Itinéraire d’un film : Naître d’une autre de Cathie Dambel.

Naissance du projet

J’assistais en 2015 à  un séminaire d’éthique clinique consacré aux questions engendrées par la PMA. Des images surgissaient, troublantes comme celle des embryons congelés attendant dans des frigos immenses, j’étais prise par un vertige et par le sentiment puissant que ces images demandaient à être « délivrées ».  Je ressentais comme une responsabilité à les amener au monde. La G.P.A ( grossesse pour autrui)  représente la pointe extrême du spectre que recouvre la P.MA.

J’étais mal à l’aise avec cette pratique, le marché ayant profité du désarroi des couples infertiles pour installer ses règles ou plutôt une dérégulation sauvage, en particulier dans les pays sous développés.  Par rapport aux thèmes qui me portent de film en film, je reconnaissais la  celui de l’intégrité qui y est au centre. Dans cette situation limite, celle de la mère qui porte l’enfant pour une autre est menacée.

J’ai commencé à écrire à partir de cette question. Le titre initial «  L’empreinte »  reflète bien l’axe qui était le mien. Quelle empreinte cette situation va laisser dans le corps et la psyché de la mère porteuse et dans le corps et la psyché de l’enfant qu’elle mettra au monde. Envie de comprendre ce qui se joue ici, ce que vit la mère porteuse, la place qu’on lui fait, ce que le couple engagé  dans cette histoire se raconte et ce qu’il en racontera à l’enfant.

 Je me suis documentée sur les pratiques en  cours dans la plupart des endroits du  monde avec des variantes  mais toujours avec  la même violence, la même dépossession. Sur le « marché » de la G.P.A, les Etats-Unis représentent la pointe avancée du spectre ave un dispositif contractuel qui organise parfaitement la transaction. En Inde, même type de transaction pour un bébé « clef en main » ; les prix sont plus bas et tiennent compte d’un ensemble de critères dont fait partie la caste de la mère porteuse. En Europe, certains pays autorisent la G.P.A : Angleterre, Pays-Bas, Luxembourg, Hongrie, Pologne, Irlande, Danemark, Belgique, mais selon différents degrés allant de la  tolérance jusqu’à l’inscription dans la loi. Au  départ, je pensais poser ma caméra en Ukraine puis en allant plus loin dans ma réflexion, je me suis dit «  Puisque la catastrophe est déjà arrivée, y a t-il d’autres réponses possibles ? » C’est ainsi que je suis arrivée en Belgique, le critère de la non commercialisation étant devenu central.

J’ai  écrit  à la responsable du centre de P.M.A de l’hôpital Saint Pierre  Candice Autin lui faisant part de ma démarche et de toutes mes interrogations sans rien laisser sous le tapis.  Elle m’a proposé de rencontrer son équipe. Ce rendez vous a été décisif. Le film que j’imaginais avec eux  pourrait accueillir toutes les émotions, tous  les doutes qu’engendre cette pratique transgressive et ouvrir une perspective différente. 

La place de la mère porteuse s’est rapidement dessinée comme centrale, le film pourrait faire apparaître la nécessité d’inventer un véritable statut pour elle.

Production

J’ai adressé le projet naissant à Arnaud de Mezamat, d’Abacaris film qui a tout de suite montré un vif intérêt et nous avons commencé un dialogue fructueux.  Nous avons été rapidement confrontés au malaise des différents diffuseurs frileux par rapport aux questions que soulève le film.

Martine Saada pourtant y avait été très réceptive mais sur le départ et son successeur Fabrice Puchault n’a pas voulu du film.  Il n’était pas question pour Arnaud de Mezamat de produire le film en dehors des chaînes hertziennes. J’avoue avoir zappé les épisodes qui  ont ramené le film sur les rails des diffuseurs avec Arte GIE un an plus tard. Nous avons trouvé une coproductrice belge Martine Barbé d’image création  qui a ouvert d’autres portes et soutiens financiers.

Le film devait pouvoir s’étaler sur le temps long d’un processus d’acceptation d’une G.P.A mise en place, essais et erreurs jusqu’à la naissance d’un enfant, intégrer le risque. Je voulais rester concentrée sur cette équipe magnifique quelles que soient les difficultés qui surgiraient en leur donnant une place. L’obstacle fait partie du récit.  Se faire accepter auprès du couple demandeur n’était pas simple, d’autant qu’il franchissait un interdit, j’ai fait en sorte que la caméra soit perçue comme un soutien. 

Il a fallu trouver comment faire exister les personnages dont on ne peut voir le visage, plutôt que masquer, j’ai choisi de les filmer systématiquement de dos, le dos imposant sa présence et forçant l’écoute.

Peu de jours de tournage mais des jours très étalés dans le temps. J’ai constitué une équipe par le son. Cosmas Antoniadis  m’ayant été fortement recommandé, je lui ai demandé avec qui il aimait travailler, Ainsi, j’ai connu Johan Legraie et  sa « famille » d’opérateurs et le dernier arrivé Léo Lefèvre qui a assuré la plus grande part du travail. Lorsqu’il ne pouvait pas, un autre opérateur ou opératrice le remplaçait, nous prenions le temps de regarder ensemble dans quel esprit les rushes précédents avaient été tourné ce qui assurait une cohérence. Que du bonheur !  J’ai beaucoup aimé travailler dans cet esprit de recherche. Dans ce même esprit, mon fils Frédéric Dambel LLorens a écrit et composé la musique qui ouvre une respiration, un écho nécessaire tant les paroles sont denses.

Les choses se sont durcies au montage car la demande pressante d’Arte était simplificatrice et à la recherche du spectaculaire, ce qui contrevenait totalement à mon écriture. 

J’ai alors vécu une grande solitude, les producteurs voulant satisfaire la demande, heureusement, j’avais le soutien de la formidable monteuse Lucrezia LIppi. Nous avons monté deux versions du film sans céder aux injonctions, les deux films ont la même structure, pour la version courte, objet du conflit, on a seulement coupé quelques branches et développements. Notre ténacité a été finalement récompensée puisqu’une étoile de la Scam est venue se poser merveilleusement sur la version courte, jamais aucune reconnaissance n’avait eu autant d’importance à mes yeux.

Diffusion

La version courte a été diffusée tout l’été 2024 et l’été 2025 avec une reprise par Educ’Arte en novembre 2025. Les échos montrent l’importance du débat public sur cette question. En parallèle, la RTBF a diffusé cette version à trois reprises. La version courte a également participé au Festival Vrai de Vrai de la Scam

La version longue a eu une belle vie publique du festival de Namur en 2020, du festival Ramdam en Belgique, elle a été sélectionnée au Fipadoc à Biarritz, au Festival du film d’éducation d’Evreux puis distinguée en 2022 au festival de Lorquin ainsi que lors des journées Cinéma et Psychiatrie de Lyon. Chaque projection a fait naître des débats passionnés me confortant dans mon sentiment initial : cette question cruciale de société doit pouvoir y être mise en jeu.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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