P COMME PRISON – Soignants.

Etre là. Régis Sauder, 2012,97 minutes.

            Etre en prison. Des détenus et des soignants. Les soignants, psychiatres, infirmières, ergothérapeutes, à côté des détenus, avec les détenus. La prison, c’est la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille. Une prison comme les autres sans doute, surpeuplée. Une prison avec les souffrances de ceux qui doivent prendre sur eux pour tenir, pour ne pas sombrer, mais qui n’y arrivent pas toujours. Ceux qui ne peuvent plus supporter la cohabitation à deux dans une cellule, ou les fouilles des gardiens, ou simplement la présence des barreaux et le bruit des clés dans les serrures. Alors, il s’ils ne peuvent plus continuer de vivre en prison, il n’y a qu’un seul recours : le service médical. Pour quels soins ? Et cela suffit-il ?

            Le film de régis Sauder est construit à partir de deux choix initiaux qui lui donne tout son sens. Le choix du noir et blanc et celui de ne filmer parmi le personnel médical que des femmes. Les détenus, eux, ne sont que des hommes.

            Le choix du noir et blanc est d’abord un choix esthétique. Mais c’est aussi nous dire que la vie en prison, et le travail qui peut s’y dérouler, n’a pas de couleur. Les images pourtant ne sont pas sombres, tout au contraire. Ce qui domine, c’est la blancheur. Non pas la lumière, qui serait jaune. Mais un blanc poussé à la limite de la surexposition. Un blanc qui laisse très peu de place au gris et pratiquement aucune au noir. Cela est particulièrement visible dans les plans où la caméra s’attarde sur les barreaux, les portes de fer, les grillages de toutes sortes. Mais c’est aussi le cas dans les images de visages. Non les visages des détenus qu’il est de toute façon interdit de filmer. Les visages dans le film ce sont ceux de ce personnel soignant, un personnel entièrement féminin donc, dont les gros plans soulignent l’expressivité. C’est à travers cette appréhension visuelle de leur personnalité que se fait le contact avec la réalité carcérale et donc avec les détenus, ce qui a pour effet de ne pas les réduire à un matricule ou à une seule voix. Une voix certes chargée d’émotion, de souffrances, de colère aussi, mais une voix qui resterait désincarnée si elle n’était pas adressée à un interlocuteur, une interlocutrice en l’occurrence, qui reçoit cette parole dans le cadre de l’exercice d’un métier. Mais rien ne dit que ce soit uniquement par devoir professionnel.

            Ce personnel soignant, Régis Sauder le filme de deux façons. Dans l’exercice du métier d’abord, lors d’une consultation avec un détenu, lors de la distribution des pilules le soir, ou lors d’une intervention en urgence dans une cellule ou dans un endroit quelconque de la prison lorsque ça se passe mal. La majorité des séquences filmées lors de ces activités professionnelles nous présente des situations de face à face, soulignant la spécificité de la relation médicale, en particulier la relation psychiatrique, en prison. Car se pose inévitablement pour le soignant la question de la limite de son intervention thérapeutique. Des patients privés de liberté sont-ils des patients comme les autres ? La seule thérapie vraiment efficace ne consisterait-elle pas à redonner le statut d’homme libre au détenu ? C’est peut-être le sens de ces séances collectives d’ergothérapie, une parenthèse bien utile pour briser, ne serait-ce que de façon provisoire, la vacuité de la vie en prison.

            A côté de ces séquences professionnelles, le film donne la parole au personnel soignant de la prison d’une tout autre façon. Sauder les filme en gros plans muets, ajoutant leur parole en voix off, comme une voix intérieure. Ces récits de vie nous dise une réalité qu’il est bien difficile d’imaginer de l’extérieur de la prison. Ce sont des récits écrits, extrêmement rédigé donc, lus d’une voix plutôt neutre. Il est interdit de filmer l’entrée du personnel dans la prison. Un de ces récits va le décrire dans le moindre détail. Chaque jour, la répétition des mêmes gestes, l’attente devant chaque porte, qui finit par créer une grande lassitude. Car dans tous ces récits, une interrogation se fait de plus en plus insistante. Jusqu’à quand est-il possible de rester dans cette fonction ? Partir travailler ailleurs, autrement ? Au fur et à mesure du déroulement du film, ces femmes semblent de plus en plus fatiguées, moins dynamiques. Ce qui ne remet pas en cause leur conscience professionnelle, mais il serait bien naïf de laisser croire que l’exercice de ce métier dans ses conditions particulières peut les laisser indemne.

            La prison est un milieu violent. Elle ne peut être filmée qu’avec une certaine violence des images. C’est ce que nous dit l’incipit du film de régis Sauder. Un montage sec, agressif. Des bruits assourdissants de portes. Des images qui nous disent qu’on ne rentre pas dans une prison, même si c’est en simple visiteur, même si c’est là son métier, sans prendre le risque de se perdre soi-même.

P COMME PHOBIE SCOLAIRE.

Phobie-scolaire : le burn-out de l’enfance. Anne Mourgues, 2020, 52 minutes.

Ils ne peuvent plus aller à l’école. Cela leur est devenu impossible. Fondamentalement impossible. Pas un simple caprice. Pas cette boule au ventre que beaucoup d’enfants ressentent les jours de rentrée par exemple. Ou cet ennui que tant d’autres connaissent dans les salles de classe. Des enfants, dès la maternelle parfois. Des adolescents qui, arrivés en terminale parfois pour certains, subitement ne peuvent plus continuer. De tout âge donc. De toute origine sociale aussi. Des cas qu’il ne faut surtout pas confondre avec le décrochage, cette sorte de ras le bol qui pousse à essayer d’échapper aux contraintes scolaires et qui se traduit surtout par un échec généralisé dans les apprentissages. La phobie est d’un autre ordre. Du côté du désespoir. Du côté de l’impossibilité de vivre à l’école.

Dans la première partie du film, la cinéaste rencontre ces jeunes qui connaissent – ou ont connu – ce qui de toute façon est un drame, un drame familial, un drame social aussi, et qui pousse à se couper du monde, à rester dans sa chambre, dans son lit, à tout faire pour ne pas aller à l’école, jusqu’à se cogner la tête contre les murs, jusqu’à sauter par la fenêtre. Des jeunes qui disent leur souffrance, simplement, sans chercher à trouver des explications. Parfois pourtant, on peut bien évoquer des raisons, comme cet ado qui dit avoir été harcelé pendant deux ans. Mais le plus souvent, il est presque impossible de trouver une cause, ou, si l’on peut trouver un fait déclencheur, il reste factuel. Le plus important est ailleurs.

Puis le film donne la parole aux parents. Tous parlent avec une grande sincérité de ce qui fut – et qui est toujours – une épreuve terrible. Tous reconnaissent avoir fait des erreurs. Parce qu’au début ils ne comprenaient pas. Parce qu’ils ont toujours été très long à reconnaître qu’il s’agissait d’une véritable pathologie et qu’il fallait faire appel à un spécialiste. Comme ce thérapeute que nous voyons recevoir cet enfant de cinq ans et qui lui propose des séances de jeu.

Ces parents, rencontrés aux quatre coins de la Normandie, se sont organisés en association pour être un véritable interlocuteur de l’institution scolaire. Une institution qui est souvent dépassée par les cas les plus douloureux, traités parfois comme un simple absentéisme, bien que certains chefs d’établissement et surtout les infirmières commencent à prendre conscience de la gravité de certaines situations et essaient de venir en aide aux parents. Une association où surtout, ces parents souvent désespérés, peuvent se rencontrer, parler entre eux -dans des groupes de parole par exemple – de leur situation, trouver un soutien, ne plus être seul face au problème.

Le fil d’Anne Mourgues est une alerte. Il met le doigt sur des situations souvent extrêmes, mais qui demandent à ne plus être considérées comme de simples accidents de parcours qui finiront bien par s’arranger. Les ados que nous rencontrons dans le film peuvent très bien repartir dans la vie et trouver une place dans la société. Mais ils resteront sans doute marqués par la souffrance qu’ils ont connue. Ceux-là ont eu la chance de pouvoir être aisés. A l’évidence ce n’est pas le cas de tous. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine.

P COMME PROSTITUTION – Filmographie.

Belle de nuit – Grisélidis Réal, autoportraits de Marie-Eve de Grave

Blue boy de Manuel Abramovich

La Bocca del lupo de Pietro Marcello

Brothers of the night de Patric Chiva

Les Clients des prostituées de Jean-Michel Carré

Un couple peu ordinaire de Jean-Michel Carré

Les Enfants des prostituées de Jean-Michel Carré

L’Enfer d’une mère de Jean-Michel Carré

Karayuki-san, ces dames qui vont au loin ? de Imamura Shôhei

Maisons closes, maisons d’illusions de Mark Kidel

La Nouvelle Vie de Bénédicte, de Jean-Michel Carré

Le Papier ne peut pas envelopper la braise de Rithy Panh

Les prostituées de Lyon parlent, de Carole Roussopoulos

Survivantes de la prostitution de Hubert Dubois

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être), de Jean-Michel Carré

Trop noire pour être française de Isabelle Boni-Claverie

Les trottoirs de Paris de Jean-Michel Carré

Vers la tendresse, d’Alice Diop

P COMME PROSTITUTION – Cambodge.

Le Papier ne peut pas envelopper la braise. Rithy Panh. Cambodge, 2007, 108 minutes

         Il y a des prostituées à Phnom Penh, comme dans toutes les villes du monde, en Asie ou ailleurs. Comme dans tous les pays où les filles n’ont pas d’autres moyens de gagner de quoi se nourrir et aider leur famille à survivre. Si Rithy Panh leur consacre un film, c’est pour montrer leur misère, leur détresse, leurs souffrances. Beaucoup disent avoir voulu un jour se donner la mort. Si elles ne l’ont pas fait, c’est parce qu’elles pensent à leur enfant. Un film d’un pessimisme absolu, où dominent les gros plans de visages en larmes.

         Le film se déroule presque entièrement dans les chambres de ces filles, leur lieu de vie sans grand confort, où elles font la cuisine, mangent et dorment. Même vivant quasiment en collectivité, leur solitude est patente. Aucune ne peut rien pour les autres. Elles ont toutes les mêmes dettes, les mêmes problèmes d’argent, les mêmes addictions à la drogue locale, le mâ, pour laquelle elles dépensent une grande partie de ce qu’elles gagnent avec leur corps, des corps souvent marqués par la maladie, par le sida, et par les coups des clients. Elles sont toutes sous la domination d’une patronne, qui leur fait payer cher le toit où elles dorment et les services d’un rabatteur, qui les envoie travailler quel que soit leur état et qui n’hésitent pas à les battre lorsqu’elles ne rapportent pas assez d’argent. « Faire du fric » est devenu leur obsession, tellement leurs conditions de vie en dépendent.

         Il y a pourtant une grande tendresse dans les plans centrés sur les relations qu’elles tissent entre elles. Pendant le maquillage avant d’aller travailler, ou  lorsque la souffrance de la maladie est insupportable. Une caresse sur les cheveux est bien peu de choses, mais elle est le signe qu’il y a encore de l’humanité dans ces vies sans espoir.

         Contrairement aux films qu’il a consacrés au génocide Khmer rouge, Rithy Panh ne s’implique pas directement dans les scènes qu’il filme. Nul commentaire, pas même de questions pour susciter les confessions. Les filles semblent parler entre elles de leur vie tout à fait spontanément, comme si elles avaient compris qu’en faire le récit pour ce film était une façon, la seule peut-être, de retrouver leur dignité d’être humain. Que restera-t-il de leur vie ? Des portraits de femmes découpés dans des magazines et collés au mur ? Dans une belle séquence finale, elles laissent la trace de leurs lèvres sur un autre mur, elles dessinent leur silhouette, inscrivent leur nom. A quoi servent ces traces ? Les anciennes partent, d’autres arrivent.  L’une d’elle énumère ce qu’elles sont devenues. « Nous les pauvres on est toujours fautifs ».

P COMME PRINCE MIIAOU.

Le Prince Miiaou. Marc-Antoine Roudil. Belgique, 2012, 102 minutes.

Un groupe de rock, français et féminin. Un groupe qui s’affirme de plus en plus d’album en album. Le film que lui consacre Marc-Antoine Roudil nous fait suivre le processus musical allant des premiers accords de guitare à la production de l’album et à la prestation en concert. Un film entièrement consacré à la musique, à la recherche musicale, nous enfermant dans un appartement transformé en studio de répétition et d’enregistrement. Un appartement dont on ne sort pratiquement presque jamais. Un plan nous montre une maison de campagne et un autre filme la chanteuse du groupe prendre un café en extérieur, seule, au soleil. Pour le reste, nous ne sortons pas de la musique.

         La chanteuse du Prince Miiaou, c’est Maud-Elisa Mandeau. C’est sur elle qu’est centré le film, sur elle et sur son travail. Un travail long, répétitif, intense, fatiguant, nécessaire. Elle est présente dans pratiquement tous les plans, sauf pour un solo de batterie et quand son manager lui rend compte de ses entrevues avec les maisons de disques. Elle reste quand même, par ses réponses en off. Pour le reste, on a l’impression que c’est elle qui fait tout. C’est elle qui compose, elle joue de tous les instruments, surtout de la basse et de la guitare, c’est elle qui chante bien sûr. Le film joue alors d’une certaine ambigüité. D’un côté tout repose sur elle. Et elle est effectivement le plus souvent filmée en gros plan, seule face à son ordinateur pour composer, et seule devant le micro pour enregistrer. Mais en même temps, il y a la présence de tous les autres, les musiciens et surtout le preneur du son qui lui demande sans cesse de faire une prise supplémentaire (comme au cinéma !) Si c’est elle qui est au centre du processus créatif, celui-ci ne prend vraiment corps que dans les échanges avec ses collaborateurs, son groupe sans lequel rien ne serait abouti.

         Malgré la dernière scène, où le réalisateur nous donne un aperçu du résultat de tout le travail qui a précédé dans une magnifique prestation du Prince Miiaou sur scène, le film de Roudil ne devrait pas être étiqueté film musical. C’est un film sur la musique, sur une musicienne. Certes. Mais c’est surtout un film sur le travail, sur l’effort, sur la volonté de réussir et le perfectionnisme d’une artiste qui ne joue pas les génies inaccessibles. Le film n’a alors rien de romantique. Et surtout il échappe totalement à l’esthétique du clip. Il est fait en majorité de plans fixes et qui n’hésitent pas à durer pour rendre compte du tâtonnement créatif. Bref, un film qui va à contre-courant des films de rock. Il a fallu beaucoup de courage au Prince Miiaou pour accepter un tel défi.

P COMME PEINTRE – Lucebert.

Lucebert temps et adieu. Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1994, 52 minutes.

         Cet hommage à son ami Lucebert, poète et peintre néerlandais mort en 1994, nous rappelle que van der Keuken était un cinéaste expérimental, constamment à la recherche de formes visuelles adéquates aux sujets qu’il abordait. Un hommage à un artiste lui-même très créatif se devait de nous faire accéder à son œuvre autrement que par une vision frontale de ses tableaux, les faire parler sans les commenter, montrer son travail en captant le geste créatif sans qu’il soit nécessaire de donner la moindre explication. Le film de Van der Keuken est un véritable poème cinématographique, un poème en images où les images filmées par Van der Keuken se confondent avec les images dessinées et peintes par Lucebert. Un film qui nous montre la pertinence du cinéma pour rendre compte du monde de l’art.

         Le film se compose de trois parties, trois films courts réalisés à trois périodes différentes, abordant l’œuvre de Lucebert de trois manières différentes en fonction justement du moment où ils sont réalisés.

         1962. Une première vision de l’œuvre de Lucebert, poèmes et tableaux, une découverte, une première approche personnelle de la part du cinéaste. En fait, cette partie constitue le pré-générique du film, un long incipit de plus de dix minutes, puisque le titre et les indications habituelles à tout générique apparaissent à son terme. Van der Kauken nous donne à entendre un long texte de Lucebert et il filme ses tableaux dans son atelier. Les images sont extrêmement mobiles. Mais ce qui frappe surtout, c’est qu’elles ne sont pas en couleurs. Elles ne sont pourtant pas en noir et blanc comme on aurait pu s’y attendre lorsqu’il s’agit de faire disparaître les couleurs. Van der Keuken nous propose des images monochromes, d’une teinte bleutée. Aux tableaux se mêlent des photos de l’artiste. La caméra instaure des va et vient entre le visage de l’artiste et sa main qui dessine. La musique, très free jazz, de Willem Breuker, avec ses improvisations au saxo, donne une vitalité extrême aux images. Des onomatopées totalement décousues accompagnent des vues de visages grimaçants. Pourtant cette parie s’achève dans un calme relatif. « Il y a tout dans le monde. C’est tout » dit le poète. Des enfants apparaissent à l’image. Des plans fixes d’eau, de rochers, d’herbe, de nuages. Mais l’orage n’est sans doute pas loin.

         La deuxième partie, réalisée en 1966, est faite avec la participation active de l’artiste. « Un film pour Lucebert » dit le cinéaste qui ajoute « pour toi… j’ai vu ces images ». Nous sommes transportés au véritable commencement de l’œuvre ? Lucebert, à 10 ans, assiste aux émeutes qui enflammèrent Amsterdam en 1934 et leur répression par la police. Une photo de l’artiste enfant filmée longuement en gros plans fixes est pourtant hachée par instant par de brefs inserts de vues de ses tableaux. Puis la couleur, enfin, dans l’atelier où l’artiste travaille. « La lumière est de plus en plus liqueur de vie ». L’image de l’atelier est surcadrée par un pan de mur à droite de l’écran, comme si le cinéaste ne voulait pas déranger l’acte créatif. Van der Keuken filme des objets familiers, d’une grande banalité, qui peuvent avoir inspiré le peintre ou qu’il associe lui-même librement à, ses œuvres, des vélos, des trompettes d’enfant, des tracteurs, des fruits, des jouets en plastiques, un ensemble hétéroclite monté en alternance avec des vues des tableaux de Lucebert en gros plans. Les images s’enchainent sans lien apparent. Il serait vain d’y chercher une logique. On est plutôt du côté de cette « tempête d’images » que van der Keuken réalisa par ailleurs. Il filme des têtes de veau à l’étalage d’un boucher. Des enfants font des découpages. Une vieille dame en noir propose de petits bouquets de plantes aux passants dans un marché. Dans une carrière, des ouvriers cassent des pierres. Une chèvre est égorgée sous nos yeux. Une citation de Lucebert « un grand nègre maussade est descendu en moi » déclenche une série de vues prises sur le vif dans la foule où sont cadrés des visages de noirs. Une femme sourit à la caméra, furtivement. A la fin du marché un noir balaie la place. Et tout au long de cette cascade d’images, en insert, apparaissent des gros plans d’extraits de tableaux de Lucebert. Cette partie s’achève sur une séquence où le travail filmique s’intègre parfaitement au travail créatif du peintre. Devant un grand mur, Lucebert réalise une fresque. Mais le filmage de l’œuvre en train de se faire n’est nullement linéaire. Des coupures d’image font apparaitre et disparaitre des formes et des couleurs, comme s’il s’agissait des remords de l’artiste. Le peintre lui-même n’est pas présent en continu devant son œuvre qui est animée de façon indépendante par le montage. Une séquence qui en finn de compte est un véritable film d’animation. En même temps elle anticipe ce que sera bien plus tard le street art et les façons de le filmer au moment de la réalisation des œuvres.

         La dernière partie du film est réalisée en 1994, après la disparition de Lucebert. Van der Keuken précise « nous avons décidé avec Lucebert en avril de refaire un film, mais il est mort en mai. Il faut se passer de lui. » Le film de Van der Keuken devient alors l’œuvre posthume de Lucebert, centré sur son poème. « Si tu sais où je suis, cherche-moi » A quoi fait écho une dernière citation. « Sans me chercher tu me trouveras ». Dans toute cette partie, van der Keuken filme l’atelier du peintre, sa table de travail, sa bibliothèque, ses tableaux. Tous ces lieux vides mais imprégnés de sa présence. A des moments de grand calme succède une frénésie d’images de plus en plus intense. Des zooms rapides sur les visages peints, des mouvements de caméra dans tous les sens sur des fragments de toiles. L’objectif est parfois si près du tableau que l’image est floue, d’autant plus que les panoramiques latéraux sont des plus rapides. Comme Van der Keuken lui-même, le spectateur ne peut pas rester insensible à l’art de Lucebert.

         Le film se termine pourtant par la présentation par la compagne du peintre de ses derniers carnets de dessins. Elle dialogue sereinement avec le cinéaste maintenant totalement apaisé. L’œuvre de Lucebert peut passer à la postérité.

P COMME PARIS – Filmographie.

Paris Capitale du cinéma documentaire, en paraphrasant quelque peu Walter Benyamin. Pas vraiment la ville lumière. Plutôt une ville qui vit beaucoup la nuit. Comme les barricades de Mai 68. Une ville qui fait la fête en noir. Ou qui passe la nuit debout. Surtout place de la République. Une place d’ailleurs dont on peut suivre la vie, au fil des ans, 30 et même 45. Jusqu’au derniers soulèvements. Une ville où il y a encore une vie de quartier, presque de village. Du moins dans les films. Une ville où les parisien.e.es aiment parler devant un micro et une caméra. Une ville où les élections, pour la conquête de l’hôtel de ville donnent lieu à des combats homériques. Une ville où la nuit, c’est aussi la danse. Et la musique.

Au bord du monde. Claus Drexel

Amour rue de Lappe.  Denis Gheerbrant

L’Assemblée. Mariana Otero

Bonne-Nouvelle, Vincent Dieutre

Carnet de notes sur vêtements et villes. Wim Wenders

Chats perchés. Chris Marker

Chronique d’un été. Jean Rouch, Edgar Morin

Daguerréotypes. Agnès Varda

La Danse. Le Ballet de l’Opéra de Paris. Frederick Wiseman

Les Enfants du 209, rue Saint-Maur, Paris Xe. Ruth Zylberman

Etude de mouvements à Paris. Joris Ivens

Faits divers. Raymond Depardon

Fragments sur la grâce. Vincent Dieutre

Géographie humaine. Claire Simon

Grands soirs, petits matins. William Klein

 Hélène Berr. Une jeune fille dans Paris occupé. Jérôme Prieur

Il est minuit, Paris s’éveille. Yves Jeuland

 Jaurès. Vincent Dieutre

Une Jeunesse amoureuse. François Caillat

Le Joli mai. Chris Marker, Pierre Lhomme

Jungle. Louise Mootz

La Maison de la radio. Nicolas Philibert

Les Marches de Belleville. Brigitte Tijou

Le Masque, Johan van der Keuken

Naissance d’un hôpital. Jean-Louis Comolli

 Paris. Raymond Depardon

 Paris à tout prix. Yves Jeuland, Pascale Sauvage

Paris est une fête. Sylvain George

Place de la République. Louis Malle

Place de la République 30 ans après. Xavier Gayan

Place de la République 45 ans après. Hafid Aboulahyanne

Reporters. Raymond Depardon

Retour au Palais. Yamina Zoutat

Les Révoltés. Michel Andrieu, Jacques Kébadian

La Seine rencontre Paris. Joris Ivens

Un peu, beaucoup, passionnément. Fabienne Abramovich

La Ville Louvre. Nicolas Philibert

P COMME PRECARITE.

Se battre. Jean-Pierre Duret et Andrea Santana, France, 2013, 93 minutes

Eddy est champion de full-contact, une discipline physiquement très exigeante. Sur le ring, dans les entraînements, il dégage une énergie incroyable. Sera-t-il capable de se battre avec autant de vitalité dans la vie quotidienne pour surmonter les difficultés auxquelles il ne manquera pas d’être confronté ?

Se battre, c’est d’abord ne pas se résigner pour ces personnes en situation de difficultés matérielles que nous présente le film. Ils sont tous en situation de précarité, de misère, mais ils ne sont pas à la rue, réduits à des situations extrêmes. S’ils essaient de s’en sortir, ils ne sont jamais sûrs de parvenir à franchir le seuil de la pauvreté.

Jean-Pierre Duret et Andrea Santana sont connus pour avoir réalisé une trilogie sur la pauvreté dans le Nordeste brésilien, là où les paysans pauvres sont obligés d’immigrer à São Paulo pour espérer trouver le travail qui leur permettra de survivre. De retour en France, ils poursuivent le même projet, montrer la misère, rencontrer ceux qui en souffrent, qui la subissent.

C’est à Givors, dans la banlieue lyonnaise, qu’est réalisé le film. Le film présente des portraits qui rendent particulièrement concrètes différentes situations de précarité. Il y a cette femme qui a dirigé une maison d’édition et qui a tout perdu dans les péripéties de sa vie. Il ne lui reste plus que ses souvenirs, ses objets familiers, ses deux chats et son chien. Nous croisons d’autres hommes et femmes plus anonymes, souvent âgés, mais ne renonçant jamais à leur dignité humaine. C’est que la caméra n’est jamais dans une position qui pourrait être taxée de voyeurisme. Il y a bien plutôt de la chaleur dans la façon dont ils sont filmés.

Et puis il y a l’entraide. Celle des Restos du cœur ou du Secours populaire. Une association locale a aussi créé un jardin où de petits boulots sont proposés, cueillir les choux de Bruxelles, nettoyer les poireaux ou les betteraves. Un travail qui n’a rien à voir avec la chaîne en usine que ces personnes meurtries par la vie ne pourraient sans doute pas supporter. Ils trouvent là l’occasion de contacts humains qui leur permet de ne pas sombrer dans le désespoir.

Se battre n’est pas un film pessimiste. Il n’est pas optimiste non plus. Il se situe au-delà d’un ressenti immédiat. Surtout, il ne juge pas les situations qu’il montre, ni les personnes qu’il rencontre. Mais il joue parfaitement un rôle d’éveilleur de conscience.

P COMME PERTE

Prière pour une mitaine perdue. Jean-François Lesage, Canada, 2020, 79 minutes.

La neige seule est divine, pourrait-on dire en paraphrasant André Breton. Elle tombe en flocons serrés. Inexorablement. Et tout devient blanc. Les arbres, les parcs, les rues de la ville. La nuit devient le royaume des chasse-neiges. Un ballet continu. Et dans les images en noir et blanc, c’est le blanc qui domine. Un univers feutré, tout en douceur. Sans bruit perturbateur. Calme malgré le vent qui souffle par moment. Un silence propice au recueillement, et à la confidence.

Nous avons tous perdu quelque chose un jour. Un objet auquel on tenait, des papiers, de l’argent. Des choses importantes ou insignifiantes. Irremplaçables car uniques, ou symboliques. Des manques qui donnent un sens particulier à la vie. La vie n’est-elle pas faite de pertes ? Des parents, des amis, des personnes proches. Et les amours.

Le film commence dans le bureau des objets perdus des transports de Montréal. Derrière l’employé qui reçoit les demandeurs, nous voyons défiler des femmes et ces hommes, ces garçons et ces filles, des personnes âgées ou de tout jeunes gens, qui viennent là dans l’espoir de retrouver ce qu’ils ont perdu dans le métro ou dans le bus, un passeport, des lunettes, des clés, un cartable rose avec de petits papillons. Tous sont anxieux, mais poussés par l’espoir de retrouver ce qui d’une façon ou d’une autre leur manque. Déception ou joie, c’est bien sûr dépendant de l’issue de leur démarche. Ils fouillent dans de grandes caisses. Des gants par exemple, il s’en perd beaucoup. Bien sûr ne plus en avoir, c’est gênant. Mais même ces objets personnels qui n’ont pas une utilité immédiate, leur absence peut être tout aussi bien insupportable.

Le cinéaste va donc rencontrer certaines de ces personnes à la recherche d’objets personnels qui sont autant de souvenirs chers à leur cœur. Comme cette femme qui a perdu une carte avec la photo de ses parents. Quel soulagement pour elle de la retrouver. Une occasion pour elle de parler d’eux. Ils lui manquent tant.

Nous faisons des rencontres souvent particulièrement émouvantes par ces évocations des vicissitudes de la vie. Comme cet homme qui a perdu son partenaire après 32 ans de vie commune. « Avec lui, dit-il, j’ai tout perdu ». Même atteint du sida, il ne perd pourtant pas confiance en la vie. « Je suis devenu un homme » dit-il en évoquant toutes ses épreuves. Ou cette femme qui évoque cet homme qu’elle aimait à la folie et qu’elle a pourtant quitté. « On s’est perdu tranquillement » affirme-t-elle, avec un brin de nostalgie quand même.

De ce qu’on a perdu et qu’on aimerait retrouver – l’enfance ou la jeunesse, des amitiés ou des amours anciens – on en parle aussi en groupe, entre amis, réunis pour un repas ou pour boire un verre. Des réunions où chacun peut dévoiler la face cachée de sa personnalité. Mais toujours, si on parle du passé, c’est le présent qui compte avant tout. La tonalité générale de toutes ces conversations est plutôt sereine. Voire joyeuse.

Un film qui globalement est une leçon d’optimisme. Et la neige a décidément de bons côtés !

Visions du réel 2020

P COMME PHOTOGRAPHIE – Lisetta Carmi.

Lisetta Carmi, une âme en chemin. Daniele Segre, 2010, 54 minutes.

Une vielle dame tout de blanc vêtue. Nous la suivons dans la rue, des rues bordées de maisons blanches. Vue de dos, elle semble avoir du mal à monter les escaliers qui mènent chez elle.  Un appartement où elle va nous recevoir en toute simplicité.

Cette vieille femme, c’est Lisetta Carmi, une célèbre photographe italienne, dont Daniele Segre nous propose le portrait. Un portrait tout simple, sans commentaire, sans avis de spécialistes, sans analyse d’autres photographes, sans témoignage de proche ou de membre de la famille. Juste la parole de Lisetta, filmée chez elle, seule avec la caméra. Et ses œuvres quand même. Ses photographies célèbres, celles qui ont fait sa renommée et son importance artistique, équivalente pourrait-on dire à celle de Cartier-Bresson, le seul photographe que Lisetta citera dans le film. Une référence à n’en pas douter.

Face à la caméra, seule chez elle, Lisetta Carmi évoque sa vie et sa carrière de photographe. Elle ne répond pas à des questions. Elle parle d’elle spontanément, directement, en suivant un fil chronologique invisible. Une parole entrecoupée seulement de quelque plan d’arbres ou de vues de la nature. Et quelques portraits posés, de son visage. Un visage si expressif.

Lisetta parle d’abord de son enfance, de ses parents. De famille juive, elle va fuir le fascisme de Mussolini en Suisse. Une répression qui la marquera durablement.

Puis elle évoque successivement les différentes étapes de sa carrière de photographe. En Italie bien sûr, mais aussi au Venezuela, où elle filme beaucoup les enfants. Les enfants et les pauvres sont visiblement les personnages qu’elle photographie le plus. Elle raconte les conditions de réalisations de ses séries les plus connues. Les dockers dans le port de Gênes par exemple. Un hommage au travail. Puis les travestis (comme elle les appelle) et dont le livre qu’elle leur consacre fait scandale. Elle raconte d’ailleurs avec beaucoup d’humour comment elle allait dans les librairies de Milan le demander. Toutes en possédaient au moins un exemplaire, mais caché sous le comptoir !

Elle s’attarde longuement sur les portraits de Erza Pound qu’elle a réalisé lors d’une visite éclaire chez lui, alors qu’il était malade. Des portraits qui révèlent tout de l’âme du poète.

Dès les premiers plans, le film était placé sous la présence de Bach, dont Lisetta interprète au piano le Clavier bien tempéré.  Il s’achèvera sur le son d’une clochette dans le premier âshram construit en Europe. Lisetta a abandonné la photographie. Elle parcourt une autre voie spirituelle.

Le film de Segre est parfaitement en phase avec l’œuvre de Carmi. Il montre clairement comment la photographie peut manifester un « amour immense de l’humanité ».

P COMME PORTRAIT DE FEMME – Filmographie.

Des femmes connues, mais pas seulement. Des femmes artistes, au sommet de leur domaine d’intervention, là où le plus généralement ce sont les hommes qui dominent. Mais plus rien n’est désormais hors de leur portée.

Des femmes militantes. Pour le droit des femmes bien sûr. Mais bien au-delà d’un féminisme conventionnel. Contre toutes les oppressions, toutes les injustices dont elles peuvent être victimes.

Des femmes comme les autres, comme toutes les femmes, dans leur quotidienneté, dans leur banalité, toujours émouvantes.

Et toutes celles que l’histoire ne retient pas.

Des portraits de femmes réalisés par des femmes.

Actrices

Arletty et Coco Chanel, la liberté absolue. Anelyse Lafay-Delhautal

Dietrich/Garbo – L’Ange et la Divine. Marie-Christine Gambart

Catherine Deneuve, belle et bien là. Anne Andreu

Jeanne Moreau l’affranchie. Virginie Linhart

Sandrine Bonnaire, actrice de sa vie. Juliette Cazanave

Sois belle et tais-toi. Delphine Seyrig

Chanteuses

Silvana. Christina Tsiobanelis, Mika Gustafson, Olivia Kastebring

Chavela Vargas. Catherine Gund, Daresha Kyi

Janis, little girl blue. Amy Berg

Joséphine Baker, première icône noire. Ilana Navaro

Ne change rien. Pedro Costa

Danseuses – Chorégraphes

Carolyn Carlson – Dance as a Karma. Béatrice Vernhes

Ecrivaines

Albertine Sarrazin, les routes de la liberté. Sandrine Dumarais

Belle de nuit. Grisélidis Real. Autoportraits. Marie-Eve De Grave

Une chambre à elle. Anne Lenfant

Elsa la rose. Agnès Varda

Virginia Woolf 1881-1942. Dominique-Lucie Brard

Philosophes

Des fleurs pour Simone de Beauvoir. Carole Roussopoulos et Arlène Shale.

Simone de Beauvoir, on ne nait pas femme… Virginie Linhart

Simone de Beauvoir, une femme actuelle. Dominique Gros

Simone Weil, l’irrégulière. Florence Mauro

Photographes

Annie Leibovitz : life through a lens : life through a lens. Barbara Leibovitz 

Dora Maar, entre ombre et lumière. Marie-Eve De Grave

Plasticiennes

Louise Bourgeois : l’Araignée, la Maîtresse et la Mandarine. Marion Cajori, Amei Wallach.

Louise Bourgeois. Camille Guichard

Niki de Saint Phalle, de l’autre côté du miroir. Laurence Lowenthal

Niki de Saint Phalle, un rêve d’architecte. Louise Faure, Anne Julien

Peggy Guggenheim, la collectionneuse. Immordino Vreeland Lisa

Sophie Calle, sans titre. Victoria Clay-Mendoza

Révolutionnaires

A l’école de Louise Michel. Marion Lary

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

Femmes anonymes

Anaïs s’en va en guerre. Marion Gervais

Bélinda. Marie Dumora

Cinéma Woolf. Erika Haglund

Daria Marx, la vie en gros. Marie-Christine Gambart

Femmes d’Islam. Yamina Benguigui

En bataille, portrait d’une directrice de prison. Eve Duchemin

L’espionne aux tableaux. Brigitte Chevet

Lip : Monique et Christiane. Carole Roussopoulos

Mimi. Claire Simon

Ouaga girls. Traore Dahlberg Thérésa

Pauline s’arrache. Emilie Brisavoine

Profession agricultrice. Carole Roussopoulos

P COMME PAYSANS – Filmographie.

Agriculteurs, certains disent que c’est le plus beau métier du monde. Et pourtant on sait que ces dernières années le nombre de suicides parmi eux n’a cessé d’augmenter. D’un côté les dettes s’accumulent lorsqu’il est indispensable de moderniser ses équipements. De l’autre des journées de travail où l’on ne compte pas les heures, et l’impossibilité de prendre des vacances puisqu’il faut s’occuper des bêtes tous les jours. Sans compter qu’ils sont souvent accusés de développer la pollution. Le cinéma propose souvent des portraits poignants de ces travailleurs de la terre qui nous nourrissent mais qui ont bien du mal à survivre dans notre monde en changement qui ne leur fait pas de cadeau. Pourtant, on trouve encore des paysans heureux, en parfaite harmonie avec leur terroir.

Biquefarre, Georges Rouquier

Les Bêtes, Ariane Doublet

 Les Chèvres de ma mère, Sophie Audier

Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes, Rodolphe Marconi

 Farrebique, Georges Rouquier

Il a plu sur le grand paysage, Jean-Jacques Andrien

Les Inconnus de la terre, Mario Ruspoli

Je ne veux pas être paysan, Tangui Le Cras

Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin

Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin

Nouveaux Paysans – Les Semeurs d’espoir, Aurélie Bérard

Paysage imposé, Pierre Creton

Les Paysans, Florence Lazar

Paysans, le mal de terre, Jean-Denis Bonan

Paysan, on y croit dur comme fer, Jean-Pascal Fontorbes

La Pluie et le beau temps, Ariane Doublet

 Profils paysans, Raymond Depardon

Sans adieu,  Christophe Agou

Secteur 545, Pierre Creton

Le Sel de la terre, Georges Rouquier

Symphonie paysanne, Henri Storck

Le Temps des grâces, Dominique Marchais

Les Terriens, Ariane Doublet

Vendanges, Georges Rouquier

La vie moderne, Raymond Depardon

P COMME PHOTOGRAPHIE – Gilles Caron

Histoire d’un regard. Mariana Otero, 2019, 93 minutes

Gilles Caron, photojournaliste (le film de Mariana Otero dit photoreporter), disparu au Cambodge en 1970, alors qu’il n’avait que 30 ans. Une carrière brève, mais particulièrement remplie. De la guerre des six jours à la guerre du Vietnam, du Biafra à l’Irlande du nord, sans oublier mai 68 et les soirées de première à l’Olympia à Paris. Un travail de photojournalisme qui l’a conduit sur tous les points chauds de la planète. Lui dont tant d’images sont devenues des icônes n’est-il pas lui-même l’icône du photojournalisme ?

Le film que lui consacre aujourd’hui Mariana Otero est bien sûr un hommage posthume à son travail, mais aussi un portrait de l’homme, si tant est que l’on puisse après tant d’années après sa mort percer sa personnalité. C’est aussi une visite de son œuvre, ces milliers de planches-contact et de photos qui peuvent ainsi être affichées plein écran au cinéma.

La première analyse que nous propose le film porte sur la célèbre photo de mai 68 montrant Cohn-Bendit narguant le policier casqué qui lui fait face. En fait, il ne s’agit pas d’une lecture d’image au sens habituel du terme. S’appuyant sur les planches-contact, la cinéaste cherche plutôt à retracer la succession des prises de vue, la façon dont le photographe se déplace pour trouver le bon angle. Un travail qui semble ne rien laisser au hasard.

Pourtant, dans d’autres situations, Mariana Otero insiste sur le sens du placement (quelque peu intuitif, comme inné) qui fait réaliser à Caron des images uniques, sans qu’il en perçoive à priori tout le sens. Ainsi des premiers soldats israéliens devant le mur des lamentations dans la Jérusalem reconquise par l’armée et la présence (non prévue par le photographe) de Moshe Dayan. Plus que les photos ce sont les planches-contact qui sont ici particulièrement importanteset ce sont elles que la cinéaste s’efforce de faire parler.

Pour le faire, Mariana Otero s’entoure de deux ou trois spécialistes (elle sait éviter l’écueil de tant de documentaires où le spécialiste est noyé sous les paroles d’expert). Elle donne aussi la parole aux filles de Caron (une séquence assez brève en fait) et elle se rend en Irlande du nord pour retrouver les lieux des photos de Gilles. Elle retrouve aussi un homme et deux femmes qui se reconnaissent alors qu’ils n’étaient que des enfants –mais des enfants combattants)n lors des émeutes documentées par Caron.

Cette présence de la cinéaste à l’écran est une des marques distinctives du film. C’est elle qui mène l’enquête à partir de son ressenti de l’œuvre de Caron. Elle en fait son ami, s’adressant directement à lui en le tutoyant alors qu’elle ne l’a pas connu de son vivant. Et qu’elle dit avoir découvert ses photos un peu par hasard. Et surtout elle effectue un rapprochement très personnel entre le photographe et sa propre mère. Comme lui, celle-ci est disparue bien trop tôt. Comme lui, elle était une faiseuse d’images, étant peintre. Mariana Otéro lui a consacré un film, Histoire d’un secret, dont le titre fait écho avec celui consacré à Gille Caron. Une continuité exemplaire dans l’œuvre de la cinéaste.

P COMME POLITIQUE – Filmographie.

 Dès qu’un film prend position, n’est-il pas nécessairement politique ?

Quel que soit le thème qu’il déclare traiter.

Pourtant, il y a des sujets  qui viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on pense politique :

Les élections et les campagnes électorales, les portraits d’hommes et de femmes politiques, les enjeux de société pris en compte dans des projets ou des actions individuelles et collectives, les manifestations, protestations, révoltes, révolution…

Le politique tout aussi bien que la politique.

Sélection.

17° parallèle. Joris Iven, Marceline Loridan

1974, une partie de campagne. Raymond Depardon

A bientôt j’espère. Chris Marker et Mario Marre

Acte de tuer. Joshua Oppenheimer

L’Affaire Sofri. Jean Louis Comolli

Afrique 50. René Vautier

Les Ames mortes. Wang Bing

L’Arène du meurtre. Amos Gitaï

L’Assemblée. Mariana Otero

Atalaku. Dieudo Hamadi

La Bataille du chili. Patricio Guzman

La Cause et l’usage. Dorine Brun et Julien Meunier

Le cas Pinochet. Patricio Guzman

Le Chagrin et la pitié. Marcel Ophuls

Le Char et l’olivier.  Roland Nurier

Chats perchés. Chris Marker

 Cinq caméras brisées. Emad Burnat et Guy Davidi

Classe de lutte, Groupe Medvedkine Besançon

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Avi Mograbi

Comment Yukong déplaça les montagnes, Joris Ivens et Marceline Loridan

Connu de nos services. Jean-Stéphane Bron

La Cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Crisis. Robert Drew

Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine. Alexandra Dols

La Dignité du peuple. Fernando Solanas

Draguila, l’Italie qui tremble. Sabrina Guzzanti

Duch, le Maître des forges de l’enfer. Rithy Panh

Les Enfants des mille jours. Claudia Soto Mansilla et Jaco Biberman

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie. Richard Dindo

Esprit de 45. Ken Loach

L’Expérience Blocher. Jean-Stéphane Bron

Farhenheit 9/11. Michael Moore

Fenming. Chronique d’une femme chinoise. Wang Bing

Le Fond de l’air est rouge. Chris marker

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

The Gatekeepers. Dror Moreh

Général Idi Amin Dada. Autoportrait. Barbet Schroeder

Graines de ronds-points. Jean-Paul Julliand

Grands soirs, petits matins. William Klein

L’Heure des brasiers. Fernando Solanas

Images du monde et inscription de la guerre. Harum Farocki

L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi. Thierry Michel

Je suis le peuple. Anna Roussillon

 Les Jours heureux. Gilles Perret

 J’veux du soleil. François Ruffin, Gilles Perret

Kashima Paradise. Yann Le Masson

Kinshasa Makambo. Dieudo Hamadi

L’acadie, l’acadie ?!? Michel Brault et Pierre Perrault

Les Lip, l’imagination au pouvoir. Christian Rouhaud

Marseille contre Marseille. Jean-Louis Comolli

Mémoires d’immigrés. Yamina Benguigui

Merci patron. François Ruffin

Nous le peuple. Claudine Bories, Patrice Chagnard

On a grèvé. Denis Gheerbrant

On va tout péter. Lech Kowalski

Les orphelins de Sankara. Géraldine Berger

Paris à tout prix. Yves Jeuland et Pascale Sauvage.

Paris est une fête. Sylvain George

Pour Sama.  L-KATEAB Waad

Pour un seul de nos deux yeux. Avi Mograbi

 Le Président. Yves Jeuland

Le procès contre Mandela et les autres.  Nicolas Champeau, Gilles Porte

Rêver sous le capitalisme. Sophie Bruneau

Les Révoltés. ANDRIEU Michel

Reprise. Film d’Hervé Le Roux.

Rue Santa Fé. Carmen Castillo

S 21, la machine de mort Khmer rouge. Rithy Panh

Salvador Allende. Patricio Guzmán

Samouni road, Stephano Savona

Septembre chilien. Bruno Muel, Théo Robichet et Valérie Mayoux

Le Silence des autres. Robert Bahar

La sociale. Gilles Perret

La sociologue et l’Ourson. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Le Système Poutine. Jean-Michel Carré

Tahrir. Place de la libération. Stefano Savona

Le Tombeau d’Alexandre. Chris Marker

Tous au Larzac. Christian Rouhaud

Valse avec Bachir. Ari Folman

Week-end à Sochaux. Groupe Medvedkine Sochaux.

Z 32. Avi Mograbi

P COMME PAYSAGE.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal et Edward Burtynsky, Canada, 2006, 86 minutes.

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ? Burtynsky ne propose pas de solution. Il regarde et il nous montre ce qu’il a vu. Ses images, grand format, ont une beauté plastique évidente. N’empêche, elles font froid dans le dos…

            Le film nous montre donc Burtynsky au travail, choisissant des sites impressionnants, s’interrogeant sur la lumière, sur la place de l’appareil de prise de vue. Souvent il donne ses polaroids aux personnes qu’il photographie ou qui vivent dans les lieux de ses photos. Le film le montre aussi au Canada, où il tient des conférences illustrées par son travail. On visite même une de ses expos, la caméra se faufilant parmi les visiteurs pour découvrir furtivement ses grands formats. Mais son œuvre photographique, le film la montre abondamment, opérant des passages entre l’image filmique et l’image photographique de la même scène avec une précision remarquable. Le film lui donne aussi la parole : ses commentaires sont sobres, réduits à l’essentiel. Les images elles, fixes ou animées, sont particulièrement éloquentes.

            Le film débute, en avant générique, par un long et extraordinaire travelling de plus de quatre minutes dans une de ces usines (ou peut-être devrait-on dire ateliers) d’assemblage d’objets manufacturés que nous avons tous, un jour ou l’autre, acheté dans un de nos hypermarchés. Des rangées de postes de travail défilent sous nos yeux, interminablement. Et c’est cette vision inépuisable qui rend le mieux l’immensité du lieu. L’image n’en finit pas de se renouveler, identique à elle-même. Par moment le travelling s’accélère, comme si la cinéaste était impatiente d’en finir, d’arriver à un terme dont on finit par croire qu’il n’existe pas vraiment. On pense au fameux travelling de Week End de Godard ! Sauf qu’ici tout semble « clean ». Il n’y a pas de bruit assourdissant comme la représentation traditionnelle de l’usine pourrait nous le laisser penser. Les ouvriers semblent bien calmes, bien propres sur eux dans leurs blousons jaunes. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion. Et quand dans une séquence ultérieure on s’approche d’eux, quand on les regarde de près dans leur travail, on comprend l’ennui particulièrement inhumain que représente la répétition incessante de ces petits gestes. Non, décidément, le travail en usine, même si on n’a plus vraiment affaire à une chaîne classique, ne laisse pas beaucoup d’initiative et de responsabilité aux ouvriers ! D’ailleurs une autre séquence tout à fait extraordinaire nous montre ces mêmes ouvriers, totalement résignés et passifs, subissant sans broncher les reproches d’un « petit chef » au sujet de la qualité de leur travail ! En rang par quatre, bien alignés, tout de jaune vêtus dans un environnement où les murs des bâtiments sont eux aussi du même jaune, on dirait presque qu’ils posent pour la photo ! Le plus terrible, c’est qu’on ne peut déceler le moindre froncement de sourcils chez ces hommes et ces femmes à qui le film tente, un moment, de donner la parole. La seule chose qu’ils semblent capables, ou autorisés, de dire, c’est le nombre d’années qu’ils ont déjà passé dans ce travail. Mais le gros plan sur le visage, ou les mains, de la travailleuse, comme l’a dit depuis longtemps le proverbe chinois, vaut nettement plus que 10 000 mots !

La Chine n’est certes pas le seul pays où notre planète soit défigurée, mais il semble que là-bas, le désastre écologique avance à grand pas. Preuve, le fameux barrage des Trois Gorges, dans la vallée du Yangtsé, le plus grand du monde comme disent aujourd’hui les Chinois reprenant à leur compte la phraséologie américaine ! Si l’on renvoie au film de Jia Zhang Ke, Still life, on a alors une intéressante possibilité de confronter documentaire et fiction en définissant les moyens propres dont usent l’un et l’autre.

Preuve aussi, la « visite » de Shanghai qui termine le film. Les gratte-ciel new-yorkais en particulier ont longtemps séduit les photographes, amateurs ou professionnels. Ici il est difficile de parler de séduction. Au rythme des constructions et des destructions qui les précèdent, le travail de Burtynsky a déjà valeur historique. Les habitations anciennes, traditionnelles, existeront-elles encore longtemps ? Les séquences filmées en usine nous montraient des hommes et des femmes réduits quasiment à une fonction de décor. Ici il n’y a plus personne, que des tours et des voitures sur les autoroutes. Et s’il reste une vieille dame qui n’a pas voulu quitter son appartement promis comme le reste à la démolition, on sait bien que la loi du « progrès » finira, très vite, par s’imposer.

            Ce film est un remarquable support de réflexion sur les problèmes de pollution, d’écologie et de développement durable. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il est projeté dans des réunions-débats organisées sur ces thèmes par des municipalités ou des associations comme Les Amis de la terre ou Greenpeace. Il peut aussi devenir un très bon outil de formation sur les images, permettant de comparer la puissance évocatrice de la photographie et du cinéma et surtout d’engager une analyse concrète de la fonction d’éveilleur de conscience qu’elles peuvent avoir. Si de telles images sont tout à fait indispensables, pour ne pas laisser penser que ce qui se passe la-bas, très loin, en Chine, ne nous concerne pas vraiment, on ne peut s’empêcher de penser aussi qu’elles ont peu de chance, à elles seules, de changer le cours des choses.

P COMME PALESTINE – Gaza bombardée.

Plomb durci, Stephano Savona, 2009, 80 minutes.

Début janvier 2009, dans la bande de Gaza. Cela fait déjà une dizaine de jours que les bombardements israéliens de l’opération baptisée « Plomb durci » sèment la désolation et la mort. Une situation chaotique que va filmer Stephano Savona, au cœur même de l’événement, au plus près de cette population meurtrie.  Mais il filme en véritable cinéaste et non en journaliste. Et son film n’a rien d’un reportage.

D’abord parce qu’il ne filme pas les bombes. On entend bien dans la bande son des explosions d’obus. On voit bien, au loin, des colonnes de fumée. Mais justement elles sont au loin. Les bombes tombent sur des maisons, des immeubles, où n’est pas le cinéaste. Et s’il n’y est pas, ce n’est pas par peur, ou pour se protéger. C’est plus simplement parce que son projet n’est pas de filmer les bombes. Ni les avions qui les larguent d’ailleurs. Si on entend leur grondement, ils restent aussi hors champ. Rendre compte de la guerre, ce n’est pas seulement filmer les armes et le feu des armes.

Savona filme le peuple de Gaza. Ces Palestiniens qui comptent leurs morts et leurs blessés. Ces hommes et ses femmes qui ont tout perdu dans la destruction de leur maison, qui racontent comment ils ont dû fuir de leur maison pour ne pas être ensevelis sous les décombres. Il filme les adolescents qui errent dans les décombres pour montrer les dégâts, ou pour récupérer ce qui peut l’être encore. Tous sont hagards, perdus dans leur ville qu’ils ne reconnaissent plus, qu’ils ne peuvent plus reconnaître.

Par deux fois, dans son film, et dès la première séquences, Savona nous fait entendre le discours officiel israélien, une tentative de justification de leur action contre Gaza, contre le Hamas. Le peuple palestinien n’est pas l’ennemi d’Israël, nous assure-t-on, et l’armée israélienne fait tout son possible pour ne pas causer de dommage aux civils. Tout le film de Savona montre simplement la dimension dérisoire – le cynisme – d’une telle déclaration.

Et le film accumule les vues de décombres, d’immeubles éventrés, de maisons réduites à un tas de pierre. Reste-il dans Gaza une seule habitation debout ? Dans le film de Nicolas Wadimoff, Aisheen, still live in Gaza,  tourné lui aussi dans Gaza au lendemain de l’opération « Plomb durci », il reste encore en vie quelques animaux dans le Zoo et dans le parc d’attraction un des manèges peut être remis en état de marche. Dans le film de Savona rien de tel. Gaza semble simplement raillée de la carte.

Il y a beaucoup d’enfants à Gaza et Savona les filme souvent en gros plans, montrant leur tristesse, leur impuissance, leur colère et leur révolte contenues. Auront-ils d’autre choix, dans leur avenir, que d’entrer eux-aussi en résistance ?  

Dans une séquence particulièrement émouvante, la caméra s’arrête un long moment sur un petit, tout juste deux ans peut-être, qui regarde le ciel hors champ, parce qu’il entend, comme nous, le bruit d’un avion. Une cible si facile.

Sur Samouni road du même Stephano Savona lire G comme Gaza

P COMME PALESTINE -Filmographie

Des cinéastes palestiniens, israéliens ou européens. Des images de guerre, de destruction, de souffrance, de mort. L’occupation avec l’omniprésence des soldats et des check-points. Un peuple qui, malgré tout, continue à vivre. Résistance et résilience.

Sélection (très partielle).

Aisheen. Still live in Gaza, Nicolas Wadimoff

Ana Falastine, Mourad Fallah

L’Apollon de Gaza, Nicolas Wadimoff

L’Arène du meurtre, Amos Gitai

L’Attentat, Simone Bitton

Le char et l’olivier, une autre histoire de la Palestine, Roland Nurier

Cinq caméras brisées Emad Burnat et Guy Davidi

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Avi Mograbi

Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine, Alexandra Dols

D’une seule voix, Xavier de Lauzanne

Les Enfants de Chatila, Maï Masri

Les Enfants du feu,  Maï Masri

Entre les frontières, Avi Mograbi

Gaza, Garry Keane, Andrew McConnell

Gaza by her, May Odeh, Riham Al Ghazali

Gaza calling, Nahed Awwad

Gaza, les enfants du retour, Emmanuelle Destremau

Gaza-Strophe, Palestine, Samir Abdallah

The Gatekeepers, Dror Moreh

Genet à Chatila, Richard Dindo

Le Grand Partage- La Palestine sous le mandat britannique, 1917-1947,  Jakob Schlüpmann

Hamlet en Palestine, Nicolas Klotz et Thomas Ostermeier

Jaffa. La Mécanique de l’orange, Ayal Sivan

J’aimerais qu’on sème en Palestine, Christophe Jarosz

Le Jardin de Jad, Georgi Lazarevski

Journal de campagne, Amos Gitai

Un long été brûlant en Palestine,  Norma Marcos

Mur, Simone Bitton

La Palestine, de fil en aiguille, Carol Mansour

Palestine, histoire d’une terre – 1) 1880-1950 – 2) 1950-1991, Simone Bitton

Plomb durci, Stephano Savona

Pour sama , Waad Al-kateab 

Rachel, Simone Bitton

Pour un seul de mes deux yeux, Avi Mograbi

Rêves d’exil, Maï Masri

Route 181 – Fragments d’un voyage en Palestine-Israël,  Michel Khleifi, Eyal Sivan

Rue Abu Jamil – Au cœur des tunnels de Gaza, Stéphane Marchetti et Alexis Monchovet

Samouni road, Stephano Savona

Valse avec Bachir, Ari Folman

Vis-à-Vis : Eyal et Jawad – L’Heure du dialogue Israël et Palestine, Patrice Barrat, Kim Spencer.

Z 32, Avi Mograbi

 

P COMME PALESTINE – Cisjordanie.

Journal de campagne, Amos Gitai, 1982, 83 minutes.

Dès son premier plan, un texte en surimpression sur les images présente le film : « Il décrit l’occupation de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, puis l’invasion du Liban, par l’armée israélienne. » Et plus loin : « Notre objectif est de montrer comment l’occupation se traduit sur le terrain et d’examiner rétrospectivement les motivations qui se cachent derrière l’invasion du Liban et les événements qui l’ont suivie ».

         L’occupation de la Cisjordanie, c’est d’abord la présence de l’armée. Par groupe de trois ou plus, les soldats en armes marchent dans les rues. Patrouille ? Promenade ? Surveillance ? Le cinéaste et son équipe les suivent, à la trace pourrait-on dire. Le film est un long voyage, une sorte de déambulation en voiture, dans les villes, dans les campagnes. En longs plans séquences, nous voyons défiler le paysage, les murs des maisons, toujours filmés de côté, par une fenêtre latérale du véhicule, jamais de face à travers le pare-brise. Lorsqu’ils rencontrent des soldats, ils les accompagnent au ralenti, le plus près d’eux possible. Parfois ils semblent ne pas s’apercevoir qu’ils sont suivis. Le plus souvent ils font comme si ça ne les dérangeait pas. Mais toujours ils voudraient bien se débarrasser de cette caméra gênante. Le cinéaste ne cédera jamais à leur demande, à leur ordre, à leur menace, à leur violence. « Ne filme pas » est la première parole entendue dans le film. Mais tant qu’elle reste en état de marche, quelles que soient les pressions physiques exercées sur celle qui la tient (c’est bien une femme dans l’équipe de Gitai), la caméra continue son travail. Un cinéaste engagé ne renonce pas à son projet au premier ordre militaire qu’il reçoit.

         Cette opposition entre l’armée et le cinéma – on devrait dire cette lutte, ou même cette guerre – se concrétise dans la deuxième séquence du film, avant même d’inscription du titre sur l’écran. Un incipit fort, où domine ce qui deviendra l’image emblématique du cinéma en temps de guerre, de sa présence sur le terrain même des opérations militaires : la main du soldat qui se pose sur l’objectif de la caméra pour réduire l’image au noir. « Ne touche pas à la caméra » hurle Gitaï. Le rapport de force n’est pas en sa faveur. Mais il ne cédera pas un pouce de terrain. La femme qui tient la caméra esquivera par deux fois la main qui s’approche ou ces objets que le soldat veut appliquer à l’objectif

.

         La scène est filmée devant la maison du maire de Naplouse, où une délégation des membres du Mouvement israélien pour la paix est venue lui manifester son soutien. Il vient d’être victime d’un attentat qui lui a couté ses deux jambes. L’armée est là pour contrôler la situation. Immédiatement l’équipe du cinéaste les dérange. La caméra d’ailleurs beaucoup plus que le micro et le magnétophone. Pourtant sans le son, si l’on n’entendait pas les ordres donnés (« dégage ») et les tentatives de négociation de Gitai, la scène ne serait pas aussi significative. « Pas de violence » insiste le cinéaste. Pourtant la caméraman (Nurith Aviv) sera bousculée, agressée physiquement. Mais elle ne cédera pas. Et les images chaotiques qu’elle nous livre sont les preuves à charge d’un dossier qui au long du film ne fait que s’alourdir.

         Une bousculade pour empêcher la caméra de tourner, il y en a une autre dans la séquence suivante. Cette fois ce n’est plus l’armée qui est sur la sellette, mais le contremaître, d’une exploitation de fraises. Pour lui, filmer les ouvrières palestiniennes au travail est interdit et il s’opposera par la force à ce que le cinéaste rencontre ces femmes. L’occupation de la Cisjordanie, c’est donc aussi l’exploitation par le travail. Comme c’est l’implantation des colonies, l’expulsion des palestiniens de leur terre, l’arrachage des oliviers au bulldozer la nuit. L’invasion du sud Liban sera montrée de la même façon, par de longs travellings sur les villes dévastées, les maisons et les immeubles en ruine, et les campements de fortune des réfugiés, avec en fond sonore les actualités déversées par la radio israélienne. Au Liban, Gitai ne filme pas la guerre en train de se dérouler. Il en saisit les traces, les plaies avant qu’elles ne se referment, pour ne pas oublier.

         Le film revient sans cesse sur les soldats israéliens, essaie de leur donner la parole, de les faire s’exprimer sur leur présence en Cisjordanie et leur vision de l’avenir du conflit. Pas facile, tant ils se méfient de la caméra. Pourtant Gitai arrive à obtenir des prises de positions, radicales, fondamentalement opposées. Est-il possible de réconcilier arabes et juifs ? Pour les uns, il faut chasser les arabes de cette terre. Le discours de Begin, alors premier ministre, lors d’une cérémonie militaire organisée dans le désert de Judée est nettement du côté de cette violence. Cet extrémisme n’est pas partagé par tous. Il y a même un soldat pour affirmer que la seule solution c’est de rendre les territoires. Le film tranche-t-il ? Quand il montre les ravages de la guerre, le cinéaste n’est certes pas du côté de la violence. D’ailleurs la fin du film revient à Naplouse, chez ce maire dont l’optimisme est sans faille. Reste que si des palestiniens peuvent encore récolter du blé sur leur terre, d’autres ne peuvent compter que sur la distribution de vivre par l’ONU dans leur camp de réfugié. La juxtaposition de ces deux plans ne peut que donner à réfléchir.

P COMME PARCOURS – Europe

Différents pays européens, nos voisins, vus à partir d’un film (un seul !) pour appréhender leur histoire, leur actualité et pointer leur créativité cinématographique.

Décidemment, le documentaire aime nous faire voyager.

Allemagne

Une jeunesse allemande, Jean-Gabriel Periot (2015). La Fraction Armée Rouge (RAF), le groupe Baader-Meinhof, l’extrême gauche qui n’hésite pas à passer à l’action violence et commettre des attentats meurtriers. Un film qui sait faire parler les archives.

Autriche

Vienne avant la nuit, Robert Bober (2016).  Le film nous montre les lieux ou les monuments les plus connus de la ville, le Prater et sa grande roue, Schönbrunn et son palais, les rue du centre avec le tram et les façades des immeubles, et aussi les cafés, les cafés surtout, où les habitués viennent lire la presse du jour. Mais les images d’archives sont là aussi pour nous rappeler la nuit de cristal, les livres brulés et les synagogues détruites, et l’arrivée triomphale d’Hitler dans Vienne.

Belgique

Y.O.L.O., Karim Bey (2017). Des adolescents qui se filment eux-mêmes mais qui interagissent avec le réalisateur hors caméra, une façon originale de rentrer dans leur vie.

Bosnie

Sarajéviens, Damien Fritsch (2014). Sarajevo après la guerre. Une ville cosmopolite, l’agitation de ses grandes avenues et le calme le long des cours d’eau. Et ses habitants.

Bulgarie

Je vois rouge, Bojina Panayotova (2017). Ce que le film montre surtout c’est le déni d’une société de son passé historique, surtout quand il s’agit d’une dictature. Faut-il à tout prix faire la lumière, toute la lumière, sur un passé que tout le monde sait pas très reluisant ? Au risque de bousculer les personnes. Qui a  droit à l’oubli ?

Espagne

En Construccion, José Luis Guerin (2000). Le Bario, un quartier pauvre de Barcelone, intéresse les promoteurs immobiliers. D’où la destruction des vieux bâtiments insalubres pour construire à leur place des immeubles d’un tout autre standing.

Grèce

Nous ne vendrons pas notre avenir, Niki Velissaropoulou (2017). Deux jeunes filles engagées dans la lutte contre l’exploitation particulièrement polluante d’une mine d’or à ciel ouvert par une société canadienne.

Irlande

Sur la plage de Belfast, Henri-François Imbert (1996). Un petit film oublié dans une caméra super-8 achetée chez un antiquaire à Belfast. Une enquête pour retrouver l’auteur de ce film et ses personnages, une famille qui se baigne sur une plage, une femme qui sort d’une maison, des objets entassés dans une boutique d’antiquités.

Italie

Draquilla : l’Italie qui tremble, Sabina Guzzanti (2010).   Un tremblement de terre dans les Abruzes qui fait plus de 300 morts et 30 000sans-abris. Une attaque violente contre Berlusconi, sa façon de gouverner et de traiter la catastrophe.

Pays Bas

Amsterdam, global village. Johan van der Keuken (1996).Une ville d’eau, grâce aux canaux bien sûr. Une ville de rencontres, avec les habitants dont beaucoup sont venus de très loin. Une ville de fête aussi, ses nuits de danse et de musique dans les boites. Ses coffee-shops et partout ses velos.

Pologne

Nous filmons le peuple, Ania Szcepanska (2012). Sous le régime communiste, jusque dans les années 80, le cinéma polonais réussit à contourner la censure pour réaliser des films contestataires et critique à l’égard du pouvoir.

Portugal

Dans la chambre de Wanda, Pedro Costa (2001) Fontainhas, le quartier cap-verdien de Lisbonne, en cours de démolition. Le monde de la drogue et de la misère. Un monde qui doit disparaître du paysage de la ville.

Roumanie

Toto et ses sœurs, Alexander Nanau (2014). Une famille rom en pleine décomposition,  la mère étant jetée en prison pour trafic de drogue. Toto, 10 ans, est finalement accueilli dans un orphelinat où il apprendra à lire et à écrire et surtout à danser le hip hop.

Royaume Uni

L’esprit de 45, Ken Loach (2013). Les conquêtes sociales à la fin de la seconde guerre mondiale.

Russie

Le système Poutine, Jean-Michel Carré (2007). L’exercice du pouvoir par le maître du Kremlin à la fin de son second mandat. Une analyse d’opposant critique.

Suède

Bastard Child, Knutte Wester(2017).La vie d’une fille d’une mère célibataire chassée de la maison par ses parents, d’orphelinat en orphelinat, passant d’une famille à une autre, indésirable, toujours rejetée.

Suisse

Madame, Stéphane Riethauser (2019).Une saga familiale à travers l’opposition de la figure du père et celle de la Grand-mère. Un récit autobiographique de la découverte et de l’affirmation de l’homosexualité.

Ukraine

Maïdan, Sergueï Loznitsa (2014). La chronique d’un soulèvement populaire, contre un président et son régime. Les rassemblements pacifiques de plus de 500 000 manifestants sur la place Maïdan, mais aussi les affrontements avec les forces de l’ordre.

Yougoslavie

Cinema Kumunisto. Il était une fois en Yougoslavie, Mila Turajlic (2010). Dans un pays qui n’existe plus, le cinéma est majoritairement un cinéma de propagande à la gloire de son « Président à vie », Tito.

P COMME POUPEES – japonaises

 Épouse, fille, mère, Alain Della Negra, Kaori Kinoshita, 2019, 35 minutes.

Des hommes sans femmes. Délaissés, isolés, souffrant de solitude sans doute. Car un homme peut-il vivre sans présence féminine, sans contact féminin ? Il ne s’agit certainement pas d’amour, ni même de sentiment. Tout simplement il y a des hommes qui ne peuvent vivre qu’au milieu des femmes.

Alors ils ont un bon moyen pour remplacer ces femmes réelles qui pour une raison ou une autre les ont abandonnés. Les poupées ! Oh, pas des poupées d’enfant, des poupées miniatures, de simple jouet pour faire la dinette, ces compagnes des petites filles qui peuvent alors se croire une maman, ou une maitresse d’école. Ce que veulent ces hommes, ce sont des poupées grandeur nature, qui ont une réelle présence féminine et qui finissent par incarner leur idéal féminin. Des poupées si jolies, éternellement jeunes et surtout si dociles, même s’il n’est pas toujours facile de les déshabiller comme le montre la dernière séquence du film. Des poupées que l’on peut cajoler, dont on peut s’occuper infiniment, prendre soin de leur coiffure comme de leur tenue. Et qui resteront fidèles, sans jalousie aucune si on leur impose une autre compagne, ou même plusieurs, suivant ses moyens financiers. Mais le film ne dit pas combien elles coûtent à l’achat. Peu importe de toute façon. Ce n’est pas une question d’argent.

Les poupées d’accompagnement des hommes seuls, au Japon, c’est une véritable industrie. Un phénomène qui s’inscrit en parfaite harmonie avec cette partie de la culture nippone contemporaine, celle qui vénère jusqu’à l’excès le virtuel et ses stars, depuis les mangas bien sûr jusqu’aux jeux vidéo en passant par les dessins animés (ces « animés » qui ont conquis depuis quelques décennies déjà les télés du monde entier), ou aussi les modes du cosplay  ou du kigurimi, ces déguisements qui peuvent prendre une dimension quotidienne et dans lesquels sont investis des personnages fictionnels de dessins animés notamment, de Pikachu à Winnie l’ourson.

Tout cela, le film de Alain Della Negra et Kaori Kinoshita nous le présente avec beaucoup de simplicité et de naturel, sans émettre de jugement, mais avec une petite dose d’ironie quand même (par exemple dans la séquence finale déjà citée où retirée le minishort d’une poupée demande une grande habileté et beaucoup de patience !). Même si elles ont conquis le monde entier, ces pratiques japonaises ne restent-elles pas un peu exotiques ?

Les hommes sans femmes

Les poupées, qu’ils achètent et dont ils prennent soin

La fabrique des poupées

Cosplay

Festival Cinéma du réel 2019, Paris.