Itinéraire d’un film : ECCE OJO de Inès Compan

  1. ORIGINE DU FILM

Le projet débute en 2016, alors qu’une réalisatrice Colombienne me propose de l’accompagner pour des repérages dans son pays. Nous nous étions connues par le biais de nos films respectifs au Festival de Douarnenez. Notre intention :  co-réaliser un film autour des accords de paix qui se profilaient entre le gouvernement et les forces armées révolutionnaires FARC. Il s’agissait de croiser nos deux regards : celui d’une colombienne qui avait toujours connu une situation de guerre dans son pays, et celui d’une française qui, jusque- là, n’avait pas vécu de guerre dans le sien. M’intéresser à la fin de la guérilla des FARC en Colombie me renvoyait à des thématiques de prédilection : résistance, territoire (cf A Ciel Ouvert). Car cette guérilla est née de la résistance de paysans en réaction à la dépossession de leur terre !

Lorsque nous partons à Cali au printemps 2016, les accords de paix entre le gouvernement et les FARC sont en voie de négociation à Cuba, mais la guérilla, certes affaiblie, est encore présente dans les campagnes. Comme point de départ, nous choisissons de nous intéresser à des ex-combattants de groupes illégaux ayant déposé les armes il y a déjà plusieurs années. De retour dans la société civile, ils incarnent une dynamique de paix encore très confidentielle. Ex-guérilleros ou ex-paramilitaires, hommes ou femmes, ils ont abandonné les groupes armés de façon désirée ou subie. Il nous faudra du temps et des intermédiaires pour les rencontrer directement. Les récits de leurs aventures sur leur engagement dans la guerre, leur vécu dans le groupe armé, leur sortie de la jungle jusqu’à leur nouveau parcours d’intégration constituent, pour certains, de vrais scenarios de fiction. Chaque histoire de « démobilisé́ » est une véritable épopée, révélant en creux, les dysfonctionnements du pays.

Fortuitement, en parallèle de ces premiers repérages, surgit Margarita, personnage exceptionnel, dont le travail apporte un éclairage étonnant sur la question de la reconstruction après la guerre. Prothésiste oculaire, elle a élargi son champ aux autres prothèses faciales : nez, oreilles, bouche, joues… La première visite de son atelier est un choc !  Dans son cabinet, elle consulte des patients dont les blessures incarnent le concentré de la violence colombienne : guérillero ayant pris une balle dans l’œil en chargeant son fusil, paysan victime de l’explosion d’une mine antipersonnel, etc… Elle restaure depuis 30 ans les gueules cassées de ces tragédies rurales et urbaines. J’ai la conviction que le travail de Margarita permettra de traiter métaphoriquement la Colombie comme une entité, à l’image d’une figure violentée et ravagée qu’il faut reconstruire…Avec cette rencontre, le projet du film prend une nouvelle dimension.

  • PRODUCTION/REALISATION en 4 actes !

Acte 1 : En 2016, l’aventure commence en auto-production, via ma structure associative toulousaine 2 Soleils 2 lunes. Nous partons avec un matériel de tournage léger et effectuons deux longues sessions de repérages. A l’issue de cette première étape, nous obtenons l’Aide à la Réécriture de la Région Occitanie. Ce qui nous motive à poursuivre … d’autant plus que la Colombie traverse un moment clef de son histoire avec la signature des accords de paix ! En 2017, c’est là qu’entre en jeu Vincent Gazaigne, producteur de Talweg Production. Très rapidement, il fait preuve d’un grand engagement moral et financier sur le projet. Quelques semaines après la signature du contrat, je m’accidente sérieusement en montagne, ce qui décale de plusieurs mois le prochain repérage /tournage prévu. Pendant ma convalescence, le développement se poursuit et l’écriture du scénario s’affine.

Acte 2 : En 2018, nous repartons en équipe légère, mais quelques précieux jours de tournage sont programmés avec une équipe cinéma colombienne pour amorcer des séquences clefs et filmer en sécurité. Elles concernent Margarita et un ex Farc, enfant soldat au parcours de réintégration admirable que nous avions rencontré à la toute fin de notre dernier séjour. En mars 2019, alors que nous venons de recevoir des retours encourageants suite au pitch du projet au festival de Thessaloniki, le jeune ex-guerillero, par crainte de représailles, décide d’arrêter le tournage. Ma collaboratrice réalisatrice se désengage de son côté pour des problèmes personnels.

Acte 3 : Face à ces imprévus, Vincent Gazaigne confirme son soutien total sur le projet en me confortant dans le pari d’un mois de tournage l’été 2019.  L’idée est de recentrer le scénario sur le personnage de la prothésiste Margarita. Je repars seule en quête de nouvelles histoires à développer et collabore avec un précieux chef opérateur colombien, Fredy Marcos, qui m’assiste sur certaines séquences. Je réactive des pistes intuitives du 1er repérage que je regrettais de n’avoir pu développer. L’une concerne Patricia, la sœur de la prothésiste Margarita. Je découvre en profondeur sa profession de restauratrice d’images saintes à Popayán (région du Cauca). Pendant que l’une répare des patients « en chair et en os », l’autre restaure des statues religieuses en bois ou en plâtre, corps symboliques vénérés par toutes les couches sociales, dans un pays extrêmement croyant. J’accueille donc les vocations parallèles et les univers très cinématographiques des deux sœurs comme un cadeau. La seconde piste à réactiver, c’est celle de Yesica, une jeune patiente qui a perdu son œil, touchée par une balle perdue dans le bidonville de Siloé, l’un des plus pauvres et violents de Cali. Elle est issue d’une famille de « déplacés » de la zone rurale du Cauca qui a dû fuir pour échapper aux violences de la guérilla. Patricia et Yesica, intimement liées à Margarita, vont à leur tour très vite m’accorder leur confiance pour s’engager dans le film. Alors qu’il ne me reste que quelques jours avant de rentrer en France, je suis mise en contact clandestinement avec Esteban, 24 ans, étudiant à Popayan. Il a perdu l’œil gauche, visé par les brigades de l’ESMAD (forces de l’ordre) lors d’une manifestation à la Fac pour réclamer l’application des accords de paix signés fin 2016. En attente de prise en charge par Margarita, il m’exprime son fort désir de participer pour témoigner. Me voici plus que jamais remotivée par cette épique projet où viennent de s’ajouter trois nouveaux personnages, soudés entre eux par le désir de reconstruction.

Fin 2019, Virginie Vericourt, monteuse complice depuis des années, intègre la production pour le pré-montage du film en train de se métamorphoser. En parallèle, Talweg production décroche le soutien indispensable de Europe Creative Media.

Acte 4 : Nouvelle envolée vers Cali en février 2019. Même configuration que le tournage précédent. Je fais entière confiance à mon chef opérateur colombien lorsqu’il s’agit de s’aventurer dans certaines zones, sachant que nous travaillons sans protection policière. Contrairement aux autres tournages, les astres s’alignent, les séquences prennent de plus en plus de force avec chacun des personnages. Je retrouve l’excitation d’accueillir les surprises au service du film, celles qui n’ont jamais été écrites dans les nombreux dossiers. Telle que la statue ensanglantée du Christ Ecce Homo qui s’invite dans l’atelier de la sœur de Margarita, alors que cela faisait 10 ans qu’elle attendait de le restaurer ! Le réalisme magique semble s’inviter lui aussi dans le projet ! Mais c’est malheureusement la parenthèse Covid qui s’installe pour la suite. Juste après avoir bouclé une séquence avec Esteban, j’embarque dans l’un des derniers vols Air France qui décollera vers Paris avant que le confinement général ne soit prononcé. Le montage sera effectué dès la première fenêtre possible en mai 2020 (sans pression d’aucun diffuseurs car nous n’en avons pas) La post production se finalise sur Toulouse en oct 2020.

  • DISTRIBUTION et ASSASINAT d’ESTEBAN

Une fois mis en boite, le film restera longtemps invisible dans cette période de reconfinements multiples. Il sera bien sûr envoyé à titre confidentiel aux participants du film, dont Esteban avec qui je reste en relation. En avril 2021, ce dernier est particulièrement engagé dans les mouvements sociaux qui agitent à nouveau le pays et qu’il continue à documenter. Il m’exprime qu’il se sent de plus en plus menacé. Le 24 Aout 2021, il est froidement abattu par balles par 2 hommes à moto à côté de chez lui. Je suis en état de sidération.  Sa mort a un fort retentissement médiatique. Elle s’ajoute à la liste des plus de 1200 leaders sociaux alors assassinés en Colombie depuis les accords de paix de 2016. Les avant-premières du film ont eu lieu en fin d’année 2021 en son hommage en France au cinéma Utopia Tournefeuille et en Colombie à la Cinémathèque de Cali.

En 2021, Ecce Ojo gagne la compétition de la section « Droits Humains » du FID Buenos Aires  + sélection au FCDHM (Festival Cine et Droits Humains Madrid) En 2022, le film est acheté par KTOTV en format 52’ sous le titre « Colombie, les visages de la reconstruction » et diffusé à partir de mai 2022. Plusieurs projections-débats ont lieu en salle en 2022 en région Occitanie et à Paris.  Mon intégration à l’équipe du cinéma Utopia de Tournefeuille cette même année ne me permettent plus de poursuivre l’accompagnement du film. Mais Ecce Ojo et le message pacificateur d’Esteban continuent à vivre à travers divers réseaux en Colombie et ailleurs. Margarita continue à former des prothésistes à travers le monde, les défigurations et pertes d’œil liées aux guerres et violences policières ne cessant malheureusement de se multiplier.

Avatar de jean pierre Carrier

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Laisser un commentaire