La richesse du cinéma documentaire, nous la trouvons tout autant dans la multiplicité de ses thèmes et dans la manière de les aborder que dans la création de formes nouvelles. Plus que jamais, recherche thématique et expression formelle ne vont pas l’une sans l’autre. Il s’agit alors de faire ressortir la spécificité du cinéma documentaire dans les principaux domaines qu’il aborde, des domaines qui incontestablement sont au cœur de la réflexion contemporaine. Qu’on en juge par le rapide tour d’horizon qui suit et dont on a bien conscience qu’il reste incomplet. Des thématiques récurrentes, qui montrent comment le cinéma documentaire affirme sa spécificité.
Adolescence. L’adolescence, un âge idéal pour le cinéma documentaire ? Un âge difficile à appréhender, parce que si changeant. Un âge difficile à comprendre, parce si complexe et qui sait être déroutant. Un âge surtout difficile à accepter dans ses multiples facettes, tant il s’évertue souvent à remettre en cause l’ordre établi par les parents et les adultes. Un âge idéal donc pour un cinéma qui ne veut pas en rester aux clichés et aux stéréotypes. Un certain nombre de films savent se montrer à la hauteur de la difficulté en nous proposant des portraits d’adolescentes et d’adolescents, en explorant avec eux leur contexte de vie, dans la famille, à l’école, avec leurs ami(e)s. L’authenticité en est la marque la plus frappante.

Animaux. Les documentaires animaliers oscillent le plus souvent entre deux directions, l’exotisme et l’anthropomorphisme. Dans le premier cas il s’agit de montrer des bêtes que l’on n’a pas l’habitude de voir, soit qu’elles appartiennent à un monde lointain ou un monde caché, le plus souvent inaccessible au commun des mortels. La volonté de dépaysement est alors évidente. Il s’agit de surprendre, d’en « mettre plein la vue ». En même temps ce qui est ainsi lointain est quand même toujours plus ou moins rapproché de l’humanité, par des mimiques, des expressions, toujours évocatrices de sentiments. Le spectateur doit aussi se reconnaître dans cette vie animale qui est ainsi supposée dire quelque chose (sa vérité ?) de l’homme. Mais il y a aussi des documentaires qui nous parlent des animaux sans tomber dans ces ornières, en se penchant sur la vie des fermes par exemple, où l’élevage est une activité professionnelle avec ses exigences, ce qui ne contredit nullement l’amour que les paysans peuvent avoir pour leurs animaux.

Banlieue. Il y a un avant et un après 2005 à propos des banlieues. La télévision, bien sûr s’est mobilisée pendant les émeutes et immédiatement après. Reportages, enquêtes, il s’agissait de rendre compte des événements, rarement de les analyser en profondeur. Il est banal de dire que la télévision est condamnée à l’immédiateté. Le cinéma documentaire, lui, prétend prendre le temps de la réflexion, avec le recul nécessaire pour ne pas être influencé par l’air du temps, les discours officiels et les stéréotypes de tout poil. Les documentaires sur la banlieue sont alors un bon indicateur de l’état de la société et de la pertinence des analyses qu’elle est capable de développer sur elle-même.

Éducation. Le thème de l’éducation ne peut pas être limité au champ de l’école ou des établissements scolaires, même si le cinéma documentaire n’a pas hésité à entrer dans les classes ou à suivre le travail des enseignants. Il en propose d’ailleurs souvent une vision originale permettant aux parents et à tous ceux qui s’intéressent aux problèmes éducatifs de découvrir un monde que chacun croit connaître pour l’avoir un jour fréquenté, mais qui garde pour la majorité bien des zones d’ombre. Dans le système scolaire, le cinéma documentaire s’attache le plus souvent au quotidien. Mais les problèmes abordés qui, à première vue, pourraient paraître secondaires, restent rarement au niveau de la simple anecdote. Les difficultés des enseignants et les évolutions de la réalité scolaire ont fait l’objet d’enquête. Le rôle du chef d’établissement n’est pas oublié, ni les personnels non enseignants comme l’infirmière scolaire à l’écoute des problèmes des adolescentes et des adolescents.

Écologie. Les films sur l’écologie sont toujours d’une façon ou d’une autre des films militants. Qu’il s’agisse de faire prendre conscience de la nécessité de protéger la planète, de tenter de modifier des comportements qui ne vont pas dans ce sens ou de dénoncer des aberrations et des scandales dus à la cupidité ou incohérence des systèmes dominants. Le cinéma documentaire a d’ailleurs dans cette perspective pas mal d’atouts dans sa main. En révélant ce que bien des pouvoirs voudraient garder secret. En donnant la parole aux victimes. En ouvrant la réflexion sur les solutions qui devraient s’imposer dans l’avenir. Les problèmes liés à l’écologie sont objet de débats ? Raison de plus pour les cinéastes de ne pas rester sur la touche.

Élections. Les campagnes électorales sont d’excellentes occasions pour les cinéastes de se pencher sur la vie politique d’un pays. Alors mêmes qu’ils travaillent dans le présent, suivant au jour le jour les candidats, un certain nombre de cinéastes documentaristes ont réussi à dépasser l’immédiateté journalistique. Leurs films peuvent bien aujourd’hui être considérés comme d’indispensables sources d’archives, l’essentiel reste qu’à l’époque même de leur réalisation ils constituaient déjà une réflexion historique.

Engagement. Est-il de l’essence du cinéma documentaire d’être un cinéma engagé ? Si l’engagement c’est prendre position, affirmer un point de vue personnel, alors certainement. Engagés, beaucoup de cinéastes documentaristes le sont. Il y a tant de causes à défendre, tant de scandales à dénoncer. Mais cela ne veut pas dire que ces cinéastes soient simplement des militants. Si le cinéma documentaire est d’abord un moyen d’expression, il ne peut s’assujettir à un parti. Son indépendance est fondamentale. Et s’il devient de plus en plus dur de la garantir complètement au niveau financier, en ce qui concerne la politique, les compromissions sont d’autant plus inacceptables.
Guerre. La guerre en train de se faire est d’abord présente sur les écrans de télévision par des reportages. Réalisés par de « grands reporters » souvent au péril de leur vie, ils sont indispensables à l’information. Le documentaire, ici plus qu’à propos de tout autre sujet, prend du recul, de la distance, et ne cherche pas à rendre compte de l’éclatement des obus ou du sifflement des balles.

Histoire. S’il n’a pas recours à la fiction, un cinéaste peut emprunter trois voies pour rendre compte du passé : rechercher des images d’archives, retrouver des témoins directs ou donner la parole à des historiens, filmer les lieux et des vestiges de ce passé. Le choix dépend sans doute de conditions matérielles et de l’éloignement temporel de la période visée. Mais il est aussi de la responsabilité du cinéaste d’affirmer ses orientations esthétiques et idéologiques. Aborder le passé n’est jamais neutre et tout discours historique dit toujours beaucoup sur celui qui le tient.

Immigration. La société française a longtemps ignoré le thème de l’immigration, faisant comme s’il n’existait pas, fermant les yeux sur ses aspects les plus dérangeants. C’est alors tout à l’honneur du cinéma de se donner pour objet de briser ce silence et cet aveuglement. Aborder le thème de l’immigration, en particulier dans un projet documentaire, a donc toujours une dimension plus ou moins revendicative. Revendication à la reconnaissance de communautés souvent victimes d’ostracisme, quand ce n’est pas de mépris, de la part de la majorité. Démarche d’autant plus forte qu’elle est le plus souvent menée par les immigrés eux-mêmes, ou leurs enfants. Un cinéma engagé donc, parce que souvent dérangeant. D’autant plus qu’il ne se limite pas aujourd’hui à la réalité française mais prend en compte, de plus en plus systématiquement, la dimension universelle du phénomène. La première direction prise par ce cinéma de l’immigration a été de donner la parole aux immigrés, de faire entendre leur voix disant leur histoire, leurs conditions de vie, leurs souffrances et leurs espoirs dans une société qui leur promet l’intégration sans jamais arriver à la mettre véritablement en œuvre. Mais le cinéma d’immigration, c’est aussi le regard que portent des cinéastes non européens sur les « pays d’origine », pour donner à voir la décision de ceux qui partent pour l’Europe et aussi toutes les difficultés de l’entreprise, les risques inhérents à ce voyage vers une terre promise que ceux qui l’entreprennent ne sont jamais sûrs d’atteindre.

Et l’on pourrait continuer avec les documentaires traitant de l’art, de la danse, de la littérature, de la photographie, les documentaires traitant de la ville, du travail, des usines ou des paysans, sans oublier les documentaires consacrés au cinéma et au monde des médias. Tous ces thèmes, nous les retrouverons sous les différentes formes que la créativité et l’ingéniosité des cinéastes permettent.
