Itinéraire d’un film : Animus femina d’Eliane De Latour

1 Quelle est l’origine du film

Le film est né le jour où Isis m’a conduite chez Marie-Pierre Puech, vétérinaire de l’Hôpital de la Faune sauvage. Je connais Isis depuis longtemps, elle vit à Lasalle dans les Cévennes où j’ai des attaches familiales. Ses dessins de vautours, habités et en dialogue, m’avaient saisie. Ce jour-là, les soins prodigués par Marie-Pierre ont réveillé ma passion ancienne pour les animaux. En sortant, j’ai su que le film devait mêler les gestes de Marie-Pierre à d’autres manières de relier le vivant. Isis incarnait déjà l’art que je cherchais. Ensuite je voulais un « vivre avec ». Un film de Vincent Munier m’a révélé Francine au milieu de la faune asturienne. Pas « animiste », me dit-il, mais une femme sans peur avec les animaux. Banco, je suis partie la rencontrer. Restait à trouver une voix de la recherche fondamentale. Sara, biologiste marine, est arrivée par un ami. Dans l’impossibilité de la suivre en Antarctique, j’ai travaillé à partir de ses images de terrain et de celles de son directeur de labo, Jean-Benoît Charrassin qui partait en campagne. Je lui ai demandé une liste de plans précis. Leurs images portent leurs connaissances et leur éthique profonde à l’égard des animaux.

2 Comment a-t-il été produit ?

Quatre ans de travail pragmatique et éclaté, entre tournage, montage et écriture, sans jamais me couper du réel. Sinon on s’invente un monde hors de lui. Pas simple pour les producteurs face une économie du cinéma qui institutionnalise les gestes créatifs. Pour avoir des fonds, il faut : écrire –tourner – monter – diffuser. Dans cet ordre !

Alexandre Cornu m’a accompagnée dès l’écriture ; puis à la tête des Films d’ici Méditerranée, Serge Lalou est entré dans la danse. Déjà producteur de plusieurs de mes films (Berlinale, Locarno, Rotterdam, Londres, San Francisco…), il a mené Animus entre raison, goût du jeu et instinct, porté par une équipe en or.

3 Parlez-nous de la réalisation

J’ai relié chaque femme à son monde animal propre, en laissant aux animaux leur singularité. Je ne voulais pas illustrer. Sara avec phoques et manchots en proximité parce qu’ils n’ont jamais connu la chasse. Francine avec ses rencontres d’ours paisibles, de loups hospitaliers, de cerfs… qu’elle m’a racontées — impossible à saisir sans s’installer un an là-haut avec elle. Avec Marie-Pierre, même enjeu : aimanter autour d’elle les animaux qu’elle soigne ou rencontre en liberté. Il fallait donner corps à cette faune dont j’avais dressé la liste. Le hasard a fait surgir un conservatoire dans les Pyrénées qui nous a ouvert ses portes, offrant un accès rare à une faune autochtone. Mais les vautours viennent du Causse Méjean filmés par Sebastian Dewsberry.

Au départ, j’avais fait appel à un chef opérateur animalier, mais nous ne parlions pas la même langue : je fuis l’animal-spectacle. Je cherche la rencontre juste, loin du savoir total que promet la technologie : parfois un flou peut en dire davantage qu’une image très piquée — c’est le mystère qui nous tient en éveil, pas l’exploit visuel. Nous avons filmé à distance minimale-animale —sans effacement ni domination— une manière d’accueillir l’altérité entre eux et nous. Lucien Roux, jeune chef opérateur issu des Beaux-Arts, a signé les plans majestueux de montagnes et d’animaux. Au son, avec Greg Le Maitre, plus tard avec Matthias Joulaud, ils ont travaillé à même rochers et forêts, attentifs à ce seuil fragile entre la beauté du cadre et la vibration du vivant. Le son, c’est aussi l’art du montage-son et du mixage. Bruno Tarrière, après un retour critique sur des premiers essais, a passé la main à Samuel Mittelman qui a trouvé l’alchimie du film, à partir de chants d’animaux collectés par l’audio-naturaliste Fernand Deroussens, conservés à la sonothèque du Muséum National d’Histoire Naturelle.

J’ai monté avec Catherine Rascon ; avec elle, deux scènes bancales et éloignées peuvent trouver un toit commun juste par une phrase-pivot ! La structure en trois temps, posée très tôt à l’écriture, nous a aussi guidées : Harmonie, Chaos, Renaissance. Les quatre femmes sont prises dans un même mouvement narratif. D’abord, une alliance avec le sauvage, annoncée par Sara suivie de trois manchots/ Isis face à un aigle royal/ Marie-Pierre penchée sur l’aile d’un vautour/Francine traversant la montagne avec une brouette de hanche. Ensuite une traversée du chaos, annoncé par un fracas d’inondations et de méga-feux. Enfin, une ouverture sur l’espérance, annoncé par des fleurs, des herbes folles, des animaux qui soutiennent notre regard comme pour entrouvrir une nouvelle issue.

Le film se ferme et se réouvre avec Sara qui danse dans les profondeurs, emportant vers la lumière du soleil tous les animaux de la terre dont montent les cris aquatiques, célestes, terrestres. Portés par le chant magnétique de Piers Faccini : « I dance with the water / I dance animal ».

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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