L’idée première était de prendre des nouvelles de ma mère et de mes proches. Partir à leur rencontre pour leur poser une question simple : « comment vas-tu ? ». Question hantée par l’état de santé de ma mère à qui on avait diagnostiqué peu avant une maladie neurologique dégénérative. Je souhaitais donc faire un film sur l’intime, avec une parole simple mais libre ; le tout en cherchant des points d’ancrage qui résonnent chez le spectateur. L’idée n’était évidemment pas de faire un film nombriliste, mais de comprendre /montrer le plaisir des retrouvailles, l’importance du partage et de l’accompagnement, en l’occurrence de nos parents vieillissants. Notamment en déplaçant l’image d’un lieu comme une maison de retraite, qui peut ne pas être si lourde qu’on le croit.
Le film convoque plusieurs registres d’images. Les images du récit au présent, le voyage qui me ramène à ma mère, fait seul, donc sur pied, et celui de différentes strates de passé, ces images d’archives. Des fragments tournés avec différentes caméras, à différents moments et qui ont jalonné l’histoire de ma mère. Des images qui sont montées de manière chronologique. Plus le film avance, plus je me rapproche de ma mère, plus elle vieillit, moins elle marche. Lorsque je la retrouve, quand le passé rejoint le présent, elle est sur un fauteuil roulant. Autre type de fragments, les images mentales sont issues de mon cerveau, elles viennent au début et à la fin du film, donner une autre posture à des images réelles, elles en proposent une autre interprétation. Ce sont des images tournées de manière instinctive avec mes filles, ma compagne ou encore seul. Je voulais confronter des images très réalistes à un registre onirique, neurologique, me jouer de leurs registres.
Le voyage est le postulat de départ. Aller voir mon frère lui demander s’il veut m’accompagner pour rejoindre notre mère, puis, organiser des étapes. Finalement assez écrites, dont certaines sont mises en scène, provoquées dans des décors choisis. Comme le « marcheur » Pierre Felix Gravière, invité à me rejoindre en Ariège sur le chemin de Saint Jacques. Je souhaitais multiplier les décors, les corps, pour tenter de me (re)trouver au fil de ces rencontres. Je voulais trouver un peu de calme en allant dans des univers de plus en plus sauvages, ceci avant de retrouver ma ville natale et ma mère.
Le voyage s’est organisé comme un « rallye » avec des étapes, des liaisons, des bivouacs. Un trajet comme une sorte de fuite en avant. J’ai voulu que le film navigue sur un terrain de maladresses avec une tonalité enlevée, faisant de moi-même un personnage qui tend vers le comique, le ridicule. Un corps chahuté par des situations parfois cocasses dont je suis le seul responsable.
Le montage est le point d’écriture fondamental du film. Nous avons fait de nombreux allers-retours avec Sarah Derny et Frédéric Dubreuil (les producteurs.rices ) du film
Afin de doser les interventions de mes ami.es et de ma mère qui, au fil des versions ont pris de plus en plus de place. Je me suis joué de la chronologie du voyage. J’ai écrit une voix off qui narre l’évolution de mon état intérieur, l’histoire de ma mère. J’ai mis des titres qui situent les lieux, les dates des archives. Le montage nous a permis de poser ces «étais » afin de mettre en place la narration, puis finalement de les retirer une fois que le film était là. Comme pour le soulager et faire davantage confiance, aux situations et au silence, au cinéma en somme. J’ai par ailleurs travaillé avec Valentin Féron qui a repris en main le montage à un moment où j’étais devenu incapable de finaliser la narration et où je manquais de recul pour trouver le rythme juste du film. J’avais au départ l’idée de faire un film sur des proches qui se retrouvent et partagent une intimité. J’ai finalement fait un film sur un homme qui tente d’éclaircir son présent.
