F COMME FRANQUISME.

Le silence des autres, Robert Bahar et Almudena Carracedo, Espagne, 2018, 95 minutes.

Une vieille dame tout de noir vêtue et qui va quotidiennement, malgré ses difficultés pour marcher, porter un bouquet de fleurs sur le bord de la route où sa mère a été assassinée. Des statues à la mémoire des victimes du franquisme mitraillées. Deux images fortes qui devraient inciter les Espagnols, et les autres, à ne plus si facilement faire silence sur le passé.

Peut-on oublier une dictature, sa pratique de la torture, ses arrestations arbitraires et ses assassinats ? Quand on en a été la victime, certainement pas. Et il en est de même lorsque ce sont ses proches, sa famille, ses parents et grands-parents qui en ont été les victimes. Alors il est tout à fait normal qu’ils réclament justice. Et qu’ils luttent contre l’oubli.

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Après le retour à la démocratie, n’est-il pas dans l’ordre des choses que l’ensemble de la société tourne la page et regarde vers l’avenir plutôt que de revenir sans cesse vers un passé révolu. C’est ce qu’a tenté de faire l’Espagne postfranquiste et cet argument revient souvent dans le film, surtout dans la bouche des plus jeunes. Peu après la mort du Caudillo une loi d’amnistie est votée. Elle libère les prisonniers et interdit de poursuivre les crimes de la dictature. Beaucoup d’Espagnols sont favorables à cette loi. Surtout ceux qui de prêt ou de loin ont soutenu Franco et ont trempé dans les exactions du régime. Mais les victimes ?

Pour beaucoup d’Espagnols d’aujourd’hui il n’est pas possible de faire comme si rien ne s’était passé pendant les 40 ans de pouvoir du franquisme. L’exemple de Pinochet, le dictateur chilien, poursuivi par la justice espagnole est un exemple qui donne des idées. Les parents des victimes et les survivants de ces années noires décident alors de s’organiser, de sensibiliser la population et tenter par tous les moyens de briser le silence.

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Pour eux, les crimes contre l’humanité ne sont pas prescriptibles. Et la torture et les assassinats massifs de la dictature franquiste sont des crimes contre l’humanité. Ils doivent être condamnés au nom d’une justice universelle qui ne connait pas de frontière et se situe au-delà des lois nationales.

Mais les poursuites juridiques sont longues et sinueuses. En Espagne, la majorité des hommes politiques est opposée à toute action devant les tribunaux. Le juge Baltasar Garzon, qui avait inculpé Pinochet est dessaisi du dossier. Une action en justice en Espagne est impossible en vertu de la loi d’amnistie de 1977. Mais les victimes ne baissent pas les bras. Ils iront jusqu’e, Argentine, où une juge prend en main l’affaire, lance des poursuites contre les tortionnaires identifiés et formellement désignés par les victimes.

Le film suit les 6 ans d’actions juridiques menées en Espagne et en Argentine. Du côté des victimes, à qui il donne la parole, soit dans des entretiens personnels, toujours très émouvants, soit dans des interventions publiques  devant la justice en tant que témoins. L’ensemble est entrecoupé d’images d’archives, des images de la guerre civile espagnole, des déclarations de Franco, sa rencontre avec Hitler, l’annonce de sa mort, les manifestations populaires en sa faveur, pendant la dictature et après le rétablissement de la démocratie. Les cinéastes ne rentrent pas dans les différents aspects de la politique espagnole actuelle. Ils se contentent des déclarations brèves et sans appel d’anciens premier ministres refusant la révision de la loi de 77.  Ils adoptent plutôt un point de vue universaliste, évoquant la dictature chilienne, les génocides rwandais ou cambodgiens.

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De la lutte contre le silence en Espagne, rien ne semble acquis définitivement à la fin du film. Mais ce qu’il montre avec force, c’est que les victimes de la dictature, ceux qui ont subi la torture ou les mères célibataires des enfants volés, toutes ceux qui ont eu à souffrir d’un pouvoir tout puissant et inhumain, ne sont pas prêt de se taire tant que justice ne leur sera pas rendu.

D COMME DIEGO

Voir et revoir. Une série présentant des films déjà anciens, pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli

DIEGO, un film de Frédéric Goldbronn, France, 1999.

Le récit d’une guerre et d’une révolution. Ou on devrait plutôt dire d’une révolution suivie d’une guerre. Un récit par l’un de ceux qui les ont vécues, l’une et l’autre, armes à la main. Avec les espoirs de l’une et le désespoir de l’autre. En Espagne. De 1936 en Catalogne, puis sur les différents  fronts, pour finir sur la route de l’exil en 1939, conduisant en France depuis Barcelone. Et les camps accueillant, dans des conditions plus que précaires, ces réfugiés, vaincus, humiliés, victimes de l’inhumanité de la guerre.

Un récit qui ne se veut pas une présentation stricte, rigoureuse, scientifique de la  guerre d’Espagne, même si les faits sont évoqués avec la précision de celui qui en était l’acteur. Un récit qui peut bien avoir une dimension historique, mais qui vaut surtout par la charge émotive mise dans cette longue évocation. Plus la guerre va vers la défaite de son camp, plus la voix de Diego, le récitant, se fait lourde de douleur, d’une détresse que plus rien ne peut secourir. Pour Diego, perdre la guerre, c’est perdre son avenir.

Le film est constitué exclusivement du récit de Diego. Il est filmé dans un bar, souvent cadré en gros plan, assis à une table sur laquelle sont étalées des photos d’époque. Pas des photos d’archives officielles. Ou alors on doit les considérer comme les archives personnelles de Diego. Celles où il est présent, comme celle montrant des situations où il était présent. Des photos qu’il a peut-être réalisées lui-même, bien qu’il ne le dise pas. Des photos en tout cas qui sont pour lui toute sa vie.

Son récit est effectué à partir de ces images, qu’il nous montre en les commentant et que le cinéaste filme en gros plan, au banc-titre parfois, délaissant la couleur du visage de l’homme pour le noir et blanc des images. Des images donc qui aiguisent le souvenir. Mais qui ne sont jamais données comme des preuves. Ni même de simples illustrations, tant elles sont la trace toujours vivante du passé, tant elles sont ce vécu même. Les maisons éventrées par les bombes, de 100 kilos précise Diego. Ou celle longue fille de réfugiés, hommes femmes et enfants, visiblement des civils ajoute Diégo, que les avions viennent mitrailler. Un récit mis en images comme il était mis en mots. Un récit où photos et parole forment une véritable unité.

Le dernier plan du film nous montre ce bar espagnol, baignant dans une lumière bleutée. Un bar vide, comme la chaise sur laquelle la caméra finit son panoramique. Diego a disparu. Reste sa parole. Et les images. Des photos et un film.