R COMME RADIO

La Maison de la radio, Nicolas Philibert, 2013 ? 103 minutes.

            Les passionnés de radio sont comblés. Tous ceux qui supportent mieux les embouteillages et la longueur du trajet pour se rendre au travail parce qu’ils ne sont plus seuls dans leur voiture. Tous ceux qui sont accros à l’info et qui doivent savoir tout ce qui se passe dans le monde au moment même où cela se passe. Tous ceux qui meublent leur solitude avec les voix qu’il y a dans le poste. Tous ceux qui sont passionnés de musique, de sport ou de littérature. Et tous ceux qui, tout simplement, aiment les contacts humains, les découvertes, la connaissance et toute forme de loisirs. C’est à ces milliers d’auditeurs de radio, si différents les uns des autres que s’adresse le film. Même si on ne les voit jamais à l’image, ils sont bien présents à chaque plan, puisque c’est pour eux que sont faites les émissions.

            Le film de Nicolas Philibert nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Rien de ce qui constitue la diversité des émissions de l’ensemble des chaînes de Radio France, de France Inter à Radio Bleue Ile-de-France, de France Culture à France Musique et France Info, rien ne semble laissé de côté, sauf la publicité. Mais nous sommes dans le service public et il ne saurait être question, ici, de publicité clandestine. La seule promotion que fait le film, c’est celle de la radio.

            Avec La Maison de la radio, Nicolas Philibert est au sommet de son art. La méthode employée dans ses films précédents est ici particulièrement efficace. Pas de commentaire, pas d’explication, pas d’interview, nous sommes plongés au cœur de la vie des studios, au plus près de ceux qui travaillent, sans oublier les serveurs qui apportent café et jus d’orange aux invités du matin. Le montage est particulièrement précis et rigoureux. Chaque plan est calibré au cordeau dans sa durée : suffisamment long pour nous laisser le temps de percevoir le sens de l’activité qu’il nous dévoile ; mais pas trop pour ne pas nous plonger dans un confort trompeur. Certaines coupures cut sont d’ailleurs conçues pour bousculer ou stimuler le spectateur. Nicolas Philibert ne manque pas d’humour lorsque par exemple la caméra s’attarde dans le jeu des 1000 euros sur le candidat qui réfléchit à la question posée, qui hésite, trépignant sur place. Trouvera-t-il ? Le temps s’écoule. Non, il ne sait pas. Et nous nous plus, puisque nous passons à autre chose avant que la réponse ne soit donnée.

            La radio est un média de proximité et souvent d’immédiateté. C’est ce que nous montre essentiellement le film. En montrant l’ambiance de travail toujours détendue malgré la fatigue parfois, mais où la concentration est évidente, Nicolas Philibert nous donne une vision d’une certaine perfection professionnelle. Ici, pas de conflit, pas de revendication, le cinéaste a fait le choix de ne montrer aucun rapport hiérarchique. D’où la patience, la patience de tous ces soldats du son, à l’image de ce travailleur solitaire qui la nuit va enregistrer les bruits de la forêt.

            Nicolas Philibert a réussi à rendre le son photogénique. Il ne filme pas le son à proprement parler. Une telle expression peut-elle d’ailleurs avoir du sens ? Il filme la communication, s’attarde sur les visages. Mais les micros sont toujours présents à l’image, les micros mais aussi les téléphones portables et les ordinateurs. Comme tout média, la radio a sa technologie propre. Sa présence est constante. Mais le film n’en fait jamais une démonstration. Il se contente de la rendre visible, ce qui, après tout, est le rôle du cinéma.

R COMME RUSPOLI Mario

RUSPOLI MARIO, 1925 – 1986

Cinéaste d’origine italienne, mais aussi photographe et écrivain, il a essentiellement travaillé en France et surtout pour la télévision. Son œuvre n’a certainement pas la reconnaissance et la diffusion qu’elle mérite. Il a pourtant joué un rôle essentiel dans l’histoire du cinéma documentaire. Dans les années 60, il se lance dans des expérimentations sur l’utilisation des nouvelles caméras avec son synchrone qui ouvrent la voie à une nouvelle façon de filmer et de construire des documentaires, ce que l’histoire a retenu sous le nom de cinéma direct. En contact avec Jean Rouch en France et Michel Brault et Pierre Perrault au Québec, il a théorisé cette nouvelle esthétique, étant le premier à employer cette expression de cinéma direct qui finira par s’imposer au détriment du « cinéma vérité » que Rouch et Morin avaient utilisé dans l’incipit de leur Chronique d’un été (1960).

         Il est encore loin de cette direction dans son premier film qui date de 1956, Les Hommes de la baleine. S’embarquant aux Açores avec des pécheurs de cachalot, il va filmer cette pratique en train de disparaître, la chasse au harpon lancé à la main. Il en montre tout à la fois la cruauté pour l’animal et le danger pour les hommes. Aux scènes de pèche en mer il ajoute des séquences consacrés à la vie de ces pécheurs d’une autre époque. Le film commence en fait par la fin, l’arrivée de l’animal tué dans le port et son long dépeçage, tandis que le commentaire explique, non sans humour que tout cela servira essentiellement à faire des cosmétiques et des produits de beauté pour toutes les belles femmes du monde. Au générique, le commentaire est attribué à un certain Jacopo Berenzini, qui n’est autre que Chris Marker, et l’on reconnaît vite son style, fait de comparaisons (la corrida), de citations littéraire (de Moby Dick à Prévert) d’allusions et de jeux de mots mais toujours empreint d’émotion. Avant que les cachalots ne soient repérés au large, ce sont les préparatifs, les nuits d’attente où les hommes jouent aux cartes et écoutent des chansons, ce qui entretient un certain suspens, même si l’on sait bien que les cachalots finiront par se montrer et que la chasse pourra alors commencer. La teneur du film est donc plutôt classique, avec son commentaire omniprésent et sa musique off et ses bruitages postsynchronisés. Mais le filmage dans le cœur de l’action, au contact même des hommes, préfigure nettement le futur travail de Ruspoli.

En 1972, il reviendra sur le sujet de la baleine d’une toute autre manière. Son film Vive la baleine est une ode à l’animal, réalisé avec la collaboration de Chris Marker encore, et dénonçant l’industrialisation de la pêche, au canon et non plus au harpon, dont elle est victime au point de risquer de disparaître totalement. Le film est un cri de révolte, une sorte de trac cinématographique dans lequel on sent le souffle de mai 68 et de l’écologie naissante, contre l’aveuglement des hommes poussés uniquement par l’appât du profit. Appuyé sur une iconographie particulièrement riche, les gravures japonaises et les photos en noir et blanc américaines sont filmées au banc-titre, entrecoupées de vues réelles, tirées en particulier du premier film. Il s’agit aussi d’un essai, une exploration, grâce au commentaire de Marker, de la mythologie suscitée par cet animal toujours perçu comme hors du commun, voire comme un animal fantastique.

Ses deux films principaux, ceux par lesquels il occupe cette place qu’on ne peut ignorer dans le cinéma documentaire, et pas seulement pour leur importance historique, datent de 1961 : Regard sur la folie : La fête printanière (47 minutes) et Les Inconnus de la terre (39 minutes).

Les Inconnus de la terre est tournée en Lozère, un pays désolé, presque désertique, où vivent encore, malgré tout, des hommes et des femmes, des hommes surtout Malgré tout : malgré la misère, malgré la difficulté du travail agricole de cette terre ingrate, malgré l’éloignement des villes, malgré l’absence de confort. En 1961 aller filmer en Lozère la vie de ces paysans et leur donner la parole est une démarche inédite, engagée. Engagée dans un cinéma qui se veut le plus proche possible des déshérités, comme le Free Cinema quelques années plus tôt. Mais là où un Lyndsay Anderson ou un Tony Richardson  s’intéressaient surtout aux quartiers pauvres des villes, Ruspoli lui quitte Paris et va à la campagne, la vraie campagne, pas celle où l’industrialisation des cultures commence à modifier les conditions de vie. Cette campagne où l’on retrouve les conditions de vie ancestrale, même si l’on pressent là aussi qu’elle est condamnée à disparaître.

Le film a donc un côté exotique, même s’il ne se situe pas à l’autre bout du monde. Ces paysans de la Lozère ne sont-ils pas les indiens des parisiens ? Le regard que pose sur eux la caméra ne vient-il pas d’un autre univers et ses images ne seront-elles pas vues uniquement par des habitants des villes vivant dans des conditions bien différentes ? Le point de vue ethnographique implique la distance et l’éloignement. Ici, cette distance n’est pas géographique. Mais en ce qui concerne les conditions de vie quotidienne, peut-on faire plus ?

Le pré-générique montre une manifestation de paysans, avec leurs attelages de bœufs et leurs charrettes dans les rues d’une ville, sans doute la préfecture. Il se termine sur un gros plan de pancarte où nous pouvons lire en lettres manuscrites le slogan : « Les paysans n’ont-ils pas le droit de vivre ? » Le ton est donné. Nous ne sommes plus dans la vie rurale idyllique filmée en 1946 par Rouquier dans Farrebique. En 61, on parle possibilités de modernisation, nécessité de regroupement, besoin de confort et envie de partir à la ville lorsque ce n’est pas déjà fait. Le film montre les derniers survivants d’une France en voie de disparition et les présente comme les oubliés de la croissance. Et s’ils ne se présentent pas comme porteurs de revendications organisées, on sent bien qu’ils s’expriment surtout pour attirer l’attention sur eux, sur leur sort. Surtout qu’on ne les oublie pas.

Le film mobilise alors deux types de filmage. D’une part dans les étables, dans les champs, dans les habitations, il montre ces conditions de vie et de travail qui deviennent inacceptables et qui ne sont acceptées que par tradition ou inertie. En second lieu il donne la parole à tous ces habitants à un berger solitaire ou à toute une famille, à l’instituteur agricole itinérant, à un petit propriétaire et à ces trois frères qui sont condamnés à rester célibataires par manque de femmes. Parfois ils dialoguent entre eux, parfois ils répondent aux questions d’un membre de l’équipe du film. Le commentaire est souvent littéraire et n’hésite pas à  utiliser des formules choc : la Lozère, « admirable en carte postale, comme tous les enfers refroidis » ; « la Lozère est peuplée, elle n’est pas habitée ». Mais la beauté du film réside dans les images, les gros plans des visages souriants malgré le manque de dents et surtout, ces longs travellings au raz du sol, au plus près des épis dans un champ de céréales ou des pierres sur les chemins. On suit un bref instant un canard qui s’enfuit devant la caméra placée à sa hauteur. Ces images, dans lesquelles on peut reconnaître la patte du québécois Michel Brault, crédité au générique, font toute la modernité de ce film consacré à des survivances du passé. Mais il n’y a là de paradoxe qu’en apparence. A partir des années 60, le cinéma documentaire devient de plus en plus créatif du point de vue cinématographique. Le film de Ruspoli participe clairement de ce mouvement.

Regard sur la folie. La fête printanière est un film complexe qui emprunte plusieurs directions et propose plusieurs pistes de réflexion sans avoir la prétention de les pousser à leur terme. Ouvrir des pistes que d’autres pourraient explorer plus complètement, tel semble être le propos du film. Mais c’est justement ce non-achèvement, cette ouverture vers de nouveaux apports, qui en fait tout le prix. En 1961, il n’était déjà pas banal de s’interroger au cinéma sur la folie.

Le film de Ruspoli est d’abord une approche de l’hôpital psychiatrique. Il est tourné en Lozère, comme Les Inconnus de la terre, à l’hôpital de Saint-Alban.  La caméra est aussi tenue par Michel Brault dont le style, caméra à l’épaule est nettement identifiable dans les longs travellings le long des couloirs et dans les pièces occupées par les malades allongés dans leur lit ou assis à une table, pièces où on ne fait que passer une première fois, pour ensuite revenir pour s’approcher de l’un de ces malades. L’hôpital de Saint-Alban est un ancien monastère transformé une première fois en prison. La caméra ne nous montre pas vraiment la vétusté des bâtiments, mais on ressent une promiscuité forte, presque une surpopulation tant les malades sont nombreux en particulier dans un des ateliers de travail. Mais cette dimension descriptive est peu développée. Le cadre de l’hôpital n’est pas vraiment un décor, mais ce n’est pas non plus une problématique.

Plus importante est la place donnée aux malades, nombreux, mais parmi lesquels le film va extraire des cas particuliers. Beaucoup sont filmés par la fenêtre de l’étage, en plongée donc et de façon nettement distante. Mais le film propose aussi des gros plans, de très gros plans même, sur les visages, sur les mains qui pétrissent ou qui déchirent sans sembler pouvoir s’arrêter. Les malades à qui il est accordé une attention particulière, c’est d’abord cette vieille femme, qui dira s’appeler Blanche, filmée en plan fixe, allongée dans son lit, le médecin psychiatre se tenant à ses côtés, tout près d’elle. C’est aussi cet homme, que l’on retrouve à plusieurs reprises et qui tient toujours un discours critique sur l’hôpital, sa nourriture « infecte » et ses murs qui en font une prison. Comme dans Les Inconnus de la terre à propos des paysans, on sent dans le filmage des pensionnaires de l’hôpital une véritable bienveillance, voire une grande sympathie. Le carton introductif du film nous avait demandé de regarder le film en abandonnant tous nos préjugés sur la folie. Le regard humaniste qu’il porte sur ces « malades » nous rappelle qu’ils restent avant tout des êtres humains.

Troisième piste, le personnel soignant. Les infirmiers sont peu présents, par contre nous rencontrons réellement les médecins. Le film ne prétend pas être une explication des méthodes thérapeutiques utilisées à l’hôpital. On ne nous dit rien sur les positions théoriques des médecins, mais on les voit agir et vivre avec les malades. Le long entretien avec Blanche est tout à fait exemplaire à ce propos. Lorsqu’elle ne peut plus retenir ses larmes, le psychiatre la réconforte, passant doucement sa main sur sa tête. Il y a dans ce geste l’exact opposé du célèbre plan de Titicut Folies où Wiseman filme comment le personnel nourrit de force un malade, la cendre de la cigarette du médecin risquant à chaque instant de tomber dans l’entonnoir par lequel est déversé la nourriture. Cette relation particulière des médecins avec les malades est aussi mise en évidence dans la réunion hebdomadaire d’élaboration du journal de l’hôpital. Ils y font preuve d’une remarquable capacité d’écoute des plaintes et récriminations qui sont adressées à l’hôpital. Ruspoli filme aussi la réunion de régulation que tiennent les médecins entre eux. Ils s’y interrogent d’ailleurs sur le film en train de se faire. Peut-il avoir une portée thérapeutique ? Le film ne propose pas de réponse. Mais il est clair pour les médecins que le fait d’être filmé ne peut qu’avoir une influence sur leur pratique médicale quotidienne. Il y a là une réflexion sur la portée de cinéma documentaire que l’on ne trouve le plus souvent que dans des films explicitement militants. Ici, c’est le cinéaste qui s’interroge sur le cinéma. L’équipe de tournage apparaît plusieurs fois à l’écran et le maté&riel est aussi filmé en détail. Le dernier plan du film montre le cadreur (Michel Brault ?), caméra à l’épaule, suivant deux pensionnaires de l’hôpital. Puis subitement il les quitte et s’avance vers la caméra fixe qui filmait la scène, pour un objectif à objectif inédit.

Reste la quatrième piste, la réflexion sur la folie. A ce niveau, le film ne peut pas être assimilé aux courants de contestation de l’idée même de folie comme l’antipsychiatrie. Mais les médecins intervenant dans cet hôpital peuvent être identifiés comme appartenant au courant de la psychiatrie institutionnelle. « Que l’on entende, même dans l’angoisse, ce message du monde de la folie » conclut le carton introductif. Et le long texte d’Antonin Artaud qui ouvre le commentaire est aussi un élément significatif. Si la folie est une maladie, semble nous dire le film, alors tout le monde peut en être atteint et on doit considérer qu’on peut la soigner.

Le film s’achève sur une partie quasi autonome, la kermesse du village (la fête printanière du titre). Tout le village et tout l’hôpital y participent sans distinction. On s’y déguise, on joue à la course de taureau, on dance, parfois sans grand entrain. Seuls les enfants semblent réellement heureux. Mais il y a dans cette fête comme une métaphore de la vision que propose le film, l’accent mis sur le rapprochement entre les êtres humains, qu’ils soient ou non considérés par les autres comme fous.

R COMME RÉSISTANCE – Palestinienne

Cinq caméras brisées, Emad Burnat et Guy Davidi, France-Israël-Palestine, 2011. 90 minutes.

Le cinéma peut-il rendre compte de la vie quotidienne des Palestiniens, de leur vie professionnelle et familiale, sans évoquer en même temps la situation faite à leur peuple depuis qu’il y a des « territoires occupés » ? Le film du Palestinien Emad Burnat et de l’Israélien Guy Davidi répond clairement par la négative. Le conflit israélo-palestinien est non seulement le contexte historique et politique de la vie de tout habitant de la Cisjordanie. Il est leur vie même, il est leur quotidien, chaque instant, chaque acte de leur vie. Le sens de Cinq Caméras brisées est de dire que dans la situation actuelle, le peuple palestinien n’a pas de vie « privée ».

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Emad est agriculteur. Il n’est pas cinéaste, mais il le deviendra par la force des choses. Avant 2005, il cultivait des oliviers, comme tous les agriculteurs de son village, Bil’in. En 2005, tout bascule. L’État d’Israël décide de construire un mur sur la commune pour séparer le village de la colonie juive qui doit s’implanter sur ce territoire, privant les Palestiniens de l’accès aux oliveraies. Alors le village tout entier va se révolter, ne pas accepter cette spoliation. Tous les vendredis sont organisées des manifestations pacifiques mais qui deviendront de plus en plus violentes du fait de la répression exercée par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer sur des hommes, femmes et enfants non armés, qui n’hésite pas à blesser et à tuer.

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En 2005, à la naissance de son quatrième enfant, Djibril, Emad achète une caméra, sans projet autre que de filmer sa famille et son fils. Mais la situation du village et de ses habitants va le pousser à en faire un tout autre usage. Manifestant parmi les manifestants, il filme régulièrement et avec persévérance les manifestations. Ce qui n’est pas sans danger, comme le prouve le fait que ses caméras seront successivement détruites dans les heurts avec l’armée israélienne.

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Le film retrace la chronique de cette lutte, mais en même temps il montre comment cette lutte se répercute sur la vie familiale d’Emad. Mais pour lui, il n’est pas question de renoncer. Comme aucun habitant de Bil’in ne renonce aux manifestations. Les filmer est alors un acte de résistance. C’est la force du film de montrer comment cet acte de résistance est à la fois personnel et collectif, familial et historique. Il nous place au cœur des manifestations, au plus près des soldats. En même temps, il nous ouvre l’intimité de la vie d’une famille palestinienne en temps de guerre. Une famille qui devient le symbole de la lutte de tout un peuple.

R COMME RETIRADA

Bartoli, Le dessin pour mémoire,  Vincent Marie, 2019, 52 minutes.

En janvier 1939, la République espagnole est vaincue. Les troupes de Franco entrent dans Barcelone. Quelques 500 000 républicains catalans vont fuir les représailles annoncées. A pied, avec un maigre bagage, des hommes, des femmes, des enfants, vont essayer de gagner la France. Parfois sous les bombardements de l’aviation franquiste. Cet épisode historique est connu sous le nom de Retirada.

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La France, pour respecter le droit d’asile ne ferme pas la frontière. Mais l’accueil n’est pas vraiment chaleureux. C’est le moins que l’on puisse dire. Les combattants républicains sont désarmés, pour leur ôter tout espoir de retour pour reprendre la lutte contre la dictature. Puis tous ces arrivants sont parqués dans des camps que l’administration française appelle camp de concentration. Ces réfugiés seront déplacés systématiquement de camp en camp dans tout le sud de la France. Argelès, Saint Cyprien, Barcarès, Rivesaltes, Bram, et d’autres encore. Les conditions de survie y sont particulièrement difficiles, froid glacial et hiver, chaleur étouffante en été, et toujours beaucoup de vent. Sans parler de la nourriture, ou plutôt de l’absence de nourriture.

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 L’histoire de ces camps a d’ailleurs donné lieu à plusieurs films, en particulier le camp de Rivesaltes dont les diverses utilisations ne sont pas vraiment à l’honneur de la France. Dès 1940, la police de Vichy y regroupera les étrangers « indésirables », puis les juifs qui seront ensuite systématiquement envoyés dans les camps d’extermination nazis. Après la guerre d’Algérie, il sera utilisé pour « accueillir » les Harkis. Et jusqu’à sa fermeture, en 2007, il deviendra camp de rétention administrative pour les réfugiés sans papier et déboutés de leur demande d’asile en attente d’expulsion. Un mémorial construit sur le lieu du camp et respectant ses baraques retrace cette histoire avec une mine de documents, images fixes et animées et textes.

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Comme dans ses deux précédents films – Bulles d’exil et Là où poussent les coquelicots – Vincent  Maris fait œuvre de mémoire à partir d’images, ici les dessins de Josep Bartoli, un républicain catalan qui a vécu la Retirada. Il donne la parole au neveu de Bartoli qui commente les dessins avec une précision étonnante et retrace les étapes de la vie mouvementée de son oncle. Il utilise aussi les rares images photographiques ou cinématographiques de la vie dans les camps. Il retrouve la veuve américaine de Bartoli qui a immigré au Mexique puis aux Etats Unis. Elle montre au cinéaste son trésor secret : des originaux de dessins ou collages de son mari, puisement conservés dans une cave.

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Mais la grande force du film vient du filmage des dessins de Bartoli, véritable précurseur des photojournalistes actuels. Avec cette différence essentielle : il. Il réalise ses dessins n’est pas un simple observateur. Ses images  il les vit, il a vécu toutes les situations qu’il représente. Et c’est pour cela qu’ils sont œuvre de mémoire.

Le film de Vincent Marie est un hommage très sensible à un artiste qui mérite d’être redécouvert. Mais c’est aussi un film d’histoire, qui ne gomme rien de l’émotion que peuvent susciter les images – les dessins – d’une période que beaucoup auraient tendance à oublier.

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Sur la Retirada on pourra voir le film de Henri-François Imbert, No pasaram, album souvenir.

Et sur le camp de rivesaltes, Journal de Rivesaltes de Jacqueline Veuve

R COMME ROUGE.

Je vois rouge, Bojina Panayotova, 2019, 83 minutes.

Rouge, la couleur du communisme –en Bulgarie, pays satellite de l’URSS stalinienne –  la couleur du sang – le sang versé par les communistes ? – la couleur de la colère – contre une dictature liberticide et la main mise d’une mafia sur le pays.

Je vois rouge, l’expression de cette colère, mais aussi l’idée obsessionnelle du communisme – du foulard rouge de la jeunesse communiste – et aussi la crainte, ou l’angoisse, ou le soupçon, d’avoir du sang sur les mains. Comme tous ceux qui ont soutenu le régime, qui l’ont fait exister, qui en ont profité. Dans chaque famille ? Jusqu’au cœur de sa propre famille.

Le film est un retour au pays natal. Bojina – puisque le film est écrit à la première personne, dès le titre – la réalisatrice, a quitté la Bulgarie avec ses parents dès la chute du mur. Pour venir en France – voir l’occident et gouter à la liberté. Elle avait 8 ans. 25 ans après, elle revient dans ce pays pour savoir, pour découvrir la vérité sur sa famille. Poussée par un fort soupçon : et si ses parents avaient été impliqués dans le régime communiste au point d’avoir fait partie de sa police secrète. Une police honnie, qui entretenait une terreur généralisée, où chacun pouvait accuser son voisin, ou un parent.

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Le film s’ouvre sur des images d’archive qui en disent long sur le point de vue adopté par la réalisatrice. D’une part la cérémonie de remise du foulard rouge aux jeunes pionniers – cérémonie sacralisée par le régime. De l’autre les manifestations  récentes contre « les ordures rouges », les apparatchiks de l’ancien régime encore au pouvoir. Les Bulgares en finiront-ils jamais avec le communisme ? La réalisatrice  pourra-elle voir son pays d’une autre couleur que le rouge ? Et sa Famille ?

 

Son film aura donc tout de l’enquête familiale. La réalisatrice retrouve sa mère à Sofia et sera en contact avec son père resté à Paris via internet. Elle va les interroger, avec insistance, au point de donner l’impression qu’elle essaie de les confondre par tous les moyens (elle en vient à continuer à enregistrer le son alors que sa mère lui a demandé d’arrêter de filmer), comme si elle ne pouvait se sortir de l’esprit que décidément il y a anguille sous roche, que ses parents – comme bien d’autres dans le pays – ne peuvent pas être totalement innocents. L’enquête prend par moment une tournure inquisitoire – proche des pratiques bien connues des procès staliniens ? Les relations entre la fille et ses parents en sont bien sûr affectées – la rupture est proche, inévitable.

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Finalement les parents accepteront que le film se termine et sois montré. C’est du moins ce que précise un carton final. Il est vrai que les résultats de l’enquête sont plutôt maigres. Le père n’a rien avoué, et si la mère a en quelque sorte participé à la police secrète, c’était à son insu, manipulée qu’elle était par un de ses membres. Le lien familial est sauf. Ce qui n’est pas le cas du communisme, et pas seulement du régime bulgare.

La dimension enquête familiale du film montre de façon pertinente la distance pouvant exister entre deux générations en fonction de leur vécu politique et social. Mais ce n’est pas son intérêt principal. Car ce qu’il montre surtout c’est le déni d’une société de son passé historique, surtout quand il s’agit d’une dictature. Faut-il à tout prix faire la lumière, toute la lumière, sur un passé que tout le monde sait pas très reluisant ? Au risque de bousculer les personnes. Celles-ci ont-elles droit à l’oubli ? Dans la mesure où elles n’ont pas participé activement à des crimes. Je vois rouge ne vise pas à instaurer un devoir de mémoire. Le film ne se situe pas dans la mouvance d’une œuvre comme celle de Rithy Panh à propos du génocide Khmer au Cambodge ou de Patricio Guzman sur la dictature de Pinochet au Chili. Mais il nous questionne sur le rôle de la connaissance du passé, ce qui est une question fondamentale du travail des historiens. Mais le cinéma ne se situe pas au même niveau. Et c’est bien pour cela que le film de Bojina Panayotova se situe au niveau familial. Il interroge un vécu personnel (celui des parents de la cinéaste) qui n’est pas un cas unique dans la société bulgare d’aujourd’hui – et la question ne peut pas ne pas se poser dans tous les pays de l’ex-bloc soviétique. Aucun citoyen n’est sans doute indemne du passé dictatorial de son pays. A moins d’être entré en résistance. Ce qui n’est certes pas le cas de la majorité !

S COMME SOLEIL.

J’veux du soleil, Gilles Perret et François Ruffin, 2019, 76 minutes.

Le soleil c’est la lumière, le jour, la victoire sur la nuit et les ténèbres.

Le soleil c’est le feu, la chaleur. Le risque de se bruler –on ne regarde pas le soleil en face – mais aussi le réconfort. S’exposer au soleil, avec les précautions nécessaire, c’est se revigorer, faire le plein d’énergie.

Le soleil c’est la connaissance –le monde des idées platoniciennes – la victoire sur l’ignorance, au risque d’être ébloui. Mais si l’éblouissement c’est l’impossibilité – passagère – de voir, c’est aussi l’émerveillement, la fascination de la beauté.

Le soleil c’est le centre du monde, de notre monde. Le point de référence de notre système cosmologique. Mais aussi l’illusion visuelle qu’il se lève tous les matins. Et nous suivons sans plus y penser sa course quotidienne d’est en ouest.

Le soleil c’est la vie, la croissance, l’épanouissement, la force vitale.

Le soleil c’est l’été, l’oubli de l’hiver et de ses frimas. Les vacances aussi.

Le soleil, c’est le jaune. Aujourd’hui la couleur des gilets.

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En décembre 2018, Gilles Perret et François Ruffin décident de partir à la rencontre des gilets jaunes, ceux qui occupent les ronds-points. Du nord au sud dans la grande tradition du road trip. La météo n’est pourtant pas de la partie. Il pleut sans arrêt. Le soleil devra attendre.

Un film donc fait dans l’actualité, dans l’urgence. Tourné en une semaine, monté et post-produit dans la foulée. Il faut coller au mouvement de contestation dans sa vitalité. Ne pas attendre que les news trouvent un autre sujet de Une. Donc les gilets jeunes en direct –un cinéma qui se veut « direct » –  sans recul, sans distanciation (ce serait un autre film). Ici c’est la spontanéité qui prime. Recueillir la parole de ceux qui sont engagés dans le mouvement, qui le font vivre. Ceux qui trouvent là l’occasion de se faire entendre – pour une fois.

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C’est François Ruffin qui mène l’entreprise, comme il conduit la voiture dans laquelle – road movie oblige – nous nous retrouvons tout au long du voyage. Mais ce n’est pas – pas encore – le moment de la réflexion, de l’analyse. A chaque étape, c’est lui encore qui discute avec ceux qui campent là. Ils ont d’ailleurs construit des cabanes, comme lorsqu’ils étaient enfants, de véritables « châteaux ». Il partage avec eux leurs grillades et leurs saucisses. Et surtout il les écoute.

Ce qu’ils disent, nous l’avons bien sûr déjà entendu tout au long des « actes » du mouvement protestataire. Les fins de mois plus que difficiles, la colère face aux injustices de plus en plus criantes dans la société, l’opposition au pouvoir politique… Et tous affirment qu’ils ont trouvé dans le mouvement, les manifestations, les occupations des ronds-points, une nouvelle solidarité, une véritable fraternité, qui change leur vie. Tous, ils veulent continuer. Jusqu’à quand ?

Le film se termine sur une plage de la Méditerranée, le temps d’une chanson.. Il ne pleut plus, même si le temps reste gris. Mais un jour, le soleil viendra…

R COMME RENCONTRE – Brigitte Chevet

De formation journalistique, Brigitte Chevet est réalisatrice de documentaires produits et diffusés par la télévision. Pourtant son œuvre, déjà importante, n’a rien à envier à bien des films qui se parent de l’étiquette cinéma du seul fait de leur sortie en salle. Mais, Télévision et cinéma, où réside la différence ?

Les documentaires qu’a réalisés Brigitte Chevet sont avant tout des films d’auteur, et s’ils sont diffusés sur les chaînes de la télévision publique (nationale et régionale). Ce sont à n’en pas douter de véritables œuvre de cinéma. Brigitte Chevet ne nie pas les différences qui existent entre télévision et cinéma (elles sont de plus en plus évidentes: durées, financements, etc…). Mais elle s’en accommode parfaitement. Et elle sait faire de ce qu’on aurait tendance à considérer comme un handicap un point fort de son travail.

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Rencontre.

Sa formation de journaliste comportait une spécialisation de « reporter d’images ». C’est donc tout naturellement qu’elle s’oriente vers le reportage télévisé. Mais cela ne la satisfait guère: trop rapide, trop court, trop superficiel. Et c’est tout aussi naturellement qu’elle entreprend de réaliser des magazines, puis des documentaires sur des sujets qui lui tiennent à cœur, en développant son savoir-faire d’autrice et réalisatrice. Dans ce travail, elle n’a pas la prétention de faire œuvre artistique. Elle préfère plutôt le considérer comme de l’artisanat. Pourtant ses films ont une dimension toute personnelle. Elle y prend position sur des enjeux de notre époque, le démantèlement nucléaire par exemple à propos du cas de la centrale Brennilis. Elle ne renie nullement cette dimension engagée de son cinéma. Voilà une prise de position qui, dans sa bouche, n’a rien de la langue de bois. Il s’agit de faire bouger les choses autant que faire se peut, avoir un coup d’avance sur la réflexion des spectateurs. Sa caméra traite  de thèmes aussi variés que l’énergie solaire, les relations garçons-filles à l’adolescence, le parcours d’un poète à la rencontre d’habitants de HLM, ou de la désertification médicale en milieu rural.

Mais à la télé, peut-on librement développer ses idées sans avoir des comptes à rendre aux producteurs ou aux diffuseurs ? Certes la télé a ses contraintes. Si un film doit faire 52 minutes, ce n’est pas 53 ! Et elle ajoute même la durée du générique est imposée. Il ne s’agit pas de dire alors (de façon purement formelle) que l’on peut transformer ces contraintes en liberté. Non. Il n’est pas possible de faire comme si ces contraintes n’existaient pas. Seulement elles donnent un cadre et c’est dans ce cadre qu’il importe au cinéaste de développer son travail personnel.

S’il y a une liberté dans le travail de Brigitte Chevet, c’est celle de trouver une forme adaptée au sujet qu’elle veut traiter. Et effectivement ses films apparaissent tous très différents les uns des autres. Films d’immersion, film-enquête, film-portrait, films d’archives, film d’interviews…Au fil des films elle s’affirme comme exploratrice de formes. Mais cette recherche n’a rien de formelle. Visiblement pour elle, il importe avant tout de ne pas tomber dans la monotonie, ou les stéréotypes. Raconter une histoire au mieux, et pour le plus grand nombre.

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Elle a envie de progresser, d’apprendre toujours, prendre des risques. Pour elle, le meilleur de ses films est celui qu’elle n’a pas encore fait. Mais de tous, celui dont elle parle avec le plus d’enthousiasme, c’est L’Espionne aux tableaux. Avec ce portrait d’une résistante injustement oubliée (parce qu’il s’agit d’une femme) après la guerre, elle a le sentiment d’avoir fait œuvre utile d’historienne. Rose Valland, historienne d’art, travaillait au musée du Jeu de Paume – haut lieu du pillage systématique des œuvres d’art appartenant à des juifs par les nazis – pendant l’occupation. C’est là qu’elle a tenu un registre extrêmement précis des œuvres expédiées en Allemagne, ce qui permit à la libération de pouvoir en rapatrier un grand nombre et de les rendre à leur propriétaire. Mais pourquoi ces actes d’héroïsme ont-ils été si facilement oubliés ? Le film est donc à la fois un hommage à cette femme, à son action, et en même temps une réflexion sur les « lacunes » de l’histoire.

 

Brigitte Chevet vit et travaille à Rennes. Elle donne des cours parfois à l’université, ou accompagne des auteurs, une activité de formatrice qu’elle voudrait bien développer. En même temps elle est administratrice à la Scam, où elle travaille à une meilleure prise en compte des auteurs en région. Et puis surtout, elle poursuit son travail de documentariste. Et elle ne manque pas d’idées. Son dernier film est bientôt en montage, il s’agit cette fois d’un travail d’interviews : elle y questionne d’anciens jurés d’assises sur l’expérience citoyenne ultime, celle de juge d’un jour.  Elle poursuit l’écriture de deux ou trois autres projets, dont une enquête sur les représentations de la ménopause, un thème « tabou », un autre sur les violences conjugales, et un portrait de Jean Jouzel, le spécialiste du réchauffement climatique en France. Nous les attendons avec impatience.

Brigitte Chevet, une cinéaste documentariste heureuse !

 Sur L’Espionne au tableau (2015) : https://dicodoc.blog/2017/11/07/e-comme-espionne/

Et sur Brennilis, une centrale qui ne voulait pas s’éteindre (2004) : https://dicodoc.blog/2016/11/05/e-comme-ecologie/