Au départ, j’avais une fascination pour cet environnement, avec ces centaines de tentes dressées à 5 000 mètres d’altitude et ces gens qui y vivent pendant des mois pour récolter le yarsagumba, un champignon aphrodisiaque et magique qui coûte plus cher que l’or. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette pratique mais faire un film sur un champignon, je savais que ce n’était pas pour moi. Je voulais trouver quelqu’un qui puisse incarner une histoire liée au yarsagumba et en 2019, je suis donc parti à la quête de ce personnage. Sur le chemin, j’ai rencontré une jeune fille avec de grandes lunettes rondes, très différente des autres. Elle parlait anglais, j’étais un peu seul dans ce voyage et un lien s’est immédiatement créé entre nous, c’était Jamuna. C’est une jeune femme extraordinaire, avec un parcours incroyable. À l’âge de 7 ans, elle a été envoyée dans un orphelinat qui était en réalité un établissement qui exploite les enfants, avec sa petite sœur, Anmuna. Elles ont réussi à fuir cet endroit et se sont retrouvées seules à Katmandou, cette grande ville assez dingue. Jamuna travaillait jour et nuit pour payer le loyer, s’occuper de sa petite sœur et envoyer de l’argent à ses parents dans son village natal. Sa vie est un perpétuel combat et j’en étais tellement admiratif.
À l’époque où je l’ai rencontrée, Jamuna avait seulement 16 ans. Quand je suis rentré en France, j’ai donc proposé à Jean-Baptiste Plard, mon co-scénariste, qu’on écrive un film de fiction sur son histoire. Mais très vite, j’ai trouvé ça maladroit, on inventait des chemins narratifs qui n’avaient pas de sens, ce n’était pas notre place. Ce personnage extraordinaire existait, il fallait donc faire un documentaire sur elle. J’ai mis ce projet de côté en attendant le bon moment et, en 2023, Jamuna m’a appelé pour me dire qu’elle partait étudier au Japon, qu’elle allait donc faire ses adieux à sa famille et récolter une dernière fois le yarsagumba. Immédiatement, j’ai su que j’avais mon film et cinq mois plus tard, je retournais au Népal.
Je voulais poser un regard intime sur la migration et les sacrifices que représente un départ sans billet de retour. La séparation arrive, on sait qu’elle existe, mais je ne voulais pas qu’on la voit. Anmuna a passé sa vie en fusion avec sa grande sœur donc je les voulais ensemble jusqu’à la fin, pour que le film cristallise ces derniers moments comme un témoignage d’elles ensemble et réunies.
C’est mon lien avec les filles qui m’a offert cette forme de narration et de découpage car on était en permanence dans l’échange. C’est un sujet universel mais je voulais qu’il soit raconté par elles. Je m’inquiétais beaucoup de la place de la caméra dans le film, je me demandais comment la famille allait se comporter, mais ça n’a finalement jamais été un sujet. On a utilisé une très courte focale, car je voulais qu’on soit très proche physiquement des personnages tout en ayant un maximum d’informations dans l’image, notamment ces paysages qui les entourent. Il a donc fallu que tout le monde soit très à l’aise pour parvenir à être naturels alors qu’on se tenait à seulement quelques centimètres.
J’ai passé beaucoup de temps avec Jamuna en amont du tournage pour savoir quels sujets on pourrait aborder avec sa famille. Elle a vraiment participé à l’écriture car je ne voulais pas que ce soit mon regard sur sa vie. Mais elle est tellement dans le contrôle et dans une retenue permanente face à sa famille qu’on a dû faire un gros travail pour qu’elle lâche prise, c’était presque un combat avec elle. Je savais qu’il y avait un non-dit autour du traumatisme de l’orphelinat mais Jamuna et Anmuna ne voulaient pas se concentrer dessus. J’ai donc attendu le bon moment pour leur suggérer d’en parler mais comme je ne comprends pas leur langue, tout était dans la sensation, le regard et l’émotion, c’était très instinctif. Je n’ai pu me fier qu’à mon ressenti et c’est peut-être pour ça que j’ai pu guider les conversations au bon moment. Les parents avaient quant à eux une relation à l’image très différente de la nôtre car ils ne font pas le lien entre le fait d’être filmé et d’être vu. On vivait une aventure ensemble et pour eux, la caméra était un outil exotique et sympathique. À la fin du film, Anmuna est venue me remercier, car grâce à la caméra, ils ont pu se réunir et parler de sujets qu’ils n’avaient jamais abordés auparavant.
À Katmandou, je voulais qu’on soit une équipe réduite, mon chef opérateur, un ingénieur du son et un assistant caméra. Mais en altitude, il nous fallait un générateur et donc de l’essence ce qui signifie des mules mais aussi un sherpa, des cuisiniers, des porteurs, etc. On était donc une petite vingtaine, ce qui m’inquiétait car j’avais peur que ça dénature le film. Mais comme l’équipe était principalement composée de gens du village, ça n’a finalement pas du tout altéré le tournage. Ce sont des conditions de travail très difficiles mais contrairement à ce qu’on peut penser, c’est davantage le froid que l’altitude qui éprouve car on ne s’y habitue jamais. On vivait dans les mêmes conditions que les népalais donc il fallait rester actif même la nuit pour rester au chaud et on n’était pas assez équipés. C’était très éprouvant physiquement et entre le froid, l’altitude et la marche, je suis rentré en France avec 7kg en moins !
Dans le film, la montagne est un personnage en soi et c’était comme travailler avec une personne bipolaire. Elle peut être douce et bienveillante, puis d’un coup, la température tombe et un froid terrible s’abat. C’est un film intime mais je voulais que ce soit également une expérience sensorielle pour les spectateurs, qu’ils ressentent ce voyage, ces changements de température drastiques et ce manque d’oxygène, ce qui a nécessité un gros travail sur le son et le mixage.

Le départ de Jamuna est un moment difficile, mais nécessaire. Je suis convaincu que les spectateurs vont, d’une manière ou d’une autre, se reconnaître en elle. Même si ces jeunes filles vivent dans un monde très différent du nôtre, leur parcours, leur humour et leur manière d’aimer les rendent proches de nous. C’est difficile pour des jeunes filles népalaises de vivre coupées du monde, dans des conditions assez dures, tout en ayant aujourd’hui accès au monde grâce à Internet. Cela crée parfois des échanges étonnants, comme lorsqu’elles se moquent de l’apparence les unes des autres et parlent de chirurgie esthétique pour ressembler à une actrice, alors que la majorité d’entre elles ne sont jamais sorties de leur village, où les préoccupations sont à des années-lumière de ce genre de problématique.
Tout commence par une forme de curiosité, je suis attiré par un environnement, puis je pars à la rencontre de celles et ceux qui l’habitent, avec une naïveté qui me permet de foncer sans trop réfléchir. J’y découvre des personnes incroyables, avec des parcours, des épreuves et des rêves qui m’inspirent, me bousculent, m’émeuvent. La caméra devient alors une sorte d’outil pour entrer dans leur intimité. Et dans cette proximité, quelque chose se joue : je me reconnais en eux. Pour filmer quelqu’un, j’ai besoin de ressentir un lien, une forme de tendresse ou de connexion profonde. J’aime l’idée de pouvoir me plonger dans une autre vie, une autre culture, de créer une parenthèse où je m’efface un peu. Dans ces moments-là, je me sens vivant, avec la sensation d’être à ma place, au bon endroit. En racontant leur histoire, je raconte aussi un peu la mienne.
