1. Origine du film
« Varosha la ville otage » est un projet qui me poursuit… depuis 2008 ! A cette époque-là, je me rendais souvent à Chypre professionnellement et à titre personnel. J’y ai tourné plusieurs documentaires dans le cadre de séries européennes pour Arte et France 5.
Chypre est une ile divisée en deux communautés grécophone et turcophone. Son histoire est douloureuse, comparable à celle de tous les territoires meurtris par des divisions, de l’Irlande à Israël en passant par le Haut-Karabagh.
Le Nord de Chypre, occupé par l‘armée turque mais accessible aujourd’hui, est sous embargo international. La ville de Varosha est située dans cette partie occupée, au nord-est de l’ile, face au Liban. A la fin des années 60, c’était la « perle de la Méditerranée » : une station balnéaire vivante et luxuriante, où résidaient 20 à 30 000 Chypriotes grecs. Aujourd’hui, c’est une ville morte, coincée derrière les barbelés, inaccessible pour les habitants du sud comme du nord de Chypre.
Depuis 1974, il était strictement interdit d’y filmer ou même de prendre des photos, au risque de passer quelque temps dans une prison turque ! Néanmoins, je souhaitais depuis longtemps pouvoir y tourner un film à partir de témoignages des anciens habitants de Varosha et de ceux qui ont vécu à proximité de la ville.
Les choses ont commencé à bouger quand, en octobre 2020, les autorités du nord de Chypre ont annoncé sa réouverture. Celle-ci n’était que partielle, mais a pu bénéficier d’une couverture médiatique : un premier pas pour avancer dans mon projet.
2. Production
Entre 2008 et 2020, mon dossier a fait le tour des producteurs et des chaines. Sans succès. En 2023, la productrice Claude-Sophie Antoine (Nola Films), dernière prod chez qui je l’avais déposé, entend que France3 Corse-Via Stella cherche des projets méditerranéens et géopolitiques : aussitôt, elle envoie le dossier à la chaine, qui, aussitôt, le prend ! Au bout de 15 ans, j’ai donc enfin pu lancer sa réalisation avec Nola Films et Cined Production, qui est basée en Corse. Le film a bénéficié d’aides en région : développement et production pour la région Corse et aide à la production de la région Bourgogne Franche-Comté (pour Nola Films) + aide sélective à la production du CNC.
Mais surtout, pour la première fois, j’ai pu entrer dans Varosha : grosse émotion !

3. Réalisation
Depuis qu’on y a un accès, si ténu soit-il, de nombreux reportages et vidéos YouTube à sensation circulent au sujet de la « ville fantôme ». Je ne voulais surtout pas tomber dans ce registre. N’oublions pas que c’est un lieu de guerre, un lieu de drames humains.
Le projet a évolué avec le temps, mais mon objectif était toujours le même : faire témoigner les anciens habitants. Chypre est un tout petit territoire où il existe une certaine méfiance à l’égard des personnes qui ne sont pas briefées sur le « problème chypriote ». Le grand avantage est que j’y compte quelques bons amis, au nord comme au sud. C’est leur confiance qui m’a permis d’accéder à des témoignages intimes, des photos et films de famille mais aussi des images exclusives de drones.
Toutefois, le challenge restait d’obtenir l’autorisation officielle de tourner dans Varosha, territoire, rappelons-le, toujours sous occupation de l’armée turque. Trois jours avant mon tournage, j’apprends que l’autorisation m’est refusée ! (alors que de nombreuses équipes officielles de télé y tournent régulièrement). Impossible d’en connaître la raison. Heureusement, mon repérage m’avait permis de voir qu’il était possible d’y filmer des images même de manière faussement « amateur » : encore une fois, il suffit d’aller sur YouTube pour s’en rendre compte. Avec le chef opérateur (très expérimenté) Olivier Raffet, accompagnés d’un journaliste chypriote turc très pro, nous avons pu tourner là-bas plusieurs fois, grâce à une Go pro et un appareil photo, sans être inquiétés. En revanche, nous n’avons pas réalisé d’interview sur place, laissant les personnages du film parler entre eux. Il fallait donc être très près d’eux, car bien sûr, ils n’avaient pas de micro.
Au final – et malgré quelques sueurs froides – le résultat est plus satisfaisant que si j’avais utilisé un dispositif classique.
Les archives étaient très riches et parfois difficiles à trouver, car la numérisation n’est pas encore systématique dans les chaines chypriotes. Mais ça valait la peine car certaines d’entre elles sont rares ! J’ai aussi pu trouver de belles sources chez Getty qui a obtenu les droits de ITV, chaine britannique, première sur les lieux au moment du débarquement surprise des Turcs. J’ai monté le film à France3 Rennes, où je travaille régulièrement, car l’équipe est compétente, sympa, à l’écoute. Tout le monde s’est investi à fond : la monteuse Gaëlle Villeneuve, le graphiste Hervé Huneau, le mixeur Vincent Texier… J’ai aussi fait appel à un musicien avec qui je travaille régulièrement : le talentueux Yannis Dumoutiers. Au final, je suis très fière du résultat.
4. Distribution et parcours en festival
Malgré tous ces efforts, malgré les retours enthousiastes des spectateurs à qui j’ai envoyé le lien (y compris à Chypre… où ce n’était pas gagné), le film ne bénéficie pas d’une grande visibilité. Il a beau être sur la plate-forme de France TV depuis quelques mois, je n’ai eu aucun article dans la presse et il a été boudé en France par le Figra et le Fipadoc.
Je l’ai toutefois inscrit à des festivals internationaux et, bonne surprise, il a été primé comme « meilleur documentaire » au « Ciné Paris Film Festival » ! J’espère qu’en 2026, il y aura d’autres bonnes nouvelles. En attendant, après une belle projection à la Scam ce mois-ci, une autre projection importante est prévue au printemps : à Chypre !
Le lien sur France TV est ici : https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/7184144-varosha-la-ville-otage.html
Sylvie Deleule
