Tout commence entre mars et mai 2012, c’est la fin du sarkozysme et François hollande va bientôt être élu, une page se tourne et entre deux, il y aura l’affaire Mohamed Merah, massacre prémonitoire de ce qui allait advenir avec Charlie hebdo, l’hyper casher, le Bataclan, Nice etc. Voilà à peu près dans quel contexte politique et culturel j’ai commencé à envisager ce film.
À cette époque, et par un concours de circonstances assez improbable, j’ai l’opportunité de travailler pour le mémorial de la shoah en tant que documentaliste, sur une exposition, les Enfants dans la shoah. Mon travail consiste à négocier les droits d’auteurs et de représentation de plus de 300 archives et documents sélectionnés au préalable par la commissaire d’exposition Sophie Nagiscarde (photographies, lettres, objets, dessins etc). C’est durant cette mission que je découvre l’existence de la permanence photographique du mémorial de la shoah dirigée par Lior Smadja. Tous les mardis de 14h à 17h30, des bénévoles accueillent des familles juives qui souhaitent faire don de leurs archives personnelles. Elles font cette démarche soit parce qu’elles n’ont pas d’héritier, soit parce qu’elles ne font pas confiance à leurs héritiers (c’est plus rare, mais ça existe malheureusement), soit parce qu’elles souhaitent déposer un double au mémorial, et garder l’original, ou vice versa. Ces personnes souhaitent “ qu’il reste quelque chose ”, comme il est dit à plusieurs reprises dans le film. Lorsque j’ai assisté pour la première fois à ces échanges, ces dons, et ces discussions, j’ai eu comme un déclic, un coup de foudre, “ un truc ” qui m’a donné l’énergie et l’enthousiasme de vouloir faire ce film à tout prix, coûte que coûte Une nécessité. Filmer ces moments fragiles et fugaces, quand l’intime entre dans l’institutionnel et le collectif. Cependant, une question demeurait : comment filmer la Shoah aujourd’hui dans les années 2010 en essayant de trouver un nouveau point de vue ? Je tenais mon sujet. Ce film serait sur la transmission de la mémoire et comment ça se passe. Filmer ceux qui donnent, mais aussi ceux qui reçoivent. Ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Filmer ce qui ne l’avait jamais été a priori, à savoir le collectage d’archives, leur indexation, penser, classer, trier comme dirait Perec. Ce film serait donc aussi un portrait en creux des bénévoles, des petites mains qui œuvrent à la sauvegarde de cette mémoire. Réaliser un documentaire sur les documents, une mise en abyme, un méta-documentaire.
Il ne faut pas être dupe, toute mise en scène est manipulation. Tout plan raconte quelque chose sur celui qui filme, tout plan est politique et le film a fortiori. L’objectivité n’existe pas, c’est un leurre et le fait d’introduire une caméra modifie forcément le comportement et l’attitude des gens filmés. Esthétiquement, j’avais en tête les films de Raymond Depardon comme Délits Flagrants, certains films d’Alain Cavalier, d’André S Labarthe et des Frères Lumière. J’ai toujours aimé les cinéastes qui savent écouter plus qu’ils ne montrent. D’où mon goût pour une certaine sobriété, une certaine distance, pour les ellipses et le hors-champ. D’une certaine manière, l’un des enjeux de mon film était de montrer l’écoute et de filmer la parole.
il y a quelques années j’ai eu la chance de filmer Hubert Selby Jr, un écrivain américain qui a été très important pour moi et à qui je dois beaucoup. Un jour, il m’a confié que quand il écrivait, il essayait toujours de faire “ … Simple, direct and obvious…”. C’est devenu une sorte de mantra pour moi, une règle d’or. J’ai une relative aversion pour les voix off et la façon dont elles sont utilisées. Bien souvent, la voix off des documentaires télé est redondante, lourde, poussive, et elle me procure la désagréable impression d’être pris pour un idiot, je n’ai pas besoin qu’on m’explique ce que je vois. Si la voix off n’apporte rien de plus, elle n’a aucun intérêt, il existe cependant des voix off formidables, celles de Godard, de Chris Marker ou d’André S. Labarthe, pour ne citer qu’eux, mais ce sont de véritables textes. Ce ne sont pas des béquilles ni des cache-misère. La voix off, dans mon film, n’aurait eu aucun sens, car le plus important était ce que les témoins allaient dire. Et puis je préfère faire confiance à mes plans. Pour ce qui est des interviews, j’ai opté pour la frontalité et la fixité de façon à ne pas troubler les témoins et les bénévoles, il fallait qu’à un moment, ils oublient le dispositif filmique et la caméra, qu’on se fasse discret. La frontalité me permettait d’avoir les deux personnes dans le même cadre et aussi une certaine “ immédiateté ”, “ Simple, direct and obvious ”. Ensuite, le choix du plan séquence s’est imposé pour ne pas troubler les témoins, casser leurs propos. cependant, ce dispositif demeure uniquement pour les témoignages, ensuite j’ai opté pour une mise en scène “ à l’épaule ”, beaucoup plus aléatoire. J’ai donc changé de style en cours de film, pas seulement par pragmatisme, mais aussi parce que “ trop de forme tue la forme ” et de toute façon le réel, la vie seront toujours plus forts que vous et vos intentions. Je ne crois pas aux intentions, mais plus à l’attention et l’intuition. Le réel vous obligera toujours à vous adapter. Un rappel à l’ordre, à l’ordre des choses. Enfin et surtout, je n’aime pas trop savoir à l’avance, j’adore quand ça ne se passe pas comme prévu, j’aime l’inconfort du doute, j’aime les accidents, bons ou mauvais, laisser une place au hasard, à la chance, au ratage, à la sérendipité. Si je sais d’avance comment ça va se passer, ça ne m’intéresse plus, quel est l’intérêt de filmer ? réaliser un film ne doit pas être une entreprise de vérifications, mais une expérience, une aventure et tant pis si on rate un peu, on fera mieux la prochaine fois. Trop de documentaires à mes yeux sont conçus comme une thèse, maîtrisée, une démonstration certifiée conforme. Ce sont des films mort-nés où il n’y a pas de place pour la vie. J’aime beaucoup la théorie d’André S. Labarthe sur le verre brisé, grosso modo : c’est quand le verre se brise qu’il commence à exister, l’accident, l’imprévu qui vient troubler et perturber la vie. Le “plan séquence-fixe, frontal” tout comme la “caméra épaule” m’ont permis de capturer ces moments-là.
Le montage est pour moi l’étape la plus excitante du processus. Pour certains réalisateurs c’est traumatisant, une véritable torture car il faut renoncer à plein de choses, faire des choix douloureux, faire le deuil de certaines idées, de certains plans etc. Le montage c’est l’exercice de vérité, le film rejette de lui-même certains plans…Il y a comme un inconscient du film, des plans a priori “ ratés ” au tournage peuvent trouver leur place, tandis que certains a priori “ réussis ” sautent…C’est terrible et excitant à la fois… il ne faut pas aller contre le film, de toute façon il s’imposera de lui-même. Monter, c’est écrire avec des plans et c’est passionnant. Pour les séquences de témoignages (frontaux, en plan-séquence) je n’avais qu’un axe possible, bien évidemment il a fallu couper car on ne pouvait garder les interviews dans leur intégralité. De ce fait, il n’y avait pas beaucoup de solutions, aussi j’ai préféré mettre des plans noirs, assumer les coupes, ce qui visuellement me permettait de créer “ des trous de mémoire ”, les témoignages sont fragmentés, souvent approximatifs et troubles, je souhaitais le montrer à l’image, et les plans noirs me permettaient de souligner la fragilité de cette mémoire. Généralement au montage, on ne montre pas les coutures, on cache, dissimule, on donne l’illusion de continuité, mais pour ce film, je trouvais qu’il était important de montrer la dimension parcellaire et fragmentée de la mémoire.
Selon une enquête ifop pour la Fondation Jean-Jaurès parue le 20 décembre 2018, 10 % de la population française n’a pas entendu parler du génocide des Juifs, mais ce qui est le plus terrifiant c’est que ce taux de personnes ignorantes de la shoah s’élève à 19 % chez les 25 à 34 ans et à 21 % chez les 18 à 24 ans ! De ce fait, j’aimerais simplement que le spectateur soit intéressé par ce qu’il voit et entend, d’une certaine manière, j’aimerais aussi qu’il en reste quelque chose.
