Itinéraire d’un film : Il a suffi d’une nuit d’Emanuelle Bidou

Quel est le point de départ de votre film ?

Il y a plusieurs choses en fait. J’ai été contaminée en 89, j’avais 20 ans, aujourd’hui j’ai 56 ans. Et je me suis rendu compte que le sida était toujours une maladie silencieuse. Enfin en tout cas la séropositivité, parce qu’on ne dit plus le sida. Le sida c’est quand on a déclaré la maladie. Encore aujourd’hui, c’est ancré dans l’inconscient collectif, comme un virus de la honte, de la marge, de la transgression, une maladie de la culpabilité en fait, qui a été, qui est beaucoup associée à la mort, qui est très tabou et qui fait toujours peur. J’ai ressenti en fait le besoin de faire parler les silences. Parce qu’aujourd’hui je suis vivante. Je suis une survivante. J’aurais pu mourir à l’époque et je suis là pour raconter. En fait, il m’a fallu du temps. J’ai vécu cette histoire dans ma chair, une histoire de ressentis, de sensations. Je me suis rendu compte à quel point j’enfouissais à l’intérieur de moi tous ces non-dits, toutes ces blessures. Donc en fait il y a eu plusieurs déclics. Aussi les consultations avec mon médecin qui sont extrêmement précieuses, ce moment où on est à l’intérieur du box avec son médecin qui vous suit depuis le début, qui sont vraiment des moments qui permettent de tenir le coup en fait. Et puis j’ai aussi ressenti le besoin de transmettre cette histoire aux générations futures. Une jeunesse qui ne connaît pas cette histoire, très peu, qui a l’impression que le sida est derrière elle alors qu’il y a 40 pourcents d’augmentation chez les jeunes depuis 10 ans, c’est énorme.

On peut passer à la production.

Alors là ça a été un long fleuve tranquille. J’ai déposé un dossier, j’ai mis du temps à écrire, c’est un scénario assez détaillé en fait. Moi je viens du cinéma direct. J’étais vraiment dans le cinéma vérité qui permet de poser le problème du réel, et cetera. Et là, j’ai rêvé d’un film avec une écriture différente. Donc j’ai écrit parce qu’il y a dans mon film, des scènes qui sont quand même fictionnées puisqu’elles racontent mon passé. J’ai déposé l’aide à l’écriture du CNC. Que j’ai obtenu. Donc j’ai eu cette aide et après j’ai cherché une production. Et j’ai été voir Matthieu De Laborde d’Iskra, en lui disant, voilà, j’ai eu l’aide à l’écriture, écoute, voilà, j’ai ce projet. Je lui ai donné ce dossier, il a lu et il l’a pris. Donc avec Mathieu, on a demandé l’aide au développement. Qu’on a obtenu parce qu’en général, c’est assez automatique, je crois, quand on a eu l’aide à l’écriture. Et après ? Alors après ça a été très très long. J’ai refait un travail d’écriture. Après Matthieu, on est allé chercher des chaînes, qu’on n’a pas eu. Et après j’ai déposé l’avance sur recette. Tout ça pour vous dire que le projet a commencé en 2018, et le montage a été finalisé en 2023. Donc j’ai demandé l’avance sur recette que je n’ai pas eu du premier coup. Mais ils m’ont écrit en disant, écoutez, vous pourrez le repasser, en travaillant certaines choses dans votre écriture. J’ai retravaillé cette écriture et j’ai eu l’avance sur recette du CNC, ce qui est quand même génial. C’est quand même très dur d’avoir l’avance sur recette. Ce qui ne suffisait pas, parce qu’on n’avait pas eu de chaîne, pour faire le film, on n’avait pas assez d’argent on va dire. C’est un film un peu cher quand même. Parce que voilà, il y a pas mal de choses, entre les scènes à reconstituer. On est allé à Marseille, dans les Cévennes, à Paris, et cetera. Donc on a cherché d’autre argent. On n’a pas eu l’aide de la région île de France. C’est un sujet très compliqué, je vous avoue, le sida. Je pense qu’il n’intéresse pas grand monde. C’est difficile de plaider notre cause aux chaînes ou à la région en disant que c’était quand même nécessaire d’en parler aujourd’hui. Mais, on sent que ce n’est pas un sujet qui attire beaucoup de monde. Et on a été chercher la Belgique. Donc on va chercher la Belgique et on a eu l’aide en fait. Ce qui nous a permis de se dire, bon, on peut commencer, on peut y aller. Mais comme on a eu la Belgique, on a du prendre une équipe belge. Donc j’ai été chercher un chef opérateur belge, un ingénieur de son belge et toute la post-production s’est faite en Belgique. Voilà pour le financement du film. Alors après, ce qui a été compliqué, c’est qu’on a eu un distributeur qui a signé à l’écriture du scénario et qui nous a laissé. Il y a eu le COVID aussi. Pendant ce temps donc je n’ai pas pu tourner. Enfin je veux dire, vous pouviez même pas lancer le tournage au moment du COVID. Un des personnages du film est mort à ce moment-là, donc ça a remué beaucoup de choses difficiles. Et donc on a mis beaucoup de temps à retrouver un distributeur. Puis, Pauline Richard des films des deux Rives, une distribution qui est à Toulouse et à Montpellier, a pris le film. C’est comme ça qu’on a pu commencer à réfléchir à une sortie cinéma.

J’avais une question sur le l’aspect engagé, voire militant du film. Est-ce que c’est une perspective que vous défendez. Ce film vise quand même à faire bouger des choses, non?

Alors je ne dirais pas que c’est un film militant. Après je ne sais pas, c’est un vrai débat. Non en fait je crois que j’avais vraiment envie de faire un film de sensation, sur la force des sensations, de comment proposer un impact, sentir à travers mon corps la vie avec ce virus. La maladie est une histoire de corps. C’est quand même lié vraiment à la sensation. De mon côté, j’ai pas mal milité. Auprès des jeunes des quartiers populaires, et après des migrants, des Roms, et cetera. Je suis parti en Afrique du Sud pour mes études et lutter contre l’apartheid. J’ai vraiment eu envie de d’un cinéma de sensations. Après, le Sida vient rappeler en fait qu’être séropositif, c’est faire partie de la communauté des gens en situation de handicap. Dans un certain sens, oui, on est militant. On a une étiquette, donc j’avais envie de dire : je suis une femme comme les autres. Je suis une femme d’aujourd’hui qui a survécu et qui raconte cette histoire, et qui est traversée par beaucoup de sensations, beaucoup de douleurs et par la vie. C’est un cri. Je dirais que c’est un cri qui me permet de naviguer entre mon histoire personnelle et l’histoire collective. Je nel’ai pas écrit comme un film militant. J’ai eu cette militance, je me suis mis du côté des fragiles. Ceux qu’on laisse un peu au bord de la route, parce que je me sentais aussi dans cette histoire au bord de la route. Après, j’ai été élevé par un père très militant, communiste, anticolonialiste. J’ai toujours été très touchée par les injustices. C’est quelque chose qui me révoltait déjà quand j’avais 15,16,17 ans. C’est vraiment un film pour faire parler les silences et je ne l’ai pas pensé comme un film militant. Ce qui m’importait, c’était plutôt de d’ouvrir un espace de parole en fait. Et un espace de libération aussi. C’est un combat de tous les jours. Ma manière de sortir de l’ombre. On ne se rend pas compte à quel point les gens qui parlent dans mon film c’est énorme pour eux. Ça montre encore la difficulté, le poids du silence.

Quel a été le parcours du film en festival et en avant-première ?

Avec mon producteur, on a envoyé le film en Festival. Des festivals qui sont vraiment documentaires. Il a été refusé partout. J’ai posé la question. Est-ce que c’est le sujet ? On ne comprend pas. A ce point-là. On s’est même dit, est-ce que les gens ont vu le film ? Voilà, on s’est vraiment posé la question pourquoi ? C’est très dur en fait donc on ne s’attendait pas du tout à ça. Donc ça a été très très difficile. Finalement il a été au Réel 2025, dans la sélection Front Populaire. Voilà, ça a été douloureux en fait pour mon producteur et pour moi. Pour les personnages du film qui attendaient, qui attendaient aussi, tout le travail qui avait été fait depuis des années sur ce film. On s’est dit, personne n’en veut quoi. Voilà donc je sais qu’à l’Acid à Cannes, il a failli passer et il n’est pas passé. Moi, à un moment, j’ai dit à notre producteur, écoute, tant pis, on laisse tomber. J’en ai marre, je change de métier. C’est vrai que toutes ces années avec ce virus, je suis fatiguée. Voilà, c’est très dur et puis bon après on s’est dit nous on ne va pas lâcher. Il faut quand même que le film sorte au cinéma. Il avait été écrit pour sortir au cinéma ce film oui. Donc au niveau des festivals, c’était la catastrophe. Mais la sortie en salle, c’est quand même une belle revanche. Même si c’est fragile, et difficile. Parce qu’on se rend compte que c’est une petite distribution. On a réussi à sortir, à l’espace Saint Michel et au Luminor. Donc voilà, c’est en salle, j’ai pu aller le présenter. J’ai fait une avant-première à Vannes. Avec le CHU de Vannes qui m’a invitée. Là il y a beaucoup de monde et c’était très chouette. J’ai fait un beau débat. Après, j’ai été présenté du film à Lyon, à Montpellier, Tournefeuille et Bordeaux. C’était dans la semaine du premier décembre et le film est sorti le 3 décembre à l’Espace Saint Michel et au Luminor. Donc il a quand même une vie.

Propos recueillis au téléphone en décembre 2025.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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