C COMME CHAUFFEUR.

D’Ici là, Matthieu Dibelius, 2018, 46 minutes.

Des journées entières au volant de son véhicule, un minibus bus équipé pour véhiculer des personnes à mobilité réduite. Tout un film en fait. Du premier plan au dernier nous n’en sortons pas. Où va-t-il ? D’où vient-il ? Peu importe. Le film n’est pas un parcours, un circuit, un trajet ou un itinéraire. C’est le conducteur qui est cadré. Presque exclusivement. Quelques-uns des passagers parfois. Des enfants. Ou des adolescents. Un adulte. Une jeune fille avec une coiffure africaine. Et puis, par la fenêtre, derrière le conducteur, nous apercevons Paris, des rues, des passants. Alors le cinéaste se permet quelques plans « urbains », rue de Rennes avec la tour Montparnasse dans la profondeur de champ, ou la Seine, ou  un bout de tour Eiffel perdue dans le brouillard.

Ce conducteur c’est Koffi. Par sa présence quasi continue à l’écran, dans des gros plans de son visage le plus souvent, on pourrait penser que le projet du film est d’en faire le portrait. Pourtant force est de constater que ce n’est pas le cas. De Koffi, nous ne saurons pas grand-chose. Rien du tout même. Nous ne rentrons ni dans son histoire personnelle, ni dans  ses sentiments ou ses émotions – qu’il n’exprime pas. Nous le côtoyons le temps d’un film –un moyen-métrage -, nous nous familiarisons avec son visage, son sourire. Nous pouvons le trouver timide, réservé, peu bavard, sympathique…ou tout autre détermination. Au spectateur de faire son choix. Et pourtant, le film ne le réduit à sa fonction de conducteur d’un véhicule dans les rues de Paris. Il suffit qu’il pose quelques questions à la passagère derrière lui ; ou qu’il échange quelques mots, avec celle qui, à côté de lui, dessine sur le parebrise du véhicule, et aussitôt il prend de l’épaisseur, non pas psychologiquement parlant, une épaisseur plutôt cinématographique ; il devient un véritable personnage de cinéma.

Mais le film est aussi un portrait de Paris, cette ville que nous situons dans un contexte bien précis grâce à la bande son principalement. Dans le véhicule la radio est allumée –rien de plus banal – et nous entendons un extrait du discours du Président de la République suite aux attentats de novembre 2015. Le ton est donné. Les images peuvent alors nous faire apercevoir un fragment du cortège d’une manifestation et s’arrêter presque Place de la République au milieu des occupants de Nuit Debout. L’intérieur du véhicule n’est pas un havre de paix qui isolerait son conducteur de la fureur du monde. En fait, de l’intérieur à l’extérieur il n’y a pas de séparation. Dehors il fait froid, le parebrise est gelé, ou bien il pleut. Mais la nuit les couleurs de la nuit restent chaudes.

A COMME ABECEDAIRE – Patricio Guzman

Le cinéaste chilien le plus connu, à travers son œuvre documentaire étroitement imbriqué dans l’histoire de son pays, de l’expérience d’un socialisme démocratique sous la présidence de Salvador Allende au coup d’état de Pinochet et à la répression qui le conduisit à l’exil.

Allende

Démocratiquement élu, il met en route un train de réformes considérables. Jusqu’au coup d’état de 1973

Amérindiens

De tout temps massacrés, il ne reste que quelques rares survivants en Patagonie.

Archives

Celles de l’Unité populaire, du soutien du peuple à Allende sous sa présidence. Celles aussi du coup d’état et de la répression.

Armée

Elle mit en action tous les moyens dont elle pouvait disposer dans le putsch de 1973.

Assassinat

                La dictature élimine systématiquement les opposants.

Archéologie et Astronomie

Dans le désert d’Atacama l’exploration des étoiles et la recherche des restes des civilisations passées.

Bourgeoisie

 « L’insurrection bourgeoise » titre la première partie de la Bataille du Chili

Bouton

De la nacre au fond de l’océan.

Camionneurs

Une grève, dirigée ouvertement contre le gouvernement d’Unité populaire, tentant de bloquer l’économie du pays.

Chili

Son pays, auquel se réfère toute son œuvre.

CIA

Le rôle actif des américains dans le coup d’état de Pinochet n’est plus à prouver.

Cosmos

Des images d’étoiles de toute beauté

Cordillère

Si importante dans la géographie du Chili et pourtant elle reste inconnue, donc mystérieuse.

Coup d’Etat

Celui du 11 septembre 1973 restera gravé dans les mémoires comme un des plus sanglants de l’histoire du continent.

Démocratie

Le premier pays en Amérique latine à instaurer le socialisme démocratiquement.

Désert

Celui d’Atacama,  au nord du Chili, réputé pour la pureté de son air. Ce qui favorise l’observation du ciel et des étoiles.

Dictature

Celle de Pinochet fut sanglante, d’un autoritarisme féroce, écrasant par tous les moyens toute tentative de résistance.

Elections

Celle de mars 73 conforte la base électorale de l’Unité populaire. La droite qui a cru les gagner se dirigera alors presque ouvertement vers la solution du coup d’Etat pour reprendre le pouvoir.

Exil

En Espagne et en France, comme beaucoup de ceux qui avaient soutenu Allende.

Histoire

L’Histoire du Chili toujours au cœur de son cinéma.

Justice sociale

Un rêve incarné par Salvador Allende

Lumière

L’obscurantisme de la dictature peut-il être vaincu ? Premier temps du triptyque de la mémoire

Mémoire

Un devoir : lutter contre l’oubli. Le cinéma doit être mis à son service

MIR

Mouvement de la Gauche révolutionnaire. L’extrême gauche chilienne.

Montagne

                La Cordillère bien sûr. Troisième temps du triptyque de la mémoire

Océan

En Patagonie, l’évocation du rapport qu’entretiennent les Chiliens avec l’eau. Deuxième temps du triptyque de la mémoire.

Peuple

Filmé avec beaucoup d’empathie pendant la présidence d’Allende, dans d’immenses manifestations de soutien

Pinochet

Poursuivi par la justice après la chute de la dictature. Mais il ne sera jamais jugé.

Politique

Au Chili plus qu’ailleurs, le cinéma ne peut être que politique.

Répression

Pendant la dictature, et même après, toutes les manifestations sont systématiquement réprimées.

Révolution

                Avec Allende, elle prend un visage démocratique

Stade

Celui de Santiago, où furent parqués ceux que l’armée arrêtait après le coup d’état.

Télescope

                Le plus grand du monde, installé dans le désert d’Atacama, pour observer le ciel.

Torture

                Systématique dans les prisons de la dictature.

Triptyque

La lumière, l’océan, la montagne. Les trois temps successifs d’un cinéma de la mémoire particulièrement poétique

Unité Populaire

                La réunion de toutes les forces de gauche qui portèrent Allende au pouvoir en 1970.

Valparaiso

La ville natale d’Allende.

P COMME PALESTINE – Mur

Mur, Simone Bitton, 2004, 100 minutes.

Il y a deux côtés dans un mur. Un devant et un derrière, selon le côté où l’on se trouve. Derrière le mur, qu’est-ce qu’il y a ? Ce que l’on ne voit pas existe-t-il ?

         Simone Bitton filme le mur construit par les israéliens pour, comme le dit un haut responsable du ministère de la défense (un général) empêcher le passage des terroristes palestiniens et protéger les habitants des villes juives. Officiellement cependant (il est filmé à son bureau encadré par deux drapeaux israéliens) ce n’est pas un mur, mais une « barrière de sécurité ». A un autre moment de film il ne récusera pas l’appellation « barrière de séparation ». Et il finira l’entretien accordé à la cinéaste en affirmant que de toute façon il n’y a pas de différence entre les deux côtés. « Nous sommes les maîtres. Nous considérons les deux côtés comme les nôtres ».

         Le film montre la construction du mur, le chantier, les engins, les blocs de béton et les ouvriers, des arabes surtout qui n’ont que ce travail pour gagner leur vie. La cinéaste filme aussi le paysage. Des plans panoramiques sur la campagne avec les champs coupés en deux par la barrière et les barbelés. Elle filme aussi de longs travellings sur le béton du mur. La première de ces vues du mur, dans le pré-générique, n’a pas une apparence angoissante. Peint de couleurs vives, avec des silhouettes de danseurs, il s’intègre au parc de jeu israélien où la cinéaste interroge des enfants. Par la suite, cette muraille devient de plus en plus inquiétante. Omniprésente dans l’espace, elle est décrite comme une prison. Une prison qui enferme tout autant ceux qui vivent de chaque côté.

         Le film multiplie les façons de filmer le mur. Dans une première séquence, un plan fixe présente un espace double : un pan du mur à gauche et à droite, dans la profondeur de champ, le paysage urbain qui existe derrière, de l’autre côté. Puis les blocs de béton viennent s’agencer à ceux déjà en place et finissent par boucher totalement la vue. L’autre côté n’existe plus.

         Puis les travellings se multiplient, filmant au plus près la surface de béton et les espaces désolés qui longent le mur du fait des travaux. Le représentant officiel décrit minutieusement les techniques de construction, évoque le coût de l’ensemble et assure que les dommages causés à la nature seront réparés. Parmi les autres interlocuteurs de la cinéaste, un israélien d’un côté, un palestinien de l’autre, prédisent l’inefficacité du mur et évoquent le gaspillage qu’il représente. D’ailleurs une des dernières séquences montre tous ces palestiniens qui « sautent » le mur. Des hommes, des femmes, un couple avec un bébé qui le font passer à travers les barbelés, qui escaladent pour passer de l’autre côté. Une rue longe les blocs de béton, plus ou moins déplacés et recouverts d’inscription. Un paysage de désolation.

A COMME AMÉRIQUE LATINE – Filmographie.

La 30° édition du festival international du film d’histoire de Pessac est consacrée à l’Amérique Latine « Terre de feu ». Un continent où s’affronte révolution et dictature, du Chili à l’Argentine, sans oublier l’influence de Cuba. Un cinéma donc essentiellement politique, prenant position du côté des pauvres et des démunis, mettant souvent en exergue la figure du « Che » ou de Salvador Allende. Un cinéma de la violence, des gangs des favelas de Rio au cartel de la drogue en Colombie. Une dénonciation de la misère du peuple et de la répression sanglantes des oppositions. Et un événement qui hante tant de films : le coup d’état militaire de 1973 au Chili

À ciel ouvert, Inès Compan

         La lutte des Kollas contre une multinationale canadienne venue exploiter une des plus grosses mines d’argent à ciel ouvert du monde

À Valparaiso, Joris Ivens

Une ville mythique, par son nom (“la vallée paradis”), par son port, par ses collines. Commentaire de Chris Marker

Alma, une enfant de la violence, Miquel Dewever-Plana & Isabelle Fougère.

Le récit d’un itinéraire au sein d’un gang au Guatemala et la difficulté pour le quitter.

La Arrancada, Aldemar Matias

Une mère avec sa fille et son fils. La vie d’une famille cubaine

Avenue Rivadavia, Christine Seghezzi

A Buenos Aires, la plus longue avenue du monde

La Bataille du Chili, Patricio Guzman

Une grande fresque historique, depuis l’élection de Salvador Allende à la présidence jusqu’au coup d’état de Pinochet.

Bienvenue en Colombie, Catalina Villar

         La réalité colombienne vue pendant la période électorale de 2002.

Bixa Travesty de Claudia Priscilla et Kiko Goifman

Le portrait de Linn Da Quebrada, la star queer qui combat le machisme sous toutes ses formes, au Brésil.

Bolivie Brésil, la frontière de tous les trafics, Patrick Fléouter

         Deux pays, deux villes, face à face.

Le Bouton de nacre, Patricio Guzman

Deuxième volet de la trilogie du travail de mémoire à travers une approche de l’océan.

Claves,  Atahualpa Lichy.

Le cinéma latino-américain des années 1960-70 et ses relations avec la critique européenne.

Le Cas Pinochet, Patricio Guzman

Le dictateur sera-t-il enfin jugé ou échappera-t-il aux poursuites engagées contre lui en Espagne et au Chili ?

Chili 1973, une ambassade face au coup d’Etat, Carmen Castillo

L’ambassade de France ouvre ses portes aux militants pourchassés par l’armée après le coup d’état.

Chili, la mémoire obstinée, Patricio Guzmán

Retour au Chili, après 22 ans d’exil, pour comprendre l’oubli.

La Cordillère des songes, Patricio Guzman.

Le troisième et dernier volet du triptyque : le survol des cimes enneigées de la montagne

Cortázar y Antín: Cartas iluminadas, Cinthia Rajschmir

La rencontre dans les années 60 du jeune cinéaste Manuel Antin et de Julio Cortazar

Después de la revolucíon, Vincent Dieutre

Buenos-Aires. Un carrefour, en bas de l’hôtel, le croisement de deux rues. Et faire un plan fixe.

La Dignité du peuple, Fernando Solanas.

         Défense de la cause des pauvres et des déshérités.

Edificio Master, Eduardo Coutinho

Les habitants de l’immeuble « Edifício Master » à Copacabana, Rio de Janeiro. Douze étages de 23 appartements chacun.

Etat de guerre, Nicaragua,  Carmen Castillo & Sylvie Blum.

La Contre-Révolution selon trois points de vue médiatiques : États-Unis, pays étrangers et Nicaragua.

 Les Enfants des mille jours, Claudia Soto Mandilla et Jaco Biderman .

         Inventaire des 1000 jours de la présidence de Savador Allende.

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie, Richard Dindo

         La dernière campagne et la mort du « CHE »

La Flaca Alejandra, Carmen Castillo et Guy Girard,

Une militante du MIR, puis membre (repenti) de la police politique de Pinochet.

Femmes du chaos venezuelien, Margarita Cadenas.

Portrait de cinq vénézuéliennes confrontées à un quotidien de plus en plus difficile.

La Fin et le Début, Eduardo Coutinho

         Dans le Nordeste du Brésil, des rencontres avec des paysans.

Le Grain et l’Ivraie, Fernando Solanas

Voyage à travers le Brésil à la rencontre des agriculteurs. L’utilisation intensive des pesticides a provoqué l’exode rural, la déforestation, la destruction des sols mais aussi la multiplication des cas de cancers et de malformations à la naissance.

Los Herederos, Eugenio Polgovsky.

La journée d’enfants dans un village du Mexique. Leur travail dans les grandes exploitations agricoles.

L’Heure des brasiers, Fernando Solanas.

Tourné clandestinement, en 16 mm et noir et blanc, une dénonciation du néocolonialisme. Seule issue possible : la révolution.

Histoire de la plaine, Christine Seghezzi

En Argentine, les ravages de la culture intensive du soja et de l’emploi massif des pesticides.

Homo Botanicus, Guillermo Quintero.

La passion pour les plantes  du botaniste Julio Betancur dans la forêt colombienne. Biarritz 2019

El  Impenetrable , Daniela Incalcaterra et Fausta Quattrini.

L’héritage d’un terrain perdu dans la forêt amazonienne et transformé en « réserve naturelle ».

Jericó. Le Vol infini des jours, Catalina Mesa.

         Des femmes évoquent les joies et les peines de leur existence.

Jeu de scène, Eduardo Coutinho.

         Une mise en abime mélangeant documentaire et fiction.

Mémoires d’un saccage. Argentine, le hod-up de siècle, Fernando Solanas.

         Le destin de l’Argentine, pays en faillite, où la colère du peuple explose.

Le mystère des lagunes, fragments andains, Atahualpa Lichy

Les « villages du sud », dans les Andes vénézuéliennes, la tradition orale, la musique, les légendes.

Noël en Colombie, Lizette Lemoine, Aubin Hellot

         De village en village, des rencontres avec des paysans et des artisans.

Nostalgie de la lumière, Patricio Guzman

Le désert d’Atacama, au nord du Chili, l’exploration des étoiles, et la recherche des « disparus de Pinochet ».

La Nueva Medellin, Catalina Villar

         Les transformations de la ville la plus violente du monde.

Patricio Guzmán, une histoire chilienne, Catalina Villar

         Un film sur le cinéaste de la mémoire des années sombres du Chili.

Puisque nous sommes nés, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

Deux adolescents passent leurs nuits dans une station-service pour essayer de gagner quelques sous ou trouver quelques restes à manger

Rescapé des Andes, ARIJON Gonzalo

         Un exemple type de l’usage de la reconstitution.

Le Rêve de São Paulo, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

Ils ont quitté le Nordeste pour Sao Paulo. Le rêve de la grande ville.

Le Rideau de sucre, Camila Guzman Urzua.

Des premières années de la Révolution cubaine aux années de crise de la « période spéciale » des années 1990

Romance de terre et d’eau, Jean-Pierre Duret et Andréas Santana

         La pauvreté et la misère des paysans sans terre du Nordeste brésilien.

Rue Santa Fé, Carmen Castillo.

Le récit autobiographique d’une vie de militantisme et d’exil après le coup d’état de Pinochet

Sangre de Mi Sangre, Jérémie Reichenbach.

Un abattoir autogéré en Argentine. La vie quotidienne d’une famille qui y travaille.

Salvador Allende, Patricio Guzman

         Hommage au président élu en 1970.

Santiago Italia, Nanni Moretti

L’Italie terre d’asile pour les chiliens après le coup d’état.

Septembre chilien, Bruno Muel, Théodore Robichet, Valérie Mayoux.

         Le coup d’état au Chili et les victimes de la répression. 

El sicario. Chambre 164, Gianfranco Rosi.

Dans une chambre de motel, un homme cagoulé de noir raconte 20 ans de sa vie passés au service du cartel mexicain des narcotrafiquants.

Últimas Conversas, Eduardo Coutinho

         Des entretiens avec des élèves des écoles secondaires publiques de Rio de Janeiro.

Zona Franca, Georgi Lazarevski.

En Patagonie, une grève bloque les touristes.

Zona Oest, Olivier Zabat.

La violence des favelas de Rio, du côté des gangs et de celui de la police.

E COMME ENTRETIEN – Sheerazad Chekaik-Chaila et Antoine Schirer


A propos de la websérie DANS TON TEL


Sheerazad Chekaik-Chaika : A travers DTT, nous explorons les téléphones portables de huit adolescents qui nous plongent dans leurs usages les plus intimes. Surprenant et ludique, les deux écrans permettent à la fois une rencontre avec un jeune homme ou une jeune femme et une réelle découverte des usages
numériques actuels.


Comment est né l’idée de Dans ton tel


S. C-C. : J’ai l’habitude de rencontrer des collégiens et des lycéens pour discuter de mon métier de journaliste. Souvent, ces échanges me nourrissent car ils me permettent de rester en prise avec les préoccupations des plus jeunes et de questionner ma propre manière de m’informer ou
d’apprendre avec les nouvelles technologies en découvrant leurs habitudes. Bien sûr, il existe des addictions liées à cet objet, des risques d’enfermement numérique ou des dérives type cyberharcèlement ou même un accès facilité à des contenus inadaptés. Mais la plupart du temps, ces échanges dépassent de nombreuses idées reçues, y compris sur la place du divertissement, de
la désinformation ou des contenus complotistes qui circuleraient dans les téléphones portables des adolescents.

Antoine Schirer : Fin 2017, Sheerazad me parle de son travail d’éducation aux médias dans les lycées/collèges. Les histoires qu’elle me raconte viennent questionner mes pratiques professionnelles – je travaille alors au service vidéo du ​Monde.fr. ​Nous sentons assez vite l’envie de raconter ces histoires, et nous commençons à travailler, au départ dans l’idée de tourner un documentaire linéaire. Nous décidons de suivre et documenter, en immersion, un atelier autour de la thématique (8 séances de 2 heures). En mars 2018, nous commençons un tournage, en auto-production, avec une classe de 1ère de Roubaix.
En parallèle, nous rencontrons Alexandre Brachet, producteur et fondateur d’​Upian​, et c’est au fil de nos échanges avec lui que le projet va évoluer vers le format qui sera celui de ​Dans ton tel​.
Durant l’été 2018, l’Atelier de l’Audiovisuel Public lance un appel à projet intitulé “Ma vie sur les réseaux”. Nous avons eu la chance d’être sélectionnés, et le projet a ainsi pu voir le jour.


Comment avez-vous choisi les jeunes qui figurent dans chaque épisode

S. C-C. : Les huit adolescents qui participent au programme ont été rencontrés dans des lieux différents : dans des classes ou établissements scolaires où j’ai l’habitude d’intervenir, dans des lieux culturels, et même dans un centre commercial parisien…


Comment s’est déroulée la réalisation?


S. C-C. : Nous avons tourné de longs entretiens d’environ trois heures en studio. Pour chaque entretien, nous avons enregistré en temps réel l’activité au sein du téléphone portable. Les échanges dépassaient le cadre de la simple interview. Avec chacun.e, nous avons tâché d’instaurer un dialogue dans lequel il nous arrivait aussi de partager avec eux nos propres pratiques, nos expériences, nos surprises, nos remarques…


 A.S. : Il y a eu ensuite un long travail de montage et de post-production, sur environ 2 mois. Une des particularités de ce programme est donc ce “split-screen” (personne à gauche, téléphone à droite). Les captures d’écrans enregistrées lors des entretiens n’étaient souvent pas diffusables tel quel et il y a eu travail minutieux de remontage, d’animation, afin d’assurer une narration fluide et efficace.


Avez-vous des informations sur l’audience de la série ?

S. C-C. : Pas précisément à ce stade. C’est d’autant plus difficile de le mesurer car la web-série est multi-diffusé sur plusieurs plateformes de médias en ligne.


Dans ton tel n’a que 8 épisodes. D’autres sont-ils prévus ?


S. C-C. : On aimerait beaucoup, en explorant d’autres pistes de sujets, d’autres générations ou même d’autres pays…


Quel intérêt présente pour vous le format websérie ?


S. C-C. : C’est un format efficace, court et percutant qui nous oblige à trouver une écriture juste et précise.


N’êtes-vous pas tenté de réaliser un film documentaire sur ce sujet ?


S. C-C. : Pourquoi pas ! Un ami vient de terminer un film qui se rapproche de notre sujet. Pendant trois mois, il a filmé une classe média à Tourcoing. ça s’appelle “Regarde-nous” ! A voir !

Quels sont vos projets actuels ?

S. C-C. : Pour ma part, j’espère refaire rapidement du documentaire. En attendant, j’écris toujours des articles pour Libération, AEF et Mediacités. Je continue aussi à mener différents projets avec des ados, ça me donne beaucoup d’énergie !


A.S. : Je réalise des vidéos pour des médias en ligne (Le Monde, Mediapart…), souvent à la frontière entre le journalisme et le documentaire. Je viens aussi d’entamer une collaboration avec ​Forensic Architecture​, une équipe de l’Université de Londres qui recherche des méthodes d’investigation innovantes.

P COMME PALESTINIENS – Chatila.

Genet à Chatila, Richard Dindo, Suisse, 1999, 94 minutes.

         Lorsqu’il écrivait son livre sur Chatila, Genet écoutait le Requiem de Mozart. Tout au long du film de Dindo, nous entendrons ce même requiem, entremêlé dans la bande son avec la lecture du texte d’Un Captif amoureux.

 Chatila, un des massacres les plus terrifiants de l’histoire du Moyen Orient, de toute l’histoire moderne sans doute. Un massacre perpétré à Beyrouth par les milices phalangistes, dans le camp de réfugiés palestiniens. Des femmes, des enfants, des vieillards, égorgés, assassinés au couteau ou à la hache, torturés avant de mourir. Genet entre dans le camp au lendemain du massacre. Quelques heures passées au milieu des cadavres qui jonchent les rues. Quelques heures suffisantes pour lui donner la matière d’un livre qui est un véritable cri de désespoir devant l’horreur. « Je suis peut-être un noir qui a une couleur blanche ou rose, mais un noir. »

         Le film de Dindo est un périple suivi par une jeune femme, Mounia, sur les traces du séjour de Genet à Beyrouth et jusqu’en Jordanie. A Chatila, elle rencontre et interroge des survivants du massacre. Des hommes et des femmes qui décrivent cette nuit aussi claire que le jour, grâce aux fusées éclairantes des soldats israéliens en faction aux portes du camp. Une armée israélienne présente à Beyrouth dans le cadre de l’opération Paix en Galilée, une armée qui n’interviendra pas pour protéger les civiles. Les images d’archives montrent les cadavres dans les rues, les femmes qui hurlent leur désespoir à la mort de leurs enfants. Et le texte de Genet dit l’odeur de la mort omniprésente.

         Le périple de Mounia se poursuit en Jordanie. Genet y était parti pour un court voyage de quelques jours. Il y est resté plusieurs mois, auprès des combattants Palestiniens. Son livre décrit leur vie, soutient leur combat. Genet se place sans hésitation du côté de la révolution palestinienne. Le film se déroule alors à Amman et sur les bords du Jourdain. Mounia rencontre un groupe de Fedayins. Avec eux, elle parcourt les collines, aux portes du désert. En ville elle rencontre des femmes. Elles évoquent leur patrie qu’elles ont dû quitter, leur espoir d’y retourner un jour. « La vie des palestiniens, dit une d’elle, c’est la misère. »

         Le film de Dindo est une traduction cinématographique du livre de Genet et en même temps une prise de position politique dans le conflit israélo-palestinien conforme aux positions de l’écrivain que les images des rives du Jourdain ou des villages de Jordanie rendent particulièrement concrètes. Une séquence reconstitue une nuit passée par Genet dans une maison d’un Feddayin parti au combat. La mère lui porte un café, sans un mot, comme elle le fait toutes les nuits pour son fils. Et Genet dit dans son livre être lui-même devenu, pour une nuit, le fils de cette femme. Un film qui réalise une osmose parfaite entre littérature et cinéma.

P COMME PALESTINE – Jaffa

Jaffa. La mécanique de l’orange, Eyal Sivan. 2009. 88 minutes.

         Si l’orange est bien le seul symbole commun de l’histoire d’Israël et de la Palestine, raconter son histoire, c’est raconter l’histoire commune de cette terre tant disputée. Eyal Sivan s’attache ici non seulement à faire œuvre de mémoire, mais aussi à creuser la signification d’une mythologie qui concerne tout à la fois les juifs et les arabes. Plus d’un siècle d’histoire, de vie commune au départ, de guerres et de conflits par la suite.

Le triomphe commercial mondial de l’orange de Jaffa aurait-il été possible si arabes et juifs, tous les habitants de la Palestine, n’avaient pas uni leurs efforts, conscients de leur intérêt commun, travaillant en harmonie autour de « l’or des agrumes parfumées » ? Le film, dans toute sa première partie, insiste sur ce temps heureux où tous les habitants de la Palestine vivaient et travaillaient en bonne entente. Il se termine par les images des bulldozers de l’armée israéliennes arrachant les derniers orangers. Jaffa est devenu un quartier de Tel-Aviv. On n’y récolte plus d’oranges, même si Israël continue d’exporter celles qu’il produit sous cette marque. Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre le film entreprend une longue analyse de « l’idéologie sioniste », s’appuyant tour à tour sur des interventions de témoins, juifs et arabes, mais surtout sur des images d’archives, qui sont commentées et analysées par des spécialistes.

Faire parler les images, toutes les images, des images de toutes sortes, de toute origine. Ce travail de recherche est ici particulièrement efficace. On remonte aux origines de la photographie. On découvre le premier photographe palestinien. Les images de la télévision française (Giquel au JT) ou américaine succèdent aux actualités Pathé. Les danses et les fêtes après la création d’Israël font écho aux images de la propagande officielle des premières vagues de colonisation sioniste dans les années 30 (l’arrivée des bateaux chargés des futurs fondateurs des Kibboutz). Et surtout la publicité, toutes formes de publicité, affiches ou films, commerciales ou politiques, vantant le mérite des oranges ou proposant leur boycott. Les images disent tout, si l’on sait les regarder, et les faire parler. Elles disent les faits (les bombes qui tombent sur Jaffa en 48, les camps de réfugiés en Jordanie) ; elles disent aussi comment l’idéologie a su les fabriquer et les mettre à son service. La Palestine était-elle désertique avant l’arrivée des colons juifs ? Il est facile de filmer le désert suivi par les travaux de plantation pour le démonter. A quoi il est aussi facile de répondre en montrant les orangeraies arabes existant dès le début du XX° siècle. Ce que le film montre avec force, c’est que l’image est une arme, qu’avec elle on construit de toute pièce une vision du monde conforme aux codes et aux modes d’une époque, même si cela n’apparaît évident qu’après coup (l’orientalisme dont les occidentaux imprègnent leurs vues de la Palestine ou leurs publicité pour les oranges dans lesquelles il n’est pas pensable de ne pas faire figurer des chameaux). Projetant toutes ces images à ses interlocuteurs, procédant à des retours en arrière ou des arrêts pour souligner des détails, le cinéaste crée un dispositif qui donne un poids accru à leur parole. Et le film devient ainsi exemplaire de la façon dont un film documentaire, non seulement peut se construire en organisant des archives, mais surtout ne trouve son sens que dans la façon dont il les fait parler, implicitement, ou comme ici, explicitement.