Itinéraire d’un film : Une Maille après l’autre de Nicolas Mingasson

Les intentions.

Trente ans après la fin de la guerre, le pays reste profondément divisé et marqué par le nationalisme. Pourtant, tout espoir n’est pas perdu ; les tricoteuses à la rencontre desquelles je suis allé le prouvent. Meurtries par la guerre, elles refusent d’être des victimes et consacrent leur énergie et leur talent à construire un avenir de paix. Leur force, leur résilience m’ont fasciné. J’ai voulu en témoigner et leur rendre hommage.

Le tricot, c’est leurs racines ! Petites filles, toutes tricotaient, et s’il est trop fort de dire que tricoter est un acte politique, il est assurément un moyen d’affirmer une identité que des forces nationalistes ont tenté d’effacer.

Le tricot est tout à la fois pour elles une passion, un métier rémunérateur, un moyen d’inclusion sociale et une thérapie psychique. Tricoter soigne, c’est aujourd’hui scientifiquement reconnu.

Elles le disent avec leurs mots, et c’est aussi cela que j’ai voulu montrer.

Dans mon précédent film, Le souffle du canon, j’ai exploré comment des soldats français cherchent des alternatives aux traitements médicaux lourds pour soulager des atteintes liées à ce stress post-traumatique ; beaucoup retrouvent la paix et un certain équilibre auprès d’animaux, dans un retour à la nature… Chez ces femmes, c’est le tricot qui joue ce rôle.

La guerre ne se résume ni aux soldats, ni aux hommes. La guerre se conjugue aussi au féminin, loin du front, là où les femmes assument seules la maison, les enfants, la quête d’eau, de nourriture… souvent au risque de leur vie. Mais aussi, et cela en découle, qu’il faut prendre garde à ne pas enfermer les femmes dans un rôle de victimes, au risque de ne pas voir qu’elles ont été des résistantes dans la guerre, et sont depuis trente ans des combattantes de l’après-guerre.

La réalisation

Le dispositif de réalisation mis en place fait ressentir trois enjeux majeurs du film : le temps, la solitude et l’espace. Il doit aussi faire du geste de tricoter une mise en abyme de ces histoires.

Le temps, celui de la guerre et celui de l’après-guerre.

Le récit des tricoteuses s’organise souvent entre ces deux temporalités. Tout d’abord, quand je suis avec elles, adviennent les souvenirs du conflit, terribles et terrifiants. Ils émergent peu à peu alors qu’elles tricotent. Puis s’ensuit le questionnement sur l’après-guerre, sur comment elles se portent, sur comment elles se reconstruisent, elles et leurs proches. Le film est construit sur ce mouvement : du pire vers un avenir possible

La solitude, ici recherchée, assumée, salvatrice.

C’est dans cette solitude, dans cet isolement volontaire que les femmes se retrouvent. Et c’est parce que je réalise le même mouvement vers elles, avec elles, que j’accède aux récits de leurs vies.

La solitude, je la recherche également pour des raisons extrêmement pratiques. D’expérience, sur des sujets aussi lourds et personnels, une personne ne s’exprime de manière parfaitement libre et sincère que seule. Nombre d’entre elles me connaissent depuis longtemps ; parce que souvent nous avons abordé ensemble ces sujets, nous avons compris, elles et moi, que nous partagions une même urgence : celle pour elles de parler, celle pour moi de recueillir leurs paroles.

L’atelier Udružene fait exception à cette solitude puisque les femmes qui s’y retrouvent me livre leur récit au cœur de cette ruche.

Trois espaces sont au cœur du film. L’atelier : là où tout commence, là où tout part. Ce point central du film révèle et donne aussi à voir la petite famille des tricoteuses, une communauté de femmes qui travaillent dans la paix comme dans la guerre. Les visites régulières de l’atelier permettront également de donner le « tempo » du film.

Il y a aussi les lieux qu’elles ont dû fuir pendant la guerre. Certaines y reviennent naturellement en pèlerinage ; pour d’autres, accablées par trop de souffrances, le retour est impossible. Enfin, il y a les lieux où elles tricotent, des lieux d’intimité où les paroles les plus complexes émergent : un salon ou une véranda pour faire face à la longue vallée de Sarajevo

Le beau du tricot fait partie intégrante de ses vertus thérapeutiques, provoque, au même titre que la chaleur et la douceur de la laine, de l’apaisement chez les tricoteuses. Mais mettre des mots sur ces sensations est extrêmement compliqué. Dès lors, plutôt que de tenter à tout prix de creuser ce qui relève un peu du mystère, je cherche à traduire en images ce qu’elles ne pourront exprimer.

Ainsi, les séquences de tricot sont sublimées par l’image. Les mains des tricoteuses, les mailles sur les aiguilles, la laine, sa matière, sa texture, ses couleurs ou encore les doigts comptant les rangs. Les cadres sont serrés, fluides, intuitifs et naturels comme l’est le travail de leurs mains.

Tricoter est souvent pour ces tricoteuses, un moment de solitude. Et donc, de silence. Se souvenir, trouver les mots, oser les dire, provoque aussi des silences révélateurs de leurs hésitations, de douleurs toujours présentes. Ces silences ne sont pas des moments vides. Bien au contraire, ils disent quelque chose.

C’est à moi que ces femmes adressent leur parole. En confiance parce qu’elles savent mon histoire avec la Bosnie, parce qu’elles savent ma proximité avec Udružene et que, d’une certaine manière, je fais un peu parti de la famille. Cela se traduit à travers des remarques ou des adresses, quand l’une me propose de poser ma caméra et de boire le café qu’elle m’a préparé, une autre voudrait m’entendre sur mes enfants. Je ressens chez ces femmes de la tendresse pour moi, il y a quelque chose de ce registre dans la relation que j’entretiens avec elles. Leur adresse à mon égard participe de cette intimité que je fais partager.

Les images, leurs paroles et leurs silences sont soutenus par la musique si particulière, douce et forte, de la jeune violoncelliste virtuose Lakiko. Ses créations composites, puisant dans le répertoire classique autant que dans celui traditionnel des Balkans, sont faites d’élans dramatiques, de distorsions électroniques, tout autant que de douceur. Sa musique traduit tout ce par quoi les tricoteuses d’Udružene sont passées, leurs souffrances autant que leur résistance et leurs espoirs.

Nicolas Mingasson

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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