H COMME HAMMER Barbara.

Barbara Hammer , Cinéaste américaine, 1939-2019

La plus grande partie de l’œuvre cinématographique de Barbara Hammer se situe du côté de ce qu’il est convenu d’appeler « cinéma expérimental ». Cette dénomination implique le développement de recherches formelles débouchant sur la réalisation d’œuvres en fort décalage par rapport aux productions cinématographiques courantes à un moment donné et se situant donc en marge des circuits de distribution visant le grand public. Les œuvres de Barbara Hammer se situant dans cette perspective utilisent des formats multiples (16 mm, vidéo, noir et blanc, couleur…) et mobilisent de très nombreux moyens techniques pour créer des effets visuels et sonores nouveaux, toujours surprenants, mais parfaitement maîtrisés. Par exemple, interventions directes sur la pellicule (colorisation ou altérations diverses), effets numériques, solarisation, surimpression, négatif, ou travail plus spécifiquement filmique comme des décadrages ou angles de prise de vue non conventionnels.

Mais Barbara Hammer est en même temps une cinéaste « documentariste » dont la particularité est de réinvestir dans des œuvres à visée documentaire les moyens habituellement utilisés dans le cinéma expérimental. Les documentaires de Barbara Hammer ne sont pas à part dans son œuvre. Ils sont explicitement conçus en cohérence dans les recherches formelles de la dimension expérimentale de ses autres créations. En même temps ils  se situent dans la même perspective thématique et conceptuelle que ses œuvres de fiction : défense et illustration de l’homosexualité féminine débouchant sur un militantisme gay et féministe au sens large. L’ensemble de son œuvre explore la sexualité et le désir féminin. Ses documentaires donnent alors la parole aux femmes dans des hommages à des personnalités du cinéma ou de l’art à travers le monde : la réalisatrice américaine d’origine ukrainienne Maya Deren, par exemple, ou la cinéaste Shirley Clarke et Claude Cahun.

Hammer Barbara 2

Le film qu’elle consacre à la photographe Claude Cahun, Lover/Other (2006), est d’abord un portrait de l’artiste mais c’est aussi une enquête à Jersey où elle vécut avec sa compagne, Suzanne Malherbe, connue sous le nom de Marcel Moore. Rencontrant les personnes qui ont connu ce couple hors normes pour l’époque, la cinéaste s’intéresse essentiellement au regard que la communauté de l’île pouvait porter sur la différence incarnée par les deux femmes. Pendant l’occupation de l’île au cours de la Seconde Guerre mondiale, elles entrent en résistance : ce qui vaut une condamnation à mort de Cahun à laquelle elle échappe quasiment par miracle. Ce destin exceptionnel ne pouvait qu’impressionner Hammer, ce qui est parfaitement sensible à la vision du film. Alternant les images des lieux où vécurent Cahun et sa compagne avec des vues sur son œuvre photographique (les autoportraits célèbres par leur ambigüité) et faisant déclamer par des actrices des extraits de ses textes, elle montre que l’œuvre d’art ne peut pas être abordée en dehors de la prise en compte de la personnalité de l’auteur, ce qu’elle met en œuvre elle-même dans l’ensemble de son cinéma.

Autre exemple de cette implication personnelle de la cinéaste dans son travail de réalisatrice, le film Diving Women of Jiju-Do (2007). Ce film est consacré à une petite communauté de femmes en Corée du Sud qui gagnent leur vie en cueillant des coquillages dans la mer, parfois à des profondeurs importantes. Barbara Hammer plonge avec elles pour les filmer sous l’eau, ce qui nous vaut des images d’une beauté étonnante. Mais le propos de la cinéaste ne s’arrête pas là. Elle s’immerge aussi dans la communauté des femmes, dialoguant avec elles pour comprendre leur mode de vie et leur vision du monde.

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L’œuvre de Barbara Hammer nous montre clairement que cinéma expérimental et documentaire peuvent faire bon ménage. Mieux, qu’ils peuvent constituer deux faces différentes mais complémentaires d’une même activité créatrice.

B COMME BABEL

Les Rumeurs de Babel, Brigitte Chevet, 2017, 52 minutes.

Une vision de la banlieue comme on ne la voit pas d’habitude. Une vision littéraire, poétique plus exactement, une vision de poète, la vision du poète.

La vision d’une cinéaste aussi, qui accompagne le poète, qui filme le poète, qui fait un film poétique.

Banlieue et poésie, qui aurait cru que cette rencontre se ferait un jour.

La banlieue, c’est le quartier de Maurepas, à Rennes. Un quartier que beaucoup de ceux qui n’y vivent pas doivent désigner comme sensible. Un quartier conçu en 1967, avec cinq tours et une série de bâtiments plus petits, moins hauts, formant des bars. Un quartier « où plus personne ne choisit d’habiter » Un quartier qui a ses problèmes, sa violence, ses dégradations…Et pourtant. « Dans ce quartier, on existe » dira vers la fin du film une de ses habitantes qui a du mal de le quitter pour aller habiter en dehors de la cité. Comment cela est-il possible ?

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Le poète, c’est Yvon le Men. Il vient vivre en résidence (trois mois) à Maurepas. Il vient regarder et écouter, comme il dit. Et il écrit. Il écrit au jour le jour, des poèmes qui nous sont proposés en voix off et qui constitueront in fine un « poème-reportage » long d’une centaine de pages, publié sous le titre Les Rumeurs de Babel.

La cinéaste, c’est Brigitte Chevet. Elle filme la banlieue comme d’autres cinéastes l’ont déjà filmée, les immeubles la nuit, des vues d’ensemble le jour en plongées, les escaliers avec leurs graffitis et la voiture de police au pied des tours. Mais surtout, elle filme les habitants, ceux que rencontre le poète et qui s’entretiennent avec lui, et ceux, anonymes, qui vivent là, qui sont la vie du quartier. Car ce quartier vit. Et grâce aux images du film nous le regardons, et l’écoutons vivre.

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La vie de Maurepas, ce sont les associations et les initiatives collectives, là où on se rencontre, où on se parle, où on échange. L’Atelier créatif, par exemple, ou l’Etal convivial où les fruits et légumes sont vendus à prix réduit pour permettre à ceux qui ont des fins de mois difficiles de pouvoir en consommer. C’est aussi le Cabinet photographique avec ses centaines de portraits des habitants, ou l’atelier de poésie. Car si Yvon Le Men présente aux habitants les poèmes qu’il écrit ici, sur cette vie des habitants qu’il rencontre, il écoute aussi les poèmes qu’eux, les habitants, ont écrits dans cet atelier. Et jusqu’aux enfants de l’école, comme celui-là qui récite devant la classe son émouvant « hommage à (son) grand-père qui est mort ».

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Mais bien sûr Maurepas a aussi ses problèmes, ses difficultés, que le film ne cherche pas à cacher ou à minimiser. Dans la première séquence, Yvon Le Men évoque « le chômage, la pauvreté, la solitude la maladie… » Il évoque le bruit incessant dans les immeubles, les appartements où on entend tout ce qui se passe chez les voisins, au point que le bruit devient obsessionnel pour tout le monde. Et pourtant un des premiers habitants rencontré affirme que le cadre est « magnifique ».

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Le film nous propose donc aussi quelques portraits de ces habitants qui, dans leur diversité, font la richesse de Maurepas. Et du film. Il y a Vonne, originaire du Laos qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait que deux ans. « Ici, c’est ma deuxième peau » dit-elle et elle a effectivement trouvé grâce à la vie associative et à l’école de ses enfants, une véritable vie sociale. Il y a Dania-Rosania qui, elle, vient du Costa Rica et qui s’épanouit pleinement en touchant la terre du petit jardin partagé qu’elle cultive.

Il y a aussi Pascal, qui occupe une place importante dans le film, parce qu’il incarne, lui l’ancien taulard illettré, la possibilité de « résurrection », grâce à ceux avec qui il a tissé des liens dans le quartier.

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Les Rumeurs de Babel n’est certes pas un film pessimiste. Mais il n’a rien de naïf. Il ne nous dit pas qu’il fait bon vivre dans les banlieues. Il nous dit simplement que la vie associative peut vaincre la solitude et donner du sens à la vie.

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E COMME ENTRETIEN – Niki Velissaropoulou

 Comment êtes-vous devenue cinéaste? Quelle est votre formation?

J’ai choisi le cinéma comme moyen d’expression des idées mais aussi des sentiments et émotions. Le cinéma ce n’est pas un travail artistique solitaire, comme la peinture ou la poésie, mais collectif. C’est un art populaire qui peut être vu et apprécié par tous. J’ai choisi de tourner des documentaires sociaux pour montrer qu’il existe d’autres idées et possibilités de sociétés, que celle dominante.

Au début des années 2000, j’ai commencé mes études à l’Université de Crète. J’ai étudié les sciences de l’éducation, études riches en littérature, psychologie avec une emphase sur l’éducation et la thérapie à travers l’art. A cette époque mon pays n’avait pas d’université de cinéma qui ne s’est créée qu’en 2004. En 2005, je décide de venir au pays qui a créé le cinéma, la France. J’ai poursuivi des études de Lettres Modernes à la Sorbonne en faisant un M2 sur l’adaptation des œuvres littéraires à l’écran. Plus j’étudiais le cinéma et regardais des films plus mon désir d’en faire grandissait. C’est ainsi qu’ensuite je m’inscrivis à Paris VIII à la Licence de Cinéma et en suite en M2 en Réalisation et Création Cinématographique, fiction. En 2015 j’ai décidé d’adhérer à l’association de documentaristes Addoc qui fut pour moi une deuxième école de cinéma, cette fois-ci sur la création des films documentaires. J’ai réalisé jusqu’à maintenant, des courts métrages de fiction, dont en 2014 les «Jardins secrets», le documentaire «Nous ne vendrons pas notre avenir» en 2018 et quelques reportages et mini documentaires au contenu social.

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Quels sont vos liens avec la région où est tourné votre film « Nous ne vendrons pas notre avenir »?

Lorsque j’étais enfant, je passais mes étés en Chalcidique, une péninsule près de la ville de Thessalonique, chez mes grands-parents, dans une ambiance insouciante et chaleureuse, au bord de la mer. Mes souvenirs sont nourris de jeux en pleine nature. En 2012, je suis retournée en Chalcidique pour y tourner mon court-métrage de fiction «Jardins secrets» et j’ai découvert que le paradis de mon enfance était menacé. Une immense banderole à l’entrée du village proclamait «Chercheurs d’or, nous ne vendrons pas notre avenir ! » Le village s’était mobilisé. J’ai croisé des habitants de tous âges qui portaient des T-shirts proclamant «SOS Chalcidique», «Sauvez le berceau d’Aristote», «Non à l’extraction d’or».

Je décidai de passer plus de temps en Chalcidique pour comprendre ce qui se passait, comprendre l’état d’esprit des habitants, recueillir leur parole, et me renseigner sur les dangers de l’extraction d’or pour la région. J’appris que pendant 20 ans, l’entreprise envisageait d’utiliser 6 tonnes d’explosif par jour, la poussière de la mine de Skouries représenterait plus de 3 tonnes par heure. 24 000 tonnes de minerais seraient extraites d’une profondeur de 700 mètres. Des milliards de tonnes de déchets allaient s’accumuler chaque jour dont 450 000 tonnes d’arsenic, capables de tuer toute la population de la terre. Les habitants n’auraient plus d’eau potable, l’eau serait polluée par l’arsenic et l’acide sulfurique, la foret serait dépeuplée de toute vie et l’agriculture de toute la région serait endommagée.

J’ai choisi d’un faire ce documentaire, engagé, comme un moyen de faire connaître au plus grand nombre la révolte et les espoirs de mon pays et de ses habitants, révolte qui est la mienne, tout comme l’est mon espoir dans la jeunesse.

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 Comment avez-vous choisi les jeunes filles que vous suivez tout au long du film? Et leurs parents?

Au printemps 2013 je suis retournée à Ierissos. Pendant plusieurs mois des barrages avaient été mis en place à l’entrée du village pour protester contre l’arrestation et l’inculpation de quatre membres du mouvement «SOS Chalcidique». C’est en participant à cette action, que j’ai rencontré Giota, institutrice, militante, et mère de trois enfants, deux garçons et une fille. Je lui ai dit mon intention de réaliser un documentaire sur la politisation des adolescents. Elle m’a présenté sa fille de 14 ans, Dimitra, dont je me suis aussitôt sentie proche. En juillet 2013, j’ai commencé à filmer Dimitra, sa famille, très politisée et athée, et ses amis. Une de ses camarades de classes, Garifalia, venait d’un milieu très différent, mais la lutte avait rapproché les deux jeunes filles. Comme il me fallait également montrer la face traditionaliste et religieuse de la Grèce, j’ai filmé aussi Garifalia, et sa famille nombreuse. Le portrait de la Grèce d’aujourd’hui, à la fois révolté et traditionaliste, se dessine à travers ces deux familles. Dimitra et Garifalia symbolisent la nouvelle génération, la jeunesse grecque d’aujourd’hui, forcée de se politiser très tôt.

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Votre film montre une lutte populaire et l’on sent que vous êtes engagée à ses côtés. Comment appréciez-vous l’efficacité possible de cet engagement?

S’il n’y avait pas cet engagement fort de tous les habitants de la région, et pas seulement, la mine à ciel ouvert aurait été déjà en marche depuis plusieurs années maintenant. En ce moment Eldorado Gold, la compagnie minière, est encore là mais elle n’a pas encore tous les permis ; il lui manque le permis de la métallurgie et de la séparation des métaux (la séparation de l’or des autres métaux). L’état n’a pas encore donné ce permis parce que la compagnie n’a pas pu prouver qu’elle n’utilisera pas de cyanure pour cette séparation. La compagnie canadienne est venue en Grèce en disant qu’elle allait utiliser une nouvelle méthode, flash smelting, pour la séparation des métaux, mais cette méthode n’a jamais été utilisée pour la séparation de l’or. L’État grecque attend de la compagnie qu’elle prouve scientifiquement ces propos mais sept ans ont déjà passé sans aucun résultat vers cette direction. Les scientifiques de l’Université Aristote de Thessalonique disent que c’est impossible d’utiliser cette méthode sur la terre de Chalcidique qui est très riche en arsenic.

Pour l’instant, il y a des travaux d’exploitation des sous terrains mais la mine d’or à ciel ouvert ne fonctionne pas. Tout le monde a en ce moment peur de ce qui va se passer aux élections prochaines parce que le parti de la droite, la «Nouvelle Démocratie» a promis de donner si elle est élue, tous les permis à la compagnie. Malheureusement là où il y a de l’argent en jeu il y a beaucoup de corruption. Ces entreprises ont beaucoup de pouvoir, mais les gens continuent la lutte, et moi je suis du côté des habitants, de la nature, et de la jeunesse qui veut construire un meilleur demain.

D’ailleurs la réalisation de films militants on la fait par la nécessité qu’on ressent face à une situation qui touche plusieurs personnes et dont on voudrait qu’elle change ; par besoin de sensibiliser le plus de monde possible ; par admiration pour nos protagonistes qui luttent et qui sont prêts à sacrifier leur confort pour leurs idées. Ce sont ces personnes qu’on admire et dont on fête le courage, qui a changé et amélioré notre monde, ce sont ces personnes qui changent et changeront notre monde aujourd’hui et demain. Nous les réalisatrices et réalisateurs on les rejoint, on lutte près et avec eux ; on en fait un film ; un film qui raconte leur histoire ; un film qui raconte l’histoire humaine.

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Quelles sont vos références et vos influences cinématographiques ?

Les cinéastes qui m’ont inspiré avant que j’ai commencé à réaliser des films, avant même que j’ai étudié le cinéma viennent du documentaire et de la fiction. C’est ceux qui entremêlent poésie, histoire, errance personnel, portrait des villes et des pays dans leurs films (Dziga Vertov, Agnès Varda, Theodoros Angelopoulos, Jim Jarmusch, Wim Wenders).

 Quels sont vos projets?

J’ai commencé la recherche pour un documentaire sur le logement et le mal logement en France et en Grèce. Deux différents pays, des différents problématiques ou peut-être pas si différents… J’ai aussi un projet de fiction, mais c’est très tôt pour en parler.

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Sur le film lire : https://dicodoc.blog/2018/12/05/g-comme-grece-en-lutte/

E COMME ENTRETIEN – BENEDICTE PAGNOT.

– A propos de Islam pour mémoire, pouvez-vous nous parler de l’origine du film et de vos intentions de départ.

J’entendais la voix d’Abdelwahab Meddeb sur France Culture. Son émission s’appelait « Cultures d’Islam ». J’aimais cette voix mais je n’écoutais que d’une oreille ne me sentant pas concernée par l’islam (je suis athée et je n’ai aucun lien familial avec le monde musulman). Puis mon écoute distraite est devenue plus sérieuse et j’ai commencé à comprendre ce qui fonde la pensée de Meddeb : l’Islam ne peut, ne doit se réduire à la croyance et à la pratique religieuse musulmanes. Sa voix m’a emmenée vers ses livres. J’ai ainsi notamment découvert la civilisation islamique dont j’ignorais tout. Il m’est petit à petit devenu indispensable de rencontrer Abdelwahab Meddeb et de partager dans un film tout ce que j’avais appris.

– La disparition en cours de réalisation d’Abdelwahab Meddeb a-t-elle eu des répercussions sur votre travail ?

Pendant l’écriture du film, je résumais ainsi l’ambition (la prétention !) de mon projet : une mise-en-film de la pensée de Meddeb. Non seulement sa mort brutale ne faisait pas disparaître sa pensée mais elle a décuplé ma motivation à donner à entendre cette pensée. Cette ambition est restée intacte mais à l’immense tristesse de sa disparition s’est ajoutée celle de ne pas pouvoir faire ensemble les voyages prévus pour le film. Dans mon projet, il y avait des voyages avec lui :  au Mali,  en Indonésie (où il n’était jamais allé même s’il voyageait beaucoup) au Caire (ville qu’il aimait particulièrement), et d’autres voyages sans lui car je voulais que le spectateur s’identifie à moi et se balade par mon intermédaire dans des pays musulmans, je voulais aussi me confronter seule à mes a priori voire mes peurs. Ces voyages solitaires ont pris plus de place dans le film car je n’ai pas voulu faire sans lui les voyages prévus avec lui. Je me suis rendu compte que, finalement, comme la voix de Meddeb et ses textes sont très présents dans le film, le spectateur a l’impression qu’il est tout le temps là. C’est lié aussi à une question à laquelle je devais répondre pour le montage du film : à quel moment du film j’évoquerais la mort de Meddeb ? Je ne savais pas si la structure du film épouserait la chronologie du tournage ou pas. Si je la respectais, cette information (la mort de Meddeb) interviendrait vers le milieu du film. J’ai avancé dans le montage à tâtons mais une chose était sûre : elle ne serait pas au début du film car je voulais que la voix-off dans laquelle je fais des citations de lui en m’adressant à lui soit au présent. Je voulais pouvoir dire « vous écrivez » « vous dites » et non pas « vous avez écrit » ou « vous avez dit ».

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– Le titre du film semble nous orienter vers une perspective historique. Mais en même temps beaucoup de séquences ont une résonance contemporaine évidente. Comment voyez-vous le rapport entre histoire et actualité. Dans votre cinéma et dans le cinéma documentaire en général.

Le titre a été très compliqué à trouver. Il est d’ailleurs accompagné d’un sous-titre « un voyage avec Abdelwahab Meddeb ». L’idée de voyage était très importante car aux voyages dans plusieurs pays s’ajoutent un voyage dans une civilisation, un voyage spirituel, un voyage intellectuel… Mais je tenais aussi absolument à ce qu’il y ait le mot ISLAM dans le titre, que ce mot cesse de n’apparaître que pour des choses terribles ou des débats binaires (pour ou contre le voile, pour ou contre le hallal), qu’il soit là associé à poésie, pluralité, beauté, complexité… Je sais que ce titre a empêché des spectateurs de s’intéresser au film car « ras-le-bol de l’islam, on entend parler que de ça à la télé » (j’ai entendu ce genre de phrases quand j’étais dans des halls de cinéma où je venais présenter mon film). Evidemment mon idée était que les gens en entendent parler autrement mais pour ça il fallait qu’ils entrent dans la salle mais malheureusement ils choisissaient un autre film… Un programmateur d’une salle parisienne m’a également avoué que le titre lui avait fait penser qu’il s’agissait d’un film religieux et qu’en tant qu’athée, ça ne l’intéressait pas du tout. Heureusement il a regardé la bande-annonce et a été le premier surpris d’avoir très envie de voir le film. Il a ensuite organisé une très belle projection !

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« Pour mémoire » c’est bien sûr pour ne pas oublier Abdelwahab Meddeb. Et ça fait aussi référence à une idée capitale dans l’oeuvre de Meddeb : la nécessité de rétablir l’importance du legs islamique dans la pensée occidentale ; que l’Occident arrête de croire qu’il y a eu les Grecs puis les Lumières avec rien ni personne entre les deux. Dans le film, je voulais évoquer des figures de la civilisation islamique injustement inconnues alors qu’elles ont été déterminantes pour l’histoire de l’humanité. Mais, obsédée par le présent, je voulais provoquer des résonances ou des contrepoints avec aujourd’hui. C’est finalement ça qui a structuré le montage du film (et non pas la chronologie du tournage, pour en revenir à ce que je disais précédemment). Le passé ne m’intéresse que s’il est lié au présent.

– Comme beaucoup de cinéastes documentaristes, vous accompagnez votre film lors de projections. Comment est-il reçu ? Quelle est la teneur des débats qu’il suscite ?

Jusqu’à présent, j’ai accompagné 70 projections du film. Faire le film m’a appris beaucoup sur l’Islam et l’accompagner m’a appris beaucoup sur la France. Il y a eu souvent d’âpres discussions mais je ne me suis jamais retrouvée devant une salle entièrement ou majoritairement hostile au film.

J’espérais donner envie aux spectateurs qui ne connaissaient pas Meddeb de se plonger dans son œuvre, d’écouter en podcast toutes ses émissions de France Culture et ses chroniques hebdomadaires de Medi1 (radio du grand Maghreb basée au Maroc) et il m’est fréquemment arrivé que cet effet tant espéré se produise. J’espérais aussi que ceux qui le connaissaient seraient heureux de le revoir et là j’ai découvert qu’ils étaient heureux de le voir (et non de le revoir) car beaucoup ne connaissaient en fait que sa voix. Le film lui donnait un visage. Je me souviens qu’une fois un spectateur est venu me voir à la fin d’une discussion avec le public et timidement il m’a dit en parlant de Meddeb : « c’est idiot ce que je vais dire mais il était très beau ce monsieur ».

Mais le film n’est pas un portrait de Meddeb. Il est une invitation à découvrir et à réfléchir. Il aborde des questions délicates, touche des points de crispation. Ce qui était le plus dur pour moi, c’était quand je sentais des positions de principe, un refus d’écouter, d’entendre et donc de réfléchir. Il m’est arrivé de comprendre que des spectateurs étaient venus seulement pour entendre qu’il y a des versets violents dans le Coran. La suite de la chronique (qu’on entend dans le film) dans laquelle Meddeb parle des versets violents du Coran est fondamentale. Il dit : « Un islam construit au quotidien autour du principe de mort n’aurait pu survivre quinze siècles. Il n’aurait pas légué à l’humanité les trésors et autres œuvres d’esprit qu’il a créés. » Que des spectateurs se bouchent les oreilles, consciemment ou inconsciemment, après avoir entendu ce qu’ils voulaient entendre, m’était difficilement supportable.

Certains spectateurs me reprochaient de ne pas assez parler du terrorisme, d’autres d’en parler trop. Je me souviens qu’à Chambéry une jeune femme musulmane m’a dit : « finalement vous faites comme la télé, vous ne pouvez pas vous empêcher d’associer islam et terrorisme ». Je lui ai répondu qu’il aurait été insensé de ne pas parler du terrorisme. Je lui ai rappelé que les musulmans sont les premières victimes d’un terrorisme qui se fait au nom de l’islam (il y a une séquence dans le film qui raconte l’histoire d’un médecin pakistanais musulman qui combattait au quotidien l’intégrisme malgré les menaces de mort qui pesaient sur lui et qui a été assassiné). Je lui ai dit que la seule façon de sortir de ce cauchemar était de combattre ensemble les terroristes. Elle a fini par être plutôt d’accord mais elle m’a suggéré d’inverser deux séquences du film : une où une Tunisienne affirme sa foi musulmane, sa grande tolérance et son rejet de l’intégrisme, et celle qui suit où je raconte l’attentat de Sousse. En les inversant, le positif l’aurait emporté sur le négatif m’a-t-elle dit.  Peut-être avait-elle raison.

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– L’avez-vous présenté dans des pays à majorité musulmane ? Est-il reçu différemment qu’en France ?

Je l’ai montré à Tunis dans le cadre d’un hommage à Abdelwahab Meddeb (il est né et est enterré à Tunis). Je l’ai également présenté au Maroc, au Festival du cinéma méditerranéen de Tétouan. Là, un spectateur m’a dit qu’il était très ému et très touché qu’une Française non-musulmane « parle aussi bien de sa culture et sa religion », et c’était à mon tour d’être très émue et très touchée. J’aurais aimé accompagner davantage le film hors de France. Malheureusement ça n’a pas été le cas.

Un certain nombre de films actuels abordent le problème de la radicalisation de jeunes qui partent en Syrie. Par exemple La chambre vide de Jasna Krajinovic. Que pensez-vous de cette orientation ?

Ça me paraît normal et sain que les cinéastes s’intéressent à des questions contemporaines. Ce qui importe c’est pourquoi et comment ils les abordent. La chambre vide m’a beaucoup touchée. Je sentais chez la réalisatrice la même nécessité que moi à faire Islam pour mémoire. Un an après avoir vu son film, j’ai rencontré Jasna Krajinovic et mon sentiment s’est confirmé. Elle m’a écrit ces mots, si proches de la pensée de Meddeb : « L’Islam c’est aussi nous, c’est notre civilisation, c’est notre héritage. »

Le problème c’est qu’il faut que ces films soient vus pour faire bouger les choses. Je me souviens par exemple que, à sa sortie, peu de spectateurs sont allés voir La désintégration de Philippe Faucon, fiction qui racontait le ressentiment légitime de trois jeunes hommes d’origine maghrébine puis leur endoctrinement pour commettre un attentat. Le film est ressorti en salles après les crimes commis par Mohamed Merah à Toulouse et là les spectateurs sont allés dans les salles. J’avais eu à ce moment là un sentiment très ambivalent : je trouvais terrible qu’il ait fallu ces crimes atroces pour que le film rencontre le public mais je trouvais aussi important que ce film soit vu, enfin.

Récemment, j’ai vu au cinéma Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia, fiction qui se passe en Tunisie et qui raconte le désarroi d’un couple dont le fils unique part en Syrie. C’est très important pour moi que ces histoires soient aussi racontées par des réalisateurs de pays arabo-musulmans.

L’œuvre de Meddeb m’a appris ça : la nécessité d’unir tous les humanistes quels que soient leur pays et leur croyance. Ne plus penser « nous les occidentaux» ou « nous les catholiques » contre « eux les Arabes » ou « eux  les musulmans » mais penser « nous les humanistes » contre « eux les fondamentalistes ». Le projet des islamistes consiste à briser ce « nous humanistes ». Le cinéma doit contribuer à briser leur projet.

– Parlez-nous de vos films antérieurs.

Mon film précédent s’appelait Les lendemains. Il racontait la sortie de l’insouciance d’une jeune étudiante et son installation dans un squat politique. C’était une fiction et mon premier long-métrage. Avant j’avais écrit et réalisé trois courts-métrages de fiction et trois documentaires.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

Je navigue toujours entre fiction et documentaire. J’écris un long-métrage de fiction difficile à résumer comme l’indique son titre  Méli-mélo et je co-réalise avec deux collègues un documentaire sur un immense chantier sur le port de Brest. Avec ce chantier lié au développement des énergies marines renouvelables (éoliennes en mer et hydroliennes), il sera question d’industrie, d’écologie et de démocratie.

A lire : I COMME ISLAM https://dicodoc.blog/2017/10/26/i-comme-islam/

V COMME VIE DOC #1

 VIE DOC #1

18 mars

Vie doc, une fois par semaine, l’actu du doc, les festivals, les événements, les sorties, les surprises…

Les festivals.

Cette semaine, ouverture du Cinéma du réel, Paris, Centre Pompidou.

41° édition, la première sous la direction de Catherine Bizern,  nouvelle Déléguée générale.

Une soirée d’ouverture remarquée avec la projection du dernier film de Yolande Zauberman, M. Le film doit sortir en salle dans toute la France

La sélection française est, sur le papier, particulièrement relevée :

Amara de Pierre Michelon ; Berlin Based de Vincent Dieutre ;  Brise-lames de Hélène Robert et Jeremy Perrin ; Capital retour de Léo Bizeul ; Forbach Swing de Marie Dumora ; Green Boys d’Ariane Doublet ; Le Bon grain et l’ivraie de Manuela Frésil ; Niblock’s Sound Spectrums – Within Invisible Rivers de Thomas Maury ; Paris Stalingrad de Hind Meddeb et Thim Naccache ; Sankara n’est pas mort de Lucie Viver

A noter dans les sections non compétitives :

Une rencontre avec Kevin Jerome Everson pour une masterclass et la projection de plusieurs de ses films

Fabriquer le cinéma propose des films sur le cinéma, AK de Chris Marker, Journal d’un montage d’Annette Dutertre ; Notre nazi de Robert Kramer ; Où gît votre sourire enfoui ? de Pedro Costa ; Scénario du film passion de Jean-Luc Godard ; Travaux sur Rapports de classes de Harun Farocki ; Un tournage à la campagne d’Alain Fleischer, entre autres.

On retrouve d’ailleurs Robert Kramer avec deux autres films, Dear Doc et Maquette

Un hommage sera rendu à Henri Stork, dont on verra au Centre Wallonie-Bruxelles Misère au Borinage coréalisé avec Joris Ivens qui sera accompagné du film de Patric Jean Les enfants du borinage, lettre à Henri Storck

Enfin cette très riche section propose deux films de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville Reportage amateur (maquette expo) et Soft and Hard.

Autre événement important, le focus Yolande Zauberman, à l’honneur avec son dernier film, M, en soirée d’ouverture et la projection de Classified People ; Un Juif à la mer ; Would You Have Sex With an Arab?

Comme il n’est pas possible de tout mentionner, on se reportera au site du festival pour consulter l’ensemble de la programmation (la compétition internationale, la section Premières fenêtres et les séances spéciales) et la grille horaire des projections. http://www.cinemadureel.org/

La soirée de clôture propose Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais.

cinéma du réel

Du 20 au 26 Mars :

36e édition des Rencontres du Cinéma Latino-Américain

Cinéma Jean Eustache Pessac Gironde

La thématique de cette édition : « Les femmes et leurs luttes en Amérique-Latine ».

Pour la soirée d’ouverture le 20, la programmation qui fait la part belle aux documentaires propose Sexe, prêches et politique en présence du coréalisateur Michael Gimenez

Notons aussi dès à présent la séance du 25 mars avec la projection de Le Grain et L’Ivraie de Fernando Solanas suivie d’une rencontre avec le réalisateur

Les sorties de la semaine :

Depuis Médiapart de Naruna Kaplan de Macedo. Critique ici : https://dicodoc.blog/2019/03/11/m-comme-mediapart/

McQueen de Ian Bonhôte, Peter Ettedgui.

Quand je veux si je veux de Susana Arbizu, Henri Belin, Nicolas Drouet

Un lien qui nous élève de Oliver Dickinson

Wall de Moran Ifergan

Les yeux de la parole de Moran Ifergan

Souviens-toi de ton futur d’Énora Boutin. Critique ici :

https://dicodoc.blog/2018/01/15/a-comme-agroecologie/

médiapart affiche

Revue

Images documentaires n°94/95 (mars 2019

Archives, matière et mémoire

Sommaire

Introduction par Catherine Blangonnet-Auer

Dans l’atelier du montage, entretien avec Henry Colomer

Andrei Ujica, l’archiviste en autobiographe, par Arnaud Hée

Bill Morrison, entre le feu et la glace, par Raphaël Nieuwjaer

Jean-Gabriel Périot, une histoire visuelle de la violence, par Jessica Macor

Films

  • La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire, de Malek Bensmaïl
  • Chjami è rispondi, d’Axel Salvatori-Sinz
  • Comme elle vient, de Swen de Pauw
  • Dans la terrible jungle, de Caroline Capelle et Ombline Ley
  • D’ici là, de Matthieu Dibelius
  • Le Loup et les Sept Chevreaux, d’Elena Gutkina et Genrikh Ignatov
  • M, de Yolande Zauberman
  • Quelle folie !, de Diego Governatori
  • Les Révoltés, de Jacques Kebadian et Michel Andrieu
  • Santiago, Italia, de Nanni Moretti
  • Les Yatzkan, d’Anna-Célia Kendall

Sorties DVD (sélection)

Trajectoire : A la recherche d’un pays qui n’existe plus, entretien avec Mila Turajlic

images docs

Evénement :

Le 19 mars

20h30. Eglise Saint-Merry Paris 4°.

Rencontre avec LARRY GOTTHEIM, grand nom du cinéma expérimental américain des années 70.

Projection de CHANTS AND DANCES FOR HAND (1991-2016, 45 min).

Le 25 mars

Dans le cadre des Documentaires du lundi, au MK2 Quai de Loire

Avant-Première Still Recording, Organisé par Arizona Distribution et PCMMO – Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient

En présence du réalisateur Ghiath Ayoub

M COMME MEDIATHEQUE.

Aujourd’hui les bibliothèques sont devenues des médiathèques. Un changement d’appellation significatif de la reconnaissance –définitive – du cinéma (mais aussi de la télévision) comme objet culturel, à part entière, à côté du livre, en complémentarité avec le livre.

Les médiathèques mettent donc en avant les livres portant sur le cinéma (autour des cinéastes et des acteurs et actrices, sans oublier les perspectives historiques et théoriques) ou les romans ayant fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Après tout, les relations entre cinéma et littérature ne datent pas d’aujourd’hui. Et bien sûr elles mettent à la disposition de ses lecteurs, des films en prêt sous forme de dvd, mais aussi plus récemment par accès à une plateforme numérique, Les Yeux docs.

Mais ici comme ailleurs il y a au moins une exception, une bibliothèque qui reste bibliothèque dans sa désignation, malgré la place importante qu’elle accorde dans ses activités au cinéma et tout particulièrement au cinéma documentaire. Il s’agit, on l’aura deviné, de la BPI (Bibliothèque Publique d’Information) du Centre Pompidou à Paris.

L’engagement de la BPI en faveur du développement et du rayonnement du cinéma documentaire est déjà ancien, comme le prouve l’existence – en bonne forme – du festival Cinéma du réel qu’elle pilote depuis 41 ans. Cette année voit l’arrivée à sa tête d’une nouvelle déléguée générale en la personne de Catherine Bizern. La programmation, à côté des nombreuses sections non compétitives, met particulièrement en évidence la vitalité du documentaire français, avec en particulier la projection en soirée d’ouverture du dernier film de Yolande Zauberman, M, déjà primé cet été à Locarno, et en compétitions française de premières mondiales attendues, comme les derniers films de Vincent Dieutre, Marie Dumora ou Manuela Frésil, pour ne citer qu’eux.

Plus récemment, la BPI est à l’origine de la Cinémathèque du documentaire, située elle aussi au Centre Pompidou. En un an elle a diffusé quelques 350 films et totalise plus de 13 000 spectateurs. Un succès inattendu et qui en dit long sur les attentes du public (et pas seulement les cinéphiles traditionnels) en matière de cinéma non-fictionnel.

La Cinémathèque du documentaire propose une programmation par trimestre, centrée autour d’un thème particulier, « portrait/autoportrait », en ce qui concerne l’hiver 2018-19. Ce fut l’occasion de revoir l’œuvre d’Alain Cavalier et pour beaucoup de découvrir celle de Ross McElwee, et de suivre leur dialogue autour de cette forme du cinéma autobiographique désignée plus précisément par la formule « cinéma en première personne ».

Les autres volets de sa programmation ne manquent pas d’intérêt. Citons la formule Les Yeux docs, séances gratuites à midi, qui propose sur grand écran les films de la plateforme numérique du même nom. Les Trésors du doc propose un dimanche par mois une plongée dans l’histoire du cinéma documentaire avec les classiques incontournables (comme on dit) mais aussi des raretés qui seront pour beaucoup autant de découvertes. La Fabrique des films propose une double séance, la projection d’un film d’un auteur qui vient en première partie présenter un projet en cours, retraçant sa genèse et les étapes de sa réalisation, en l’illustrant d’extraits déjà réalisés et d’une iconographie significative sans oublier les références textuelles et littéraires. Le court-métrage n’est pas oublié, avec la section Du Court toujours, des films choisis en relation avec la thématique du trimestre et présentés par leurs réalisateurs-trices. Nouvelles écritures est une section qui, comme son nom l’indique, mobilise les créations utilisant les technologies numériques et Internet. Chaque mois, la Cinémathèque laisse la place à la revue Images documentaires et à son comité de rédaction qui vient  animer la projection du film choisi. On le voit, l’ensemble est riche et varié et l’on ne peut que souhaiter voir se généraliser des séances « hors les murs » pour ne pas ignorer le public non parisien.

Quelles sont les activités des médiathèques en  faveur du cinéma documentaire ? Quelques exemples :

Le réseau national des médiathèques est aujourd’hui particulièrement impliqué dans l’opération du mois de novembre « Mois du film documentaire » ; opération initiée et pilotée par l’association Images en Bibliothèques. En 2018 ce sont plus de 800 médiathèques en France qui ont participé au Mois du film documentaire, opération qui d’ailleurs essaime en Europe et dans le monde entier.

Signalons aussi la création du label IB (Images en bibliothèques) attribué tous les trois mois à une sélection de films documentaires par un jury composé de bibliothécaires. Il s’agit de signaler aux médiathèques les films récents qui paraissent importants et devraient donc figurer dans leur fonds.

Par ailleurs, un jury de bibliothécaires existe également dans le festival Cinéma du réel. Il décerne tous les ans un prix des bibliothèques qui contribue également à mettre en valeur la création documentaire.

Si les médiathèques offrent souvent un large choix de documentaires en prêt grâce aux DVD (les dvd « Images de la culture » diffusés par le ministère de la culture via le CNC ne sont pratiquement trouvable que dans les médiathèques) il existe aussi depuis peu une plateforme numérique, Les Yeux docs, initiée par la BPI et accessible sur inscription dans les médiathèques participantes. Il est alors possible de visionner les films chez soi, en streaming ou après téléchargement. L’offre est limitée à quatre films par mois. Signalons que le catalogue des Yeux docs fait une large place aux films sélectionnés au Cinéma du réel, et en particulier ceux qui y ont obtenu le prix des bibliothèques.

Il n’est pas possible de signaler ici toutes les actions particulières des médiathèques concernant le cinéma documentaire. Je me limiterai donc à un seul exemple (mais les médiathèques peuvent très bien ajouter ici en commentaire leurs propres actions). Il s’agit de La médiathèque Marguerite Yourcenar (Paris 15°) qui organise une fois par mois une projection d’un film documentaire, souvent en présence du – de la cinéaste. Cette séance a un intitulé particulièrement savoureux : « Le Goût du doc ».

A consulter :

Le site web d’images en bibliothèque : https://imagesenbibliotheques.fr/ 

Et l’article M COMME MOIS DU FILM DOCUMENTAIRE : https://dicodoc.blog/2018/11/13/m-comme-mois-du-film-documentaire/

G COMME GRAND-MÈRE.

Mirror of the bride, Yuki Kawamura, Japon, 2013, 91 minutes.

Tout le monde l’appelle « Grand-mère ». Ses filles, ses fils, ses petits-enfants (ce qui semble plus conforme aux conventions sociales). Que ce soit quand ils parlent d’elle entre eux, ou quand ils s’adressent à elle. Et quand ils parlent devant la caméra, pour le film, interrogés par un des petits-fils, le réalisateur, c’est toujours grand-mère. Et non Maman. Une façon sans doute d’affirmer sa position de doyenne de la famille.

Grand-mère est donc âgée. Et malgré son âge elle a toujours souhaité continuer à vivre seule, dans son chez soi. Mais il est venu un moment où cela n’était plus possible. Aussi bien physiquement que psychiquement. Alors s’est posée pour la famille la question de savoir comment s’occuper d’elle. Un des enfants va-t-il l’accueillir sous son toit ? Ou bien va-t-on la mettre dans une maison de retraite ?

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C’est finalement cette dernière solution qui est adoptée. Pas de gaité de cœur semble-t-il. Les enfants de grand-mère reconnaissent que ce n’est certainement pas la bonne solution. Mais que faire d’autre ? Tous ont de bonnes raisons de na pas la prendre chez eux. Des justifications qui ne sont toujours très loin de la mauvaise foi. Le cinéaste les laisse parler longuement dans de longs plans fixes. Et petit à petit nous entrons dans l’intimité de cette famille, dans les relations des uns et des autres et dans la façon dont ils perçoivent la place de cette mère qui les gène quelque peu et dont ils aimeraient bien être débarrassés.

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Mirror of the bride est donc d’abord un film sur la famille à travers les relations avec l’aïeul. Une famille qui n’est pas plus sordide, ou cynique, ni moins égoïste que les autres lorsqu’il s’agit de s’occuper des vieux. Une famille qui sait parfaitement faire bonne figure et afficher une unité de façade dont on sent bien qu’ils doutent passablement de sa réalité. Une famille japonaise, mais qui pourrait très bien être française, occidentale. En tout cas le film nous parle d’un problème sur lequel il est bien facile de fermer les yeux, mais dont il n’est guère possible de nier la dimension universelle, du moins dans les pays où la prolongation importante de la vie des personnes âgées est devenue un problème de société.

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Mirror of the bride est donc aussi un film sur la vieillesse. Les séquences tournées dans la maison de retraite où vit Grand-mère sont terrifiantes, même si ne film ne se présente pas du tout comme un reportage sur la maltraitance des vieux comme on a pu en voir à la télévision. Ici c’est le sens même de la vieillesse qui nous est montré. La diminution des facultés intellectuelles et physiques, la perte d’autonomie et, omniprésente, la proximité de la mort. La mort qui n’est pourtant abordée par Grand-mère que de façon indirecte, à propos de la disparition de son mari, dans une visite au cimetière et une longue conversation-confession avec son petit fils, le cinéaste.

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Un cinéaste qui, derrière la caméra ou même devant, occupe visiblement une place particulière dans la famille. Dans certains films où un cinéaste interroge ses proches parents, on sent bien qu’ils ne répondent qu’avec une certaine réticence, pour faire plaisir à ce fils ou cette petite fille qui fait son métier de cinéaste. Ici rien de tel. La parole recueillie de Grand-mère est tout ce qu’il y a de plus sincère. Et de même pour celle de ses enfants, qui pourtant n’est pas toujours à leur avantage. C’est sans doute parce que le cinéaste est à la fois un membre de la famille – un membre proche – et en quelque sorte une personne extérieure dans son projet filmique, qu’ils peuvent dépasser leurs réticences et se livrer avec une sincérité qui par moment peut paraître surprenante – quand ils avouent par exemple que dans le fond ils préfèreraient que Grand-mère finissent par mourir. Il y a peut-être là une marque de la culture japonaise, cette façon d’aborder directement un sujet aussi grave que la mort de sa propre mère, en riant et en pleurant à la fois, tout en ne renonçant pas à une retenue et une pudeur tout orientale. Ce pourquoi on ne peut qu’admirer le travail du cinéaste.

Le film se termine par un mariage en présence du nouveau-né des mariés. Une façon de boucler le cycle de l’existence humaine.

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