Paroles de cinéaste : Albert Serra. A propos de Tardes de Soledad.

Lorsque j’étais enfant, mon père m’a parfois emmené voir des corridas dans des arènes situées dans la région de Banyoles, mon village du nord de la Catalogne, à Figueras ou à Olot par exemple. Par la suite, je ne m’y suis jamais intéressé, jusqu’à ce que, il y a six ou sept ans, une connaissance de Banyoles devienne l’impresario d’un très célèbre torero, José Tomas. C’est d’ailleurs étrange, car ceux qui travaillent dans la corrida sont en général originaires du Sud de l’Espagne. J’ai pu mieux connaître ce milieu, prendre des contacts… Cela coïncidait avec la demande d’un Master de Documentaire à Barcelone qui insistait pour que je tourne quelque chose avec les étudiants. J’ai toujours aimé le documentaire. Les films de Wang Bing, de Gianfranco Rosi… J’admire la radicalité de leur approche, la manière dont ils parviennent à faire le portrait d’une réalité mystérieuse, inaccessible, parfois contestée. Mais je ne voyais autour de moi aucun sujet apte à produire ce genre de fascination. Après réflexion, seule la corrida m’a semblé à la hauteur, constituée d’une tradition assez folle, hors du temps et controversée, capable de donner lieu au type de documentaire qui m’intéresse. Et je savais que les possibilités sonores et visuelles offertes par le numérique permettraient de construire une approche entièrement nouvelle

Au départ j’ai pensé procéder comme je le fais parfois pour mes fictions. Choisir deux acteurs pour un seul personnage, et décider en cours de route lequel me semble le meilleur. J’ai donc commencé à filmer deux toreros. Mais en envisageant de dresser le portrait de deux personnalités très différentes, un peu à la manière des Vies parallèles de Plutarque. Très vite, j’ai réalisé qu’Andrés Roca Rey avait une présence beaucoup plus forte et beaucoup plus intrigante, énigmatique. J’ai donc décidé que le film ne porterait que sur lui. Nous l’avons suivi de façon intermittente pendant deux ans, voyageant au gré des autorisations, choisissant les arènes et les corridas qui nous semblaient le mieux convenir au projet… D’un point de vue logistique, c’était assez complexe. À force, ce monde à part aurait pu ne nous sembler que banal ou dégoûtant. Mais notre fascination pour lui n’a pas cessé de croître

Roca Rey est né au Pérou mais il vit en Espagne depuis ses dix ans et il est naturellement intégré à la tradition de la corrida. Il n’y a qu’un certain public d’extrême-droite pour, parfois, le rejeter… Roca Rey est le seul capable, aujourd’hui, de remplir une grande arène et de déclencher les passions du public. Il est particulièrement réputé pour son courage : comme on le voit dans le film, à chaque fois qu’il est blessé, il retourne immédiatement dans l’arène. Il a aussi la particularité d’accepter le compromis. Quel que soit le taureau, son engagement est total. Il ne refuse pas d’affronter un taureau qu’il jugerait indigne de lui, ou trop dangereux et visant plus l’homme que le drapeau. D’un point de vue cinématographique, c’est évidemment très fort. Cela renforce la tragédie.

Jusque-là, le cinéma avait montré la corrida de deux façons. Soit la retransmission live pour la télévision, donc totalement au service du spectacle. Soit la fiction faisant appel, tantôt à un acteur qui n’est pas torero, tantôt à un torero qui n’est pas acteur. Mon intention était très différente. Dès la naissance du projet, j’ai eu l’intuition de pouvoir montrer des choses jamais vues, des plans très serrés, des inserts sur le regard du taureau… Pour le son, nous avons utilisé des micros-cravate. Roca Rey en portait un sur chaque épaule, tout comme chaque membre de son entourage. Même le cheval du picador en portait un, au niveau des pattes… Pour chaque corrida, nous avons tourné avec trois ou quatre caméras. J’ai procédé comme à mon habitude, accumulant les heures de rush : il doit y avoir environ 600 heures. Mais c’est la première fois, depuis que je fais des films, que j’ai regardé ces rushes au moment du tournage. Car je n’étais pas sûr du résultat. L’équipe et moi avions une grande discussion après chaque corrida, nous regardions ce qui marchait, ce qui ne marchait pas… Ce n’est que peu à peu que nous avons vraiment compris où se situaient les enjeux. D’un côté, nous devions trouver des emplacements originaux pour poser nos caméras, puisque dans la plupart des cas, il y avait une retransmission live : les caméras télé étaient donc placées, sinon aux meilleurs endroits, aux plus logiques. Il nous a donc fallu réfléchir : c’est la loi de l’underground et du cinéma d’auteur, cette nécessité d’inventer sous la contrainte qui me plaît tant. Aussi, chaque opérateur a dû apprendre – c’était loin d’être simple – à tenir le point en suivant le taureau, à savoir anticiper ses mouvements, à faire preuve d’intuition. Cet apprentissage progressif a permis quelques plans extraordinaires, qui sont pour moi comme de l’or, ceux où le taureau regarde la caméra. À quelques reprises, nous avons obtenu une frontalité totale. Soudain, dans ce regard triste – rendu encore plus triste par la pluie qui coule dans ses yeux –, on sent comme une prémonition de la mort. D’un point de vue à la fois anthropologique et cinématographique, ça donne le vertige. Autre image qu’aucun film n’avait montrée jusque-là : Roca Rey face au taureau, rien de visible autour d’eux sinon le sable. Comme s’il s’agissait d’une lutte millénaire, sans aucun témoin pour y assister. C’est là une image totalement artificielle… J’aime beaucoup ce mélange.

Tardes de Soledad est évidemment un film sur le contrôle, sur la mise en scène et sur le narcissisme. Roca Rey provoque parfois la raillerie ou même la haine uniquement en raison de cette très haute conscience qu’il a de lui-même. Le film cherche à s’approcher d’un paradoxe, celui de montrer l’intimité d’un homme qui s’expose sans arrêt, dans tous les sens du mot : exposition au taureau, au regard des autres et à celui de la caméra. Et c’est parce que cette intimité se dérobe toujours, parce qu’au fond on ne sait rien, ou presque rien, de la vie privée de cet homme, opaque, que j’ai eu tellement envie de le filmer. Afin, quand même, d’essayer d’avoir un peu accès à ce qu’il y a derrière la surface. Si une fascination est à l’œuvre dans le film, c’est que Roca Rey est fasciné par lui-même, et même hypnotisé par sa propre image. Il est sans cesse à la recherche d’un miroir. Dès qu’il en trouve un, il s’y abîme. Je suis convaincu que dans la voiture, face à cette caméra sans opérateur fixée sur le siège qui est devant lui, il regarde constamment son reflet. Comme dans la vitre de la portière. Pour l’admirer et pour jouer avec, non sans ironie parfois. Tout le film est une sorte de métaphore du cinéma.

Le titre a été trouvé d’emblée. Mais ensuite, au cours du montage, j’ai hésité : je ne voyais plus du tout la solitude… Je ne l’ai redécouverte que progressivement. Et j’ai réalisé qu’elle était à plusieurs degrés, qu’il y avait plusieurs solitudes : celle du torero, seul à véritablement assumer les risques ; celle de son groupe qui est comme coupé du monde extérieur ; et celle du taureau, ignorant son destin.

La corrida vit aujourd’hui une sorte de crépuscule. Elle a été interdite en Catalogne, mais aussi au Mexique. Mon film n’ignore évidemment pas ce contexte, mais je ne fais pas du cinéma pour prendre parti. Je filme une arène, une coutume qui existent sans moi, depuis longtemps, et sur lesquelles je ne peux prétendre à aucun pouvoir. J’ai voulu que Tardes de soledad soit précis, et cela permet sans doute à ceux qui la défendent comme à ceux qui la combattent d’y trouver des arguments en leur faveur. J’ai simplement tâché de rendre compte des différents éléments présents dans la corrida. La violence, mais aussi le côté métaphysique ou spirituel ; l’aspect quotidien, ou ordinaire ; l’humour, voire l’ironie, le ridicule. Comme tous mes films, je pense que celui-ci est trop formaliste, trop profondément cinématographique pour se prêter à la polémique. C’est un film qui donne de l’espace pour réfléchir. J’ai veillé à ce que chaque élément se répète, sans véritable progression dramatique, la construction obéit plutôt à un cycle. A la fin, Roca Rey salue. Il s’apprête à quitter l’arène après une corrida qui n’a pas été extraordinaire. Il sort par une porte, demain il entrera par une autre. Le rituel reprendra bientôt. Circularité de l’arène, comme celle, éternelle, de la vie et de la mort.

Tardes de soledad, Albert Serra, Espagne-France-Portugal, 2024, 125 minutes

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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