D COMME DESERT – Mexique.

L’Ombre du désert (ou le Paradis perdu). Juan Manuel Sepúlveda, Mexique, 2020, 80 minutes.

La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Un désert aride, des arbustes rabougris, des rochers. Une frontière sous haute surveillance, dangereuse. Un désert inhospitalier. Et pourtant habité.

Un désert où se côtoient deux sortes d’habitants.

 Il y a ceux qui sont là à demeure, qui vivent dans des habitations, dans une ville. Des autochtones donc. Des femmes et des hommes avec leurs enfants. Beaucoup d’enfants, du moins dans le film. Le désert est leur pays. Mais pourront-ils continuer à y vivre comme par le passé ?

Et il y a ceux qui sont de passage. Qui en principe ne doivent pas rester là – ne veulent pas rester là. Presque que des hommes. Ils viennent du sud, de l’Amérique latine, du Honduras ou de Guatemala par exemple. Ils arrivent en train. Enfin, sur un train, c’est-à-dire sur le toit d’un convoi de marchandise. Ils sont là pour passer la frontière, se rendre aux Etats-Unis. Pour essayer de passer le frontière, coûte que coûte. Malgré les difficultés. Malgré les dangers, malgré la police, malgré les bandits de grand chemin qui vont essayer de leur soutirer le peut d’argent qu’ils ont, s’ils en ont, comme le montre une scène reconstituée, jouée donc, où trois migrants sont assaillis, par trois bandits masqués et armés. Un des migrants réussira à s’enfuir. Les deux autres seront froidement assassinés.

Le cinéaste filme successivement ces deux groupes, en principe bien distincts, mais qui dans le montage finissent presque par se confondre.

Les migrants se réfugient dans des grottes, trouvent à se « loger », à s’abriter dans des grottes. Certains sont quand même hébergés dans des centres. Ils font le récit de leur voyage sur le toit du train, les affrontements avec la police. On pense au film de Jérémie Reichenbach, Quand le train passe, montrant la solidarité de femmes d’un village préparant des sacs de nourriture qu’elles distribuent au vol au passage de ces voyageurs clandestins.

Les habitants de la ville, du village, vaquent à leurs occupations habituelles. Une longue séquence montre les cérémonies religieuses, pour la fête de Pacques sans doute, avec le défilé en musique du crucifié. Les migrants semblent ne pas y participer.

Dans le désert, les migrants poursuivent leur route, une route incertaine. Mais ils marchent presque sans arrêt, sauf au moment le plus chaud de la journée, où l’ombre des rochers est la bienvenue.

Dans le désert, des enfants marchent, courent, se poursuivent, jouent. Ils ne rentrent chez eux qu’à la nuit tombante.

Par deux fois, sont affichés sur l’écran des extraits du Paradis perdu de John Milton. Ce désert là est bien du côté de l’enfer.

D COMME DROGUE – Philippines.

Aswang. Alyx Ayn Arumpac, Philippines-France, 2019, 84 minutes.

Un film de mort. De mort violente. Par assassinat. Dans les rues, la nuit. Au matin on retrouve les cadavres sur les trottoirs. Une véritable hécatombe. Dans les quartiers pauvres surtout. Les bidonvilles de Manille.

Ce sont ceux qui consomment de la drogue qui sont ainsi exécutés. Sans jugement bien sûr. La justice est totalement hors circuit. La police aussi. A moins qu’elle soit directement concernée par ces meurtres.

 Cette vague de morts est la conséquence de la politique de lutte contre le trafic de drogue, instaurée par le Président Duterte. Mais ce sont les pauvres qui en pâtissent. Les gros bonnets eux ne sont nullement inquiétés.

Le film nous plonge au cœur de ce pays de plus en plus marqué par cette vague de violence. La découverte des cadavres, les scènes d’enterrements sommaires, la douleur des familles et des proches et les cérémonies religieuses dans des églises bondées. Jusqu’à cette immense manifestation contre Duterte et sa politique. Des défilés gigantesques pour demander justice. Et la nuit, aux flambeaux, ce peuple en colère brule des caricatures du président tout en demandant la fin du capitalisme.

La cinéaste suit tout au long du film un petit garçon, dont les parents sont en prison et qui survit comme il peut dans les ruelles étroites et souvent boueuses du bidonville. Avec les autres enfants il joue à la guerre avec des bouts de bois comme arme. Visiblement elle s’attache de plus en plus à lui, allant jusqu’à lui acheter des tongs. Il est vrai qu’il est particulièrement photogénique et pas mal débrouillard. Et puis un jour il disparaît. La cinéaste part à sa recherche et finit par le retrouver dans un autre quartier. A la fin du film, sa mère est libérée et la vie de famille semble reprendre. Ils vont ensemble la nuit ramasser du papier et des bouteilles plastiques dans les dépôts d’ordures de la rue. Des images de grande misère.

La police est directement mise en cause pour pratiquer des enlèvements et demander des rançons. La cinéaste se mêle à une foule de journalistes qui assistent à l’ouverture d’une sorte de cache, un étroit placard, où sont entassés  une trentaine d’hommes et de femmes dont on se demande comment ils ont pu survivre dans de telles conditions.

Un film de chaos, social et humain. Il montre un pays ravagé par cette violence aveugle et généralisé. Les seuls moments de calme sont ceux qui montrent un homme qui se recueille un court instant dans une chapelle.

Aswang, le titre du film évoque une créature maléfique qui hante la ville depuis sa création. Les humains sont sa proie « Il tue tous ceux qui osent regarder derrière eux ». Une métaphore bien sûr.

Il n’y a dans le film guère de signe d’espoir, malgré la religion, malgré les manifestations. Il reste le cinéma : montrer pour dénoncer.

Cinéma du réel 2020

D COMME DICTATURE – Argentine

Responsabilidad empresarial. Jonathan Perel, Argentine 2020, 68 minutes.

Un film dénonçant la dictature en Argentine instaurée par le coup d’Etat de 1976. Ou plutôt une dénonciation de la participation d’un grand nombre d’entreprises, nationales et internationales, à cette dictature, et la répression qui s’est abattu systématiquement sur les ouvriers.

Cette participation a bien sûr une dimension financière. Mais elle a pris aussi des formes matérielles, des actions directes, concrètes, comme prêt de véhicules ou des locaux même de l’entreprise et dénonciation des syndicalistes (souvent par les cadres) qui seront arrêtés, torturés, exécutés et beaucoup sont portés disparus.

Dans le film, la dénonciation prend la forme d’un énoncé de faits, du nombre de morts et de disparus au bénéfice que l’entreprise a pu tirer de la situation (éliminations des syndicalistes et des contestataires potentiels, réduction du nombre d’employés, augmentation du chiffre d’affaire). Un repérage systématique de ces entreprise et une qualification des faits en tant que « crime contre l’humanité ».

Le dispositif du film est simple. Parcourant l’ensemble de l’Argentine, le cinéaste gare son véhicule devant l’usine, ou le siège social, de l’entreprise considérée. Et il la filme en plan fixe (on voit souvent le parebrise et un peu de l’intérieur de sa voiture). Des plans où il peut y avoir une certaine animation, des véhicules qui traversent le champ, ou des deux roues, des passants même indifférents au film, et même dans un cas des ados qui jouent au ballon. A l’exception d’une ou deux contre-plongées, les cadrages sont uniformes, relativement large et frontaux. Aucun mouvement de caméra. Une intention descriptive, sans effet, genre carte postale. L’essentiel est dans la bande son.

Une bande son composée d’une voix off, anonyme, qui énonce toujours sur le même ton, relativement neutre, les faits relevés contre l’entreprise présentée à l’image (son nom et sa localisation apparaissent rapidement en surimpression). Le plan dure jusqu’à l’achèvement de ce réquisitoire. Et l’on passe à l’entreprise suivante.

Quelle efficience un tel film, dans sa dimension juridique, peut-il avoir ? Peut-il pousser le pouvoir actuellement en place en Argentine à ouvrir des actions contre les entreprises incriminées ? Rien n’est moins sûr. Mais il n’en reste pas moins que cet inventaire des entreprises compromises dans la dictature a un effet d’alerte de l’opinion qui va bien au-delà de la simple information. Dénoncer la dictature n’est jamais inutile, bien au contraire. Ce film mérite donc la plus large diffusion possible. Dans le monde entier.

Cinéma du réel 2020

F COMME FAMILLE – Chinoise

F COMME FAMILLE – Chinoise

The Choice, Gu Xue, Chine, 2019, 66 minutes.

La cinquième tante (une classification familiale typique et incompréhensible pour nous) est à l’hôpital, en fin de vie – les expressions utilisées alors varient, de « mourante » au plus neutre « en réanimation ». Sa famille se réunit – est réunie – pour examiner la situation. Et prendre des décisions. Enfin, essayer d’en prendre. Par exemple, faut-il la laisser à l’hôpital ou la ramener à la maison ?

Et puis il y a la perspective de sa mort. Dont on évite de parler ouvertement. Même si on évoque rapidement la question des funérailles.

Le film de Gu Xue est constitué d’un seul plan, avec le même cadrage des membres de la famille installés face à la caméra. Il n’y a sans doute pas beaucoup de recul dans la pièce et l’ensemble des présents ne rentre pas en même temps dans le cadre. La caméra va donc effectuer de lents panos sur la gauche, puis sur la droite. Des mouvements si lents qu’on a l’impression que l’image reste immobile. De même pour les quelques entrées et sorties dans le cadre. Celle qui arrive en retard et qu’il faut installer parmi ceux qui sont assis presque en ligne. Ou bien des enfants qui ne font que passer et qu’on ne cherche pas à retenir dans cette réunion familiale qui ne les concerne pas.

Cette réunion est-elle improvisée ? Le neveu qui s’instaure dès le début en leader propose des règles d’organisation, un ordre de prise de parole et surtout insiste sur la nécessité d’écouter celui ou celle qui parle jusqu’au bout, sans le couper. Des règles qui auront bien du mal à être strictement respectées. Mais d’une façon globale, on peut dire que les moments où tous parlent en même temps sont rares. En définitive, ceux qui ont quelque chose à dire ont la possibilité de s’exprimer, même si le temps de prise de parole est assez inégal. Les plus jeunes parlent avec plus de spontanéité, ont plus de facilité d’élocution, et en profitent. Ici, les personnes âgées n’incarnent pas particulièrement la sagesse.

Les hommes surtout évoquent les déclarations des médecins qu’ils ont pu recueillir et essaient d’en faire des arguments. Les avis exprimés restent néanmoins contradictoires. L’unanimité est loin de se réaliser, surtout lorsqu’interviennent les problèmes d’argent. Il y a sans doute trop de différences de situations et de revenus entre les membres de la famille pour qu’un accord soit possible. Le film se termine sur le départ successif des présents. Ils n’étaient là peut-être que par obligation. De toute façon certains n’avaient même pas enlevé leur manteau.

The Choice est un film qui oscille entre deux problématiques : les relations familiales et les relations à la mort. Cette dernière apparaît clairement comme le catalyseur des différences au sein de la famille. Celle qui est mourante, dont on n’évoque jamais la vie passée, ni la personnalité, est déjà effacée du cercle des vivants, comme elle est hors champ dans le film. Ce conseil de famille n’aura été au fond qu’une parenthèse dans la vie de chacun, une concertation de pure forme.

Il existe un autre film montrant la réunion d’une famille autour d’un de ces membres en fin de vie : Mrs Fang de Wang Bing. S’il s’agit dans les deux cas d’un huis clos, il y a entre les deux une différence fondamentale. C’est que dans le film de Wang Bing, nous sommes dans la chambre de la mourante et celle-ci est bien présente et on s’occupe d’elle. Rien de tel dans The Choice, puisque la tante est à l’hôpital et que son retour à la maison pose problème. Par opposition à une réunion de famille de pure convention, Wang Bing lui, nous montre comment la mort fait partie, réellement, de la vie familiale, c’est-à-dire de la vie tout court.

Cinéma du réel 2020

D COMME DJINNS

Qui est là ? Souad Kettani, France, 2020, 54 minutes.

Croyez-vous aux Djinns ? Peut-être si vous êtes de culture musulmane.

 Les Djinns ? Ces esprits qui font peur aux enfants. Mais pas seulement.

Le cinéaste a rencontré des lycéens et des lycéennes qui vont évoquer devant la caméra leur expérience des Djinns. Et des adultes aussi. La croyance aux Djinns n’est pas le propre de l’adolescence.

Enfants, ils avaient peur du noir. Et ils ne sortaient pas la nuit parce que c’était dangereux. De toute façon on le leur interdisait.

Ces ados ont de la famille au Maroc ou au Sénégal. Ils vivent dans la banlieue parisienne, pas loin de Saint Denis dit l’une d’entre eux. Et ils se souviennent des histoires que racontaient leur grand-mère. Des histoires qui faisaient peur. Qui pouvait susciter des cauchemars. Des cauchemars qui peuvent vous poursuivre toute la journée. Et puis, il vaut mieux éviter de se regarder dans les miroirs…

Des croyances donc que les rationalistes qualifieraient de superstition. Mais ceux qui y croient vous diront qu’ils peuvent sentir leur présence. Et tous peuvent raconter comment ils se sont manifestés dans leur vie.

Mais si les Djinns sont généralement perçus comme dangereux, essentiellement parce qu’ils représentent l’inconnu, il faut dire qu’il y a aussi des Djinns bons, qui ne vous veulent que du bien. Et puis il y a dans le Coran trois sourates qui vous protègent, trois sourates que tous les enfants connaissent.

Des Djinns à la sorcellerie, il n’y a qu’un pas. Une des dernières séquences du film est consacré au récit d’une jeune femme qui, ayant refusé d’épouser un homme a été victime d’un envoutement, qui se manifestaient par des troubles du sommeil. « Il m’a pourri la vie » dira-t-elle en conclusion.

L’incipit du film nous présente un fragment d’un cours de philosophie au lycée (les adolescents de la première partie du film sont filmés dans une salle de classe). Le cours porte sur la différence entre la matière et l’esprit. L’enseignante propose une belle formule : « Peut-on dire que l’esprit est matière, et la matière esprit ». On ne saura pas ce que les élèves ont compris.

Cinéma du réel 2020

T COMME TRAVAIL.

La fabrique des monstres. Malak Maatoug, France, 2020, 26 minutes.

L’usine est une usine de fonderie de métal pour produire des pièces calibrées et en nombre important.

Une comparaison (comme aurait dit Farocki), une confrontation, une mise en contraste. D’un côté une usine, de l’autre l’artisanat d’art.

L’artisanat, c’est de la poterie, des vases, ou des objets aux formes diverses, en terre cuite.

D’un côté donc le travail standardisé, avec ses gestes répétés mécaniquement, toujours les mêmes.

De l’autre un travail qui se veut créatif, avec ses essais et sans doute ses erreurs, ses ratés. Et pour aboutir à des pièces uniques, qui auront chacune leur identité.

Dans l’usine on ne parle pas. Ou alors c’est pour expliquer une action à effectuer, ou donner le signal de la pause. Mais ce n’est pas le silence pour autant. Le bruit des machines est omniprésent et pour travailler sur certaines il est nécessaire de porter des écouteurs pour s’en prémunir.

Dans l’atelier de poterie, on discute beaucoup, on rit, on fait des plaisanteries, des blagues. Et sur la place du village, où l’on construit un four en papier imbibé d’argile, on fait la fête.

Deux ambiances bien différentes. Le sérieux opposé à l’exubérance. Le métier qui s’oppose à l’art. La reproduction à l’identique par rapport à la création.

Mais dans les deux cas, ce qui compte c’est la précision du geste, son adéquation au résultat souhaité. Dans les deux cas rien ne semble laissé au hasard. Même dans la création, si l’on découvre comme avec surprise les objets dans le four de cuisson, ils sont bien le résultat d’une intention, d’une idée première. Dans les deux cas, le travail manuel découle de la pensée.

Et c’est peut-être cela le sens profond du film. Si tout semble bien opposer l’industrie et l’artisanat, ils ont en commun d’être un travail, un travail humain, dans lequel, d’une façon ou d’une autre, ceux qui l’accomplissement peuvent se reconnaître, s’épanouir peut-être. Le travail ici, même à l’usine telle qu’elle est filmée, n’a rien d’une aliénation.  Au fond la comparaison ici opérée n’aurait d’autre but que de réconcilier l’homme et le travail.

D COMME DEUIL –

Parler avec les morts. Taina Tervonen, 2020, 57 minutes.

Les martyrs de Bosnie.

Des dizaines de milliers de disparus pendant la guerre en « ex-Yougoslavie ». Des disparus dont on peut parfois retrouver les corps – les restes des corps – au hasard des découvertes de charniers dans la forêt ou la montagne. Des ossements qu’il faut essayer d’identifier pour les restituer à leur famille en vue d’une inhumation.

Ce travail d’identification, c’est celui d’une association, l’International Commission on Missing Persons, dont on va suivre tout au long du film une des membres, Darija Vujinovic.

Darija parcours en voiture la campagne bosniaque à la recherche des parents des disparus figurants sur un inventaire. Elle est chargée de prélever trois gouttes de sang pour pouvoir ensuite comparer l’ADN avec celui des os retrouvés dans les charniers. Les entretiens avec les parents des disparus sont bien sûr toujours très émouvants. Une occasion d’évoquer la guerre et ses atrocités. Mais le temps a passé. Et cette évocation ne comporte aucun désir de vengeance, aucune haine. Il s’agit plutôt d’un devoir de mémoire vis-à-vis des disparus.

Pourtant, lorsqu’aucune cérémonie funèbre, aucun hommage posthume, n’a pu avoir lieu, il n(est pas possible pour les familles de faire le deuil de leurs disparus. C’est pourquoi le film se devait de prendre part à ce travail. Il le fait en montrant le travail minutieux de reconstitution des squelettes. Et surtout en filmant avec une grande pudeur l’immense cérémonie collective où les cercueils des disparus identifiés, passant de bras en bras, vont trouver une place dans le cimetière attenant à la mosquée de la ville.

Sans la montrer, ce film est un réquisitoire contre la guerre. Un réquisitoire silencieux, mais qui montre bien que ses séquelles sont bien longues à s’effacer. Mais le doivent-elles vraiment ?

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