P COMME PALESTINIENS – Chatila.

Genet à Chatila, Richard Dindo, Suisse, 1999, 94 minutes.

         Lorsqu’il écrivait son livre sur Chatila, Genet écoutait le Requiem de Mozart. Tout au long du film de Dindo, nous entendrons ce même requiem, entremêlé dans la bande son avec la lecture du texte d’Un Captif amoureux.

 Chatila, un des massacres les plus terrifiants de l’histoire du Moyen Orient, de toute l’histoire moderne sans doute. Un massacre perpétré à Beyrouth par les milices phalangistes, dans le camp de réfugiés palestiniens. Des femmes, des enfants, des vieillards, égorgés, assassinés au couteau ou à la hache, torturés avant de mourir. Genet entre dans le camp au lendemain du massacre. Quelques heures passées au milieu des cadavres qui jonchent les rues. Quelques heures suffisantes pour lui donner la matière d’un livre qui est un véritable cri de désespoir devant l’horreur. « Je suis peut-être un noir qui a une couleur blanche ou rose, mais un noir. »

         Le film de Dindo est un périple suivi par une jeune femme, Mounia, sur les traces du séjour de Genet à Beyrouth et jusqu’en Jordanie. A Chatila, elle rencontre et interroge des survivants du massacre. Des hommes et des femmes qui décrivent cette nuit aussi claire que le jour, grâce aux fusées éclairantes des soldats israéliens en faction aux portes du camp. Une armée israélienne présente à Beyrouth dans le cadre de l’opération Paix en Galilée, une armée qui n’interviendra pas pour protéger les civiles. Les images d’archives montrent les cadavres dans les rues, les femmes qui hurlent leur désespoir à la mort de leurs enfants. Et le texte de Genet dit l’odeur de la mort omniprésente.

         Le périple de Mounia se poursuit en Jordanie. Genet y était parti pour un court voyage de quelques jours. Il y est resté plusieurs mois, auprès des combattants Palestiniens. Son livre décrit leur vie, soutient leur combat. Genet se place sans hésitation du côté de la révolution palestinienne. Le film se déroule alors à Amman et sur les bords du Jourdain. Mounia rencontre un groupe de Fedayins. Avec eux, elle parcourt les collines, aux portes du désert. En ville elle rencontre des femmes. Elles évoquent leur patrie qu’elles ont dû quitter, leur espoir d’y retourner un jour. « La vie des palestiniens, dit une d’elle, c’est la misère. »

         Le film de Dindo est une traduction cinématographique du livre de Genet et en même temps une prise de position politique dans le conflit israélo-palestinien conforme aux positions de l’écrivain que les images des rives du Jourdain ou des villages de Jordanie rendent particulièrement concrètes. Une séquence reconstitue une nuit passée par Genet dans une maison d’un Feddayin parti au combat. La mère lui porte un café, sans un mot, comme elle le fait toutes les nuits pour son fils. Et Genet dit dans son livre être lui-même devenu, pour une nuit, le fils de cette femme. Un film qui réalise une osmose parfaite entre littérature et cinéma.

P COMME PALESTINE – Jaffa

Jaffa. La mécanique de l’orange, Eyal Sivan. 2009. 88 minutes.

         Si l’orange est bien le seul symbole commun de l’histoire d’Israël et de la Palestine, raconter son histoire, c’est raconter l’histoire commune de cette terre tant disputée. Eyal Sivan s’attache ici non seulement à faire œuvre de mémoire, mais aussi à creuser la signification d’une mythologie qui concerne tout à la fois les juifs et les arabes. Plus d’un siècle d’histoire, de vie commune au départ, de guerres et de conflits par la suite.

Le triomphe commercial mondial de l’orange de Jaffa aurait-il été possible si arabes et juifs, tous les habitants de la Palestine, n’avaient pas uni leurs efforts, conscients de leur intérêt commun, travaillant en harmonie autour de « l’or des agrumes parfumées » ? Le film, dans toute sa première partie, insiste sur ce temps heureux où tous les habitants de la Palestine vivaient et travaillaient en bonne entente. Il se termine par les images des bulldozers de l’armée israéliennes arrachant les derniers orangers. Jaffa est devenu un quartier de Tel-Aviv. On n’y récolte plus d’oranges, même si Israël continue d’exporter celles qu’il produit sous cette marque. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre le film entreprend une longue analyse de « l’idéologie sioniste », s’appuyant tour à tour sur des interventions de témoins, juifs et arabes, mais surtout sur des images d’archives, qui sont commentées et analysées par des spécialistes.

Faire parler les images, toutes les images, des images de toutes sortes, de toute origine. Ce travail de recherche est ici particulièrement efficace. On remonte aux origines de la photographie. On découvre le premier photographe palestinien. Les images de la télévision française (Giquel au JT) ou américaine succèdent aux actualités Pathé. Les danses et les fêtes après la création d’Israël font écho aux images de la propagande officielle des premières vagues de colonisation sioniste dans les années 30 (l’arrivée des bateaux chargés des futurs fondateurs des Kibboutz). Et surtout la publicité, toutes formes de publicité, affiches ou films, commerciales ou politiques, vantant le mérite des oranges ou proposant leur boycott. Les images disent tout, si l’on sait les regarder, et les faire parler. Elles disent les faits (les bombes qui tombent sur Jaffa en 48, les camps de réfugiés en Jordanie) ; elles disent aussi comment l’idéologie a su les fabriquer et les mettre à son service. La Palestine était-elle désertique avant l’arrivée des colons juifs ? Il est facile de filmer le désert suivi par les travaux de plantation pour le démonter. A quoi il est aussi facile de répondre en montrant les orangeraies arabes existant dès le début du XX° siècle. Ce que le film montre avec force, c’est que l’image est une arme, qu’avec elle on construit de toute pièce une vision du monde conforme aux codes et aux modes d’une époque, même si cela n’apparaît évident qu’après coup (l’orientalisme dont les occidentaux imprègnent leurs vues de la Palestine ou leurs publicité pour les oranges dans lesquelles il n’est pas pensable de ne pas faire figurer des chameaux). Projetant toutes ces images à ses interlocuteurs, procédant à des retours en arrière ou des arrêts pour souligner des détails, le cinéaste crée un dispositif qui donne un poids accru à leur parole. Et le film devient ainsi exemplaire de la façon dont un film documentaire, non seulement peut se construire en organisant des archives, mais surtout ne trouve son sens que dans la façon dont il les fait parler, implicitement, ou comme ici, explicitement.

P COMME PALESTINE – Histoire

Le char et l’olivier, une autre histoire de la Palestine, Roland Nurier.2019, 101 minutes.

L’histoire de la Palestine, depuis la naissance du sionisme à la fin du 19° siècle, jusqu’à aujourd’hui. Aucun des événements les plus connus parce que les plus médiatisés (la Guerre des six jours ou les deux intifada par exemple) ne sont laissés de côté. Mais aussi  le quotidien du peuple palestinien, dans sa douleur de peuple chassé de sa terre, et de peuple opprimé, vivant dans une misère inimaginable, à Gaza en  particulier, ou dans des camps de réfugiés, au Liban, en Jordanie ou en Syrie.

Une histoire de guerre, d’occupation et de résistance. L’histoire d’un pays qui est l’histoire de la souffrance d’un peuple.

L’histoire d’une guerre, que les médias occidentaux s’obstinent à ne considérer que comme un « conflit ». Une guerre interminable. Pour laquelle aujourd’hui les perspectives de paix durable semblent plus éloignées que jamais.

Le film que nous propose Roland Nurier est un documentaire pédagogique qui se déclare ouvertement didactique. Il se propose d’expliquer, et pas simplement de rappeler les faits, même si le déroulement des événements est présenté avec une grande précision et une grande rigueur. Mais il s’agit surtout de dénoncer les idées fausses, celles que véhiculent souvent sans le moindre scrupule les médias, ou celles que les plus forts – les gouvernements israéliens successifs – diffusent  à l’appui de leurs intérêts. Il s’agit de dénoncer non seulement les approximations mais aussi les contre-vérités volontaires destinées à brouiller les pistes et à façonner dans un seul sens l’opinion publique. Un film qui est donc un combat. Un film qui prend systématiquement position au côté des Palestiniens. Et qui dénonce la politique de l’Etat d’Israël, n’hésitant pas à l’accuser de crimes de guerre et de pratiquer l’apartheid. Un film en somme beaucoup plus politique qu’historique. Où l’histoire est au service de la politique.

Les moyens cinématographiques mis en œuvre sont plutôt classique. Le commentaire de l’auteur donne dès les premières séquences l’objectif poursuivi. Notons cependant qu’il tient une place assez réduite dans l’ensemble du film, s’effaçant le plus souvent pour laisser la parole à un groupe d’experts, historiens ou journalistes, français ou américains, mais aussi palestiniens et israélien, à condition qu’ils ne soient pas les porte-parole d’un pouvoir.  Le montage de leurs différentes déclarations fait qu’elles se répondent systématiquement pour former un discours unique dont la résultante est la condamnation de l’État d’Israël , mais aussi de ceux qui le soutiennent, en première ligne les États-Unis.  A quoi s ‘ajoutent quelques cartes et des images d’archives, surtout pour la période la plus proche de nous, les bombardements de Gaza en particulier.

Au total, un film particulièrement utile, voire indispensable, tant le problème de l’avenir de la Palestine et des Palestiniens devrait mobiliser l’ensemble de ceux qui sont épris de liberté et de justice.

P COMME PLASTIQUE

Plastic China, Jiu-Liang Wang, Chine, 2017, 86 minutes.

Du plastique. Des torrents de plastique. Des montagnes de plastique. Les déchets plastiques du monde entier affluent en Chine. Par bateaux entiers. Et d’énormes camions les acheminent dans les campagnes. Dans de petits villages, où des familles essaient de gagner un peu d’argent en les recyclant.

Le film suit en fait deux familles, le patron et l’ouvrier. Le premier pense pouvoir s’enrichir – relativement quand même, son rêve est de pouvoir s’acheter une voiture neuve. Et de pouvoir inscrire son fils à l’école. Ce qui n’est pas possible pour la fille ainée du second par manque d’argent. Car ici l’école est payante et ce n’est pas avec le maigre salaire quotidien que cela sera possible.

Plastic China, c’est le film de la catastrophe écologique que représentent les déchets plastiques. Mais ici personne ne parle de préservation de l’environnement. Encore moins de l’avenir de la planète. Recycler le plastique, dans une petite machine tout ce qu’il y a d’artisanal, permet de vivre. C’est ça l’essentiel. Même si ce travail, dans la chaleur et la fumée, est particulièrement fatiguant. Mais que faire d’autre ? Alors le plastique peut tout envahir, jusqu’aux pièces d’habitation. Enfin, ce qui en tient lieu, tant la misère est criante. Mais les enfants jouent dans le plastique. Ils aident les parents à trier. Ce qui leur permet parfois de faire quelques découvertes intéressantes, des jouets ou des ballons de baudruche.

Nous passons donc sans cesse d’une famille à l’autre, dans leur intimité avec leurs enfants et dans le travail où c’est la position de dépendance de l’ouvrier face à son patron qui est surtout mise en évidence. Et puis le réalisateur se centre de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du temps sur Yi-Jie, la fille ainée de l’ouvrier, qui devient en quelque sorte le personnage central du film. Les gros plans sur son visage triste sont particulièrement émouvants. Son rêve d’aller à l’école lui est refusé par manque d’argent. Alors, elle essaie malgré tout d’apprendre à lire par elle-même. A partir de feuilles ou de cahiers trouvés dans les déchets.

La dernière partie du film nous éloigne un peu des villages où le plastique est acheminé et nous montre une face moderne de la chine. La visite au salon de l’automobile  met en scène le rêve du luxe. Et la visite à Pékin nous montre que le culte de Mao n’a pas disparu. Mais ce voyage touristique n’est possible que pour le patron. L’ouvrier lui voudrait bien regagner sa campagne d’origine. Mais pour cela il faudrait avoir l’argent pour payer le train ou le bus.

P COMME PRENDRE POSITION

Aucun cinéaste documentariste ne peut rester insensible à la misère du monde. Il s’agit alors pour eux de dénoncer l’injustice, l’oppression, la dictature, la maltraitance, les violences de toutes sortes faites aux femmes et aux hommes, à des groupes particuliers et même à des peuples. Mais il s’agit aussi par leurs films de soutenir les luttes, les revendications, les révoltes. Essayer donc  de sensibiliser, de populariser, d’appeler à l’aide et à l’action. Beaucoup de documentaristes donnent la parole à ceux que l’on n’entend jamais, les oubliés de l’histoire, les faibles, les pauvres, les plus démunis. Et  à tous ceux qui sont différents, qui ne vivent pas comme  la majorité, ceux que l’on montre du doigt et qui sont mis au ban de la société.

Documenter le réel, c’est toujours prendre position.

Des films de combat, de contestation, de résistance. Mais beaucoup explorent aussi des formes de vie nouvelles, et espèrent – préparent – un avenir meilleur.

Pour chaque entrée nous donnons quelques exemples, parmi les plus significatifs, sans viser l’exhaustivité. Des « classiques » et des films tournés dans le feu de l’actualité.

Banlieues et les quartiers « difficiles »

  •                    Clichy pour l’exemple de Alice Diop
  •                    Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera
  • De cendres et de braises de Manon Ott
  •                   Goutte d’Or à cœur de Daniel Bouy et Nathalie Perrin

Bénévolat associatif

Donner de son temps, sans compter, pour aider les autres.

  •                    Tant que nos cœurs battront de Eléonore Dumas

Contestation, sous toutes ses formes.

Filmer les manifestations, les jets de pierre sur les CRS, comme en mai 68, et les charges de la police, les lancés de grenade, les gaz lacrymogènes, les lances à eau. La violence donc. Mais aussi les marches silencieuses parfois et les défilés joyeux où les slogans rivalisent d’originalité

        Mai 68

  • Grands soirs et petits matins de William Klein
  • Les révoltés de Michel Andrieu et Jacques Kebadian

En Amérique latine

  • L’heure des brasiers de Fernando Solanas
  • La bataille du chili de Patricio Guzman

Le printemps arabe

  •                    Tarhir, place de la libération de Stefano Savona

         Nuit debout

  •                    L’assemblée de Mariana Otero

         Les gilets jaunes

  •                    J’veux du soleil de Gilles Perret et François Ruffin

         En Espagne

  •                    Vers Madrid de Sylvain George

Ecologie

De plus en plus d’actualité. Mais il est si dur de changer les habitudes et de s’opposer aux intérêts économiques des multinationales. Le pouvoir politique finira-t-il, aux delà des bonnes intentions, à passer à l’action ?

  •                    Tous cobayes ? de Jean-Paul Jaud

         Contre l’emploi des pesticides

  •                    Le monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin

         Alerte sur le nucléaire

  • Brennelis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre de Brigitte Chevet.

         La pollution et les déchets

  • Polluting Paradise de Fatih Akin

Femmes et l’égalité homme-femme

Les luttes féministes et les espoirs de changement.

  • La domination masculine de Patric Jean
  •                    Histoires d’A de Charles Belmont et Mariette Issartel
  •                    Le procès du viol de Cédric Condon
  •                    L’homme qui répare les femmes de Thierry Michel
  • Cinéma Woolf d’Erika Haglund

Génocide

Les nazis et l’extermination des juifs d’Europe, les khmers rouges, le Rwanda, mais aussi les arméniens et les communistes en Indonésie. Sans oublier le Goulag et les camps de la révolution culturelle en Chine.

  •                    Shoah de Claude Lanzman
  •                    S 21 de Rithy Panh
  • L’acte de tuer de Joshua Oppenheimer
  •                    Après, un voyage dans le Rwanda de Denis Gheerbeant
  • Le fils du marchand d’olive de Mathieu Zeitindjioglou
  • Les Ames mortes de Wang Bing

Guerres  contemporaines.

Dénoncer les guerres c’est montrer les destructions, la souffrance des civils, les bombardements aveugles, les tireurs solitaires et la mort omniprésente.

         Algérie

  •                    Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi
  •                    Octobre à Paris  de Jacques Panijel

Palestine

  • Cinq caméras brisées de Emad Burnat
  • Samouni road de Stéfano Savona
  • Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine de Alexandra Dops

Syrie

  •                    Eau argentée de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan
  •                    Still recording de Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub
  •                    Pour Sama de Waad Al-Katead et Edward Watts

         Irak

  •                    Home land, Irak année zéro de Abbas Fahdel

Handicapés

  • Tant la vie demande à aimer de Damien Fritsch
  • Les vies dansent de Fanny Pernoud

Immigrés et réfugiés.

Les parcours de migration. De frontières en frontières, en proie à la voracité des passeurs.

  •                    Fuocoammare, par-delà Lampédusa de Gianfranco Rosi
  • La mécanique des flux deNathalie Loubeyre
  •                    68 minutes de 69 jours de Egil Haaskjold Larsen
  • Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

         L’accueil. En passant outre au délit de solidarité.

  •                    Défi de solidarité de Caroline Darroquy et Anne Richard.
  •                    Les réfugiés de Saint Jouin de Ariane Doublet
  •                    Libre de Michel Toesca

La jungle de Calais. Pour dénoncer les conditions de vie inhumaines qui sont celles de ceux qui sont bloqués là et tentent malgré tout de passer en Angleterre. Et son démantèlement  avec de gros moyens policiers.

  •                    Qu’ils reposent en révolte de Sylvain George
  • L’Héroïque lande (la frontière brule), Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, 2018.
  •                    Les enfants de la jungle de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti

Luttes ouvrières.

Les grèves, les manifestations, L’histoire des révolutions et leurs échecs.

  •                   Le fond de l’air est rouge de Chris Marker
  •                    Entre nos mains de Mariana Otero
  • L’esprit de 45 de Ken Loach
  • Reprise de Hervé Le Roux
  • On a grévè de Denis Gheerbrant
  • On va tout péter de Lech Kowalski

Médias

  •                    Pas vu pas pris de Pierre Carles
  •   Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre

Minorités et différences

Les luttes LGBT. Contre l’homophobie sous toutes ses formes.

  •          Mes parents sont homophobes  de Anelyse Lafay-Delhautal
  • Couteau suisse de François Zabaleta

Les Roms . Des conditions de vie particulières.

  •          Toto et ses sœurs de Alexander Nanau
  •             Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet

Paysans et désertification des campagnes

  •                   Profil paysan de Raymond Depardon
  • Sans adieu de Christophe Agou
  •                  Il a plu sur le grand paysage  de Jean-Jacques Andrien

Prisons

  •                    Etre là de Régis Sauder
  •                    A côté, de Stéphane Mercurio
  •                    Sur les toits de Nicolas Drolc
  •                    La liberté de Guillaume Massart

SDF et sans papiers

Dans les rues, sous les ponts pour dormir, ou être accueilli dans un centre, s’il y a de la place.

  •                    Au bord du monde de Claus Drexel
  •                   300 hommes de Emanuel Gras et Aline Dalbis
  • L’abri de Fernand Melgar
  • Le bon grain et l’ivraie de Manuela Frésil

Travail

         L’aliénation par excellence, surtout en usine, à la chaîne.       

  • Attention danger travail de Pierre Carle, Christophe Coello et Stéphane Goxe
  • J’ai (très) mal au travail de Jean-Michel Carré
  • Entrée du personnel de Manuela Frésil
  • Los herederos de Eugenio Polgovsky
  • Volem rien foutre al païs dePierre Carle, Christophe Coello et Stéphane Goxe

P COMME PERRAULT Pierre

Cinéaste québécois (1927 – 1999)

            Réalisateur, écrivain, dramaturge, poète, Pierre Perrault est né et mort à Montréal, dans cette province du Québec qu’il a tant aimé et dont il reste celui qui a le mieux su en montrer la beauté et les traditions. Après des études en droit qui lui permettent de travailler quelques courtes années comme avocat, il entre à la radio, où il réalise une première série, Au pays de Neufve-France (1959-1960), qu’il transposera par la suite pour la télévision. On y trouve déjà ses thèmes favoris, l’encrage de la culture dans une nature dont il montrera la nécessité de préserver la richesse et l’authenticité. Canadien francophone, il reste un des représentants les plus importants de la culture québécoise dont il contribuera à assurer le rayonnement. Son engagement politique le conduira à défendre l’identité de la belle province et à adopter des positions proches des indépendantistes.

            Sa carrière cinématographique commence lorsqu’il entre à L’Office National du Film (ONF) dont il deviendra d’ailleurs le directeur en 1965. Il y rencontre Michel Brault avec qui il réalisera son premier film, Pour la suite du monde (1963), premier volet de ce qui deviendra la Trilogie de l’île-aux-Coudres, dont les deux suivants sont Le Règne du jour (1967) et Les Voitures d’eau (1968).

            Pierre Perrault n’est pas l’inventeur du cinéma direct. Qui d’ailleurs pourrait se prévaloir d’un tel titre ? Mais il en est un des représentants les plus marquants, celui qui a su donner à ce qu’il appelle « le cinéma du vécu » une impulsion telle qu’il influencera l’ensemble du cinéma mondial. Dans cette perspective, la rencontre avec Michel Brault fut décisive. Michel Brault était sans doute celui qui était le plus attentif aux évolutions techniques fondamentales de ce début des années 60, caméra de plus en plus légères permettant au preneur d’images de se positionner au plus près des gens qu’il veut filmer en la portant à l’épaule, pellicule de plus en plus sensible évitant d’avoir recours aux éclairages artificiels toujours perturbants et la possibilité d’enregistrer le son synchrone. C’est de cette conjonction d’innovations techniques que naitra le cinéma direct, mais la technique en elle-même n’aurait pas été si fructueuse si les cinéastes, Perrault en tête, n’avaient pas eu la volonté de faire du cinéma différemment que par le passé. Il s’agit alors de faire un cinéma en prise direct avec la réalité, ce qui ne veut pas dire donner à voir le réel tel qu’il est, mais être conscient et donc chercher à éviter toutes les manipulations, tous les mensonges, dont l’image cinématographique est capable. Le cinéma de Perrault c’est d’abord un cinéma de la sincérité, un cinéma de l’authenticité du regard.

            La Trilogie de l’île-aux-Coudres incarne parfaitement cette orientation. Perrault y filme des gens simples, qu’il connaît parfaitement. C’est peu dire qu’il est accepté parmi eux. Il fait véritablement partie de leur communauté. S’il filme leur façon de vivre, c’est qu’il la partage. S’il filme leur tradition, c’est qu’il les fait sienne. S’il recueille leur parole, c’est qu’elle constitue pour lui l’âme même de leur culture, une culture immergée dans la poésie. Et en effet les habitants de l’île-aux-Coudres sont de véritables conteurs, à l’image d’Alexis Tremblay, dont la présence dans les trois volets de la trilogie en fait un personnage inoubliable. Pour réaliser Pour la suite du monde, Perrault convainc les habitant de l’île-aux-Coudres de reprendre la pèche traditionnelle au marsouin, abandonnée depuis de nombreuses années, mais qui reste présente dans tous les esprits, dans tous les souvenirs de ceux qui l’on vécue. Le film retracera cette aventure unique, vécue pour le cinéma mais dont on peut dire qu’elle est du cinéma, c’est-à-dire de la vie, vie et cinéma n’étant ici qu’une seule et même réalité. Le Règne du jour s’engage dans une autre épopée, le voyage d’Alexis Tremblay en France, à la recherche des traces de ses ancêtres, un voyage qui suit l’itinéraire inverse de celui de Jacques Cartier, dont le film constitue une célébration. Les voitures d’eau enfin aborde les mutations économiques que la modernité impose aux constructeurs traditionnels de goélettes de bois concurrencées par les bateaux de fer. L’avenir des habitants de l’île-aux-Coudres est des plus incertains. A travers eux, c’est le problème de l’identité des canadiens français qui est posé.

            Cette problématique identitaire se retrouvera dans les films suivants que Perrault consacrera successivement à d’autres communautés de ce Canada oscillant entre l’attrait du modèle américain et la préservation de ses racines, les acadiens dont il filme le réveil culturel lors de l’action contestatrice des étudiants à l’Université de Moncton (Nouveau-Brunswick) dans Acadie, Acadie !?! (1971), mais aussi les abitibiens (Un royaume vous attend, 1975) ou les amérindiens (Le goût de la farine, 1976).

            Auteur de plusieurs recueils de poèmes, le cinéma de Pierre Perrault est entièrement imprégné de cette poésie nostalgique d’un passé révolu, dont il ne s’agit pas de vouloir à tout prix et de façon artificielle maintenir l’existence, mais dont il importe par-dessus tout de préserver les valeurs.


P COMME PHOTOGRAPHIE – de presse.

Reporters, Raymond Depardon. France, 1981, 90 minutes.

            Lorsqu’il réalise Reporters, en 1981, Raymond Depardon a déjà derrière lui une longue carrière de photojournaliste. Il a été cofondateur de l’agence Gamma qu’il a quittée pour rejoindre Magnum. La couverture de l’actualité, il en connait toutes les contraintes, toutes les ficelles. Ses images ramenées d’Afrique, du Liban, de Berlin au moment de la chute du mur, pour ne citer que quelques-unes parmi les plus connues, n’ont pas grand-chose à voir avec  les photos de stars du showbiz qui sont le plus souvent l’œuvre de ceux qu’on appelle, de façon très négative, des paparazzi, ces voleurs d’images à l’affut des moindres faits et gestes des célébrités qui peuvent faire vendre des journaux « people ». Pourtant ils font eux-aussi partie de la profession, dans laquelle ils n’ont pas toujours le beau rôle. Leur réputation sulfureuse doit-elle conduire à les ignorer, voire à les mépriser. Sans prendre ouvertement leur défense, sans justifier non plus leur existence, le film de Depardon leur laisse une place, comme aux autres photographes de presse en principe plus recommandables, puisqu’il vise essentiellement à mettre en lumière toutes les facettes d’un métier dont il se sent si proche. Devenu cinéaste, Depardon, reste reporter dans l’âme. Ce dont il fait dans son film le reportage, c’est ce travail de photographe qui fut aussi le sien. Il peut le faire parce qu’il le connaît parfaitement, mais en même temps, au moment où il le fait, il n’est plus photographe de presse. Tout l’intérêt de son film réside dans cette position d’extériorité, mais qui doit tellement au vécu précédent, à l’intérieur de la profession. C’est parce qu’il a été lui-même photographe qu’il peut filmer avec tant d’authenticité l’exercice du métier. C’est parce qu’il n’est plus photographe qu’il peut réaliser un  vrai film sur les photographes de presse, un film qui soit en même temps un film sur la vie politique et culturelle de Paris en 1981 avant l’arrivée de la gauche au pouvoir ; et une grand film sur le journalisme, sur ce métier si difficile parce qu’il est sans cesse guetté par les dérives de la démagogie ( traiter les hommes politiques comme les stars du showbiz) mais en même temps parce qu’il est, dans son éthique même, un pilier de la démocratie.

            Avant Reporters, Depardon avait déjà réalisé un film sur le journalisme, Numéros 0, où il suit au sein de la rédaction la préparation du lancement d’un nouveau quotidien national. Ici, il sort des bureaux, se rend sur le terrain, les rues de Paris où il ne se passe pas toujours des choses extraordinaires, mais où il faut bien trouver l’occasion de faire quand même des images pour alimenter la demande grandissante de la presse magazine. Pour cela, il y a bien sûr les passages obligés, la routine, le conseil des ministres du mercredi, les visites chez les commençants du maire de Paris, Jacques Chirac. Dans toutes les situations, la position de Depardon cinéaste est originale. Filmant les reportes qui photographient les hommes politiques, il filme aussi ceux-ci, mais sous un angle de vue inédit. Un jeu subtil entre le champ et le hors-champ. Ils peuvent être présents à l’image sans qu’on perçoive les photographes faisant aussi des images d’eux. Mais le cinéma, c’est aussi les mouvements de caméra, et Depardon les utilise pour passer des uns aux autres, des photographes à ceux qu’ils photographient, réussissant aussi à faire entrer dans le cadre en même temps les deux côtés de l’appareil photographique.

            Le travail de reporter, c’est aussi « la planque », l’attente que le « gibier » sorte. Des moments que Depardon met à profit pour discuter avec ceux qui sont son gibier à lui, les reporters. Dans cette mise en cascade, au fond, tout le monde peut-être le gibier de quelqu’un d’autre. Mais celui qui a la position la plus confortable, c’est le cinéaste. Lui, il n’est pas un paparazzi. Lui, il fait du cinéma. Lui, il n’a pas à utiliser des moyens à la limite de la légalité pour faire ses images. Lui, il peut avoir bonne conscience.

            Filmant le travail de photographes, Depardon nous montre que le cinéma ce n’est pas de la photographie. Son film est une véritable leçon de cinéma.

Ce film a obtenu le César du meilleur documentaire 1982 et a été nommé aux Oscars 1982.