Itinéraire d’un film : Le village qui voulait replanter des arbres de Brigitte Chevet

1. L’origine du projet. 

Lors d’un tournage précédent, en 2019 et 2020,  le climatologue Jean Jouzel m’invite sur sa ferme natale de Janzé, au sud de Rennes. Pour faire son portrait, nous y avons tourné deux séquences savoureuses, avec son frère paysan… et climatosceptique ! A chaque fois, Jean Jouzel évoque devant moi les vergers arrachés, les talus démolis, les haies disparues avec beaucoup d’émotion. Le paysage luxuriant de son enfance est parti en fumée. Cela me remet en mémoire un désir ancien, celui de raconter l’histoire du remembrement. Il faut le faire avant que la génération qui l’a vécu dans sa chair ne disparaisse. Les plus jeunes ne savent pas à quel point le paysage de nos campagnes a été chamboulé. 

En me documentant plus précisément sur le sujet, je découvre le programme Breizh Bocage, qui existe depuis 2008 en Bretagne. Ce fonds de replantation, peu connu du grand public, est mis en œuvre sur le terrain par des « techniciens bocage ». Un métier nouveau, passionnant, au contact des agriculteurs auxquels ces techniciens proposent des plants gratuits, afin de reconstituer la trame des haies. Une proposition plus ou moins bien accueillie selon les fermes. C’est une évidence pour moi : il faut partir de ce présent, ce « front de la replantation », pour traiter en flash-back ce qui s’est passé il y a 40 à 60 ans plus tôt : la disparition de 3 arbres sur 4 en France. Et faire le lien entre ces remembrements drastiques et la pollution de l’eau, les inondations, bref, expliquer en quoi l’arbre est utile… puisqu’aujourd’hui nous vivons concrètement les conséquences de ces arrachages. Même si je commence à être bien documentée sur le remembrement et la replantation, le film lui reste encore flou. 

2. La production

J’évoque ce projet avec Vincent Gazaigne, de Talweg Production, qui vient de s’installer en Bretagne. Il accepte de m’accompagner, de financer mes premières recherches, et me conseille de trouver un village d’où je pourrais raconter cette histoire de manière incarnée, concrète. Je rencontre plusieurs techniciens bocage, des maires, des associations, bref j’arpente la campagne bretonne dans tous les sens. Un jour, je tombe sur Léa, technicienne bocage pour la communauté de communes de la Roche aux Fées, en Ille et Vilaine. Une jeune femme simple, souriante, pédagogue, humaine. Sans hésiter, je me dis que c’est avec elle que je veux faire le film. 

Elle accepte de participer, et me fait rencontrer le maire de Martigné-Ferchaud, un agriculteur des plus motivés à replanter sur son secteur. Lui et d’autres paysans me font bon accueil. Cette commune coche toutes les cases pour une exploration historique : c’est un village très étendu, qui comporte encore pas mal de fermes. Le remembrement a été plutôt tardif, en 1983, donc je peux retrouver beaucoup des acteurs de l’époque. Et cerise sur le gâteau, il est bien documenté, grâce aux archives départementales qui ont gardé tous les dossiers administratifs, les cartes, les réclamations…. 

A partir de là, l’écriture devient fluide, j’ai mes personnages, mon terrain de jeu, mon histoire. Nous obtenons l’aide de la région Bretagne, de la Procirep, l’engagement de France Télévisions et de Public Sénat, des chaînes locales. J’imagine un suivi sur du long terme, pour filmer la campagne sur les 4 saisons. En espérant capter un peu de la poésie de ces paysages, de ces arbres. 

3. La réalisation

Si nous avions brièvement entamé le tournage en 2021, pour une journée de plantation avec Léa et des scolaires, le gros s’est fait entre 2022 et 2024. Je dois jongler entre du tournage forcément limité avec une équipe complète, à savoir le chef opérateur Emmanuel Roy et l’ingénieur du son et droniste Samuel Elling. Et les séquences plus rock and roll, pas chères, puisque je suis seule avec une petite caméra à courir dans les champs, quand les choses à filmer ne sont pas trop compliquées. Cela permet un suivi très complet. Je ne compte plus les allers et retours entre Rennes, où j’habite, et le sud du département. C’est bien là l’intérêt d’avoir des réalisateurs qui sont sur tout le territoire : être disponible pour ce genre d’investissement proche du terrain. Tous les films ne doivent pas s’écrire de Paris, c’est mon cheval de bataille depuis longtemps ! 

Il a des moments où je perds un peu le fil, compliqué à tenir sur une telle durée. Je vois bien que le sujet des haies ne dit pas grand-chose aux gens. J’ai beaucoup de doutes, comme pour chaque documentaire. Mais pour celui-là un peu plus encore : ma matière est quand même très disparate, entre tournage en immersion dans les fermes ou les champs, images d’archives, documents, images de paysages au drone, photos aériennes de l’IGN….est-ce que ça va matcher ? Quand je rentre en montage, je suis dans une sorte de brouillard. Je me dis que personne ne va s’intéresser à cette affaire, au fin fond de la campagne. A ces haies disparues et qu’il faut faire renaître. 

4. Le parcours du film

Le montage se passe bien, grâce aussi à Claude Leglou aux manettes, qui donne de belles respirations à l’histoire, un bon rythme. Les images d’Emmanuel sont belles, la musique de Vincent Burlot les magnifie, la voix d’Arnaud Stephan nous embarque. Et quelque chose de magique advient, à mon grand étonnement, perceptible dès l’avant-première, où l’accueil est très chaleureux. Sans que nous ne démarchions personne, le film est demandé partout. Les spectateurs le trouvent à la fois beau, instructif et optimiste : il montre qu’on peut faire quelque chose de simple et d’utile, comme replanter des arbres. Il obtient le prix Carnets de Campagne et Village Magazine, grâce auquel je peux évoquer les haies pendant un quart d’heure de grande écoute sur France Inter. Puis il a le Label d’Or d’Utilité Publique, est sélectionné à Pariscience, au Mois du doc, avec 20 projections en un mois, enfin au Fipadoc. 

En 2025, j’ai accompagné une bonne cinquantaine de projections, toutes suivie de rencontres. Cela donne un sens très puissant à mon métier: sensibiliser, faire vivre le débat. Beaucoup d’élus, des gens de tous âges, des spécialistes pointus comme des urbains qui n’y connaissent rien. Je réalise que peu de gens comprennent les relations entre la qualité de l’eau, la préservation de la terre, les inondations et les arbres. C’est bien notre rôle de documentariste de faire avancer la réflexion. En 2026, la demande ne faiblit pas, il y a encore des projections un peu partout. C’est un parcours étonnant pour un petit film de télévision. Et qui récompense au centuple l’investissement de toute une équipe. 

Le film est désormais disponible en DVD sur le site de Talweg, ou en VOD: 

Avatar de jean pierre Carrier

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Laisser un commentaire