Paroles de combattantes algériennes.

Les mots qu’elles eurent un jour. Raphaël Pillosio, 2024, 84 minutes.

En 1961 Yan Le Masson réalise un film sur la guerre d’Algérie, J’ai huit ans. Ce film sera interdit de diffusion sur le territoire français, mais diffusé clandestinement. Ce petit film de neuf minutes nous montre en gros plan des visages d’enfants algériens muets. Puis ce sont leurs dessins qui occupent l’écran, des dessins où domine le rouge du sang et de la mort, au milieu des armes et des militaires. En voix off, ces enfants racontent. Dans leur français parfois hésitant, ils évoquent les actes de guerre de l’armée française, les arrestations, les exécutions. Toute la terreur qu’ils ressentent. Une dénonciation particulièrement forte de la guerre, de cette « sale » guerre qui n’a pas toujours osé dire son nom.

En 1962, le même Le Masson entreprend de filmer des militantes algériennes ayant combattu contre la colonisation française dans la guerre d’indépendance. On a longtemps considéré ce film comme perdu. En fait seule la bande-son est perdue. Les images, ces femmes algériennes interviewées en gros-plant, existent toujours. Mais que peut-on espérer faire dire à ces visages devenus muets. Ces femmes ont été filmées à leur sortie de prison. Elles avaient toutes été condamnées par la justice française pour avoir posé des bombes, commis des attentats. Le projet de Le Masson était de leur donner la parole, qu’elles reviennent sur leur rôle dans la guerre, qu’elles nous présentent leur conception de la politique et de l’action militante violente. Des propos sans doute fondamentaux pour comprendre l’Algérie, son indépendance et la place des femmes dans la société algérienne.

C’est pourquoi, un cinéaste, Raphaël Pillosio, entreprend une enquête pour les retrouver. Tâche difficile, aux résultats incertains. Que sont-elles devenues ? Et voudront-elles revenir sur cette époque tragique devant une caméra ?  Leur récit aujourd’hui, ce qu’elles ont vécu, ne court-il pas le risque de subir des altérations dues au passage du temps ?

La conclusion des entretiens avec ces femmes retrouvées – car si certaines ont disparu, d’autres acceptent de se livrer – est particulièrement pessimistes. A l’indépendance, les hommes se sont employés à les faire rentrer dans le rang, à les renfermer dans leur espace familial étroit. Sans pouvoir, sans même une reconnaissance de leur rôle dans les luttes pour l’indépendance Une fois de plus le patriarcat dominant dans les sociétés arabes aura triomphé.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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