R COMME RIMBAUD Arthur.

Arthur Rimbaud, une biographie. Richard Dindo. Suisse, 1991, 140 minutes.

         Ce n’est pas un biopic. Aucun acteur n’incarne le rôle-titre. La présence de Rimbaud dans le film est d’un autre ordre, plus littéraire. Ce n’est pas non plus un portrait basé sur des documents d’archive. Dindo propose quand même les images que nous possédons du poète, les photos de la fin de sa vie envoyées depuis Aden à sa famille, quelques dessins dont ceux de Verlaine et le tableau de Fantin-Latour, Un coin de table, qui sera la dernière image du film. Du genre biographie, Dindo garde l’ordre chronologique et la volonté de ne laisser dans l’ombre aucune facette d’un personnage complexe. Plus que les évènements qui ont marqué sa vie, c’est l’homme qui intéresse le cinéaste. Mais réussit-il à percer le mystère qui entoure le poète ? Heureusement non. Après plus de deux heures de film, le mythe construit sur la force de sa poésie reste entier. Son propos n’était aucunement d’en faire une exégèse.

La vie de Rimbaud est racontée par ceux qui l’ont connu et l’ont côtoyé dans l’une ou l’autre de ses différentes périodes. Sa sœur Isabelle et sa mère pour sa famille, Ernest Delayaye l’ami d’enfance, Georges Izambard, le professeur du collège de Charleville qui fut un des premiers lecteurs admiratifs des poèmes d’Arthur, son employeur d’Aden et de Harar, Alfred Bardey et un de ses partenaires de commerce, l’ingénieur suisse Alfred Ilg, sans oublier Verlaine sans doute le plus important de tous. Des acteurs incarnent ces personnages et viennent tour à tour devant la caméra faire état de ce qu’ils ont partagé de la vie du poète. Ils sont le plus souvent filmés dans les lieux mêmes où ils vécurent, Charleville d’abord, puis Paris ou Londres et enfin Aden, le Harrar et l’Abyssinie. Trois périodes que le film distingue en introduisant des titres, Les déserts de l’amour, Une saison en enfer, Un ange en exil.  Chacune aura son atmosphère particulière. Charleville, c’est le carcan étouffant de la famille avec l’autoritarisme de la mère et l’absence du père. La fuite à Paris et le rencontre avec Verlaine ouvrira une période de tumulte et de tension extrême dans le milieu artistique du quartier latin dans les années suivant la liquidation de la Commune. Enfin la deuxième fuite de Rimbaud, en Afrique, son abandon définitif de la littérature, conduira inexorablement à la souffrance et à la mort. Dans les deux premières parties, les poèmes de Rimbaud sont lus en voix off sur des images vieillies par des filtres monochromes ou en noir et blanc. Dans la dernière, ce sont les lettres à la famille qui sont lues. Rimbaud a renoncé à la poésie.

« Comprendre la vie de Rimbaud veut aussi dire comprendre la vie de tous ceux qui lui ressemblent et ils sont nombreux. C’est en ce sens que je dis que Rimbaud n’est pas mort, qu’il vit en chacun de nous. » Richard Dindo.

R COMME REFUGIES – Naufrage.

Purple sea. Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed, Allemagne, 2020, 67 minutes.

Un film surprenant, original. Vraiment original. C’est-à-dire unique. Dont on n’a pas vu d’équivalent. Dont il n’existe sans doute pas d’équivalent. Un film dont on se demande (si on n’a pas lu le synopsis ou une présentation) dès les premières images – et pas mal de temps par la suite – de quoi il s’agit.

Il s’agit d’un bateau – frêle embarcation, radeau de fortune – qui vient de faire naufrage et que la mer engloutit. Ses occupants, femmes, hommes, enfants, se retrouvent dans l’eau, essayant tant bien que mal de flotter grâce à leur bouée de sauvetage ou en s’agrippant aux quelques restes du bateau qui flottent autour d’eux. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Nous ne le saurons pas. Mais il suffit de voir ces naufragés essayer de ne pas se noyer en mer, pour qu’on pense aussitôt – ou plutôt au bout d’un moment plus ou moins long – qu’il s’agit de réfugiés et que nous sommes en Méditerranée.

Le film est fait d’un seul plan. En continu. Sans interruption. Un plan-séquence donc. La caméra est placée au milieu des personnes qui sont dans l’eau, essayant avec eux de ne pas sombrer. La plupart du temps elle est sous l’eau. Et par moment elle fait surface, révélant un peu des têtes de ceux dont on n’avait auparavant qu’entraperçu la partie inférieure du corps. Seul changement de cadrage. Mais s’agit-il vraiment d’un changement ?

Nous voyons toujours les mêmes images. Des images de couleurs vives. Des images tremblées, instables, mouvantes, mélangeant les formes et parfois les couleurs. Des images subjectives, incarnant un de ces naufragés qui se débat dans l’eau, qui coule, puis remonte à la surface pour respirer, avant de plonger à nouveau, ou plutôt avant de couler, de revenir sous l’eau, où nous finissons par identifier quelques formes, des jambes surtout. Comme dans les rares moments hors de l’eau, à l’air libre, nous voyons des têtes, une côte au loin et bientôt un hélicoptère qui survole la scène.

Longueur et durée du plan. Comme l’attente, interminable, des secours. Des secours incertains. Parce qu’ils tardent à venir. Parce qu’ils peuvent arriver trop tard.

Et la bande son ? D’abord du bruit, beaucoup de bruit, dont il est difficile d’identifier exactement la source. Mais des bruits comme étouffés par l’eau. Et qui deviennent plus clairs, plus assourdissants, lorsque la caméra fait surface, saute hors de l’eau. Et nous entendons alors des cris, des plaintes, des respirations heurtées, et les vagues, des battements dans l’eau, ceux de mouvements désordonnés, vifs malgré l’épuisement inévitable, progressif, inexorable. L’hélicoptère est trop haut, trop loin. Nous ne l’entendons pratiquement pas. A-t-il donné l’alerte ? Envoyé des moyens de secours ? On ne sait pas. Nous voyons seulement les efforts qu’il faut faire pour surnager, pour ne pas couler, pour rester en vie.

Et dans tout ça, émerge une voix. Une voix de femme, calme, posée, relativement monotone, en apparence du moins, car on sent la colère contenue, l’incompréhension de la lenteur des secours. Et l’inquiétude croissnte. Visiblement enregistrée après coup, elle parle en première personne. La voix d’une naufragée. D’une femme qui a vécu ce naufrage. Mais un récit inévitablement écrit en dehors de l’action, après le sauvetage. Cependant, ce n’est pas le récit du sauvetage. C’est le récit de l’attente du sauvetage.

Cette voix, celle femme, parle d’elle. De sa vie passée. De son futur, même hypothétique. Elle parle de Berlin, où elle est attendue. Elle parle de l’eau. De la survie. Elle se parle à elle-même. Pour tenir, pour ne pas renoncer à vivre.  Un récit d’une grande force poétique et émotionnelle. Malgré le tragique de la situation.

Après la mer en feu filmée par Gianfranco Rosi, cette mer violette restera une vision ineffaçable de la quête des réfugiés.

Visions du réel 2020.

R COMME RESILIENCE.

La maison en plastique. Allison Chhorn, Australie, 2020, 46 minutes.

Un film de deuil. Non, plutôt le film de la résilience.

Après la disparition des parents – accidentelle, donc subite, imprévue, d’autant plus difficile à supporter, puisqu’on peut toujours penser qu’elle aurait pu être évitée – continuer à vivre.

Vivre avec cette absence. Au-delà des cérémonies qui ont dû permettre de faire le deuil. Vivre au jour le jour, dans le présent. Et non en se tournant sans arrêt vers le passé.

Travailler pour vivre. Pour continuer à vivre. Malgré tout.

Ici c’est la reprise de la serre familiale, une grande « maison » en plastique, où poussent des haricots, où sont cultivés, avec soin, des haricots.

Le film nous montre le travail de la serre au fil des saisons. En automne les tiges et les feuilles sont sèches. Puis il faut semer les graines (un seul plan montrera ce haricot mis en terre). Puis au printemps la végétation devient de plus en plus exubérante, le vert envahit l’écran, jusqu’à la récolte. Et le cycle peut recommencer. Imperturbable.

La mort des parents, c’est le début de la solitude.

La Maison de plastique est le film de la solitude. Une solitude filmée avec beaucoup de force, même si cela paraît tout simple au fond. Mais une sensibilité extrême.

La solitude c’est le silence. Le film n’est pas muet, ni silencieux. Il y a toujours des bruits de fond. Comme s’il y avait à proximité un axe de grande circulation. Un bruit relativement étouffé par la serre et le plastique, mais bien présent, en continu.

De tout le film il n’y a pratiquement pas de dialogue. Juste deux bribes d’une conversation téléphonique avec une tante. Juste de quoi garder un minimum de contact social.

Le reste du temps, la jeune fille travaille seule. Elle est filmée seule. Elle est souvent vue de dos, lorsqu’elle se coiffe par exemple. Ou bien elle est pratiquement cachée par les feuilles de haricots qui grimpent dans la serre. Beaucoup de plans sont des vues subjectives. Lorsqu’elle enlève ou met ses gants de travail. Ou lorsqu’elle se déplace en voiture. Une solitude accentuée le soir, lorsqu’elle écoute de la musique au casque assise par terre, et donc vue en légère plongée. Deux plans s’arrêtent sur les draps de son lit. Un drapé froissé (on pense au travail de Georges Didi-Huberman sur la Ninfa), au teint bleuté parce que filmé la nuit, qui contraste avec le vert des feuilles de haricots filmées le jour.

Une solitude infinie, comme la perte définitive des parents.

Et pourtant la vie continue. Avec ses vicissitudes, ses événements, ses accidents. Un orage terrible détruit la serre. Il ne reste plus que des lambeaux de plastique qui flottent au vent. Il faut reconstruire la maison, pour pouvoir reprendre la culture.

Une maison en plastique bien fragile. Comme le souvenir des parents disparus. Une maison qu’il est toujours de reconstruire et de faire revivre par le travail. Concernant les parents, la mémoire est indestructible.

Visions du réel 2020.

R COMME RÊVES – latino-américains.

Mapa de sueños latinoamericanos, Martin Weber, Argentine, Cuba, États-Unis, Mexique, Norvège, 2020, 91 minutes.

Une plongée au cœur d’un continent, depuis l’Argentine jusqu’au Mexique, en passant par le Pérou, le Nicaragua, Cuba, le Brésil, la Colombie et le Guatemala. Des rencontres avec ses habitants, avec son peuple, ses peuples. Et la façon dont ils vivent les problèmes les plus cruciaux de ces pays, des problèmes communs à la plupart des pays du continent : la violence, celle d’Etat comme celle des conditions économiques et sociales, les dictatures et ses séquelles, les enlèvements et la torture, la guérilla et la répression militaire. Les sud-américains ont-ils encore des rêves d’avenir.

Ces rêves, le photographe Martin Weber les avaient photographiés dans tous ces pays à la fin du XX° siècle. Des photos en noir et blanc où un personnage, parfois au milieu d’un petit groupe, présente à la caméra une ardoise sur laquelle est inscrit son rêve. Quelques mots ou une phrase, d’une formulation simple, directe, sans équivoque. Des aspirations concrètes : « Avoir beaucoup d’argent » ; « Mon grand rêve c’est de finir mes études ». Des prises de positions politiques : « Que les tortionnaires ne soient pas impunis » ; « Interdit d’interdire ». Ou encore des formulations plus surprenantes qui en disent long sur la vie : « Que mes parents sourient à nouveau » ; « affection ». « Je souhaite devenir poète dit un cireur de chaussure à Cuba. « Notre rêve c’est de passer la frontière » : bien sûr nous sommes au Mexique, devant cette frontière matérialisée par un mur qui essaie d’empêcher de passer de l’autre côté.

Aujourd’hui, quelques 15 ans après, le photographe devenu cinéaste part à la recherche des tous ces femmes et ces hommes et ces enfants et adolescents, qui ont posés pour lui. Il en retrouvera certains. Mais pas tous. Dans ce c cas il filme la recherche elle-même, les interrogations sur des places, « connaissez-vous cette personne ? L’avez-vous vu récemment ? » Ou bien alors il interroge à la place des absents des amis, des proches ou des membres de leur famille. Mais toujours, les propos recueillis sont significatifs de la vie dans ces pays, de leur histoire et de celle du continent.

15 ans ont passés entre les photographies et le film, mais pourtant on a le sentiment que rien n’a changé, ou si peu de choses. Les dictatures ont fini par être remplacées par des démocraties – ce qui officiellement s’appelle démocratie. Mais la torture existe toujours au Brésil affirme une militante et les droits fondamentaux ne sont pas toujours respectés pour les plus pauvres et les noirs. « Mon rêve c’est mourir » avait écrit Christian. Le cinéaste consacre une longue séquence à sa recherche. Il finit par le retrouver, bien vivant. Mais sans doute a-t-il toujours le même rêve.

Réalisant un film sur ses propres photographies, Martin Weber leur donne une nouvelle vie, en les replongeant dans leur contexte. Photographie et cinéma deviennent ainsi les deux faces indissociables d’un même projet artistique. L’avenir n’est-il pas fait des rêves que nous espérons voir se réaliser un jour ?

Cinelatino, Grand prix long-métrage documentaire, Toulouse 2020

R COMME REVE – Afrique

Talking dreams. Bruno Rocchi, Italie, 2020, 38 minutes.

Dévoiler la signification des rêves, en Afrique, un art qui tient plus de la divination que de l’interprétation psychanalytique. Un art qui permet de prédire l’avenir. Si du moins le rêveur suit les conseils qui lui sont donnés et les prescriptions qui accompagnent toujours la révélation du sens de son rêve.

Ici, c’est une femme qui en a le pouvoir. Elle le fait dans une émission de radio assise à côté de l’animateur-présentateur de l’émission filmée toujours dans le même cadrage, ce qui tient lieu de studio. Les auditeurs appellent, racontent leur rêve. Sans hésitation, elle leur dit ce qu’il signifie.

Les récits de rêves qui sont proposés sont courts, souvent concrets, mais bien sûr toujours obscure au premier abord. Leur « interprétation » s’appuie sur une symbolique traditionnelle, mais aussi sur une sorte de bon sens renvoyant à la vie sociale quotidienne. Ey puis ce qui intéresse le rêveur, ce qui explique son appel à la radio, c’est de connaître son avenir. Sera-t-il faste ou néfaste ? Et comment l’affronter au mieux.

Ces séances radiophoniques sont montées en parallèle avec un autre récit, celui du désir de migration. Le rêve, au sens d’aspiration ou d’anticipation du futur, ce serait donc toujours de quitter l’Afrique, de gagner l’Europe, quelle que soit la difficulté de réalisation de ce projet. Les images que nous propose alors le cinéaste sont souvent banales et renvoyant à la quotidienneté de la vie africaine. Mais le film est aussi fait d’images beaucoup plus mystérieuses, qui échappent justement à cette quotidienneté.

Le film de Bruno Rocchi nous présente une Afrique où le mystère, voire le fantastique, imprègne toute réalité, même la plus triviale. Le rêve y occupe une place centrale, indiquant comment s’accommoder au mieux d’une condition matérielle et sociale qui n’offre guère de perspective d’avenir – et si possible d’y échapper.  

En Afrique comme ailleurs, il n’est pas possible de vivre sans rêver.

R COMME RETRAITE

Papa s’en va. Pauline Horovitz, France, 61 minutes.

Papa part à la retraite. Après une vie professionnelle bien remplie. Chef de service de gynécologie-obstétrique au CHU de Bordeaux, « de renommée mondiale » dit sa fille, il a consacré toute sa vie à son travail, à sa carrière, à ses patientes, à ses étudiants, sans répit, sans interruption. Son travail c’était toute sa vie.

En fait, on l’a mis à la retraite, ayant atteint l’âge limite. De lui-même, il ne serait pas parti. Car que va-il pouvoir faire à la retraite ? Comme occuper son temps ? Cela ne peut que l’inquiéter, l’angoisser même un peu. Même s’il ne l’avoue pas.

C’est sa fille qui le film dans cette situation nouvelle. Elle plante sa caméra dans son bureau face à ce père qui se plie semble-t-il avec bonne grâce aux exigences de sa fille. Après tout, comme il le dira, ce film devrait permettre à la cinéaste de gagner quelques sous. Il parle de sa situation de nouveau retraité. Mais c’est surtout elle qui, en voix off, dépeint la situation de son père et précise les éléments fondamentaux de sa vie, évoquant rapidement par exemple sa compagne, qui d’ailleurs ne vit pas avec lui. En fait c’est un solitaire qui trouve tout à fait son bonheur en vivant seul.

 Pourtant, il recueille chez lui une de ses sœurs, Suzanne, qui n’a plus les moyens de vivre isolée. Une cohabitation qui ne se passera jamais très bien. Suzanne est une juive très pieuse et cela a le pouvoir d’irriter au plus haut point son frère, qui lui se déclare non pratiquant. Et pourquoi devrait-on supporter ses incessantes prières, surtout lorsque la fille vient filmer, et que le père a besoin de calme et de concentration. Il en deviendrait presque violent. Surtout si elle ne veut pas se laisser enfermer dans sa chambre. Des scènes qui peuvent très bien nous laisser imaginer quels types de rapport il entretenait avec ses subalternes dans son travail.

Comme tout retraité, il va chercher de nouvelles occupations hors de chez lui. Il essaie le golf d’abord, puisque aussi bien ses collèges lui ont offert tout l’équipement nécessaire comme cadeau de départ. Mais très vite il doit reconnaître qu’il n’est pas très doué, malgré les cours. Alors il essaie le théâtre, un choix assez surprenant, mais dont se doute qu’il lui a été soufflé par la fille. Il y a là en effet de bonne situation pour le film, et la cinéaste ne s’en prive pas. Nous assistons donc à des exercices d’expression, à des répétitions de scène, dans lesquelles le père ne brille pas vraiment. Mais cela donne l’occasion aux formateurs de montrer leur savoir-faire, et il faut bien reconnaître que ce n’est pas désagréable. Comme l’atelier d’improvisation dans lequel le père s’inscrit. Au milieu de tous ces jeunes qui dansent sur une musique de leur temps, il doit se sentir quelque peu rajeunir.

Papa s’en va est certes un film familial, mais à l’évidence il aborde des problèmes qui vont bien au-delà du cas particulier. La place du travail dans la vie et bien sûr l’entrée dans ce qu’on appelle parfois le troisième âge (ou on croit être plus pudique en parlant des séniors), pour éviter de prononcer le mot vieillesse.  Des problèmes que la cinéaste n’aborde pas du tout avec une intention théorique ou explicative. Elle se contente de suivre les aventures de retraité de son père. Elle le fait avec pas mal d’humour, manifestant une certaine distanciation vis-à-vis de lui. Mais au fond elle lui voue aussi une certaine admiration et on ne peut pas dire que l’amour filial soit absent de ses sentiments. Le film finit ainsi par être un bon révélateur des rapports actuels entre les générations.

Visions du réel 2020.

R COMME RÉFUGIÉ – Animation.

Tente 113, Idomèni. Henri Marbacher, Suisse, 2019, 18 minutes.

Un documentaire d’animation, en noir et blanc, d’une rare force d’évocation.

Une animation souvent très simple mais toujours évidente. Les cadrages sont plutôt larges. Pas de gros plans. Pas de recherche sur les visages. Comme dans la séquence finale montrant la modélisation d’un danseur de hip hop, ce sont les corps qui comptent. La place du corps du migrant dans les situations qu’il traverse et qui l’emportent.

Le récit d’un voyage de migration. Le récit en voix off, en première personne du voyage d’Agir, jeune kurde qui quitte la Syrie et qui aboutira en Suisse. Un voyage dont on connait bien les étapes, le passage des frontières. Ou plutôt les blocages aux frontières. La vie dans les camps, sous une tente, comme à Idomènie, lieu tristement célèbre par cette concentration de réfugiés qui attendent pour passer. Qui attendent un passeur. Pour passer « quoi qu’il en coûte », comme l’écrit Georges Didi-Huberman. Un récit sans emphase, récité presque toujours sur le même ton. Un récit dont on peut dire que bien des films nous l’ont déjà fait connaître. Mais ici, la présence des images d’animation et le rapport qu’il entretient plan par plan avec elles, lui donne une dramaturgie nouvelle.

Une dramaturgie qui s’inscrit de façon indélébile dans la mémoire de celui qui l’écoute, et qui le voit. Parce qu’il s’agit d’un film court. Où il n’y a rien de superflu. Où il n’y a rien à enlever. Mais rien à ajouter non plus. Le clin d’œil final – le retours pour une seconde de la vie « en live » – clôt la boucle du temps. Le passé est définitivement effacé de la mémoire du réfugié. Et il n’a pas d’avenir. La migration plonge l’histoire dans le néant.