S COMME STREAMING LIVE

Present.Perfect. Shengze Zhu. Etats-Unis, 2019, 124 minutes

Un film en images.

Le streaming live en Chine

Le meilleur moyen (le seul?) pour les défavorisés, les exclus, d’avoir des relations sociales. D’exister. D’être tant soit peu reconnus.

Une vision peu glorieuse de la Chine contemporaine.

Internet là où on ne l’attendait pas. Au travail en usine. Dans la rue. Partout en fait.

Impossible désormais de s’en passer.

Une galerie de portraits, des personnages plus surprenants les uns que les autres. Le tout en noir et blanc.

S COMME SOUVENIRS DE FESTIVAL. Julien Meunier

Je me souviens principalement de notre programmation au festival Filmer le Travail, à Poitiers (En Formation, sorti au cinéma le 1er décembre 2021).

C’était une programmation en ligne à cause de la COVID, et ce fut une expérience étrange pour moi et mon co-réalisateur Sébastien Magnier. Toute la bienveillance et l’accueil impeccable de l’équipe du festival ne pouvait empêcher que nous nous sentions frustré d’être éloigné du public. La mise en ligne a duré une semaine, ce qui a eu pour effet de nous mettre dans une situation de projection permanente. Potentiellement, à n’importe quel moment, quelqu’un pouvait visionner notre film. Ça transformait le moment de la projection en ne sorte d’évènement continu et abstrait. Finalement, ces spectateurs si loin et irréels se sont manifestés en votant pour notre film pour le prix du public. Quelqu’un avait donc regardé notre film. On l’avait vu et aimé. Le soir même, nous nous retrouvions avec Sébastien sur Zoom pour enregistrer une vidéo de remerciement, sans trop savoir à qui nous nous adressions, là encore dans une étrange distance aux choses, dans une sorte de joie et de doute mêlés. Notre film était sorti, avait été vu, avait eu un prix, sans que jamais nous puissions être complètement sûrs de la réalité de la chose.

A lire : https://dicodoc.blog/2020/10/13/j-comme-journalisme-formation/

S COMME SOUVENIRS DE FESTIVAL Antarès Bassis

Avec En équilibre, on n’a qu’un seul festival avant sa diffusion, celui du FIPA 2018 où il obtenu le prix du FIPA Doc national. Il fera deux autres festivals ensuite, celui des Etoiles de la Scam 2019, suite à son étoile, mais aussi le festival « Echos d’ici, échos d’ailleurs sur les pas de Christophe de Ponfilly ».

Avec La ville monde, j’ai été invité au FIPADOC 2019, au FIGRA et au Festival de cinéma de Douarnenez.

 L’un de mes souvenir d’En équilibre au FIPA 2018, c’est la première fois qu’on le projetait en salle au public, il devait être 11H. On passait derrière un film que j’adore, celui de Ruth Zylberman « Les Enfants du 209 rue Saint Maur », autour des rafles dans un immeuble dans le XXème arrondissement. On arrive avec Pascal, mon complice co-réalisateur, dans la salle et là, on voit le public sortir en larmes, on croise même des connaissances qui nous disent qu’ils ne peuvent pas enchainer les projections tellement le film est bouleversant. On a cru que c’était plié pour le film. Le film du Ruth a eu une mention et pleins de prix ailleurs, et on a rencontré ces producteurs avec qui on a fait « Les Gamins de Ménilmontant ». Le film en revanche à une carrière courte en Festival mais bien relancé par le festival des Etoiles de la Scam.

J’ai adoré l’ambiance du festival « Echos d’ici, échos d’ailleurs », j’y ai fait de belles rencontres et découvertes, comme sa présidente Marie, le réalisateur Robin Hunzinger qui présentait son merveilleux film « Où sont nos amoureuses » mais aussi la monteuse réalisatrice Josiane Zardoya qui présentait le magnifique Delphine et Carole, insoumuses. Ce que j’ai adoré en plus du public nombreux dans un endroit assez désert, ce sont les repas dont un cochon cuit dans un torchon et les échos, une monnaie locale.

S COMME SELFIE

Selfie. Agostino Ferrente, France-Italie,  2019, 77 minutes.

Tourner un film uniquement avec un téléphone portable, ce n’est plus aujourd’hui une chose si rare que cela. Le réaliser entièrement sous la forme du selfie, voila qui est beaucoup plus original. C’est tout à fait possible, comme le démontre avec brio le film de Agostino Ferrente, intitulé justement Selfie, ce qui supprime toute interrogation – ou tout doute – sur son mode de tournage

Pour concrétiser son projet, Ferrente va confier le rôle de réalisateur à deux amis, Pietro et Allessandrto, deux jeunes habitants du quartier populaire de Traiano à Naples qui, prenant leur tâche particulièrement au sérieux, vont filmer leur vie quotidienne avec une constance sans égal. De quoi déboucher sur un portrait haut en couleurs de ce quartier où les jeunes n’ont pas de travail, ni d’activités, à moins de devenir dealer.

Mais en même temps, comme il le dit dans l’incipit du film, Ferrente est attiré dans ce quartier pour enquêter sur un fait divers dramatique. Davide, 15 ans, a été tué par la police, dans une course poursuite qui aurait pu rester banale sans ce coup de feu qui a endeuillé tout le quartier. Pietro et Alessandro étaient des amis de Davide. Ils ne peuvent l’oublier.

Le croisement de ces deux orientations débouche sur un film à forte portée sociologique mais toujours chargé d’émotions. Des tranches de vie filmées de l’intérieur, sans effets narratifs, par les protagonistes eux-mêmes. Nous sommes à l’opposé absolu de la fiction.

Ce procédé du selfie donne bien sûr aux images une facture particulière. Tenant le téléphone à bout de bras, l’un ou l’autre des deux apprentis cinéastes sont presque toujours dans le cadre. Les gros plans – ou les plans poitrines – dominent. Mais, l’expérience aidant, la composition de l’image devient de plus en plus variée et subtile. Décalant leur présence sur le bord de l’image, ces nouveaux cadreurs réussissent souvent à introduire une profondeur de champ révélant des pans entiers du quartier et ses habitants qui constituent leur entourage immédiat. Ces images sont le plus souvent stables, mais il arrive qu’elles se mettent à trembler (la fatigue du bras sans doute). Elles basculent même entièrement lorsque, pour la même raison, l’appareil passe de l’un à l’autre. Ils pensent bien à le poser, mais visiblement ils préfèrent en garder l’usage direct. Les regards caméra sont évidemment très fréquents, ce qui renforce le côté non professionnel du filmage. Mais justement, que le cadre ne soit pas fait par des pros, c’est ici le gage d’une spontanéité inégalable. Et ce n’est pas l’introduction d’images issues de caméra de surveillance comme plans de coupe, qui la contredira.

La vie d’un quartier donc, comme on l’a rarement montrée. Une vie souvent agitée, avec le traumatisme collectif de la mort de Davide. Mais la banalité du quotidien est tout aussi présente, avec les shampoings et les coupes de cheveux, les réveils tardifs et les séances de farniente sur la plage. Une vie sous le signe de l’amitié aussi, une amitié que Pedro et Alessandro se jurent éternelle. Des jeunes dont on sent bien qu’avoir vécu cette expérience unique les aura profondément transformés, et pas seulement en leur faisant aimer le cinéma.

S COMME SANKARA

Sankara n’est pas mort. Lucie Viver, 2019, 110 minutes.

Un voyage à travers un pays d’Afrique, le Burkina Faso. Un voyage à pied, sac à dos. Un voyage poétique, le voyage d’un poète, Bikontine. Une errance plutôt. Un voyage en apparence sans but. Un voyage voué à l’improvisation, à l’impulsion du moment. Un voyage qui pourrait bien ne pas avoir de fin.

Un voyage de découvertes. Des Paysages. Extrêmement variés au long du film. Mais toujours éclatants de lumière. Même la sécheresse.

Un voyage de rencontres. Rencontres des habitants de ce pays. Des rencontres faites au hasard. Mais toujours surprenantes. Riches d’enseignements. Parfois improbables. Mais aussi banales. Un enfant, ici comme partout.

Un voyage, une errance. A la recherche de la solitude. La solitude nécessaire pour écrire. Le film de ce voyage sera donc jalonné de poèmes, dit par le poète voyageur.

Le film est-il un hommage à Thomas Sankara, le président assassiné qui avait su faire renaître l’espoir dans ce pays si pauvre, l’espoir de sortir de la misère. Sa mémoire reste bien vivante dans le pays.

La cinéaste nous propose un choix d’images d’archive de Sankara président. Un président simple, mais déterminé. Comme cela ressort de cette parabole du cycliste qu’il convoque pour rendre compte de sa mission.

Il se compare à un cycliste qui grimpe une côte bordée des deux côtés par des précipices. S’il s’arrête de pédaler il tombe. Alors il continue, jusqu’au bout. Toujours aller de l’avant…

Un film aux couleurs de l’Afrique. Un film d’espoir, malgré tout.

S COMME SAGE-FEMME

A la vie. Aude Pépin, 2021, 78 minutes.

Chantal Birman va mettre fin à sa carrière de sage-femme. A presque 70 ans, une retraite bien méritée !

Le portrait que Aude Pépin lui consacre est un hommage à son dévouement, à son engagement auprès des femmes, surtout celles qui viennent d’accoucher et qui vont entamer cette nouvelle vie avec un bébé, un petit être humain qu’il va falloir nourrir, habiller, changer, consoler quand il pleure et avec qui il va falloir apprendre à communiquer, et dès les premiers jours entreprendre son « éducation », puisqu’il s’agit de lui permettre de grandir.

Centré sur la personne de Chantal, le film ne vise pas à rendre compte de façon exhaustive du métier de sage-femme. Nous la suivons dans les visites à domicile chez ces toute nouvelles mamans qu’elle va accompagner, prodiguant soins et conseils. Le bébé n’arrive pas bien à téter. Elle montre comment l’aider à saisir le bout du sein. La maman ne peut pas allaiter son enfant, elle l’aide à ne pas culpabiliser. Devant tous les petits – et grands – tracas du métier de mère, elle rassure, réconforte, soutien. Pour elle il y a là un véritable enjeu de santé sociale : elle insiste sur le fait que le suicide est la première cause de mortalité chez les femmes qui viennent d’accoucher. Une donnée inacceptable.

A l’image de son personnage, A la vie ne manque pas de dynamisme. Chantal est toujours en mouvement, en voiture au milieu des tours de la banlieue ou dans des escaliers, portant sa lourde valise.

Et puis, elle est gaie. Son rire toujours sincère est très communicatif. Ce qui est un atout dans son travail pédagogique. Pendant tout le film est accompagnée d’une stagiaire à qui elle montre le métier. Au moment de se quitter, le stage fini, la stagiaire remercie chaleureusement son guide. Mais c’est celle-ci qui se dit la plus redevable. Elle n’a pas cessé d’apprendre.

Dernière séance dans l’école de sage-femme. Devant ces jeunes étudiantes, particulièrement attentives, c’est la transmission de l’amour du métier qui s’opère. Et les gros plans sur les visages de ces futures sage-femmes colorent l’avenir aux couleurs de l’espoir.

Chantal l’affirme avec force, être sage-femme c’est militer. Aux couleurs du féminisme. Et le film va tout à fait dans ce sens..

S COMME SURDITÉ – Musique.

Le journal d’une femme sourde. Franck Cassenti, 2021, 55 minutes.

Lily a perdu l’audition à la suite d’une maladie. Ce qui lui manque le plus dans ce monde du silence qui est le sien dorénavant, c’est la musique. Pourra-t-elle un jour retrouver les sensations qu’elle éprouvait alors. Mais sa surdité est définitive, totale et définitive.

Pourtant, sa vie de femme sourde va basculer le jour où elle rencontre Cassandra.

Cassandra est chercheuse. Elle vient de mettre au point un instrument spécial, une « body bass » qui devrait permettre aux personnes non-entendante de ressentir les vibrations émisses. Une façon adaptée de rentrer en quelque sorte dans la musique.

Lily va se prêter à l’expérimentation de l’instrument. Et c’est là que le film de Frank Cassenti est précieux. Il aborde le problème du handicap avec une grande rigueur et beaucoup de sérénité. Il ne s’agit pas de rechercher une solution, par exemple mécanique, à la limitation des capacités sensorielles par quoi se traduit le handicap. Il s’git plutôt de contourner cette limitation, et de trouver une voie nouvelle, parfaitement inédite, permettant la réception de sensations à travers des vibrations musicales, celles d’une batterie électronique et celles de la body bass.

Nous suivons Lily dans toutes les étapes de ce travail. Sa découverte de l’instrument, les premiers essais, ses hésitations et la progression dans la maîtrise qu’elle acquiert peu à peu dans la production de sons, même si elle ne les entend pas, et la réception de véritables sensations musicales. Flute traversière, guitare, batterie et chant, une véritable formation musicale se constitue, qui répète inlassablement jusqu’à pouvoir donner un concert dans une salle de cinéma à La Ciotat, celle-là même où fut projeté pour la première fois le film des frères Lumière. Plus qu’une consécration. La joie profonde de Lily rayonne sur son visage. Plus de doute, pour elle la musique a vaincu le handicap !

Le film de Cassenti, au-delà de la recherche menée par Cassandra, est un portrait tout en nuances de cette jeune femme, Lily, frappée par le handicap, et qui va savoir saisir cette opportunité inimaginable de devenir « musicienne ». Le cinéaste lit des fragments du journal rédigé quotidiennement par Lily, un journal d’une écriture simple mais émouvante, comme les poèmes dont elle fait elle-même la lecture. Des textes d’une grande force expressive.

Le cinéaste s’implique personnellement dans la quête de Lily et dialoguant avec elle et avec ses partenaires musiciens. Son film devient au fil des images des instruments, un film musical qui est une extraordinaire célébration du plaisir de la musique.

S COMME SEXUALITE FEMININE

Mon nom est clitoris. Lisa Billuart-Monet, Daphné Leblond, France-Belgique, 2019, 88 minutes.

Les femmes connaissent-elles leur sexe, et en particulier leur Clitoris. Lisa Billuart-Monet et Daphné Leblond ont demandé, dans l’incipit de leur film Mon nom est clitoris, à de jeunes femmes d’une vingtaine d’année, de dessiner cet organe féminin qui est le seul à être entièrement et exclusivement destiné au plaisir. Le résultat de l’expérience est concluant. Le clitoris est bien un continent inconnu.

Le film donne la parole à une douzaine de jeunes femmes de 20 à 25 ans pour parler de leur sexualité. Et elles le font avec un brio remarquable.

On imagine que le choix de ces personnages n’a pas été si facile que cela. Parler de sexe devant une caméra n’est de toute évidence pas facile. En parler dans la société non plus d’ailleurs. Mais le casting est particulièrement réussi. On a affaire à de jeunes femmes qui s’expriment avec une spontanéité désarmante. Pour elles pas de langue de bois et elles n’hésitent pas à appeler un chat un chat. Elles sont visiblement décomplexées et vivent certainement une vie sexuelle libre et épanouie. Ce qui pourtant n’a pas été forcément le cas dans leur enfance. Comme bien d’autres elles ont connu les tabous sociaux qui enveloppaient – et enveloppe encore aujourd’hui pour beaucoup – tout ce qui concerne la sexualité. Que le sexe peut procurer du plaisir, grâce d’ailleurs à cet organe pas plus gros qu’un petit pois (comme il est si souvent représenté), il leur a fallu le découvrir par elles-mêmes, par un pur hasard souvent.

De ces récits de leur enfance, et jusqu’à l’adolescence, on retiendra la précocité de certaines, mais l’ignorance, plus ou moins longue, de toutes. L’école a bien des cours d’éducation sexuelle, mais il ne s’agit le plus souvent que de données anatomiques. Dont d’ailleurs le clitoris est totalement absent. Comme dans les manuels ou autres albums pédagogiques où les schémas informatifs ne le mentionnent que très rarement.

Au fil de ces dialogues, sont abordés tous les aspects de la vie sexuelle féminine : les règles, la masturbation, la virginité, la première fois, l’orgasme. La séquence consacrée à ce dernier thème, où elles essaient de rendre compte par les mots et des gestes de ce qu’elles ressentent est particulièrement réussie. Elle devrait être montrée à tous les adolescents, pour qu’ils soient moins ignorants de ce qui fait la féminité.

Sans être ouvertement militant côté féminisme, le film est clairement engagé en faveur de la libération des femmes vis-à-vis d’un patriarcat qui reste certainement encore dominant dans notre société. La joie de vivre – et de jouir – de ces jeunes femmes est particulièrement réconfortant, à l’époque de #metoo – dont d’ailleurs il n’est pas fait mention. Comme quoi la parole sincère peut être une arme tout aussi efficace que bien des manifestations.

S COMME SCANDALES – Roumanie

L’affaire collective. Alexander Nanau, Roumanie, 2019, 109 minutes.

Un film-enquêtes. Enquêtes au pluriel. Des enquêtes qui s’enchaînent les unes les autres, chacune apportant son flot de révélations qui suscitent de nouvelles enquêtes. Des scandales en cascades. Toujours plus inacceptables. Jusqu’au sommet de l’Etat. La corruption se propageant dans la totalité de la société roumaine. Où cela peut-il s’arrêter ? Le système de santé en particulier s’en remettra-t-il ?

Le film d’Alexander Nanau est organisé en trois actes.

Acte 1 : l’incendie d’une discothèque à Bucarest qui fait pas mal de victimes, des jeunes surtout

. Le film utilise les images des caméras de surveillance montrant la panique, l’impossibilité de fuir. Il n’y a pas d’issues de secours.

 Un acte court, rapide. Le lancement des enquêtes ? Pas vraiment. Comme si connaître l’origine de l’incendie n’avait aucune importance. Il y a plus grave. D’autres questions qui suscitent des soupçons sur l’efficacité des hôpitaux et leur gestion.

Acte 2 : L’enquête journalistique.

Un journaliste travaillant dans un journal sportif ( !) lance un travail d’investigation. Les faits sont plus graves que l’incendie lui-même. Beaucoup des grands brules décèdent à l’hôpital, en cours de soin. Certains avaient demandé d’être transférés en Allemagne, ce qui leur a été refusé. L’hôpital roumain est tout à fait capable de soigner les grands brulés et possède les mêmes équipements qu’en Allemagne, ne cessent de répéter les autorités. En fait, les décès se succèdent.

Le film nous plonge au cœur du travail d’investigation journalistique. Il suit systématiquement les actions du journaliste vedette et de son équipe. En insistant sur la rigueur de la démarche, la pugnacité lorsqu’il s’agit d’interroger les représentants du pouvoir. Le ministre de la Santé fait les frais des révélations. Il est remplacé par un jeune médecin qui n’est pas un politicien. Fin de l’acte 2.

Acre 3 : le combat d’un ministre.

Le journaliste que nous avons suivi jusqu’à présent ne disparaît pas vraiment du film, mais sont rôle est réduit au simple poseur de questions dans les conférences de presse du ministre. C’est celui-ci qui devient le personnage principal.

Le suivant à chaque instant de son travail, détaillant ses prises de décisions, « coutant ses conversations téléphoniques, dans son bureau et jusque dans son appartement, le film en fait une véritable star. Découvrant l’ampleur de la corruption dans les hôpitaux, ce ministre ne recule devant rien, suivant la mission qu’il s’est donné sans hésitation apparente. Réussira-t-il à lui tout seul à mettre fin à un système bien établi et concernant tous les rouages de la société ? Le film le laisse longtemps espérer. Pourtant la dernière séquence revient au réel. Les résultats des élections signifient clairement que les tenants du pouvoir en place triomphants pourront gouverner comme avant. Le temps de la dénonciation de la corruption n’aura été qu’une parenthèse.

S COMME SYRIE – Grand-père.

Ahlan wa sahlan, Lucas Vernier, France, 2020, 95 minutes

Un voyage en Syrie, dans le désert syrien. Un voyage sur les traces d’un grand-père, à la recherche des lieux qu’il connut et qu’il aima. Un voyage à la recherche d’un passé. Un passé révolu. A jamais révolu.

Le grand-père du cinéaste était méhariste du temps du mandat français en Syrie. Il parcourait le désert à dos de dromadaire. Une présence qui n’avait rien de belliqueuse.

Tout ce qui reste de cette vie en Syrie, ce sont des photos. Des photos en noir et blanc. Des photos du désert, des sites archéologiques et des personnes, hommes et femmes, qui vivaient là, qui peuplaient ces lieux, ce désert.

Ce sont ces photos qui donnent à Lucas Vernier le dispositif de son film. De la première partie du film du moins, celle d’avant les « évènements ».

Retrouvant les lieux où ont été faites les photos, il les filme avec en arrière-plan ce lieu où elles avaient été réalisées. Une confrontation du passé et du présent. Une représentation de la fuite du temps. Ou plutôt de son immobilité. Car le lieu est toujours immédiatement reconnaissable. Comme si rien n’avait changé. Et la superposition du noir et blanc de la photo sur la couleur du film n’est rien d’autre, après tout, qu’une différence de système de représentation.

Mais il y a plus. Car les photos sont surtout l’occasion de faire des rencontres. Le cinéaste les montre aux Syriens qui habitent ces lieux, qui sont leur vie. Et ils se penchent sur ces traces du passé avec un grand intérêt, avec passion même. S’ensuivent des discussions interminables. Un peuple accueillant, dynamique, vivant. Et surtout, qui donne surtout l’impression d’être heureux de vivre.

Magnifique séquence que cette rencontre dans le désert, avec ces femmes bédouines qui invitent le cinéaste sous leur tente. Magnifiques sourires de ces femmes qui, avec leur tribu, nous donnent l’image d’un nomadisme paisible, éternel.

Et pourtant. Cette paix des images, on ne le sait que trop, est des plus précaires. Mais pouvait-on penser, en les réalisant qu’elles laisseraient place à la guerre et à l’horreur de la guerre ?

Lucas Vernier n’est pas resté en Syrie lors du déclenchement de la révolution et la répression implacable qui suivit. Son travail de cinéaste n’est pas celui d’un photojournaliste.

Et pourtant, il est revenu en Syrie. Où rien n’est comme avant. Le film alors acquiert une deuxième dimension. A la confrontation entre le passé et le présent s’ajoute celle de la paix et de la guerre. Le temps qui passe devient celui de la destruction. Non pas par les effets du temps, mais par la folie des hommes.

Le cinéaste est-il alors toujours « bienvenue » en Syrie ?

S COMME SIDA

La pudeur ou l’impudeur. Hervé Guibert, 1991, 58 minutes.

Dans les années 1990, le monde culturel paya un lourd tribut au sida.

Hervé Guibert, écrivain, photographe, journaliste, critique, disparu en 1991.

Dans les dernières semaines de sa vie il réalisa un film autobiographique, un journal intime où il filme sa maladie.

Ce film peut être considéré aujourd’hui comme une chronique des années sida.

La pudeur, c’est ne jamais dramatiser.

C’est filmer la vie quotidienne comme si de rien n’était. Une vie calme, presque paisible, sans crise, sans bouleversement, sans excès. Une vie qui a eut un début, dont il n’importe pas qu’on se souvienne. Une vie qui aura une fin, inéluctable. Bientôt

La pudeur c’est ne jamais se plaindre, comme si on acceptait son sort. Être résigné, puisque de toute façon il n’est pas possible d’inverser le cours des choses.

La pudeur, c’est faire comme si on avait confiance en la médecine, comme si on pensait qu’elle allait vaincre la maladie, bientôt.

La pudeur c’est ne pas accuser. Ne pas chercher les responsabilités. Ne pas maudire le ciel ou la terre. Prendre simplement les hommes à témoin.

La pudeur, c’est faire un autoportrait, en écrivain, en cinéaste.

La pudeur c’est ne diffuser le film qu’à titre posthume.

L’impudeur, c’est se filmer, sous toutes les coutures, dans toutes les positions presque. Être pratiquement seul à l’écran d’un bout à l’autre du film.

L’impudeur c’est ne pas éviter les gros plans. Filmer ce corps affaibli, amaigri, épuisé.

L’impudeur c’est montrer la vie qui s’éteint, qui disparait peu à peu, comme la flamme d’une bougie qui a épuisé sa réserve de cire.

L’impudeur, c’est la maladie, la mort annoncée, la mort chaque jour plus proche.

L’impudeur, c’est penser au suicide. Parce que la vie est devenue intolérable.

L’impudeur, c’est dire le sida.

La pudeur ou l’impudeur, le cinéaste devrait-il choisir ? Pourquoi ne pas chercher plutôt un équilibre, ou un balancement de l’une vers l’autre, une alternance si régulière qu’elle en devient imperceptible.

La pudeur et l’impudeur alors.

S COMME SQUAT.

Ainsi squattent-ils. Marie Maffre. France, 2013, 90 minutes.

         Le film est construit autour de l’occupation par les militants de Jeudi Noir de deux immeubles parisiens, Place des Vosges et Avenue Matignon. Deux actions présentées comme exemplaires dans leur déroulement et significatives de l’ampleur du problème du logement en France et particulièrement à Paris. Dans la capitale, comme dans toutes les grandes villes de France et d’Europe, le nombre d’appartements vides est impressionnant alors que le nombre de personnes mal logées ou vivant dans la rue est en constante augmentation. Jeudi Noir est un collectif créé en 2006 pour réagir face à une telle situation jugée inacceptable. Le film est engagé à son côté, réalisé auprès des militants, au cours des actions qu’ils mènent, que ce soit dans la distribution de tracts dans les rues ou dans l’aménagement des appartements occupés illégalement puisque l’Etat ne se donne pas les moyens de les réquisitionner. Un film militant donc, visant à faire connaître et à populariser une cause juste. En même temps il présente des portraits de squatteurs, des jeunes surtout, qui ont des difficultés pour se loger à Paris. Enfin, squatter c’est aussi partager un mode de vie en communauté, dimension présente dans le film, même si elle n’est pas mise au premier plan.

         Le cœur du film, ce sont donc les occupations d’immeubles parisiens inoccupés depuis de longues années, une quarantaine pour celui de la place des Vosges. Le récit que le film fait de ces occupations reprend chronologiquement les différentes étapes. En premier lieu, il s’agit de s’introduire dans les lieux, si possible sans effraction. Puis on emménage, déchargeant les matelas en évitant de se faire repérer par les patrouilles de police. Une fois les chambres réparties entre les différents « locataires », il s’agit de s’organiser dans ce qui va devenir plus qu’une simple colocation, une véritable vie en communauté. Il faut surtout assurer les aspects matériels de première nécessité, l’eau, l’électricité, les toilettes. Puis réparer le plus possible les dégâts occasionnés par les années de non-entretien. Enfin, lorsque la situation de désordre apparait vraiment trop en contradiction avec les idéaux de partage affichés au départ, il faut bien essayer de se répartir les tâches ménagères, le ménage n’étant pas ce qui attire le plus. Tout ceci est filmé dans une ambiance bon enfant, en enregistrant sur le vif ces courtes scènes vécues, à quoi s’ajoutent quelques brefs entretiens avec les protagonistes de l’action. Une jeune étudiante par exemple qui n’a guère d’autre moyen de se loger le temps de terminer ses études. On la retrouvera à la fin du film, lorsque tout sera terminé pour cause d’expulsion, perdue sur le trottoir ne sachant comment éviter de devoir maintenant passer ses jours et ses nuits dans la rue.

         Car la fin de l’histoire ne fait pas de doute et le film s’attarde longuement sur le processus d’expulsion de l’immeuble de l’avenue Matignon. Dès leur installation, les squatteurs sont sur le pied de guerre. Il s’agit de tenir le plus longtemps possible, en mobilisant les médias, en donnant le plus de retentissement possible à leur action avec le soutien de quelques élus. Le face à face avec la police, des deux côtés des baies vitrées de la porte d’entrée vise à créer un certain suspens et l’assaut final est très dramatisé, cris des jeunes filles enchaînées devant la porte et bousculade généralisée. La caméra n’est pas épargnée. D’ailleurs le film se termine sur l’annonce de la mise en garde à vue de la cinéaste avec confiscation de la caméra et des rushes. Le cinéma militant est encore perçu comme dérangeant.

S COMME SIVAN Eyal.

Cinéaste israélien (né en 1964)

Après avoir travaillé comme photographe à Tel Aviv, il quittera Israël pour la France en 1985. Sa carrière cinématographique revêt plusieurs facettes. Auteur et producteur de films documentaires, il participe à la création et ensuite dirige la société de production Memento, spécialisée dans les films politiques concernant essentiellement le Moyen-Orient. Il a été par ailleurs enseignant, successivement à La Sorbonne et à Lille 3, puis en Israël à l’Institut universitaire Sapir, à l’École arabe de cinéma de Nazareth et aussi à l’University of East London. En 1990, il est lauréat du Prix de Rome du ministère de la culture et réside un an à la Villa Médicis. Il est également essayiste, ayant corédigé plusieurs livres dont Éloge de la désobéissance, avec Rony Brauman et Un état commun, entre le Jourdain avec Eric Hazan, dont il tirera un film Etat commun. Conversation potentielle (2012).

Ses prises de position en faveur d’un Etat commun aux Palestiniens et aux Juifs le conduisent à développer des critiques de plus en plus virulentes contre la politique d’Israël, ce qui lui voudra d’ailleurs de recevoir en France des menaces de mort à la suite desquelles il quittera le pays. Par ailleurs il intenta en 1986 un procès en diffamation à Alain Finkielkraut qui l’avait accusé d’être un des acteurs actuels de « l’antisémitisme juif ». Il est aussi connu pour ses appels à la désobéissance civile et sa participation à la campagne de boycott des produits israéliens.

Sa filmographie comporte un certain nombre de film réalisé en collaboration. Un spécialiste, portrait d’un criminel moderne (1995), co-réalisé avec Rony Brauman revisite les images du procès Eichmann de 1961 à la lumière de l’ouvrage d’Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. En 2003, Route 181. Fragments d’un voyage en Palestine-Israël, en collaboration avec le réalisateur palestinien Michel Khleifi avec qui il entreprend un long voyage, du sud au nord de leur pays commun. En 2004, Pour l’amour du peuple, coréalisé avec sa monteuse Audrey Maurion retrace la vie de Monsieur B, officier de la Stasi en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du mur de Berlin.

Ses documentaires personnels sont souvent un travail de mémoire sur la situation d’Israël et de la Palestine. En 1990, Izkor. Les esclaves de la mémoire. Trente jours de fêtes et de commémoration au printemps en Israël (Pessah, fête de la liberté, la “Pâque juive” qui marque la sortie d’Egypte des esclaves hébreux. La journée de commémoration de la Shoah et de l’Héroïsme, à la mémoire des juifs victimes du génocide. La journée de commémoration des soldats du Tsahal morts pour la patrie. Le Jour de l’Indépendance, fête nationale.) En 1993, il donne la parole au philosophe et scientifique juif Yeshayahou Leibowitz dans Itgaber, le triomphe sur soi. Il aborde le génocide Rwandais en 1997 dans Rwanda, un génocide plus tard. Et dans Jaffa. Mécanique de l’orange (2009), il retrace l’histoire d’Israël dans ses rapports avec les Palestiniens à travers l’étude du symbole de l’orange.

Jaffa, La mécanique de l’orange

S COMME SEXUALITE – Filmographie

#Female pleasure, Barbara Miller

Anatomie d’un rapport. Luc Moullet et Antonietta Pizzorno

Au cœur du bois. Claus Drexel

Bambi. Sébastien Lifshitz

Un couple peu ordinaire. Jean-Michel Carré

Couteau suisse, François Zabaleta

Désirs et sexualité. Nils Tavernier

Diary of a Married Man. Lech Kowalski

Enquête sur la sexualité. Pier Paolo Pasolini

Finding Phong, Tran Phuong Thao et Swann Dubu

Les Invisibles. Sébastien Lifshitz

Jaurès. Vincent Dieutre

Je ne suis pas malheureuse, Laïs Decaster

Mat et les gravitantes. Pauline Pénichout

On vit d’amour. Silvano Agosti

Le Papier ne peut pas envelopper la braise.  Rithy Panh

Pilou, un homosexuel entre deux guerres. Anne Deloget

Pourvu qu’on m’aime. Carlo Zoratti

Quand j’étais papillon. Adrien Charmot et Jenny Saastomoinen

Sans frapper, Alexe Poukine

Sexe, Amour et Handicap. Jean-Michel Carré

Ti gars. Doris Buttignol

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être). Jean-Michel Carré

Les Trottoirs de Paris. Jean-Michel Carré

Un peu, beaucoup, passionnément. Fabienne Abramovich

L’un vers l’autre. Stéphane Mercurio

Vers la tendresse. Alice Diop

Vilain Garçon. François Zabaleta

Would You Have Sex With An Arab? Yolande Zauberman

Y.O.L.O., Karim Bey

S COMME SEXUALITÉ.

On vit d’amour. Silvano Agosti, Italie, 1984, 93 minutes.

On vit d’amour. Une belle formule. Tellement limpide. On ne peut pas vivre sans amour, comme l’ont bien noté tous les psy qui se sont penchés sur le berceau du nourrisson. Du lait, oui, il en faut au nouveau-né humain. Mais cela ne suffit pas. Encore faut-il qu’il soit aimé. Sans quoi, il finira par dépérir.

Que le film de Silvano Agosti commence par une séquence d’allaitement d’un nourrisson n’est donc pas dû au hasard. D’entrée de jeu, le cinéaste, par un cadrage serré sur le visage, la bouche même, du bébé qui tète, donne le ton de son film. La mère raconte son accouchement et le moment magique où l’enfant qui vient de naître est déposé sur son ventre. Une image du bonheur.

Pourtant, le film ne va pas du tout développer cette image du bonheur. Bien au contraire.

C’est que l’idée d’amour renvoie inévitablement à la sexualité. Et là, les choses se gâtent la plupart du temps.

Existe-t-il – peut-il existe – une sexualité heureuse ? A suivre les portraits que dresse le film, on pourrait en douter.

La faute en est à la société, à ses interdits, à ses tabous, au rejet de la différence, à cette éducation rigoriste de l’Italie catholique. Agosti filme un garçon de neuf ans qui condamne sans concession l’école qui est une cage. L’école pour lui, c’est tout le contraire de la vie. Il accuse aussi les adultes (tous les adultes) qui ne considèrent pas les enfants comme des êtres humains à part entière. Une revendication de liberté qui doit se concrétiser dans la vie amoureuse.

Les autres portraits du film sont tous plus pathétiques les uns que les autres. Cette femme d’abord, jeune et souriante au début du film, mais dont le visage se transforme très vite dès qu’elle est appelée à évoquer sa sexualité. Une sexualité qu’elle n’arrive pas à vivre. Une vie sans plaisir donc, son éducation le renvoyant systématiquement à l’impureté, le lui a à jamais interdit. La séquence se termine par un aveu. « Je suis la fille d’un prêtre ». Un vrai prêtre, demande le cinéaste incrédule. Un vrai prêtre répond-elle simplement.

Agosti mène des entretiens extrêmement exigeants, demandant toujours plus de détails. Comment une transsexuelle devenu prostituée peut-elle faire l’amour avec un homme ? Comme toutes les femmes répond Gloria, qui aurait pu faire une carrière de chanteuse lyrique. Anna, elle, explique en détail la prostitution. Un panneau annoncera son suicide après le tournage du film.

La tendresse qu’est-ce que c’est ? Aucunes de ces femmes ne trouve des mots pour la définir. Pendant l’enfance peut-être existe-t-elle. Mais certainement pas après. Un film d’un pessimisme noir.

Agosti revendique (par un carton en ouverture de son film) un cinéma indépendant et d’auteur. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il eut souvent maille à partir avec la censure. On vit d’amour, un film sans concession, un film de combat, de révolte. Un film qui revendique la liberté sexuelle pour tous.

On doit remercier la cinémathèque du documentaire de l’avoir programmé dans son cycle Pasolini, Pasoliniennes, Pasoliniens.

S COMME SDF – Brésil

Les yeux ouverts. Charlotte Dafol, Brésil, 2020, 92 minutes.

Ils vendent leur journal dans toute la ville, aux terrasses des cafés et des restaurants, aux feux rouges aussi, lorsque les voitures s’arrêtent.

Le journal, Boca de rua, c’est leur gagne-pain. Un maigre revenu, mais qui leur permet de vivre. Nous sommes au Brésil, à Porto Alegre, avec un groupe de SDF.

Mais Boca de rua est plus qu’un gagne-pain. C’est une raison de vivre et un moyen de se faire accepter dans la ville, dans un contexte qui n’est pas facile, face à la violence de la rue. Comme le dit une femme, dormir seule dans la rue suppose d’avoir un couteau sous son oreiller.

Boca de rua est un journal bien particulier. Tous ceux qui le vendent en sont les auteurs. Il n’est pas question de faire appel à des journalistes extérieurs. Un Véritable travail collaboratif où sont accueillis tous ceux qui le souhaitent. Il suffit de participer aux réunions du groupe.

Nous suivons ces réunions où chacun participe donc à l’élaboration de chaque numéro du journal. Des réunions où chacun s’exprime et où tous écoutent attentivement ceux qui interviennent. Des réunions animées avec beaucoup de souplesse et d’efficacité par une femme extraordinaire, qui sans vouloir se mettre particulièrement en avant, apparait peu à peu dans le film comme la cheville ouvrière et l’âme du journal.

Si nous suivons les membres de Boca de rua lors des ventes dans la rue, nous les accompagnons aussi dans leur vie quotidienne dans la rue. Face à la caméra, ils répondent aux questions de la cinéaste. Ils évoquent leurs conditions de vie, leurs difficultés et leurs espoirs. Car aucun ne semble se décourager. Tous sont prêts à continuer à se battre. Et pour cela, le journal est un soutien irremplaçable.

Ces entretiens dessinent par petites touches des portraits très sensibles, où chacun se livre avec beaucoup de sincérité, et de lucidité sur leur situation. S’ils dénoncent les violences qu’ils subissent, ils le font sans colère, demandant simplement d’être respectés comme des êtres humains.

Boca de rua va avoir 18 ans. L’occasion de fêter tous ensemble cet anniversaire. En musique bien sûr.

Ce film est une réjouissante bouffée d’espoir.

Festival International de Films de Femmes 2021

S COMME STRIP-TEASE

Odoriko. Yoichiro Okutani. Japon-Etats-Unis-France, 2020, 114 minutes

Tokyo, Hiroshima, demain Kyoto, et ainsi de suite, tous les jours dans un théâtre nouveau, pour donner leur spectacle.

Le strip-tease, un spectacle populaire au japon, pour les hommes surtout, plutôt âgés d’ailleurs. Mais un spectacle en perte de vitesse, plus trop dans la mode du jour.

Les Odoriko, ce sont ces danseuses nues, dont le métier consiste à vendre du rêve aux hommes. Elles ne se prennent pas pour des artistes. Le strip-tease c’est leur gagne-pain. Un métier presque comme un autre. Et elles se demandent jusqu’à quel âge elles pourront le faire. Un jour il faudra bien raccrocher.

Le film nous plonge dans la vie de ces jeunes femmes, leur vie professionnelle plus exactement. Quand elles parlent entre elles, elles évoquent rapidement leurs sentiments, leurs préoccupations matérielles. Mais sans jamais s’étendre, sans vraiment étaler leur vie privée.

Dans les loges, souvent très exigües, elles se préparent pour le spectacle. Elles se coiffent, se maquillent, s’habillent, se déshabillent, rangent leurs vêtements ou mangent un morceau. Les loges, c’est l’essentiel de leur vie. Et le film en sort très peu. Quelques plans de coupes sur les rues où se situent les théâtres et sur leurs façades. Quelques plans – encore moins nombreux – des spectateurs qui entrent dans la salle, ou qui en sortent. Et du spectacle lui-même, nous n’en voyons que deux extraits, filmés du point de vue du spectateur, dont nous voyons les silhouettes de ceux qui sont au premier plan. Mais l’ambiance de la salle nous la percevons plutôt des coulisses. Comme les Odoriko, nous finissons à la fin du film par connaître par cœur les annonces, l’interdiction de faire des photos ou de toucher le corps des filles et le prix des polaroïds qui constituent une partie non négligeable des revenus.

Du métier lui-même, nous ne voyons pas grand-chose. Quelques brefs moments où les filles font quelques exercices d’assouplissement. Mais pas de répétition ni de préparation des chorégraphies. Les aspects techniques du métier sont évacués. Nous en restons au vécu quotidien, répétitif, banal.

Il y a beaucoup de filles nues dans le film. Mais la caméra ne s’attarde jamais sur les corps. En dehors des séquences du spectacle, il n’y a aucun érotisme dans ces va-et-vient des danseuses, qui entrent en scène et en sortent, qui changent de tenue ou vont prendre une douche. Le plus souvent elles sont assises à leur table de maquillage. Elles sont donc vues de dos, leur visage n’apparaissant que par moment sur le miroir qui leur fait face.

Si le film ne se situe pas dans le cadre d’un érotisme visuel, il ne développe pas non plus un point de vue féministe. Des salaires des danseuses, de leurs relations avec le patron et les spectateurs -en dehors des cadeaux faits par les « fans », de la nourriture surtout – nous ne savons rien. Qu’elles soient des femmes-objet, ne les préoccupe pas.

« Je dois vendre du rêve, pas la réalité » dit une des danseuses. Le film lui se situe entièrement du côté du réel.

Cinéma du réel, Paris, 2021.

S COMME SANGLIER

Va, Toto. Pierre Creton, 2017, 94 minutes.

Un film surprenant. Qui ne ménage pas ses effets de surprises.

Pourtant le cœur du film est constitué par une histoire simple, qui pourrait presque être banale, ou qui finit par le devenir. Elle se résume en quelques faits. Une femme, Madelaine, recueille chez elle, dans la campagne normande, un petit marcassin nouveau-né, dont la mère a été tuée par les chasseurs. Elle l’élève au biberon : attendrissant. Mais la loi interdit de garder chez soi des animaux sauvages. Pour les chasseurs, le sanglier est un animal nuisible. Il faut l’exterminer. Pourtant Madeleine s’attache à Toto, qui la suit partout. Jusqu‘au jour où le garde-chasse viendra pour l’enlever à sa mère adoptive. Révoltant.

Tout pourrait en rester là. Et le film multiplie les plans où Madeleine se promène dans la campagne, suivi par Toto, qu’elle appelle sans cesse pour qu’il ne se perde pas. Une histoire d’amour animal, dont les chasseurs ne sortent pas grandis.

Mais si cette aventure occupe bien la plus grande partie du film, d’autres histoires viennent interférer avec elle, s’enchâssant dans le récit sans crier garde, sans transition aucune, sans prévenir en quoi que ce soit le spectateur qui risque, sur le coup, être quelque peu déboussolé.

D’abord Vincent et ses deux voyages en Inde, évoqués surtout pour sa relation avec les singes, qui envahissent quelque peu sa maison.

Puis Joseph qui nourrit tous les chats du voisinage, ce qui lui demande d’acheter pas mal de sacs de croquettes.

Mais aussi, Pierre, qui n’est d’autre que le cinéaste. Il réussit à faire accepter par Madeleine l’idée de faire un film sur sa relation à Toto le marcassin.

Tout cela dans de courtes séquences qui disparaissent aussi vite qu’elles ont commencé pour en revenir à Toto et à Madeleine, qui continuera à le nourrir au biberon aussi longtemps que possible.

Les images font elles aussi l’objet d’une certaine recherche, le cinéaste utilisant par moment – quand il en a envie – de très beaux split screens, Toto à gauche et des poulets, ou des fleurs, ou un paysage de neige, à droite.

Quant à la bande son, elle aussi brouille les cartes, introduisant des voix off qu’on découvrira au générique être celles d’acteurs. Ces voix peuvent rendre compte des pensées intimes des personnages – Vincent, Joseph, Pierre – mais nous entendons aussi des bribes de dialogue ou des déclarations presque solennelles sur le sens de l’histoire.

 Comme dans la Trilogie en Pays de Caux (les premiers films de Creton) nous retrouvons  la campagne normande et une vie rurale en compagnie d’animaux. Des animaux dont il est ici particulièrement agréable de s’occuper.

S COMME SCOLARITÉ – Galerie d’images.

De la maternelle jusqu’au lycée. Ici et ailleurs. En classe, aux côtés des enseignants et surtout des enfants.

Révolution école, (1918 – 1939), Joanna Grudzinska.

L’histoire des pédagogies nouvelles. les thèses et les actions concrètes de ceux qui sont restés dans l’histoire de la pédagogie comme des pionniers, des visionnaires, des révolutionnaires

Dis maîtresse Jean-Paul Julliand.

La petite section de la Maternelle. La découverte de l’école pour les enfants. Devenir élève, le premier apprentissage

Récréations, Claire Simon.

Une cour de récréation où les enfants sont livrés à eux-mêmes. Leurs jeux et les relations interpersonnelles. Les petits peuvent être cruels entre eux.

Être et avoir, Nicolas Philibert.

Une classe unique à la campagne. Un modèle qui tend à disparaître. Un film qui connu un énorme succès populaire.

Les lucioles, Bérangère Jannelle.

La fin de l’école primaire. La mise en avant de la poésie et de l’art dans la formation des enfants.

L’école de l’impossible (fragments de vie). Thierry Michel et Christine Pireaux

En Belgique. les grandes questions que pose la scolarité des adolescents et la construction de leur identité personnelle

La chine est encore loin, Malek Bensmaïl.

En Algérie, la vie d’une école de campagne, quelque part dans les Aurès, pendant une année scolaire.

Examen d’Etat, Dieudo Hamadi.

En Afrique, en République démocratique du Congo, l’examen de fin de scolarité qu’il faut réussir à tout prix.

A kind of magic, Naesa Ni Chianain et David Rane.

Une école privée en Irlande, où l’accent est mis sur la relation quotidienne des enseignants et des élèves.

S COMME STAR – Chœurs

Twenty feet from stardom.  Morgan Neville. Etats Unis, 2013, 89 minutes.

            Les chœurs des grands classiques du rock, de la soul, du R’B, des années 60 ou 80, nous les avons tous dans les oreilles, mais connaissons-nous les choristes qui les interprètent ? Souvent des femmes, trois ou quatre à côté de la star sur le bord de la scène, ou devant un micro en studio, ce sont elles qui donnent leur couleur, leur âme même, à des chansons devenues culte. Nous sommes en Amérique, ces choristes sont presque toutes afro-américaines et filles de pasteur. Leur puissance vocale est phénoménale. Leur sens du rythme aussi. Mais leur fonction d’accompagnement les destine à rester dans l’ombre. Comme le dit Bruce Springsteen, « le chœur reste une position sans gloire ». Le film vise à faire reconnaître enfin ces artistes à leur juste valeur.

            Twenty feet from stardom propose quelques belles illustrations de ces titres mythiques où les choristes ont un rôle déterminant. Lou Reed d’abord, uniquement en audio, avec Walk on the wide side ou Ray Charles pour un détonnant What’d I Say. On verra aussi Les Talking Heads sur scène ou David Bowie en studio, dans des prestations mémorables. Le film donne ensuite la parole à ces stars qui ont su utiliser les choristes et qui en reconnaissent l’importance, Stevie Wonder, Mick Jagger, Sting, Springsteen. Mais l’essentiel du film se penche sur la vie de quelques-unes de ces choristes les plus remarquables mais dont la carrière n’a pas toujours été rose. Ainsi Darlene Love qui connait bien des démêlés avec Phil Spector et qui se retrouve femme de ménage après une carrière pourtant bien remplie avec les Blossoms. Entendant un jour une de ses chansons à la radio pendant son travail, elle part pour New York tenter à nouveau sa chance. Ou bien Claudia Lennear qui accompagnait Ike et Tina Turner sur scène et que le réalisateur retrouve enseignante de langue dans une école. Ou encore Merry Clayton à qui le Gimme Shelter des Rolling Stones doit beaucoup. Toutes ont été un jour ou l’autre tentées de faire une carrière solo. Le film montre les difficultés qu’elles ont rencontrées. Le succès pour elles n’a jamais été immédiat ni évident.

            Twenty feet from stardom a le grand intérêt d’aborder le monde de la musique sous cet angle originel. Montrant que tout n’est pas toujours facile dans le show-biz, il nous propose aussi des moments de grande émotion musicale, comme dans les retrouvailles quelques 20 ans après des Blossoms qui n’ont rien perdu de la magie de leur voix.

%d blogueurs aiment cette page :