,  sous le joug d’une armée étrangère qui dépouille tout un peuple de sa terre, de son identité ?

Si la question est clairement posée dans le film d’Alexandra Dols, la réponse qu’elle apporte, que ses interlocuteurs palestiniens apportent – ne l’est pas moins. Ne pas se résigner, résister.

Filmant en Palestine, la vie quotidienne en Palestine, Alexandra Dols filme la réalité de l’occupation de la Palestine par l’armée israélienne. Elle filme la souffrance du peuple palestinien. Ces femmes et ces hommes, ces enfants aussi, qui subissent, dans leur corps et dans leur tête, l’occupation israélienne.

Le fil rouge du film, notre guide en Palestine occupée, c’est Samah Jabr, psychiatre de son état, et dont toute la réflexion, et toute l’activité, est centrée sur les effets, les répercutions, de l’occupation sur les esprits – et la pensée – des Palestiniens. Car pour elle, le plus important ce ne sont peut-être pas les effets directs de l’occupation sur tout un peuple, mais plutôt, les effets psychiques, invisibles, qui transforment les individus en asservis, ces femmes et ces hommes qui ne peuvent plus se vivre autrement qu’asservis, dominés, vaincus. Être occupé, c’est bien sûr être physiquement privé de liberté. Mais c’est surtout ne plus se vivre libre. C’est perdre, comme l’a montré avec force Jean Jacques Rousseau, ce fondement même de l’être humain qu’est la liberté.

Tout au long du film nous suivons Samah Jabr. Nous la suivons dans ses déplacements en voiture, de check points en check points, Nous la suivons dans ses interventions  à l’université, dans des groupes de parole qu’elle anime, dans des séances de thérapie individuelle aussi. Nous l’écoutons parler de l’occupation, de son vécue de femme occupée, toujours avec une grande retenue, mais aussi beaucoup d’émotion. Car cette occupation, elle la vit dans tout son être, elle la subit dans tout son être, dans sa pensée et dans son corps.

Le film retrace l’histoire de l’occupation israélienne de la Palestine, depuis la Naqba – la « catastrophe » où tout un peuple a perdu sa terre et s’est vu chassé de ses maisons, jusqu’à aujourd’hui en passant par les deux intifada. Une histoire évoquée par des images d’archives et de longs textes qui s’impriment sur l’écran. Des rappels historiques nécessaires pour comprendre le vécu actuel des palestiniens. Est-il encore possible d’espérer qu’un jour la Palestine sera libre ? « Je ne verrai peut-être pas de mon vivant la Palestine libre, dit cette femme universitaire qui a connu la prison israélienne, mais je suis convaincue qu’un jour la Palestine sera libérée. »

Les prison israéliennes, beaucoup de Palestiniens les ont connues et les connaissent encore. Il suffit pour être emprisonné d’être soupçonné de terrorisme ou de soutenir la résistance palestinienne. Une longue séquence décrit avec beaucoup de précision grâce à des planches dessinées les « techniques » de torture utilisées par les geôliers israéliens. Mais la violence explicite de l’occupation réussira-t-elle à briser la soif de liberté de tout un peuple ?

O COMME OUVRIÈRES.

Rêves d’ouvrières, Phuong Thao Tran, France, 2006, 51 minutes.

Elles marchent silencieuses le long de l’autoroute. D’un pas rapide. Sont-elles si pressées ? En retard ? De loin et de dos, elles se ressemblent toutes, avec leurs pantalons foncés, leurs tresses de cheveux noirs ou leurs queues de cheval dans le dos. Le soir, dans les lumières de la ville, elles feront le chemin inverse. Après une journée de travail.

Nous sommes à Hanoï, au Vietnam. Ces femmes, ce sont des paysannes. Elles ont quitté leur village pour venir travailler à la ville. Leur travail, les usines où elles passent leur journée, nous ne les verrons pas. Mais elles nous en parlent. Dans les petites chambres qu’elles partagent à plusieurs ou avec leur mari. Et leurs récits seront des plus instructifs.

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Le film s’ouvre sur une séquence lourde de sens quant à la significatif du cinéma documentaire. Une de ces femmes que nous suivrons dans les entretiens que le réalisateur nous propose lui donne des consignes de filmage. Elle veut bien raconter sa vie, mais pas devant la caméra qui l’intimide. Elle propose donc d’être enregistrée oralement, à charge pour le cinéaste de trouver ensuite les images qui conviendront. Mais les « filmés » peuvent-ils ainsi décider des modalités de réalisation du film. La procédure proposée, basée sur une proximité et une intimité avec le filmeur – « viens t’assoir à côté de moi sur le lit » dit-elle – ne sera pas suivie dans le film, puisqu’elle nous parlera, comme les autres protagonistes du film, face à la caméra, filmée en gros plan. Mais le ton est donné. Nous sommes dans un film intimiste. Qui vise à révéler la vie secrète des ouvrières du Vietnam. Sans prétention sociologique.

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Leur travail en usine, elles en donnent une vision des plus critiques. Les cadences sont infernales et beaucoup, surtout parmi les nouvelles, qui n’arrivent pas à suivre, font des malaises. Elles ont droit alors à un petit quart d’heure de repos à l’infirmerie. Mais sin au bout de ce court répit elles ne sont pas capables de reprendre leur place elles sont purement et simplement renvoyées. On comprend alors que les « manageurs », qui ne sont pas des patrons mais en tiennent lieu, ne sont pas particulièrement tendres et ne font pas de sentiment Apparemment la main d’œuvre ne manque pas.

Nos paysannes-ouvrières évoquent longuement les procédures de recrutement, les tests qu’elles passent lorsqu’elles postulent à un emploi. Les écrits paraissent bien simples à celle qui a fait quelques études – elle s’amuse à laisser voir leur copie aux garçons qui les entourent – et un entretien où elle est bombardée de questions. Rien de bien original !

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Le film nous donne aussi une vision de la ville, l’agitation des rues bondées de gens pressés au milieu des vélos, dans toutes les directions, des klaxons incessant des motos, des quelques voitures et camions qui essaient de se frayer un passage dans la foule. Une ville en développement, dit l’une des personnages. Mais ces filles de la campagne profitent-elles vraiment du progrès qu’il est sensé apporter ?

O COMME OGM.

Tous cobayes ? Jean-Paul Jaud, 2012, 115 minutes.

Ce film peut être considéré comme exemplaire du cinéma écologiste engagé, défendant une grande cause, dénonçant avec force les dangers que font courir à la planète les OGM et le nucléaire, visant à éveiller les consciences, à provoquer un sursaut de la raison pour s’opposer, refuser, exiger qu’on arrête enfin cette course absurde au profit qui ne peut que conduire à la catastrophe.

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            Quelle efficacité peut-il avoir ? Les militants y trouveront de quoi argumenter des débats et sentiront l’urgence d’entreprendre des actions percutantes. Les autres reprocheront peut-être au film d’être sans nuance et en fin de compte de ne prêcher que pour sa propre chapelle.

            Le film débute par une attaque en règle contre les OGM en s’appuyant sur les données de la seule recherche scientifique à long terme, réalisée par l’équipe du professeur Gilles-Éric Séralini, très présent dans le film. Cette recherche porte sur les effets des pesticides associés au maïs transgénique présents dans l’alimentation des rats. Les images des pauvres bêtes recouverts de tumeurs énormes sont accablantes. Le film donne aussi la parole à Corinne Lepage, députée européenne très engagée dans la lutte contre les OGM, à des agriculteurs et aux « faucheurs volontaires », dont José Bové. Tous dénoncent le manque de transparence et les pressions des multinationales pour imposer le silence et cacher la vérité. D’ailleurs, ce sont ces mêmes sociétés industrielles qui conduisent les expérimentations sur leurs propres produits et les font en outre classer « confidentielles ». Les moyens, notamment financiers, dont peut disposer un cinéaste sont bien dérisoire face à ceux que mobilisent ces multinationales. Mais même si un tel combat peut paraître à beaucoup perdu d’avance, pour un cinéaste engagé, il y a là plutôt une raison de plus de ne pas baisser les bras.

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La catastrophe de Fukushima ne pouvait évidemment qu’accroitre les craintes – et les angoisses – concernant les dangers du nucléaire. C’est sans doute pour cette raison que le film s’oriente dans sa deuxième partie sur les menaces du nucléaire, présentées comme participant de la même logique que le problème des OGM. Jean-Paul Jaud se défend de proposer une vision apocalyptique de l’avenir. Mais les infographies montrant les conséquences d’éventuelles explosions des centrales françaises sur l’environnement et la population s’apparentent bien à un scénario catastrophe. Quelles solutions proposer ? Pour le film, l’arrêt le plus rapidement possible des réacteurs nucléaires est la seule solution. Est-elle réaliste ? Le film ne dit rien sur les conséquences d’une telle décision.

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Un tel film veut dresser un constat irréfutable. Mais peut-il être vraiment perçu comme donnant des informations objectives dans la mesure où il tient pour acquis dès le départ ce qu’il est censé avoir démontré à son terme ? C’est là tout le problème du cinéma militant. Concernant l’écologie, il ne peut certes pas être assimilé aux films de propagande qu’on a pu connaître sous les régimes totalitaires. Mais sa place réelle dans les débats de société actuels n’en apparaît pas moins comme problématique. À se situer uniquement dans le registre du militantisme, ce cinéma ne court-il pas le risque d’être marginalisé ? Augmenter son audience, trouver un public au-delà des seuls militants des causes défendues, est le problème le plus urgent qu’il a à résoudre.

O COMME OUAGA.

Ouaga girls, Thérésa Traore Dahlberg, Suède, France, Burkina Faso, Qatar, 2017, 83 minutes.

Depuis la création du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), ce festival de renommé internationale et phare de la présentation de films en Afrique, Ouagadougou peut être considérée comme la plaque tournante, voire même la capitale,  du cinéma dans ce continent trop souvent considéré comme culturellement sous-développé. Le cinéma africain est encore hélas trop peu présent sur les écrans européens, en France en particulier. C’est pourquoi la diffusion actuelle d’un film tourné à Ouaga, par une cinéaste africaine, est déjà en soi un événement à saluer. Avec Ouaga girls le cinéma africain se rappelle à nos bons souvenirs. Et c’est tant mieux.

Deuxième raison de réjouissance, le thème traité. Le travail des femmes, des femmes africaines donc. Les métiers qui traditionnellement étaient réservés aux hommes et que des femmes ont le courage de vouloir reprendre à leur compte. Comme la mécanique auto, ou plus exactement dans le film, la carrosserie automobile. Elles veulent surtout pas laisser tout ce qui touche les voitures aux seules mains des hommes.

La cinéaste s’installe donc dans un centre de formation pour les femmes, le CFIAM (Centre Féminin d’Initiation et d’Apprentissage aux Métiers) section mécanique automobile où un groupe de jeunes femmes entre 20 et 30 ans vont essayer d’obtenir un diplôme de fin de formation qui devrait leur permettre de trouver un emploi, ou du moins de se présenter dans les grands garages de la ville et essayer de convaincre les patrons du bien fondé de les embaucher puisqu’elles sont formées et donc compétentes. Ce qui, ici comme ailleurs, est une bien rude tâche.

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La formation qu’elles suivent elle donc présentée sous toutes ses facettes. L’histoire du pays par exemple, ce qui est l’occasion pour le jeune prof de faire l’éloge de Thomas Sankara. Ou bien, pour perfectionner la langue française, à l’oral surtout, une discussion fort animée fait suite à la lecture plus hésitante d’un texte. L’enseignante  clôt le débat en énonçant quelques préceptes moraux : éviter l’alcool et les drogues et ne pas avoir de rapports sexuels sans lendemain. Côté technique elles suivent des travaux pratiques et des stages et se frottent aux exigences du futur métier, comme savoir poncer sans relâche une aile de voiture. Des devoirs sur table les entrainent à la composition écrite et nous suivons en détail la partie orale de l’examen final où il faut identifier les outils dont elles devront se servir et donner leur fonction. Le film se terminera sur la cérémonie de remise des diplômes et, semble-t-il, toutes ont réussi.

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Parmi toutes ces apprenties mécaniciennes, la cinéaste choisit de suivre plus particulièrement trois d’entre elles (Bintou, Chantale et Dina), ce qui va nous permettre de mieux les connaître et de rentrer, un peu, dans leur intimité. Nous assistons d’ailleurs à des rencontres de chacune d’elles avec la psychologue de l’école où elles évoquent leurs problèmes familiaux ou leurs espoirs pour l’avenir. Les poses dans les travaux d’atelier sont aussi l’occasion de se confier les unes aux autres. Quand se marieront-elles ? Quand auront-elles des enfants. Des interrogations universelles.

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Le soir elles sortent en groupe, dans un concert ou dans un bar où elles dansent. L’occasion pour le spectateur européen d’appréhender la vie quotidienne de la jeunesse africaine et de sentir l’atmosphère d’une ville où la population est particulièrement jeune. Dans les séquences de jour, où nous pénétrons dans les habitations, nous entendons la radio ou la télé. Le film est réalisé en période électorale (nous voyons pas mal d’affiche des candidats à la présidentielle dans les rues). Le choix de ces extraits fait clairement ressortir la demande de changement de la population.

Ouaga girls est d’abord un film-portrait des femmes africaines. Mais il est aussi le portrait, réalisé par petites touches, d’une ville et d’un pays. Inévitablement, il oriente vers une réflexion sur l’avenir du continent africain.

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O COMME OTERO Mariana

Histoire d’un secret de Mariana Otero, 2003, 95 minutes.

L’histoire d’un secret de famille. Un secret bien gardé, sur lequel personne ne veut revenir. Un secret enfoui dans la mémoire des adultes ; un secret qui a été et est resté une énigme pour les enfants. Lorsqu’elle avait six ans, la mère de la cinéaste est décédée. Une mort abrupte, inexpliquée, d’autant plus tragique pour la petite fille qu’elle restera de l’ordre du mystère. Est-elle inexpliquée parce qu’inexplicable ? Dans la famille, cette mort est ce dont on ne peut pas parler, ce dont on ne doit pas parler.

25 ans plus tard, Mariana Otero a un moyen à sa disposition pour revenir sur ce secret, et essayer de mettre à jour la vérité. Ce moyen, c’est le cinéma. Le cinéma comme outil d’introspection personnelle et d’analyse familiale. Elle entreprend donc un film-enquête, rassemblant les éléments du puzzle et faisant advenir au plein jour ce qui est resté si longtemps dans l’ombre.

         Mais nous ne sommes pas dans un film de fiction. S’il y a suspens, c’est celui, particulier, inhérent à la dimension autobiographique du film. Menée par quelqu’un d’autre que la fille de la disparue, l’enquête du film aurait une tout autre signification. Mariana Otero ne détourne pas les codes du film policier à son profit. Elle crée une nouvelle forme de suspens cinématographique propre au film autobiographique.

Mais il y a plus. L’originalité du film, sa grande force, c’est sa dimension politique, c’est l’inscription du secret familial dans un enjeu social historiquement déterminé. La mère de la cinéaste n’est pas morte de la fatalité mais d’un avortement effectué dans les conditions précaires qui sont celles d’avant la loi de 1975.

Menant jusqu’à son terme, sans concession, son travail de révélation d’une vérité cachée, le film de Mariana Otero reste d’une grande sérénité. Il y a chez la cinéaste nul sentiment de révolte. Son film n’est pas une protestation s’élevant contre la partialité des lois humaines. Il montre cependant clairement la relativité de toutes valeurs.

La mère de la cinéaste était peintre et aurait pu connaître une grande carrière artistique. Le film sur le secret de sa mort aura un dénouement qui en sublime les conditions, le vernissage de l’exposition de ses œuvres qui n’a pas été réalisée de son vivant, mais que le cinéma porte à la connaissance universelle.

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O COMME OUGANDA

Abc Africa de Abbas Kiarostami, 2001, 84 minutes.

En avril 2000, Abbas Kiarostami est en Afrique. Il est venu en Ouganda faire un film. C’est la première fois qu’il va filmer hors de l’Iran, son pays. Il est venu en Afrique sur l’invitation, la sollicitation d’une ONG, le FIDA (Fonds International de Développement Agricole), qui souhaite faire connaître au monde entier la situation catastrophique du pays. Par le moyen du cinéma. Grâce au film d’un cinéaste mondialement connu. Un film qui montrera qu’il est urgent d’agir en faveur des  orphelins (un million et demi ou même plus) du pays, tous ces enfants dont les parents ont été décimés par le sida. Un film qui montrera aussi les actions entreprises pour aider les femmes, toutes des veuves, qui tentent d’élever tant bien que mal, leurs enfants survivants et les orphelins qu’elles ont recueillis.

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Dans de telles conditions, quel film va bien pouvoir faire Kiarostami ? Une fiction risquerait d’être perçue comme déplacée. Et un documentaire classique risquerait lui d’être ennuyeux à force d’être explicatif. Alors la solution s’imposait : faire un documentaire qui soit aussi une fiction, ou qui ait la caractéristique essentielle d’une fiction, être un récit, un récit de voyage. Mais il s’agira d’un récit personnel, réalisé en première personne. Le récit de ce voyage qu’entreprend le cinéaste, pour découvrir ce pays  et filmer ses rencontres, ses découvertes, les lieux et ceux qui vivent là, c’est-à-dire ceux qui ont échappé à la mort.

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Dans la dimension documentaire, Kiarostami introduit dans son film des déclarations de membres du FIDA, des ougandaises qui se transforment en formatrices pour expliquer à leurs concitoyennes les modalités de l’épargne collective mise en œuvre, une pratique inédite dans le pays, mais qui vise à parer à toutes éventualités dans la tâche difficile qui consiste à assurer la survie des enfants orphelins. Il donne aussi la parole à quelques-unes de ces femmes, souvent âgées, qui ont  recueilli parfois plusieurs dizaines de ces enfants sans parents  et s’efforce de les élever comme leurs propres enfants. Mais ces fragments d’entretiens n’occupent qu’une place restreinte dans le film. Le projet de Kiarostami a une toute autre originalité.

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Puisqu’il veut filmer ses découvertes dans ce pays inconnu, il va d’abord filmer les enfants. Tous ces enfants qui, malgré les souffrances infligées par la vie, se bousculent devant la caméra en riant, en chantant ou en dansant parfois. Certains font le pitre. D’autres manifestent un sérieux impressionnant. Mais tous manifestent une envie de vivre, une joie même qu’on aurait pu croire définitivement vaincue par la misère. Et visiblement Kiarostami et son assistant sont parfaitement à l’aise au milieu d’eux. Ils utilisent de petites caméras numériques (une première aussi pour le cinéaste). Ils se filment l’un l’autre, montrant sur l’écran de leur machine leurs images aux enfants ou même leur permettant de filmer. Des séquences qui devraient enseigner un peu d’humilité à tous ceux qui ont la chance de ne pas connaître la guerre, la maladie et la faim.

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Et puis Kiarostami filme les femmes, ces africaines qui sont toujours des victimes, mais qui veulent se battre pour survivre, et aider le pays à surmonter cette période particulièrement noire qu’il traverse. En habits traditionnels, elles dansent en groupe devant la caméra qui s’attarde sur leurs mains et leurs bras liés les uns aux autres. Un groupe parfaitement uni. Un symbole particulièrement éloquent de l’avenir.

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Ce film ne peut pas être considéré comme une simple parenthèse dans l’œuvre de Kiarostami. Il est la preuve éclatante de la puissance du cinéma, et de l’art, mis au service de grandes causes humanistes.