T COMME TRADUIRE – Dostoïevski

La Femme aux 5 éléphants. Vadim Jendreyko. Suisse-Allemagne, 2009. 94 minutes.

         Une vieille dame toute voutée, sans doute de s’être si longtemps penchée sur des livres, sur ces textes qu’elle connait si bien, pour les avoir pratiqués tant de fois. Svetlana Geier est traductrice. D’origine ukrainienne, elle vit en Allemagne et traduit le russe en allemand. Et tout particulièrement, elle traduit Dostoïevski. Cinq des plus grands romans de Dostoïevski, ses cinq éléphants : Crime et châtiment, L’Idiot, Les Démons, L’Adolescent et Les Frères Karamazov. Toute une vie pour devenir « la voix de Dostoïevski ».

         Le film montre son travail et sa vie quotidienne, la femme et la traductrice. Une femme toute simple, que l’on suit faire son marché, qui fait la cuisine, qui boit beaucoup de thé. Divorcée, elle vit seule, mes ses enfants et petits enfants viennent souvent la voir. De belles réunions de famille.

         Le travail de traduction, un dur labeur, jamais achevé. Il faut toujours revoir, corriger. Svetlana relit son texte avec un vieil ami, musicien et érudit. Ou plutôt c’est lui qui relit et qui discute, propose d’ajouter une virgule, ce qui pose problème à la traductrice, qui elle a le texte original sous les yeux. « Il faut trouver les mots exacts, les pauses et les accords » dit-elle. Et il faut aussi savoir s’échapper du texte, ou du moins savoir « lever les yeux ». La traduction n’a rien d’une science exacte. Et puis, il y a Pouchkine. Intraduisible ? « On comprend chaque mot, mais on ignore de quoi il s’agit ».

         Le film de Vadim Jendreyko est un film de voyage. Parce que les grands textes sont des textes qui voyagent. Le pré-générique déjà nous montre un train de nuit interminable dans sa traversée de l’écran. Des trains, nous en prenons tout au long du film. Durant le long voyage qu’entreprend Svetlana avec sa petite fille, ce retour en Ukraine, ce pays natal où elle n’est jamais revenue depuis son adolescence. Le film est aussi un voyage dans le passé. Il évoque surtout le père de Svetlana, emprisonné et torturé par le régime stalinien. Des images d’archine retracent l’invasion de l’Ukraine par les troupes allemandes, évoquent les exécutions massives de juifs, la défaite de Stalingrad. Svetlana et sa mère fuit en Europe. En Allemagne, l’une trouve du travail et l’autre continue ses études tout en étant l’interprète d’un officier. Tout ce passé qui remonte à la surface des souvenirs de Svetlana est évoqué sans jugement, de simples faits, même s’il s’agit d’événements tragiques dans ce parcours qui conduira une jeune fille à devenir cette vieille dame qui a tant fait pour la littérature.

         Le voyage en Ukraine conduit Svetlana à la recherche de son ancienne maison, de la tombe de son père dans un cimetière enneigé. Elle rencontre les élèves d’une classe de lycée. Elle ne leur fait pas un cours, elle dialogue simplement avec eux. Tout ce qu’elle fait paraît si simple. Une vieille dame si modeste. Filmée avec une grande simplicité.

T COMME TRIBUNAL

10° Chambre, instants d’audience. Raymond Depardon, 2004, 105 minutes.

            L’intérêt du film de Depardon réside d’abord dans le dispositif de tournage qu’il utilise. Ayant obtenu l’autorisation de filmer in situ les audiences de la 10°chambre correctionnelle de Partis, le cinéaste se doit de perturber le moins possible le déroulement habituel de la justice. Il doit donc éviter tout mouvement, tout déplacement dans le tribunal, ce qui implique non seulement de réduire l’équipe de tournage mais aussi de placer les caméras avant le début de l’audience et de ne plus modifier leur position. Depardon va transformer ces contraintes en point fort. Non seulement il va accepter la fixité des caméras, il va faire de la fixité du cadre un absolu. Il ne peut pas effectuer de travelling caméra à l’épaule comme on peut le faire lors de la captation d’un spectacle vivant ? Soit. Il s’interdira en plus, et là il s’agit d’un choix esthétique, tout panoramique et tout zoom. L’image restera donc systématiquement fixe sur la personne filmée et dans la mesure où il s’agit d’un face à face (entre un juge et un accusé, ou le cas échéant son avocat ou des témoins, mais cela revient au même) ; la seule possibilité de mise en scène est le champ contre-champ, encore que Depardon choisit explicitement de ne pas les multiplier artificiellement, les réduisant le plus possible aux prises de parole des interlocuteurs.

            Le film réussit donc à se centrer exclusivement sur le juridique, ce qui revient à mettre en quelque sorte le cinématographique totalement au service du juridique. Les audiences du tribunal sont filmées par Depardon comme des scènes de théâtre, et nous assistons successivement à des comédies ou de véritables tragédies. Il n’y a dans le film aucune vue d’ensemble de la salle. Pas de vision du public, ce qui pourrait distraire le spectateur du film du spectacle du procès. Si celui-ci doit être bref, pour des raisons qui concernent le fonctionnement de la justice et non la réalisation du film, la conséquence en est que l’enregistrement réalisé sera de l’ordre du direct, le film restituant la totalité du procès. Le montage se réduit alors au choix des « affaires » filmées, ce que précise d’ailleurs le texte introductif. En même temps, les seules ellipses effectives du film sont celles imposées par les interruptions de séances, c’est-à-dire le temps de délibération. Les deux moments d’intervention du juge, l’interrogatoire de l’accusé et l’énoncé du verdict, sont filmés exactement de la même façon. Dans les deux cas, c’est bien la juge, et elle seule, qui mène l’affaire. Ce sera donc elle qui sera la plus présente à l’image. C’est sur elle que se focalise le film, le fonctionnement de la justice prenant alors une allure personnalisée, comme si elle dépendait plus de sa subjectivité (non de son bon vouloir, le film ne dit pas que la justice est arbitraire), que de l’existence des lois. Celles-ci sont bien présentes dans le film et énoncées systématiquement à travers l’intervention de l’avocat général. Mais le jugement rendu est donné comme étant avant tout le choix de la juge, même si la marge qui lui est offerte n’est pas infinie. Alors que tout dans le filmage est rigoureusement prédéterminé et se déroule comme prévu, le fonctionnement de la justice apparaît comme contenant inévitablement une part d’aléatoire tenant à la personnalité de la juge. Se focalisant sur elle, le film montre essentiellement la part humaine de la justice.

            Peu importe alors au fond le contenu des affaires jugés. Qu’il s’agisse d’une infraction au code de la route ou d’un cas de violence conjugale, le fonctionnement de la justice est le même, ce que souligne la dimension immuable du dispositif de filmage. Les affaires se succèdent sans interruption, les accusés défilent à la barre et le film pourrait durer des heures. C’est d’ailleurs une des caractéristiques du film de Depardon de ne pas étirer la durée filmique, contrairement à ce que fait Wiseman par exemple dans certains de ses films. Les seuls changements sont ceux qui pourraient être perçus dans l’attitude de la juge, encore que son professionnalisme implique qu’ils soient le moins perceptibles possible. Mais il n’en reste pas moins que la façon dont elle est filmée, pas vraiment en gros plan, mais en plan suffisamment rapproché pour que sa « dimension humaine » soit réellement présente à l’écran nous permet justement de saisir cette humanité, à travers quelques sourires ou rares gestes ou encore de légères crispations de son visage. L’avocat général, lui ; n’a pas cette dimension hautement théâtrale. Dans certains cas, on a même l’impression qu’il récite simplement son texte. De même, les prévenus, malgré le fait qu’ils soient autrement impliqués, ne sont plus, face à la justice, maître de leur sort. C’est bien pour cela qu’ils passent dans le film au second plan. On pourrait presque dire qu’ils sont réduits au rôle de figurant.

            Filmer la justice comme le fait Depardon depuis Délits Fragrants, a pour effet, au-delà de la connaissance proprement dite, de rapprocher les citoyens de cette institution perçue si souvent comme opaque. Les hommes de loi, juges et avocats, ont aussi chez Depardon une dimension humaine. C’est plutôt rassurant pour la démocratie.

T COMME TANNERIE – Portugal

Curtir a pele. Inês Gil, Portugal, 2019, 76 minutes.

Une histoire de peaux.

L’incipit du film montre une femme qui se maquille devant son miroir

Le reste du film est consacré au travail dans une tannerie, le travail des peaux, celles des animaux.

Ce travail est filmé au plus près. Un travail sale et fatiguant. Répétitif. Les mêmes gestes à l’infini.

Les machines ont-elles rendu ce travail plus facile ? Pas vraiment. Elles demandent plus de concentration, sous peine d’y laisser un doigt ou même la main.

Le film détaille ce travail avec une grande précision. Sans commentaire. En dehors de ceux donnés par les ouvriers, le plus souvent en voix off. Des évocations de leur vie d’ouvrier. Et depuis le temps qu’ils sont là, s’ils sont toujours là, c’est bien qu’ils aiment leur travail. Ou du moins ils ne s’imaginent pas vivant sans ce travail, sans venir à l’usine. Même si la récolte des olives est chose d’important.

Il suffit de voir. Des plans qui rendent comptent aussi de l’ambiance générale. Les ouvrières en particulier sont les plus bavardes. Elles ne sont plus que deux dans l’usine. Travaillant souvent en face à face. Évoquant le départ de Patricia. Celle dont tout le monde parle, justement parce qu’elle n’est plus là.

On ne parle pas de la crise que traverse le pays, mais elle est omniprésente. L’usine ne sera-t-elle pas contrainte, comme tant d’autres, de fermer un jour ?

En dehors du huis-clos de l’usine, le film nous conduit dans les familles des ouvriers. Des confessions souvent nostalgiques du passé, comme ce couple qui feuillète son album de mariage. Une intimité familiale qui fait écho à l’intimité du travail à l’usine.

Ce film est un important complément à ceux qui nous faisait jusqu’à présent toucher du doigt la réalité du travail en usine, que ce soit la construction automobile (Humain trop humain de Louis Malle par exemple), ou le travail dans les abattoirs (Entrée du personnel de Manuela Frésil).

Festival Filmer le travail, Poitiers, 2021

T COMME TRAVAIL – Danger

Attention danger travail. Pierre Carles, Christophe Coello, Stéphane Coxe, 2003, 109 minutes.

         Il existe des chômeurs heureux. Pierre Carles les a rencontrés. Ils sont heureux parce qu’ils ne travaillent plus. La perte de leur emploi a signifié pour eux la liberté. Le commencement d’une nouvelle vie où ils peuvent enfin faire ce qu’ils veulent, lire pour ceux qui aiment la lecture, aller dans les musées ou au cinéma, faire la sieste l’après-midi…Lorsqu’ils travaillaient, ils n’avaient pas le temps pour tout ça. Et le soir ils étaient trop fatigués. Travailler, c’est pas une vie.

         La critique de toutes les formes de travail que développent ces « déserteurs du marché du travail » n’est pas théorique. Elle s’appuie avant tout sur leur vécu et le ressenti qu’ils en avaient. Une critique à fleur de peau, systématique et généralisée. Quelles que soit les tâches effectuées, quelle que soit la place dans l’entreprise, du travail à la chaîne à la responsabilité du chef d’entreprise, dès que le mot travail est prononcé, il soulève un refus viscéral. Tous ils y ont gouté, tous ils y ont été soumis, tous ils en ont soufferts plus qu’il n’est acceptable, pour rien au monde ils se remettraient à travailler.

         Bien sûr sans travailler il faut savoir vivre de peu. Le RMI (avant le RSA), les allocations, ça ne permet pas de partir en vacances au Maroc. De toute façon, le salaire des ouvriers non plus. Alors ils trouvent le moyen de s’en sortir, le système D, et surtout ils savent ne pas succomber aux sirènes de la consommation à outrance, faire la part des besoins superflus et de l’essentiel. Même si certains reconnaissent que parfois c’est dur, ils se sont tous inventé une nouvelle forme de vie où l’argent n’est pas une motivation. Et ils ne se considèrent pas comme des assistés. Ils ont assez souffert dans le travail avant le chômage, pour que l’Etat leur doive bien ça. Et puisque il n’y a pas de travail pour tout le monde…

         Attention danger travail propose une série de portraits de ces chômeurs heureux. Ils évoquent avec beaucoup d’entrain leur vie actuelle, reviennent sur leur itinéraire et envisagent l’avenir avec une grande sérénité. Sans travailler bien sûr. Chaque portrait est introduit par un carton les présentant par leur initiale et une formule choc qui résume ce qu’ils sont. « D. rescapé de la guerre économique » ; « V. ou l’ingratitude de la jeunesse » ; « J. ex ouvrière, chômeuse et enfin heureuse » ; « P. chômeur militant » ; P. viré de l’usine et enfin tranquille » ; « F. en préretraite anticipée » ; « Y. ancien chef d’entreprise et chômeur épanoui ». Des portraits présentant des situations variées mais animés du même amour de la vie.

         Entre chaque portrait, le film propose en contre-point des séquences à la gloire du travail, le travail vu par ceux qui le considèrent comme la valeur suprême de notre société, à l’image du discours de Jean Pierre Raffarin, alors premier ministre, intervenant à l’assemblée générale du Medef. Il n’y a pas de doute possible, les patrons aiment le travail et comme tous les hommes politiques que Carles interviewe, ils ne comprennent pas comment on peut ne pas partager cet amour. D’autres séquences nous plongent dans des entreprises où tout est fait pour que les employés travaillent de façon efficace, en essayant de leur faire aimer ce qu’ils font. Chez Domino’s pizza, il faut respecter les normes à la lettre, la bonne longueur de cheveux et ne pas oublier de sourire à tout instant. Dans une entreprise de vente par téléphone, le « superviseur » vérifie à chaque instant tout ce que font les employés les encourageant à faire toujours plus. Et l’équipe qui aura réalisé le meilleur score de vente en fin de journée gagnera…des places de cinéma ! Des situations presque caricaturales, et qui ne manqueraient pas de soulever l’indignation de ceux qui ont réussi à fuir ce monde déshumanisant.

         L’indignation, c’est bien aussi ce que vise la séquence consacrée au travail à la chaîne. Sur un montage rapide d’images de travail en usine de construction automobile, un ouvrier en voie off évoque sa souffrance. « Au bout de cinq ans, j’ai mal aux mains…mes mains sont bouffées…j’ai du mal à écrire… » On comprend qu’il n’ait plus envie de revenir à l’usine. Mais peut-il le faire ?

T COMME TRAIN – Filmographie suite

Suite à mon appel à compléments (ma filmographie étant nécessairement incomplète), sur le groupe facebook La Loupe, voici les films qui m’ont été proposés

Last year when the train passed by, Huang Pang Chuan

Micheline, Luc Leclerc du Sablon

RR, James Benning

The Iron Ministry, J.P. Sniadecki 

L’Attente, Sergei Loznitsa

Moniker, Samuel Boche

la tumultueuse vie d’un déflaté, Camille Plagnet

Le train du Shaba, Stephan Oriach

Sankara n’est pas mort, Lucie Viver

Fin, Artavazd Pelechian

Le Jour du pain, S. Dvortsevoy

T COMME TRAINS – Galerie d’images.

Décidemment les trains sont toujours particulièrement photogéniques. Particulièrement lorsqu’ils sont filmés – des plans toujours très longs – serpentant dans les montagnes, ou les forêts, ou même dans des plaines presque désertiques. Qu’ajoutent-ils aux paysages? Le mouvement et la vie tout simplement. Et le désir de voyage. Partir toujours plus loin. Sans retour si possible.

This train I ride. Arno Bitschy
La Carga, Victor Alexis Guerrero
Quand passe le train, Jérémie Reichenbach
Le dernier train, Lixin Fan
Quelques jours ensemble, Stéphane Breton
L’express du soleil de minuit de jean-Denis Bonan (Des trains pas comme les autres)
A l’ouest des rails, Wang Bing

T COMME TRAIN – Filmographie

Des voyages ferroviaires, sur tous les continents. Des États-Unis à la Russie, de l’Iran au Mexique. Des voyages qui n’ont pas tous des motivations bien précises. Ni une destination non plus. Des voyages qui sont des passions. Des voyages qui nous font découvrir des paysages chaque fois différents et dont on ne refuse pas la séduction.  Mais aussi qui nous offrent des rencontres surprenantes, en dehors des lieux communs. Voyager en train, dans ces films, n’est jamais quelque chose de neutre, ni de banal. Une passion, un désir ou un rêve d’enfance, une contrainte parfois, mais plus souvent l’appel de la liberté. Les gares quant à elles peuvent avoir des parfums enivrants, inquiétants, ou être des refuges. Et toujours le plaisir de savourer les paysages, la nature sauvage, les rails qui défilent à l’infini, et les tunnels qui permettent de terminer le film dans le noir.

Et n’oublions pas, un des premiers films est celui d’un train et d’une gare.

Russie

Quelques jours ensemble, Stéphane Breton, 2014, 91 minutes.

Etats-Unis :

 This train I ride. Arno Bitschy, 2019, 75 minutes

Iran

Safar, Talheh Daryanavard, 2010, 55 minutes.

Mexique :

Quand passe le train, Jérémie Reichenbach, 2008, 30 minutes

Chine

Le dernier train, Lixin Fan, 2009, 87 minutes

A l’ouest des rails, Wang Bing, 2003, 551 minutes.

Cuba

La Carga, Victor Alexis Guerrero, 2015, 24 minutes

Italie

Il passaggio della linea. Pietro Marcello, 2007, 60 minutes.

Rome désolée, Vincent Dieutre, 1995, 75 minutes

Bologna centrale, Vincent Dieutre, 2001, 59 minutes

Les travailleurs du rail :

Cheminots.Luc Joulé et Sébastien Jousse, 2010, 81 mn.

La dimension historique :

Le train en marche, Chris Marker, 1971, 35 minutes.

Les gares :

Gare du nord Paris

Géographie humaine, Claire Simon, 2012, 100 minutes.

Gare Saint Lazare

Paris, Raymond Depardon, 1997, 96 minutes.

Et la série télévisée

Des trains pas comme les autres, crée par François Gall et Bernard d’Abrigeon. Première diffusion janvier 1987.

T COMME TOKYO – OZU

Tokyo Ga. Wim Wenders. 1985, 92 minutes

            Tokyo Ga commence par un générique. Rien d’étonnant à cela ! Sauf que ce générique n’est pas celui du film qui va suivre. C’est le générique d’un autre film, d’un autre cinéaste. Ce cinéaste c’est Yasujiro Ozu. Et le film d’Ozu que Wenders a choisi de faire figurer dès son générique dans son film est Voyage à Tokyo, un des films les plus connus du cinéaste japonais, celui qui va donc concrétiser ce que Wenders confie en voix off tout au long du déroulement de ce générique : son émerveillement à la découverte de ce cinéma. Le cinéma d’Ozu est celui qui a le plus poussé Wenders à devenir lui-même cinéaste. Un cinéaste inoubliable, même si les conditions et le contexte dans lesquels il réalisa ses film ont à jamais disparus. Ce sont ces modifications du Japon moderne que Wenders est venu explorer dans son voyage à Tokyo à lui. Un Japon que Ozu, disparu en 1962 n’a pas connu, mais que ses films ont peut-être anticipés, comme une intuition profonde, quelque peu secrète. Le film de Wenders ne se veut pas une exégèse du cinéma d’Ozu. Ce n’est pas non plus un hommage au sens des EOA (Exercice Obligatoire d’Admiration) que Vincent Dieutre inventa à propos de Jean Eustache ; ni non plus une célébration posthume comme Le Tombeau d’Alexandre que Chris Marker réalisa pour son ami disparu, Alexandre Medvedkine. Tokyo Ga est un film sur Tokyo, mais comme le dit Wenders « sur les traces » d’Ozu. Un film sur Tokyo parce que les films d’Ozu se passent à Tokyo. Un film qui dira ce que celui qui le réalise ressent en découvrant Tokyo pour renvoyer à son admiration pour Ozu.

            Du cinéma d’Ozu, Wenders nous montre deux séquences. Aussitôt après le générique de Tokyo Ga (qui suit celui de Voyage à Tokyo), nous suivons la séquence inaugurale du film d’Ozu où le vieux couple de parents prépare leur voyage dans la capitale chez leurs enfants. Le film de Wenders se terminera par la dernière séquence du film d’Ozu. Le père cette fois est seul, la mère étant brusquement décédée au retour de leur voyage. Ces deux séquences résument parfaitement le film d’Ozu, mais donne également tout son sens à celui de Wenders. Comme tout voyage, la vie a un terme. Même si le cinéma peut lui donner l’apparence de l’éternité.

            Le père de Voyage à Tokyo, comme dans un nombre important d’autres films d’Ozu est joué par Chishu Ryu que Wenders va rencontrer. L’acteur japonais répond avec beaucoup de modestie aux questions du cinéaste allemand. Oui, Ozu lui faisait répéter plusieurs fois les scènes et multipliait les prises, sans même indiquer ce qui ne lui convenait pas dans la précédente. Mais dit-il, c’est parce qu’il n’était pas un très bon acteur. Wenders précise pourtant que Ryu jouait dans les films d’Ozu des rôles d’homme âgé alors qu’il n’avait guère que la trentaine, ce qui était déjà en soi une performance. Cette rencontre se termine dans le cimetière où est enterré Ozu. Ryu s’incline sur la tombe du cinéaste disparu. Une grande émotion se dégage de cette scène silencieuse.

            Deuxième rencontre de Wenders, Yuharu Atsuta, qui fut successivement deuxième, puis premier assistant caméraman, avant de devenir le cadreur attiré d’Ozu, une très longue carrière passé en sa compagnie. Il installe pour nous une caméra dans cette position basse si caractéristique qui permettait de filmer à hauteur des personnages assis sur leur tatami. Il insiste également sur la préférence d’Ozu pour l’objectif de 50, un grand angle qui devint au fil des films le seule qu’il voudra utiliser. Mais cet entretien ne porte pas que sur des aspects techniques. Atsuta évoque aussi la personnalité d’Ozu, sa dette immense au point de vue professionnel. Son admiration est telle qu’il a du mal à retenir ses larmes.

            De Tokyo, les images réalisées par Wenders peuvent paraître, vues aujourd’hui, assez conventionnelles. Les alignements de machines à billes dans les casinos, les salles entières de jeux vidéo pour enfants, les rues envahies de voitures et les bâtiments recouverts de publicités lumineuses. Mais il filme aussi les ruelles où les hommes viennent oublier leur solitude grâce au saké. Et surtout, il filme les trains, toute sorte de trains, les trains modernes les plus rapides ou ceux de banlieues. Comme Ozu, il cadre un pont, vu en plongé,  où se croisent des trains de toutes les couleurs. Il ne manque que les vieilles machines à vapeur que l’on peut voir dans les premiers films en noir et blanc d’Ozu.

            Le Tokyo moderne filmé par Wenders est le symbole d’un Japon entièrement américanisé, comme le cinéaste le souligne dans la longue séquence où de jeunes japonais vêtus de blousons noirs et coiffés de banane apprennent à danser le rock and roll. Pour retrouver le Japon traditionnel, il faut quitter Tokyo, ce que Wenders ne fait pas, puisqu’il a entrepris son voyage pour filmer, comme Ozu, la ville et ses banlieues. Mais, comme chez Ozu, il n’y a dans le film de Wenders aucune nostalgie d’un passé révolu. La découverte de Tokyo ne procure d’ailleurs pas non plus au cinéaste allemand une joie particulière ou une fascination quelconque. Son film n’est au fond qu’un film sur le cinéma. Le cinéma d’Ozu, mais aussi le cinéma en train de se faire, celui de Werner Herzog ou de Chris Marker que Wenders rencontre dans le bar La Jetée, et où il réussit à filmer un de ses yeux !

T COMME TRAVAIL – Filmographie.

De la critique du travail aliénant, à la chaine en usine, aux recherches de formes alternatives, à la campagne surtout, voire dans des espaces reculés de montagne, le travail est rarement filmé comme ce qui permettrait à l’homme de s’épanouir. Et pourtant, ceux qui en sont privés – pour cause de chômage, ou parce qu’ils sont sans papiers – ne peuvent pas être dits particulièrement heureux.

24 City. Jia Zhang-Ke

A l’ouest des rails. Wang Bing

After work. Julia Pinget

Argent amer. Wang Bing

L’Argent du charbon. Wang Bing

L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres. Manuela Frésil

Attention danger travail. Pierre Carles

Autonomes. François Bégaudeau

Au travail. Marie Voignier

L’Avenir le dira. Pierre Creton

The Boot Factory. Lech Kowalski

Charbon ardent. Jean-Michel Carré

 Cheminots. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Les Chèvres de ma mère. Sophie Audier

Chez jolie coiffure. Rosine Mbakam

Comment Yukong déplaça les montagnes. Joris Ivens et Marceline Loridan.

De chaque instant, Nicolas Philibert

Le dernier voyage. Pascale Thirode

En comparaison. Harun Farocki

Une enfance au travail : en Europe aussi. Cécille Allegra

Entre nos mains. Mariana Otero

Entrée du personnel Manuela Frésil

L’Entretien d’embauche. Harun Farocki

La fabrique des monstres. Malak Maatoug

 Femmes de méninges. Guillaume Estivie

Grève ou crève. Jonathan Rescigno

La Gueule de l’emploi. Didier Cros

Los Herederos. Les enfants héritiers 

Hôpital au bord de la crise de nerf. Stéphane Mercurio

Hôtel du Nil – Les Voix du Darfour. Fabienne le Houérou

Humain trop humain. Louis Malle

J’ai (très) mal au travail. Jean-Michel Carré

Kombinat. Gabriel Tejedor

 Meat. Frederick Wiseman

Na China. Marie Voignier

Nous la mangerons, c’est la moindre des choses. Elsa Maury

Un nouveau produit Harun Farocki

Nouvelle Cordée. Marie-Monique Robin

No way. Ton van Zantvoort

 On a grèvé. Denis Gheerbrant

On ira à Neuilly Inch’Allah. Medhi Ahoudig et Anna Salzberg

Ouaga girls. Thérésa Traore Dahlberg

Overseas. Yoon Sung-A

Papa s’en va. Pauline Horovitz

Le périmètre de Kamsé. Olivier Zuchuat

Pôle emploi, ne quittez pas. Nora Philippe.

 Portraits Alain Cavalier

Une poste à La Courneuve. Dominique Cabréra

Rêver sous le capitalisme. Sophie Bruneau

Rêves d’ouvrières, Phuong Thao Tran

Le Sabotier du Val de Loire, Jacques Demy

Le Salaire de la souffrance. Marie-Christine Gambart

Sauerbruch Hutton Architekten. Harun Farocki

Scènes de ménages avec Clémentine. Stéphane Mercurio

La Sortie des usines. Harun Farocki

 Les Sucriers de Colleville. Ariane Doublet

Tinselwood. Marie Voignier

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 1 – Travail. Jean-Michel Carré

Les Travailleur(euse)s du sexe. Jean-Michel Carré

Three landscapes. Peter Hutton

Via, via ! Circulez ! Dorine Brun

La vraie vie (dans les bureaux)). Jean-Louis Comolli

Volem rien foutre al païs. Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe

We the workers de Huang Wenhai

T COMME TRAIN – États-Unis

This train I ride. Arno Bitschy, Finlande, France, 2019,  75 minutes.

Partir. Voyager. Sac au dos. Prendre le train. Mais pas un train de voyageurs. Surtout pas. Choisir un train de marchandises. Un de ces trains, longs, interminables, qui parcourent les États-Unis dans tous les sens. Monter sur une plateforme entre deux wagons. Ne pas se faire voir. Peu importe la destination, qu’elles ne cherchent pas à connaître. Passagères clandestines.

Le film de n’est pas un road movies. Il en pervertit plutôt les codes. D’abord parce qu’on n’est pas sur une route, en voiture. Les automobiles servent juste à faire du stop. Mais visiblement ça ne marche par fort. Et puis surtout, il n’y a pas d’hommes dans les trains qu’empruntent ces fans du voyage en solitaire. Des filles dont le film ne remet surtout pas en cause la féminité. Mais elles, sont en rupture de famille, en rupture de société. Et elles n’ont peur de rien.

Toute la première partie du film se passe sur ces trains. Le cinéaste s’est glissé avec les voyageuses sous les wagons. Sa caméra nous donne un aperçu de ce qu’elles voient toute la journée, les paysages qui défilent, des paysages souvent époustouflants. Avec dans les oreilles le bruit saccadé des roues sur les rails. Mais le but du voyage n’est pas le tourisme. Dans les courbes de la voie nous pouvons juger de la longueur du train, ces « monstres d’acier » comme elles disent. Un type de voyage qui ne peut être qu’une passion. Une passion dévorante, irrationnelle sans doute, mais qui donne sens à toute une vie.

Lorsqu’il ne voyage pas, entre deux trains, le cinéaste prend le temps de discuter avec ses compagnes de trip. Elles évoquent bien sûr les raisons de leur décision de tout quitter, le refus d’une vie étriquée, une haine diffuse du conformisme familial. Elles parlent aussi de leurs conditions de voyage, les précautions qu’elles prennent et leurs moyens de défense en cas d’agression. Mais aucune ne dit avoir été placée dans des situations périlleuses. Et elles ne sont jamais contrôlées. Le seul gagner c’est celui qu’il leur fait affronter pour monter à bord du train en marche.

Ce film est une ode à la liberté, qui retrouve la beauté d’une nature sauvage. Les villes ne sont vues que de loin, et de nuit. Les montagnes enneigées sont autrement attirantes. Et puis, voyager gratuitement, clandestinement, a une saveur inégalable.

Escales documentaires, La Rochelle, 2020.

T COMME THEATRE – Outre-mer.

Au-delà des mers, rêves de théâtre. Marie Maffre, 2020, 72 minutes.

Il n’est jamais facile de devenir comédien et de faire du théâtre son métier. Surtout pour les jeunes originaires d’outre-mer.

Ils viennent donc des quatre coins du monde, de la Polynésie à la Martinique, de la Nouvelle Calédonie à La réunion. Ils sont jeunes et pleins d’espoir. Ils vont avoir la chance de participer à un projet unique : l’ouverture d’une classe préparatoire dans la campagne limousine, une classe qui va les préparer aux concours d’entrée aux conservatoires ou aux écoles supérieures d’art dramatique. Un séjour d’un an où l’enjeu n’est rien moins que leur avenir.

Ils quittent donc leur pays, leur île et leu famille, certains pour la première fois. Ils vont se frotter à un autre mode de vie, loin des coutumes et des valeurs qui jusqu’à présent étaient leur repère. Ils ont tous une soif d’émancipation, de libération vis è vis des traditions. Et pour cela, le théâtre est un excellent moyen. Un gage de liberté.

Le film de Marie Maffre nous propose de suivre ce petit groupe de jeunes filles et de jeunes garçons pendant cette année exceptionnelle. Le film est ponctué par les vues de la campagne et l’évolution des saisons : une bataille de feuilles mortes et une bataille de boules de neige (la neige, ils ne connaissaient pas) jusqu’au bain de mer avec l’arrivée de l’été. Nous suivons d’abord la formation théâtrale, les exercices individuels et collectifs, le choix des textes, les répétitions de scènes. Les formateurs-enseignants sont toujours attentifs à les faire progresser et sont donc particulièrement exigeants, demandant, imposant, de reprendre une phrase, un geste, parfois jusqu’à l’épuisement. Mais on sent toujours qu’ils sont à l’écoute des difficultés, des doutes. Ils savent réellement soutenir et encourager. Il y a toujours une grande humanité dans leur regard et l’ensemble de leur travail.

Le film nous fait aussi pénétrer dans l’intimité de ce groupe de jeunes apprentis comédiens venus d’outre-mer. Et c’est là bien sûr son originalité. Car ces jeunes ont tous une identité particulière, marquée par leur origine. Et lorsqu’il leur est demandé, dans un parcours libre, de créer une situation qui leur tient à cœur, ils sauront utiliser, qui les danses traditionnelles, qui des textes sur l’esclavage, la colonisation et le racisme.

Un groupe particulièrement dynamique, où les pleurs succèdent aux rires et les rires aux pleurs. Il y a entre eux des relations chaleureuses, faites de confiance et d’entre-aide alors qu’en fait ils sont concurrents dans les concours qu’ils préparent.

Ces concours tiennent une grande place dans le film. Ne sont-ils pas le but même de leur travail ? Alors, il faut vaincre le stress, ne jamais se décourager, chercher sans cesse à s’améliorer. Au final leurs efforts sont couronnés de succès. Et le film nous fait participer à la joie de la réussite. Aucun n’aura perdu son temps. Ils sont tous devenus plus forts, professionnellement et personnellement. Si leur origine et la couleur de leur peau était au départ un handicap – ils n’étaient pas loin de le vivre comme tel – ils ont parfaitement su surmonter les obstacles. On comprend parfaitement leur fierté.

Un film qui montre la voix dans la lutte contre les discriminations.

T COMME TZIGANES.

La Place. Marie Dumora, 2011, 100 minutes.

La Place, le lieu où vit la communauté Tzigane de Colmar en Alsace. On pourrait dire gitan ou même gens du voyage, ce qu’ils ne contesteraient pas. Il s’agit d’un ancien dépôt d’ordures, tout près de la ligne de chemin de fer où se succèdent les trains à grande vitesse et celle – en accès libre pourrait-on dire puisqu’elle n’est pas protégée – où passent les trains de marchandises sans qu’on puisse prévoir les horaires. Un endroit où ils ont installé leurs caravanes et leurs toiles de tentes. Et où le patriarche a même construit une maison en bois, entièrement démontable ! Un lieu habituellement baptisé de camp. Mais pour eux, c’est « la Place ».

Une communauté dans laquelle la cinéaste pénètre, sans effraction. On dirait même qu’elle en fait partie, tellement on s’adresse à elle avec sympathie. Les regards caméra sont toujours chargés de chaleur. C’est qu’elle n’est jamais indiscrète. Et elle ne dérange aucunement cette vie quotidienne, en marge « du monde », dont elle va faire un film chaleureux, constitué de petites touches sur les petits faits qui constituent le quotidien de la communauté, mais aussi les grands évènements qui constituent son histoire et son présent.

Le quotidien c’est par exemple les parades en scooter, et la vérification des moteurs. Ce sont aussi les marches, avec les enfants, le long des voies ferrées. Et puis il y a les coutumes, ou les habitudes. On mange de gros gâteaux pleins de crème à l’anniversaire du petit – deux ans déjà. Et c’est un plaisir de le voir se précipiter sur les paquets cadeaux – plus gros que lui – et déchirer le papier d’emballage. Ici, les enfants sont nombreux, et on devine qu’ils sont considérés comme des rois.

Le quotidien c’est aussi la religion, les cérémonies, grandes ou petites, où l’on affirme sa foi chrétienne et sa certitude du retour prochain de Jésus. Une foi très présente, centrale même dans la vie sociale. Les célébrations du culte sont l’occasion de beaux discours, en musique bien sûr, et en chansons. Quant au baptême des jeunes garçons et filles qui vont quitter l’adolescence c’est l’occasion d’une grande fête où chacune et chacun des baptisés, habillés de blanc, viennent dire eu micro leur relation à Dieu. Ils et elles sont ensuite plongés dans l’eau d’une grande piscine, qui deviendra après la cérémonie l’ère de jeu des plus petits.

Côté histoire, la cinéaste s’entretient avec une vieille dame qui évoque les persécutions dont les tziganes furent l’objet de la part des nazis. Et c’est l’occasion de rappeler le nombre important des leurs qui furent exterminés à côté des juifs dans les camps de la mort.

Aujourd’hui les conditions de vie des Tziganes changent fondamentalement. Ils n’ont pratiquement plus la possibilité de voyager. Et « la Place » va être détruite. La séquence finale nous conduit avec une jeune femme dans l’appartement HLM qui lui a été attribué. Ses enfants, en bas âge, courent dans toutes ces pièces encore vides. Quant leur mère, elle est filmée regardant – pensive – par la fenêtre les immeubles voisins.

Un film qui effectue un travail de mémoire, indispensable.

T COMME TERRE – Milieu

La terre du milieu. Juliette Guignard, 2020, 57 minutes.

La séquence qui ouvre le film ne peut que surprendre et nous interroger sur son sens. Une jeune femme (le personnage central du film) suspend un poulet à un arbre et lui coupe froidement la tête. Même sans être particulièrement émotif, on ne peut que ressentir une certaine cruauté dans cet acte. S’agit-il pour la réalisatrice de nous alerter, de nous prévenir – de nous prémunir en quelque sorte contre une trop facile sensiblerie qui pourrait ressortir du film. Attention, nous dit cet incipit, le film, que vous allez voir n’est pas ce que vous croyez. Non la vie à la campagne n’est pas toujours une partie de plaisir. Mais alors, les images plutôt bucoliques de coucher de soleil qui parsèment le film sont trompeuses, sans parler des gros plans sur le visage de l’adolescente. Au fond, le film assume son ambiguïté.

Une jeune femme exploite donc seule (ou presque, puisqu’elle est quand même aisée – par une amie ? – pour pratiquer le labour avec un cheval) une petite ferme quelque part dans le centre de la France. Elle y pratique du maraichage – elle vend ses salades sur le marché – et élève quelques brebis. Cela lui suffit-il pour vivre ? Et surtout pour élever ses trois enfants, ce qu’elle fait effectivement seule puisqu’il n’est jamais question de père.

Mais malgré tout, ne vous apitoyez pas. La jeune femme ne se plaint jamais – presque jamais. Et elle semble ne jamais être découragée. Mais est-il facile de vivre avec le RSA ? Et il faut bien reconnaître que les clients sont peu enclins d’acheter des légumes au prix forts, même s’ils sont étiquetés bio. Quant aux enfants, si les deux plus jeunes semblent bien insouciants – qu’ils jouent souvent à la guerre, n’est pourtant un simple hasard – l’ainée, elle, regrette d’être pratiquement la seule au collège à ne pas avoir de téléphone portable.

Le film utilise clairement, dans sa globalité, une méthode proche du cinéma direct. On ne nous dit pas grand-chose de cette jeune agricultrice. Elle n’a pas de vie antérieure – on sait seulement par une remarque de sa fille qu’elle a fait des études et ses lectures disent l’étendue de sa culture. Visiblement, elle n’est pas issue d’une famille de paysans. Apparemment elle vit en relation – étroite ? – avec une petite communauté d’agriculteurs partageant les mêmes options. Mais en dehors de ses enfants – et de son cheval et de ses brebis – elle n’a pas de vie sentimentale. Certes, le film ne propose pas cette vie comme un modèle. Mais il n’en reste pas moins équivoque. Et son héroïne risque fort d’être laissée à sa marginalité.

Côté court 2020

T COMME TYPHON.

Milieu. Damien Faure, 2015, 54 minutes.

Une île japonaise, Yakushima. Une île lointaine donc, façon de nous écarter de nos références de pensée habituelles, le rationalisme cartésien tout particulièrement. Une île peu habitée – on ne rencontrera que deux hommes dans tout le film. Une île montagneuse, couverte d’une forêt épaisse, qu’on pourrait dire sauvage, ou naturelle, parce que les traces humaines y sont peu visibles. Le lieu idéal pour poser la question du rapport de l’homme et de la nature.

Milieu est un film de réflexion. Un film qui pousse à la réflexion, Sur la place de l’homme dans la nature. A-t-il des droits sur elle ? Ne se doit-il pas avant tout de la préserver ? Mais le questionnement ouvert ne se limite pas aux positions écologiques ou politiques actuelles. Le film nous situe dans une sphère plus profonde, plus fondamentale. On pourrait presque parler de métaphysique, si cela peut avoir du sens en dehors de la pensée occidentale. Ici, la forêt est peuplée de divinités. Et l’on n’y pénètre pas sans s’être recueilli un moment devant le sanctuaire qui leur est consacré.

Deux hommes donc qui vivent là en toute tranquillité. Ils se rencontrent pour échanger sur leur passion commune, la connaissance des insectes et des papillons. Ils commentent avec beaucoup d’érudition leurs collections respectives. La chasse aux papillons dans la forêt silencieuse est une activité si paisible, où rien n’est rapide. Le temps semble immobile.

Et pourtant, la nature peut se déchaîner. Dès le début du film, nous suivons sur un écran l’avancée du typhon annoncé. Un typhon ? Cela ne représente-t-il pas, une force destructrice, hostile aux hommes et à leurs œuvres ? Mais l’homme qui vit là n’a aucune inquiétude. Nous voyons le vent et la pluie faire rage à travers la vitre de la pièce où il repose le plus calmement du monde. Et une fois le typhon passé, il reprendra, comme avant, son activité de chasse aux papillons. Comme lui l’escargots, l’araignée et les fourmis, que nous voyons plusieurs fois en gros plans dans le film, peuvent reprendre le cours de leur vie.  Seul l’homme pourrait la perturber. Ce qu’ici il se garde bien de faire.

Le film débute et se clôt sur la parole, comme enregistrée depuis un lieu lointain, d’un géographe-philosophe, Augustin Berque. Entre les deux, c’est toute l’harmonie et la sérénité de la nature qui nous sont données à voir.

T COMME TRAIN – de nuit.

Il passaggio della linea. Pietro Marcello, Italie, 2007, 60 minutes.

Un train qui traverse toute l’Italie, du sud au nord. Pas vraiment un voyage touristique.

Un voyage dans la nuit, du soir tombant au lever de soleil. Pas vraiment l’occasion d’admirer le paysage. Plutôt les lumières de la nuit. Ou alors au petit matin, avec les premiers rayons du soleil, la mer que l’on longe et les cimes des montagnes enneigées.

Un film de voyage donc. Pas étonnant que les travellings dominent. Par la vue des fenêtres, c’est tout un pays qui défile. Ou bien ces autres trains que l’on croise. Mais la vitesse fait qu’il est bien difficile de distinguer quoi que ce soit. En dehors des trainées de lumières.

Heureusement il y a les gares. Pour prendre un peu de repos. De courtes haltes, avec toujours les mêmes mouvements. Ceux qui descendent du train et qui, sur les quais, se dirigent vers la sortie. Et ceux qui montent dans les wagons. Sur les quais les cheminots peuvent renseigner les voyageurs.

Tout le film, nous restons dans le train. Lorsque l’extérieur ne nous est pas donné à voir, nous pouvons épier les compartiments. Ou le plus souvent errer dans les couloirs. Au fur et à mesure du voyage, le train semble de plus en plus bondé. Au point que beaucoup s’entassent dans les couloirs, essayant de dormir sur leur bagage.

Au début, personne ne dort. Nous captons quelques bribes de conversations. Des phrases qui se succèdent sans vraiment s’enchainer. Presque des bruits de fond.

Pourtant peu à peu, comme si nous avons eu le temps de faire connaissance, nous retrouvons quelques-uns des voyages pour écouter leur histoire personnelle. Car le voyage est propice à la confidence, au récit de vie, même fragmenté. Comme pour ce napolitain qui n’en est pas à son premier aller-retour vers le nord, suivant les fluctuations des emplois. Ou bien cet homme âgé qui semble vivre dans les trains, en profitant de son abonnement. Une vie mouvementée dont il est fier de raconter les péripéties. Et le cinéaste ne peut faire autrement que de s’arrêter un instant pour l’écouter.

Ces voyageurs qui finissent par s’endormir, ce sont surtout des hommes, des travailleurs, des migrants intérieurs ou même venus de plus loin, d’au-delà de la mer. Décidément voyager de nuit n’est pas une partie de plaisir. Et ce train qui s’arrête souvent n’a pas le confort des plus modernes trains à grande vitesse.

Comme tout film, ce Passage de la ligne a un début et une fin, ici un embarquement et un terminus. Nous ne pouvons aller plus loin, si ce n’est un voyage de retour. Mais personne ne semble souhaiter revenir à son point de départ. Ce train, il est fait pour partir, aller de l’avant, sans regarder derrière soi, sans regrets pour ce que l’on quitte. Une transition entre deux régions, deux vies. Vers l’inconnu, comme lorsque le train s’engouffre dans un tunnel.

T COMME TSUNAMI.

Brise-lames. Jérémy Perrin, Hélène Robert, France, 2019, 68 minutes.

Les lendemains de la catastrophe de 2011. Comment survivre ? Comment continuer à vivre ? Au milieu des décombres, mais surtout avec la douleur de la disparition de proches.  La douleur de l’absence. Comme cette mère qui a perdu son enfant dans son école. Une école, où il n’y a pas eu de survivant.

Les japonais ont réagi avec leurs habitudes, leurs manières d’être et de penser. Un mélange de pragmatisme inspiré par la confiance en la technique et dans l’industrie, et une bonne dose de spiritualité, voire de mysticisme. Un mysticisme pourtant bien éloigné de ce l’on entend par ce terme en Occident.

Le pragmatisme a poussé les industriels à entreprendre la construction d’énormes digues en béton, d’une hauteur impressionnante, au-dessus en tout cas de la hauteur atteinte par la vague de 2011. Une volonté, pas très raisonnable dans le fond, de vouloir se mettre à l’abri des dangers mais aussi et surtout de dompter la nature, montrer que l’homme est plus fort et pourra de plus en plus résister aux déchainements des éléments.

Le film multiplie les plans sur ces constructions qui bien sûr défigurent la côte et finissent par cacher la mer à la vue des riverains. Certains d’ailleurs s’en plaignent, mais semblent résignés. Il y aura d’autres tremblements de terre, d’autres vagues dévastatrices, d’autres catastrophes. Qu’il faudra bien affronter…

Pour la spiritualité, au-delà du deuil et de l’impossible oubli des chers disparus, le film met l’accent sur la relation des japonais avec la mort, ou plutôt avec le monde d’après la vie. Cette relation se concrétise par la reconnaissance de la présence des fantômes – ou des esprits – avec lesquels les vivants peuvent entrer en contact. Grâce à des images totalement oniriques – les profondeurs de la mer et les créatures qui l’habitent – les cinéastes réussissent à créer une atmosphère propice à l’évocation des histoires de fantômes.

Le film établit ainsi un contraste saisissant entre ces voix de l’au-delà et les explications des ingénieurs et autres techniciens sur la construction des digues. Il nous fait ainsi passer d’un monde à l’autre, sans transition visible, comme si la vie et la mort s’interpénétraient et ne pouvaient se penser l’une sans l’autre.

Reste la douleur du deuil. Comme cette scène où une femme fait en pleurant le récit du jour tragique où l’école de son enfant a été totalement détruite. Une plaie qui ne se refermera pas et contre laquelle la digue de béton n’a aucun pouvoir.

T COMME TRAVAIL.

La fabrique des monstres. Malak Maatoug, France, 2020, 26 minutes.

L’usine est une usine de fonderie de métal pour produire des pièces calibrées et en nombre important.

Une comparaison (comme aurait dit Farocki), une confrontation, une mise en contraste. D’un côté une usine, de l’autre l’artisanat d’art.

L’artisanat, c’est de la poterie, des vases, ou des objets aux formes diverses, en terre cuite.

D’un côté donc le travail standardisé, avec ses gestes répétés mécaniquement, toujours les mêmes.

De l’autre un travail qui se veut créatif, avec ses essais et sans doute ses erreurs, ses ratés. Et pour aboutir à des pièces uniques, qui auront chacune leur identité.

Dans l’usine on ne parle pas. Ou alors c’est pour expliquer une action à effectuer, ou donner le signal de la pause. Mais ce n’est pas le silence pour autant. Le bruit des machines est omniprésent et pour travailler sur certaines il est nécessaire de porter des écouteurs pour s’en prémunir.

Dans l’atelier de poterie, on discute beaucoup, on rit, on fait des plaisanteries, des blagues. Et sur la place du village, où l’on construit un four en papier imbibé d’argile, on fait la fête.

Deux ambiances bien différentes. Le sérieux opposé à l’exubérance. Le métier qui s’oppose à l’art. La reproduction à l’identique par rapport à la création.

Mais dans les deux cas, ce qui compte c’est la précision du geste, son adéquation au résultat souhaité. Dans les deux cas rien ne semble laissé au hasard. Même dans la création, si l’on découvre comme avec surprise les objets dans le four de cuisson, ils sont bien le résultat d’une intention, d’une idée première. Dans les deux cas, le travail manuel découle de la pensée.

Et c’est peut-être cela le sens profond du film. Si tout semble bien opposer l’industrie et l’artisanat, ils ont en commun d’être un travail, un travail humain, dans lequel, d’une façon ou d’une autre, ceux qui l’accomplissement peuvent se reconnaître, s’épanouir peut-être. Le travail ici, même à l’usine telle qu’elle est filmée, n’a rien d’une aliénation.  Au fond la comparaison ici opérée n’aurait d’autre but que de réconcilier l’homme et le travail.

T COMME THÉÂTRE D’OMBRE.

Un film en images : Ombres chinoises, Yi Cui, Chine-Canada, 2016, 80 minutes.

Le théâtre d’ombre de Huan par une troupe ambulante. Une tradition bien vivante.

Les spectacles « modernes » , son et lumière, « grand spectacle » dont la propagande n’est pas absente.

Une opposition qui résume bien la Chine contemporaine.

T COMME TRAIN – Chine

Le dernier train, Lixin Fan, France, 2009, 87 minutes

Chaque année, au nouvel an chinois, des millions de paysans qui ont quitté leur campagne pour aller travailler dans des usines, dans des villes souvent éloignées de plus de 2000 km, retournent pour une semaine chez eux, pour revoir leur famille. Imaginez la foule dans les gares. Dans les trains. Non ce n’est pas imaginable ! La cohue, les bousculades, tout cela est sans commune mesure avec ce que nous pouvons connaître au plus fort des heures de pointes ou des départs en vacances dans nos gares. Ces voyages sont une sorte de course d’obstacles des plus harassantes. Une succession de galères à affronter avec persévérance. Car il n’est pas question de renoncer. Cette semaine du nouvel an est la seule où les ouvriers des usines ont des congés. La seule occasion de revoir ceux qu’ils ont quitté, pour certains, depuis bien longtemps.

D’abord il faut pouvoir se procurer des billets, c’est-à-dire attendre devant des guichets qui immanquablement finissent par annoncer qu’il n’y a plus de billes à vendre. Puis il faut attendre dans la gare, avec les autres, parmi les autres. D’où dans le film ces vues en plongées sur cette foule filmée par un interminable panoramique qui semble ne jamais pouvoir atteindre sa limite. Et quand le train est à quai, alors là il faut se précipiter, jouer des coudes (l’expression est quand même bien faible), se hisser dans le wagon, trouver une place, essayer de caser ses bagages – de gros sacs encombrants – et attendre le départ. Le voyage est souvent long. Tout le monde fini par s’endormir. Du moins, ceux qui ont une place assise.

Le film va suivre tout au long de ce voyage un couple d’ouvriers qu’on découvre dans un de ces ateliers de couture où sont fabriqués les jeans et autres vêtements made in china qui vont inonder l’occident. Un travail des plus répétitifs, ce que rend parfaitement un filmage insistant sur le tissu passant dans la machine à coudre. Après le train, ils devront prendre un bateau et un bus pour finir par arriver dans la ferme où ils retrouveront leurs enfants qui sont restés avec leurs grands-parents.

Les problèmes de voyage passent alors au second plan. C’est la vie de cette famille dispersée, réunies une seule semaine par an, qui va devenir le centre d’intérêt du cinéaste.

Leur ainée est une fille, adolescente qui aura 18 ans à la fin du film, et qui ne rêve que de partir à la ville, fuir la campagne et l’école qui est un véritable enfer pour elle. Le conflit avec les parents est inévitable, eux qui  regrettent tant de ne pas avoir fait d’études et qui voient dans la réussite scolaire le seul moyen d’améliorer les conditions de vie. Cela aboutira à une véritable bagarre où la fille n’hésite pas à rendre les coups de son père. La mère finira, elle, par accepter la volonté de sa fille que nous retrouverons en ville dans un nouvel emploi de serveuses dans une boite de nuit.

Le film offre de magnifiques vues sur les paysages chinois (la campagne luxuriante ou les montagnes enneigées) traversés par les trains. Mais c’est surtout les scènes de foule dans les gares qui peuvent nous impressionner. Une épreuve que tous ces «migrants » de l’intérieur semblent affronter sans broncher. Sauf qu’on entend quand même cette phrase de l’un d’eux : « la vie n’a plus de sens ». Une vision plutôt pessimiste de l’orientation capitaliste de la Chine contemporaine.

T COMME TRANSGENRE

Bixa Travesty, Claudia Priscilla et Kiko Goifman,  Brésil, 2018, 75 minutes.

Un film choc. Un film qui bouscule, qui n’hésite pas à provoquer, quitte à être excessif. Un film qui en rajoute d’ailleurs pas mal dans la provocation. Mais un film militant, qui mène un combat, contre le machisme au Brésil, un pays qui est plutôt en pointe dans ce domaine. Et il faut du courage pour l’affronter de front, comme le fait Linn Da Quebrada, la star queer dont le film fait le portrait.

Ce portrait propose un grand nombre de prestations scéniques de la chanteuse-rappeuse, poète à ses heures – une poésie dans l’air du temps qui a perdu tout romantisme. Sur scène, le spectacle est total. De véritable performance artistique. La musique est assourdissante et les compagnons de Linn – deux hommes en petite tenue le plus souvent dos au public, et à la caméra – se déhanchent à qui mieux mieux. Mais le plus important, ce sont les paroles des « chansons » que la version française ne pouvait faire autrement que de traduire (ce qui est fait avec une grande précision). Des textes au langage on ne peut plus cru, ordurier même, pour parler de sexe, exclusivement de sexe. De séquence en séquence, il n’y a guère de variations, de quoi s’inscrire dans l’idée courante selon laquelle le porno ne peut qu’être répétitif. De quoi perdre quelque peu son caractère explosif.

En dehors de ce spectacle, nous retrouvons Linn dans sa vie quotidienne, avec ses ami.e.s et sa famille, sa mère en particulier, avec qui elle entretient des rapports plutôt ambigus. Le côté militant apparaît plus nettement dans les interventions de Linn dans une radio. Casque sur les oreilles, face au micro, son ton et sa posture est volontairement calme et posée. Un contraste absolu avec ses prestations scéniques.

Un tel film fait-il avancer la cause qu’il défend ? Certes, les membres des communautés LGBTQI (lesbien, gay, bi, trans, queer, intersexe…) le soutiendront à fond. Et le film peut s’auréoler d’avoir obtenu pas mal de distinctions dans des festivals (meilleur documentaire au festival latino-américain de Biarritz 2018 par exemple) Mais les autres ? Il est peu probable qu’il réussisse à convaincre ceux de l’autre bord. Mais là n’est sans doute pas son objectif. Dans le contexte brésilien actuel – l’intolérance n’existe certes pas que là – il est important que ceux qui sont des victimes toutes désignées, ne renoncent pas à se faire entendre. Leur cri est leur raison de vivre.