F COMME FEMMES DE COLOMBIE.

Sara, Neyda, Tomasa et les autres. Lizette Lemoine, Colombie-France, 2020, 83 minutes.

Un destin de femmes qui pourrait être banal – il est si courant – tant leur situation de victime est habituelle, et leur acceptation de cette situation aussi. Et pourtant, ici, dans la région des « Montes de Maria » dans le nord-ouest de la Colombie, des femmes ne vont plus l’accepter et trouver le moyen, en s’unissant, de prendre en main leur destin.

Victimes, elles l’ont été pendant de longues années dans cette région riche où s’affrontent la guérilla des Frac, l’armée colombienne et les milices paramilitaires. La première partie du film leur donne la parole pour qu’elles fassent le récit de leurs souffrances, de cette douleur qui au fond d’elles ne peut être effacée même une fois la paix revenue. Des récits particulièrement durs dans leur contenu. Des récits de femmes meurtries à jamais.

Des récits de vie marqués par la peur constante, à chaque instant du jour ou de la nuit, où des hommes en armes peuvent surgir chez elles, assassiner leur mari, leurs enfants, ou les enlever, les emmener au loin sans espoir de les revoir un jour.

Des récits accompagnés par d’extraordinaires gravures de Fernando Botero, « le plus colombien des artistes colombiens ».

Des récits qui pourraient être insupportables à écouter, dans leur répétition, dans cette accumulation d’une violence à laquelle il n’est pas possible d’échapper. Mais le film nous les fait entendre de façon simple, sans ajouter de pathos supplémentaire. Il ne s’agit pas de banaliser l’horreur, de la rendre acceptable. Il s’agit de donner accès à la souffrance de ces femmes dans un film. Et faire que ce film soit, grâce aux paroles recueillies, non seulement un témoignage, mais aussi une dénonciation. Aucune des femmes filmées ne cherche à faire des effets d’éloquence. Elles sont simplement elles-mêmes. Elles sont filmées pour elles-mêmes. Et c’est pour cela qu’elles sont si émouvantes. Émouvantes et admirables.

La paix revenue – en Colombie ce n’est pas chose facile – est-il possible de revivre ? Et comment ?

C’est dans la réponse à cette question que le film est particulièrement important. Et original. Car si la vie reprend, ce n’est pas du tout comme avant. Ces femmes qui ont tant souffert vont trouver la force nécessaire pour créer un nouveau monde. S’organisant dans une association d’entraide, elles vont entreprendre de cultiver la terre et de vivre de leurs récoltes. Une situation qui la aussi peut paraître banal, mais qui dans le contexte colombien est particulièrement significatif. Surmonter les peurs et les souffrances passées – ce qu’on a pris l’habitude de nommer résilience – est la plus belle des victoires de l’humanité.

La dernière séquence du film, où ces femmes se réunissent pour échanger sur leur travail et leur vie, est dans cette perspective particulièrement réjouissante. Après les pleurs passés, montrer leurs rires sincères, est une des plus belles leçons d’espoir que le cinéma puisse donner.

I COMME ITINERAIRE d’un film : Sara, Neyda, Tomasa et les autres de Lizette Lemoine.

Dans mon œuvre de cinéaste, j’ai souvent raconté la Colombie, mon pays. Mon travail a consisté  à mettre en images ce lien fort et direct entre vécu et création, à scruter les traces du passé – dans les paysages, les visages ou les témoignages – pour les mettre en rapport intime avec la réalité du pays. D’une manière ou d’une autre, mes films sont témoins de cette sanglante guerre civile que subit la population colombienne depuis 60 ans. L’histoire de la chanteuse Petrona Martinez qui perd son fils pendant le tournage de LLORO YO, la complainte du bullerengue est devenue à mon insu une complainte.

J’ai voulu donc mettre ma pierre à l’édifice en témoignant sur le conflit pour la première fois de manière directe. Avec mon documentaire AMNESTHESIE, j’ai fait  sur une réflexion sur la mémoire, le deuil et la douleur des victimes en filmant le travail des comédiens d’une troupe de théâtre qui met en scène des drames de cette guerre sanglante.

En 2015 je suis partie faire une série de projections de mon  documentaire. Pendant une des projections, Fernando Montes, le directeur de la troupe de théâtre Varasanta et moi-même, observions avec effroi comment la salle s’était divisé en deux bandes qui s’opposaient frontalement sur la nécessité ou pas de raconter les horreurs de la guerre,  sur la bonne ou mauvaise image  du pays,…

Nous sommes restés spectateurs silencieux devant cette scène qui reflétait parfaitement le débat qui se tenait alors en Colombie.

 Et j’ai réalisé à cette occasion que le besoin de « digérer » cette histoire sanglante était encore énorme. Pendant de longues décennies, les victimes étaient anesthésiées par la douleur et réduites au silence par la peur. J’avais besoin d’aller dans les régions et faire parler les victimes, et qu’elles  témoignent sans « artifices filmiques »  pour restituer toute la dimension de l’horreur de la guerre. Essayer de donner forme à la violence subie dans leur majorité par des femmes était mon idée de départ.

J’ai choisi la région des Montes de Maria, à cent km environ de Carthagène, au  nord de la Colombie, car elle est emblématique du conflit autour de la terre. La violence a été employée afin de « garantir le contrôle social ». Dès le début des années 1980, la guérilla des FARC s’est implantée dans cette région stratégique. Pour leur ravitaillement, elle attaquait régulièrement les haciendas d’élevage et les domaines agricoles. Contre ces actions d’extorsion, les propriétaires terriens ont favorisé la création de milices privées.  Au début des années 1990, les milices privées ont engendré une structure armée d’extrême-droite de plus grande envergure, les paramilitaires. Cette stratégie a été tolérée par les autorités mais en réalité, elle a  directement et durablement affecté les populations civiles.

Sans attendre d’avoir le soutien d’un producteur, je suis partie   dans l’urgence sur le terrain, faire un repérage dans la région des Montes de Maria pour prendre contact avec les femmes de plusieurs villages.  Dès le départ, j’ai été aidée par Maria Clara Rodriguez, directrice de CRECER EN PAZ, une ONG locale. Cette aide m’a permis non seulement de couvrir les frais de la régie sur place mais d’avoir aussi un contact privilégié avec les femmes.

Je voulais visiter  les lieux où d’horribles massacres s’étaient produits comme celui du village d’El Salado. Mon propos était de donner une voix à ces femmes pour beaucoup exclues par la société machiste dont elles sont issues. Beaucoup d’entre elles sont très peu allés à l’école, certaines sont même complètement analphabètes. Il était important d’entendre les terribles récits de ces femmes. Au fil de mes errances et de mes rencontres, je me suis retrouvée, non pas face à des victimes apeurées, mais au contraire face à de véritables résistantes, tournées résolument vers l’avenir. La phrase «je suis résistante » est celle qui est revenue le plus lors de mes premiers entretiens.

Résistantes car certaines sont restées sur place, résistantes car d’autres ont eu le courage de revenir, résistantes car elles ont décidé de raconter l’histoire de cette violence aveugle qui les a tant meurtri, résistantes car elle se tournent résolument vers l’avenir, libres et affranchies des convention machistes dominantes.

Au retour en France, avec Aubin Hellot, producteur de la société Les Films du Large, nous avons fait le tour des télévisions et nous n’avons pas  pu concrétiser une coproduction avec une télévision française. Nous avons trouvé en revanche et à nouveau des fonds en Colombie pour faire un deuxième tournage en 2017. Vu le calme qui régnait dans le pays, alors en pleins pourparlers sur la paix, il y avait urgence car le moment était propice pour pénétrer dans certains lieux. Le lien si fort établit avec les femmes lors du premier tournage,  nous a donc poussé à prendre des risques  pour essayer de finir le film, même dans des conditions financières difficiles. Nous ne pouvions pas trahir la confiance de ces femmes qui avaient osé parler au risque de leurs propres vies, et qui avait compris l’importance de ce travail de mémoire pour guérir les blessures de la Colombie.

J’ai compris à ce moment là plus clairement le chemin qu’allait prendre le documentaire. Déjà je voulais faire un film à plusieurs voix, un film chorale où l’art fasse écho à la parole des femmes pour contextualiser la douleur. J’ai passé des longues heures à me pencher sur l’œuvre picturale et littéraire de plusieurs artistes sur la violence en Colombie. Je savais aussi que j’avais besoin de chercher ces représentations picturales mais aussi sur des extraits de poèmes qui rythmeraient le film.  Pour le film, nous avons eu le droit d’utiliser les peintures de la collection sur la violence de Fernando Botero mais aussi des dessins d’un autre grand peintre colombien, Fernando Alcantara. Les poèmes tristement n’ont pas résisté aux aléas du montage. Mais j’ai eu la conviction qu’il faudrait  les garder pour commencer chaque projection du film.

Le coproducteur colombien, Euder Arce Films, qui a pris en charge la recherche de fonds pour la post-production en Colombie, propose alors au FICCI-Festival International de Cinéma à Carthagène- une version non mixé ni étalonné pour le concours des Work in Progress. En février 2019, le festival nous propose  finalement de rentrer en sélection. Et nous avons fini la postproduction du film à Bogotá quelques jours avant sa PREMIERE Mondiale programmé le 8 mars. C’était la journée internationale des droits de femmes et nous étions dans la 59ème sélection du plus ancien festival  de cinéma d’Amérique latine avec les cinq protagonistes du documentaire. Sara et Margarita n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma, et n’avaient jamais monté un escalator électrique malgré la proximité de la région avec Carthagène. Pour moi ce fut l’un des plus émouvants moments de ma carrière, de partager ces moments très forts avec elles et le public, et de voir que à chaque débat beaucoup de choses non dites remontaient à la surface. Mais aussi de les voir se tenir la main ou s’embrasser pendant que l’une écoutait le récit de l’autre. Quel bel élan de solidarité et de partage avec les spectateurs ! Toutes les projections ont été remplies d’émotions, de pleurs et de connivence avec le public.

Et nous sommes parties à Bogota.  Encore pour elles, sortir de leur territoire pour aller « à la capitale », prendre l’avion et continuer ce parcours a été une aventure. Le plus émouvant a été la projection avec les élèves du Lycée Français. J’appréhendais leurs réactions car c’est rare pour eux de voir un documentaire de ce style et surtout de rencontrer des femmes paysannes victimes de la violence. Ils les ont applaudit pendant 20 minutes sans s’arrêter…et je me souviendrais de la jeune fille qui dit pendant le débat : « Je me sens aujourd’hui orgueilleuse d’être une femme grâce à vous, à votre courage, à votre intégrité… ». Entendre ceci me prouvait que le film pouvait creuser son sillon chez les autres. Le film avait réussi son pari.

La première à Paris a eu lieu à la SCAM peu avant le premier confinement avec la présence de Tomasa qui est venu de Colombie pour accompagner le film. Ce fut également un grand moment d’émotion en présence de beaucoup d’exilés  colombiens.

Hélas, notre élan a été coupé par la crise sanitaire mais cependant nous avons eu une belle année festivalière avec plusieurs rencontres virtuelles, riches en discussion et partage. Et très récemment, le film a fait partie du cycle de projections « ELLAS : Cine Hecho por Mujeres (ELLES : Cinéma fait par les Femmes) organisé par la filmothèque de la UNAM au Mexique et qui a eu lieu entre le 4 et le 17 mars 2021.

Prix et Distinctions

Retrouvez les liens des interviews et articles sur le film sur :

www.filmsdularge.com

et la bande annonce du film :

P COMME PROSTITUTION – Afrique

Les prières de Delphine. Rosine Mbakam, Cameroun-Belgique, 2021, 90 minutes.

Elle est face à la caméra, presque immobile. Face à la cinéaste, son amie. Elle est presque allongée sur son lit, dans cette chambre dont on ne sortira jamais. Un cadrage qui ne changera pratiquement pas de tout le film. Sauf pour de rares regards sur une fenêtre ou sur le mur. Ce ne sont pourtant pas des plans de coupes. On ne doit pas quitter une seconde Delphine.

Delphine parle. Le film est fait de sa parole. Un film de parole, une cure presque comme dirait un psychanalyste. Delphine a besoin de parler. De parler de sa vie. De mettre sa vie en paroles. Elle s’adresse à Rosine, la cinéaste, qui l’écoute, qui est lè pour l’écouter, pour recueillir sa parole. Un monologue même si de temps en temps Rosine intervient, pose une question, jamais très longuement. Le film n’est pas un entretien. Mais il est essentiel qu’il y ait quelqu’un pour écouter la parole. C’est le sens de l’incipit, où Delphine s’adresse à Rosine pour lui demander de s’assoir, de ne pas rester debout, devant elle. Il faut une certaine intimité, une connivence, même s’il ne s’agit pas d’un échange. La cinéaste n’est pas une étrangère. Elle aussi vient du même pays d’Afrique. Elle aurait pu avoir la même vie que Delphine.

Le film est le récit de la vie de Delphine. Un récit qui pourtant ne couvre pas la totalité de sa vie. Delphine ne parle pratiquement que de l’Afrique. De sa jeunesse donc. De son enfance qui n’a pas été une enfance. De sa famille, de ses parents qui n’ont pas été des parents. Sa mère est morte lorsqu’elle était petite et son père ne s’est jamais occupé d’elle. Ses sœurs non plus d’ailleurs. Dans sa vie, elle n(a du compter que sur elle-même. Depuis qu’elle est arrivée en Europe, e, Belgique, elle est mariée et a des enfants. Mais de cette nouvelle vie elle ne parle pratiquement pas. Le récit de Delphine ne concerne que l’Afrique. Le film ne traite pas de l’immigration.

Rosine MbakamLe récit de la vie de Delphine est le récit du malheur. Un malheur qui semble prédestiné, auquel elle ne peut échapper. Violée à 13 ans, elle n’a d’autre moyen pour survivre – pour vivre tout simplement – que de se prostituer. Vendre son corps, comme elle dit, est le seul moyen à sa disposition pour gagner un peu d’argent, l’argent nécessaire pour faire soigner sa nièce, dont sa sœur ne s’occupe pas. La mort de cette nièce, plus que le viol peut-être, sera le point de bascule de toute sa vie. Le moment où elle fait l’expérience de l’injustice, de la haine dont est capable la société jusque dans sa famille.

Pourtant Delphine ne se laisse pas aller au désespoir. Jusqu’à la grande scène finale où elle craque, elle est plutôt souriante, enjouée, pleine d’humour et d’ironie. Elle s’affirme battante, prête à combattre. Pourtant elle finit par sombrer, comme si les efforts qui furent les siens tout au long de son récit pour raconter sa vie n’avaient subitement plus de sens. Ses pleurs, ses cris, sa violence, comment tout cela pourrait ne pas éclater enfin ? Car le film ne peut pas faire croire que les souffrances qu’a connues Delphine ne laissent pas de traces, qu’elles ne sont qu’un lointain souvenir qu’il serait possible d’oublier. La parole de Delphine n’est pas n’est pas un moyen pour se reconstruire. Ce n’est pas une thérapie. C’est une revendication, un appel à la justice, pour toutes les femmes, en Afrique et ailleurs, qui sont toujours victimes.

Si les femmes sont des victimes, c’est que les hommes sont des bourreaux.

Prix du jury jeunes, Cinéma du réel, 2021.

Sur le précédent film de Rosine Mbakam, on lira I COMME IMMIGRATION – coiffure

T COMME TRAIN – États-Unis

This train I ride. Arno Bitschy, Finlande, France, 2019,  75 minutes.

Partir. Voyager. Sac au dos. Prendre le train. Mais pas un train de voyageurs. Surtout pas. Choisir un train de marchandises. Un de ces trains, longs, interminables, qui parcourent les États-Unis dans tous les sens. Monter sur une plateforme entre deux wagons. Ne pas se faire voir. Peu importe la destination, qu’elles ne cherchent pas à connaître. Passagères clandestines.

Le film de n’est pas un road movies. Il en pervertit plutôt les codes. D’abord parce qu’on n’est pas sur une route, en voiture. Les automobiles servent juste à faire du stop. Mais visiblement ça ne marche par fort. Et puis surtout, il n’y a pas d’hommes dans les trains qu’empruntent ces fans du voyage en solitaire. Des filles dont le film ne remet surtout pas en cause la féminité. Mais elles, sont en rupture de famille, en rupture de société. Et elles n’ont peur de rien.

Toute la première partie du film se passe sur ces trains. Le cinéaste s’est glissé avec les voyageuses sous les wagons. Sa caméra nous donne un aperçu de ce qu’elles voient toute la journée, les paysages qui défilent, des paysages souvent époustouflants. Avec dans les oreilles le bruit saccadé des roues sur les rails. Mais le but du voyage n’est pas le tourisme. Dans les courbes de la voie nous pouvons juger de la longueur du train, ces « monstres d’acier » comme elles disent. Un type de voyage qui ne peut être qu’une passion. Une passion dévorante, irrationnelle sans doute, mais qui donne sens à toute une vie.

Lorsqu’il ne voyage pas, entre deux trains, le cinéaste prend le temps de discuter avec ses compagnes de trip. Elles évoquent bien sûr les raisons de leur décision de tout quitter, le refus d’une vie étriquée, une haine diffuse du conformisme familial. Elles parlent aussi de leurs conditions de voyage, les précautions qu’elles prennent et leurs moyens de défense en cas d’agression. Mais aucune ne dit avoir été placée dans des situations périlleuses. Et elles ne sont jamais contrôlées. Le seul gagner c’est celui qu’il leur fait affronter pour monter à bord du train en marche.

Ce film est une ode à la liberté, qui retrouve la beauté d’une nature sauvage. Les villes ne sont vues que de loin, et de nuit. Les montagnes enneigées sont autrement attirantes. Et puis, voyager gratuitement, clandestinement, a une saveur inégalable.

Escales documentaires, La Rochelle, 2020.

A COMME ABECEDAIRE – Jean-Michel Carré.

Une œuvre extrêmement variée, de Poutine à Dolto en passant par la Chine et Fleury-Mérogis. Des films toujours engagés, du côté des femmes, des prostitué.e.s, des enfants…

Amour

Un couple peu ordinaire

Armée

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Art

Royal de Luxe

Chine, un million d’artistes

Autisme

Beaucoup, passionnément, à la folie

Censure

Chine, un million d’artistes

Chine

Chine, un million d’artistes

Chine, le nouvel empire – De l’humiliation à la domination

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

Chômage

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Cinéma

Beaucoup, passionnément, à la folie

Dolto

Grandir à petits pas

Drogue

La Nouvelle vie de Bénédicte

L’Enfer d’une mère

Les Trottoirs de Paris

Femmes de Fleury

Ecole

Une question de classe(s)

On n’est pas des minus

Education

Votre enfant m’intéresse

Alertez les bébés

Elections

Poutine pour toujours ?

Enfance

Grandir à petits pas

Une question de classe(s)

Les Enfants de la paix

Histoire d’enfance – 1720-1905

Les Enfants des prostituées

Les Poussins de la Goutte d’or

Les Enfants des prisons

Alertez les bébés

Enseignement

Le Ghetto expérimental

Entreprise

J’ai très mal au travail

Exclusion

Les Bâtisseurs d’espoir

Sur le fil du refuge

Famille

Histoire d’enfance – 1720-1905

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 2 – Famille

Les Enfants des prostituées

Les Enfants des prisons

Femme

Les Travailleu®ses du sexe – (et fières de l’être)

La Nouvelle vie de Bénédicte

Les Enfants des prostituées

L’Enfer d’une mère

Les Matonnes

Galères de femmes

Les Trottoirs de Paris

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Femmes de Fleury

Laurence

Halles

La Mémoire au couteau

Handicap

Sexe, Amour et Handicap

Histoire

Histoire d’enfance – 1720-1905

Jeunesse

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 1 – Travail

Maison verte

Grandir à petits pas

Mémoire

La Mémoire au couteau

Migration

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

Mineurs

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Charbons ardents

Mondialisation

Chine, le nouvel empire – De l’humiliation à la domination

J’ai très mal au travail

Nucléaire

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Opéra

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Paris

Les Poussins de la Goutte d’or

La Mémoire au couteau

Pauvreté

Les Bâtisseurs d’espoir

Pays de Galles

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Charbons ardents

Pédagogie

Une question de classe(s)

On n’est pas des minus

Votre enfant m’intéresse

Alertez les bébés

Politique

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Portrait

Royal de Luxe

Le Système Poutine

Précarité

Sur le fil du refuge

Prison

Les Matonnes

Galères de femmes

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Les Enfants des prisons

Femmes de Fleury

Laurence

Prostitution

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être)

La Nouvelle vie de Bénédicte

Un couple peu ordinaire

Les Clients des prostituées

Les Enfants des prostituées

L’Enfer d’une mère

Les Trottoirs de Paris

Laurence

Psychanalyse

Grandir à petits pas

Psychiatrie

Beaucoup, passionnément, à la folie

Poutine

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Réinsertion

Galères de femmes

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Russie

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Sexualité

Sexe, Amour et Handicap

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être)

Sida

Les Clients des prostituées

L’Enfer d’une mère

Spectacle

Royal de Luxe

L’Île rouge

Sport

Les Poussins de la Goutte d’or

Travail

J’ai très mal au travail

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Sur le fil du refuge

Charbons ardents

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 1 – Travail

Les Matonnes

Travailleurs sociaux

Les Bâtisseurs d’espoir

Sur le fil du refuge

Université

Le Ghetto expérimental

Vietnam

Les Enfants de la paix

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

P COMME PROSTITUTION – Cambodge.

Le Papier ne peut pas envelopper la braise. Rithy Panh. Cambodge, 2007, 108 minutes

         Il y a des prostituées à Phnom Penh, comme dans toutes les villes du monde, en Asie ou ailleurs. Comme dans tous les pays où les filles n’ont pas d’autres moyens de gagner de quoi se nourrir et aider leur famille à survivre. Si Rithy Panh leur consacre un film, c’est pour montrer leur misère, leur détresse, leurs souffrances. Beaucoup disent avoir voulu un jour se donner la mort. Si elles ne l’ont pas fait, c’est parce qu’elles pensent à leur enfant. Un film d’un pessimisme absolu, où dominent les gros plans de visages en larmes.

         Le film se déroule presque entièrement dans les chambres de ces filles, leur lieu de vie sans grand confort, où elles font la cuisine, mangent et dorment. Même vivant quasiment en collectivité, leur solitude est patente. Aucune ne peut rien pour les autres. Elles ont toutes les mêmes dettes, les mêmes problèmes d’argent, les mêmes addictions à la drogue locale, le mâ, pour laquelle elles dépensent une grande partie de ce qu’elles gagnent avec leur corps, des corps souvent marqués par la maladie, par le sida, et par les coups des clients. Elles sont toutes sous la domination d’une patronne, qui leur fait payer cher le toit où elles dorment et les services d’un rabatteur, qui les envoie travailler quel que soit leur état et qui n’hésitent pas à les battre lorsqu’elles ne rapportent pas assez d’argent. « Faire du fric » est devenu leur obsession, tellement leurs conditions de vie en dépendent.

         Il y a pourtant une grande tendresse dans les plans centrés sur les relations qu’elles tissent entre elles. Pendant le maquillage avant d’aller travailler, ou  lorsque la souffrance de la maladie est insupportable. Une caresse sur les cheveux est bien peu de choses, mais elle est le signe qu’il y a encore de l’humanité dans ces vies sans espoir.

         Contrairement aux films qu’il a consacrés au génocide Khmer rouge, Rithy Panh ne s’implique pas directement dans les scènes qu’il filme. Nul commentaire, pas même de questions pour susciter les confessions. Les filles semblent parler entre elles de leur vie tout à fait spontanément, comme si elles avaient compris qu’en faire le récit pour ce film était une façon, la seule peut-être, de retrouver leur dignité d’être humain. Que restera-t-il de leur vie ? Des portraits de femmes découpés dans des magazines et collés au mur ? Dans une belle séquence finale, elles laissent la trace de leurs lèvres sur un autre mur, elles dessinent leur silhouette, inscrivent leur nom. A quoi servent ces traces ? Les anciennes partent, d’autres arrivent.  L’une d’elle énumère ce qu’elles sont devenues. « Nous les pauvres on est toujours fautifs ».

A COMME ABECEDAIRE – Brigitte Chevet.

Une œuvre surtout diffusée à la télévision, mais qui a tout à fait sa place au cinéma, tant la différence ici est simple convention.

Adolescence

Jupe ou Pantalon ?

Automobile

Femmes au volant

Banlieue

Les Rumeurs de Babel

Bretagne

Les Rumeurs de Babel

Odette du Puigaudeau – De la Bretagne au désert

Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre

L’Affaire Plogoff

Le Menhir et la Rose

La Guerre des truies aura-t-elle lieu ?

Baraques Blues

Energie

Les Voleurs de feu

Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre

Espionne

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Femmes

Femmes au volant

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Jupe ou Pantalon ?

Odette du Puigaudeau – De la Bretagne au désert

Guerre

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Handicap

Planète Zanzan

Immigration

Docteur Yoyo

Jury

A vous de juger

Justice

A vous de juger

Mauritanie

Odette du Puigaudeau – De la Bretagne au désert

Nazisme

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Nucléaire

Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre

L’Affaire Plogoff

Poésie

Les Rumeurs de Babel

Politique

Le Menhir et la Rose

Pollution

Mourir d’amiante

La Guerre des truies aura-t-elle lieu ?

Portrait

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Le Menhir et la Rose

Docteur Yoyo

Odette du Puigaudeau – De la Bretagne au désert

Planète Zanzan

Solaire

Les Voleurs de feu

Spoliation

L’Espionne aux tableaux, Rose Valland face au pillage nazi

Vieillesse

Avec mes quelques rides

Ville

Baraques Blues

P COMME PORTRAIT DE FEMME – Filmographie.

Des femmes connues, mais pas seulement. Des femmes artistes, au sommet de leur domaine d’intervention, là où le plus généralement ce sont les hommes qui dominent. Mais plus rien n’est désormais hors de leur portée.

Des femmes militantes. Pour le droit des femmes bien sûr. Mais bien au-delà d’un féminisme conventionnel. Contre toutes les oppressions, toutes les injustices dont elles peuvent être victimes.

Des femmes comme les autres, comme toutes les femmes, dans leur quotidienneté, dans leur banalité, toujours émouvantes.

Et toutes celles que l’histoire ne retient pas.

Des portraits de femmes réalisés par des femmes.

Actrices

Arletty et Coco Chanel, la liberté absolue. Anelyse Lafay-Delhautal

Dietrich/Garbo – L’Ange et la Divine. Marie-Christine Gambart

Catherine Deneuve, belle et bien là. Anne Andreu

Jeanne Moreau l’affranchie. Virginie Linhart

Sandrine Bonnaire, actrice de sa vie. Juliette Cazanave

Sois belle et tais-toi. Delphine Seyrig

Chanteuses

Silvana. Christina Tsiobanelis, Mika Gustafson, Olivia Kastebring

Chavela Vargas. Catherine Gund, Daresha Kyi

Janis, little girl blue. Amy Berg

Joséphine Baker, première icône noire. Ilana Navaro

Ne change rien. Pedro Costa

Danseuses – Chorégraphes

Carolyn Carlson – Dance as a Karma. Béatrice Vernhes

Ecrivaines

Albertine Sarrazin, les routes de la liberté. Sandrine Dumarais

Belle de nuit. Grisélidis Real. Autoportraits. Marie-Eve De Grave

Une chambre à elle. Anne Lenfant

Elsa la rose. Agnès Varda

Virginia Woolf 1881-1942. Dominique-Lucie Brard

Philosophes

Des fleurs pour Simone de Beauvoir. Carole Roussopoulos et Arlène Shale.

Simone de Beauvoir, on ne nait pas femme… Virginie Linhart

Simone de Beauvoir, une femme actuelle. Dominique Gros

Simone Weil, l’irrégulière. Florence Mauro

Photographes

Annie Leibovitz : life through a lens : life through a lens. Barbara Leibovitz 

Dora Maar, entre ombre et lumière. Marie-Eve De Grave

Plasticiennes

Louise Bourgeois : l’Araignée, la Maîtresse et la Mandarine. Marion Cajori, Amei Wallach.

Louise Bourgeois. Camille Guichard

Niki de Saint Phalle, de l’autre côté du miroir. Laurence Lowenthal

Niki de Saint Phalle, un rêve d’architecte. Louise Faure, Anne Julien

Peggy Guggenheim, la collectionneuse. Immordino Vreeland Lisa

Sophie Calle, sans titre. Victoria Clay-Mendoza

Révolutionnaires

A l’école de Louise Michel. Marion Lary

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

Femmes anonymes

Anaïs s’en va en guerre. Marion Gervais

Bélinda. Marie Dumora

Cinéma Woolf. Erika Haglund

Daria Marx, la vie en gros. Marie-Christine Gambart

Femmes d’Islam. Yamina Benguigui

En bataille, portrait d’une directrice de prison. Eve Duchemin

L’espionne aux tableaux. Brigitte Chevet

Lip : Monique et Christiane. Carole Roussopoulos

Mimi. Claire Simon

Ouaga girls. Traore Dahlberg Thérésa

Pauline s’arrache. Emilie Brisavoine

Profession agricultrice. Carole Roussopoulos

M COMME MISOGYNIE.

           Maso et Miso vont en bateau, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, 1976, 55 minutes.

Soit une émission de Bernard Pivot sur Antenne 2 en 1975, Apostrophe. Une émission comme les autres, sur laquelle nous pourrions porter aujourd’hui un regard nostalgique, un peu attendri, vis à vis de l’aisance du présentateur et de la sympathie qui émane de son sourire. Mais ce n’est de cela qu’il s’agit. Car son titre, à lui seul, est tout un programme : Encore un jour et l’Année de la femme, ouf ! C’est fini, qui ne pouvait qu’alerter les féministes de l’époque. Les Insoumuses », les autrices du film, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, vont réagir à leur façon. Par un film impertinent, drôle mais caustique, qui va détourner l’émission, en proposer une critique pas à pas, une critique faite avec les moyens du cinéma, les moyens de l’époque, c’est-à-dire sans gros moyens techniques mais avec une précision méticuleuse, qui ne laisse rien passer. Et côté stéréotypes sexistes et pouvoir masculin triomphaliste, elles ont de quoi faire.

Mais Pivot s’en sort lui particulièrement bien. De toute façon ce n’est pas lui qui est la cible directe du procès intenté à une misogynie galopante qui ne cherche même plus à se cacher ou à se trouver des excuses. La cible, déclarée dès le début du film, c’est l’invitée de Pivot : Françoise Giroud présente en tant que secrétaire d’Etat à la condition féminine. L’objectif est clair : démontrer qu’un tel poste est parfaitement inutile, qu’il ne sert strictement à rien (en dehors d’être un alibi et donner bonne conscience aux gouvernants). Et que celle qui l’occupe n’est en aucune façon au service de la cause des femmes. Sur le plateau de Pivot elle restera toujours souriante, ne prenant aucun risque. Il lui faut, dans la perception qu’elle a de son rôle, veiller à surtout ne heurter personne. Elle en restera donc aux formules convenues, aux généralités qui ne mangent pas de pain. Et pourtant, en tant que femme, elle aurait bien des raisons à être sinon scandalisée, du moins quelque peu choquée par les propos qu’elle entend.

Pivot en effet, en bon professionnel de télévision, c’est-à-dire en homme de spectacle, avait convoqué un plateau qui aurait pu devenir pour le moins électrique, surtout s’il avait invité les « Insoumuses » ou  autres représentantes des mouvements féministes  particulièrement actives depuis au moins mai 68 et les luttes pour la libéralisation de l’avortement. Mais Madame le ministre, comme dit Pivot (les Insoumuses insistent elles sur son titre de Secrétaire) n’est pas là pour polémiquer. Et les misogynes de service pourront se sentir conforter dans leurs convictions.

De qui s’agit-il ? Un choix assez diversifiés et représentatif des « personnalités publiques » habituées des plateaux télévisés, à savoir : José Arthur, journaliste radio; Marcel Julian, PDG d’Antenne 2; Pierre Belemarre, journaliste ;  Jacques Martin, animateur télé; Marc Féraud, couturier; Marc Linski, navigateur ; Alexandre Sanguinetti, président de la chambre des députés ; ou encore Christian Guy, chroniqueur gastronomique. Et l’on a très vite l’impression qu’ils se livrent à une sorte de compétition pour être celui qui se montrera le plus hautin et méprisant vis-à-vis des femmes, voire carrément insultant. Mais ce n’est pas Madame le ministre qui va se sentir offusquée. Elle ne prendra pas la défense des accusées. Visiblement, elle n’est pas concernée, laissant clairement entendre que la misogynie est quelque chose de naturel et que, de toute façon, les femmes aiment ça !

Alors ce sont les Insoumuses qui vont passer à l’attaque. Elles ne perdront pas de temps à relever les énormités assénées avec le sourire par les misogynes de service. Mais elles vont ponctuer les réponses (les absences de réponses en fait) de Françoise Giroud, de cartons moqueurs et perfides, reprenant les slogans des manifestations de rue des féministes (exemple : « Menu ONU, 1974 Faim, 1975 Femme, 1976 Fromage ou dessert ») ; et tout cela dans la joie, le rire et les chansons. Bref leur film contient tous les ingrédients du cinéma d’intervention mis en œuvre au centre audiovisuel Simone de Beauvoir, créé par Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig. Un cinéma qui utilise systématiquement la vidéo et qui renonce à courtiser les médias traditionnels et en particulier la télévision.

La dernier carton du film explicitera le sens de son titre et peut être considéré comme une synthèse de la perspective engagée du film :  » Aucune femme ministre ne peut représenter les autres femmes au sein d’un gouvernement patriarcal. Elles ne peuvent qu’INCARNER LA CONDITION FEMININE oscillant entre le désir de plaire (féminisation : Maso) et le désir d’accéder au pouvoir (masculinisation : Miso) ».

A lire : l’abécédaire de Carole Roussopoulos

G COMME GREVE

On a grèvé. Denis Gheerbrant. France, 2014, 70 minutes

            Denis Gheerbrant place sa caméra au milieu des drapeaux rouges de la CGT, sur un boulevard, à 20 minutes des Champs Elysées. Les femmes qui sont là, presque toutes d’origines immigrées, africaines ou maghrébines, sont en grève. Elles ont cessé leur travail de femmes de ménage dans un hôtel bon marché, Première Classe, appartenant à un groupe d’hôtels de luxe, Louvre Hôtels, le deuxième groupe hôtelier français. Un groupe dont le chiffre d’affaire et les bénéfices sont conséquents.

            Nous apprenons très vite dans le fil, par la voix du délégué CGT chargé d’organiser et de suivre la grève, que le conflit couve depuis de longs mois et que la grève a été déclenchée au moment le plus propice pour obtenir la victoire. Ces femmes qui pour beaucoup ne savent ni lire ni écrire sont donc déterminées à aller jusqu’au bout. Elles sont en fait employées par une entreprise de sous-traitance et sont payées à la tâche (et non à l’heure de travail), ce qui est illégal. Toutes se plaignent des cadences imposées, de la pénibilité du travail, du mal de dos inévitable, du salaire très bas.

            Gheerbrant filme ces longs jours de présence des grévistes sur le trottoir devant l’hôtel. Elles distribuent des tracts, font des déclarations au reporter de France Inter qui couvre l’événement, et surtout elles crient, ou plutôt chantent, des slogans, toujours en rythme. « So So Solidarité ». Elles ont un djembé, mais elles utilisent aussi tous les récipients en plastiques qui leur tombent sous la main et sur lesquels elles frappent avec ardeur. Jamais elles ne paraissent démobilisées, résignées, même lorsque la situation est bloquée, le patron refusant d’abord de négocier, ou faisant appel à des intérimaires pour faire les chambres, ou lorsque ses premières propositions sont bien en deçà des revendications des travailleuses. La grève, se fait toujours dans la bonne humeur, dans la joie presque. Et lorsqu’elles dansent sur le trottoir, c’est qu’il s’agit d’un mode d’expression qui fait partie d’elles-mêmes. En même temps, le chant et la danse manifeste la chaleur et la ferveur de leur engagement, une expérience dont elles se souviendront longtemps.

            Le film débute comme un reportage. Mais très vite, il prend une autre tournure. Gheerbrant s’entretient avec ces femmes qu’il côtoie pendant tous le mouvement. Il s’intéresse beaucoup plus à elles qu’au discours du délégué CGT, ou de la militante CNT. Il enregistre pourtant leurs explications et leurs interventions auprès des grévistes, comme le bref discours de la députée venue manifester son soutien. Mais c’est aux femmes qu’il donne vraiment la parole. Il les interroge sur leur vie, de façon très simple. Combien d’enfants ont-elles ? Que fait leur mari ? De quel pays sont-elles originaires ? Envoient-elles de l’argent à leur famille restée au pays ? Il interroge aussi à l’occasion les trois grands garçons de l’une d’elle. Visiblement il tisse des liens avec elles de plus en plus étroits. Au point qu’à la fin du film, au moment de la reprise du travail après la victoire, beaucoup lui feront un signe amical d’au revoir.

            Gheerbrant ne cherche pas à faire de son film une action militante. Il ne fait pas de sa caméra une arme dans la bataille. Son film n’est pas un film militant, malgré l’omniprésence des drapeaux rouges. C’est un film sur une expérience humaine, l’expérience de la grève, qui révèle la réalité du travail, les difficultés du travail, les espoirs des travailleuses. Dans une période marquée par le chômage, il est important que le cinéma s’intéresse aussi à ceux qui ont un emploi, et de montrer que les femmes en particulier ne sont pas des esclaves corvéables à merci. La dignité que manifestent ces femmes force le respect.

            Une grève qui finit bien. Des travailleuses qui reprennent le travail en ayant obtenu, au-delà d’une reconnaissance personnelle, des bénéfices matériels substantiels, ce n’est pas si courant. La lutte de ces femmes de ménage, le plus souvent oubliées et ignorées par la société, valait bien un film.

A COMME ABECEDAIRE – Agnès Varda

Agnès

         Son prénom, devenu le signe de l’intimité autobiographique.

Autobiographie

Elle fut une des premières – et des premiers – à faire le récit de sa vie, depuis sa naissance, dans un film. Les étapes d’une vie qui se retrouvent tout au long de son travail de cinéaste.

Black Panthers

         La défense des droits civiques aux États-Unis. Et pour la beauté de la couleur noir

Boni

Le pluriel de Bonus. Elle en réalisa plusieurs  pour les éditions  DVD de ses films.

Court

Film court plutôt que court-métrage. Un format qu’elle ne négligea jamais.

Cubains

         Un film en images fixes (photographiques).

Daguerre

L’inventeur de la photographie. Et une rue à Paris où se trouve sa maison.

Demoiselles

         Celles de Rochefort bien sûr, fêtées à l’occasion de leur 25° anniversaire.

Demy Jacques

         Son compagnon, à qui elle consacra plusieurs films.

Documenteur

         Jouer avec les mots, un de ses grands plaisirs.

Elsa

         Elsa Triolet racontée par Louis Aragon

Féminisme

Un de ses engagements.

Fiction

         Pas du tout l’opposé du documentaire. Non seulement elle navigua de l’un à l’autre mais elle mélangea souvent dans ses films les pratiques traditionnellement réputées spécifiques d’un seul des deux genres.

Glanage

         La définition qu’elle donne de son travail de documentariste.

Installation

         Devenue artiste plasticienne, elle fut invitée à la 50° Biennale de Venise.

JR

L’artiste devenu son ami et coréalisateur d’un de ses derniers films, où ils se mettent en scène, parallèlement.

Los Angelès

         Lors d’un séjour en Amérique, elle y réalisa plusieurs films.

Mur

Lorsqu’ils sont peints, ils deviennent des œuvres d’art. En Californie en particulier.

Oncle.

L’oncle américain, artiste peintre, vivant sur un bateau, avec ses amis hippies.  Le retrouver  fut une belle occasion de film.

Patate

         Elle rendit célèbres celles en forme de cœur.

Photographie.

Son premier métier, à Avignon avec Jean Vilar  Une pratique artistique à laquelle elle ne renonça jamais.

Tamaris.

Ciné-tamaris, la société, domiciliée rue Daguerre, de promotion, de production et de diffusion des œuvres d’Agnès et de Jacques Demy.

Veuve.

Elle filme à Noirmoutier celles dont la mer a pris le mari. Elle, c’est le sida qui a pris son compagnon.

Voyages

         Où elle rencontre beaucoup de cinéastes et d’artistes, ses amis.

V COMME VIOL

Sans frapper, Alexe Poukine, Belgique, 2019,

Un titre mystérieux, presque obscure, en tout cas polysémique. Un titre qui pose question donc. Qui fait se poser des questions.

Sans frapper, doit-on entendre « entrez sans frapper », sans s’annoncer, sans précaution, en toute liberté, comme si on était chez soi ?

Ou bien

Une intrusion, une effraction, un envahissement…

Ou bien

Sans violence

Le film d’Alexe Poukine repose sur une construction complexe. Plusieurs strates narratives qui se superposent, s’entremêlent aussi parfois, sans jamais se confondre pourtant, qui se répondent en écho. Un film polyphonique.

Un récit d’abord, qui se développe tout au long du film. Le récit d’un viol. Un récit écrit, sans fard, avec ses mots crus. Un récit précis, direct, écrit à la première personne, inévitablement  chargé d’émotions bien sûr , de violence aussi, plus ou moins ouverte, mais toujours présente.

Ce récit est dit, verbalisé, interprété par plusieurs femmes qui se succèdent dans la continuité du film. Certaines reviennent à l’image après un temps plus ou moins long, pour reprendre le fil du récit, ajouter des détails ou préciser les suites, les conséquences de l’événement initial.

Ces femmes sont-elles des actrices ? Reprennent-elles à leur compte le vécu qui nous est narré ? L’ont-elles elles-mêmes vécu ? Sont-elles des porte-paroles ? De qui ? Des femmes victimes de violence certainement. Des femmes qui ont souffert de la violence des hommes, d’un homme. Des femmes qui ont été détruites dans leur sexualité par un homme.

Ce récit est oralisé, raconté et non lu, par toutes ces femmes, d’un même ton, presque neutre, évitant tout pathos excessif, récité sans hésitation, du moins dès que le fil en est lancé. Mais il faut s’assure que le récit sera dit sans défaillir, ce qui est particulièrement difficile. Au début du film, dans la première prise de parole, celle qui va lancer le récit va s’y reprendre à deux fois, s’arrêter  au bout de trois mots, les reprendre après une respiration.

Qui pourrait rester insensible à un tel récit. Pas les femmes qui nous le présentent. Pourrait-elle en rester au simple rôle de comédiennes, ce qu’elles ne sont peut-être pas. Très vite elles vont intervenir dans le récit. S’impliquer par rapport à ce qu’il contient. Pas vraiment en le commentant. Plutôt en formulant les affects qu’il suscite.

Ce que nous dit le film c’est donc que toutes les femmes sont concernées par l’existence du viol, de la violence sexuelle, de toute forme de violence faite aux femmes. Et le cinéma est un outil non négligeable pour la dénoncer.

E COMME ENTRETIEN -Hybrid pulse. Francesca Gemelli et Alexandra Dols

Francesca Gemelli, présidente d’Hybrid Pulse et Alexandra Dols, membre fondatrice, productrice et réalisatrice.

Comment l’association Hybrid Pulse est-elle née et quelles ont été les grandes étapes de son développement jusqu’à aujourd’hui ?

Francesca Gemelli (présidente) :
L’association Hybrid Pulse est née d’une rencontre, celle entre Selma Zghidi et Alexandra Dols, en 2007. Etudiantes alors à Paris VIII, en master de création et réalisation audiovisuelles et cinéma, elles ont crée leurs propres moyens et outils pour développer leurs films, tout en ayant une structure administrative, nécessaire pour faire des demandes de subventions, de locations de matériels, etc…
Au-delà de l’aspect pragmatique, elles partagent des affinités politiques fortes, qui ont déterminé le sens de cette association.
Par la production cinématographique, nous voulons contribuer au renouvellement de l’imaginaire, à l’émancipation, aux luttes de libération.
La filmographie de nos membres s’égrène entre courts et longs métrages fictions, reportages et longs métrages documentaires détaillée plus loin.
La sortie nationale de « DERRIÈRE LES FRONTS : résistances et résilience en Palestine » (113’ – 2017) réalisé par Alexandra Dols a été une grande étape dans notre essor, visibilité et professionnalisation. Dans la continuité de ces productions, nous avons mis en place la distribution et l’édition DVD de nos films («MOUDJAHIDATE » et « DERRIERE LES FRONTS », et la coédition du livre de la psychiatre psychothérapeute et écrivaine palestinienne Dr. Samah Jabr « DERRIÈRE LES FRONTS » avec PMN Edition.
En parallèle, et lié à l’importance qu’on accorde à l’éducation populaire, nous mettons en place  depuis 2009 des actions en collège et lycées d’éducation à l’image : « Images et pouvoirs : détournement et décryptage des clichés sexistes/racistes/classistes », « Détection et détournement des clichés sexistes dans les images », « ateliers d’écriture et de réalisations audiovisuelles » en sont des exemples.

Quels sont ses objectifs et ses activités ?

Francesca Gemelli (présidente): Hybrid Pulse a pour but d’accompagner des femmes, dans l’écriture, la production et la réalisation d’œuvres audiovisuelles.

Alexandra Dols (réalisatrice): Et par delà les mots, il s’agit de rompre l’isolement des réalisatrices, de s’encourager, de se relire, de partager nos expériences, nos expertises, notre matériel et réseaux…C’est vital de se renforcer pour naviguer dans un milieu du cinéma encore sexiste, raciste et pleins de codes d’entre-soi.
Francesca Gemelli (présidente) : Ce cadre aide à renforcer leur légitimité, confiance en soi, et je pourrais dire que c’est une étape indispensable pour passer à la réalisation. Ayant la conviction qu’elles jouent un rôle tout à fait intéressant dans le panorama du documentaire aujourd’hui.

Quels sont les films que vous avez produits et les documentaristes que vous soutenez ?

Francesca Gemelli (présidente) : Hybrid pulse ne produit pas en tant que tel mais accompagne les productrices/réalisatrices.

Voici la filmographie depuis 2007 :
– (CM – Fiction) « SENS INTERDITS » (2007) réal : Selma Zghidi
– (LM – Documentaire) « MOUDJAHIDATE : des engagements de femmes pour l’Indépendance de l’Algérie » (2007-75′) réal : Alexandra Dols
– (CM – Documentaire) « QUI SEME LA HAGRA » (15’- 2014) – réal : Alexandra Dols. Sur la lutte des familles des victimes de violences policières en France
– (CM-Documentaire) « FEMMES EN PALESTINE vivre malgré le trauma, construire la résilience » (11min 2015) réal : Alexandra Dols
Entretien avec la psychiatre, psychothérapeute et écrivaine palestinienne le Dr. Samah. Jabr
– (LM – Documentaire) « DERRIÈRE LES FRONTS : résistances et résilience en Palestine » (113’ – 2017) réal : Alexandra Dols.
Un road-trip sur les routes de Palestine, en compagnie de la psychiatre psychothérapeute et écrivaine palestinienne Dr. Samah Jabr sur les conséquences psychologiques de la colonisation et sur les résistances et résilience des palestinien-nes.
Sortie nationale : novembre 2017
– (MM – Documentaire) « DES LE REVEIL » (20’-2018) réal : Hassiba Boudieb
Un premier film sélectionné au festival du réel en 2019.
– ( CM- Documentaire ) « CHAIR A CANON » (6’28’’-2018) réal : Franciella Paturot. Un film sur les tirailleurs sénégalais présenté dans le cadre de la table ronde sur l’exotisme colonial, lors du Festival « Invitation au voyage »

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Il y a une exception, nous sommes très contentes d’annoncer la production et sortie récente du documentaire « MINIMUM SYNDICAL » (26min – 2019) réal : Alexandra Dols. Un film de commande de la commission « Genres et Sexualités » de l’Union syndicale Solidaires sur des personnes syndiqué-es à Solidaires ; Trans et/ou PD, Gouines, Bi-es, gay, lesbienne… Elles nous parlent des discriminations et violences auxquelles elles font face au travail et des obstacles dans le syndicat et la société pour changer les mentalités. Ils et elles parlent aussi de leurs stratégies, leurs ripostes et des victoires de la commission Genres & Sexualités de l’Union syndicale Solidaires.
Par ailleurs, Nadia Zinai est en production/développement d’un film «Ijtihad – Musulmanes en mouvement» sur des femmes musulmanes qui développent une lecture féministe du coran, une enquête à travers la France, le Maroc, l’Egypte, la Malaisie et les USA.

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Collectif Musidora : Recueil d’analyses de femmes dans différents métiers du cinéma (1979).

 

Les réalisatrices sont nombreuses dans le domaine du documentaire, peut-être plus que les réalisateurs et sans doute aussi plus que dans le domaine de la fiction. Comment expliquez-vous cette situation ?

Alexandra Dols (membre fondatrice) :
Pour de bonnes et de mauvaises raisons ! Commençons par les mauvaises : la fiction demande a priori de plus gros budgets ! Beaucoup de femmes, en tant qu’auteures-réalisatrices déploient, seule, des trésors d’heures bénévoles, s’équipent sur leur fond propre et commencent à tourner, comme c’est le cas pour des documentaires. La fiction demande d’emblée une équipe plus importante et donc un budget conséquent pour déployer le projet. Il faut dire aussi que les modèles d’identification à des réalisatrices sont moins courant que ceux pour des hommes. Certes, c’est en train d’évoluer mais trop doucement.
Récemment j’ai regardé deux documentaires sur Arte, qui évoquaient le cinéma : l’un sur l’influence qu’a eu Hitchcock sur les générations suivantes de cinéastes, l’autre sur le « Dune » de Jodorowski qui n’a jamais vu le jour. Et bien, pas une femme réalisatrice/technicienne/artiste n’apparaît ! (à part
Amanda Lear dans le Dune comme potentielle actrice). Une non-mixité totale d’hommes cisgenre … (c’est-à-dire l’inverse de transexuels) impensée, et  potentiellement inconsciente.
Le 8 mars ne doit pas être une bougie plantée sur un gâteau. La re-répartition égalitaire des ressources et décisions entre les hommes et les femmes, doit être totale et continue, à l’année. De nos conditions de production découlent les possibles représentations… qu’on est prête d’ailleurs à révolutionner !
Les bonnes raisons qui nous font découvrir beaucoup de réalisatrices de documentaires, sont à chercher je pense dans la volonté des femmes – et d’une manière générale des personnes qui vivent des oppressions sociales – de chercher les contre-narrations. D’ouvrir les mondes cachés ou plutôt écrasés par les récits des vainqueurs ou de celles et ceux que le statut quo contente voir salarie. Je ne pense pas que par essence le documentaire ou la fiction soient moins ou plus « politique » ou plus ou moins « honorable » par contre on est à une époque d’affrontement où l’on a besoin de faire et voir des films qui font éclater les rapports de dominations pour répondre à nos réalités et besoins  d’imaginer nos victoires. Au lieu uniquement de nous divertir.

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Les documentaires réalisés par des femmes ont-ils pour vous des caractéristiques spécifiques dominantes ?

Alexandra Dols : (membre)
Il y a celles dont parlent les Guérillas Girls !  Mais sinon, je ne pense pas. Je ne pense pas qu’il y ait une douceur ou sensibilité féminine dans les choix de cadre ou de réalisation…par contre clairement des réalisatrices ont dynamité dans les 90’s, les rôles traditionnelles des femmes dans les films : les soeurs Wachowski (Matrix, Sense 8), Jamie Babbit (But I am a chearleader), Jane Campion, Marina de Van, Virginie Despentes… et récemment Marie Monique Robin, Mai Masri, etc… des hommes l’ont aussi fait Ken Loach (l’ensemble de sa filmographie), Percy Adlon (Bagdad Café)…
Mon intuition à confirmer par une étude, est qu’aucune réalisatrice n’a pu filmer un viol de manière complaisante, ou pour être encore plus clair de manière « bandante »… qu’il en devienne érotique.
Ce serait intéressant de faire une analyse sur les représentations de viols au cinéma ; chaque lecteur/trice qui lit cet article a de manière consciente ou moins des représentations filmiques de scène de viol en tête. Combien sont celles dans lesquelles les femmes sont capables de se défendre et d’empêcher le viol ? Combien de scènes, de film dans lesquels elles finissent par terminer leur agresseur ? Le cinéma dont je parle c’est-à-dire occidental a une grande responsabilité dans la culture du viol. Je pense que ce thème est un point saillant pour parler des différences possibles entre les réalisateurs et les réalisatrices.

Quels sont vos projets à courts et moyens termes ?

Francesca Gemelli (présidente) :
Continuer de se structurer, impulser des formats en cohérence avec le besoin des réalisatrices.
Alexandra Dols (membre) :
Continuer de s’organiser, se renforcer… s’entre-aider !
Il y a le projet de Nadia Zinaï, le suivi de la distribution de Minimum Syndical et celle internationale de DERRIÈRE LES FRONTS : sortie en Italie, tournée aux USA avec le US Palestine Mental Health network, nous allons également le proposer aux télévisions. Nous allons également continuer la circulation des DVD que nous avons édités (Moudjahidate, Derrière les fronts) récemment soutenus par le CNC.
Et à titre personnel, je commence l’écriture d’un nouveau long métrage de fiction cette fois-ci!

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DERRIÈRE LES FRONTS : résistances et résilience en Palestine

V COMME VENEZUELA.

Femmes du chaos vénézuélien, Margarita Cardenas, France/Venezuela, 2018, 83 minutes.

Le Venezuela est au bord du gouffre. Une crise économique sans précédent, la pénurie des produits de première nécessité, le marché noir qui se développe. Et la corruption généralisée. A ce tableau noir s’ajoute l’insécurité, la violence, les enlèvements, les assassinats. Peut-on vivre dans ce pays qui pourtant a été prospère et qui possède des ressources, en pétrole surtout, importantes. Beaucoup de vénézuéliens ont choisi de partir. Et comme tous les exilés, ils espèrent revenir bientôt. Mais le départ est-il accessible à tous ?

femmes du chaos kim

Margarita Cardenas a choisi de montrer la situation de son pays à travers la vie de cinq femmes, qui représentent la diversité du pays et les différents domaines où les difficultés s’accumulent. Elles sont d’âge différent (l’une d’elle est retraitée, les autres de jeunes mamans), et de condition sociale différente (l’une est au chômage, les autres ont un emploi). <mais toutes ont des difficultés pour nourrir leurs enfants et doivent s’accommoder des longues files d’attente et du système de numéro d’ordre qui semble bien peu rationnel. Elles ne sortent plus seules la nuit et même en voiture, le jour, dans les rues de Caracas, elles ont peur d’être agressées. Une peur qui ne les quitte plus.

femmes du chaos Maria

Chaque cas présenté est donné comme significatif d’une situation plus globale. En premier lieu, la pénurie dans le système hospitalier est montrée à travers une journée de travail d’une infirmière, Kim, qui n’a plus de seringue dans son service pour faire les piqures. La deuxième femme, la plus aisée financièrement grâce à son emploi (« community manager ») dénonce le manque d’eau une bonne partie de la semaine. Enceinte, elle accumule les couches pour être sûre de ne pas en manquer à la naissance de son bébé. Avec Eva qui elle est au chômage, nous suivons les difficultés d’approvisionnement. Elle passe souvent la nuit sur le lieu d’arrivée des camions de nourriture pour être sûre d’être sur place au lever du jour.

femmes du chaos luisa

Les deux derniers cas évoquent plus directement la violence et le système policier qui se développe. Le fils de Luisa a été arrêté et elle essaie, elle qui était commissaire de police, de savoir pourquoi. Il ne sera libéré qu’après deux ans de prison, sans explication. Pour sa mère, il était un prisonnier d’opinion.

femmes du chaos olga

Le dernier cas, celui d’Olga, est le plus tragique. Elle raconte comment son fils de 16 ans a été assassiné devant elle, dans sa chambre, au milieu de la nuit, par des « hommes en noir ». La seule chose qu’ils diront à la mère, c’est qu’ils se sont trompés. Son fils n’était pas celui qu’ils cherchaient. Olga porte plainte, mais arrivera-telle à obtenir que justice soit rendue. Le film se termine sur une plage où, seule, elle marche sur le sable en ruminant son besoin de vengeance.

Décidemment dans ce film, tout est bien noir dans la situation du Venezuela. La cinéaste n’évoque pas de solution politique. Mais il est clair que son film constitue une argumentation pour le remplacement du pouvoir en place.

V COMME VARDA – Contestation.

Oncle Yanco, Black Panthers, Réponse de femmes, Agnès Varda, 18-27-8 minutes.

Oncle Yanco (1967) est un film de famille, la famille d’Agnès. Un film hommage à cet oncle qu’elle ne connaissait pas et qu’elle va rencontrer lors d’un séjour à San Francisco. Un film qui a donc un petit côté autobiographique  – au sens où il parle de la vie de la cinéaste. D’ailleurs l’oncle présente son arbre généalogique, où Agnès figure bien entendu. Nous découvrons donc avec elle ses origines, ce qui permet de situer ses parents et même sa descendance (Rosalie uniquement à l’époque).

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Le film de Varda est aussi un film sur l’art, puisque son oncle est peintre. Il nous présente ses toiles, filmées en gros plans fixes, de façon toute simple. Et Agnès ajoute c(est un film sur l’intelligence et le talent de cet oncle dont on sent qu’elle est devenue, dès les premiers moments, une fervente admiratrice.

Un film court comme Varda en a réalisé un grand nombre,  avec beaucoup de plaisir sans doute. Car il se permet de proposer sans cesse de petites surprises visuelles ou de mise en scène, comme le montage à répétition de la rencontre entre la nièce et l’oncle, qu’ils prennent tant de plaisir à rejouer devant la caméra qu’ils ne se lassent pas le moins du monde à tomber et retomber dans les bras l’un de l’autre.

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Un film donc parfaitement en harmonie avec le personnage qu’elle filme, ce hippy de San Francisco qui vit au milieu d’une multitude de jeunes gens aux cheveux longs dans une maison lacustre dans le faubourg aquatique de Sausalito, dont la cinéaste nous présente les plus originales constructions commentées par Yanco.

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Varda classe son film parmi les «courts contestataires ». Au premier abord on peut être surpris. Il ne semble pas en effet qu’il soit conçu pour défendre une cause bien identifiée (comme ce sera le cas pour les deux films suivants, pour la défense des droits civiques des noirs américains et la cause des femmes). Mais cet hommage aux hippies de San Francisco est une façon de contester avec eux le « système » de l’establishment et de proposer une vie en accord avec le slogan Peace and love. Le slogan est absent du film, mais ce à quoi il renvoie est bien présent. San Francisco est la ville de l’amour dit Oncle Yanco dès le début du film. Et il condamne sans détour la jungle militaire au pouvoir à Athènes, dont il a été obligé de fuir la dictature. Il a vécu à Paris avant de venir en Amérique. Il incarne ainsi parfaitement une vision cosmopolite de la vie qui, au moment du film, incarne la porte du bonheur.

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L’engagement de la « contestataire » Varda, c’est d’abord celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes. Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celui de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : devant être traitée en 7 minutes: « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…. S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ça va changer » dit plusieurs fois une adolescente. Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

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Il y a un autre engagement d’Agnès Varda dans ses « courts » : la cause des Noirs américains dans le film Blacks Panthers (1968). Il s’agit, comme elle le dit elle-même, d’un film témoignage sur l’histoire américaine, réalisé à Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque. Au niveau cinématographique, il montre comment ce qui était au départ un reportage peut devenir par l’art de la cinéaste un documentaire engagé sans être une œuvre de propagande. La touche Varda, c’est ici sa reprise du slogan « Black is beautiful », qu’elle concrétise à propos des femmes, filmant leurs visages et leurs coiffures « naturelles », pour mettre en accord leur apparence physique et leurs convictions politiques. La séquence finale montre la façade du local des Black Panthers où le portrait de Newton a été mitraillé, après le verdict du procès. « Tuer une image », comme le dit le commentaire de Varda est une preuve de faiblesse, mais surtout de barbarie.

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C COMME COLOMBIE

Jerico, L’envol infini des jours, Catalina Mesa, France – Colombie, 2017, 78 minutes.

La paix en Colombie. La douceur de vivre. Au quotidien. Avec sa famille et ses amis. En harmonie avec son entourage, son environnement, le paysage. C’est possible, comme le montre Catalina Mesa dans son premier film consacré à un petit village de la  région d’Antioquia du nord-ouest du pays, Jerico. Un village comme il n’en existe peut-être pas beaucoup dans ces pays d’Amérique latine dont l’image la plus courante – stéréotypée bien sûr – est plutôt celle de la violence, de la guerre, de la misère. Mais Jerico est un village bien réel. Et son existence suffit à elle seule à montrer que la folie des hommes peut avoir des limites – doit avoir des limites. Et que tous ont droit à une vie heureuse.

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La cinéaste consacre tout le début de son film à nous présenter le village Jérico. Des images éclatantes de couleurs, de lumière. Des gros plans sur les portes, les fenêtres des maisons, toutes peintes différemment. Des plans d’ensemble, souvent en plongée pour nous montrer l’harmonie des toitures. Un si petit village regroupant l’ensemble de ses habitations comme un nid au cœur des montagnes.

Ces plans du village sont montés en alternance avec des plans de visages, des très gros plans de parties de visages. Des visages de femmes, dont on sent le poids des ans dans les rides qu’elles s’efforcent pourtant de cacher sous le maquillage. Des paupières recouvertes de fard. Des lèvres de rouge. Non pas rechercher une apparence illusoire. Plutôt simplement donner une expression paisible à la vie.

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Si le film est un portrait de ce village, il est aussi le portrait de ses habitants, ou exactement de ses habitantes, quatre d’entre elles essentiellement –  Chila, Luz, Fabiola, Elvira – des femmes déjà âgées, qui ont donc une grande partie de leur vie derrière elles, mais qui sont encore pleine de vitalité, de confiance dans le lendemain, le temps qui continuera à s’écouler sans qu’on prête attention à l’accumulation des jours. Le sous titres du film nous en dit toute la poésie.

Nous suivons donc ces femmes dans leur vie quotidienne, des occupations ménagères ou des divertissements – une partie de cartes entre amies. Nous les suivons dans leurs déplacements dans le village, un rythme calme, sans précipitations aucune, pour avoir le temps de saluer les connaissances que l’on croise. Et il semble bien que tout le monde se connaît à Jerico !

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Ces femmes, nous nous attachons bien vite à elles, tant la cinéaste sait nous introduire dans leur intimité sans que cela soit en quoi que ce soit intrusif. Une façon de nous conduire au cœur de leur vie sans en avoir l’air. Une façon de filmer la banalité du quotidien – préparer les galettes de maïs, aller au marcher ou à l’église…- pour nous en montrer la signification la plus essentielle, la profondeur de la vie.

Il y a pourtant, vers la fin du film, une séquence qui tranche fortement avec tout le reste du film. Une charge dramatique qui fait irruption sans prévenir dans ce qui pourrait devenir une torpeur de l’insouciance. Une séquence indispensable. Car l’histoire du pays ne sera jamais oubliée.

Une de ces femme raconte en pleurant – l’émotion est si forte que nous la ressentons aussi immédiatement – comment son jeune fils a été enlevé il y a 20 ans. 20 ans sans aucune nouvelle de lui. Sans savoir s’il est vivant ou mort. Sans pouvoir en faire le deuil. Les ravisseurs ne sont pas nommés. Mais il n’est pas difficile de les identifier. Le récit ne se lance pas dans leur procès. La condamnation n’en est que plus percutante.

Une grande leçon d’humanité.

Prix du public et meilleur documentaire, Cinélatino, 29° rencontres de Toulouse.

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O COMME OUAGA.

Ouaga girls, Thérésa Traore Dahlberg, Suède, France, Burkina Faso, Qatar, 2017, 83 minutes.

Depuis la création du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), ce festival de renommé internationale et phare de la présentation de films en Afrique, Ouagadougou peut être considérée comme la plaque tournante, voire même la capitale,  du cinéma dans ce continent trop souvent considéré comme culturellement sous-développé. Le cinéma africain est encore hélas trop peu présent sur les écrans européens, en France en particulier. C’est pourquoi la diffusion actuelle d’un film tourné à Ouaga, par une cinéaste africaine, est déjà en soi un événement à saluer. Avec Ouaga girls le cinéma africain se rappelle à nos bons souvenirs. Et c’est tant mieux.

Deuxième raison de réjouissance, le thème traité. Le travail des femmes, des femmes africaines donc. Les métiers qui traditionnellement étaient réservés aux hommes et que des femmes ont le courage de vouloir reprendre à leur compte. Comme la mécanique auto, ou plus exactement dans le film, la carrosserie automobile. Elles veulent surtout pas laisser tout ce qui touche les voitures aux seules mains des hommes.

La cinéaste s’installe donc dans un centre de formation pour les femmes, le CFIAM (Centre Féminin d’Initiation et d’Apprentissage aux Métiers) section mécanique automobile où un groupe de jeunes femmes entre 20 et 30 ans vont essayer d’obtenir un diplôme de fin de formation qui devrait leur permettre de trouver un emploi, ou du moins de se présenter dans les grands garages de la ville et essayer de convaincre les patrons du bien fondé de les embaucher puisqu’elles sont formées et donc compétentes. Ce qui, ici comme ailleurs, est une bien rude tâche.

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La formation qu’elles suivent elle donc présentée sous toutes ses facettes. L’histoire du pays par exemple, ce qui est l’occasion pour le jeune prof de faire l’éloge de Thomas Sankara. Ou bien, pour perfectionner la langue française, à l’oral surtout, une discussion fort animée fait suite à la lecture plus hésitante d’un texte. L’enseignante  clôt le débat en énonçant quelques préceptes moraux : éviter l’alcool et les drogues et ne pas avoir de rapports sexuels sans lendemain. Côté technique elles suivent des travaux pratiques et des stages et se frottent aux exigences du futur métier, comme savoir poncer sans relâche une aile de voiture. Des devoirs sur table les entrainent à la composition écrite et nous suivons en détail la partie orale de l’examen final où il faut identifier les outils dont elles devront se servir et donner leur fonction. Le film se terminera sur la cérémonie de remise des diplômes et, semble-t-il, toutes ont réussi.

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Parmi toutes ces apprenties mécaniciennes, la cinéaste choisit de suivre plus particulièrement trois d’entre elles (Bintou, Chantale et Dina), ce qui va nous permettre de mieux les connaître et de rentrer, un peu, dans leur intimité. Nous assistons d’ailleurs à des rencontres de chacune d’elles avec la psychologue de l’école où elles évoquent leurs problèmes familiaux ou leurs espoirs pour l’avenir. Les poses dans les travaux d’atelier sont aussi l’occasion de se confier les unes aux autres. Quand se marieront-elles ? Quand auront-elles des enfants. Des interrogations universelles.

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Le soir elles sortent en groupe, dans un concert ou dans un bar où elles dansent. L’occasion pour le spectateur européen d’appréhender la vie quotidienne de la jeunesse africaine et de sentir l’atmosphère d’une ville où la population est particulièrement jeune. Dans les séquences de jour, où nous pénétrons dans les habitations, nous entendons la radio ou la télé. Le film est réalisé en période électorale (nous voyons pas mal d’affiche des candidats à la présidentielle dans les rues). Le choix de ces extraits fait clairement ressortir la demande de changement de la population.

Ouaga girls est d’abord un film-portrait des femmes africaines. Mais il est aussi le portrait, réalisé par petites touches, d’une ville et d’un pays. Inévitablement, il oriente vers une réflexion sur l’avenir du continent africain.

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M COMME MAMAN COLONELLE

Maman Colonelle de Dieudo Hamadi, RDC – France, 2017, 70 minutes.

La situation des femmes et des enfants en Afrique est souvent catastrophique. Tout particulièrement en RDC (République Démocratique du Congo). Elles y ont été victimes de viols généralisés pendant la guerre des « six jours » (entre les armées ougandaise et rwandaise en 2000) où le viol des femmes a été pratiqué à grande échelle comme arme de guerre. Et bien sûr elles souffrent encore des séquelles de cette barbarie. S’il est urgent de dénoncer ces crimes, il est tout aussi urgent de les protéger et de les mettre à l’abri de toute violence à leur égard. Mais comment les aider concrètement ?

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Thierry Michel, cinéaste belge très engagé en RDC a consacré une bonne partie de son œuvre cinématographique à ce pays. Il a en particulier abordé  les problèmes des femmes victimes de ces viols dans un film portrait, consacré à l’action d’un médecin, le docteur Mukwege, L’homme qui répare les femmes, 2015. Avec Maman Colonelle, Dieudo Hamadi nous propose lui le portrait d’une femme, colonelle dans la police et qui met ses quelques ressources militaires (un petit groupe de policiers) au service de la cause de ces femmes qui dans la situation actuelle du pays ont le plus grand besoin d’aide et de protection.

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Le film d’Hamadi commence à Bukavu. La colonelle vient d’être mutée à Kisangani. Elle a réuni les femmes dont elle s’occupe pour leur dire au revoir. Et tout de suite nous sommes plongés dans une situation tragique. Si la colonelle part, qui viendra la remplacer, qui protègera et aidera ces femmes qui peuvent toujours être livrées aux sévices d’hommes, qu’ils soient ou non militaires. Ces femmes sont visiblement désemparées. En se voyant enlever ce qui est sans doute leur seul espoir de pouvoir vivre en sécurité, ce sont tous les souvenirs des violences du passé (un passé pas si lointain) qui resurgissent. La colonelle semble elle aussi désemparée. Comme réponse, elle ne peut qu’assurer ses interlocutrices qu’elle reviendra, qu’elle ne les abandonne pas. Mais il est visible qu’elle sait parfaitement que ce ne sera pas possible. Elle part et là où elle va, il y a aussi tellement à faire.

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Le portrait de la colonelle que propose le film nous la montre dans son travail, au contact de dures réalités, mais aussi dans son quotidien, à travers des gestes d’une grande banalité (elle fait du jogging, se maquille…) La colonelle Honorine, comme elle se présente elle-même, est certes une héroïne, surtout à nos yeux d’occidentaux, mais le film n’en fait pas une superwoman. Car ce qui frappe surtout, c’est son calme, même si devant la douleur d’enfants battus, elle est visiblement émue. Mais elle affronte ces situations inacceptables avec la même posture, celle d’une femme qui fait son métier, et qui poursuit sa mission avec rigueur et ténacité. Son action peut bien être considérée comme une goutte d’eau dans un océan de souffrance – et elle semble par moment en avoir conscience – elle ne renonce pas, cachant sa fatigue à la caméra. Et le film nous montre que ses actions peuvent être efficaces  comme lorsqu’elle libère un groupe d’enfants – très jeunes – entassés dans une pièce chez une « prophétesse » qui les roue de coups parce que leurs parents les accusent de sorcellerie. Une séquence très dure, bien sûr, mais qui n’est en rien excessive ou grandiloquente, le cinéaste refusant tout effet spectaculaire. Une séquence filmée comme l’ensemble du film, en suivant de près, de très près, colonelle Honorine, en participant à son vécu. Et l’on se dit que chez nous aussi, bien des enfants auraient besoin d’avoir à leur service une telle Maman.

 

 

C COMME COURTS

« Touristiques », « contestataires », « cinévardaphoto », « parisiens », Agnès Varda a elle-même proposé, dans leur édition DVD, une classification de ses films courts qui ne sont pas de simples courts métrages. Une aide bien venue pour se retrouver dans la profusion de cette production abondante et particulièrement diverse. Tous ces films courts ne sont pas des documentaires au sens traditionnel du terme. Traditionnel, aucun ne l’est d’ailleurs vraiment.

L’engagement de la « contestataire », c’est d’abord celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes. Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celui de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : devant être traitée en 7 minutes: « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…. S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ca va changer » dit plusieurs fois une adolescente. Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

Deuxième engagement d’Agnès Varda dans ses « courts », la cause des Noirs américains dans le film Blacks Panthers (1968). Il s’agit, comme elle le dit elle-même, d’un film témoignage sur l’histoire américaine, réalisé à Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque. Au niveau cinématographique, il montre comment ce qui était au départ un reportage peut devenir par l’art de la cinéaste un documentaire engagé sans être une œuvre de propagande. La touche Varda, c’est ici sa reprise du slogan « Black is beautiful », qu’elle concrétise à propos des femmes, filmant leurs visages et leurs coiffures « naturelles », pour mettre en accord leur apparence physique et leurs convictions politiques. La séquence finale montre la façade du local des Black Panthers où le portrait de Newton a été mitraillé, après le verdict du procès. « Tuer une image », comme le dit le commentaire de Varda est une preuve de faiblesse, mais surtout de barbarie.

Agnès Varda a été, dans son premier métier, photographe. Devenu cinéaste, elle n’oubliera pas cette origine. D’où ces films, les « cinevardaphotos », où elle filme des images fixes, les siennes principalement, leur redonnant une seconde vie dans un autre regard (Salut les Cubains, 1962-1963). Varda, comme tout cinéaste filmant au banc-titre, utilise alors pour donner vie à la fixité les deux moyens qu’offre le cinéma, les mouvements de caméra sur l’image elle-même et la mise en succession des images dans le montage.

Agnès Varda, une « glaneuse d’images ». C’est dans ce sens qu’elle nous invite à comprendre le sens profond de son travail de documentariste. Ce qui ne veut pas dire que les images qu’elle nous propose soient ce que d’autres ont rejeté, mis à la poubelle ou laissé en friche. Le glanage d’Agnès Varda n’est pas de l’ordre de la récupération de déchets. Il faut comprendre le glanage de Varda dans un sens plus positif. Ce qu’elle glane, ce sont les images que les autres, tous les autres ou du moins la majorité des cinéastes, négligent. Ce à quoi ils ne portent pas attention, ce qui ne les intéresse pas parce qu’ils croient que cela n’intéressera pas le public. Ce que filme Varda c’est ce qui n’est pas cinématographiquement correct. Et elle le fait d’une manière toute personnelle. Au fil de ses déplacements et de ses rencontres. Presque par hasard. Au fil de sa vie en tout cas.

 

G COMME GUERRE

Qui fait la guerre à Daesh ? Entre autres, les Kurdes du PKK. Et en particulier un groupes de femmes, un bataillon dirait-on en termes militaires. Elles sont jeunes, jolies, toujours souriantes. Et leur uniforme tout neuf leur va si bien. Elles manifestent une joie de vivre à toute épreuve. Même des les moments de combats. Car elles luttent pour leur survie, pour leur vie tout simplement. Une lutte pour la liberté bien sûr, pour leur libération, en tant que femmes.

Le film que la cinéaste d’origine kurde vivant au Québec où elle a fait ses études de cinéma, Zayne Akyol , leur consacre n’est pas un film idéologique. Il ne comporte pas de déclarations officielles, de justifications des positions prises ou de l’engagement des combattantes. Les montrer dans leur détermination suffit. Le film les montre de très près. La caméra est toujours placé au sein de leur groupe, elle en devient même le centre. Et la cinéaste en assume les risques. Mais l’on sent bien que cela n’est pas qu’une position de cinéaste ; c’est aussi une engagement de femme. Car si le film se fait en quelque sorte l’avocat de la lutte des Kurdes, il est beaucoup plus engagé au côté de la lutte de ces femmes, dans un contexte qui leur est on ne peut plus hostile. Et il réussit parfaitement à préserver leur féminité, jusque dans la dimension militaire de leur combat. Seule une cinéaste pouvait sans doute réussir cela aussi bien.

On passe ainsi de l’entraînement physique à l’apprentissage du maniement des armes, jusqu’au moment de tension dans l’observation la nuit des positions de l’ennemi. L’affrontement est imminent. Nous ne le verrons pas. Les combattantes préviennent la cinéaste et l’engagent à ne pas mettre sa vie en danger. De toute façon le projet du film n’est pas de devenir un film de guerre. Il est avant tout un cri d’espoir dans un avenir meilleur.

Il fallait beaucoup de courage et de détermination pour réaliser un tel film. Il fallait aussi avoir une vision parfaitement claire de ce qu’est un film documentaire et de ce qui le distingue du reportage télévisé. Car le risque était grand d’en rester à une vision superficielle du conflit ou de prétendre dégager d’un seul coup la vérité du problème kurde. Zayne Akyol évite ces écueils en centrant son propos sur la lutte des femmes. Par là, elle montre aussi que le cinéma documentaire ne peut pas mettre de côté l’émotion, qu’il doit même la susciter chez le spectateur pour le faire participer à son propos. Il n’y a sans doute pas de meilleurs moyens de comprendre une situation complexe que de la vivre de l’intérieur, et c’est cela que nous propose aujourd’hui bien des cinéastes qu’on peut alors qualifier d’engagés.

Gulistan, land of roses de Zayne Akyol, Canada, Allemagne, 2016, 86 minutes

Visions du réel, compétition internationale longs métrages